vendredi 30 août 2013

Revivre éternellement la naissance du cosmos



Les fameux ziggurats ont tout l’air de représentations du cosmos aux sept sphères (sept planètes). Les modèles les plus anciens avaient trois étages, les plus récents sept. Au sommet de cette montagne cosmique à terrasses un temple, consacré à Marduk (Amar-Utu), l’équivalent de Jupiter, « Jupiter-Belus ». Le nom sumérien de cet édifice est Etemenanki (É.TEMEN.AN.KI), ce qui signifie « Temple de la fondation du ciel et de la terre ». Après sa déstruction en 689 av. J.C., cette ziggurat fut reconstruite par Nabuchodonosor II. Celui-ci parle de l’édifice comme de « la maison des sept lumières de la terre, le plus ancien monument de Babylon ».[1]


Selon la tablette de l'Esagil, « ce temple mesurait 25 × 24 mètres, et aurait atteint 15 mètres de hauteur. L'accès s'y faisait par des portes situées sur chacun de ses côtés, menant à six cellae (papāhu) disposées autour d'une cour centrale couverte. Il fut bâti avec des poutres de cèdre, ses murs extérieurs étaient recouverts de briques à glaçure bleue (béryl, émeraude). Hérodote dit qu'on n'y trouvait pas de statues, seulement « un grand lit bien garni, et près de ce lit une table d'or ».

Walter Matthew Gallichan, auteur de Women Under Polygamy, écrit que dans une des tours du temple de Jupiter-Belus, il y a avait un temple dans lequel aucun mortel ne pouvait passer la nuit à l’exception d’une femme du peuple choisie par le dieu. Cette femme, qui était une vestale, était dite recevoir la visite du dieu en personne…[2]

Depuis Dumuzi, les rois étaient considérés comme des avatars du dieu, qui, une fois par an, accomplissaient le rite du mariage sacré avec la déesse Inanna/Ishtar, pour faire revenir la fertilité au pays. Les babyloniens prenaient très au sérieux leurs mythes, qui réactualisaient tous les ans, selon un calendrier bien établi, sous la forme de rites.


« Tous les ans, le quatrième jour de la fête royale de Création de la Nouvelle Année, le roi mimait le combat rituel qui répétait l’exploit accompli par Marduk contre Tiamat. En même temps que se déroulait le rituel, on récitait le poème de la Création, l’Enuma Eliš. »[3]

Ces rites et la récitation du poème de la Création servaient ainsi à légitimer l’autorité du roi et de la religion. Confucius n’aurait pas fait mieux.

Nous avons un maṇḍala qui est une réplique de la représentation du cosmos. Sept étages fermement plantés dans la base terrestre, tel un liṅgaṃ, surmontés d’un temple dédié au chef des dieux. Le nom Marduk, est dérivé d’amar Utu (« veau taureau du dieu solaire Utu »). Ce dieu reçoit les offrandes du peuple. Dans cet édifice il y avait également un temple où une vestale choisie du peuple pouvait passer la nuit et recevoir la visite du dieu. Le mariage sacré du roi/avatar de Jupiter et de la déesse Inanna/Vénus fait venir la prospérité dans le pays et pleuvoir les bénédictions. Dans les rites, qui réactualisent le mythe, le rôle du dieu est joué par le roi, avatar et représentant du dieu.

Le scénario des divers rites de ce roi, pourrait très bien servir de sādhana à un cakravartin. Ce qui doit être éternellement renouvelé par des mythes et des rites pour survivre n'est autre qu'une idéologie.

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[1] Source de Wikipedia : Mc Clintock, Strong (1894). Mc Clintock and Strong cyclopaedia By John McClintock, James Strong. pp. 465–469. « The tower, the eternal house, which I founded and built. I have completed its magnificence with silver, gold, other metals, stone, enameled bricks, fir and pine. The first which is the house of the earth’s base, the most ancient monument of Babylon; I built and finished it. I have highly exalted its head with bricks covered with copper. We say for the other, that is, this edifice, the house of the seven lights of the earth the most ancient monument of Borsippa. A former king built it, (they reckon 42 ages) but he did not complete its head. Since a remote time, people had abandoned it, without order expressing their words. Since that time the earthquake and the thunder had dispersed the sun-dried clay. The bricks of the casing had been split, and the earth of the interior had been scattered in heaps. Merodach, the great god, excited my mind to repair this building. I did not change the site nor did I take away the foundation. In a fortunate month, in an auspicious day, I undertook to build porticoes around the crude brick masses, and the casing of burnt bricks. I adapted the ciruits, I put the inscription of my name in the Kitir of the portico. I set my hand to finish it. And to exalt its head. As it had been done in ancient days, so I exalted its summit. »

[2] The temple of Jupiter Belus was an immense square building. In one of the towers was a temple, wherein no mortal might pass the night except a native woman chosen by the deity from the whole nation. This priestess, who was a vestal, was said to be visited by the god himself.

[3] Marcel Detienne, Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque, p. 69

Le cosmos sous forme de maquette



"C'est seulement dans l'imagination que l'on a inventé la légende des douze actes du Bouddha, dans l'espoir que l'imitation de ceux-ci conduise à la délivrance. Pour donner un exemple, les gens non-instruits ne voient pas le palais céleste de Śakra. Alors ils s'en font un modèle qui n'est pas une reproduction conforme[1]. De la même façon, ne voyant pas que le bouddha est intérieur, [les gens non-instruits imaginent que le bouddha est :]

།གང་ཞིག་གང་ལ་གནས་པ་ནི།
Quelqu'un quelque part

[Le bouddha] est présent au sein de l’identité de la conscience individuelle (S. svacitta) [298], on ne peut pas le voir correctement sous une forme matérielle[2]. Tout comme on ne voit pas [sa propre ombre] dans l'obscurité. Mais en présence du soleil, de la lune ou d'une lampe, [l'ombre] devient visible. De la même façon, on ne voit pas l'élément spirituel (S. dharmadhātu) qui est du domaine de l'inconcevable.

།དེ་ནི་དེ་རུ་མ་མཐོང་བ་སྟེ།
Ce n'est pas comme cela qu'on peut voir [le Bouddha]

Celui qui le voit est expert en le bien souverain. Ceux qui ne le voient pas, [le cherchent] dans les mots et les définitions des écritures, des traités."

Extrait du commentaire d'Advayavajra des Distiques de Saraha.

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[1] Et même si la reproduction était conforme, ce ne serait pas le véritable palais céleste qui ne serait pas accessible à travers ce modèle.

