samedi 9 novembre 2013

Quelques réflexions d'un traducteur



Quelquefois, les traducteurs sont classés parmi les documentalistes et il y a une vérité en cela. Un traducteur travaille avec des dictionnaires et peut se baser sur des traductions existantes dans le même domaine, si elles existent. Si elles n’existent pas, il cherchera des documents du même domaine dans les deux langues et procédera en faisant des recoupements pour déterminer la terminologie utilisée. Mais la terminologie n’est pas tout. Les idées peuvent être exprimées autrement, en utilisant d’autres mots, faisant partie d’un autre système de pensée, d’un autre cadre narratif. Ces « autres mots » peuvent alors faire figure de cheval de Troie, ou servir de pont. Seulement, les ponts peuvent se traverser dans les deux sens. Ils peuvent permettre d’aller d’un sens particulier vers un sens universel, ou d’un sens littéral à un sens plus symbolique, mais aussi dans le sens inverse. Ils peuvent selon le point de vue que l’on préfère, aller dans un sens de progression, de régression, ou de « retour à l’authenticité », à leur sens originel.

En traduisant les textes bouddhistes, de leur langue d’origine en une nouvelle langue, il faudra bien choisir des mots de sens équivalent dans la nouvelle langue. Des mots existants, ou sinon il faut fabriquer des néologismes. Mais ces néologismes doivent alors faire partie d'une idée que la culture destinataire puisse comprendre. Les mots existants sont évidemment le plus souvent les mots religieux ayant cours dans la nouvelle langue. Des mots appartenant à d’autres religions, à d’autres cadres narratifs. Certains mots peuvent ainsi avoir des associations très fortes d’une autre religion, susceptibles d’évoquer une idée de cette autre religion. Sans oublier que l'idée de religion même est relativement nouvelle et a vraiment pris de sens quand la religion était opposé à autre chose: la science. Les séparations que nous imaginons en projetant l'idée de religion sur les croyances du passé sont sans doute les nôtres.

En même temps, chacun est fier de ses singularités et s’y identifie. Les singularités ont ainsi tendance à être mises en valeur, à être surévaluées, à être trop présentes. Il peut donc y avoir des résistances d’une part et de l’autre contre des rapprochements trop poussés, chacun tentant de prouver la singularité de son idée. L’idée des quatre éléments des présocratiques est alors très différente de celle des Indiens, des chinois, des tibétains… Mais nous partageons tous le même ciel, et quasiment toutes les cultures de la terre ont considéré pendant un temps les corps célestes et les phénomènes naturels comme des dieux. Il y a des théories religieuses qui sont quasi-universelles. P.e. celle de la dualité esprit-matière, sous une forme ou une autre. Et celle de la façon de laquelle l’esprit se mélange à la matière et la détermine. L’esprit est un, malgré ses agents, et la matière est multiple etc.

Un traducteur peut alors faire des recoupements entre les notions, les représentations et la terminologie de la cosmogonie/théogonie bouddhiste (ancienne et ésotérique) et celles des traditions de la langue dans laquelle il traduit. En tenant compte du fait que la terminologie et le sens des mots de la cosmogonie bouddhiste a pu évaluer en subissant des influences « extérieures », tout comme cela peut d’ailleurs être le cas dans la langue cible. Si la langue cible est le français contemporain, la religion a cédé la place à la science en matière de « cosmogonie », qui a remplacé les théories et la terminologie religieuses par les siens propres. Il est impossible de préserver le lien entre ces deux cosmogonies en faisant des recoupements et de fournir une traduction contemporaine.

En traduisant de nos jours un texte bouddhiste, et donc religieux, sur la cosmogonie, il faudra traduire en restant dans un cadre religieux et en choisissant la terminologie appropriée : celle qui était en vogue aux époques où des théories similaires avaient encore cours. Je pense notamment aux théories des quatre (ou cinq) éléments et comment ceux-ci en se mélangeant avec ou en subissant l’influence de l’Esprit qui les (in)forme, donnent naissance au monde. Ce qui vaut pour les quatre éléments (ce n’est qu’un exemple) est d’ailleurs vrai pour le reste.

Pour être bouddhiste de nos jours, faudra-t-il faire comme si la cosmogonie avec les quatre éléments est toujours d’actualité, ou qu’elle est éternellement, « religieusement » vraie ? Ou faut-il l'interpréter symboliquement ? Dans ce cas, pourquoi et comment ? Cette cosmogonie bouddhiste, religieuse et d’époques révolues a-t-elle encore un rôle à jouer dans le processus « libératoire » (mokṣa) du bouddhisme ?

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