dimanche 30 mars 2014

Ceux qui ne voulaient plus servir la Déesse


Stèle de Qadesh

La déesse égyptienne Qadesh ou Qetesh, avait été importée de Syrie, durant le Nouvel Empire. Le fait qu’elle soit représentée de face semble montrer que c'est une déesse d'origine étrangère. Le nom Quadesh vient de la racine sémitique q-d-sh (hébreu : קדש)‎, qui signifie « sacré » ou « séparé ». Le mot sacré, s’oppose à profane et signifie « qui appartient à un domaine séparé, inviolable, privilégié par son contact avec la divinité et inspirant crainte et respect ».

Anahita révérée par Artaxerxes II Mnemon

Ses origines moyen-orientales et la représentation de Qadesh, débout sur un lion, suggèrent un lien avec la déesse Aredvi Sura Anahita (Arədvī Sūrā Anāhitā), la mère de Mithra, qui est représentée de façon similaire. Anahita est aussi rapprochée de la déesse sémitique Ishtar.
« Le Ve chapitre (Yasht) de l’Avesta, l'Hymne aux Eaux, invoque Anahita sous le nom de « celle qui hait les Daevas et obéit aux lois d'Ahura ». Le persan moderne a retenu la forme Nahid, utilisée entre autres pour nommer la planète Vénus. »
La représentation égyptienne est intéressante, car elle montre le double rôle de la Femme. Elle se tient entre deux dieux. A sa droite Min (qui semble très content de la voir), dont elle est l’épouse, est « le dieu de la fertilité et de la reproduction, il féconde la déesse du ciel tous les soirs pour donner naissance au disque solaire tous les matins, il est représenté comme "le taureau de sa mère". » A sa gauche le dieu d’origine cananéenne Reshep de la peste et de la guerre. Dans la main droite qu’elle tend vers Min, elle tient des lotus, et dans la gauche tendue vers Reshep des serpents. Reshep semble être l’équivalent de Nergal, le dieu du monde souterrain. Quadesh porte sur la tête les cornes et le disque solaire caractéristique de Hathor.


Il existe un premier compte-rendu écrit du culte iconique d’Anahita qui est de la main du prêtre Berosus, et qui date de 70 ans après le règne d’Artaxerxes II Mnemon. Selon Berosus, Artaxerxes II fut le premier à fabriquer des statues d’Anahita et à les installer dans les temples de son empire (Babylon, Susa, Ecbatana, Persepolis, Damascus et Sardis). Il aurait, selon Berosus, été le premier à faire des représentations iconiques des dieux. Il semblerait que l’édification des autels et de statues daterait du Vème siècle av. JC.[1] Artaxerxes II Mnemon fut d’ailleurs brièvement pharaon d'Égypte (-404 / -402).

Il semblerait que le terme qedesha (racine sémitique q-d-sh) est souvent traduit dans la bible hébreu par « prostituée du temple » avec un sens péjoratif. On se situe sans doute à une époque où il y avait une prise de conscience par rapport au culte de la Femme et du retour de la végétation, et où les rites associés furent considérés avec un œil plus critique. Un des thèmes principaux de l’Épopée de GilgameshDieu aux deux tiers, pour un tiers homme ») est sa lutte avec la Femme (Ishtar). Les habitants d’Uruk se plaignent auprès d’Elle du comportement de leur roi qui clame tous les jeunes hommes pour ses guerres et toutes les vierges pour son lit. Les dieux décident de créer un rival pour lui, Enkidu[2]. « Velu par tout le corps, Il a chevelure De femme, Drue comme ceux de la déesse des orges. Ne connaît ni peuple ni patrie. Vêtu comme Sumuqan (dieu des bêtes sauvages), En compagnie des gazelles, Il broute l’herbe, Avec les hardes, se presse au point d’eau ; Avec les bêtes il boit. » Un chasseur perçoit Enkidu, l’homme sauvage, et avertit Gilgamesh qui arrange une rencontre avec Shamhat, une prostituée du temple. Celle-ci séduira Enkidu, et au bout de sept jours passés avec elle, Enkidu aurait perdu de son animalité et par là son pouvoir sur les animaux. Shamhat aurait civilisé Enkidu en l'initiant aux rites sexuels de la déesse Ishtar.