[2] gzugs yang dag par rjes su ma mthong ngo/

mercredi 28 août 2013

Mystères et initiations



Les mystères s’inscrivent sans doute dans le passage de la magie antique à la magie naturelle. Après avoir prié ou contraint (à travers les formules ou les rites) les dieu ou les démons à faire ce qu’ils veulent réaliser, les hommes se réalisent qu’ils peuvent, eux aussi, connaître directement les vertus occultes des choses.[1] Les mystères sont peut-être un stade intermédiaire. Des hommes sont initiés aux secrets de l’immortalité etc. principalement par des démons ou des demi-dieux. Hérodote considère que les mystères d’Osiris en Egypte sont les précurseurs de mystères comme ceux de Déméter et de Perséphone, de Dionysos, d’Orphée et d’Eleusis en Grèce. Dans les mystères, les hommes jouent le rôle des dieux, deviennent l’égal des dieux, après une purification préalable et une initiation.

On a trouvé des lamelles d’or dans les tombeaux d’initiés sans doute, aux mystères orphiques peut-être, qui contiennent des instructions pour le voyage d'outre-tombe. Sur une lamelle d’or provenant de Pételia près de Crotone, on peut lire ainsi :

« A gauche de la demeure d’Hadès, tu vas trouver une source près de laquelle s’élève un cyprès blanc.
De cette source, il ne faut pas t’approcher trop près.
Puis tu en trouveras une autre, qui vient du lac de Mémoire.
Son eau fraîche coule avec rapidité et, devant elle, se dressent des gardiens.
Alors prononce ces mots : Je suis l’enfant de la Terre et du Ciel étoilé,
Mais ma véritable origine est le Ciel, vous le savez bien.
A présent, je suis desséché par la soif, à en mourir. Donnez-moi vite
L’eau fraîche qui coule hors du lac de Mémoire. »

Et sur une autre lamelle :

« ... j’ai payé le prix d’actions injustes...
Je suis sorti du cycle monotone, désolant,
Je me suis avancé d’un pas rapide vers la couronne désirée,
Je me suis plongé dans le sein de la Souveraine, de la Reine d’Hadès,
Et d’elle, de Perséphone la bienfaisante,
J’attends, en suppliant, qu’elle m’ouvre le séjour des Bienheureux. »[2]

A creuser le rôle de l'eau comme l'image de l'immortalité dans les religions.
Jean 4.13
Jésus lui répondit: «Toute personne qui boit de cette eau-ci aura encore soif.
4.14 En revanche, celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle.»

Le mot charia est dérivé de la racine arabe šarʿ, qui signifie à l’origine « la voie qui mène à l’eau », ce qui peut être interprété comme « la voie qui mène à la source de la vie ».

L'image qui revient souvent dans les Distiques est celle d'une gazelle assoiffée.

Shavripa N° 39.

"Telle une gazelle [assoiffée] victime de sa méprise
Poursuit le mirage d’un oasis
Certaines personnes confuses sont assoiffées par le désir
Plus ils désirent, plus ils s’éloignent du but."

ཇི་ལྟར་རི་དྭགས་འཁྲུལ་པས་གདུངས་པ་ཡིས།
སྨིག་རྒྱུའི་ཆུ་ལ་རབ་ཏུ་རྒྱུག་པར་ལྟར།
རྨོངས་པ་པ་འགའ་ཞིག་འདོད་པས་རབ་གདུངས་པས།
ཇི་ལྟར་འབད་ཀྱང་སླར་ནི་རིང་བར་འགྱུར།


Saraha DKG n° 56
"Celui qui ne boit pas rapidement l'eau d'immortalité de l'Instruction du Maître [intérieur]
Ne boira pas cette eau dont la fraîcheur dissipe le désir ardent
Au milieu de la misère des traités aux nombreuses interprétations
Il ne peut que mourir de soif et de chaleur dans ce désert."

།གང་ཞིག་བླ་མའི་མན་ངག་བདུད་རྩིའི་ཆུ།
།གདུང་སེལ་བསིལ་བ་ངོམས་པར་མི་འཐུང་བ།
།དེ་ནི་བསྟན་བཅོས་དོན་མང་མྱ་ངན་གྱིས།
།ཐང་ལ་སྐོམས་པས་གདུངས་ཏེ་འཆི་བར་ཟད།


Et, adressé à ceux qui recherchent un nectar de l'immortalité :
DKG n° 91
Ignorant que le monde entier (S. sakala) est son propre reflet (T. rang bzhin ≠ S. rūpaṇa).
Celui qui atteint la félicité universelle pendant la phase du kunduru[3] (S. kunduru)
Il sera comme celui qui, assoiffé, court après un mirage".
Il mourra de soif ; trouvera-t-il ainsi l’eau de l'éther ?[4] 

།མ་ལུས་རང་བཞིན་གང་གིས་མི་ཤེས་པ།
།ཀུན་ཏུ་རུའི་སྐབས་སུ་བདེ་ཆེན་སྒྲུབ་པ་ནི།
།ཇི་ལྟར་སྐོམ་པས་སྨིག་རྒྱུ་སྙག་པ་བཞིན་དུ།
།སྐོམ་ནས་འཆི་ཡང་ནམ་མཁའི་ཆུ་རྙེད་དམ།

Il semblerait que pour Saraha et Advayavajra, "les mystères" ne soient que des mirages, le commentaire explique "Il n'arrivera pas à se désaltérer avec des images de l'eau qui ne sont pas l'eau véritable." 

***

[1] Le voile d’Isis, Hadot, p. 122-123

[2] Traductions des lamelles, Trois mystiques grecs, Simonne Jacquemard, p. 120-122

[3] Litt. Résine. Langue crépusculaire pour désigner l’union des deux substances génésiques, appelée « union indéfinissable ». Source : Alex Wayman, Buddhist Tantra and Lexical Meaning. Les premiers adeptes de la Mahāmudrā recherchaient cette « résine » pour trouver un corps divin immortel.

[4] Apb. mara sosena bhajjalu kahi pābaī/ mriyate śoṣa nabhas jalu kasmin prāpnoti/

mardi 27 août 2013

Pour faire un roi ou un cakravartin ?



Le jour du solstice d'hiver est le jour le plus court de l'année et le début du retour du soleil. Ce jour s'appelait Jupiter stator (ou stationnaire) et représentait la renaissance de l’espérance, natalis solis invicti, ou Noël. Ce jour, Vénus, l’étoile du Matin, se lève avant le soleil. Elle annonce son retour.

