samedi 25 mai 2013

Le bâton ou la carotte, le rôle du gourou



Dans les années 70, Chögyam Trungpa avait lancé le terme « matérialisme spirituel » dans un livre[1] qui parlait d’une voie difficile (« hard path »), car il n’y a personne pour nous sauver (de quoi ?), ni de méthode magique, ascétique ou héroïque. Plutôt que d’acquérir un nouveau masque, il s’agissait de d’enlever ses masques et de se débarrasser de ses protections, afin de démonter « la structure fondamentale de l’égo »[2]. Il s’agissait d’enlever des couches, au lieu d’en ajouter de nouvelles. Le « docteur étrange » susceptible de nous aider sur cette voie difficile et douloureuse, "sans anesthésie", était le gourou, lama en tibétain. Son travail serait de nous forcer à regarder la réalité en face, à nous voir tels que nous sommes réellement.[3] Ce qui résiste à cette confrontation douloureuse est notre « égo », et tant qu’il reste de la résistance, nous ne nous abandonnons (« surrender ») pas entièrement au gourou, et « l’égo » tient toujours les rênes. Voilà en résumé la fonction d’un gourou.

Dzongsar Khyentsé Rinpoché, né au Bhoutan en 1961, est l’auteur de « Not for Happiness: A Guide to the So-Called Preliminary Practices », que l’on peut traduire par « Pas pour le bonheur : Guide des pratiques dites préliminaires », dans lequel les thèmes principaux de Chögyam Trungpa sont repris. Les années ont passé, le bouddhisme tibétain n’est plus un phénomène nouveau et a connu son lot de scandales. La plupart des grands maîtres d’antan sont morts. Des divisions internes ont contribué à semer le doute dans l’esprit des disciples. La fin de Trungpa et de son régent et l’évolution de son organisation ont pu laisser apparaître des décalages entre le message et son application. Le statut du « gourou » n’est pas resté indemne et en a souffert[4].

Dans le vide ainsi apparu, des anciens disciples des uns et des autres ont commencé à développer des approches plutôt a-religieuses en mettant l’accent sur la pleine conscience et ses nombreux bénéfices : il n’y a pas de mal à se faire du bien. Plutôt carotte. L’avantage de la pleine conscience est qu’on peut la mettre à toutes les sauces, qu’elle se marie bien avec la vogue actuelle du coaching, et qu’elle ouvre des perspectives de carrière.

Dzongsar Khyentsé Rinpoché essaie donc de reprendre les choses en mains en remaniant plutôt le bâton. Selon lui, il ne faudrait pas juger trop durement le gourou. Les gens ont des attentes trop diverses et irréalistes par rapport au gourou (ascète, yogi fou, ivrogne, hipster cool, rockstar…), et le rôle du gourou évoluerait avec l’évolution (progrès ?) du disciple[5]. Mais ce qui est certain, puisque le vajrayāna le dit, c’est qu’il nous/vous faut un gourou, car seul un gourou peut nous amener à l’éveil[6], notamment en « brisant nos concepts » (smashing concepts apart)[7]. C’est alors que l’on comprendra progressivement que le gourou n’est autre que le représentant de notre propre Éveillé intérieur, auquel, selon Dzongsar Khyentsé Rinpoché et le vajrayāna, il est « virtuellement impossible » d’avoir accès autrement. Il faut donc passer obligatoirement par cette astuce (quasiment la seule), un gourou extérieur, pour rejoindre le « gourou intérieur ».[8]

Seulement, c’est une astuce qui prend beaucoup de place, pour ne pas dire toute la place[9], et où tout semble possible et permis, pourvu que cela conduise au démontage de l’égo et à l’abandon (surrender) au gourou intérieur, la nature de bouddha, par le biais d’un gourou extérieur. Ce sera le seul critère qui permettra de juger celui qui ne « nous a jamais promis un jardin de roses ». Ce projet est seulement possible dans une relation très étroite et suivie avec quelqu’un qui doit être à la fois « notre compagnon principal, notre famille, notre mari, notre femme et notre enfant chéri ».[10] Comment concrétiser ce projet avec quelqu’un qui n’est jamais là, qui voyage partout dans le monde, pour collecter des fonds afin de construire des monastères et des centres, mener à bien des grands projets comme la traduction du canon bouddhique, pour tourner des films, faire des conférences et écrire des livres ? Quand trouverait-il du temps pour nous les briser, les concepts ?

Si c’est la pratique du « gourouyoga », qui peut et doit se substituer à ce travail, autrement dit une pratique de récollection (S. anusmṛti T. rjes su dran pa) centré sur « le gourou », en quoi celle-ci serait-elle différente de la traditionnelle pratique de récollection d’un Bouddha ?

Ce qui se passe souvent dans la pratique est qu’une personne « flashe » sur un gourou, qu’elle aimerait bien suivre. Occupé comme un gourou l’est, celui-ci délègue ce travail à un subalterne. C’est ce dernier qui sera alors « notre compagnon principal, notre famille, notre mari, notre femme et notre enfant chéri » à sa place, et qui s’occuperait de faire le travail du gourou. Comme il a moins de grade, et donc moins de liberté, que le gourou, il aura plus tendance à suivre le cursus officiel : il se rabattra sur les méthodes traditionnelles. Dans ce cas, ce serait le programme fixé par le gourou qui devrait nous révéler ce que nous sommes et briser nos concepts. Mais nous nous éloignons alors de l’idée du gourou « meilleur compagnon », qui nous sert de miroir.

C’est cependant l’approche généralement suivie. Elle est considérée efficace grâce à une double croyance : 1. C'est la méthode qui fait le travail, ce qui est une croyance plutôt magique. La méthode aurait été réprouvée et actualisée de génération en génération, et est ainsi porteuse de bénédiction. 2. La théorie de la corrélation (T. rten ‘brel S. pratītya-samutpāda). En établissant une connexion avec une personne, une école, une méthode, la maturation de cette connexion fera que dans une autre existence à venir, on entrera de nouveau en contact avec cette personne, méthode etc. Si on aura davantage de mérite à ce moment-là, on pourrait avoir une meilleure opportunité d'être suivi par un gourou authentique... et d’être libéré par lui. En attendant, par notre générosité, on soutiendra ceux qui sont capables d’aider les autres dans ce sens.

Cette approche s’accompagne donc d’une certaine résignation. Nous nous pensons incapables de faire ce qu’il faut faire (ce qu’un gourou aurait fait avec nous), mais nous n’abandonnons pas l’espoir d’en être capable un jour/une vie. En attendant, nous entretenons cet espoir et gardons le lien par de petits actes symboliques, en guise de « connexion » et de « bénédiction ». Cela a pour effet d’apaiser quelque peu notre inquiétude face au temps qui passe.

Et pourtant, le travail d’un gourou, « nous révéler ce que nous sommes réellement », « briser les concepts », « mettre notre vie sens dessus dessous »[11], la vie et les autres s’en chargent à merveille. Les bénéfices de la pleine conscience sont très bien possibles sans gourou. L’étude, la réflexion et la méditation aussi. L’amour et la compassion sont un projet sans fin pour celui qui sait retrousser les manches. 

