mercredi 5 mars 2014

Belle dans la triple cité


Gaja-Lakṣmīmonnaie du roi indo-scythe Azès (Azilises) 
de Gandhara datant du 1er siècle

A en croire les sources tribales chenchu, Śiva serait venu pour lutter, puis marier la déesse locale, Pārvatī, et pour devenir ainsi Chenchu Mallaya, le lutteur, chef de la tribu des chasseurs Chenchu. Le nom Pārvatī veut dire « Celle de la montagne » (le plus souvent le mont Kailash), qui est devenue la femme de Śiva. Un des aspects de Pārvatī[1] serait la déesse Lalitā Tripurāsundarī, qui est reconnue comme étant l’aspect principal de Śrī Lakṣmī, qui selon Ajit Kumar correspondrait à la Gaja-Lakṣmī bouddhiste.

Les différents sens associés au nom Lakṣmī sont « beauté, éclat, splendeur | prospérité, succès; richesse, fortune; dignité royale ». Toute femme belle, riche, de haut rang semble qualifiée pour s’appeler Lakṣmī. A partir de l’époque śakta, Pārvatī est généralement considérée comme l’épouse de Śiva et Lakṣmī de Viṣṇu. Il semblerait que la première représentation iconique de Lakṣmī soit sur une pièce de monnaie de l’époque Gupta (< 460). Il existe une pièce de monnaie du roi indo-scythe Azès (Azilises) de Gandhara datant du 1er siècle, où l’on voit représentée la Gaja-Lakṣmī bouddhiste (voir ci-dessus).

Lakṣmī serait-elle originellement bouddhiste-helléniste ? Notons que sur les représentations hindoues contemporaines, Lakṣmī est quelquefois représentée en compagnie d’un éléphant, un hasard ? Retournons à Lalitā Tripurasundarī, apparu dans le sillage du śaktisme non-dualiste. Les śakti étaient en quelque sorte les déesses-mère d’antan, apprivoisées et devenues les épouses (et l’attribut de la puissance) des dieux majeurs. Autrement dit, des cultes païens intégrés dans les religions officielles de la cour. Le nom Tripurā-sundarī  signifie « Belle dans la triple cité ». Le nom indique que Śiva est déjà passé par là. Śiva est connu comme le destructeur de la triple cité, celui qui en avait délogé tous les démons et asuras. La triple cité représente le triple monde ou les trois niveaux : ciel, terre et espace intermédiaire. Śiva, la conscience pure, est celui qui perce les trois mondes, c’est-à-dire celui qui les décloisonne « en incendiant le monde à l'aide du feu émané de l'œil central de son front ». Ce feu céleste (tejas) qui perce les trois mondes forme une colonne de feu (de conscience pure, jyotirliṅga). La « triple cité » décloisonnée et traversée par le feu céleste est belle, divine et dotée de toutes les qualités. La déesse est en fait la véritable cité (la Nature) unifiée. Par ailleurs, ce que représente la triple cité, l'arbre de vie semble le représenter également. Il est aussi à trois niveaux, et peut héberger des squatteurs qui doivent en être délogés.

