dimanche 23 juin 2013

Questions de terminologie


Je remercie Krishna del Toso de me donner l’occasion d’ouvrir un vaste chantier. C’est vrai que j’ai commencé à utiliser de nouvelles traductions, sans m’en être expliqué en avance. Je me le suis permis en ajoutant les termes originels entre parenthèses. Mais cela demande peut-être une explication. Je donnerai d’abord une courte explication pour les termes que Krishna me demande de préciser, suite à mon billet sur le Sceau universel. Et je reviendrai par la suite dans d'autres billets sur mes choix terminologiques. Voici les questions de Krishna :
1) mahāmudrā > "sceau universel", mais pourquoi n'utiliser pas la traduction usuelle de mahā (chen po), c'està-dire "grand" ou "éminent"?
2)  _mahāsukha_ -> pour mahā, même question que la précédente; pour sukha je ne comprend pas pourquoi vous préférez "liberté" au lieu de "plaisir", "joie", "félicité", qui sont plus conformes à la signification originelle du terme. [mahāsukhaikarūpā = "ayant la même nature (ekarūpā) de la grande joie"; la "grande joie", bien sûr, étant une parmi les définitions de la libération finale, mais ne signifiant pas littéralement "libération finale"].
3) (a)kuśalā -> évidemment le texte ici reproduit un stylème typiquement bouddhiste, à savoir la distinction morale entre kuśalā et akuśalā dharmā, en ajoutant (a)manasikārā comme déterminatif du terme dharmā. Je pense donc que la traduction de _(a)kuśalā_ doive respecter le sens moral et être, partant, "(pas) bons/(in)justes/(in)appropriés"; pourquoi vous traduisez plutôt avec "(in)efficaces"?
1) Mahā signifie en effet grand. Mais dans le bouddhisme tardif et après le mahāyāna, le sens de « grand » prend un sens particulier. Quand on dit « grand », on pense petit-grand. Grand par rapport à un plus petit. On peut se demander grand comment ? Quelle taille, quelle hauteur ? Ce n’est pas ce sens de « grand » qui est envisagé. En quoi le grand véhicule, le grand sceau ou grand symbole, la grande Mère (T. yum chen mo) sont-ils grands ? Ils sont grands, parce qu’ils sont universels, ils valent partout et toujours. Ou bien encore, mahā- utilisé comme un préfixe signifie justement que l’on passe à un autre niveau, où les contraires grand-petit, premier-dernier etc. ne s’appliquent plus. C’est un dépassement des contraires, qui inclue ces mêmes contraires. D’ailleurs dans le sens du "grand sceau", c’est bien expliqué. On donne l’exemple du sceau du cakravartin, le roi universel. Quand ce roi fait un décret et y place son sceau, partout dans son royaume, l’univers, ce sceau qui représente son pouvoir royal, s’applique. Dans le Sceau universel, il en va de même. Tout ce qui se manifeste, tout ce qui apparaît porte le sceau de la vacuité visible, du Discernement. Il me semble tout simplement qu’universel traduit mieux le sens de mahā que grand, qui ne veut pas dire grand-chose après tout.

2) Pour mahāsukha c’est un peu différent. C’est par l’étude du commentaire d’Advayavajra des Distiques de Saraha, et plus tard du Dzogchen radical du Kun byed rgyal po etc. que je suis arrivé à cette traduction. Quand je publierai ce texte, ce sera plus évident.

Pour moi, les traductions habituelles « félicité » et « béatitude » sont trop chargées et ne fonctionnent pas. Félicité : « Jouissance extrême, bonheur parfait. ». Béatitude : « Félicité éternelle que goûte l'homme jouissant de la vision de Dieu. » Nous avions déjà une félicité extrême et éternelle, à quoi sert-il d’y ajouter le qualificatif « grande » ? S’ajoute à cela l’image que véhicule en occident le bouddhisme tantrique d’une félicité ou béatitude provoquée ou stimulée par des pratiques comme la karmamudrā, avec ses quatre joies, et cette félicité ou béatitude devient une sorte d’orgasme spirituel. A l’échelle cosmique, puisqu’il est « grand ». Je n’ai rien contre l’orgasme, au contraire, mais ce n’est pas de cela qu’il est question dans mahāsukha. Ni d’une félicité en jouissant de la vision de Dieu dans le cadre du bouddhisme du moins.