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[1] Cutting through spiritual materialism, en français : « Pratique de la voie tibétaine »

[2] Cutting through spiritual materialism, p.81

[3] Cutting through spiritual materialism, p.83

[4] « Sadly, in recent years, the word guru has all but lost its original meaning. The deluded beings of this time are greedy for everything pure and stainless, so they grab at the principle of the guru, spoil it, reject it and then move on to another perfect treasure to lay waste. It has happened far too often and as a result gurus are now mistrusted in the modern world and often ridiculed in popular culture. »

[5] « Later on though, when the time comes to start smashing concepts apart, if a guru is stuck with the appearance and character of “moral” renunciant, he will be unable to be challenging enough to break down the barriers inhibiting a student’s progress. »

[6] « Vajrayana texts state that for one who seeks enlightenment a guru is more important than all the buddhas of the three times put together. His job is not only to teach students but to lead them. He is our most important companion, our family, husband, wife and beloved child, because only he can bring us to enlightenment. »
Comparez avec les évangiles.
"Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Et quiconque ne porte pas sa croix, et ne me suit pas, ne peut être mon disciple." (Luc 14.26-27)
"Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n'est pas digne de moi. Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera." (Matt 10.37-39)
"Et quiconque aura quitté, à cause de mon nom, ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, ou ses maisons, recevra le centuple, et héritera la vie éternelle." (Matt 19.29)

[7] « Faulty motivation leads to false expectations, which no guru can ever meet. And even though we think of ourselves as being students of a spiritual path, that faulty motivation means we will continue to experience all the mundane disappointments we have always felt when our samsaric plans are shattered. »

[8] « Gradually, as the relationship matures, we begin to perceive our guru not just as our master, but as the key to our spiritual path. He will no longer merely be the one who provides us with book lists and answers our interminable questions, but nothing less than the manifest embodiment of our buddha nature. As buddha nature is so abstract as to be virtually impossible to tap into on our own, we ask our guru, who is the reflection of our buddha nature, to do it for us. »

[9] « It is said in the vajrayana that the guru is the Buddha, the guru is the dharma and the guru is the sangha. Guru, here, does not only refer to the outer guru,but to the inner and secret guru as well. So, on the most profound level, the guru is not just our teacher but our entire spiritual path. »

[10] « He is our most important companion, our family, husband, wife and beloved child. »

[11] « It is such a mistake to assume that practising dharma will help us calm down and lead an untroubled life; nothing could be further from the truth. Dharma is not a therapy. Quite the opposite, in fact, dharma is tailored specifically to turn your life upside down – it’s what you sign up for. So when you life goes pear-shaped, why do you complain? » [Not for Happiness: A Guide to the So-Called Preliminary Practices, p. 9]

samedi 18 mai 2013

Jâbir et son rôle dans l'alchimie au Tibet



Comme expliqué à plusieurs reprises sur ce blog, l’identité de personnes et d’auteurs est souvent difficile à établir avec certitude dans l’histoire religieuse du Tibet. Une simple présence ou influence d’une doctrine peut conduire à l’affirmation que son auteur ou fondateur ait visité le Tibet, ou appartient à une quelconque transmission. Il en va ainsi avec le "yogi bouddhiste" Jâbir.

« Jâbir ibn Hayyân al-Báriqi al-Azdi (né en 721 (?) à Tus en Iran - mort en 815 à Koufa en Irak), de son nom complet Abu Musa Jâbir ibn Hayyân Al-Azdi (أبو موسى جابر بن حيان الأزدي), était un alchimiste musulman d'origine perse. En France, il est surtout connu sous la forme latinisée de son nom : Geber. Il est considéré comme un des précurseurs de la chimie pour avoir été le premier à pratiquer l'al-chim-ie de manière scientifique. »(Wiki)

« Le but des travaux alchimiques de Jâbir concernait la création artificielle de la vie. Ses recherches étaient fondées théoriquement sur une numérologie élaborée liée aux systèmes pythagoricien et néoplatonicien. La nature et les propriétés des éléments étaient définies aux travers de nombres assignés en fonction des consonnes arabes présentes dans leurs noms. » (Wiki)

« Jâbir ajouta quatre propriétés à la physique d'Aristote : le chaud, le froid, le sec et l'humide. Chaque élément de la physique d'Aristote était caractérisé par ces propriétés : le Feu était chaud et sec, l'Eau froide et humide, la Terre froide et sèche et l'Air chaud et humide. » (Wiki)

Il faut revenir aux quatre éléments et leurs propriétés opposées humide et sec, chaud et froid des philosophes antésocratiques. Le feu est chaud et sec. Son absence, le non-feu, est froid et humide. Quand le feu se sépare de l’air/l’éther, « [l’air] est congelé tout comme la grêle. » C’est l’origine de la lune. Le soleil n’est d’ailleurs pas le feu (intelligent), mais seulement son reflet. C’est le degré de mixtion du feu mêlé qui détermine l’élément (air, eau, ou terre). L’élément terre ayant la plus petite part de feu en lui, est l’élément le plus congelé, et donc le plus solide.
 

Sec
Humide
Chaud
Feu
Air / Or
Froid
Terre / Plomb
Eau


Dans le tableau ci-dessus, les quatre éléments sont affichés en rouge, les quatre propriétés en gras, et les métaux (selon Jâbir) en italiques.

« Dans les métaux, deux de ces propriétés étaient intérieures et deux extérieures. Par exemple, le plomb était froid et sec, et l'or chaud et humide. » D'après la théorie de Jâbir, il devrait être possible en réarrangeant les propriétés d'un métal d'en créer un nouveau. Cette théorie fut à l'origine de la recherche de l’al-iksir, l'élixir indéfinissable qui aurait rendu cette transformation possible, équivalent de la pierre philosophale dans l'alchimie européenne. » (Wiki)

Le mot « al-iksir » signifie « essence » (S. rasa T. bcud). L’alchimie est au départ la science de l’extraction de l’essence (T. bcud len S. rasāyana), qui ne se limitera pas aux métaux.

« Les travaux de Jâbir concernèrent également la médecine et l'astronomie. Malheureusement, un petit nombre seulement de ses livres ont été édités et publiés, et peu sont toujours disponibles pour la traduction. » (Wiki)

Jâbir, ne fut pas un inconnu au Tibet, mais il faut préciser de quelle façon. Au 17ème siècle[1], on le voit apparaître peut-être pour la première fois. Il est appelé Mahāsiddha Dza-bir ou Dza-ha-bir. Une fois que des instructions de « Jâbir » avaient été intégrées, il fallait les situer dans une transmission homologuée. La collection des textes canoniques à cette époque ne présentant plus de possibilité d’inclusion, il resta la redecouverte de termas ou d'autres transmissions visionnaires. Ainsi, selon A-khu-ching Shes-rab-rgya-mtsho (1803-1875), Jâbir se situerait entre Padmasambhava et un certain Vajranātha[2] dans la transmission « Alchimie de l’énergie vitale » (T. rlung gi bcud len)[3], mais il s’agit sans doute ici de révisionnisme.

Il y eut également un certain Maṇikanātha, aussi quelquefois appelé « Mani-nātha », né à Nagarkot [4], qui pratiqua l’alchimie comme un soufi et qui fut appelé « Jâbir » par les tibétains. Cette attribution est sans doute due au fait que c’était Maṇika-nātha qui introduisait pour la première la "science de Jâbir" au Tibet au 16ème siècle.[5] Maṇika-nātha était un nātha comme son nom l’indique, et par là liée à la lignée qui descendrait de Matsyendra-nātha et de Gorakṣa-nātha. La tradition des nāthas ne commence concrètement pas avant le treizième siècle, malgré les transmissions imaginaires qui veulent la faire remonter au 9ème siècle ou avant (voir David Gordon White, The Alchemical Body). Par exemple en ajoutant le titre nātha à Nāgārjuna le siddha. Aussi, la science des nātha, en tant que telle, n’a pu être réellement été introduite au Tibet avant cette période. Le seizième siècle fut aussi celui de Tāra-nātha (1575–1634), grand connaisseur du sanskrit, de l’Inde, de ses traditions et de son histoire, sans doute par le biais de son maître indien Buddhagupta-nātha. Il fut aussi un grand spécialiste du Kalacakra-tantra.

Le Jâbir perse du 8/9ème siècle n’est pas le Jâbir des tibétains (16ème siècle), bien que la science alchimique qui lui est attribuée puisse en contenir des éléments. Il ne peut donc pas faire partie d’une transmission qui descendrait de Padmasambhava[6]. Le Vajra-nātha qui aurait été son disciple (8/9ème siècle ), n’est donc pas le Vajra-nātha/ Rgya gar gyi Paṇḍi ta Badzra na tha qu’avait rencontré Drigoung Rinchen Phuntshok (T. 'Bri gung Rin chen phun tshogs 1509 1557)[7]. Ainsi, ce qui a sans doute eu lieu au 16ème siècle est transposé au 8/9ème siècle mythique de Padmasambhava.

L’héritage du Jâbir tibétain consiste en trois cycles d’instructions, qui furent respectivement élaborés par 'Bri-gung Rin-chen-phun-tshogs (1509-1557), 'Jams-dbyangs Mkhyen-brtse'i-dbang-phyug (1524-1568) et vidyadhāra Nyi-zla-klong-gsal (17ème siècle mort en 1695), aussi appelé « Ali Lama » ou « Lama Ali » (a li bla ma, bla ma a li). Walter spécifie que les deux premiers cycles sont des transmissions plutôt scripturales, tandis que dernier cycle est du type « trésor inspiré » (T. dgongs gter).

