mercredi 5 février 2014

Des racines géniques et gênantes



Le Point publia le 24 janvier 2013 un article avec le titre « Inde: les hommes ont fui le village où une femme a été violée sur ordre des anciens ». On y apprend qu’une jeune femme de 20 avait été victime d’un viol collectif. Il ne s’agit cependant pas d’un crime sexuel ordinaire, mais d’un « crime d’honneur », car le viol collectif avait été commandé comme une punition par le conseil des anciens (khap panchayat) du district du village de Subalpur, village de l'est de l'Inde (à 180 km de Calcutta).

La victime avait travaillé quelque temps à Delhi comme une bonne, mais était retournée au village car sa famille lui manquait. Elle avait très bien gagné sa vie à Delhi par rapport aux autres villageois et s’habillait de façon moderne, en jeans, ce qui était mal vu au village. Elle fréquentait un maçon musulman marié, et père de deux enfants. Lorsque les deux furent découverts dans la maison du maçon le 20 janvier, le chef du conseil des anciens ordonnait le viol collectif de la jeune femme et une amende de 25.000 roupies ($400) chacune aux familles du maçon et de la jeune fille. La femme du maçon avait vendu des bijoux en or pour payer l’amende et libérer son mari. Pour les détails de cette affaire c’est par ici. Ce qui est frappant, hormis les faits sordides, est que le viol collectif peut être prononcé comme une « mesure de justice ». Il ne s’agit pas d’un fait isolé. Voici un article (en anglais) sur la justice parallèle des Khap panchayat en Inde, qui n’a rien à envier aux Talibans.

Le village de Subalpur est habité par le peuple Santhal, parlant le Santali, une langue faisant partie de la famille des langues Munda, à laquelle appartient aussi la langue Savara. Le peuple Santhal pratique un culte de type animiste, où Marang buru ou Bonga est la divinité suprême. Les Bonga sont des esprits chargés de divers aspects de la vie, et servent d’intermédiaire pour détourner les influences mauvaises en échange de prières et d’offrandes. Les lieux de culte se situent souvent autour de groupes d’arbres à la limité du village.

La justice de ce type de conseil des anciens est en opposition totale avec la justice nationale et les droits de l’homme et de la femme. Comment se fait-il qu’elle peut prendre le dessus ? Parce qu’elle est plus ancienne, et qu’elle a des racines plus profondes, beaucoup plus profondes ? De quoi le conseil des anciens et son chef tiennent-ils leur pouvoir ? Ces racines seraient-elles religieuses ? C’est-à-dire claniques, territoriales ? Et le véritable territoire du clan ce sont les femmes, les femelles si on fait remonter les racines encore plus loin...

Qu’est-ce qui peut « justifier » le viol d’une femme dans une logique clanique ? J’essaierai de me faire l’avocat du diable. Une femme est la propriété du clan. Elle fait partie de son territoire, qui est défendu par ses dieux, qui se tiennent à la périphérie du territoire. Ces dieux imposent leurs propres lois qui visent la pérennité du clan. Pour montrer qu’ils souscrivent à ces lois, les membres du clan versent de l’huile ou du lait sur les représentations aniconiques ou anthropomorphiques. Les lois claniques concernent la pureté et la préservation du clan et l’harmonie à l’intérieur de celui-ci. Si un mâle de l’extérieur et non approuvé par le clan, un intrus, entretient une relation avec une femme de clan, la pureté du clan (kula) est menacée. Un gène extraterritorial pourrait causer une naissance extraterritoriale, donc areligieuse (adharma). Afin d’effacer cela, du moins dans l’esprit des membres du clan, le territoire (c’est-à-dire la femme) doit être purifié par le gène clanique. Cela ne peut pas être fait par un seul individu mâle du groupe, qui pourrait alors être associé avec la femme ou avec l’enfant auquel elle pourra donner naissance, mais par tous les mâles ou par un groupe représentatif de tous les mâles.

C’est ce genre de logique clanique ou génique qui doit être à l’œuvre. Les religions ont beau évoluer, elles dérivent leur pouvoir réel de racines très profondes, comme Confucius nous l’a rappelé. Selon lui, même si certains rituels peuvent déranger, ils doivent être préservés. Mais tant que ces liens anciens sont rituellement et mythologiquement maintenus, les religions, même universalistes et éclairées, ne pourront pas se défaire des racines claniques et territoriales qui imposent leurs propres lois et logiques.

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