lundi 28 octobre 2013

L'Un ou le Mystère selon Diel


L’expression « unique » possède deux significations.
L’une : le « Un » dont émane toute multiplicité apparente; l’autre : le « Un » qui dépasse toute comparaison réelle avec l’apparition et sa multiplicité : l’incomparable, l’innommable, l’indéfinissable, dont on ne peut parler que par comparaison symbolique.

Ainsi compris, « unique » est une expression symbolique pour parler de l’essence mystérieuse, du mystère de la vie. Toutefois, l’expression « Mystère » est de beaucoup la plus précise. Le « Un » en tant qu’opposé au multiple semble contenir un début de définition, ce qui est précisément à éviter. C’est cette apparence vague d’une définition possible du mystère absolu, qui a incité la philosophie à vouloir obtenir une définition toujours plus claire, ce qui l’a entraînée à soulever des questions superflues et insensées aboutissant aux spéculations métaphysiques. On ne peut s’expliquer et l’on voudrait pourtant comprendre comment cet « Un » sans borne et sans distinction peut contenir la multiplicité distincte qu’est l’apparition et comment cette multiplicité a pu sortir, émaner de cet « Un », etc. Le mystère perd son évidence claire et devient l’objet de discussions pseudo-profondes, signe du déclin de la foi vivante. L’image « Dieu unique » ainsi mécomprise n’est plus une conception mythique et symbolique : elle est dégradée en concept théorique de la philosophie théologique.

Extrait de La divinité, Payot, p.166

vendredi 18 octobre 2013

De la sève qui coule un peu partout


Après une première période de recherches archéologiques (1873) à Harappa par Sir Alexander Cunningham, pendant lesquelles un sceau carré fut découvert, Sir John Marshall reprit les recherches en 1920, sans trop de succès initialement. Mais une autre découverte, à 350 miles au sud, dans les couches les plus profondes du site d’un stupa bouddhiste à Mohenjodaro le mont des morts ») au Pakistan, relança tout. R.D. Banerji, faisant partie de l’équipe de Marshall, y trouva une gravure de cuivre et des sceaux en pierre qui ressemblèrent au sceau découvert à Harappa. On en conclue que les deux sites dataient de la même époque et appartenaient à la même culture. En 1924, Marshall publia un article sur ces découvertes dans le journal Illustrated London News, et dès le numéro suivant la réaction enthousiaste d’un assyriologue, A.H. Sayce, fut publiée, suivie d’une révélation par Dr. Ernest Mackay, le chef d’une expédition américaine en Mésopotamie. Ils avaient découvert un sceau identique à ceux de Harappa et de Mohenjodaro en dessous d’un temple du dieu de la guerre Ildaba, et qui daterait de 2300 av. JC environ. Le premier lien fut établi.

Thomas McEvilley, décédé au mois de mars 2013, a publié un livre, The Shape of Ancient Thought, dans lequel il explique les liens anciens et les allers-retours entre l’orient et l’occident en cinq grandes phases. Dans ce livre, il compare les détails iconographiques des sceaux de Mésopotamie et de la vallée de l’Indus.

Quelques exemples :



Les deux sceau datent d’entre le 2ème et 3ème millénaire avant JC. On y perçoit entre autres un mont/monticule (de neuf pierres) surmonté d’un arbre, flanqué de deux chèvres ou gazelles ? Idem sur le sceau de Mohenjodaro, à gauche, sous un arbre plus grand.


Sur les deux sceau, on perçoit une déesse d’arbre. La première est assise. Elle semble porter une sorte de coiffe. Elle tient un enfant sur les genoux avec une sorte de touffe sur la tête. McEvilley parle d’enfant « à rameau sur la tête » (sprout-headed). Sa robe rassemble à la robe d’Ishtar. La déesse de la vallée de l’Indus porte une coiffe similaire. Devant elle se tient à genoux un homme à cornes, peut-être faisant un geste d’offrande de ses mains. Derrière lui, se tient un taureau. Sur le devant, on perçoit sept personnages (femmes) avec des « têtes à rameau ».


Dans un de ses articles, The Lady and the Tree, Bhikkhu Sujato parle de ce sceau dont il produit une autre reproduction davantage interprétée. Pour lui, l’arbre est l’arbre de bodhi. Plus probablement, c’est un arbre śālā (Shorea robusta) ou Sal (Śāl). Les cheveux de la déesse font une seule longue tresse. Sujato distingue devant la déesse un petit autel avec un crâne humain. L'homme-taureau est barbu et porterait un trident selon Bhikkhu Sujato. Le taureau derrière lui serait masqué et porterait le masque d’un humain. Il y voit le totem du roi, tandis que le crâne signifie son destin sacrificiel, ou bien le rançon de ce sacrifice. Le taureau sera sacrifié à la place du roi.

Les sept déesses (la « tête à rameau fleuri » semble désigner une origine céleste) ont été identifiées avec les sept rivières (saptas­indhu)[1], ou avec les pléiades[2]. On perçoit également des symboles en haut du sceau, dont la signification est inconnue. Asko Parpola[3] pense que le poisson au-dessus du taureau est le symbole d’une divinité et qu’il doit représenter une étoile. Le mot « min » désigne à la fois un poisson et et une étoile, les deux brillent... En Mésopotamie, les dieux étaient marqués du symbole d’une étoile. Le symbole de la déesse Ishtar est une étoile à huit branches, une rosette, qui peut prendre la forme d’une roue à huit rayons. La déesse à cornes (Vénus/Ishtar ?) qui habite l’arbre était probablement vénérée comme une nymphe sylvestre (śālabhañjikā[4]) à Harappa.[5] L’homme à cornes (homme-taureau) pourrait être un genre de Gilgamesh[6], un héros solaire comme Héracles ou Vajrapāṇi

Et la tête à rameau fleuri est-elle en quelque sorte l’équivalent du mont surmonté d’un arbre (flanqué de deux chèvres ou gazelles) ? Le rameau fleuri est un symbole de fertilité, et par là associé à la déesse à cornes dans l’arbre. L’arbre qui surmonte le mont (ou qui le transperce ?) serait-il l’équivalent macrocosmique du rameau fleuri ? Si l’arbre symbolise la déesse à cornes, le symbole des deux animaux se faisant face et séparé/maîtrisé par la déesse à cornes pourrait être sa référence. Mais le maître/la maîtresse des animaux est-il alors masculin ou féminin ? Héraclès ou Diane ? Un héros solaire ou une déesse ?

Supposons que la déesse à cornes de l’arbre soit « Vénus », la planète Vénus, déesse de la fertilité, annonçant le retour du soleil et du printemps, faiseuse de rois. Elle semble en Inde avoir évolué en la figure de la nymphe sylvestre (śālabhañjikā), une yakṣi capable de faire fleurir les rameaux, en tapant du pied la racine de l’arbre Sal. J’avais déjà remarqué que l’iconographie de la mère du Bouddha faisait des emprunts à celle des nymphes sylvestres. Les représentations de la naissance du Bouddha parlent d’elles-mêmes. La mère du Bouddha ne sera donc pas une simple yakṣi, mais aussi mythologiquement associée à Vénus, qui n’est pas la mère idéale. Dans la légende du Bouddha, elle disparaît rapidement pour laisser la place à une mère de substitution[7]. Dès sa naissance, notre dieu solaire fait sept pas, et de chaque pas naîtra un lotus.

En effet, le futur Bouddha, est un enfant avec une « tête à rameau fleuri » : sa protubérance. Une marque de fertilité, un trop plein de sève, de puissance. Et qui symbolise son lien céleste. Un de ses épithètes est d’ailleurs « homme-taureau »[8]. Quand le Bouddha meurt, on lui fait les honneurs d’un roi. Ses reliques sont enterrés dans des stūpa, qui deviennent ses représentations terrestres. Ils consistent en une base carrée, sur laquelle est édifié un dôme, traversé et surmonté d’un « rameau fleuri ».

Dans divers traités tibétains sur l’édification d’un stūpa ou caitya, ceux-ci sont appelés couramment des « arbres d’offrandes » ou « poteaux sacrificiels » (T. mchod sdong S. yūpa). Afin de « charger » un stūpa, tout comme une statuette d’ailleurs, il faut y introduire, planter (T. gtsugs) un « arbre de vie »[9] (T. srog shing). Sans cela, le stūpa ou la statuette est comme mort. L’arbre de vie traverse le stūpa et le surmonte. Pour ceux qui ont peu de moyens, le Sūtra des sanctuaires[10] dit que l’on peut les fabriquer « de la taille d'un noyau de fruit du myrobolan, avec une ombrelle de la taille d'une feuille de genévrier et un arbre-de-vie de la taille d'une aiguille. »
« Ceux qui les construisent avec des tas de sable
Quand ils se trouvent dans la solitude du désert
Ou les enfants qui en construisent par-ci par-là en jouant
Tous ceux qui construisent des monuments symbolisant le Victorieux
Même avec des tas de sable
Trouveront l'éveil
. »[11]
Ce n’est pas tout. Notre rameau fleuri va faire une réapparition dans la légende de Padmasambhava, dont le Bouddha annonça l'avènement, d'ailleurs assis entre deux arbres Sal (Toussaint p. 63, PKT, p. 87). Quand le Plérôme, sous la direction de Samantabhadra, décida d’envoyer un Sauveur, ce sera d’abord le Fils de dieu Dam pa tog dkar[12] qui recevra cette mission. Il reçoit la quadruple consécration, fait de Maitreya son régent, et part en mission dans un corps d’émanation (T. sprul pa’i sku ru). Il a la carrière que l’on connaît. Après sa disparition, Samantabhadra vit qu’il fallait convertir les hommes par les trois yogas (T. yo ga gsum) et envoya le Fils de dieu Ye shes tog gi rgyal mtshan. Celui-ci alla devenir le fils de Roi gtsug phud rigs bzang d’Oḍḍiyāna.[13] Il reçut également les quatre consécrations et fut loué/investi par les autres dieux comme l’homme-taureau (T. khyu mchog)[14].

Toussaint traduit le nom du prince par « Belle-Houppe ». Et en effet, « phud » signifie cūḍā, houppe, touffe de cheveux sur le sommet du crâne comme la tonsure d'un brāhmaṇa. Le mot « gtsug » signifie planter, ou sommet de la tête. Le mot tibétain « gtsug tor » traduit le terme sanscrit uṣṇīṣa, qui désigne la protubérance crânienne du Bouddha. Quoi qu’il en soit, Padmasambhava comme le Bouddha ont des têtes à rameau fleuri et sont considérés comme des « hommes-taureau ». Par ailleurs, le terme « gtsug phud » se trouve surtout dans le milieu Bön. 