Le premier cycle, dit « Cycle de transmission exclusive » (T. chig brgyud ma)[8] comporte de courtes instructions sur la longévité, l’alchimie, la maîtrise de la grêle etc. ainsi que des instructions sur l'immortalité et le corps arc-en-ciel (T. bcud len 'ja' lus mngon gyur), qui sembleraient selon Walter être des spécialités nātha.

Le deuxième cycle dit « Transmission intermédiaire » (T. brgyud pa bar pa), est une révélation à 'Jams-dbyangs Mkhyen-brtse'i-dbang-phyug (1524-1568). Il comporte les instructions extraordinaires du Prince des siddhas (S. siddheśvara) Jâbir (T. grub-pa'i-dbang-phyug Dza-ha-bhir yi gdams ngag thun mong ma yin pa) et des instructions sur le souffle immortel (S. ? bhru) ainsi qu’un Guide des expériences spirituelles (T. snyams khrid). La transmission de ces instructions serait celle-ci :

Padmasambhava -> Jâbir -> Brahma-nātha -> Manika-nātha -> Mkhyen-brtse'i-dbang-phyug -> Byams-pa-skal-bzang -> Dbang-phyug-rab-brtan -> Khyab-bdag Zha-lu-pa -> Rgyal-dbang Lnga-pa-chen-po (le cinquième Dalai Lama) -> Rig-'dzin Padma-phrin-las, etc. jusqu’à Kong-sprul (1813-1899).

Le troisième cycle dit « Transmission ultérieure » (T. brgyud pa phyi pa) et qui consiste en une série de textes révélés et/ou composés par Nyi-zla-klong-gsal (17ème siècle), aussi appelé « Ali Lama » ou « Lama Ali » (a li bla ma, bla ma a li). On y trouve les hagiographies des maîtres la lignée, de nombreuses instructions sur le corps arc-en-ciel (T. 'ja' lus), la pratique de gtum mo pendant la phase d’achèvement ainsi que des instructions sur la parèdre mystique (T. shes rab ma), des instructions à toutes fins utiles etc. Le cycle se termine par un texte de la main de Kong-sprul Blo-gros-mtha'-yas (1813--1899) « smin byed bde chen bdud rtsi'i chu rgyun gyi lag len gsal bar bkod pa, padma rā ga'i bum bzang », dont la pratique remonterait à Jâbir, après avoir passé par Padmasambhava et Mahā-nātha...

La fin du bouddhisme en Inde n’était pas la fin de l’apport indien à la culture tibétaine. Des paṇḍita indiens, (népalais etc.) ont continué leurs visites au Tibet et à transmettre leurs connaissances aux tibétains. L’apport des yogi nātha semble être assez important à cet égard. Notamment en ce qui concerne des pratiques de magie appliquée, les diverses sciences (astronomie, astrologie, médecine, alchimie…) et la recherche de l’immortalité à l’aide de pratiques haṭhayoguiques.

Le triple cycle de Jâbir a été intégré par Kongtrul dans le volume 48 de la Précieuse collection de termas (T. rin chen gter mdzod) et on le trouve aussi dans le volume 11 de la Somme des sādhana (T. sgrub thabs kun btus).

Articles (Scribd)  de Michael Walter sur Jâbir
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 1
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 2, énérgies vitales et immortalité
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 3, Réflexions sur un Yoga transformationnel international

MàJ 04122014 
"Paul Kraus concluait à une pluralité d'auteurs : autour d'un noyau primitif, plusieurs collections s'étaient constituées dans un ordre que l'on peut approximativement restituer. Il en datait l'éclosion aux alentours des IXe/Xe siècles, non pas au VIIIème siècle." Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique p. 188 

***

[1] Sle-lung Rje-drung Bzhad-pa'i-rdo-rje (b. 1697)

[2] Appears in lineages of haṭhayoga, as practiced in Tibet, which were transmitted by Jābir. See Walter, Jābir I. Rgya gar gyi Paṇḍi ta Badzra na tha. Met by 'Bri gung Rin chen phun tshogs (1509 1557) source : Alexander Cherniak

[3] Ces instructions permettraient au yogi de vivre en extrayant l’essence des quatre éléments, sans autre alimentation.


[4] Note de Walter : "Na-girko-ta in the text. This is probably the town said to be near Sirhind (S. A. A.Rizvi, A history of Sufism in India, Delhi, Munshiram Monoharlal, 1978, v. I, p. 407), another small town in East Panjab, ca. 30 mi. west of Chandigarh. Thus, it isn't reallyin either "eastern" or "western", but more accurately, north-central India. (Less apossibility is a Nagarkot nine miles SSW of Dharamsala, north of the Nagarkotdiscussed above. This was a Rajput stronghold until plundered by M .alamud of Ghazniin 1017, who described it as a 'mine of heathenism'; cf. Annemarie Schimmel, Islamin the Indian subcontinent, Leiden-Koin, E. J. Brill, 1980, p. 38. This town is nowshown on detailed maps of the area as Nagrota.) "

[5] Schaeffer, AI, p. 520.

[6] Walter écrit un peu naïvement : « There is no reason to doubt that later Buddhists would have preserved atleast a relative chronology for the entry of these practices; a strictlycorrect transmission lineage is necessary to demonstrate the integrityof such practices for Muslims and Hindus, as well as for Buddhists. »


[7] 16-17ème détenteur du trône de Drigoung, émanation de 'Bri-gung Skyob-pa 'Jig-rten-mgon-po et célèbre découvreur de termas.


[8] Que 'Bri-gung Rin-chen-phun-tshogs (1509-1557) aurait reçu de Maṇika-nātha

jeudi 16 mai 2013

Mani, le Bouddha de Lumière



Après la mort de Mar[0] (T. gtso bo) Mani en 276, les "douze apôtres"[1] de l’église manichéenne ont répandu sa doctrine. Mar Amu avait fondé un église en Sogdiane ou Sogdie (Samarcande), qui sera un centre de prosélytisme (T. chos lugs spel mkhan) important, d’où sa doctrine se propagea jusqu’en Chine, en Mongolie et même au Tibet. De nombreux textes de communautés manichéennes furent retrouvés dans l'oasis de Tourfan et dans les grottes de Dun-huang, en moyen-persan, parthe, ouïghoure, en chinois[2] et en sogdian.
« Les Sogdiens, de langue persane, ont joué au Moyen Âge un important rôle d'intermédiaire commercial le long de la Route de la soie. […] Les premiers contacts entre les Sogdiens et les Chinois ont été établis par l'entremise de l'explorateur chinois Zhang Qian au cours du règne de Wudi, empereur de l'ancienne dynastie Han, 141-87 av. J.-C » (Wiki
Les manichéens furent persécutés par l’Empire romain dès 302, mais continuèrent leur développement à l’est, le long des routes de la soie, où elle coexistait avec les chrétiens nestoriens, les zoroastriens et les bouddhistes, et où la doctrine manichéenne était tolérée. Entre 763 et 840 elle sera même la religion officielle du Turkestan chinois.
« Elle est encore une religion pratiquée au temps des grands encyclopédistes musulmans au cours du Moyen Âge ; on connaît des manichéens à Bagdad ou à Samarkande jusqu’au début du XIe siècle. Dans son voyage en Chine, Marco Polo en découvre même à la fin du XVème siècle à Zaitun, alors qu’en Occident le manichéisme n’est plus une réalité vivante depuis de nombreux siècles. » (manicheism.free[3]). 
Le manichéisme aurait été introduit en Chine en 694 et apprécié par l'impératrice Wu Tso-t'ien de la dynastie T'ang (618-907). Mais plus tard, un édit impérial de l'empereur 732 Hiuan-tsong la considéra comme une «doctrine hérétique » qui se fit passer pour du bouddhisme.
« En 731, l'empereur de Chine, Xuanzong (712-756), avait ordonné qu'on lui présentât un exposé de la doctrine avant d'autoriser, en 732, aux seuls étrangers, l'exercice de cette religion «perverse» qui était celle des Ouïgours.
De ce texte [« Principes de la doctrine de Mani, Bouddha de Lumière »] rédigé par un évêque manichéen, les six premiers articles ont été retrouvés à Dunhuang: le fragment de Paris, qui fait suite au manuscrit Stein de la British Library, ne comporte que les deux derniers. »
La pratique personnelle de cette religion était cependant tolérée. A partir de 843, le manichéisme fut interdit en Chine, avec toutes les autres religions étrangères, y compris le christianisme et le bouddhisme.[4]

La doctrine manichéenne fut également présente au Tibet, comme en témoigne un texte attribué au roi Khri song lde btsan (755–797), intitulé « bka' yang dag pa'i tshad ma'i mdo btus pa »[5]. Il y est exposé comment un imposteur perse Mar Mani, se rendit coupable d’une escroquerie intolérable, ayant fabriqué un culte à partir de cultes différents.[6] Le même roi établit d’ailleurs le bouddhisme comme religion d’état, à l’exclusion de toutes les autres, y compris le « Bön ».