Ou bien, elle va chercher le dieu solaire dans les enfers pour le raviver et pour le ramener. « Le solstice d'été est le maximum de sa gloire. À l’équinoxe d'automne, les ténèbres ne l’emportent pas encore sur la lumière ; mais la force de la chaleur est diminuée, et le soleil est privé de sa vertu génératrice. » C’est Vénus qui se charge de rallumer le feu du « dieu mourant ». C’est Vénus qui a le pouvoir de ramener le soleil. D’où l’importance que certains donnent à l’étoile du Matin.

Uruk (ou Ourouk, Erech) était une ville sumérienne, et plus tard babylonienne, dans le sud de l'Irak. La population était un mélange de sumériens (non-sémitiques), venus de la montagne, et d’akkadiens (sémitiques) vivant de l’agriculture. Dans cette ville fut célébré le culte d’Innana (nom sumérien) ou Ishtar (nom sémitique). Cette divinité cherchait un roi comme mari, qu’elle élèverait au rang de divinité par un mariage sacré, l'union de deux principes.

« Inanna éconduit d’abord Dumuzi le berger[1], lui préférant son rival, le fermier Enkimdu, et il faut toute l’éloquence persuasive de son frère, le dieu-soleil Utu, et celle de Dumuzi, pour la faire changer d’avis. »[2]

Elle se prend de passion pour Dumuzi et lui compose un hymne à sa vulve, « la comparant à une corne [d’abondance ?], à un « vaisseau du ciel », au croissant de la nouvelle lune, à une terre en jachère, à un champ élevé, à un monticule. » Voire au dharmodaya (T. chos 'byung) de Vajra Vārāhī ?

« Pour moi, ma vulve,
Pour moi, le monticule élevé,
Pour moi, la vierge, pour moi, qui la labourera ?
Ma vulve, terre arrosée, pour moi,
Moi, la Reine, qui amènera le taureau ? »

A quoi le berger Dumuzi répond :

« Ô Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour loi. »

Et la déesse de rétorquer joyeusement :

« Laboure ma vulve, homme de mon cœur. »[3]

Et c’est le berger (sumérien des montagnes) Dumuzi qui deviendra le roi d’Uruk en labourant sa Reine. Le berger, devenu roi, devient du même coup un dieu, un dieu solaire. Quand il disparaît dans les enfers (les mois d’hiver), Inanna/Ishtar/Vénus y descendra pour l’en sortir. Car dans les champs plus rien ne pousse, et il n’y a plus de naissances dans le pays. Dumuzi est sorti des enfers, devenant du même coup immortel, et l’opulence revient dans le pays. C’est le mythe qui alimente ou qui doit justifier le rite du mariage sacré, par lequel tout roi futur d’Uruk deviendra l’amant de la déesse.

« A l’origine rite local d’Erech, le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna est devenu au cours des siècles une célébration nationale où le roi de Sumer, par la suite roi de Sumer et Akkad, prit la place de Dumuzi en tant que son avatar ou incarnation mystique. Quoique nous n’ayons aucun moyen de savoir à quelle date précise cela eut lieu, c’est-à-dire quel fut le premier chef sumérien qui célébra ce rite en tant que Dumuzi réincarné, on peut vraisemblablement situer le fait vers le troisième quart du IIIe millénaire, au moment où les Sumériens devenaient de plus en plus nationalistes. »[4]

Le rite qui se développe comportera un Hymne à Shulgi, dans lequel la déesse dit à l’avatar de Dumuzi dont elle fait un roi :

« Dans la bataille je suis ton chef, dans le combat je suis ton [écuyer],
Dans rassemblée je suis ton défenseur,
A la guerre je suis ton inspiration,
Toi, le berger élu du sanctuaire (?) saint,
Toi, le roi, le fidèle pourvoyeur d’Eanna,
Toi, le luminaire du grand sanctuaire d'An,
De tout tu es digne,
De porter haut la tête sur l'estrade élevée, tu es digne.
De t'asseoir sur le trône de lapis-lazuli, tu es digne,
De couvrir ta tête de la couronne, tu es digne,
De porter sur ton corps de longs vêtements, tu es digne.
De te ceindre toi-même des vêtements de la royauté, tu es digne,
De porter la masse et l'arme, tu es digne.
De diriger droit l'arc allongé et la flèche, tu es digne.
De fixer l'arme de jet et la fronde à ton côté, tu es digne,
Du sceptre saint en ta main, tu es digne,
Des sandales saintes à tes pieds, tu es digne,… »

Ce rite était sans doute accompli la veille du jour du nouvel an. Pourquoi pas au solstice d’hiver ? Et il était suivi le lendemain d’un banquet plantureux, où l’on mangeait et buvait abondamment au son de la musique et des chants. On ne sait pas si ce rite était célébré tous les ans et qui prenait la place de la déesse, qui était baignée, parfumée, habillée et sur la tête de laquelle on mettait une perruque.

On pense que ce rite et les hymnes associés peuvent être le prototype du Cantique des cantiques biblique. Il n’est pas exclu que les rois sumériens et babyloniens et les rites associés aient pu avoir une influence sur des souverains asiatiques. Ils ont certainement eu de l’influence sur la Grèce.

Marcel Detienne écrit :

"Le combat de Zeus contre les Titans et la bataille contre Typhée ont suggéré à F. M. Comford de précieuses comparaisons avec les théogonies de Babylone et plus particulièrement avec le combat de Marduk contre Tiamat. La comparaison s’est révélée fort instructive, car Babylone offre l’exemple d’une civilisation où le récit mythique est encore vivant, où il s’articule étroitement à un rituel. Tous les ans, le quatrième jour de la fête royale de Création de la Nouvelle Année, le roi mimait le combat rituel qui répétait l’exploit accompli par Marduk contre Tiamat. En même temps que se déroulait le rituel, on récitait le poème de la Création, l’Enuma Eliš."

Si, comme l’écrit Ronald Davidson[5], le rite de la consécration (S. abhiṣeka T. dbang) du bouddhisme ésotérique était calqué sur le rite de consécration des souverains indiens (indo-aryens ?), pourquoi n’inclurait-il pas les rites nécessaires pour amener la fécondité et la fertilité dans un pays ? Strickmann[6] rappelle que le tantrisme s’enracine profondément dans les rituels védiques, effectué par les « maîtres de vérité » que furent les officiants brahmanes qui avaient pour effet de renforcer le pouvoir du roi et d’assurer la prospérité et l’harmonie du peuple. Et cela à travers les mythes et la réactualisation de ces mythes dans les rituels.

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[1] « Moi, le berger, je ne veux pas l'épouser,
Je ne veux pas porter ses vêtements rugueux,
Je ne veux pas accepter sa laine grossière,
Moi, la vierge, je veux épouser le fermier,
Le fermier qui fait pousser maintes plantes,
Le fermier qui fait pousser abondance de grains. »
Un rapprochement fut fait entre ce passage du mythe et l'histoire de Caïn et Abel dans la Bible.

