dimanche 16 mars 2014

Capricorne, poisson, crocodile et makara


Tête de Makara, Chine, dynastie Qi du Nord (VIe siècle)

« Le makara (en sanskrit : मकर) est un animal aquatique du bestiaire mythologique de l'Inde. Il s'agit d'une créature ayant à la fois une petite trompe l'apparentant à l'éléphant de mer, la denture du crocodile et une queue de poisson. » Dans de nombreux pays de l’Asie du Sud-Est, le makara correspond au signe zodiaque du capricorne, moitié makara (crocodile, T. chu srin), moitié « capricorne » (S. mṛga[1]), et dont la planète est Vénus.

Dans toutes les sphères anciennes, le capricorne était un demi poisson, annonçant le débordement du Nil, selon Charles François Dupuis. Ce dernier rappelle aussi que le capricorne fut « l’emblème solsticial » et explique que le nom makara viendrait du grec pour désigner l’oxyrinque (oxyrhynchus), le poisson-éléphant, que les romains appelèrent gladiolus et les grecs macaira ou épée. C’est l’oxyrinque qui avala le sexe d’Osiris, quand son corps fut découpé en 14 morceaux par Typhon/Seth. Pour reconstituer le corps d’Osiris, Isis devait faire appel à la magie pour remplacer le Phallus. L’oxyrinque est représenté quelquefois avec des cornes et un disque solaire, ce qui semble suggérer qu’il transporta le dieu-soleil, tout comme Hathor le transporta entre ses cornes sur la barque qui le conduisit à travers le monde souterrain vers l’orient.

On peut se demander si la barque de la bague minoenne pourrait être une combinaison de l’oxyrinque/« capricorne » porteur du disque solaire et de la barque de Hathor, portant le dieu-soleil entre ses cornes. Comme le dit Dupuis, dans l’astrologie, le capricorne (gazelle/antilope[2] ou monstre marin ou les deux) est associé à la Femme (« Vénus ») et au solstice annonçant le débordement des fleuves et le retour du soleil.

Les capricornes des sceaux ont alors peut-être un lien avec la maison zodiacale du capricorne, la Xème maison du parcours du soleil, correspondant au début de l’hiver. Vénus entre dans la maison du Capricorne fin novembre et en sort début mars. Le soleil entre dans la maison du capricorne, juste avant son retour (solstice d’hiver), après quoi Vénus (étoile du soir) rétrograde, semble disparaître en se rapprochant du soleil et réapparaît en mi-janvier comme l’étoile du matin.

Comme les bagues-sceaux sumériens, minoens et de Harappa (vallée de l’Indus) se ressemblent, on pourrait faire comme si elles racontaient la même histoire, et essayer de déceler qu’elle pourrait être cette histoire commune. Qu’est-ce qui justifie ce traitement commun ? Il s’agit du même ciel avec les mêmes astres, saisons, cycles etc. dont l’homme a tenté de percer le mystère et qu’il a attribué à l’œuvre de dieux. Ces dieux ont des noms et des apparences différentes, même au sein d’une même civilisation. Mais les thèmes de l’histoire, même s’ils sont variables eux aussi, semblent partager des grandes lignes similaires, où les rôles principaux sont joués par la Femme/Vache/Nature et le Taureau/Soleil.

Retour à Knossos, pour une phase intermédiaire de l’Histoire du Taureau/Soleil.
« Les Minoens ont personnifié la végétation par un enfant divin ou un Jeune Dieu, qui meurt et ressuscite tous les ans. De même, la puissance créative de la nature prit les traits de la Grande Mère, qui apparait comme une femme portant son enfant dans les bras et aussi comme l'épouse du Jeune Dieu. Le Mariage sacré, l'union de la déesse et du dieu (qui meurt habituellement peu après son mariage) symbolise la fertilisation de la terre. » (Wikipedia)

Sceau sumérien

Le Soleil n’est pas vénéré pour le fait d’être l’astre principal, mais pour les bienfaits qu’il accorde par sa lumière et sa chaleur, quand il est au sommet de sa puissance. Chaque saison de bienfaits est alternée par une saison de froid et d’obscurité, avant que soleil fasse son retour. Quand le dieu-soleil se repose ou est en enfance, la Femme prend soin de lui et le nourrit. Quand il est dans la force de l’âge, la Femme sera son épouse, et leur union donnera tous les bienfaits aux humains. Quand il meurt, la Femme guide sa barque dans le monde souterrain et le conduit au sommet en orient, pour « Sortir au Jour » et se lever de nouveau. C’est le titre du Livre des morts égyptien, « Livre pour Sortir au Jour ».

Petite digression, l’épisode du Minotaure dans la civilisation mycénienne correspond peut-être à une prise de conscience de l’animalité/monstruosité du dieu-soleil, représenté comme le Taureau, et précède sa représentation comme Zeus. C’est peut-être le passage du dieu animal vers le dieu anthopomorphe. Tout d’un coup, ce qui avait été considéré normal, car interprété selon un sens symbolique ( ?) pendant des siècles ne l’apparaît plus, et est dépeint comme une déviation. Voici l’épisode telle qu’elle fut racontée par le pseudo-Apollodore (III, 1, 2) :

Pasiphaé et le Minotaure.