Dan Martin m’avait signalé un essai en tibétain ('Khyar bon dang ma ni'i chos lugs skor las 'phros pa'i gtam) d’un universitaire contemporain Zhonbu Tsering Dorjee (T. 'Brong bu tshe ring rdo rje)[7], sur les liens possibles entre la doctrine de Mani et l’école Bön, dite « Bön dévié » (T. ‘khyar bon). Pour son hypothèse, il se base entre autres sur Stein (T. (reconstitué du chinois) Shag-wun). Zhonbu Tsering Dordjé aurait décelé sept textes dans le Canon Bön[8], qui pourraient correspondre aux textes de Mani en araméen (T. a la rmi shar ba).

En ce qui concerne, l’école « Bön dévié » (T. 'khyar bon), nom donné par leurs adversaires, voici comment on raconte ses origines.

Le roi tibétain mythique Drigum Tsanpo (T. Gri gum btsan po), le premier à perdre l’immortalité, aurait été assassiné à cause de sa persécution des Bönpos. Mais son esprit (T. gshin) n’arriva pas à trouver le repos et il causa du mal au peuple. Trois « bönpo » furent invités du Cachemire (T. kha che), de Gilgit (T. bru sha), et de Zhang-zhung, afin de procéder à des rituels pour apaiser l’esprit du roi, ce dont les prêtres locaux furent incapables. Le « bönpo » de Zhang-zhung aurait invoqué les dieux Ge khod (dieu principal de Zhang Zhung), Khyung (Garuda) et Me lha (le dieu du feu). Le deuxième « bönpo » de Gilgit était expert en divination, et le troisième était un « bönpo » cachemirien, expert en cérémonies funéraires. Avant la venue de ces trois « bönpo », il n’existait pas de philosophie Bön au Tibet, mais celle-ci comportait désormais des doctrines (siddhanta) shivaïtes hérétiques(tirthika) et fut appelée « Bön dévié » (T. mu stegs dbang phyug pa'i grub mtha' 'khyar ba bon). Source : Bonpedia.

Manichaeism is alive and kicking...
Gnose et bouddhisme
Polémiques au Tibet

MàJ 17062017
Helmut Hoffmann, Manichaeism and Islam in the Buddhist Kâlacakra System
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[0] "Mar or Mor is a title of respect in Syriac, literally meaning 'my lord'. It is given by custom to all bishops and saints. The corresponding feminine form given to women saints is Mart or Mort. The title is placed before the Christian name, as in Mar Aprem/Mor Afrem and Mart/Mort Maryam. This is the original meaning of the name Martha 'A Lady'. The variant Maran or Moran, meaning 'Our Lord', is a particular title given to Jesus, either alone or in combination with other names and titles. Likewise, Martan or Mortan is a title of Mary. Occasionally, the term Maran or Moran has been used of various patriarchs and catholicoi. The Syriac Orthodox Patriarch of Antioch, the Malankara Orthodox Catholicos and the Syro-Malankara Major Archbishop Catholicos use the title Moran Mor. Sometimes the Indian bearers of this title are called Moran Mar, using a hybrid style from both Syriac dialects that reflects somewhat the history of Syrian Christians in Kerala. The Pope of Rome is referred to as Mar Papa by the Nasranis of India." Source
[1] Mar Sisin de Kaskar, Mar Innai, Mar Kushtai, Mar Salmai, Mar Amu, Mar Addai, Mar Ozei, Mar Zaku (alias “Zakwa”), Mar Paapi, Mar Gavriavi, Mar Bahraya, Mar Thoma (mort en app. 320 CE, Egypt), Mar Pattiq Source : manichaean.org

[2] Deux textes chinois furent découverts à Tun-huang par la mission Pelliot et la mission Stein. Taishô vol. LIV, N° 2140 et n° 2141.

[3] Fichier PDF

[4] Filosofía de la India: Del Veda al Vedanta. El sistema Sāṃkhya, de Fernando Tola,Carmen Dragonett, pp. 520-524

[5] Il aurait même un titre en sanscrit : Samyagvakpramanoddhrtasūtra

[6] par sig g.yon chen mar ma ni/ g.yon mi bzod pas gtsug lag kun dang mi mthun pa gcig bya ba'i phyir gtsug lag kun nas drangs te/ byas pa lta bu ched du mi mthun par sbyar na/ gtsug lag gzhan gyis grub pa'i mtha' yod par gyur te/ ma grub pa la sogs pa'o/. gyon can = rogue, fornicateur, démon, intrigant, intrigue, escroc (S. dhūrtaka)

[7] Publié dans son livre Rtsod bzlog them spungs ma (Lanzhou 2007),

[8] 1. rdzogs pa rin chen gser gyi phreng ba
2. phung po rang 'gyur thig le dgu bskor
3. rnam dag tshul khrims 'dul ba'i 'bum
4. man ngag 'khor lo 'od gsal
5. sngon dngos rjes dran
6. khro rgyud mdo chen byams pa
7. dge rgyas tshogs chen rdzogs pa'i 'bum

Ces sept textes correspondraient aux textes manichéens suivants traduits en chinois :


mercredi 15 mai 2013

Que faire de la réalité ?



Un peu de scolastique pour ceux qui en ont marre de contempler la nature au mois de mai et de sentir les fleurs.

Si la certitude (S. nithārta T. nges don) s’explique par une illumination divine, la connaissance intellectuelle ne dépend pas de l’action des faits sensibles sur l’âme (S. citta). En revanche, chez Aristote, l’espèce (S. jāti T. skye ba) produite par cette action est le départ de l’opération abstractive (T. sel ba S. apoha). La donne sensible qui nous arrive par les facultés sensorielles est un « particulier », ou caractère particulière (T. rang mtshan S. svalakṣaṇa), qui est rendu intelligible par le mental (S. manas T. yid), dans une représentation (S. ākara T. rnam pa) à l’intellect qui doit en extraire l’universel, ou caractère générale (T. spyi mtshan S. sāmānyalakṣaṇa)[1]. Les particuliers sont intelligibles en puissance. La représentation ou fantasme (G. phantasia S. ākāra T. rnam pa) est un intelligible en puissance que l’intellect agent fait passer en intelligible en acte. Ce n’est pas la représentation qui est éclairée, mais l’objet (T. yul S. viṣaya) en elle.

L’intellect agent est comme une lumière qui éclaire, ou illumine l’essence universelle[2] présente en le particulier. L’essence est en quelque sorte « libérée » de la donne sensible, comme l’or de la gangue. Les idées sont la seule réalité, qui, chez Aristote, sont l’action de former, « Bottom up », tandis que chez Platon, elles peuvent être reçues et elles impriment leur forme/informent « Top down ».

Pour ce qui suit, je me baserai sur Recognizing Reality de Georges B.J. Dreyfus. Dans le bouddhisme, l’idée de « universel-objet » (T. don spyi S. arthasāmānya) joue un rôle important. C’est un objet, désigné par des mots (T. sgra’i don S. śabdārtha) et qui a la nature d’un fait à caractère universelle (T. rang mtshan S. svalakṣaṇa). C’est un objet (conceptuel) permanent mais qui manque de réalité concrète. Pour être un objet réel, il lui faut des caractères particulières (T. rang mtshan S. svalakṣaṇa), perceptibles aux facultés sensorielles. Il y eut beaucoup de débats parmi les bouddhistes sur la réalité des caractères universelles, des universaux, et les opinions sont diverses. Par exemple, pour Dharmakīrti elles ne sont pas réelles, tandis que pour l’école géloukpa elles sont réelles.

Dans le processus cognitif, les facultés sensorielles perçoivent les particuliers (T. rang mtshan S. svalakṣaṇa), dont le mental (T. yid S. manas) fait une représentation (G. phantasia S. ākara T. rnam pa), et dont l’intellect (T. blo S. buddhi) extrait les universaux (T. spyi mtshan S. sāmānyalakṣaṇa).