Le pays d’Oḍḍiyāna où se manifestera notre Sauveur, est comme une représentation miniature du cosmos. Au centre du pays, la cité Radieuse (T. mdzes ldan, épithète de Vénus), au centre duquel se situe le Palais des neuf chignons (thor cog, Houppes traduit Toussaint), au centre duquel se dresse un stūpa spontanément apparu, où se trouve le temple de Heruka. La comparaison entre le palais, "au rayonnement ardent du béryl", et le Mont Meru est faite dans le texte même. Il est probable que les neuf chignons/houppes/rameaux fleuris représentent les neuf planètes, mentionnés au chapitre XIII. Il s'agit évidemment des nava graha.

Un premier fils né de l'union du roi et de la reine meurt, mais un jeune enfant autoengendré/Autogène apparaîtra miraculeusement au milieu d'un lotus à huit pétales, semblable à une roue à huit rayons ou à une étoile à huit branches. "Est-il bon ? S'il est bon, ce sera le bonheur des neuf planètes". Il deviendra le Sauveur Padmasambhava.     

***

[1] WIJESEKERA, O.H. de A. Buddhist and Vedic Studies. Motilal Barnasidass, 1994, pp. 213ff.

[2] PARPOLA,

[3] The Indus script, 5. Do the 'fish' signs denote dieties?

[4] "femme ou nymphe sylvestre [yakṣī] d'une telle beauté qu'elle fait fleurir un arbre qu'elle touche du pied; en sculpture on la représente déhanchée devant un arbre śāla, touchant de la main un rameau fleuri | courtisane."  Dictionnaire Héritage du Sanscrit

[5] Ancient India : Land of mystery, Lost civilizations, p. 21

[6] David Rohl,

[7] Pensons à cet égard aussi aux mères des tulkous tibétains.

[8] « Then another devata exclaimed in the Blessed One's presence: "See a concentration well-developed, a mind well-released — neither pressed down nor forced back, nor with mental fabrication kept blocked or suppressed. Whoever would think that such a naga of a man, lion of a man, thoroughbred of a man, peerless bull of a man, strong burden-carrier of a man, such a tamed man should be violated: what else is that if not blindness? » http://www.accesstoinsight.org/tipitaka/sn/sn01/sn01.038.than.html, Sakalika Sutta, SN 1.38

[9] « Il doit être fabriqué du meilleur matériau, tel le bois de santal blanc ou rouge ou le bois d'aloès (S. Agaru) etc. Au pire, il doit être fabriqué avec du bois de genévrier ou d'un arbre fruitier. » « Il doit provenir d'un endroit ou d'une montagne excellents. En tous les cas, il faudra demander la permission aux gens de cet endroit et présenter des gâteaux d'offrandes aux non-humains en leur priant de nous le donner. Ensuite, un jour, pendant la phase de la lune croissante, où l'on sait que les planètes et les constellations sont en jonction on le marque du côté de l'est et on le coupe. On le laisse bien sécher, et sans inverser le côté de la racine et du sommet, on le rabote des quatre côtés. Côté racine il doit être plus gros et côté sommet plus fin. »

[10] T. khang bu brtseg pa'i mdo

[11] Lotus blanc du Dharma authentique (S. Saddharma-pundarikā-sūtra T. Dam chos pad+ma dkar po), section des Sūtra, volume JA, page 21b :

[12] Ye shes tog gy rgyal mtshan, Fils du roi Belle-Houpe selon Gustave-Charles Toussaint, Dict de Padma, p. 55

[13] Toussaint, p. 55, PKT p. 75

[14] Les équivalents sanscrit donnés sont : gopati, vṛṣabhi, ārṣabha et ṛṣabha.

jeudi 17 octobre 2013

La Plénitude : une vacuité bien remplie



Le mot gnose signifie « connaissance ». Une connaissance de soi[1] et une connaissance de Dieu qui ne font qu’un, mais que l’on ne peut atteindre que par un troisième type de gnose qui est la connaissance de la voie, révélée par le Sauveur.
« La gnose est donc une voie qui mène d’un point à un autre, du chaos amer, où l’âme est captive de la matière, jusqu’au Père qui a envoyé Jésus. L’itinéraire, à la fois spatial et mythique, parcourt en sens inverse les mondes, c’est-à-dire les sphères planétaires, et les mystères astraux et supracélestes, que la Sauveur a traversés pour venir ici-bas. »[2] 
Le Livre de Thomas (II, 7) dit que « …qui ne s’est pas connu n’a rien connu, mais celui qui s’est connu lui-même a déjà acquis la connaissance de la profondeur du Tout. »[3] De la même façon que le soi à connaître n’est pas le corps physique ni la personnalité passagère, mais un « moi essentiel », le Tout « n’est pas l’univers matériel, fini et passager, mais le Plérôme divin, monde supérieur et transcendant, source et déploiement de l’Être absolu. » La « gnose » concerne donc la connaissance du moi essentiel et du Plérôme divin/Dieu (≈ T. dkon mchog spyi 'dus). Et comme mentionné ci-dessus, la gnose est surtout la connaissance de la voie qui conduit à cette double connaissance. Une voie de la gnose révélée par un Sauveur, envoyé par le Plérôme. « Il y a en l’homme une étincelle divine […] tombée dans ce monde soumis au destin, à la naissance et à la mort, et qui doit être réveillée par la contrepartie divine du Soi, pour être finalement réintégrée. »[4] Et cette idée serait à l’origine une « conception chaldéenne adoptée par les ‘maguséens’, des mages iraniens émigrés qui propagent en Mésopotamie et en Asie Mineure un mazdéisme syncrétique. » Ils auraient transmis aux pythagoriciens « la conviction que l’âme est immortelle et divine, comme les astres dont elle est issue ».[5]

Le terme plérôme ou plérome signifie chez les gnostiques « Plénitude », la « plénitude divine dont les êtres spirituels sont l'émanation » (Atilf), « le monde céleste, formé par l"ensemble des Éons que le gnostique atteindra à la fin de son aventure terrestre » (Wikipédia).
« Dans la langue des gnostiques, plèrôma dénote deux idées principales. D'une manière générale, il signifie la plénitude des perfections et attributs divins, en contraste absolu, comme terme positif, avec l'aspect négatif de la Déité ineffable dont nul esprit humain ne peut former un concept défini. En second lieu, il désigne le Monde Idéal, l'archétype et le modèle parfait caché au ciel, dont toute manifestation phénoménale subséquente est une copie imparfaite. »[6] 
La Déité ineffable correspond au premier niveau de la triade Inengendré – Barbélo – Autogène. Le deuxième niveau, Barbélo, la Mère céleste est la génitrice de la Plénitude (plérôme), le monde idéal parfait caché au ciel. L’autogène est l’être autoengendré qui s’occupera du salut et des Sauveurs. Les Sauveurs ont pour mission de sortir les êtres captifs dans la matière, c’est-à-dire dans les mondes impurs (T. ma dag pa S. aśuddha), et de les conduire aux mondes purs (T. dag pa) qui participent de la Plénitude, le plérôme.

La vision de la Plénitude, la création pure (T. dag pa S. śuddha) est uniquement accessible à des « gnostiques », à ceux qui, ayant été initiés à la gnose de la voie, arriveront à la gnose du moi essentiel et de la Plénitude (de Dieu).[7]

La création chez les gnostiques, les manichéens, les néoplatoniciens, comme d’ailleurs chez les shivaïstes, les bönpos et les bouddhistes « gnostiques » est en fait une émanation, un trop plein d’être (dyade, la Base etc.), dont les reflets induisent en erreur les êtres qui ne les (re)connaissent pas. L’idée d’une création, et d’une création pure (plénitude), ne peut pas être dissociée d’une mythologie, c’est-à-dire, d’une cosmogonie, une théogonie et une généalogie. Si la plénitude n’était pas peuplée de dieux et d’êtres surnaturels, en quoi consisterait-elle ?

Il y a eu des tentatives, au sein des religions établies mêmes, de dire que la connaissance du moi essentiel et de « Dieu » (Déité ineffable) était suffisante, pour être sauvé. Même en restant toujours en compagnie de prisonniers d’une création impure. C’est la voie mystique, une voie de silence dans un monde de brutes.

Si les dieux peuvent avoir un trop plein d’être, les humains, qui n’ont pas d’être par eux-mêmes, ne peuvent avoir qu’un trop plein d’images. La Nature a horreur du vide et un vide ça se remplit, de plénitude. Est-ce par une sorte de nostalgie de temps et d’archétypes anciens ? Est-ce parce que l’idée de retourner après sa mort dans un endroit accueillant est réconfortant ? Est-ce parce que c’est plus motivant de faire le bien ici bas, quand on sait que cela servira à quelque chose là-haut ? Le fait est que les voies mystiques ont du mal à durer. Elles passent et repassent de temps en temps comme des comètes, puis le vide et le silence qu’elles proposent se remplissent de nouveau « de plein », de sons et de visions.

A la mahāmudrā et au dzogchen « radical » ont suivi une mahāmudrā et un dzogchen qu’on pourrait qualifier de « gnostique », car ils repeuplent la vacuité et donnent accès à la Plénitude. Le tout évidemment baignant dans de la mythologie, avec des émanations, des sauveurs, et de tout ce qui vient avec des transmissions de la gnose de la voie.

Le dzogchen « radical » peut se résumer en la formule attribuée à Garab Dordjé « Les trois vers qui touchent au point-clé » (T. ཚིག་གསུམ་གནད་བརྡེགས)[8], dont on peut trouver une explication ici. Patrul Rinpoché a écrit un commentaire sur ces trois vers.[9] Dans ce commentaire, Patrul rinpoché explique que ces trois vers sont « l’épitomé des enseignements dzogchen de la Percée (T. khregs chod, « éradication de la rigidité »).[10] Ce n’est alors plus que la première branche plutôt « mystique » d'un dzogchen nouveau qu’on peut qualifier de « gnostique ». L’autre branche du dzogchen nouveau est justement la Section des transmissions (T. man ngag sde), qui concerne les instructions capables de conduire les initiés à la Plénitude (plérôme). Il s’agit des instructions relatives à l’Essence séminale du Cœur » (T. snying thig). Cette deuxième branche est appelée le Franchissement du Pic (T. thod brgal). C'est à cause d'elle, que le dzogchen est supérieur.

