dimanche 26 juin 2011

Walking in space




« Lorsque par la vigilance l’expert a chassé le manque de vigilance, et qu’il a escaladé les terrasses de la pénétration, sans souci, il regarde les soucieuses créatures : ainsi du haut de la montagne le sage considère les sots d’en bas. » (Dhammapada[1] II Versets sur la vigilance, 28.)
Pāli : Pamādaṁ appamādena yadā nudati paṇḍito/Paññāpāsādamāruhya asoko sokiniṁ pajaṁ/ Pabbatattho ‘va bhummatthe dhīro bāle avekkkhati.
Tibétain : mkhas pa gang tshe bag med bag yod kyis/ bskrad nas shes rab rab dwangs la zhon pa/ skyo med ri bo'i rtse nas thang bzhin du/ byis pa'i skye dgu mya ngan can la gzigs/[2]
Dans Qu’est-ce que la philosophie antique, Pierre Hadot donne un résumé des différents exercices spirituels de l’Antiquité. C’est sous la section Le regard d’en haut (p. 314) que nous trouvons l’exercice qui permet aux humains de prendre du recul et d’avoir un aperçu de la perspective qu’offrirait l’œil divin. Il cite différents philosophes et poètes de l’Antiquité parmi lesquels Sénèque.
« L’âme du philosophe, transportée au milieu des astres, jette du haut du ciel un regard sur la terre, qui lui apparaît comme un point. Elle se moque alors du luxe des riches. Les guerres pour les frontières que les hommes mettent entre eux lui paraissent ridicules, et les armées qui envahissent les territoires ne sont que des fourmis qui s’évertuent sur un étroit espace. »[3]
On retrouve une allusion au « regard d’en haut » dans le Cœur de la Reconnaissance de Kemaraja (Pratyabhijñāhdayam), une exposition pédagogique du système de la Reconnaissance d’Utpaladeva et d’Abhinavagupta. Le 17ème aphorisme de cette œuvre recommande d’épanouir le Centre afin de trouver la félicité de la (Bienheureuse) conscience et le 18ème énumère les méthodes et non-méthodes pour y arriver. La troisième de ces méthodes (18.3) est « la détente et le regard panoramique ». La détente est la relaxation de tous les sens, aussi appelé « l’attitude de Bhairava[4] ». Elle « consiste à demeurer détendu tel qu’on est, les yeux ouverts (‘émerveillé’ – vismayamudrā) et la bouche béant (cakitamudrā), flottant dans l’espace de la conscience. »
« Il est donc question de se détendre, de laisser ‘les portes’ de la perception s’ouvrir, éclore et s’épanouir jusqu’à ce regard panoramique, sans préférence, qui est celui de la conscience parfaite de l’infini, regard pareil au spectacle d’une cité contemplée depuis le sommet d’une colline. »[5]

Quand le Bouddha explique les fruits de la vie contemplative, il va même plus loin :

« Son esprit ainsi concentré, purifié, et clair, sans tache, libre de défauts, souple, malléable, solide, et entraîné à l'imperturbabilité, il le dirige et l'oriente vers les modes de pouvoirs supranormaux. Il manie de multiples pouvoirs supranormaux. Après avoir été un il devient plusieurs ; ayant été plusieurs il devient un. Il apparaît. Il disparaît. Il n'est pas arrêté par les murs, les remparts, et les montagnes comme si c'était de l'espace. Il plonge dans et ressort de la terre comme si c'était de l'eau. Il marche sur l'eau sans couler comme si c'était la terre ferme. Assis jambes croisées il vole en l'air comme un oiseau ailé. Avec sa main il touche et caresse même le soleil et la lune, qui sont si puissants. Il exerce une influence avec son corps aussi loin que les mondes de Brahma. Tout comme un habile potier ou son assistant pourraient tirer d'une terre bien préparée n'importe quelle sorte de vaisselle de poterie, ou comme un habile sculpteur d'ivoire ou son assistant pourraient tirer de d'un ivoire bien préparé toute sorte de de tabletterie d'ivoire, ou comme un habile orfèvre ou son assistant pourraient tirer d'or bien préparé toute sorte d'articles en or ; de la même manière -- son esprit ainsi concentré, purifié, et clair, sans tache, libre de défauts, souple, malléable, solide, et entraîné à l'imperturbabilité -- le moine le dirige et l'oriente vers les modes de pouvoirs supranormaux... Il exerce une influence avec son corps aussi loin que les mondes de Brahma. "Ceci aussi, grand roi, est un fruit de la vie contemplative, visible ici et maintenant, plus excellent que les précédents et plus sublime. » (DN 2)
My body
Is walking in space
My soul is in orbit
With God face to face

(Mon corps
Marche dans l'espace
Mon âme est en orbite
Avec Dieu face à face)
***
[1] Dhammapada, Les stances de la Loi, Jean-Pierre Osier, GF Flammarion, p.57
[2] Traduction tibétaine de Gendun Chophel
[3] Sénèque, Questions naturelles, I, Prologue, 7-10
[4] Bhairava est l’aspect de Śiva qui embrasse immanence et transcendance en lui-même, dualité et non-dualité.
[5] Au cœur des tantras, Kśemarāja, David Dubois, Les deux océans, p. 190

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