Lalitā Tripurāsundarī est donc post-śaktiste. Cet aspect figure notamment dans le Mystère de la déesse Tripurā (Tripurā-rahasya), composé entre le 10ème (selon Michel Hulin) ou 11ème (selon Antonio Rigopoulos) et le 17ème siècle. Il se présente non pas comme un dialogue entre Śiva et sa śakti, mais entre Dattatreya et son disciple Paraśurāma, dont l’āśrama se situe sur le Mont Mal(l)aya (?) dans "le sud de l’Inde". Ce texte et son message serait originaire du sud de l’Inde, où le culte Śrī-vidyā śakta était apparu, selon Rigopoulos[2], dès le 7ème siècle, bien que les premières écritures datent du 9ème siècle. Rigopoulos cite Brooks[3], selon qui, les gens du sud se seraient distanciés entre le 9ème et le 12ème siècle du kaulisme cachemirien, pour développer le Śrīvidyā. Paraśurāma vient chercher la paix auprès de Dattatreya.
« Engagé sur le chemin de l'absence de crainte, il regardait avec ironie tourner la machine du monde. [Le sage Saṃvarta] me fit l'effet d'un éléphant se baignant tranquillement dans un étang d'eau fraîche au milieu d'une forêt en flammes. »[4]
Le chapitre de la sagesse (jñāna-khaṇḍa) du Mystère de la déesse Tripurā donne une description de cette folle « machine du monde », dont les quêtes religieuses font d'ailleurs partie.
« En vérité, le monde entier est fou. Aucun homme n'a la moindre connaissance de lui-même et cependant chacun agit « pour soi ». Certains lisent et relisent les Traités, ainsi que les Vedas et leurs annexes. Certains acquièrent des richesses ou gouvernent des royaumes. Certains combattent leurs ennemis et d'autres se vautrent dans les plaisirs. Chacun agit ainsi dans ce qu'il croit être son propre intérêt, mais tous ignorent ce qu'ils sont au fond d'eux-mêmes. »
Le Mystère en sa totalité comprend aussi des instructions sur les rituels, les mantras et les yantras de Śrī-cakra, mais le chapitre sur la sagesse (jñāna-khaṇḍa) contient une histoire particulièrement intéressante (la troisième) pour quelqu’un qui s’intéresse aux mahāsiddhas bouddhistes et à la voie du Connaturel (sahaja). On y trouve mis en scène le roi Janaka de Videha[5] (connu du Râmâyana) et le brillant fils de brahmane Aṣṭāvakra, qui battit le fils du dieu Varuṇa en débat. Mais une femme-ascète portant « une robe de couleur ocre » lui pose une question à laquelle il ne sut répondre et il devint son disciple par la suite.

Femme ascète : « Ce domaine dont la connaissance fait s'évanouir tous les doutes et procure une absolue immortalité, ce domaine au-delà, duquel il n'y a plus rien à connaître ou à désirer, cet Inconnaissable, si tu le connais, hâte-toi de me dire ce qu'il est ! »

Aṣṭāvakra : « Ce fondement de tous les mondes n'a ni commencement ni milieu ni fin. Il n'est délimité ni par l'espace ni par le temps car il a pour essence la conscience pure et indivise. C'est grâce à lui que l'univers tout entier est manifesté comme une cité reflétée dans un miroir. Voilà ce qu'est le domaine suprême ! En le connaissant, on accède à la condition d'immortel. De même que celui qui a reconnu le miroir (comme tel) ne se laisse plus abuser par la multitude infinie des reflets, de même, lorsqu'on a connu cela, on est délivré du doute et de toute espèce de désir. En même temps cela est, à proprement parler, inconnaissable, de par l'absence de facteurs tels que le sujet connaissant, etc. »

« La femme-ascète répondit : « Tu as bien parlé, ô fils d'ascète, et ce que tu as dit sera approuvé par tous. Mais tu as dit d'une part : « à cause de l'absence d'un sujet connaissant (le domaine suprême) est inconnaissable », et d'autre part : « c'est en le connaissant qu'on parvient à l'immortalité ». Comment concilier ces deux affirmations ? S'il est inconnaissable, tu dois dire : « je ne le connais pas » ou : « il n'existe pas ». Si, par contre, il existe et que tu le connais, tu ne dois pas le déclarer inconnaissable. En fait, brahmane, tu ne le connais que par le témoignage des Écritures, non par toi-même, et c'est pourquoi ton savoir n'a rien d'évident (aparokṣa). Tu perçois directement la totalité des reflets mais tu ne perçois pas directement le miroir. Comment peux-tu raconter tout cela devant le roi Janaka sans te sentir l'objet du mépris général ? »

On a l’impression qu’Aṣṭāvakra défend un point de vue proche du bouddhisme et que la femme-ascète le reprend justement sur l'absence d'un sujet connaissant. Aṣṭāvakra devient donc son disciple, afin de connaître ce que seul le roi Janaka et la femme-ascète connaîtraient.