[2] Kramer Samuel-Noah. Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna. In: Revue de l'histoire des religions, tome 181 n°2, 1972. pp. 121-146. doi : 10.3406/rhr.1972.9833 url :

[3] Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna

[4] Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna

[5] Indian Esoteric Buddhism, p.122

[6] Mantras et mandarins, le bouddhisme tantrique en Chine, Gallimard, p. 39

lundi 26 août 2013

Quatre-quarts atemporel



Turya ou turīya signifie le quatrième ou le quart. La Māṇḍūkyopaniṣad du quatrième Veda, l'Atharvaveda, explique le sens de l'oṃkāra par la triade des trois stades de la conscience, à savoir l’état de veille, le rêve et le sommeil profond, et le silence qui suit comme le quatrième état (turīya) de libération, le brahman.
« Quand cette perception devient à la fois transcendante et immanente aux trois états et au mouvement du monde, c’est turīyatītā, « celui au-dessus du quatrième », ou immersion totale dans la pure Conscience. La cohérence s’y maintient au-delà de la mort qui devient une banale anecdote. Les éléments subtils personnels sont effacés, le karman est effacé, la ronde du saṁsāra est effacé. Dualité ou non-dualité ne signifie plus rien. Il n’y a pas d’alternative. » (Jean Papin, Joyau des tantra, p. 57)
Le turīya est donc le quatrième « état de conscience » transcendant les trois autres. Cette notion n’est pas inconnue dans le bouddhisme tibétain, notamment dans le Dzogchen, où il est traduit comme བཞི་ཆ (T. bzhi cha). Ou བཞི་ཆ་སུམ་བྲལ (T. bzhi cha sum bral), le quatrième libre des trois, ou transcendant les trois. Les trois temps, ou les trois états de conscience, car les deux notions semblent être confondues dans les diverses définitions.

Nous connaissions peut-être l’expression l’égalité des trois temps དུས་གསུམ་མཉམ་པ་ཉིད (T. dus gsum mnyam pa nyid), passé, présent et futur. Cette égalité qui perdure comme une basse continue, traversant les trois temps, est comme un quatrième temps, atemporel. On trouve donc également l’expression l’égalité des quatre temps དུས་བཞི་མཉམ་པ་ཉིད (dus bzhi mnyam pa nyid)[1]. Cette égalité des trois temps, ne les fait pas disparaître dans une « confusion égalitaire », mais elle est présente en chacun des trois temps. Rester dans le quatrième, l’atemporel, tout en vivant les trois temps, est rester dans le corps spirituel (dharmakāya). C’est pourquoi on utilise aussi l’expression L’égalité des quatre temps du corps spirituel ཆོས་སྐུའི་དུས་བཞི་མཉམ་པ་ཉིད (T. chos sku'i dus bzhi mnyam pa nyid).

Les termes turīyatītā et dharmakāya semblent donc être équivalents.


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[1] Les quatre saisons se disent également dus bzhi

dimanche 25 août 2013

Ishtar, la déesse assistante de dieux solaires



La déesse Ishtar/Inanna est fascinante et sans doute être une clé à de nombreux mystères. Surtout si le citoyen Dupuis nous donne un coup de main.

La photo du relief ci-dessus se trouve au British Museum. Il y est appelé Relief de Burney ou Relief de la Reine de la nuit, qui date d'entre 1800 et 1750 av. J.C. Il aurait été retrouvé dans le sud de l'Iraq. On a détecté de traces de pigment rouge (ocre rouge) sur le corps de la déesse, sur ses ailes ainsi que sur les ailes des deux chouettes. Sur toutes les ailes, on trouve aussi des traces de blanc et de noir. Les cornes de la déesse ainsi que son collier étaient jaunes, les deux lions blancs. Les cheveux et les sourcils de la déesse et les crinières des lions étaient noirs. Ses cheveux très stylisés pourraient représenter une perruque. Elle tient dans ses mains les symboles de la baguette et de l'anneau (différentes interprétations, p.e. Baguette bleue et Cercle rouge). Ses jambes finissent en pattes d'oiseau.

Ishtar est le nom que lui donnent les Assyriens et les Babyloniens. Les Sumériens l'appelaient Inanna. Elle était à la fois la déesse de l'amour et de la guerre, elle a un aspect hermaphrodite. Elle tient à la fois d'Aphrodite et de Pallas Athéna.
"Femme, elle était aussi mâle et elle est occasionnellement représentée avec une barbe[1]. En assumant un caractère androgyne, elle était comme la planète Vénus, qui était féminine en tant qu'Étoile du soir mais mâle, en tant qu'Étoile du matin, et elle possédait le pouvoir de changer les femmes en hommes et les hommes en femmes." "Elle est souvent représentée debout sur un lion ou une panthère et est dénommée "la lionne" ou "la vache sauvage qui donne un coup de corne à l'ennemi". Source : Digitorient, Collège de France.


Elle a de multiples noms et de multiples aspects, sans doute apparus au cours de son évolution, avec divers eumprunts. 
La multiplicité et la nature controversée d'Ishtar était déjà complètement réalisée dans l'Antiquité et était partie intégrale et intentionnelle de son image. Un hymne louant la déesse en tant que Nanaya commence avec ces mots:
« Sage fille de Sin, bien-aimée sœur de Shamash, je suis la Puissante à Borsippa;
je suis l'Hiérodule à Uruk, j'ai une lourde poitrine à Daduni,
j'ai une barbe à Babylone, mais je suis(en fait) Nanaya
. » Digitorient
Elle est aussi représentée par une étoile à huit branches, l'Étoile du soir et l'Étoile du matin, encore appelée l'Étoile du berger. Cette étoile n'est autre que la planète Venus. Elle peut être vue avant le lever du soleil et après le coucher du soleil, et serait ainsi un repère pour les bergers. Les mythes la font précéder le soleil. Ou peut-être c'est le soleil qui lui court après...

