mardi 23 décembre 2014

Derrière les coulisses du Discours de la Lumière dorée



Le Discours de la Lumière dorée (S. Suvarṇaprabhāsottamasūtrendrarājaḥ) apparaît la première fois dans la traduction chinoise de Dharmakṣema (Zhú Fǎfēng) qui vécut de 385 à 433. Dharmakṣema était un moine indien qui partit en Chine après avoir fait des études au Cachemire et au Kucha. Sa maîtrise du chinois aurait été telle qu’il fut capable de fournir le premier jet des traductions par lui-même. Il avait résidé quelques années à Dunhuang, avant que cette ville fût prise en 420 par Juqu Mengxun (沮渠蒙遜 368–433), roi du Liang du nord, qui l’amena avec lui à Guzang, où il fit de nombreuses traductions, tout en étant son conseiller et chapelain bouddhiste.

Il semble avoir été apprécié pour ses dons prophétiques, sa science magique et tthaumaturgiqueet aurait sauvé la ville d’une horde de démons porteurs de la peste. Sa réputation fut telle que l’empereur voisin de Wei, Tuoba Tao, exigeait de Juqu Mengxun de le mettre à son service. Le troisième empereur de la dynastie Wei du Nord qui avait règné de 424 à 451 proclama en 438 « un édit de laïcisation contre les moines bouddhistes, renforcé en 446 par de véritables mesures de persécution. Il tente de fusionner les croyances altaïques avec les cultes confucéens. »[1] Les croyances altaïques sont celles des peuples altaïques, à savoir les peuples turco-mongols dont une des croyances étaient le culte du Dieu-Ciel Tengri, qui semble avoir été assimilé avec divers chefs de de dieux d’autres traditions (le dieu zoroastrien Ormuzd/Hormusda, le dieu bouddhiste Indra…). Ainsi, dans des chroniques mongoles du XVIIe siècle, « Altan-Tobchi », Genghis Khan était considéré comme l’incarnation de Hormusta-tengri. Bref, pour des raisons politiques, Tuoba Tao cherchait à fusionner diverses religions pour en faire une seule, sans doute favorable au pouvoir royal qu’il exerca.

Et Dharmakṣema était sans doute pour lui un élément utile à ce projet. Parmi les traductions de Dharmakṣema figure donc le Discours de la Lumière dorée, un sūtra généralement très apprécié par la royauté. Traditionnellement, sa récitation est censée protéger un pays contre toutes sortes de désastres naturelles. Et sa récitation fut instaurée comme un rituel impérial à la cour des Tang autour de l’an 600.[2] Au Japon, l’empereur Shōmu fonda en 741 des monastères dans chaque province[3], appelés « Temple pour la protection d’état par les quatre rois célestes du Discours de la Lumière dorée (金光明經四天王護国之寺). On y récita le sūtra pour protéger le pays. Comme le sūtra fut traduit en chinois, sace ("khotanais"), ancien turcique, ancien ouïgour, tangout, tibétain, mongole, mandchou, coréen et japonais, on peut présumer que ce fut pour des raisons similaires. Notons qu’il s’agit principalement de pays du « bloc tantrique » selon la dénomination de Johan Elverskog.