Gilgamesh et Enkidu

Sur la tablette VI de l’épopée, Ishtar demande à Gilgamesh de devenir son époux en lui promettant l’opulence. « Non! Je ne veux pas de toi Pour épouse ! » « Pas un de tes amants Que tu aurais aimé toujours ! Pas un de tes favoris, Qui aurait échappé à tes pièges ! Viens ça, que je te récite Le triste sort de tes amoureux ! ».[3] Comme par exemple de Dumuzi… Gilgamesh se distancie du culte de la Femme. Pour se venger, Ishtar demande à son père Anu d’envoyer Gugalanna, le taureau céleste, qui causera une période de grande sécheresse. Gilgamesh et Enkidu réussissent à l’abattre (comme ils avaient déjà abattu le monstre Humbaba) et offrent son cœur à Shamash. Les dieux puniront Gilgamesh et Enkidu de l’assassinat de Humbaba et du taureau céleste. Enkidu trouvera la mort, et Gilgamesh est inconsolable.

« Gilgamesh fait constituer une statue d’Enkidu, d’or et de pierres précieuses ; il lui fait rendre les derniers hommages par toute la cité. Il a arraché ses beaux habits. Il fait vœux de laisser hirsute la peau de son corps et, revêtu d’une peau de lion, d’aller parcourir la steppe. Offrandes à Shamash. » Par la mort de son ami, son double, il prend conscience de sa propre mortalité et cherche à apprendre les secrets de l’immortalité en se rendant aux portes des Enfers (de Nergal).

Une autre preuve des tensions entre le culte de la Femme et le culte des Héros est l’épisode de la plainte d’Ishtar sur la perte du taureau céleste, quand Enkidu lui balance une patte du taureau à la figure.
« Mais lorsque Enkidu entendit
Ces paroles d'Ishtar,
II arracha une patte du Taureau,
Et la lui jeta au visage en disant :
« Si seulement je t'avais attrapée
Toi aussi,
Je t'en aurais fait autant !
Je t'aurais suspendu aux bras
Sa tripaille ! »
Alors Ishtar rassembla
Prostituées, Courtisanes et Filles-de-joie,
Pour faire une déploration
Devant la patte du Taureau ! »
De tous ces éléments, on a bien l’impression qu’il s’agisse d’une réforme du culte de la Femme (Vénus), sous la direction de prêtresses (Shamhat etc.), auquel participaient activement « Prostituées, Courtisanes et Filles-de-joie » et où un Taureau jouait un rôle important. La Femme (Shamhat) avait réussi à dérober l’homme sauvage Enkidu, en le civilisant et en le ramenant à Ourouk (center de la civilisation). Gilgamesh, le roi d’Ourouk, se méfie de l’activité d’Ishtar. Il fut témoin de ce qui arriva à Enkidu, et après sa mort, et ayant pris conscience de sa propre mortalité, il semble faire « pénitence » ou pratiquer une ascèse, en abandonnant son royaume et en menant la vie frugale d’un homme sauvage. Il semble vouloir mener la vie de son ami Enkidu. Il se rend aux Enfers pour y trouver des instructions sur l’immortalité. Et si c’était le point de départ de l’approche des renonçants (śramanera) ? Ou de systèmes plus patriarcaux comme dans la Bible.
Deutéronome 23:17 Il n'y aura aucune prostituée parmi les filles d'Israël, et il n'y aura aucun prostitué parmi les fils d'Israël.
23:18 Tu n'apporteras point dans la maison de l'Éternel, ton Dieu, le salaire d'une prostituée ni le prix d'un chien, pour l'accomplissement d'un voeu quelconque ; car l'un et l'autre sont en abomination à l'Éternel, ton Dieu.
Il semblerait que le mot pour désigner prostituée est kedeshah (קדש)‎, souvent rattachée à un temple. Cette pratique existait également dans le sud de l’Inde, où des filles appartenant à une lignée de devadāsī (servantes de la déesse), étaient mariées à leur adolescence à une divinité. Le Manimékhalaï, dont nous avions déjà parlé, raconte l’histoire d’une jeune courtisane, rattachée au temple de Champou/Parvati (l’Artémis ou la Cybèle locale) de la ville de Puhâr. Un autre livre (Cilappatikāram), plus ancien, avait raconté l’histoire de la mère de Manimékhalaï, Mādhavi, également une devadāsī, tout comme sa mère à elle, Chitrāpati. En tout, trois générations de servantes de la déesse. Les servantes de la déesse participaient activement aux fêtes en l’honneur d’Indra, tenues « dans le but de contrecarrer l’influence des planètes néfastes et des démons perfides ». Elles, ainsi que leurs activités au service des hommes de la ville[4], sont donc utiles pour le maintien de la société. Quand la plus jeune, Manimékhalaï, ne veut pas prendre part aux spectacles de danse et de musique des fêtes d’Indra, et veut devenir une nonne bouddhiste, sa grande-mère en est toute retournée.
« Pour une fille que sa naissance a destinée aux arts et aux plaisirs, devenir une ascète et pratiquer des mortifications sont des actes impies. Tous les lettrés et les sages te le diront et la population entière de la ville condamne Mādhavi sans pitié. Ce n’est pas vertu que d’agir à l’encontre des lois de la cité. Renonce à un comportement qui nous déshonore. »
Si sa petite-fille devenait une nonne bouddhiste, ce serait une déshonneur, un scandale… Mais ici aussi, les temps changent (les Jains et les bouddhistes sont très présents) et le culte de la Femme sera reformé.