Ces instructions sont principalement attribué au Sauveur Padmasambhava et ses disciples. Le Dict de Padma (T. pad+ma bka’ thang) raconte comment le Plérôme décida d’envoyer Padmasambhava pour combler le vide apparu après la mort du Bouddha, jusqu’à l’avènement de Maitreya, le Sauveur suivant.

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[1] « Le moi qu’on se propose de connaître n’est pas le corps physique ni la personnalité passagère forgée par les contingences de la vie terrestre. C’est un moi essentiel, qui préexiste à la naissance et survit à la mort. » Introduction, p. xvi

[2] Écrits gnostiques, Introduction, pp. xvi-xvii

[3] Écrits gnostiques, Introduction, p. xvi

[4] Propositions concernant l’usage scientifique des termes gnose, gnosticisme, dans Bianchi éd. Le origini dello gnosticismo, p. xxiii-xxiv. Cité dans Ecrits gnostiques, la Pléiade, p. xviii

[5] Écrits gnostiques, Introduction, p. xix

[6] Wikipédia traduisant une citation de A Coptic Gnostic Treatise, The University Press, 1933, p. 17-18, de C. A. Baynes.

[7] Épître aux Éphésiens, III, 19 "Ainsi, vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu'est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, vous connaîtrez l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu."

[8] 1. Introducing directly the face of rigpa in itself. 2. Decide upon one thing, and one thing only. 3. Confidence directly in the liberation of rising thoughts. Ngo rang thog tu sprad// thag gcig thog tu bcad// gdeng grol thog tu bca'/

[9] Intitulé mkhas pa shri rgyal po'i khyad chos. Traduction anglaise publiée dans Primordial Purity (Halifax: Vajra-Vairochana Translation Committee).

[10] « The epitome of the Great Perfection teachings of Cutting through Solidity. » Wisdom Nectar: Dudjom Rinpoche's Heart Advice, de Bdud-ʼjoms ʼJigs-bral-ye-śes-rdo-rje, p. 415

mardi 15 octobre 2013

Bien protéger ses racines (l'hiver arrive !)



Suite à une visite en 2006 de Geshe Lhakdor du LTWA, L’université d’Elmory à Atlanta (USA) a lancé l’initiative Emory-Tibet Partnership ou Emory-Tibet Science Initiative, qui coûte environ 700.000 $ par an. Un échange entre des scientifiques occidentaux et des sages tibétains. Le Tibet ayant de grandes richesses dans le domaine du « monde intérieur » et les sciences modernes ayant plutôt développé les connaissances du « monde matériel ». Aucune des deux savoirs n’est complet, mais ensemble les mondes extérieur et intérieur sont au complet, selon le Dalaï-Lama.[1]

Un premier groupe de six moines arrivé en 2010 à Atlanta est depuis retourné à Dharamsala pour commencer à transmettre ce qu’ils y avaient appris en matière de sciences. Une douzaine de moine et de nonnes ont suivi les cours de professeurs d’Emory, qui s’étaient déplacés à Dharamsala. Cela a produit 15 manuels de sciences anglais-tibétain destinés aux étudiants monastiques. 2.500 nouveaux termes scientifiques ont été ajouté à la langue tibétaine. Ce n’était pas facile de convaincre les monastères d’intégrer un programme d’études scientifiques dans leur programme, mais c’est chose faite.

L’échange semble cependant assez inégal. Du côté d’Atlanta, l’article mentionne seulement l’utilisation de techniques de « pleine conscience » (Mindfulness) chez les victimes de viols. Peut-on alors véritablement parler d’échange ? Existe-t-il d’ailleurs une véritable volonté d’échange et d’adaptation du côté des sciences traditionnelles « intérieures » ? Prenons l’exemple de l’Institut de médecine et d'astrologie tibétaine (Men-Tshee-Khang), où l’on enseigne « la médecine, l'astrologie et l'astronomie tibétaine ». Le site de l’institut explique comment la médecine et l’astrologie sont reliés, et se base pour cela sur le Kālacakra Tantra, notamment en ce qui concerne la théorie des cinq éléments.

J’avais mentionné dans un billet précédent comment le Kālacakra Tantra prescrit qu’une femme affligée par les saisisseuses (Grahī/Grahaṇī, justement associées aux planètes) au moment de donner naissance, ou bien un enfant souffrant de maladies enfantines, soit placé au milieu d'un maṇḍala circulaire et baigné par les cinq nectars (lait, lait tournée, beurre clarifié, miel et mélasse). Le tout accompagné de récitations de mantras. Comment faire pour faire réussir l’échange entre les scientifiques de l’université d’Emory et des maîtres en sciences religieuses tibétains ? Comment va faire l’Institut de médecine et d’astrologie tibétaine pour mettre à jours ses connaissances en médecine ? Comment vont-ils intégrer les dernières découvertes astronomiques dans leur système astrologique ? Est-il d'ailleurs normal de parler de médecine tibétaine ? Existe-t-il une médecine française, une médecine allemande etc.?

Encore une fois, on connaît tous le grand malheur du peuple tibétain. Il est très difficile, après avoir perdu son pays, de perdre ses racines culturelles. Mais au train où va la mondialisation, tout le monde est confronté à ce type de problème. Ce ne serait pas juste d’attendre du peuple tibétain qu’il continue à vivre dans une bulle spatio-temporelle, dans un Shangrila éternel, tandis que le monde continue de changer à l’extérieur. Tous ne sont cependant pas de cet avis.

Du 9 au 12 septembre 2013, avait eu lieu la Conférence bouddhiste internationale (IBC). Dzongsar Jamyang Khyentse Rinpoche, Président du programme 84000, ne pouvait pas être présent, mais avait fait parvenir une lettre intitulée « Le futur du bouddhisme en Inde », dans laquelle il parlait de la perte de racines et d’identité à l’aire de la mondialisation. Peut-être devrait-il relire ce que Nāgārjuna a à dire sur les racines et sur l'identité ? Il parlait de la responsabilité des pays traditionnellement bouddhistes de protéger leurs racines bouddhistes, y compris en traduisant le canons bouddhiste en les langues modernes (l’objectif du projet 84.000). Évidemment, aucun problème pour ce dernier projet. Mais est-ce la tâche des nations de protéger leurs racines et leur identités religieuses en les préservant ? Comment déterminer celles-ci ? Comment les protéger, et à quel prix ? Le Myanmar doit-il par exemple protéger ses racines et son identité bouddhiste ? Une médecine et une astrologie tibétaine, devraient-elles être protégées (p.e. contre les sciences de médecine et l'astronomie) et préservées parce-qu’elles s’appuient sur le Kālacakra tantra ? Et évidemment, ce qui vaut pour le bouddhisme, vaudra pour toutes les autres religions. Est-cela le chemin de la modernité, est-cela le rôle des religions ?

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Galilée devant ses juges

[1] “It is quite rich material about what I call the inner world,” he said. “Modern science is very highly developed in matters concerning the material world. These two things separately are not complete. Together, the external and the internal worlds are complete.” Source

lundi 14 octobre 2013

Offrandes de lumières pour une Mère mystérieuse



La période hellénistique se situe entre Aristote et l’apparition du néoplatonisme et connaît l’essor de la philosophie dans un monde toujours dominé par le religieux. L’hellénisme n’est pas simplement l’influence de la culture et la civilisation grecque qui s’étend jusqu’en Inde, mais aussi la naissance de valeurs universalistes. Sans doute grâce à la philosophie, qui est après tout une recherche de l’universel. Pendant cette période, les religions et les doctrines philosophiques sont en dialogue. On parle de judaïsme hellénistique (qui a une présence importante en Egypte), plus tard de christianisme hellénistique, et il y a une certaine mondialisation des religions à mystères, « les mystères d’orient » (avec e.a. le zervanisme).

Si le bien souverain se situe désormais dans le domaine de la connaissance, celle-ci peut avoir des origines différentes. Il y a celle des hommes, construite péniblement à force de réflexion et de raisonnements, et il y a celle qui a des origines surnaturelles, que l’on obtient comme une grâce et dans le cadre d’un mystère. Elle se mérite aussi, mais autrement. Une connaissance naturelle (bottom up) et une connaissance surnaturelle (top down). Ça peut produire des clashs. Ainsi, Paul dans le premier épître aux Corinthiens :
« 21 Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. »
Mais comme dans tout dialogue, les parties s’influencent mutuellement. La philosophie intègre des éléments religieux (néoplatonisme) et les religions intègrent des éléments philosophiques. Le bien souverain est bien la connaissance, mais une connaissance divine, qui agit sur le monde, qui le forme et qui l’informe.

Quand le terme gnose est utilisé chez Platon (5ème s. a.v. JC)[1], il signifie « connaissance servant à influencer et à contrôler »[2], sans avoir la connotation ésotérique qu’elle acquiert ultérieurement. Il semble donc bien avoir le sens d’une certaine science. Au départ, le terme gnostique (gnostike) était simplement la forme de l’adjectif se rapportant à cette science et ne désignait pas un groupe de personnes, à qui elle fut transmise.