« Le roi de Crète Astérion étant mort sans enfants, on refusa à Minos le royaume auquel il prétendait. Il fit donc croire qu'il avait reçu la royauté des dieux, et pour le prouver, ajouta qu'il obtiendrait la réalisation de n'importe laquelle de ses prières. Il implora Poséidon de lui offrir un superbe animal qu'il lui sacrifierait. Alors qu'il priait, Poséidon fit surgir des profondeurs et sortir des flots un magnifique taureau blanc (le taureau crétois). Minos obtint ainsi le trône, cependant, il trouvait l'animal si beau qu'il décida de tromper le souverain des mers en mettant le taureau dans son cheptel et d'en sacrifier un autre. Minos obtint assez rapidement le contrôle des mers autour de son île mais Poséidon, irrité qu'il n'ait pas honoré sa parole, rendit le taureau sauvage et fit naître en Pasiphaé, originaire d'Axos, la femme de Minos, une passion pour lui. Devenue folle amoureuse du taureau, Pasiphaé trouva un complice en la personne de Dédale, un architecte qui avait été exilé d'Athènes pour meurtre. Celui-ci construisit une vache de bois qu'il mit sur des roues, en creusa l'intérieur, puis il y ajouta la peau d'une vache qu'il venait de dépecer, et, l'ayant placée dans une prairie où le taureau avait coutume de paître, près de Gortyne, il y fit entrer Pasiphaé. Le taureau arriva et s'accoupla avec elle comme si elle était une véritable vache. Pasiphaé donna ainsi naissance à Astérios, ou Astérion, qu'on appelle le Minotaure : il avait la tête d'un taureau et le reste du corps d'un homme. » (Wikipedia)
Cela donne la scène représentée ci-dessus, qui pourrait être comme une parodie de celle du sceau sumérien plus haut. Mais Pasiphaé est néanmoins la fille du dieu-soleil Hélios et de la nymphe de la mer Persé/Perséis (une des trois mille Océanides, fille d'Océan et de Téthys). Son amour pour le taureau blanc n’est d’ailleurs pas le seul élément animal dans l’histoire. « Jalouse des infidélités répétées de son mari, elle lui jette un sort, le condamnant à éjaculer des bêtes venimeuses s'il couche avec d'autres femmes, provoquant ainsi leur mort. » Sans doute le type de bêtes venimeuses symboliques des dangers opposés au soleil, pendant son voyage souterrain. C’est une génération génétiquement maudite… Le dieu dégénéré qu’est le minotaure réclame d'ailleurs le sacrifice annuel (selon Virgile) de sept garçons et de sept filles. Même si les Crétois ne voulaient plus de dieux animaux demandant des sacrifices humains ( ?), pour le culte, il en allait autrement. Le culte est nécessaire pour faire tourner le monde pour faire se lever le soleil. Les exigences des rites et des sacrifices sont implacables, comme le souligne Confucius. Le sang versé sera celui de veaux et de taureaux (animaux).


Que penser de ce sceau retrouvé Mohenjodaro (Harappa) ? A quel stade de l’Histoire du Taureau/Soleil sommes-nous ? Certains ont reconnu un petit tabouret avec une tête humaine dessus, ce qui pourrait suggérer, que la scène représente un sacrifice humain. Pourrait-il alors s’agir d’un culte de type « minotaure » qui réclame des sacrifices humains tous les ans (ou tous les neuf ans), pour perpétuer les cycles ?

On voit une Femme à cornes (avec un disque solaire au centre ?) devant/dans un arbre à deux branches (hiéroglyphe Ka), un homme à masque/tête de taureau à genou devant Elle, derrière lui un Taureau (une étoile sur sa tête indique qu’il s’agit d’un dieu). Si ce n’est pas un sacrifice humain dans le cadre d’un rite de fertilité, est-ce que cela pourrait représenter la mort d’un roi (le représentant terrestre du Taureau/dieu-soleil), sur le point de passer par le portique du sycomore turquoise ? Devant, ce que l’on croit être sept dieux/déesses (planètes ?).


Ci-dessus, un homme-taureau/minotaure est représenté sur un sceau (British Museum) retrouvé en Iraq et qui daterait de 2750 av. J.C. maîtrisant deux animaux sauvages et côtoyé d’un autre homme-héros maîtrisant deux bêtes à cornes.


Le sceau ci-dessus représentant un homme qui maîtrise deux tigres avait été retrouvé à Mohenjodaro.




Egalement découverte à Mohenjodaro en 1931, une tablette représentant une barque, avec un portique ( ?) et deux oiseaux. Le portique est-il délimité par deux palmiers ? Deux doubles haches (labrys) ? Pourrait-il s’agir d’une barque de type barque solaire de l’Histoire du Taureau/Soleil avec notre couple d’oiseaux ?