***

[1] Source Herodote, Histories i.131.

[2] Gilgamesh sur la dépouille de son ami : « Enkidu, mon ami, ta mère une gazelle, Et l’âne sauvage, ton père t’ont engendré, toi : C’est le lait des onagres qui t’a élevé, toi, Et la harde te faisait découvrir tous les pâturages. »

[3] Source

[4] « Mâdhavi, aux bracelets d’or, avait étudié tous les arts que doivent pratiquer les filles de plaisir. Elle y avait atteint une perfection sans égal. Elle connaissait les deux sortes de danse, celle qui convenait pour le palais royal et celle destinée au public ordinaire, les poèmes mis en musique, l’art des attitudes (tukku) qui soulignent le rythme des mètres poétiques, les divers rythmes (tâla) et le jeu de la harpe (yâl) que l’on accorde selon les modes. Elle savait par cœur les poèmes chantés durant les danses et avait maîtrisé le langage des gestes (mudra) par lesquels on peut exprimer l’amour (akam), la vertu et la gloire (puram), le jeu du grand tambour et la manière d’ajuster la tension de la peau pour en régler le son, le jeu mélodieux de la flûte mais aussi l’art de jouer de la balle et celui de préparer des plats selon les meilleures recettes de cuisine, la préparation de poudres parfumées de diverses couleurs, les manières de prendre des bains durant diverses saisons, les soixante- quatre postures du corps dans les jeux de l’amour, l’art de prévenir les désirs des hommes, l’art de parler de façon charmante, de se cacher pour mieux exciter ses amants, d’écrire élégamment avec un roseau taillé, de faire de superbes bouquets avec des fleurs choisies selon leur forme et leur couleur, le choix des vêtements et des bijoux selon les circonstances, l’art de façonner des colliers de perles ou de pierres précieuses.
Elle avait étudié aussi l’astrologie et l’art de mesurer le temps et d’autres sciences analogues, les arts du dessin et de la peinture, tout ce qui, selon les livres, fait partie du métier de courtisane accomplie. »
Alain Daniélou, pp. 32-33

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