Les mythes font d'ailleurs d'un berger, Dumuzi, le mari d'Ishtar "par un très ancien rite de mariage sacré (hiérogamie)." Un berger, qu'elle rendra roi, tout en faisant figure de remplaçant. Cet aspect du mythe sert de justification (s'il en est besoin...) à l'hiérogamie. 
Chaque année au nouvel an, le souverain était tenu « d’épouser » l’une des prêtresses d’Inanna, afin d’assurer la fertilité des terres et la fécondité des femelles. Ce fut sûrement tout d’abord un rite propre à Uruk, qui s’est ensuite généralisé vers la fin du IIIe millénaire.
Le roi remplace le dieu Dumuzi du mythe, et l’union avec la prêtresse (hiérodule), représentante de la déesse, a lieu dans l’Eanna. Les festivités étaient très joyeuses et se déroulaient dans l’allégresse. Wikipedia
Un hymne d'Assurbanipal la loue dans les termes suivants :
"Ô Palmier, Dame de Ninive, Cerf des pays! Elle est glorieuse, très glorieuse, la plus sainte des Déesses!
Ô inclyte Emašmaš, résidence d'Ishtar, Reine de Ninive! Tel Aššur, elle a une barbe et elle est revêtue de brillance!
La couronne sur sa tête brille comme les étoiles; les disques solaires sur sa poitrine brillent comme le soleil!
Ô Ziggourat, orgueil de Ninive, entourée par les nuages! Le 16 (du mois) de Tebet ("décembre") ; Elle illumine l'Emašmaš [temple d'Ishtar à Ninive]. La Dame des pays sort, Reine Mullissu qui habite à [Ninive]."
La Dame des pays qui sort le 16 du mois de Tebet, qui représente la planète Venus et dont le mythe raconte la descente aux enfers [2] a de quoi alimenter la théorie du citoyen Dupuis, à l'instar  d'Osiris et Isis. Elle est la messagère (DIL.BAT) qui annonce le retour du soleil.

"Parallèlement s'opérait un premier travail de rapprochement entre l’année et la région écliptique même, limité toutefois au symbolisme des équinoxes et des solstices. Les astrologues grecs, suivant en celà une tradition qu’ils disaient chaldéenne, enseignaient que les planètes ont une influence plus grande dans les lieux où elles ont leur hypsôma ou exaltation (point élevé, maximum). Ils situaient ces (point élevé, maximum). Ils situaient ces lieux clans l’écliptique, aux degrés des signes marqués dans la figure 3. En comparant ces positions avec les fixes pour le début de Père chrétienne (vers 150 ap. J. C.), on retrouve assez exactement les régions du ciel que les assyro-babyloniens appelaient lieux du mystère des mêmes planètes. Il faut sans doute entendre par là que ces lieux avaient une signification magique particulière, apportant quelque révélation sur la nature divine ésotérique des astres en cause. Nous allons montrer qu’en effet, leur disposition répond à un symbolisme et à un plan voulus, liés au mythe solaire universel de l’année, mythe qu’il y avait lieu de tenir comme secret dans une religion astrale ordinairement dominée par la lune. C’était en quelque sorte la partie occulte de l’astrologie officielle. L’exaltation du soleil marquait à peu près l’équinoxe du printemps au —XIIe et —XIe s. Elle correspondait à la région de notre Bélier occupée par cet astre le 1er Nisan moyen, début de l’année religieuse. Cette région se levait héliaquement vers le 15 du même mois, date symbolique de l’équinoxe et milieu du printemps babylonien. Le « mystère du soleil » est donc tout simplement le triomphe mystique du jour sur la nuit et le renouvellement du cycle des mois. Le Bélier chaldéen s’appelait d’ailleurs KU.MAL, agrû, le travailleur en louage, image du dieu soleil qui « se loue » au début de chaque année pour accomplir les travaux de sa charge. A la suite du soleil, dans les Pléiades, l’exaltation de la lune marque la place du premier croissant de l’année luni-solaire et du calendrier vague. De l’autre côté, précédant le soleil sous la constellation d'Anunitum (Poisson boréal), Vénus étoile du matin (DIL.BAT, la messagère) annonce l’aurore de l’année et complète la  triade Sin-Shamash-Ishtar qui préside aux destins du pays et des récoltes." Extrait de Les origines chaldéennes du zodiaque de A. Florisoone.

On reviendra sur le rôle que joue Ishtar dans le retour du soleil, ou comme faiseuse de rois et d'empereurs...

MàJ 01092014 Article sur Ishtar

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[1] Il semblerait que cela soit plutôt dû à une influence akkadienne (sémitique) sur les sumériens (non-sémitiques). Morris Jastrow
[2] Jastrow, Morris. "Descent of the Goddess Ishtar into the Lower World" (The Civilization of Babylonia and Assyria, 1915)

vendredi 23 août 2013

Les saisisseuses, précurseurs des yogini et dakini



Les yoginī qui font l’objet d’un culte dans le Kaula, n’ont probablement pas leur origine dans des cultes tribaux qu’une hégémonie indo-aryenne aurait étouffée pendant des siècles.[1] Selon David Gordon White, elles ont des précurseurs entre autres dans les cultes védiques d’Apsara (nymphes, femmes de Gandharva), Grahī/Grahaṇī (Saisisseuses), Yaksiṇī (Dryades femelles) et Ḍākinī (messagères ailées).

Les « Saisisseuses » sont particulièrement intéressantes. Elles seraient identiques aux Mères (S. mātṝkā T. ma mo), qui existent au nombre de 6, 7, 8 ou 9. Selon White, les « Sept Mères » (saptamātṝkā), en tant que groupe, n’existeraient pas avant le 5ème siècle et seraient une invention plus tardive de la période post-épique où les divers cultes de déesses-mère étaient en plein essor.[2] Au départ, les sept Mères seraient les (ex-)épouses[3] des grands dieux hindous : Brāhmī (ou Brahmāṇī), Vaiṣṇavī, Māheśvarī (Raudri, Rudrani ou Maheśi), Aindrī (Indrani, Mahendri, Shakri ou Vajri), Kaumarī (Kārttikeyani ou Ambika), Vārāhī (ou Vairali) et Cāṃuṇḍā (ou Narasiṃhī). Les Mères sont associées à Skandha (le fils de Śiva), qu'elles considèrent comme leur fils et qui les considère comme ses mères.

Dans la mythologie védique (RV 1.141.2[4]), il est dit que Agni a sept Mères, ou sept épouses, les Pléiades (Kṛttikā, première maison lunaire), aussi connues comme les Sept sœurs. Il y a eu un transfert d’Agi sur Rudra-Śiva.[5] L’Atharva Veda[6] comporte cinq vers, intitulés « Les noms des Mères » (mātṛ-nāmāni), consistant en un hymne « au Gandharva » et ses épouses. Ces vers seraient, selon Sāyaṇa[7], utilisés contre le saisissement par les gandharva, les apsara, les démons etc. qui causeraient la folie. On les trouverait également dans le Śānti Kalpa[8]. Les maladies étaient considérées comme des « saisissements ».