Femme ascète : « Sans le secours d'un maître et sans la Grâce de la divinité, même l'intelligence la plus déliée ne sera pas en mesure de la connaître par le moyen du seul raisonnement. » « Il est nécessaire de se tourner vers l'intérieur de soi-même. Ainsi une lampe éclaire-t-elle tous les objets à l'entour. Mais elle n'a pas elle-même besoin d'être éclairée par une autre lampe car elle s'éclaire elle-même. Et il en va de même pour le soleil et tous les objets qui possèdent le pouvoir d'éclairer. Serait-il sensé de prétendre à propos des lampes, etc. : « elles n'existent pas ; elles n'ont pas le pouvoir d'éclairer » ? « Sans doute, les objets du genre lampe, etc. restent-ils cependant éclairables (de l'extérieur), alors que le principe de la pensée (S. cittattva T. sems nyid) ne l'est absolument pas. Doit-on le soupçonner pour autant de « paraître inconnaissable » ? Réfléchis à tout cela en tournant ton esprit vers l'intérieur. La suprême énergie de la conscience est la Déesse Tripurā et le fondement de l'univers. »

Femme ascète : « Aussi longtemps que le mouvement de l'intelligence vers le dehors n'a pas été suspendu, il n'y a pas de regard intérieur possible. Aussi longtemps qu'il n'y a pas de regard intérieur, on n'accède pas à cette (pure conscience). Le regard intérieur est dépourvu de toute tension : comment pourrait-il appartenir à un intellect tendu dans l'effort ? C'est pourquoi tu dois t'approcher de ta propre essence en abandonnant toute espèce de tension. Alors, pendant un instant, tu rejoindras ta propre essence et tu t'y maintiendras sans pensée. Puis tu te souviendras (de la question précédente) et tu comprendras en quel sens la conscience est à la fois inconnaissable et parfaitement connue. Telle est la vérité. »

La femme-ascète disparaît en recommandant à Aṣṭāvakra de se faire éclairer par le roi Janaka.

Les hagiographies au Tibet servent souvent à combler des lacunes et à relier des éléments qui ne l’étaient pas, ou pas de la façon racontée par les hagiographies. On a l’impression que le procédé utilisé ici est similaire. Je crois pouvoir déceler les parallèles suivants. Le culte de la déesse Tripurā est apparu « dans le sud », peut-être près du mont Mal(l)aya. Il se distancie du kaulisme cachemirien et sans doute du nāthisme plus misogyne. Il semble donner à la Déesse une place plus centrale (au dépens de Śiva/Heruka remis à l’ombre) et revalorise la femme(-ascète), dont la connaissance est supérieure à celle du roi et du brillant Aṣṭāvakra. La femme-ascète et le roi sont proches. Peut-être même sont-ils parents comme le roi Indrabḥuti d’Oḍḍiyāna et sa sœur Lakṣmīnkara ? C’est Lakṣmīnkara qui initiera son frère à l’accomplissement du Connaturel (Sahajasiddhi), qui se distancie également des pratiques formelles. Chez eux, « la suprême énergie de la conscience » et « le fondement de l'univers » n'est pas la Déesse Tripurā, mais Vajravārāhī, lequel culte requiert aussi « le secours d'un maître » et « la Grâce de la divinité ». Pour le reste, le message et la méthode de la femme-ascète ressemblent comme deux gouttes d’eau à une Confrontation (T. ngo sprod) au Sahaja et à la Mahāmudrā de Maitrīpa. Le sujet connaissant n’est qu’un détail. Honni soit qui mal y pense.

***

[1] Le Tripurasundarī est poème dédié à Pārvaṭī, attribué à Śankarācārya.

[2] Dattatreya, The immortal Guru, Yogin and Avatāra, Antonio Rigopoulos p. 171

[3] Auspicious Wisdom, p. 48

[4] La Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, Michel Hulin

[5] Mithila était la capitale de Videha. Maitrīpa y vivait vers la fin de sa vie.

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