Pour les grammariens indiens, le langage a deux fonctions : signification (T. rjod pa S. vācaka) et application (T. ‘jug pa S. vṛtti/pravṛtti). Un « objet » (conceptuel) peut être signifié à un locuteur lors d’une conversation, en l’absence de l’objet en question. Mais cet « objet » (conceptuel) peut être un objet avec une existence réelle dans le monde.

Il faut donc manier les concepts (T. bsam pa) et les prédicats (T. brjod pa S. vācaka) avec la plus grande prudence, car ils ne se rapportent (T. ‘jug pa S. pravṛtti) pas directement à la réalité.[3] La réalité n’est donc pas à la portée de la pensée et du langage (T. bsam brjod) et elle est ineffable, inexprimable etc.

A partir de là, il y a plusieurs approches. On peut prendre « l’ineffabilité » de la réalité à la lettre (hardcore) ou avec plus de flexibilité (softcore). Dans une approche hardcore, les particuliers (T. rang mtshan S. svalakṣaṇa), la réalité sensible, ne pourront être signifiés (T. rjod pa S. vācaka) par des mots. Le fossé entre la réalité conceptuelle et la réalité sensible est alors radical et ne peut être comblé. Il ne reste alors que des messies, la « gnose » et les méthodes gnostiques pour nous tirer de là...

Dans l’approche softcore, le langage peut référer (T. ‘jug pa S. vṛtti/pravṛtti) au monde, mais de manière indirecte. Elle requiert une collaboration entre la perception et la conceptualisation. La perception (de la réalité sensible, des particuliers) est une cognition positive, elle perçoit ce qui est là, mais sans le déterminer. La conception est une approche plus négative, qui procède par élimination (T. sel ba S. apoha), par abstraction. « Elle construit les catégories sur la base de dichotomies. Les objets sont caractérisés par l’élimination de leurs contradictoires. » En excluant ce qu’ils ne sont pas. La pensée peut concevoir un vase comme bleu, en éliminant le non-bleu, parce qu’elle ne peut pas saisir l’objet tel qu’il est dans sa totalité. Elle ne peut que procéder par élimination.

***

[1] « l'universel abstrait […] est formé par une opération de l'esprit qui dégage les éléments communs à diverses choses et les exprime par un concept. » ATILF

[2] « l’universel concret […] est le type idéal dont les choses tirent leur existence. » ATILF

[3] Dharmakīrti, Commentaire, et dge ‘dun 'grub. Khyad par rjes ‘gro med pas na/ brda ‘jug pa ni med phyir ro/ sgra rnams yul yang gang de nyid/ de rnams nyid ni sbyor bar byed// S. ananvayād viśeṣṇāṃ saṃketasyāpravṛtti-taḥ/ viṣayo yaś ca hi śabdānāṃ saṃyojyeta sa eva taiḥ//

dimanche 12 mai 2013

La spiritualité décomplexée (et rentable)



Une spiritualité décomplexée est une spiritualité plus forte. Depuis quelque temps, on nous propose une spiritualité intégrale capable d’intégrer sans complexe tous les aspects de la vie, y compris ceux que l’on accuse habituellement de lester la vie spirituelle. La vision intégrale et intrépide que présente Tutte Wachtmeister (Tutte-ji), n’exclue rien, et utilise tout ce qui est dit susceptible de faire obstacle à des pratiquants spirituels ordinaires. C’est à la lecture d’Ayn Rand qu’il doit sa première expérience spirituelle.
« Il m’est apparu que toute aspiration dans l’univers conduisait toujours exactement au même endroit : le marché bienheureux, parfaitement libre. Autrement dit, il est devenu évident par mon expérience de la perspective temporairement éveillée, que n’importe où que j’aille sur terre ou dans l’univers, au niveau le plus profond, je serai toujours au même endroit : le Marché parfaitement libre, atemporel, éternel et radieux. »[1] 
Fini, le discours de trajets spirituels difficiles, pénibles, voire dangereux « sur la lame du rasoir », Tutte-ji dépose tout fardeau, se débarrasse de tout complexe, largue les amarres et navigue sur l’océan du Marché en toute félicité, en nous invitant de le suivre. Qui que vous soyez, quoi que vous soyez (à l’instar des 84 mahāsiddha), l’épanouissement spirituel est à votre portée grâce à l’intégration complète du corps, de l’esprit et du marché.

La pleine conscience peut transformer tout un chacun en un entrepreneur spirituel, que vous soyez un manager, un mercenaire, une call-girl…, la vision intégrale vous propose des méthodes adaptées, des ateliers (Affirmation Erotique, Eveil Sexuellement Transmissible (EST), Yoga pour Messieurs...) qui vous transformeront et feront pleuvoir félicité et réussite sur votre vie, ainsi que des apps dernier cri pour vous aider à gérer les vagues de samādhi. Après avoir joué dans une pataugeoire spirituelle pendant des années, n’est-il pas temps de passer à un niveau supérieur, d’obtenir une certification spirituelle et de faire profiter d’autres de notre expérience ?


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[1] "It became apparent to me that all striving in the universe leads exactly to the same place: the perfectly free, blissful market. In other words: from the temporarily enlightened perspective I was experiencing, it became obvious that no matter where I went on earth or in the universe, at the deepest level, I would always be in the same place: The timeless, eternal, radiating, perfectly free Market." Tutteji.org

Savoir, c'est pouvoir



Dans les temps anciens, celui qui connaissait le cours des astres et qui savait prédire leurs positions, les éclipses etc., devait être quelqu’un. Un élu, un béni ou un envoyé des dieux... Il devait être écouté et sa parole et ses explications devaient avoir un sacré poids. Il semblerait qu’à partir des informations sur les éclipses lunaires de sages babylonien et égyptiens, Thalès fut le premier grec capable de prédire l'éclipse du soleil qui eut lieu en 585 av. J.-C. D’autres découvertes suivirent, puis furent oubliées après la chute des civilisations grecque et romaine mais perpétuées par les Arabes, qui puisaient principalement dans l'Almageste composé par Ptolémée[1]. Vers la fin du moyen-âge, cette connaissance retourna de nouveau en Europe[2], ensemble avec les classiques d’Aristote etc., où elle serait élaborée et deviendrait véritablement une science. Voilà en ce qui concerne en gros ce qui se passa de notre côté de la planète.

Mais, ces sciences se développèrent simultanément à l’est des sages babyloniens, par les échanges sur la route de la soie, et les diverses conquêtes. Rappelons le petit tableau ci-dessous. Il est généralement accepté que l’astrologie de l’Inde a subi diverses influences à différentes époques. Selon David Edwin Pingree (1933-2005), elles seraient ainsi :

I. Védique (c.1000-400 av. J.C.)
II. Babylonien (400-200 av. J.C.): Vedāṅgajyotiṣa
III. Gréco-Babylonien (app. 200-400): Yavanajātaka
IV. Grèque (app. 400-1600): Āryabhaṭīya.
V. Islamique (app. 1600-1800)

Et l’astronomie/astrologie chinoise a, à son tour, subi l’influence de l’astrologie indienne, notamment par le biais du bouddhisme. Le Tibet se situant entre les deux a eu un double apport. Remarquons que ce sont surtout les religions qui véhiculaient et exploitaient ces connaissances. Mais d’un autre côté, ces connaissances ont aussi été les véhicules (chevaux de Troie) d’éléments religieux.

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[1] Les premières traductions en arabe datent du IXe siècle. Wiki.

[2] Au XIIe siècle, vit le jour une version en espagnol qui sera plus tard traduite en latin sous le patronage de l'empereur Frédéric II. Wiki.

vendredi 10 mai 2013

Entre la lumière et l'obscurité : un pont de lumière



Mani (216-276), dont le nom signifie « Humain », naquit dans l'empire parthe et fut le prophète fondateur du manichéisme. Ses parents auraient fait partie des Elcesaïtes, un secte judeo-chrétien. Il eut des visions à l’âge de 12 ans et 24 ans, qui lui firent décider de quitter les Elcesaïtes. Avec les révélations qu’il avait reçues il aurait constitué une « religion de lumière »[1], une religion universelle, dans laquelle il aurait intégré les principaux éléments du Bouddhisme (la transmigration des âmes), du Zoroastrisme, (le dualisme de la lumière et de l'obscurité) et de la religion chrétienne (le rôle de Jésus et la théorie du Paraclet).