La mahāsukha est la conséquence de la vacuité, et notamment quand la vacuité se diffuse dans sa propre expérience, dans le monde. Au lieu de rester enfermé dans une vacuité stérile, le bodhisattva retourne dans le monde, "le saṁsāra", et s’y engage. C’est son libre choix. Mais grâce à la vacuité, l’expérience n’est pas la même que celle d’un être dont ce n’est pas le libre choix. La vacuité procure une certaine légèreté, car les afflictions (kleśa) n’ont pas le même poids (ni la même nature), ce qui fait que l’on se sente plus libre pour agir, moins accablé, et donc plus efficace. Quel est le constituant principal de cette félicité, si ce n’est la liberté ? De toute façon, cela cadre très bien avec la mentalité occidentale… mais il n’y a pas que ça.

Nous avons deux termes, que je vois comme un couple. Duḥkha et sukha. Le suffixe –kha indique un état d'humeur. Restent les racines Duḥ= dus, qui signifie « pénible, désagréable, douloureux; difficile, malaisé » et Su, qui signifie « bon, bien; beau, joli, agréable, aisé ». En gros, quelque chose peut aller de soi, se dérouler comme il faut, selon les attentes, comme prévu, et ce sera sukha, ou quelque chose ne va pas de soi, demande beaucoup d’effort, ne se déroule pas du tout comme il faut etc. et ce sera duḥka, pénible, malaisé. Donc aisé et malaisé. J’avais d’ailleurs initialement choisi « aise » pour traduire « sukha », mais « liberté » fonctionne mieux je trouve.

Il y a aussi une notion de type taoïste d’un processus naturel, qui se déroule au mieux, de façon aisée, quand on intervient le moins possible (C. wu wei T. byar med). La perfection naturelle diraient nos amis dzogchenpa.

3) Ce qui nous ramène au dernier point, (a)kuśalā. Il y aura beaucoup à dire, et je reviendrai sur ce point. La notion morale de (a)kuśalā doit se rapporter à l’objectif final posé par le Bouddha : éliminer la souffrance. Ce qui réduit ou élimine la souffrance est kuśalā, ce qui la provoque ou l’augmente est akuśalā. Nos actions dans ce sens peuvent alors être efficaces ou inefficaces.

Kuśalā signifie « bon, juste, approprié à, convenable pour » mais aussi « sain, prospère, en bonne santé » ou encore « capable, habile, adroit; expert, instruit ». L’ensemble de ces significations m’a conduit à choisir pour efficace et inefficace, plutôt que vertueux ou non-vertueux, ou quelque chose de semblable.

C’est étrange comment se forment les traductions. Vertueux signifie « Qui pratique, poursuit la vertu, le bien, qui est mû par un idéal moral, religieux » au bout de plusieurs siècles de christianisme. Mais le mot vertu, dont vertueux est l’adjectif, vient du latin virtus, et désigne les qualités que doit avoir un homme (vir), à savoir un mélange d'énergie, de force morale et de courage. Efficacité cadre bien avec cela.

Quand le bouddhisme est considéré comme une religion, on peut le traiter comme tel et lui donner des traductions qui conviennent bien à une religion. Il y a d’ailleurs de bons arguments, pour traiter le bouddhisme comme une religion, et il s’est souvent comporté comme une religion. Mais il y a eu aussi des moments, où des bouddhistes ont pris leurs distances avec les aspects religieux du bouddhisme. Je crois pouvoir détecter des éléments allant dans ce sens dans le mouvement des siddhas. Mais aussi chez des philosophes de langage comme Jñānaśrīmitra, un des professeurs d’Advayavajra. Et certainement chez Saraha, tel qu’il est vu par Advayavajra, et la Mahāmudrā qui en résulte, ou dans les parties les plus anciennes du Kun byed rgyal po.

J’essaie de faire le même choix dans mes traductions. Si je peux éviter les traductions aux couleurs religieuses trop excessives, je le fais. Quand c’est inévitable, je n’ai évidemment pas le choix. Les religions ont pris le pouvoir sur certains mots, mais il n’est pas exclu d’utiliser certains termes religieux quand ils traduisent bien l’idée recherchée. L’importance, en ce qui me concerne, est que les mots soient vivants, et pour être vivants il faut qu’ils soient le centre d'une discussion et d'une réflexion.

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