La philosophie n’est pas apparue de rien et a elle-même des racines religieuses.
« Le logos physique est l'ordre rationnel et immanent du monde (kosmos), de part en part déterminé par des relations causales qui ne souffrent pas d'exception. Les Stoïciens distinguent deux principes cosmologiques fondamentaux, qui reproduisent la division stricte entre agir et pâtir : la matière (hulè), qui est pur principe indéterminé, stricte capacité de subir, et le logos duquel chaque chose tire sa détermination. Ils appellent ce logos « dieu », en tant qu'ils le considèrent comme le démiurge, à l'action motrice et formatrice. Son nom physique est le «feu », héritier du logos héraclitéen : ainsi, pour Zenon, le dieu est « un feu artisan qui procède méthodiquement à la genèse du monde ». En outre, chaque être vivant, chaque corps, chaque individu du monde physique, contient des logoi spermatikoi, des raisons séminales, selon lesquelles il se développe, chacune représentant la raison singulière de la loi fatale conformément à laquelle il se développera, pourvu qu'il rencontre des conditions favorables. C'est le logos, on le verra, qui justifie l'identité stoïcienne entre nature (nature commune comme nature propre), destin, providence et Zeus. Raison divine, le logos désigne aussi la raison humaine et le discours. »[3]
Les raisons séminales (logoi spermatikoi) justement. Cette idée que l’on voit apparaître dans le stoïcisme[4], puis chez les néoplatoniciens et finalement dans le christianisme[5], a enflammé pas mal de cerveaux en quête de gnose. Le monde a été créé sous forme de semences (divines) qui sont la source de tout ce qui vit.
« Comme les femelles sont grosses de leur portée, le monde lui aussi est gros des causes des êtres qui doivent naître. » [Augustin, La Trinité, III, 7, 12-8, 15, cité in Hadot, Pierre, Le Voile d’Isis, p.121] 
Le dualisme matière (hulè)- verbe (logos) convient parfaitement aux gnostiques (gnostikos) anciens, où les semences (logoi spermatikoi) sont celles du démiurge. Un des principaux courants du gnosticisme est le gnosticisme séthien, qui descendrait du troisième fils d’Adam et Ève, Seth, patriarche de Noé et donc véritablement à l’origine de la race humaine. Parmi les 14 traités de la Bibliothèque de Nag Hammadi se trouve un livre intitulé Les Trois Stèles de Seth.

La particularité de ce courant gnostique est la présence d’une déesse-mère (Barbélo) dans la triade divine à l’origine du monde plérômatique (S. śuddha T. dag pa), pour être complet nous avons l’Inengendré, Barbélo et l’Autogène (l’Autoengendré). H. -M. Schenke[6] a tenté de résumer le gnosticisme séthien en six points :
1) la prise de conscience de soi comme membre de la semence de Seth sauvée par nature;
2) le personnage de Seth comme sauveur à la fois céleste et terrestre, ou celui d'Adamas, sauveur céleste et terrestre, se servant de son fils Seth comme médiateur du salut;
3) la périodisation de l'histoire sous la forme des quatre Éons ou Luminaires. Harmozel. Oroiaël, Daveithé et Eleleth;
4) la triade du Père primordial, de la Mére-Barbélo et de l'Autogène- Fils;
5) la localisation du royaume du démiurge Ialdabaoth au-dessous des quatre Éons, présidant
6) les destinées du monde d'en-haut qui prédéterminent l'Histoire[7].
Barbélo est la pensée première (Protennoia), la génératrice et la Sagesse. Avec l'Autogène, le géniteur de l’homme parfait, elle s’occupe du salut des êtres. « Barbélo se dispense aux élus (T. skal ldan) pour devenir principe de leur rassemblement; de même, l'Autogène, hors du Plérôme (S. śuddha T. dag pa), s'est dispersé en tout lieu (T. ma dag pa’i gnas) pour être constitué sauveur. C'est pourquoi aux deux il revient de donner puissance, de sauver, chacun à son niveau propre. »

Ceux qui sont familiers avec le dzogchen bön et séminal doivent se sentir en terrain connu. Il y a d’autres parallèles assez étonnants dans le contexte des Trois Stèles de Seth.

La déesse-mère Barbélo a fait l’objet de cultes particuliers. Dans des cultes qui portent son nom : Barbélonites, Borboriens, Borboniens ou Barbélognostiques, ou dans d’autres comme les Nicolaïtes, les Phibionites, les Phémionites et les Ophites. Elles sont toutes accusées d’être des sectes licencieuses.

Les Barbélognostiques croyaient notamment que la Mère céleste Barbélo avait engendré le démiurge Ialdabaoth, "Yalda-bahut" signifiant "Fils du chaos").
« Ce dernier créa le monde matériel et les archontes qui le gouvernent en y incorporant des particules de lumières (les âmes) perdues par Barbélo. Pour délivrer ces âmes prisonnières de la matière et des archontes, Barbélô séduit ceux-ci afin de les dépouiller de leur semence lumineuse. C'est pourquoi on l'appelle aussi Prounikos (Lascive). »[8]
La Mère céleste a donc fourni la substance de vie avec laquelle le démiurge « Fils du chaos » crée les êtres. Il est très probable que ces semences lumineuses aient des liens avec les raisons séminales (logoi spermatikoi) des stoïciens. Non seulement, ces raisons séminales ont été essentialisées par ces gnostiques, mais la métaphore « séminale » sera banalisée.
« Barbélo, par ses charmes (la séduction provoque l’intense désir des archontes qui éjaculent leur semence. Dans l’interprétation gnostique, il s’agit d’une ruse envisagée par Barbélo de façon à soustraire aux archontes les parcelles de lumière qu’ils avaient auparavant englouties. »[9] 
Chez les phibionites, ces théories ont pu donner lieu à des procédés d’identification et d’imitation :
« En apparence orgiaques, ces cérémonies sont en rapport avec la vision que les phibionites ont du cosmos, et la façon de s’en libérer. Outre le fait de satisfaire aux exigences des archontes résidents dans les 365 ciels, ces « mœurs » répondent au besoin de réunir la semence divine implantée dans le monde et actuellement dispersée dans la semence masculine et le sang féminin. En les réunissant et les consommant on ne procède pas seulement à la réunification nécessaire , mais on évite surtout la procréation qui contribue à nous maintenir prisonniers du monde. »[10] 
D’autre part, cette « semence de Seth sauvée par nature » dispense les adeptes de toute obligation et de toute responsabilité à cause de la nature différente de la semence déjà sauvée par nature et d’un monde qui est la création du démiurge et des archontes.

C’est ce genre de raisonnement (irresponsabilité) que rejette l’église, p.e. dans les procès contre le quiétisme :
« 6° Notre libre arbitre une fois remis à Dieu avec le soin et la connaissance de notre âme, il ne faut plus se soucier des tentations ni prendre la peine d'y résister. Les représentations et les images les plus criminelles qui affectent alors la partie sensitive de l'âme sont tout à fait étrangères à la partie supérieure. L'homme n'est plus comptable à Dieu des actions les plus criminelles, parce que son corps peut devenir l'instrument du démon, sans que l'âme, intimement unie à son Créateur, prenne aucune part à ce qui se passe dans cette maison de chair qu'elle habite. »
Cela se traduisit ainsi dans la secte des Gnostiques Ophites décrite par Épiphane, dans le Panarion, 26.4.1. Ne pas oublier qu'il s'agit d'une description désavantageuse d'un adversaire.

« Ils partagent leurs femmes en commun, et quand quelqu'un arrive, qui pourrait être étranger à leur doctrine , les hommes et les femmes ont un signe par lequel ils savent se faire reconnaître à l'autre (.....)Quand ils ont eux-mêmes été rassurés, ils passent immédiatement à la fête, celle-ci étant prodigue de viandes et de vins, même si elles peuvent être pauvres (.....)

Quand ils se sont bien repus et se sont, si je puis dire. rempli les veines d’un surplus de puissance, ils passent à la débauche. L’homme quitte sa place à côté de sa femme et dit, à celle-ci : 'Lève-toi et célèbre l’union d’amour avec le frère'. Les malheureux se mettent alors à forniquer tous ensemble (.....)

Une fois qu’ils se sont unis, comme si ce crime de prostitution ne leur suffisait pas, ils élèvent vers le ciel leur propre ignominie : l’homme et la femme recueillent dans leur main le sperme de l’homme, s’avancent les yeux au ciel et. leur ignominie dans les mains, l’offrent au Père en disant : 'Nous t’offrons ce don, le corps du Christ'. Puis ils mangent et communient avec leur propre sperme. Ils font exactement de même avec les menstrues de la femme. Ils recueillent le sang de son impureté et y communient de la même manière. Et, disent-ils, c'est le sang du Christ. Car quand on lit dans l'Apocalypse : 'J'ai vu l' arbre de vie, avec ses douze sortes de fruits , rendant son fruit chaque mois'(Apocalypse 22:2), ils l'interprètent comme étant une allusion aux périodes mensuelles des femmes. Pourtant, dans leurs rapports les uns avec les autres, ils interdisent néanmoins la conception. Car le but de leur corruption n'est pas la génération des enfants, mais la simple satisfaction du désir, le diable jouant à son propre jeu avec eux, et ainsi les images provenant de Dieu sont ridiculisées (.....)"

Lorsque l’un d’eux a par erreur laissé sa semence pénétrer trop avant et que la femme tombe enceinte, écoutez les horreurs qu’ils commettent. Ils extirpent l’embryon dès qu’ils peuvent le saisir avec les doigts, prennent cet avorton, le pilent dans une sorte de mortier, y mélangent du miel, du poivre, et différents condiments ainsi que des huiles parfumées pour conjurer le dégoût puis ils se réunissent et chacun communie de ses doigts avec cette pâtée d’avorton en terminant par cette prière : 'Nous n’avons pas permis à l’Archonte de la volupté de se jouer de nous mais nous avons recueilli l’erreur du frère'. Voilà, à leurs yeux la Pâque parfaite. Mais ils pratiquent encore d’autres abominations. Lorsque, dans leurs réunions, ils entrent en extase, ils barbouillent leurs mains avec la honte de leur sperme, l’étendent partout, et les mains ainsi souillées et le corps entièrement nu, ils prient pour obtenir, par cette action, le libre accès auprès de Dieu".

(Épiphane ajoute que les phibionites offraient ainsi leur semence aux trois cent soixante cinq anges, et qu’après être parvenus sept cent trente fois à cette turpitude, ils s’écriaient : "Je suis le Christ")

« (.....) Ils oignent leur corps, nuit et jour, à la fois les femmes et les hommes, d'onguents, de baignade et d'auto-indulgences, et ils boivent. Ils exècrent ceux qui sont rapides , et disent : 'Il ne faut pas être rapide. La rapidité est l'œuvre de l'Archonte par qui ce présent âge du monde a été produit. Il faut prendre de la nourriture, de sorte que l'organisme puisse être solides et en mesure de rendre ses fruits »[11]

Le comportement licencieux des Ophites est à la fois l’expression de la liberté de l’emprisonnement par le démiurge et les archontes, une prise de conscience de cette liberté en se reconnaissant « semence déjà sauvée par nature », et une libération de la semence emprisonnée (au sens littéral du terme), qui est alors offerte, c’est-à-dire rendue à Barbélo et les siens.

De nouveau, de nombreux éléments « tantriques de la main gauche ».