Le mythe syncrétiste de Mani, contrairement à Valentin, commence avec la dualité de la lumière et de l’obscurité. Le Monde de lumière est gouverné par le Père des Grandeurs (Zurvan ?) (A1) avec ces cinq attributs de grandeur (C. 五种大 wǔ zhǒng dà T. che ba lnga). S’ensuit une création en trois phases. Dans la première phase, la Mère de la Vie (A2) envoie l’Humain primordial (Primus Homo) (B1) pour combattre les forces du Mal. Il est armé de cinq boucliers qui sont des reflets des cinq Grandeurs, mais l’ennemi s'en empare. C’est le commencement de la deuxième phase. Le Père des grandeurs (A1) initie la deuxième création et envoie un Appel à l’Esprit vivant (Spiritus Vivens) (C1), qui fera fonction de démiurge et qui envoie un Appel à ses cinq Fils (D1), qui envoient à leur tour un Appel à l’Humain primordial (B1). L’Appel est personnifié et devient une divinité, tout comme la Réponse que renvoie l’Humain primordial (B1) au Monde de lumière. La Mère de Vie (A2), ensemble avec l’Esprit vivant (C1) et ses cinq Fils (D1), mettent alors en oeuvre la création à partir des corps des êtres du Monde de l’obscurité et la lumière que ceux-ci ont absorbée. Les cieux de cet univers créé sont surmontés (?) de grands démons (archons), ce qui donnera lieu à la troisième phase. Le Père des grandeurs (A1) retire la lumière des corps des êtres malicieux mâles et femelles, suscitant ainsi en eux de l’attirance (appétit sexuel) envers les belles images des êtres de lumière (p.e. le troisième Messager et les 12 vierges de lumière). Quand la lumière extraite des corps des êtres malicieux retombe par terre, ils essaient d’en avaler le plus possible, afin de la préserver en eux. En avalant la lumière retombée et en copulant, ils produisent Adam et Ève  Le Père des grandeurs (A1) envoie alors le Jésus le Radieux (Syriaque : ܝܫܘܥ ܙܝܘܐ Yisho Ziwa) afin d’éveiller Adam et de l’initier à la véritable source de la lumière qu’il a en lui. Mais Adam et Ève, copulant à leur tour, engendrent la race humaine en enfermant la lumière dans de nouveaux corps. L’envoi du prophète Mani fut alors la dernière tentative du Monde de lumière pour sauver l’humanité. (Source de ce paragraphe Wikipedia).

La lumière du soleil, de la lune et des étoiles du monde créé pendant la deuxième phase est une lumière récupérée du Monde de lumière. Quand la lune croît et décroît [śukla-pakṣa et kṛṣṇa-pakṣa], elle se remplie d’abord de lumière et la transfère ensuite au soleil. A partir du soleil, la lumière retourne par la voie lactée au Monde de lumière. Ce sera également le parcours que suivront les âmes pour retourner au Monde de lumière. Ce chemin qui correspond à la voie lactée est appelé la « colonne de la gloire »[2].

La science des astres (astronomie, astrologie) se dit jyotiṣa en sanskrit, associé au mot jyotis, qui signifie « clarté, lueur, lumière », « radiance du ciel clair », « éclair », « étoile, corps céleste, clair de lune ». En philosophie, ce terme peut apparemment aussi traduire « le Saint Esprit, ou lumière spirituelle divine exprimant Dieu en tant que synthèse d'Harmonie, Sagesse et Lumière; jyotis abolit la distance entre la connaissance et l'action et apporte non seulement sukha ou le bonheur mental mais aussi ānanda ou la joie et la félicité divines. »

Cette « colonne de gloire » pourrait-elle avoir un lien avec la « colonne de Feu » (jyotirliṅga, ou tejoliṅga) ?

Il est généralement accepté que l’astrologie de l’Inde a subi diverses influences à différentes époques. Selon David Edwin Pingree (1933-2005), elles seraient ainsi :
I. Védique (c.1000-400 av. J.C.)
II. Babylonien (400-200 av. J.C.): Vedāṅgajyotiṣa
III. Gréco-Babylonien (app. 200-400): Yavanajātaka
IV. Grèque (app. 400-1600): Āryabhaṭīya.
V. Islamique (app. 1600-1800)
(L'info vient du site de Shakya Indrajala)

Les sciences du passé ne sont pas les sciences des temps modernes. Elles étaient encadrées par les religions et les mythes où elles avaient leur origine. Le ciel, les astres et leurs mouvements (danses) étaient d’origine divine. En étudiant, en adoptant et en intégrant les sciences des astres d’une autre culture, des éléments religieux et mythologiques (Babyloniens, etc.) pouvaient faire partie du transfert. P.e. de nouveaux dieux, des éléments relatifs à la généalogie des dieux, à la cosmogonie. Ainsi, les sciences pouvaient être de véritables chevaux de Troie. Idem pour la médecine et la science de la longévité/immortalité.

***
Cette peinture d'Adam et Ève provient d'une copie d'un Fālnāmeh (livre des présages) de Ja´far al-Sādiq. Noter les montures dragon et phoenix (yin et yang)

MàJ La cosmogonie des ophites

[1] John Kevin Coyle (15 September 2009). Manichaeism and Its Legacy. BRILL. pp. 13–. ISBN 978-90-04-17574-7. Retrieved 27 August 2012.

[2] Syriaque : ܐܣܛܘܢ ܫܘܒܚܐ esṭūn šubḥa; Middle Persian: srōš-ahrāy, from Sraosha; Chinese: 蘇露沙羅夷, su lou sha luo yi and 盧舍那, lu she na, both phonetic from Middle Persian srōš-ahrāy)

La gnose est-elle anti-intellectuelle ?


Saint Paul de Carravagge

Sophia (Σoφíα) est le mot grec pour sagesse. L’oracle de Delphes aurait répondu à son ami d’enfance Chéréphon : « Il n'y a pas d'homme plus sage que Socrate ». [1] « Quand je sus la réponse de l’oracle, je me dis en moi-même : que veut dire le dieu ? Quel sens cachent ses paroles ? Car je sais bien qu’il n’y a en moi aucune sagesse, ni petite ni grande […] mais il y a cette différence que lui, il croit savoir, quoiqu’il ne sache rien ; et que moi, si je me sais rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu’en cela du moins je suis un peu plus sage, que je ne crois pas savoir ce que je ne sais point. »[2]

L’homme le plus sage est Socrate, car il sait qu’il ne sait pas. Et c’est un oracle, un représentant des dieux qui confirme qu’il est le plus sage. La sagesse des dieux est donc plus grande que la plus grande sagesse des hommes, qui consiste à savoir que l’on ne sait pas... Il reste à l’homme d’être amoureux de la sagesse (philo-sophe), « désireux d’atteindre un niveau qui serait celui de la perfection divine ».[3]

Les philosophes et les sceptiques qui savent qu’ils ne savent pas sont alors un cible facile pour les dogmatiques, religieux ou non, qui eux savent et qui ont les dieux de leurs côtés pour le prouver.

