jeudi 6 juin 2013

Pratiquer le cheval et d'autres sports



Ron Davidson a expliqué dans Tibetan Renaissance, comment de nombreux textes pendant cette période furent écrits au Tibet par des tibétains[1], tout en leur donnant une origine indienne approuvée. Des neuf textes du Cycle Lamdré, seul le premier, L’Inconcevable (S. Acintyākramopadeśa-nama T. bSam gyis mi khyab pa'i rim pa'i man ngag ces bya ba) atribué à Kuddālapāda, semble être authentiquement indien.

Dans le Cycle des neuf instructions du Lamdré, on compte généralement aussi une série de huit instructions « subséquentes », « grises » pour la plupart selon Davidson, que Drokmi aurait reçues et regroupées en un ensemble. Davidson donne un résumé des huit pratiques yoguiques subséquentes, basée sur un texte de Drakpa Gyeltsen (grags pa rgyal mtshan 1147–1216) intitulé « Le Livre jaune » (T. pod ser).

La dernière pratique de la série est la pratique avec une « mudrā », une partenaire (T. phyag rgya lam skor) et est attribuée au roi mythique Indrabhūti. Il y aurait eu trois personnages de ce nom, et certains croient qu’Indrabhūti serait aussi le Roi Ja ou Dza, connu dans l’école nyingmapa. Pour être plus précis, la pratique est basée sur des vers attribués à Indrabhūti, et que je traduis de l’anglais (traduction de Davidson), n’ayant pas accès au tibétain.
« Sur le cheval fait [=monté] par Devadatta,
Les quatre portes devront être ouvertes par le nāga.
Saississez le désir avec l’arc tendu
Augmentez-le par l’allure de la tortue
Bloquée, et accompagnée d’un soupir
La [bodhicitta] est conduite par la ceinture HIK. »[2]
La moitié du texte, plus volumineux que les autres, fait l’exégèse de ces vers cryptiques. Devadatta est le yogi tantrique bien préparé. Le nāga (serpent) est un accessoire qui doit être introduit dans le rectum de la mudrā (qui est ainsi « placée sur la selle »), de façon à ce que les quatre extrémités des canaux psychophysiques soient ouvertes et accessibles au yogi. Celui-ci maîtrise son désir à l’aide du mantral’arc »), ou le cas échéant, qui augmente sa puissance sexuelle par des mouvements ralentis (« l’allure de la tortue »). Il prévient l’éjaculation par l’arrêt du souffle (« le soupir ») ou en utilisant le mantra « HIK ».

Drokmi aurait reçu cette instruction de Prajñāgupta ou Guhya-prajñā, le fameux ācārya rouge, qui serait originaire d’Oḍḍiyāna et qui aurait été le disciple de Ratnavajra au Cachemire.

Davidson répète que ces huit textes n’ont pas d’origine indienne attestée.[3]

Rappelons l’origine des pratiques similaires dans la lignée de Khyoungtsangpa (T. khyung tshang pa ye shes bla ma, ou Jñānaguru), disciple de Réchungpa, pour lequel Andrew Quintman donne les dates 1115-1176.
« Shang Lotsawa (Zhang Lo tsā ba, mort en 1237), détenteur d’une lignée qui remonterait à Khyoungtsangpa, disciple directe de Réchungpa et source privilégiée a écrit deux textes qui montrent que ces pratiques étaient faites en secret derrière un écran de condamnation officielle (la théorie de Djamgoeun Kongtrul, voir ci-dessous). Dans le premier texte intitulé La compagne lumineuse de grande félicité (T. bde mchog snyan brgyud kyi 'od rig bde chen gyi gdams pa, attribué à Milarepa), explique Roberts[4], Shang lotsāva avertit les pratiquants qu’il faut utiliser une femme imaginaire (T. ‘od kyi rig ma, abrégé en 'od rig), car utiliser une vraie femme (T. las kyi phyag rgya) serait comme vouloir monter un cheval pour la première fois sans rênes et sans selle ; un désastre pour les deux parties... » 
Il ne s’agirait donc pas simplement d'une image (cheval, selle, rênes). Voyons maintenant la suite de l’anecdote de Ling Répa, que je raconte ici.
« Plus tard, il reprit une autre femme de Zangri (T. zangs ri) comme sa mudrā, mais il le regretta par la suite. Il la renvoya en lui disant de ne pas le suivre. Comme elle le suivait quand même, il s’est enfui au Kham. Elle avait par la suite tenté de le suivre là-bas, mais mourut en chemin. » 
L’anecdote[5] continue dans les Annales bleus (T. deb ther sngon po). Je traduis: A proximité de Zla-dgon, il y avait une forêt (qui vu de loin) avait l’aspect d’une femme. La femme de Zangri ci-dessus devint la fée de la forêt [ne me demandez pas comment]. [lho brag pa ?] Wa ston[6] dit alors [à Ling Répa] : « Bien que tu n’aies pas besoin de richesses, monte ce cheval et fait boullir ce thé ! » en les lui offrant. Ling Répa proposa à son tour le cheval à Phag-mo-gru-pa (qui généralement n’aimait pas les yogis mariés[7]), qui répondit : « Je n’ai pas besoin de cheval ! Donne-le à rgyal-ba Lo [ras pa 1187-1250] ! Il alla à Lo-ro et offrit le cheval à Lo et une turquoise à Sum-pa [ras pa, disciple de Réchungpa].

Les Annales bleus racontent aussi comment un descendant de Lama Ngog (rngog chos sku rdo rje 1036–1102), Ngog (rngog chos rdor) offrait une mudrā ou "assistente tantrique" (Roerich) à Ram [rdo rje] tsan.[8] Les mudrā, tout comme les chevaux et le thé étaient des biens d'échange.


***

[1] principalement sous la direction de Sachen Nyingpo (Sa chen kun dga' snying po 1092-1158) et de son fils Drakpa Gyeltsen, qui « se donnaient beaucoup de mal à les faire passer pour des œuvres indiens authentiques ». Davidson, p. 203

[2] On the horse made [i.e., rode] by Devadatta,
The four doors are to be opened by the naga.
Seize desire with the extended bow.
Increase it with the tortoise gait.
Since it is blocked and with a sigh,
The [bodhicitta] is carried in place by the hik girdle.

[3] « Any assessment of these eight subsidiary practices must indicate, as I have tried to do, that with one exception (Acintyākramopadeśa), they have no attested Indic text. » p. 203

[4] The biographies of Rechungpa

[5] Blue Annals, p. 663

[6] Disciple de spyan snga tshul khrims ‘bar (1038-1103), Blue Annals p. 285

[7] Blue Annals, p. 661

[8] Blue Annals, p. 407

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