White explique dans Kiss of the Yogini comment on soignait un garçon épileptique. L’épilepsie était appelée « le saisissement du Chien » (śva-graha). Le garçon est amené dans une salle de jeux à travers une ouverture dans la toiture et déposé sur une table de jeux ronde (dyūta-maṇḍala) parsemée de dés. Les dés représentent les dieux (astres) et la table de jeux la voûte du ciel. Le garçon est alors couvert de sel et de yaourt, tout en récitant des mantras. Le saisisseur-Chien est prié de relâcher le garçon. White observe que cette tradition n’appartient pas uniquement aux Veda, mais qu’on le retrouve aussi dans le Kālacakra Tantra[9]. Ce texte prescrit qu’une femme affligée par les saisisseuses au moment de donner naissance, ou bien un enfant souffrant de maladies enfantines, soit placé au milieu d'un maṇḍala circulaire et baigné par les cinq nectars (lait, lait tournée, beurre clarifié, miel et mélasse). Le tout accompagné de récitations de mantras.

Tournons-nous maintenant vers Babylone, où l’on trouve le même phénomène de « saisissement » par des démons, causant divers maux et maladies. Il s'agit le plus souvent de démons, faisant partie d'un groupe de sept, qui sont cruels, d’aspect horrible, assoiffés de sang, volant dans l’espace, généralement invisibles, mais également capable de prendre une forme humaine ou animalière ou les deux à la fois.

C’est à l’aide d’incantations et d'actes de magie symbolique ou sympathique, que les démons sont apaisés ou chassés. Les purifications peuvent être faites avec de l’eau, en faisant appel au dieu de l’eau Ea, ou avec du feu, mais aussi avec des produits laitiers (mentionnés dans les traités médicaux). Il arrive aussi de transférer le démon dans un animal et de sacrifier celui-ci par la suite. Dans ce cas, il ne pourra pas être mangé. 

Récitation dans le cas d'une purification avec du beurre et du lait :

“Butter brought from a clean stall,
Milk brought from a clean fold,
Over the shining butter brought from a clean stall recite an incantation :
May the man, the son of his god, be cleansed,
May that man like butter be clean!
Like that milk cleansed,
Like refined silver shine,
Like burnished copper glitter!
To Shamash, the leader of the gods, commit him,”
Into the gracious hands of Shamash, the leader of the gods, be his salvation committed.”

Extrait de The civilization of Babylonia and Assyria by Morris Jastrow Jr.
Dupuis : "Dans l'apocalypse, ces mêmes pléiades sont appelées sept anges, qui frappent le monde des sept dernières plaies."
***

[1] Kiss of the Yogin, White, 2003, 29

[2] (White, 2003), 36

[3] The god Murugan (Skanda/Subrahmanya/Kartikeya) was raised by the six sisters known as the Kṛttikā and thus came to be known as Kārtikeya (literally "Him of the Kṛttikā"). According to the Mahābhārata, Murugan was born to Agni and Svāhā, after the latter impersonated six of the seven wives of the Saptarṣi and made love to him. The Saptarshi, hearing of this incident and doubting their wives' chastity, divorced them. These wives then became the Kṛttikā.

[4] RV 1.141.

[5] (White, 2003), 36

[6] Deuxième chapitre du deuxième livre, auquel renvoie le Kauśika Sūtra 8.24

[7] Sāyaṇa

[8] Il y a cinq sujets principaux dans les Samhitas de l’Atharva Veda, à savoir le Nākṣatra Kalpa, ou les règles pour le culte des planètes, le Vaitāna Kalpa, ou les règles des oblations conformément aux Vedas, le Sanhitā Kalpa, ou les règles des sacrifices selon les différentes écoles, l’Āngirasa Kalpa, qui contient les incantations et les prières pour la destruction des ennemis etc. et le Śānti Kalpa, qui contient les prières pour conjurer le mal.

[9] Śrīlaghukālacakratantrarāja 2.152 avec le commentaire de Vimalprabhā. Mentionné dans « Buddhist Tantric Medecine in the Kālacakratantra » de Wallace (1995).

jeudi 22 août 2013

Transmissions récentes du Kalacakra



Le cycle de Kālacakra (T. dus kyi ‘khor lo) a pour objet le Temps (kāla) et les cycles (cakra) des planètes. Il est souvent considéré comme le sommet du vajrayāna. Il s’est répandu au Tibet à travers deux transmissions, appelées les systèmes de rva (T. rva-lugs) et de ‘bro (T.'bro-lugs), qui descendent respectivement de rva Lo tsA ba Chos rab (né en 1016) et de 'bro-ston Lo tsA ba dKon-mchog srung. Le dernier système était ultérieurement transmis au sein l’école Jonang, dont les monastères furent annexés au 17ème siècle par le cinquième Dalai-Lama (1617 - 1682). La transmission du Kālacakra s’est cependant poursuivi. Et le premier Kalou Rinpoché (1905 - 1989) fut le détenteur à la fois de l’école Shangpa kagyu comme de la tradition de Kālacakra du système Drolouk.

Il avait transmis « la cape de Kālacakra » à son disciple Bokar Rinpoché (1940-2004). Il semblerait que le premier Kalou Rinpoché n’avait pas pu transmettre la totalité des six yogas du système du Kālacakra à son successeur, ne disposant pas de tous les textes nécessaires en Inde. Il semblerait aussi que la tradition Jonang ne se soit pas éteinte au Tibet, car il n’y a pas très longtemps on y aurait redécouvert des monastères Jonangpa. Bokar Rinpoché avait souhaité compléter la transmission des six yogas du Kālacakra en invitant Khenpo Kunga Sherab (1936- ) de Dzamthang (Tibet) au mois d’avril-mai en 2004 au monastère de Mirik. Le Dalai-Lama aurait également reçu cette transmission du même maître. Il aurait d'ailleurs reconnu l’école Jonang comme une "cinquième école" du Tibet et fait don d’un terrain à Shimla en Inde, où fut construit le siège Jonangpa indien Takten Phuntsok Choeling Monastery.

Selon Wikipedia, Bokar Rinpoché transmit la cape de Kālacakra à son disciple Kenchen Kyabje Donyo Rinpoché, qui est l’actuel détenteur de cette transmission. Il lui avait également laissé la charge du monastère Bokar Ngedon Chokhor Ling à Mirik. L’enseignement et la pratique du Kālacakra Tantra y prend une place importante. Tous les ans au printemps, le grand rituel de Kālacakra y est conduit. Un centre de retraite a pour programme les six yogas de Niguma et le Kālacakra tantra. En 2011, Kenchen Kyabje Donyo Rinpoché avait donné un cycle d’enseignements sur le Kālacakra Tantra à des khenpos venus du Bhoutan et du Népal.