Il semblerait que le passage suivant (Proverbes 8:22-31) se réfère à la gnose:
« 22 L'Éternel m'a créée la première de ses oeuvres, Avant ses oeuvres les plus anciennes.
23 J'ai été établie depuis l'éternité, Dès le commencement, avant l'origine de la terre.
24 Je fus enfantée quand il n'y avait point d'abîmes, Point de sources chargées d'eaux;
25 Avant que les montagnes soient affermies, Avant que les collines existent, je fus enfantée;
26 Il n'avait encore fait ni la terre, ni les campagnes, Ni le premier atome de la poussière du monde.
27 Lorsqu'il disposa les cieux, j'étais là; Lorsqu'il traça un cercle à la surface de l'abîme,
28 Lorsqu'il fixa les nuages en haut, Et que les sources de l'abîme jaillirent avec force,
29 Lorsqu'il donna une limite à la mer, Pour que les eaux n'en franchissent pas les bords, Lorsqu'il posa les fondements de la terre,
30 J'étais à l'oeuvre auprès de lui, Et je faisais tous les jours ses délices, Jouant sans cesse en sa présence,
31 Jouant sur le globe de sa terre, Et trouvant mon bonheur parmi les fils de l'homme. »
Et Paul dans le premier épître aux Corinthiens :
« 17 Ce n'est pas pour baptiser que Christ m'a envoyé, c'est pour annoncer l'Évangile, et cela sans la sagesse du langage, afin que la croix de Christ ne soit pas rendue vaine.
18 Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une puissance de Dieu.
19 Aussi est-il écrit: Je détruirai la sagesse des sages, Et j'anéantirai l'intelligence des intelligents.
20 Où est le sage? où est le scribe? où est le disputeur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde?
21 Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication.
22 Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse:
23 nous, nous prêchons Christ crucifié; scandale pour les Juifs et folie pour les païens,
24 mais puissance de Dieu et sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs.
25 Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes.
26 Considérez, frères, que parmi vous qui avez été appelés il n'y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles.
27 Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes;
28 et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont,
29 afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. »

Socrate sait qu’il ne sait pas, et il ne contredit pas que les dieux, eux, savent. Selon Paul, la meilleure sagesse du monde n’est même pas à la hauteur de la folie de Dieu. Sagesse et folie sont alors inversées et c’est la folie qui peut conduire à la sagesse divine. Plus quelque chose semble être fou et faible, et plus elle sera susceptible d’apporter la sagesse. C’est la porte ouverte à tous les mystères et à la folle sagesse.
Ainsi la gnose qui sauve, la première des œuvres de l’Éternel (Proverbes 8:22-31), serait une folie pour la sagesse des hommes.

MàJ Quelques éléments anti-intellectuels. 
* Le slogan Drop the story and feel the feeling (Se détourner du récit, se tourner vers le ressenti).
Que l'on trouve entre autres chez Lola Jones de Divine Openings. Mais aussi chez Pema Chödrön (voir The Tricycle Newsletter May 13, 2013), Susan Piver, ... 

***

[1] « Maintenant, Athéniens, n'allez pas murmurer, même si vous trouvez que je parle de moi trop avantageusement. Car le propos que je vais redire n'est pas de moi; mais celui auquel il faut le rapporter mérite votre confiance. Pour témoigner de ma sagesse, je produirai le dieu de Delphes, qui vous dira si j'en ai une et ce qu'elle est. Vous connaissez sans doute Khairéphon. C'était mon camarade d'enfance et un ami du peuple, qui partagea votre récent exil et revint avec vous. Vous savez aussi quel homme c'était que Khairéphon et combien il était ardent dans tout ce qu'il entreprenait. Or, un jour qu'il était allé à Delphes, il osa poser à l'oracle la question que voici - je vous en prie encore une fois, juges, n'allez pas vous récrier -, il demanda, dis-je, s'il y avait au monde un homme plus sage que moi. Or la pythie lui répondit qu'il n'y en avait aucun. Et cette réponse, son frère, qui est ici, l'attestera devant vous, puisque Khairéphon est mort. »

[2] Apologie

[3] Pierre Hadot, Eloge de Socrate, p. 51

Chercher la Sagesse



Les liens allégués entre les gnostiques ou la gnose et le bouddhisme ne sont pas un thème nouveau. Il aurait été abordé en premier par Isaac Jacob Schmidt (1779-1847), puis élaboré par Edward Conze (1904-1979) et la spécialiste en évangiles gnostiques Elaine Pagels (1943). Ce serait le manichéisme qui aurait pu servir de véhicule aux rencontres entre le zoroastrisme, le bouddhisme et le christianisme.

L'expansion du manichéisme entre 300 et 500

Dans « Le bouddhisme », Edward Conze parle des parallèles entre les Mādhyamika et les Sceptiques grecs, ou plutôt les adeptes de Pyrrhon d’Élis (env. 350 av. J.-C.), qui partageraient une approche a-théorique similaire. Les mots entre crochets carrés […] ont été ajoutés par moi.
« L’inhibition de tous les jugements théoriques [prapañca] chez Pyrrhon s’appelle techniquement epokhe [aprapañca]. Le sens du terme est expliqué très clairement par Aristoclès de Messène, sous trois chapitres :
1. Quelle est la nature interne (= fait d’être soi, svabhāva en sanskrit) des choses? Elle ne peut être caractérisée que par des négations, parce que toutes choses sont également in-différentes, im-pondérables, in-décises. Elles sont toutes égales [sama] et aucune ne pèse plus qu’une autre. On ne peut dire d’une chose qu’elle est ceci plutôt qu'elle ne l'est pas. On peut également bien affirmer qu'elle est et n'est pas, ou nier qu'elle est ou n’est pas.
2. Quelle est notre situation vis-à-vis d’elles? Nous ne devons pas avoir confiance en l’une plus qu’en l’autre. Nous ne devons pas avoir d’inclination vers elles. Nous ne devons pas être troublés par elles.
3. Comment devons-nous nous conduire envers elles? L’attitude la plus sage est un silence sans paroles, l’imperturbabilité et l’indifférence. La non-action est la seule action possible. »
Pyrrhon se serait engagé avec son maître Anaxarchos dans l’armée d’Alexandre et aurait pu prendre connaissance des idées des « ascètes nus » (gymnosophistes) indiens[1] en Inde ou en Iran. Conze poursuit :
« Quels que soient les mérites de cette argumentation, le fait extraordinaire demeure que durant la même période, c’est-à-dire depuis environ ‘200 av. J.-C., deux civilisations distinctes, l’une en Méditerranée, l’autre dans l’Inde, ont bâti chacune avec leurs antécédents culturels, un enchaînement d’idées étroitement voisines concernant la Sagesse, et, à ce qu’il semble, indépendamment l’une de l’autre. Dans la Méditerranée orientale nous avons les livres de Sagesse de l’Ancien Testament, à peu près contemporains de la Prajñāpāramitā sous sa première forme. Plus tard, sous l’influence d’Alexandrie, les gnostiques et les néo-platoniciens ont développé une littérature qui assignait une position centrale à la Sagesse (Sophia) et qui, de Philon à Proclus, révèle une abondance de coïncidences verbales avec les textes Prajnāpāramitā. Parmi les chrétiens, cette tradition a été continuée par Origène et Denys l’Aréopagite ; entre autres, la magnifique église de Hagia Sophia est un témoin éloquent de l’importance de la sagesse dans la branche orientale de l’église chrétienne. Nombreux sont les parallèles ou les coïncidences entre la façon dont sont traités Chochma (Achamoth) et Sophia d’un côté, et de l’autre les textes bouddhiques traitant de la sagesse parfaite. Expliquer ces coïncidences par un « emprunt » ne nous mène pas bien loin. On n’ « explique » pas la législation sociale de Lloyd George en disant qu’il l’a « empruntée » d’Allemagne. Une explication réelle devrait pénétrer le motif de l’emprunteur ; un simple emprunt n’explique pas le fait que la conception de la sagesse, dans le bouddhisme comme dans le judaïsme, telle qu’elle a évolué ultérieurement à 200 av. notre ère, soit sortie tout naturellement de la tradition précédente, sans être en conflit avec aucun de ses concepts de base. Notons seulement une différence : Sophia joue un rôle défini à la création du monde, alors que la Prajnāpāramitā n’a pas eu de fonctions cosmiques et demeure non chargée de la genèse de l’univers. Les iconographies de Sophia et de Prajñāpāramitā aussi paraissent avoir évolué indépendamment. Toutefois, il m’a intéressé de trouver une miniature byzantine du xe siècle (Vat. Palat. gr. 381 fol. 2) qui passe pour remonter à un modèle alexandrin. La main droite de Sophia y fait le geste d’enseigner, tandis que la main gauche tient un livre. Cela n’est pas sans ressembler à certaines statues indiennes de la Prajñāpāramitā. Il se peut que nous ayons en tout cela des développements parallèles, sous l’influence de conditions locales à partir d’un modèle culturel général, largement diffusé. Ou bien, naturellement, il peut y avoir un rythme secret dans l’histoire qui actionne certains archétypes — comme dirait Jung — à certaines périodes en des lieux très distants les uns des autres. »
Il est vrai que la Prajñāpāramitā, qui n’est personnifiée qu’ultérieurement, ne joue pas de rôle explicite dans la genèse de l’univers, contrairement à Sophia. Mais à partir du Yogācāra et surtout à partir des tantras qui font leur apparition dans son sillage, la Sagesse est approchée plus positivement, et les aspects mythologiques (S. purāṇa T. rnying pa) joueront alors un rôle important.



