vendredi 11 mars 2011

Le double accès



Vimalamitra a composé deux textes, qui semblent former un couple et que l’on trouve dans la collection de traités canoniques (T. bstan ‘gyur). L’entrée graduelle et l’entrée simultanée.

Il y a des précédents d’une double approche. Il y a le Traité des deux accès qui fait partie de l’Anthologie de Bodhidharma (Damolun, 7ème siècle) attribué à Bodhidharma, qui présente deux « accès » ou « entrées » (S. avatāra) : la « pénétration du principe » et « l’application de l’esprit » par la mise en pratique des « quatre pratiques ». Bodhidharma y souligne la nécessité de pratiquer les deux. Bernard Faure signale des idées analogues chez Huisi (515-577), « qui distingue une « contemplation de la vacuité », non gradualiste, qui porte sur l’ « absolu indéterminé », et une contemplation d’ « emprunt », « relevant du gradualisme », et qui tient compte de la diversité des actes et de leur rétribution. Il s’agit de concilier les deux procédés, dont le premier est recommandé aux Bodhisattvas, le second aux profanes. »[1] « Même dialectique chez Zhiyi, qui prône deux formes de « cessation-et-contemplation » (S. śamatha-vipaśyanā), l’une « parfaite et subite », l’autre « progressive ».[2]

Il est généralement assumé que les Etapes de la méditation (S. Bhāvanākrama T. bsgom pa'i rim pa) de Kamalaśīla est “l’original” duquel ont été extraits les nombreux citations par Vimalamitra[3]. Plusieurs éléments me semblent cependant aller dans le sens de la primauté des textes de Vimalamitra.

1. Vimalamitra (8ème s.) est d'une autre génération que Kamalaśīla (fl. 713-763). Ce n’est pas une preuve, car ce ne serait pas le premier apocryphe dans l’histoire du bouddhisme. Mais si d’une quelconque manière, il peut être prouvé que ce texte est écrit par Vimalamitra, ou qu'il n'est pas un montage maladroit (voir Gomez), c’est un argument.
2. Le fait de la double approche ou double accès, qui prédate Kamalaśīla. Kamalaśīla répond par poser une seule et unique approche : l’approche graduelle. Il n'admet pas la double approche. La théorie du double accès, des deux portes d'accès, est d'ailleurs déjà présente dans le Traité de la naissance de la foi dans le grand véhicule (Pinyin : Dasheng qixin lun), apocryphe chinois attribué à Aśvaghoṣa, datant du VIème siècle. Kamalaśīla est polémique et en réaction. Les deux textes de Vimalamitra n'ont pas de caractère polémique particulier. Ils exposent deux points de vue.
3. Une réaction spécifique de Kamalaśīla qui semble répondre à un point précis de Vimalamitra :
Dans les citations de la troisième partie des Etapes de la méditation, on trouve les citations suivantes, dans lesquelles est utilisée l’expression provocatrice “oeuvre de Mara” (T. bdud kyi las), qui semble faire mouche chez Kamalaśīla. La portée de cet argument est que toute oeuvre est l’oeuvre de Mara, à l’instar de la polémique Paulienne “Ce qui nous sauve est la foi et non les oeuvres”.
Au bout d'une série de citations de textes canoniques, où figure le terme "oeuvre de Mara", Vimalamitra écrit :
"La non-discursivité (S. nirvikalpa) même accomplit le bien des êtres, car enseigner le Dharma à travers des signes, c'est s'associer avec l'oeuvre de Mara et de l'inefficacité."[4]
C’est ce passage sur “l’oeuvre de Mara”, qui montre à mon avis que les Etapes de la méditation ont été écrit par Kamalaśīla en réaction à l’Approche simultanée de Vimalamitra. En effet, Kamalaśīla réagit à cette citation invoquée par Vimalamitra en disant que ce passage ne contredit pas la pratique du don etc. (T. sbyin pa la sogs pa bsten pa dgag pa ni ma yin). Vimalamitra dit qu’enseigner/montrer le dharma à travers des signes, c'est s'associer avec l'oeuvre de Mara et de l'inefficacité. La pratique de la générosité et des autres perfections, pourraient être vues comme des dharma de signes et donc comme un oeuvre de Mara. Kamalaśīla réagit en démontrant que l’on peut pratiquer la générosité etc. sans “adhérer” à ces pratiques. Selon lui, c’est l’adhésion erronée qui constitue l’oeuvre de Mara, pas ces pratiques en elles-même. C’est cette précision qui prouve, à mon avis, que Kamalaśīla réagit à Vimalamitra ou aux arguments qu’il avance et non l’inverse. Pourquoi Vimalamitra aurait-il réagi avec un argument moins nuancé et donc moins fort avec la certitude de perdre le débat ?

***

[1] Bernard Faure renvoie à Paul Demiéville Revue bibliographique de sinologie; année 1965, p. 371
[2] Bernard Faure, Le traité de Bodhidharma, p. 26-27
[3] Indian Buddhism De Hajime Nakamura, p. 96 Luis O Gomez : “clumsy conflation overlaps” pelliot 116 Tun Huang
[4] rnam par mi rtog pa nyid kyis sems can gyi don byed de, mtsan ma'i sgo nas chos ston pa ni bdud kyi las dang sdig pa'i grogs po yin no

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