Yangsi Kalou rinpoché est l’actuel détenteur de la transmission Shangpa Kagyu.

MàJ22082013 Dan Martin nous signale que Khenpo Donyo Rinpoché a publié (en 2005) une Histoire du Kālacakra (dus 'khor chos 'byung in+dra nI la'i phra tshom) qui compte 727 pages. Elle est disponible au Tibetan Buddhist Resource Center sous la référence TBRC W00EGS1016994. 

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Illustration : palais du maṇḍala de Kālacakra construit à Dzamthang (Tibet) selon la tradition de Tāranātha.

mercredi 21 août 2013

Organigramme de l'Univers-Dieu



Le maṇḍala du Kālacakra Tantra est triple. D’abord le mont axial entouré des quatre continents reposant sur les disques des quatre éléments. Au sommet du mont axial se trouve la palais céleste. A l’intérieur de celui-ci la divinité avec son entourage.

Dans le périmètre direct du maṇḍala de Kālacakra, se trouvent les planètes, l’étoile polaire (Dhruva), Canopus (Agastya T. ri byi = rṣī), les 28 maisons lunaires, les 12 signes du zodiaque, les 16 phases de la lune, les 10 protecteurs des (dix) directions[1], Nandi[2], Mahākāla (nag po chen po), le rākṣasa Ghaṇṭākarṇa (T. dril bu'i rna ba can), l’ogresse Hāriti (T. 'phrog ma), le tripède Bhṛiṅgī (T. nyam chung), ainsi que des assemblées de protecteurs de champs (T. zhing skyong  S. kṣetrapāla), de messagers (T. pho nya S. dūtī) et de siddhas (T. grub pa).

L’idée étant que tout ce qui constitue notre univers, et que nous voyons sous son aspect ordinaire, est en fait conduit par des agents, sous les ordres[3] de la divinité première, dans ce cas Kālacakra.

« Ainsi l’Univers est un vaste corps mu par une ame, gouverné et conduit par une intelligence, qui ont la même étendue et qui agissent dans toutes ses parties, c’est-à-dire, dans tout ce qui existe, puisqu’il n’existe rien hors l’Univers, qui est l’assemblage de toutes choses. Réciproquement, de même que la matière universelle se partage en une foule innombrable de corps particuliers sous des formes variées, de même la vie ou l’âme universelle, ainsi que l’intelligence se divisant dans les corps, y prennent un caractère de vie et d’intelligence particulière dans la multitude infinie de vases divers qui les reçoivent : telle la masse immense des eaux, connue sous le nom d’Océan, fournit par l’évaporation les diverses espèces d’eaux qui se distribuent dans les lacs, dans les fontaines, dans les rivières, dans les plantes, dans tous les végétaux et les animaux, où circulent les fluides sous des formes et avec des qualités particulières, pour rentrer ensuite dans le bassin des mers, où elles se confondent en une seule masse de qualité homogène. Voilà l’idée que les Anciens eurent de l’âme ou de la vie et de l’intelligence universelle, source de la vie et des intelligences distribuées dans tous les êtres particuliers, à qui elles se communiquent par des milliers de canaux. C’est de cette source féconde que sont sorties les intelligences innombrables placées dans le Ciel, dans le Soleil, dans la Lune, dans tous les Astres, dans les Éléments, dans la Terre, dans les Eaux, et généralement partout où la cause universelle semble avoir fixé le siège de quelque action particulière et quelqu’un des agents du grand travail de la Nature. Ainsi se composa la cour des dieux qui habitent l’Olympe, celles des Divinités de l’Air, de la Mer et de la Terre ; ainsi s’organisa le système général de l’administration du Monde, dont le soin fut confié à des intelligences de différents ordres et de dénominations différentes, soit dieux, soit génies, soit anges, soit esprits célestes, héros, ireds, azes, etc.

Rien ne s’exécuta plus dans le Monde que par des moyens physiques, par la seule force de la matière et par les lois du mouvement : tout dépendit de la volonté et des ordres d’agents intelligents. Le conseil des dieux régla le destin des hommes, et décida du sort de la Nature entière, soumise à leurs lois et dirigée par leur sagesse. C’est sous cette forme que se présente la théologie chez tous les peuples qui ont eu un culte régulier et des théogonies raisonnées. Le sauvage, encore aujourd’hui, place la vie partout où il voit du mouvement, et intelligence dans toutes les causes dont il ignore le mécanisme, c’est-à-dire, dans toute la Nature : de là l’opinion des Astres animés et conduits par des intelligences ; opinion répandue chez les Chaldéens, chez les Perses, chez les Grecs et chez les Juifs et les Chrétiens ; car ces derniers ont placé des anges dans chaque astre, chargés de conduire les corps célestes et de régler le mouvement des sphères. »

Dupuis Ch. 3 De l’Univers animé et intelligent.

Sa Sainteté le Dalai-Lama aurait déclaré il y a quelques années à Dharamsala, ne pas croire en l'astrologie. Cela ne l'empêche pas de donner et d'enseigner fréquemment l'initiation du Kālacakra Tantra. Il la donnera de nouveau à Leh, au mois de juin de l'année prochaine.

***

[1] Brahma (T. tshangs pa), Viṣṇu (T. khyab 'jug), Nairṛiti (T. bden bral), Vāyu (T. rlung lha), Yama (T. gshin rje), Agni (T. me lha), Samudra (T. rgya mtsho), Śaṅkara (T. bde byed), Indra (T. dbang po) et Yakṣa (T. gnod sbyin)

[2] Nandi (T. dga' byed).

[3] A l'origine, les officiers de Śiva étaient appelés des « Mantras ». "On nomme ainsi ces âmes divines, car dans les rituels, elles sont invoquées sous la forme de formules sonores que l’on appelle justement des mantras". (Les stances sur la reconnaissance du seigneur avec leur glose, David Dubois)

mardi 20 août 2013

Décalages en série



La Nature, ou l’Univers, fut souvent pensée en deux parties, le ciel et la terre. Tout comme l’humain, quand il est divisé en un corps et une âme. C’est à partir de Descartes, qu’on utilisera plutôt « esprit », mais cet esprit garde toujours de nombreuses caractéristiques de l’âme. De nos jours, on peut même dire conscience tout en gardant l’essentiel de l’âme. Les deux sont souvent interchangeables. Le ciel est l’âme ou l’esprit de la Nature, « la terre » est son corps.