Ce type de comportement licencieux qui dérangeait se trouva également en Inde, au Tibet et en Chine, où les métaphores séminales finissaient également souvent en eau de boudin...

Les gnostiques ont été condamnés rapidement par l’église, et dans leur ensemble. Il n’y avait plus de place pour la Mère Barbélo. C'est le Saint-Esprit qui prendra sa place.

Actes 15:19-20
C'est pourquoi je suis d'avis qu'on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, 20 mais qu'on leur écrive de s'abstenir des souillures des idoles, de l'impudicité, des animaux étouffés et du sang.

Actes 15:28-29
28 Car il a paru bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous imposer d'autre charge que ce qui est nécessaire, 29 savoir, de vous abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés, et de l'impudicité, choses contre lesquelles vous vous trouverez bien de vous tenir en garde. Adieu.


Pour la curiosité, et pour montrer que ce genre de raisonnement s'était maintenu assez longtemps, la figure ci-dessus représente la cosmogonie selon Paracelse (16ème siècle). Le principe actif est appelé astra (logoi spermatikoi). Celui-ci est émis par Dieu et accueilli dans les quatre matrices de la Mère de toutes les choses (Mysterium Magnum) produisant les quatre éléments.  
"Toutes les choses créées dont la nature est périssable ont une origine commune dans laquelle elles ont été déterminées. Elles sont saisies et contenues entre les éthers. Il faut comprendre que toutes les créatures proviennent d’une matière unique et que chacune, en conséquence, n’a pas sa matière spécifique. Cette matière, c’est le Mysterium Magnum. Elle échappe à toute investigation, ne repose sur aucune essence et n’est pas non plus formée d’une image. Elle n’a pas d’attribut propre et de même elle est sans couleur et sans nature élémentaire. Aussi loin que s’étend l’éther, aussi loin s’étend le cercle du Mysterium Magnum. Ce Mysterium Magnum est une mère pour tous les éléments et une grand-mère pour toutes les étoiles, les arbres et les créatures de chair. Et de même que les enfants naissent d’une mère, ainsi, du Mysterium Magnum, sont nées toutes les créatures, les sensibles, les insensibles et toutes celles qui appartiennent au même ordre. Le Mysterium Magnum est une mère unique pour toutes les choses mortelles, lesquelles ont pris leur origine en lui et non ailleurs, dans une unique création, une substance, une matière, une forme, une essence, une nature et une inclination données." Extrait d'Archidoxes de Théophraste.

*** 

[1] Dans la Politique

[2] knowledge to influence and control

[3] Les stoïciens I, Frédérique Lidefonse, Les Belles Lettres, pp. 26-27

[4] « D’après un texte des Placita du Pseudo-Plutarque, selon les stoïciens. Dieu, feu artiste intelligent (noeros), produit le monde, qu’il traverse, en contenant en lui tous les logoi spermatikoi selon lesquels tout se produit selon le destin. Cette dernière assertion signifie simplement que, comme le destin est l’expression de la volonté divine, les logoi spermatikoi divins sont le code qui structure l’univers non seulement dans sa nature, mais aussi dans son développement et son histoire. » Philosophie Antique n° 5 - Stoïcisme : physique, éthique p. 47

[5] Athenagore d’Athène, Tertullien, Gregoire de Nyssa, Augustin d’Hippo, Bonaventure, Albert le grand et Roger Bacon.

[6] Das sethianische System nach Nag Hammadi-Handschriften, Brill 2012

[7] Les trois stèles de Seth: hymne gnostique à la Triade (NH VII,5) publié par Paul Claude

[8] Source

[9] Femme, gnose et manichéisme: de l'espace mythique au territoire du réel, Maddalena Scopell, p. 65

[10] Source

[11] Source

dimanche 13 octobre 2013

Vivre avec son temps


Faisant suite à mon billet précédent, il ne s’agit pas de dénigrer les sciences religieuses du passé, à partir d’un sens de supériorité contemporain. L’acte de re-connaissance qui conduit à l’éveil est foncièrement le même, quelque soit l’époque. La « méthode » conduisant au repos, à « la libération » restera sensiblement identique et efficace. En revanche, ce qu’on en fait ne peut être que personnel, un chemin qui se fait en cheminant.

Le chemin de la pensée éveillée est un chemin de création. La pensée éveillée est une pensée créatrice, pas re-créatrice… Il ne s’agit pas de mettre ses pas dans les pas d’un prédécesseur aussi brillant soit-il ou elle. L’époque change, le monde change, les valeurs changent, les croyances changent, les sciences ont évoluées et évolueront toujours.

La science des astres, qui furent des dieux dans un lointain passé, a perdu sa part « divinatoire » et est devenu l’astronomie. Elle n’en est pas devenue moins passionnante, au contraire ! La médecine, très marquée par l’idée de possession à ses débuts, a évoluée aussi et s’est débarrassée d’une bonne partie de la magie, il en restera toujours un peu… L’alchimie s'est transformée en la chimie, en la génétique... La recherche de la longévité, de l’immortalité et du « soma » existe toujours, mais ne passe plus par l’intermédiaire de dieux, de demi-dieux, de yakṣa. Pour avoir un garçon ou une fille, il existe malheureusement des méthodes plus efficaces que la prière à tel ou tel saint.

Bref, ce qu’un Bouddha, "un vrai", voulait faire « pour le bien de tous les êtres » à l’aide des « sciences religieuses appliquées », est très bien fait par les versions plus évoluées des mêmes sciences. On peut avoir de la nostalgie pour les sciences anciennes et avoir plaisir à les étudier, à admirer la justesse des symboles et du symbolisme, à en apprécier la beauté, mais toujours utiliser ces mêmes sciences, par respect de la tradition, quand il en existe de plus justes et de plus efficaces serait une erreur.

Pour faire le bien des autres, d'autres moyens directs ont été proposés par des bouddhistes du passé, et pas les moindres...


samedi 12 octobre 2013

Les cinq phases du principe animant l'univers et la vie



Les cinq éléments sont appelés les cinq phases en chinois : 五行. Ou en pinyin : wǔxíng. Il s’agit des éléments bois, feu, terre, métal et eau. Dans le taoïsme, ces cinq « éléments » sont en mouvement, d’où la traduction « phases ». C’est par leur mouvement qu’apparaît le monde. Le dynamisme de ce mouvement vient du Tao-en-mouvement, appelé « faîte suprême » (太极, tài jí). « La poutre faîtière (T. phyam) d'une toiture alliée à l'idée d'ultime, évoquant en philosophie chinoise l'idée de la suprême poutre faîtière de la structure de l'univers, la clef de voûte indifférenciée d'où apparaissent le yin et le yang. »

Quand le Tao n’est pas en mouvement, quand il n’y a pas la division yin-yang qui crée la tension - le dynamisme à l’origine des cinq phases ou cinq éléments - il est en repos. Ce Tao indivis (T. phyogs med) est appelé 無極, wú ji en pinyin. Il est alors représenté par un cercle vide, qui contient toutes les choses, potentiellement, dans un équilibre statique. Un repos qui n’est pas de tout repos…

Qu’est ce qui est en repos ou en mouvement ? L’énergie (氣, ), « le principe fondamental formant et animant l'univers et la vie ». Les cinq « éléments » ou phases traduisent alors différents états dynamiques de cette énergie. Il semblerait d’ailleurs que l’équivalent grec de cette énergie soit pneûma (« souffle ») et son équivalent indien prāṇa (T. rlung). Tout ce qui se passe dans le monde, peut donc être réduit au dynamisme des cinq phases de l’énergie, qui anime l’univers et la vie.

L’homme, qui généralement n’aime pas ce qui se passe dans le monde, a toujours cherché à modifier le cours des choses, avec plus ou moins de succès. Il en va de même pour les taoïstes (religieux), qui forts de leur doctrine, ont cherché à connaître le fonctionnement des 5 phases et à les maîtriser en voulant ré-équilibrer ce qu’ils considéraient déséquilibré. Tous les troubles sont dû à un déséquilibre. Il s’est donc développé une science des deux principes et des cinq phases et des experts en cette science. Les rois et les empereurs qui gouvernent les pays et qui sont en permanence confrontés à des équilibres et des troubles de tout genre ont toujours aimé s’entourer de ce genre de spécialistes, tout comme aujourd’hui. Et ce qui se passe à la cour, est rapidement imité par les sujets.

Quand la science était encore imprégnée de religion, et donc de « magie », les sciences pour connaître et maîtriser le fonctionnement des cinq phases, et tout ce qui les régit, se nommaient divination, purification, géomancie, astrologie, science de longévité, etc. Quand les éléments étaient en déséquilibre, il fallait les pacifier, et des rituels à cet effet sont apparus. Au Japon, ces sciences s’appelaient Onmyōryō (陰陽寮)[1] et elles étaient le domaine de fonctionnaires rattachés à la cour jusqu’au onzième siècle. Un texte du siècle, rouleau 19 (“Les biographies de Baekje”) du Zhou Shu 周書 mentionne qu’à l’époque (6-7ème siècle) ces arts divinatoires (calendrier, clepsydre, gardiens du temps…) furent principalement pratiquées par les bouddhistes, non par les taoïstes.[2] Ces sciences firent l’objet d’une profonde réorganisation. Après l’an 700, des moines qui s’occupaient de ces sciences « non-bouddhistes » commencèrent à recevoir l’ordre de rendre leurs vœux et furent désignés fonctionnaires. Des missions furent envoyées en Chine pour former de nouveaux experts laïcs. Simultanément, des lois[3] interdisaient la pratique des « sciences » aux moines. Cela leur donna sans doute trop de pouvoir, à en juger par certaines précisions. Les « arts d’oracle » se prêteraient à des supercheries. On interdisait désormais ( ?) aux moines et aux nonnes « d’étudier et de lire des textes militaires, de commettre le meurtre, le viol, le vol et de prétendre d’être éveillé »... Les religieux qui voulaient pratiquer les arts divinatoires ou la médecine devaient rendre leurs vœux. En revanche, la guérison à l’aide de « mantras » (zhou 咒) ne leur était pas interdite.

Ce petit détour par le Japon, pour montrer, que les moines qui amenèrent le bouddhisme au Japon, y introduisirent également les « sciences » (Onmyōryō), ou du moins, elles resteraient leur domaine pendant un certain temps. Jusqu’à ce que la cour impériale décida que les « sciences » n’étaient pas le domaine d’un religieux bouddhiste, ou qu’elles leur donnèrent trop de pouvoir.