[1] Jaina Digambara 

jeudi 9 mai 2013

Les mystères du meltingpot hellénistique, au berceau des tantras



Brahmā est connu comme le créateur. Il est notamment le créateur de Manu (Humain[1]), le progéniteur de la race humaine, le premier homme d’un kalpa[2] ainsi que son premier législateur. La durée de vie de Manu et de ses lois est un Manu-antara/Manvantara/Manuvantara. Un manvantara, tout comme un kalpa, est une unité de temps. Chaque kalpa verra l'apparition de 14 Manu, et se divise donc en 14 « âges de Manu ». Selon les Purāṇa (Viṣṇu Purāṇa et Bhagavata Purāṇa), la durée d’un kalpa en années humaines est de 4.32 billions (?), soit 4 320 000 000 000 années. Un âge de Manu durerait alors approximativement 308 571 428 571 années. Le tout premier Manu s’appellait Svāyambhūva (T. rang byung ba).

Un kalpa est une journée de Brahmā. A la fin d’un kalpa, tout l’univers se dissout (pralaya). Brahmā se repose alors pendant une nuit de Brahmā, qui dure également un kalpa. A son réveil, c’est la naissance d’un nouveau kalpa avec son propre cycle de création et de dissolution. Le Matsya Purāṇa (290.3-12) affirme qu’il y a 30 kalpa et il donne le nom de chaque kalpa. Dans un univers divin, tout est divin. Les kalpa ne sont pas simplement des unités de mesure, mais des êtres, des dieux.

C’est plus explicite dans la cosmologie des jaina. Comme chez les grecs anciens, leur univers se divise en trois parties : les régions supérieures (urdhva loka), les cieux où résident les dieux, les régions du centre (madhya loka), où vivent les hommes, les animaux et les plantes, ainsi que les régions inférieures (adho loka), les enfers. La région supéreure (urdhva loka) se divise en deux parties : le Kalpa et le Kalpathita. Le Kalpa consiste en 16 régions divines (deva loka), et le Kalpathita, lui compte quatorze étages (comme dans la cosmologie bouddhiste). Le monde des siddha (siddha loka) est d’ailleurs situé au-dessus du Kalpathita.

Le mot sanskrit « kalpa » est souvent traduit par le mot « éon », qui vient du grec. Un éon est une unité de temps mythologique, mais surtout une « puissance spirituelle émanant d'un principe suprême et caractéristique des gnoses néoplatoniciennes » (Atilf). L’entrée de dictionnaire Atilf donne la sage citation suivante en exemple : « Les gnostiques ont vu leurs éons dans ces fils de Dieu; et peut-être les anges et les diables ne se seraient-ils pas introduits facilement dans le christianisme sans cette porte que la genèse mal comprise leur laissa ouverte (P. LEROUX, Humanité, t. 2, 1840 p. 628). »

Quand Irénée de Lyon[3] s’attaque aux hérésies, il commence par celle des gnostiques et notamment par le mensonge de la « doctrine de Ptolémée ». « Ptolémée et des gens de son entourage, dont la doctrine est la fleur de l'école de Valentin ». Cette doctrine enseigne la genèse des 30 éons/aiôns/aïons.

Tout d’abord un éon parfait antérieur (pro- ou S. adi ou T. dang po'i comme on dit chez nous) à tout, nommé Pro-Principe, Pro-Père et Abîme (A1). Cet éon est incompréhensible et invisible, éternel et inengendré.

« Il fut en profond repos et tranquillité durant une infinité de siècles. Avec lui coexistait la Pensée (Ennoia), qu'ils appellent encore Grâce (Charis) et Silence (Sige) (A2). Or, un jour, cet Abîme (A1) eut la pensée d'émettre, à partir de lui-même, un Principe de toutes choses ; cette émission dont il avait eu la pensée, il la déposa, à la manière d'une semence, au sein de sa compagne Silence (A2). Au reçu de cette semence, celle-ci devint enceinte et enfanta Intellect (Nous) (B1), semblable et égal à celui qui l'avait émis, seul capable aussi de comprendre la grandeur du Père (A1). Cet Intellect (B1), ils l'appellent encore Monogène, Père et Principe de toutes choses. Avec lui fut émise Vérité (Aletheia)(B2).

Telle est la primitive et fondamentale Tétrade pythagoricienne, qu'ils nomment aussi Racine de toutes choses. C'est : Abîme (A1) et Silence (A2), puis Intellect (B1) et Vérité (B2). »

« Or ce Monogène (B1), ayant pris conscience de ce en vue de quoi il avait été émis, émit à son tour Logos (C1) et Vie (C2), Père de tous ceux qui viendraient après lui, Principe et Formation de tout le Plérôme (Plénitude).

De Logos (C1) et de Vie (Zoe) (C2) furent émis à leur tour, selon la syzygie[4] , Anthropos (D1) & Ekklesia (D2).

Et voilà la fondamentale Ogdoade[5], Racine et Substance de toutes choses, qui est appelée chez eux de quatre noms : Abîme (A1+A2), Intellect (B1+B2), Logos (C1+C2) et Humain (D1+D2). »

Et si on vous dit encore que ces quatre éons correspondent aux quatre éléments (feu, air, terre et eau) et leurs épouses respectives aux valeurs élémentales correspondantes (chaud, humide, froid, sec) (voir Markos de Haeresiarcha, fin IIè A.D.).


« Chacun de ceux-ci est en effet mâle et femelle : d'abord le Pro-Père (A1) s'est uni, selon la syzygie, à sa Pensée (A2), qu'ils appellent aussi Grâce et Silence ; puis le Monogène (B1), autrement dit l'Intellect, à la Vérité (B2) ; puis le Logos (C1), à la Vie (C2) ; enfin Anthropos (D1), à Ekklesia (D2).

Or, tous ces [huit] Éons, émis en vue de la gloire du Père, voulant à leur tour glorifier le Père par quelque chose d'eux-mêmes, firent des émissions en syzygie. Logos (C1) et Vie (C2), après avoir émis Humain (D1) et Ekklesia (D2), émirent dix autres Éons, qui s'appellent, à ce qu'ils prétendent : Bythios et Mixis, Agèratos et Henôsis, Autophyès et Hèdonè, Akinètos et Syncrasis, Monogenès et Makaria. Ce sont là, disent-ils, les dix Éons émis par Logos et Vie (C1+C2). L'Humain (D1), lui aussi, avec l' Ekklesia (D2), émit douze Éons, qu'ils gratifient des noms suivants : Paraclètos et Pistis, Patrikos et Elpis, Mètrikos et Agapè, Aeinous et Synesis, Ekklèsiastikos et Makariotès, Thelètos et Sagesse. »

Le premier groupe de huit, ogdoade, le deuxième groupe de dix éons, décade, et le troisième groupe de douze éons (duodécade) forment un total de trente éons, que l’on appelle aussi Plénitude (plérôme).

C’est à cause d’un petit problème (avidyā) avec le dernier éon, Sophia, qui veut connaître le Père (A1) que la Plénitude est rompue (māyā). S’ensuit une genèse complexe, l’apparition d’un démiurge, qui n’est au fond qu’un homme de paille, l’envoi d’un sauveur, le sauvetage de Sophia et la restauration de la Plénitude (par ici pour les détails). Ceux qui ont comme moi beaucoup d’imagination reconnaîtront aisément que ce mythe, et les mystères qui lui font suite, ne se sont pas limités à la bande de Valentin et que les mystères d’orient portent bien leur nom.

***
Article intéressant de Dan Martin sur la notion de créateur dans le bouddhisme tibétain et dans la religion Bön. Notamment le processus de création du Bön, rappelle la genèse ci-dessus. Mais alors la deuxième partie avec l'apparition du démiurge. 

[1] Manu de man- « penser ».

[2] Les kalpas se divisent en quatre périodes (yuga) : satya yuga, treta yuga, dvapara yuga et kali yuga.

[3] Contre les hérésies 1,1. Irénée de Lyon fut le deuxième évêque de Lyon entre 177 et 202. Il est un des Pères de l'Église.

[4] Dans la gnose, couple issu des déterminations successives et personnelles de l'essence divine, se déroulant deux par deux, chaque éon masculin ayant à côté de lui un éon féminin ATILF 

[5] Chez les gnostiques, groupe de huit divinités primordiales, d'où émanent tous les autres esprits ATILF

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