Le ciel est la voûte céleste qui repose sur les quatre coins de la terre, gardés par des anges, des rois etc. La voûte céleste (S. div) est parsemée de corps célestes qui brillent, des êtres lumineux (S. deva). Ils sont immortels, car ils réapparaissent continuellement, pareils à eux-même, contrairement à tout ce qui naît et meurt sur la terre.
« Tous les corps célestes se montrent perpétuellement les mêmes avec leurs grosseurs, leurs couleurs, leurs mêmes diamètres, leurs rapports de distance, si l’on en excepte les planètes ou les astres mobiles : leur nombre ne s’accroît ni ne diminue. »
Dans cette opposition d’aspects, il y a en un qui est considéré immobile et éternel et la cause des naissances et morts de l’autre. Tel le macrocosme, tel le microcosme : l’humain. Pour Platon et d’autres, l’âme est le principe qui se meut lui-même et qui fait se mouvoir les éléments. L’âme est divine, c’est-à-dire immortelle. Elle est en cela le contraire du corps qui est mortel.

Comment, en essayant de penser, faire abstraction de ce qui se passe au-dessus de nos têtes, ou de ce qu’on imagine de ce qui s’y passe ? Si on pense avec des images, comment faire abstraction d’elles ? La conception de la division ciel-terre semble avoir influé celle de notre âme-corps ou esprit-corps. Il y une analogie entre le ciel et l’âme et entre la terre et le corps. Le ciel et l’âme sont de la même nature : immortelle, éternelle…divine.

Les religions sont des cultes de l’éternel, du ciel, des dieux, des astres, des êtres lumineux (deva). Souvent, les religions sont des révélations. La révélation se situe dans le passé. Cette révélation se transmet, dans le cadre d’une orthodoxie et d’une orthopraxie, pour garantir son authenticité. Si la révélation reflète le ciel tel qu’il était au moment de la révélation, il reflète aussi l’état de la connaissance du ciel d’une certaine époque historique. La connaissance du ciel du passé était la science des astres, à la fois astronomie et astrologie, une science qui servait la religion (et par là l’agriculture) et l’aidait à établir ses calendriers. Le calendrier avait principalement pour fonction d’indiquer les jours fastes ou les jours de culte de tel ou tel dieu (astre) ou autre être céleste.

Le ciel des grandes religions, comme veut le prouver Dupuis, est celui des égyptiens ou des babyloniens. Un ciel qui compte sept sphères, huit en comptant la sphère qui les englobe. Les révélations passant par des traditions jalouses, elles ont peu bougé. D’autres grands êtres lumineux furent découverts, mais l’essentiel des révélations resta inchangé. D’autant plus que les origines célestes des religions s’oublièrent avec les années. Les premières religions étaient des cultes de la Nature, notamment des cultes du soleil, qui apporte la lumière et la chaleur.

A cause du phénomène de la précession des équinoxes, le soleil traverse 6 maisons du zodiaque en l'espace de 12 960 ans (la durée d'un demi-cycle précessionnel). A l’époque éloignée de l’origine des révélations, le Taureau (« qui prêtait ses formes au soleil équinoxial printanier ou à Osiris ») était le signe qui répondait à l’équinoxe du printemps[1]. Ce point se déplaça, à reculons, dans le Bélier/Agneau vers l'an 2000 av. J.-C., marquant la fin de l'ère astrologique du Taureau, etc.[2]

Une tradition qui suit fidèlement la révélation qui reflète le ciel d’une certaine époque, se trouverait donc en décalage par rapport au ciel réel de l’époque actuelle. En suivant le calendrier d’une autre époque, il se peut que les jours de culte de certains dieux, soient des jours où ces être lumineux/dieux sont absents... C’est en ne prenant pas compte du phénomène de la précession des équinoxes, que les calendriers tibétains qui se basent sur le Kālacraka Tantra, ont d'ailleurs dû être sans cesse réformés.

C’est une allégorie en soi, qu’en suivant le plus fidèlement du monde une révélation ou une tradition, on finit par se trouver en décalage par rapport à la réalité, qui elle n’a pas cessée de changer, voire progresser.

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Illustration : Fragment du Crabe-tambour de Pierre Schœndœrffer

[1] Dupuis, Abrégé de l'origine de tous les cultes, Chapitre VI. — Explication des voyages d’Isis ou de la Lune, honorée sous ce nom en Égypte.

[2] Wikipedia 

dimanche 18 août 2013

Retour à la Nature ?



La Nature (phusis) avec un majuscule, pour la distinguer de la nature, essence. Elle peut être conçue comme divine, ou comme un Dieu, « comme un seul individu dont les parties, c’est-à-dire tous les corps, varient d’une infinité de manières, sans aucun changement de l’individu total. »[1] Cette forme de naturalisme est considérée comme un monisme, voire un panthéisme. Il n’y a pas de principe d’ordre qui préexiste à la Nature. La Nature est la source de tous les êtres sans être elle-même un être déterminé[2]. C’est dans ce sens qu’elle est illimitée et éternelle. Divine pour certains. Elle échappe à tout système[3], elle est un énigme.

L’essence de l’énigme, dit Aristote[4], est de joindre ensemble des termes inconciliables, tout en disant ce qui est.[5] Lier ensemble les contraires signifie les penser en un. L’unité des contraires (S. yuganadda T. zung 'jug) est clairement reconnue par Héraclite : « Dieu est jour nuit, hiver été, guerre paix, satiété faim […]. »[6] Héraclite a refusé l’impasse qu’est l’idéalisme, ajoute Conche. Aussi « Dieu » est-il une métaphore. L’énigme suppose la métaphore, dit Aristote.[7]
« La métaphore, dit Isocrate (Evagoras, 9), est l’affaire du poète. Si les Antésocratiques, et pas seulement Héraclite, sont à la fois des philosophes et des poètes – en unité -, ce n’est pas là le signe d’une incapacité à maîtriser le concept. Simplement, ils ont pensé que, pour tenter de faire signe vers le réel infiniment énigmatique, il fallait que le concept fût porté sur les ailes de la métaphore. »
Pour voir ce qui se passe quand on perd le sens de l’allégorie ou de la métaphore et qu’elle devient une réponse, servie avec diverses sauces dogmatiques et cultuelles, je vous invite à lire le citoyen Dupuis.

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[1] Spinoza, Ethique, II, prop. 13)

[2] Ni les Idées de Platon, ni les Atomes de Démocrite et Épicure, ni les Nombres de Pythagore.

[3] Toute théorie, toute spéculation

[4] Poétique

[5] Marcel Conche, Présence de la Nature, p. 23

[6] Marcel Conche, Présence de la Nature, p. 24

[7] Marcel Conche, Présence de la Nature, p. 25

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