Il semble très plausible que les moines bouddhistes, qui voyageaient partout sur la route de la soie, ne s’occupaient pas seulement de religion, mais aussi de « sciences » religieuses appliquées, c’est-à-dire la science de tous les états des cinq phases du « principe fondamental formant et animant l'univers et la vie ». La nature de, et la mythologie associée à ce « principe fondamental » pouvait varier d’une religion à une autre, mais au niveau de la « science appliquée », toutes les religions étaient plus ou moins d’accord, et apprenaient les uns des autres. Les « sciences appliquées » d’une religion pouvait assez facilement être assimilée par une autre.

Les « sciences appliquées » sont donc loin d’être l’élément le plus spécifique d’une religion : toutes les religions partagent plus ou moins les mêmes. Mais elles seront l’élément le plus puissant et le plus recherché d’une religion. C’est par quoi une religion se rendait utile à une communauté ou à son élite.

Le bouddhisme enseignait principalement la fin de la souffrance, par la simplification de la complexification (prapañca). Par un retour à la source en repos, la quiétude (nirvāṇa). Initialement, en se détournant (renoncement) du monde, par idéologie. Mais pour avoir du pouvoir sur et dans le monde, il faut agir dans ce monde (idéal du bodhisattva). Et pour cela, il fallait bien utiliser les « sciences appliquées ». C’est une contradiction que le bouddhisme universaliste résoudra par l’idée du double bien, le bien de soi et le bien d’autrui. La part « repos » (libération, T. grol) correspond au bien de soi, et la part « dynamique » doit servir au bien d’autrui (préparation T. smin). L’idéal est l’activité spontanée, l’activité tout en restant dans le repos. On voit souvent dans le bouddhisme que c’est tantôt l’une ou l’autre tendance qui prédomine. Mais quand c’est la tendance « dynamique » qui est accentuée, les « sciences appliquées » jouent le beau rôle.

Quand on regarde p.e. le Dzogchen, on voit qu’il commence par la tendance « repos » (bien de soi), que certains (Keith Dowman pour ne pas le nommer) appellent le « Dzogchen radical ». Elle est exposée dans des textes comme le Discours du roi omni-créateur (T. kun byed rgyal po) et d’autres appartenant à la Section de la Pensée (S. sems sde). C’était une tendance qui avait le vent en poupe jusq’au 12ème siècle environ, jusqu’à la montée en puissance de centres monastiques-administratifs qui voyait l’essor du Kālacakra Tantra, de transmissions aurales (rechungpistes), de l’Essence séminale (T. snying thig) etc. Les moines et yogis sortent alors de leurs grottes pour mettre les mains dans le cambouis et prendre le gouvernail. Les sciences contemplatives sont mises en veilleuse et les « sciences appliquées », si utiles aux candidats-cakravartins, reprennent le dessus.

Comment faire pour sortir idéologiquement de la tendance repos (après tout, le plus authentiquement bouddhiste) ? Déjà, avec l’idéal du bodhisattva, les yogatantras, la mahāmudrā et le dzogchen « radical », en gros la non-dualité, on n’était plus dans la dualité saṁsāra-nirvāṇa, où l’objectif était de tourner le dos à un pôle pour en rejoindre un autre. Il suffisait de rester dans le dépassement de cette dualité. Pour le madhyamaka, c’était possible simplement en évitant de s’investir dans aucun des pôles. Mais avec les tantras, qui n’aiment pas beaucoup l’approche négative, « ce dépassement » était quelque chose transcendant les deux pôles. Et les tantras étant ce qu’ils étaient, ce quelque chose était de nature divine, immortelle. Un dieu qui se lève et se couche, tout comme le soleil.

Le dépassement de la dualité de la mahāmudrā et du dzogchen « radical » devient alors un nouveau pôle, une sorte de repos, correspondant au bien de soi. Dans le dzogchen gnostique, ce pôle deviendra l’objectif du cycle de l’Éradication de la rigidité (T. khregs chod). C’est le pôle le plus classiquement bouddhiste, avec son approche négative et son objectif de libération. L’autre pôle sert alors au bien d’autrui, à l’édification des corps formels d’un Bouddha, sans lesquels on ne serait pas un véritable Bouddha, puisque celui-ci se manifeste pour le bien d’autrui. Ce sera l’objectif des pratiques visionnaires du Franchissement du pic (T. thod rgal), qui constituent l’essentiel de l’Essence séminale (T. snying thig). Et afin de pouvoir être un véritable Bouddha-cakravartin oeuvrant efficacement pour le bien des êtres, il faudrait connaître en plus toutes les sciences appliquées (Onmyōryō).

C’est le génie de Longchenpa d’avoir su créer le support doctrinaire de cette nouvelle tendance. Pour cela, il est partie de la théorie du tathāgatagarbha, qui fournit l’élément de continuité (entre ignorance et éveil). Il utilise Saraha[4] qui dit que cet élément unique peut se manifester de deux façons : saṁsāra et nirvāṇa. Il interprétera cela comme un élément unique transcendant et contenant les deux pôles. Et cet élément sans souillures est la gnose autoengendrée (T. rang byung ye shes)[5].
« La gnose du Corps, Parole et Esprit n'est pas apparente [chez les êtres ordinaires], mais il n'est pas absente. Elle se tient dans les canaux subtils (S. nadī) du corps. Dans les canaux elle s'appuie sur les souffles (S. vayu) et sur les constituants (S. dhātu T. khams). Le 'centre du centre' des quatre cakra est la demeure de la gnose. Dans le palais du Cœur. »[6]
« Le Discernement (T. rig pa) est vide par essence, sa nature est d'évoluer à la façon des cinq lumières et son engagement actif (T. thugs rje) s'étend sous forme de rayons. Elle est présente (T. bzhugs) comme la source universelle des [cinq] corps et des [cinq] gnoses. »[7]
La gnose autoengendrée est ici « le principe fondamental formant et animant l'univers et la vie ». Tout comme le Tao elle évolue sous l’aspect de cinq lumières en se déployant comme énergie. Et comme le Tao en mouvement (tài jí), son dynamisme vient de l’équilibre dynamique de deux pôles.

En faisant ainsi, Longchenpa prend une structure fondamentale semblable à celle du taoïsme, où le rôle de l’énergie (qi) est joué par la gnose autoengendrée. Cette énergie est simultanément la matière première ainsi que la cause de l’univers et de la vie, et le support des pratiques de yoga et d’immortalité (taoïste, shivaïste et siddha). Philosophiquement, elle s’apparente à l’élément éveillé/nature de Bouddha et est par là ancrée dans les sūtra. D’ordre divin, elle peut faire l’objet de cultes et être le centre de « sciences appliquées » traditionnellement religieuses. Cela lui permet aussi d’incorporer une cosmogonie, une théogonie et une généalogie afin de rattacher des clans humains à des origines divines et ainsi justifier et sécuriser leur pouvoir séculier. Bref, de fonctionner comme une véritable religion.


***

[1] Ce terme existe uniquement au Japon et est apparu pour la première fois au 7ème siècle. Masuo Shin’ichirō 増尾伸一郎 Chinese Religion and the Formation of Onmyōdō. Mais les sciences associées étaient déjà présentes dès le 6ème siècle. « According to a Nihon shoki legend, the ideologies and techniques that became part of Onmyōdō were transmitted to Japan by the early days of the sixth century. In the sixth month of 513 (Keitai 7), it is said that a scholar of the five “Confucian” classics called Dan Yangi 段楊爾 was dispatched to Japan from Baekje. »

[2] “There is an exceedingly high number of Buddhist monks, nuns, temples, and pagodas, but even so, there are no Daoists.”  Masuo, source citée.

[3] « Monks and nuns are forbidden from divining good fortune or calamity from mysterious phenomena [genzō 玄象], thereby deluding the emperor and the people. Studying and reading military texts, murder, rape, and thievery, and feigning enlightenment is also forbidden. These are offenses to be punished in accordance with the law by secular authorities.
For monks and nuns, it is strictly prohibited to explain fortunes and disasters as well as “mysterious phenomena”—that is, they are forbidden from interpreting omens based on astrological phenomena.

The second article of the Sōniryō references healing in relation to monks and nuns:
Monks and nuns who divine [bokusō 卜相] fortune and misfortune, who follow the lesser path [shōdō 小道], or who utilize bamboo divination [zeijutsu 筮術] to cure illness should return to secular life. These actions go against the Buddhist dharma. However, the curing of diseases with mantras in accordance with the dharma is not prohibited. » Masuo, source citée.

[4] "Le lieu unique est l'être propre de la conscience, le germe du Tout (S. sarva)
Qui peut se propager aussi bien dans l'Errance que dans la Quiétude
Et qui donne les fruits qui sont désirés
Hommage à la conscience qui est semblable au joyau qui exauce les désirs"
Identique au texte du commentaire d'Advayavajra, à part "la" au lieu de "las" DKG n° 41 /sems nyid gcig pu kun gyi sa bon te//gang las srid ngang mya ngan 'das 'phro//'dod pa'i 'bras bu ster bar byed pa yi/ /yid bzhin nor 'dra'i sems la phyag 'tshal lo/

[5] A direct path to the Buddha within, Klaus-Dieter Mathes, p. 107. Grub mtha’ mdzod, 161.6-162.1 : « dbyings dang rang bzhin gyis rnam par dag pa don dam pa’i dben pa rang byung gi ye shes de ni/ dri ma dang bcas pa’i dus na rigs sam khams sam de bzhin gshegs pa’i snying po zhe bya la/ dri ma dang bral ba’i tshe byang chub bam de bzhin gshegs pa zhes bya ba/

[6] bder gshegs snying pos khyab pa, p. 365

[7] bder gshegs snying pos khyab pa, p. 369

samedi 5 octobre 2013

Le code source binaire de l'amour, de la compassion et de toutes les autres qualités



«... la faculté que possèdent les êtres unicellulaires à réagir au milieu ambiant, par un réflexe d'excitabilité-réactivité qui a un sens : celui de la satisfaction. L'amibe absorbe un corps étranger s'il peut lui servir, et se ferme devant celui qui risque de lui nuire. Au fil de l'évolution, cet acte réflexe s'est ralenti, il y a eu un décalage temporel entre l'excitation et la réaction. L'information venue de l'extérieur s'est transformée en images mentales chargées d'émotion, grâce à l'aptitude croissante du vivant à retenir volontairement l'énergie produite par les excitations du monde extérieur. L'imagination est née, faculté de se représenter mentalement le monde extérieur et d'en jouer (le chat rêve qu'il chasse une souris). Ce jeu imaginatif est appelé par Diel la " délibération. » [En Marge, Martine Marie-Céleste Castello]

Ces deux pulsions, manger ou fuir, l’attaque et la fuite, sont les moyens les plus efficaces pour sauvegarder l’unité de l’organisme. En fonction de la pulsion la plus forte, on va de l’avant ou l’on recule, attirance ou aversion. Elles peuvent aussi être de force égale, plus ou moins intense, produisant indifférence ou stupeur, de l’immobilité. Ces pulsions préconscientes disparaissent en cas de satisfaction du besoin fondamental. On pourrait dire qu’elles sont comme les ingrédients principaux de l’instinct de survie de l’individu. La survie de l’individu dépend de sa nutrition et la survie de l’espèce également de sa propagation. La chance de survie des individus vivant en société est plus grande que celle des individus vivant en solitaire. La vie en société semble donc être un prolongement logique (mais où se situerait celle-ci ?) de l’instinct de survie.