Dans le chapitre 12 d’une des versions du Discours (traduite en français par C. Charrier), il est expliqué ce qui arrive à un royaume, dont le roi ne rend pas service à la justice ainsi que les bénéfices des rois menant une vie exemplaire. Le chapitre 7, un des plus longs du Discours, met en scène une sorte de contrat entre le Bouddha et les quatre rois célestes. En résumé, les quatre rois célestes promettent au Bouddha de protéger tous ceux qui suivent les préceptes du Discours de la Lumière dorée, et notamment les rois qui protègent sa divulgation et récitation. Nous avions déjà vu le précédent d’une telle rencontre entre les quatre rois célestes et le Bouddha dans l’Atanatiya Sutta et le Maha-samaya Sutta du canon pāli. Le chapitre 14 du Discours de la Lumière dorée, « L'entière protection des yakshas » propose le même type de protection (P. paritta) contre les yakṣa. La rencontre se déroule à peu près de la même façon, ce sont les quatre rois qui parlent et le Bouddha donne son accord.[4] A condition que les rois de la terre vivent en paix, sans « se porter de préjudices mutuels pour accumuler des richesses », soutiennent la doctrine de la Lumière dorée et du Bouddha ainsi que ceux qui vivent selon ses préceptes, « ce roi des hommes recevra une grande protection. Il sera pleinement protégé, soutenu, assisté, défendu. Sans obstacle, il obtiendra paix et bonheur. La reine, les princes, la cour et le palais tout entier recevront une grande protection. Ils seront pleinement protégés, soutenus, assistés, défendus. Sans obstacle, ils obtiendront paix et bonheur. Toutes les divinités du palais royal deviendront plus splendides et plus puissantes encore, jouiront d'un bonheur physique et mental inconcevable, goûteront à divers plaisirs. Les villes et les régions du pays seront protégées et gardées à l'abri des dangers, des calamités, des révoltes, des ennemis et des invasions. »

Le Discours de la Lumière dorée expose également la promesse des trois déesses Sarasvatī (Verbe/culture), Lakṣmī (prospérité) et Dṛḍhā (Terre) de protéger les moines qui l’enseigneront.

La raison de la composition du Discours est la question que se posa le bodhisattva Ruciraketu (Summum de Beauté) à Rajagriha concernant la brièveté de la vie du Bouddha. Il n’avait vécu que 80 années... Le moment du Discours a donc lieu après le nirvāṇa de Shakyamuni. Par la pensée vertueuse de Ruciraketu, la ville de Rajagriha est transformée et devient l’épiphanie du plérôme céleste.[5] Le bodhisattva Ruciraketu voit tous les bouddhas du passé, du présent et du futur qui lui répondent de ne pas penser ainsi, car personne hormis les bouddhas, « ne peut prendre la pleine mesure de la durée de vie du Tathagata, Vainqueur transcendant, Shakyamuni. » Aussitôt, la maison de Ruciraketu se remplit des dieux des mondes du désir et de la forme qui lui expliquent comment la vie du Bouddha est incommensurable. Un brahmane du nom de Kaundinya, présent dans la maison de Ruciraketu, s’émeut du nirvāṇa de Shakyamuni et veut lui demander une faveur. Un prince Litsavi /Licchavi du nom de Sarvalokapriyadarshana, lui demande pourquoi il adresse cette requête à Shakyamuni, car lui le prince, serait tout à fait en mesure de la lui accorder. Pourquoi s’adresser au Bouddha, quand on peut très bien s’adresser à un de ses subalternes ou délégués terrestres semble-t-il suggérer.[6] Le brahmane répond alors que celui qui vénère ne serait-ce qu'un fragment de relique du Bouddha, obtiendra gaine de cause et qu’il aimerait obtenir un tel fragment. Le prince Licchavi, lui répond par une boutade sur le thème de quand les cochons auront des ailes, que cela ne se produira pas. Le brahmane est d’accord et admet que sa question n’était qu’une mise en scène pour faire surgir la vérité. Cette vérité étant que les rois terrestres pourront à la place du Bouddha accorder des faveurs à ceux qui les leur demandent. D’autant plus quand le Bouddha aurait fait des prophéties à leur sujet quant à leur propre éveil...

Un des objectifs principaux du Discours de la Lumière dorée semble donc être le passage de pouvoir du Bouddha, Vainqueur transcendant, à ceux qui passent pour être ses représentants sur terre.
« Le Vainqueur transcendant n'a pas été créé,
Le Tathagata n'est pas né.
Son corps, aussi dur que le diamant,
Se révèle par le Corps d'émanation
. »
Bien que l’article Wikipedia affirme que le Discours de la Lumière dorée fut rédigé en sanscrit puis traduit en les autres langues[7], cela n’est pas certain. Un article en ligne de Dr. Radha Banerjee présente un manuscrit khotanais de ce Discours. La version originale présumée du Discours est une composition en sanscrit hybride bouddhiste, dont les premières traductions en sanscrit proviendraient du territoire chinois en Asie centrale (Xinjiang) et du Népal. Au Nepal, un royaume jusqu’à très récemment, ce Discours fait partie des Neuf Dharmas (Navagrantha)[8]. Le clan des Licchavi du Bihar avait obtenu « une partie des reliques du Bouddha et la moitié de celles d'Ananda et de Mahaprajapati Gautami ». Cela explique la demande de reliques par le brahmane Kaundinya au prince Licchavi Sarvalokapriyadarshana. Les rois de la dynastie Licchavi qui avait gouverné le Népal de 400 à 750, sont dits être originaires de l'Inde, mais on ne sait pas s'ils ont des liens avec le clan Licchavi du Bihar.