C’est de la pure spéculation, mais les ressemblances sont frappantes. Revenons à nos makaras/capricornes, et à une explication de Charles-François Dupuis.
« Nous trouvons, dans notre nouvelle hypothèse, un second avantage, celui de pouvoir expliquer, pourquoi dans toutes les Sphères anciennes le Capricorne est représenté par un poisson, ou uni à un poisson, ou terminé par un poisson. Ce Capricorne, demi-poisson, annonçait le débordement du Nil qui commençait sous ce signe. La réunion du corps du Capricorne, à celui du Poisson, n’est que des siècles postérieurs, et nous vient des Calendriers sacrés, ou des Calendriers des Génies, dans lesquels ces réunions monstrueuses étaient familières; mais dans le Calendrier rural ou primitif, on peignit un double symbole, un Capricorne et un Poisson. C’est sous cette forme, qu’on le trouve dans un Planisphère indien, imprimé dans les Transactions Philosophiques de 1772, Planisphère qui paraît remonter à la plus haute antiquité. L’idée du débordement, si intéressant pour le peuple Egyptien, et conséquemment celle du Poisson symbolique semble même avoir fait oublier le Capricorne, ou l’emblème solsticial ; de manière que les Indiens, en recevant cette Astronomie, ont conservé la dénomination de Poisson à l’astérisme du Capricorne; ils l’appellent Macaram, nom d’une espèce de poisson. Le Gentil croit apercevoir ici une différence entre le Zodiaque Indien et l’Egyptien. Je n’ai, dit-il , remarqué de différence bien réelle entre leur Zodiaque et celui des Egyptiens, que dans le Capricorne, que les Brames n’ont point. Le mot Macaram de la langue Brame, qui répond au Capricorne, signifie poisson; et effectivement, Le Gentil, en nous donnant les noms de douze signes, dans la langue des Brames, traduit Macaram par espèce de poisson; mais dans le Zodiaque Indien, l’on trouve le Capricorne, aussi bien que le Poisson. Cette différence n’est donc qu’apparente; et, comme nous avons retenu le nom du Capricorne, et oublié le Poisson, les Brames ont retenu le nom du Poisson, et oublié le Capricorne, quoi que ces deux emblèmes eussent été inséparablement unis dans l’origine, et placés dans la division où nos Sphères peignent le Capricorne amphibie. »[3]
« Ainsi l’union du Poisson au Capricorne n’a rien de bizarre. Elle a dû être, conséquemment à nos principes, et à l’origine primordiale, que nous supposons à la Sphère. Pendant le second mois ou lorsque le Soleil parcourt le signe, qui suit immédiatement le signe solsticial, l'inondation augmente et arrive à son plus haut degré d’intumescence. Le débordement du Nil fut représenté dans les Cieux, par un Génie à figure humaine, tel qu’on peignait les Dieux des fleuves, appuyé sur une urne, d’où sort un fleuve, et qui était censé faire sortir le fleuve de son lit. »[4]
Le makara, au même titre que le capricorne, était ainsi associé au débordement des fleuves, commençant sous le signe du makara, et aboutissant sous le signe du verseau. Se pourrait-il que Gaja-Lakṣmī, la Femme, et ses deux (pourquoi deux ?) éléphants[5], aient un quelconque lien avec des makaras ? Une abondance d’eau, qui crée les conditions pour la prospérité, et qui l'annonce ?



***


[1] mṛga [mṛ-ga_1] m. recherche, investigation; chasse | gibier, animal sauvage paisible; opp. vyāla (fauve); opp. paśu, (animal domestique) | not. antilope, gazelle, daim | astr. la constellation [nakṣatra] d'Orion; cf. mṛgaśiras — f. mṛgī animal sauvage femelle | myth. np. de Mṛgī, fille de Kaśyapa et Krodhavaśā; elle engendra la race des antilopes — f. cf. mṛgā — v. [11] pr. md. (mṛgayate) v. [11] pr. (mṛgayati) ps. (mṛgyate) inf. (mṛgayitum) chercher, chasser, pourchasser | poursuivre, viser à <acc.> | demander, exiger (de <abl. g.>) | explorer.

[2] L’oryx (antilope) représente Seth, l'assassin d'Osiris, père d'Horus.

[3] Origine de tous les cultes ou Religion universelle par Charles-François Dupuis, p. 331-332

[4] Origine de tous les cultes ou Religion universelle par Charles-François Dupuis, p. 332

[5] « Il y a quelques animaux qui ne se trouvent pas dans nos sphères, tels que l’Éléphant, le Singe. Il y a beaucoup d’apparence qu’ils étaient dans la sphère orientale et qu’ils devaient correspondre aux natchtrons sous lesquels ils sont ici placés. Suivant le père Souciet, l’Éléphant et d’autres symboles astronomiques font partie des constellations orientales [15], comme nous l’avons nous-mêmes déjà observé dans notre grand ouvrage [16]. »

« On remarque aussi la forme d’un corps d’éléphant sous le troisième décan du Taureau et au premier du Cancer, dans la Sphère indienne [20], ce qui prouve évidemment que ces figures appartenaient aux Sphères orientales. » Source

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