La société est comme une extension de l’individu, mais dans laquelle celui-ci perd en importance. Les décisions de survie, prises au niveau individuel, sont augmentées de décisions de survie au niveau du groupe. Pour que le groupe puisse exister en tant que tel, les individus doivent faire des sacrifices par rapport à leurs besoins de survie individuelle. Les décisions relatives à la survie de groupe prennent le dessus par rapport aux décisions relatives à la survie individuelle. Comment s’intègre cette nouvelle donne de l’appartenance, d’un instinct ou d’une notion d’appartenance ? La coexistence de l’individu et du groupe. Comment le groupe peut-il agir comme un seul individu ? C’est quelque part ici que doit se situer l’apparition simultanée de la conscience et du langage. Peuvent-ils exister l’un sans l’autre ? Le langage et la conscience ne seraient-ils pas un phénomène collectif ? La pensée n’a pas lieu (uniquement) dans un cerveau singulier mais dans un réseau symbolique/imaginaire qui a besoin de plusieurs cerveaux pour exister[1]. La conscience et le langage auraient-ils pu apparaître sans cela ? On peut les abstraire de ce phénomène collectif, on peut encore abstraire le langage de la conscience, mais est-ce réaliste ? Et dans quel but ? Ce qu'on arrive à isoler intellectuellement, peut-il exister voire pré-exister de façon isolé ? S'il ne le peut, peut-il être considéré comme une cause première ? Un bouddhiste comme Śantideva (Bodhisattvacaryāvatara, chapitre 8) propose d’aller vers l’avant, dépasser l’individu, au lieu de revenir en arrière.

Le couple attirance-aversion de l’instinct de survie est à l’origine de l’émotivité. Celle-ci servait originellement à agir, et à agir rapidement, mais elle s'est complexifiée avec l’évolution de l’être humain.
« Les sentiments multiples de l’homme ne cherchent plus occasion de décharge ; ils se trouvent liés, par représentation imaginative, à des objets précis et à des situations déterminées. »[2]
L’amour est un développement de l'attirance, la haine de l’aversion. L’empathie et la compassion sont peut-être un développement de l'instinct de groupe… Mais ces sentiments sont des formes évoluées des instincts. Selon Freud, la « réalité » se passe au niveau des instincts. Si le bonheur est la satisfaction des instincts,[3] le bonheur d’un individu membre d’un groupe passe par la satisfaction de ses instincts, y compris de celle de l’instinct de groupe. Devant l’impossibilité de toujours satisfaire les instincts, une des réponses de la sagesse orientale fut, selon Freud, la volonté de tuer les instincts, sinon de les maîtriser. Aurait-il approuvé l’idéal du bodhisattva, qui sublime l’instinct de groupe ? Très probablement non.
« Mais on peut aller plus loin et s’aviser de transformer ce monde, d’en édifier à sa place un autre dont les aspects les plus pénibles seront effacés et remplacés par d’autres conformes à nos propres désirs. L’être qui, en proie à une révolte désespérée, s’engage dans cette voie pour atteindre le bonheur, n’aboutira normalement à rien ; la réalité sera plus forte que lui. Il deviendra un fou extravagant dont personne, la plupart du temps, n’aidera à réaliser le délire. » « Or les religions de l’humanité doivent être considérées comme des délires collectifs de cet ordre. »[4]
Si les émotions positives (amour, empathie, compassion) [≈software] sont construites à partir des instincts binaires [≈firmware], est-il réaliste de vouloir éliminer ces instincts tout en préservant les émotions positives ? L’amour, l’empathie et la compassion sont-elles possibles sans ces instincts primitifs (et constitutifs) ? Est-il alors logique que l’idéal du bodhisattva, tout comme l’idéal du renonçant, prône l’éradication totale des kleśa/instincts ? C’est la théorie de la vacuité qui apportera la réponse. Il n’en reste pas moins, que l’éradication des kleśa reste très officiellement inscrite dans le cursus du bodhisattva. Les tantras s'y prendront différemment.

L'instinct de survie narcissique primitif revisité par Facebook :


***
Photo : Amibe prenant un bain

Le cerveau social (en anglais)

[1] Tom Pepper

[2] Paul Diel, Culpabilité et lucidité, p. 122

[3] Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, p. 23

[4] Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, p. 27

vendredi 4 octobre 2013

Pratiques païennes ou la pratique païenne ?



Le paganisme est défini comme l’ensemble des religions polythéistes de l'Antiquité. Une définition chrétienne pour définir les anciennes religions avant l’avènement du christianisme. Utilisé plus tard pour désigner tous les non-chrétiens.
« Païen vient du latin paganus “paysan”, l’habitant du pagus “hameau”, devenu “pays” (terroir) ; mais cette racine signifie aussi “borne fichée en terre”, du verbe latin pangere “ficher, enfoncer”, qui est donc un pal, un menhir, un gnomon (cf. art. Astrologie*), un Hermès. Le pagus est de ce fait le territoire sacré du clan, limité par ces bornes rituelles. »[1] 
Dans le contexte tibétain, on parle quelquefois (en anglais) de « village religion »[2] pour désigner le chamanisme. C’est d’ailleurs la même chose en Inde, où certaines divinités locales sont appelées des dieux, ou plus souvent, des déesses de village. Le village (L. pagus) étant également ici le territoire sacré du clan (S. kula). Sous le règne de l’empereur Lang Darma et après, les monastères perdaient leurs bienfaiteurs et l’on empêcha les moines de s’impliquer politiquement. Le Dharma n’était plus contrôlé et fleurissait librement…dans les hameaux (pagus).

Extrait d'un article de Pierre Arènes publié dans la Revue d’Études Tibétaines, octobre 2003 n° 4[3]
« Si l’on considère, en outre, que, durant cette période, étaient apparus en même temps que des ouvrages authentiques, de nombreux textes apocryphes[4] ainsi que maints faux pandits[5] et “tantristes et précepteurs (religieux) de village” (grong na gnas pa’i mkhan po sngags pa rnams)[6] ne s’autorisant, tels certains psychanalystes modernes, que d’eux-mêmes et faisant, sans vergogne, commerce de leur activité[7], il devient extrêmement difficile d’écarter le problème posé par l’ignorance des textes et commentaires ou par leur interprétation grossièrement ou subtilement fautive, en un mot, il devient impossible de mettre en doute l’utilité, voire la nécessité de l’herméneutique. »
Il existe un manuscrit de Dunhuang (Pelliot tibétain 840), présenté par Sam van Schaik sur son blog, qui est un poème nostalgique sur le bon vieux temps sous l’empereur Trisong Detsen et qui compare celui-ci à l’époque de son auteur. Les maîtres vajra et leurs assistants connaissaient alors leur rôle et se limitèrent à celui-ci. Mais depuis, le Dharma a pris son essor et s’est trop (T. ha cang) répandu. Actuellement (10ème s.),
« Sans aucune connaissance de la conduité éthique ou du vinaya
Un assistant vajra s’achète contre un âne
Sans avoir le niveau d’initiation d’un assistant
Un maître vajra s’achète contre un bœuf
Sans même avoir reçu l’initiation du guide
Un régent vajra s’achète contre un antilope. »[8]
Le poème finit ainsi :
« Les maîtres qui font l’erreur
De ne pas évaluer les niveaux de méditation
Ne connaissent rien au sens transcendant.
Mille instructeurs sur cent élèves
Et personne qui apprend le Dharma spirituel
Chaque village compte dix maîtres
Tandis que le nombre d’assistants vajra ne se compte même plus
Chacun pense « J’ai le niveau de réalisation de la divinité »
Finalement, comme ils sont si nombreux
Comment le corps vajra ne serait-il pas détruit ? »[9]
On n’y trouve cependant pas de référence aux désordres du coït rituel et du meurtre rituel condamnés par le roi du Tibet occidental Lha Lama Yeshé Ö, qui faisait allusion dans son édict (bka’ shog, env. 980) aux « maîtres de villages » (T. grong na gnas pa’i mkhan po sngags pa rnams). Cette situation est peut-être responsable pour un glissement sémantique (post-édit) du terme « grong chos », traité ci-dessus.

On rencontre le terme « religion de hameau » ou « pratique de village » (T. grong gi chos) à plusieurs reprises[10] dans les textes canoniques, notamment dans les textes du culte d’Hevajra. Mais à certains endroits l’utilisation de « pratiques païennes » est déconseillée ou interdite, et à d’autres elle est recommandée.

Ainsi, nous lisons dans un texte du cycle du Hevajra Tantra (probablement de Gayadhara)
« Le Bienheureux dit : « Il ne faut pas s’abstenir de la nourriture et des boissons que l’on trouve, ni faire vœu de voyage ou de séjour. Il ne faut pas faire des ablutions ou pratiquer la pureté. Il faut s’abstenir complètement de(s) pratique(s) païenne(s), ne pas réciter des mantras de sagesse, ni pratiquer la méditation. Il ne faut pas renoncer au sommeil et ne pas fermer les portes sensorielles. »[11] 
En revanche, dans le Guhyasamāja (1847), un yogi qui pratique la quadruple réintégration ne doit pas s’abstenir de toutes les pratiques païennes. Le Mañjuśrīnāmasamgīti (2098) dit de ne pas abandonner le(s) pratique(s) païenne(s). Le Kāraṇi-prajñāpti (4087) et un texte sur le vipaśyanā (T. lhag mthong) (4366) les interdisent.

Ives Waldo dans le dictionnaire THDL traduit « grong chos » simplement par « to have sex ». Et en effet, un texte de médecine (4312.1, probablement tardif et post-édit) explique que « pratique païenne » est un synonyme du "coït de l’homme et de la femme". Un texte classé dans la section Vinaya (4123), assez tardif peut-être vu la référence canonique, parle de « pratique païenne » (T. grong chos) dans le sens du coït,[12] pratiqué sans doute par un bhikkhu avec des vœux tantriques (S. vrata). Il n’est donc pas certain de quoi il est question, quand on parle de « pratique(s) païenne(s) ». Sans doute, faudrait-il parler de pratiques païennes quand on parle de pratiques religieuses ancestrales en général, et de « la pratique païenne », pour désigner une pratique, d’origine païenne ? particulière, qui utilise le coït et qui par là devrait être interdite aux moines.

Hormis ce détail, il semblerait donc bien que les « religions de village », les religions ancestrales, se rapportent au bouddhisme, comme le paganisme se rapporte au christianisme. Quasiment partout où le bouddhisme s’est implanté, il a, intentionnellement ou non, intégré des pratiques ancestrales locales. En Inde, il a intégré des pratiques du culte des Yakṣa, directement ou par le biais du Shivaïsme. Au Japon, il a intégré le culte des Kami (Shinbutsu-shūgō). En Chine, il trouva un rival en le taoïsme religieux. Au Nepal, le bouddhisme (Newar) a incorporé de nombreux éléments non-bouddhistes. Le bouddhisme au Tibet a dû « dompter » les divinités locales pour pouvoir s’y implanter. En dehors de cela, il a importé des « pratiques païennes » transformées en ou intégrées dans des pratiques bouddhistes de l’Inde, du Népal et de la Chine. Au point, où il devient difficile de faire la part entre « bouddhisme » et « pratiques ancestrales ». Mais cela n’est-il pas vrai pour toutes les religions ?


***


[1] Source : Racines et traditions en Pays d’Europe

[2] P.e. Conventional Buddhism And Village Religion, de A. Balikci, Brill 2008

[3] Pierre Arènes, De l'utilité de l'herméneutique des Tantra bouddhiques à propos d'un exposé de l'appareil des "Sept Ornements" par un doxologue érudit dge lugs pa dBal mang dKon mchog rgyal mtshan (1764-1863)

[4] Note 227 « On trouve, en dehors du bka ’shog (1092) de Pho Brang Zhi ba 'od, de nombreuses
listes de textes dénoncés comme apocryphes ou hétérodoxes dans le recueil de “réfutations” déjà cité, le sNgags log sun 'byin skor. R. Davidson (2002, p. 211) attire l’attention sur le fait que, les apocryphes étaient non seulement rnying ma mais aussi gsar ma (cit. de Chag lo tsâ ba, sNgags log sun 'byin, pp. 14-17), mieux encore, ils étaient parfois fabriqués par des Indiens mêmes comme le rapporte Rongzom Chos kyi bzang po (v. R. Davidson, 2002, pp. 211-212) ; v. aussi D. Germano, “The Seven descents and the early history of rnying ma transmissions” dans The Many Canons of Tibetan Buddhism, 2002, pp. 245-248 : les récits les plus anciens concernant Vairocana auraient été largement fabriqués (largely fabricated) de même que nombre de lignées de transmission ’’arrangées”; v. aussi (ibid. pp. 253-255) ce qui concerne Gnubs Sangs rgyas Ye shes et son association à Padmasambhava, l’introduction de l'Anuyoga, etc. »

[5] Note 228 « 228 R. Davidson. 2002, p. 212 ; D. Martin cite à ce propos Rog Bande Shes rab 'od (1166-1244) et qq. autres (v. D. Martin, 2002, p. 116) ; de toutes manières, le fait que nombre de soi-disant pandits de l’Inde venaient écumer le Tibet à la recherche d’or semble avoir été proverbial (v. J. Bacot : La Vie de Marpa le Traducteur, (1937, nouveau tirage, 1976), p. 29. »

[6] Note 229 « 229 S.G Karmay, 1988, p. 14. »

[7] Note 230 « ;'° S. G Karmay, ‘'King Tsa Dza and Vajrayana”, dans Tantric and Taoist studies in Honour of R. A. Stein, 1979, pp. 90 et 92. »

[8] Without even knowing about ethical conduct or the vinaya rules,
A vajra assistant can be bought with a donkey.
Without even having the empowerments of an assistant,
A guiding master can be bought with an ox.
Without even having the empowerments of a guide,
A vajra regent can be bought with a horse.
Without even having the empowerments of a regent,
A vajra king can be bought with an antelope.

[9] Masters who are lost in the errors
Of not judging the levels of meditative experience
Know nothing of the transworldly meaning.
For every hundred students there are a thousand teachers,
And nobody listens to the divine dharma.
For every village there are ten masters,
And the number of vajra assistants is uncountable.
Everyone thinks “I am accomplished as the deity.”
In the end, since there are so many of this type,
Won’t the vajra body be destroyed?

[10] 1180, 1238, 1793.2, 1847 (Guhyasamāja) « yang na yan lag bzhi'i rnal 'byor rdzogs pa dang ldan pas grong gi chos mtha' dag ma spangs pa ste/ yan lag ma nyams par bzlas zhes bya'o/ », 1881 (Guhyasamāja) « rgyu mthun pa 'bring po la sogs pas grong gi chos bya'o », 2098 (Mañjuśrīnāmasamgīti) « gzhan yang bza' btung thob pa dang*/ bgrod dang bgrod min spang par bya/ khrus dang gtzang sbra mi bya ste// grong gi chos ni spang mi bya// blo ldan snags ni bzla mi bya// bsam gtan dmigs par mi bya ste// gnyid ni spang bar mi bya'o// dbang po dgag par mi bya ste// sha rnams thams cad bza' ba'o// rigs lnga la ni mnyam par spyod// texte composé, traduit et édité par ,slob dpon na bha bas mdzad pa rdzogs so,, ,,lo tz'a ba khu ba b'irya dang, dge slong gzhon nu tsul khrims kyis bsgyur cing gtan la phab pa lags so, 2625, 3067, 4087 (Kāraṇi-prajñāpti) « bdag nyid kyang tsangs par spyad par gyur cing thag bsrings te spyod pa dang*/ dag cing gtzang la dri nga ba med pa dang*/ 'khrig pa spangs shing*/grong gi chos dang bral ba/ gzhan dag kyang tsangs par spyod pa yang dag par 'dzin du bcug pas na/ las de dang mthun par yum gyi sems kyang de ltar gnas so// », 4312.1 (Texte de médecine) « grong gi chos ni 'khrig pa'i chos te, ming gi rnam grangs gzhan yang skyes pa dang, bud med kyi kun tu sbyor ba zhes bya ba yin no, ,de dag las spang bar bya ba 'di dag yod de/ », 4366 (texte de vipassana) « grong gi chos spangs par gyur cig », 4421.2 (abhidharma) « gang gis grong gi chos spyod pa las 'dod chags skye'o/ »

[11] “bcom ldan ’das kyis bka’ stsal pa/ bza’ btung ji ltar rnyed pa dang/ bgrod dang bgrod min mi spang zhing/ khrus dang gtsang sbra mi bya ste// grong gi chos ni rab tu spang*/ blo ldan sngags nyid mi zla zhing/ bsam gtan nyid ni dmigs mi bya/ gnyid ni spang par mi bya ste/ dbang po rnams ni mi dgag go” 1190 Rab tu gsal ba'i kha sbyor gyi rgya cher 'grel pa zhes bya ba (Suviśadasaṃpuṭaṭīkā). Un texte attribué dans le colophon au vieux scribe (Kāyastha bgres po). Il pourrait s’agir de Gayadhara (Kāyasthavṛddha). Traduction par Glan Dar ma blo gros.

[12] brtul zhugs can gyis grong chos kyi, ,bde bsten de yang phas pham gsungs

Texte Wylie de Tibétain Pelliot 840 édité par Sam van Schaik

/yul mtho sa gtshang bod kyi yul/
/gangs ri mtho gtshang kun kyi gnya’//lha gnyan yul dbyings dkyil ‘di na/
/lha’i rigs la byang cub sems dpa’i rgyu/
/lha sras khri srong lde btsan gyis/
/dam chos slobs dpon rgya gar yul nas spyan drangs te/
/mun nag dkyil du sgron bteg bzhin/
/rgyal khams phyogs kyang spyod par gnang/
/byang cub mchog gi lam la bkod/
/lha sras lha’i drin re che/
/bka’ lung gzhung dang ‘thun pa’i tshe/
/phyi nang gnyis kyi slobs dpon dang/
/las kyi rdo rje mkhas dang gsum/
/ma ‘dres spyod lam ‘di lta bu/
/mkhas btsun spyod mkhas ‘khrug pa myed/
/bod ‘bangs kun kyang bde zhing skyid/

/lha sras dar ma man chad dang/
/’od sru[ng]s dbon sras man chad du/
/spyi na dam chos dar cing rgyas/
/ha cang dar cing rgyas ces pas/
/myir skyes kun kyang ‘grub par bzhed/
/gsum khrims ‘dul khrims myi shes par/
/las kyi rdo rje bong bus nyo/
/las kyi dbang dang myi ldan bar/
/’dren pa’i slobs dpon glang gis nyo/
/’dren pa’i dbang dang myi ldan bar/
/rdo rje rgyal ‘tshab rta ‘is nyo/
/rgyal ‘tshab dbang dang myi ldan bar/
/rdo rje rgyal po btson gyis nyo/

/drod dang tshod dang ma sbyar ba’i/
/nor kar bor ba’i slobs dpon gyis/
/’jig rten ‘das pa’i don myi rig/
/slob ma brgya la slobs dpon stong/
/lha chos nyan pa’i myi ma chis/
/grong tsan gcig la slobs dpon bcu/
/las kyi rdo rje gra[ng]s kyang myed/
/kun kyang lha ru ‘grub snyam ste/
/mjug du sde tsan mang po yis/
/rdo rje phung po bzhig ga re/

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