***

[1] Wikipedia

[2] Wikipedia

[3] « Vénérable Vainqueur transcendant, lorsqu'un roi des hommes qui a écouté attentivement l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, protège, soutient, appuie et défend pleinement, contre tout adversaire, les moines qui détiennent la puissante collection des soutras, Vénérable Vainqueur transcendant, nous, les quatre grands rois, protègerons, soutiendrons, appuierons et défendrons pleinement les êtres qui vivent sur le territoire de ce roi des hommes pour leur offrir paix et bonheur. » « Vénérable Vainqueur transcendant, lorsqu'un roi des hommes rend heureux quelqu'un qui détient le roi du recueil des soutras – un moine ou une nonne, un homme ou une femme ayant des vœux laïques – et lui fournit toutes les commodités, Vénérable Vainqueur transcendant, nous, les quatre grands rois, rendrons heureux et fournirons d'excellentes commodités à tous les êtres qui vivent sur le territoire de ce roi des hommes. » « – Vénérable Vainqueur transcendant, à l'avenir, où que l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, aille, quel que soit le village, la ville, le district, la région, la province, le palais ou la résidence d'un roi des hommes qu'il atteigne, Vénérable Vainqueur transcendant, quel que soit le roi humain gouvernant selon le traité de souveraineté intitulé Engagements des rois divins ; celui qui écoute, respecte et vénère continuellement l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, respecte, vénère, adore, honore d'offrandes moines ou nonnes, hommes ou femmes ayant des vœux laïques, qui détiennent le roi du recueil des soutras, essence du nectar de la Doctrine, rivière de l'écoute des enseignements ; nous, les quatre grands rois, nos sujets et un entourage composé de plusieurs centaines de milliers de yakshas, verrons la grande splendeur de notre corps se magnifier. Nous obtiendrons aussi enthousiasme, force, grand pouvoir, acquérant encore davantage de splendeur, de gloire et d'excellence. »  Traduction C. Charrier

[4] « Vous, les quatre grands rois, avec vos troupes et vos sujets, dans ce continent de Jambudvipa qui vous appartient, lorsque dans les quatre-vingt-quatre mille cités, les quatre-vingt-quatre mille rois seront heureux dans leur propre région et satisfaits de la souveraineté qu'ils exercent sur leur royaume, ne se porteront pas de préjudices mutuels pour accumuler des richesses, ne se haïront pas, seront heureux du pouvoir royal qu'ils ont obtenu par leurs actions accumulées dans le passé, ne se terroriseront pas mutuellement, ne s'affronteront pas pour détruire le pays ; lorsque dans les quatre-vingt-quatre mille cités de ce continent de Jambudvipa, les quatre-vingt-quatre rois se voueront un amour réciproque, s'apporteront un soutien mutuel et bienveillant, profiteront de leur royaume sans querelle ni conflit, sans luttes ni hostilité ; alors, sur ce continent de Jambudvipa qui vous appartient, vous, les quatre grands rois, vos armées et votre cour, serez florissants ; les années seront fertiles, la joie régnera et la terre, peuplée d'hommes, sera un lieu agréable. Saisons, mois, changements de lune et années se dérouleront normalement. Jour et nuit, planètes, constellations, lune et soleil, suivront leur course sans dérèglement. Les pluies se déverseront sur la terre au moment propice. Les êtres qui habitent tout le continent de Jambudvipa deviendront riches de biens et de récoltes, leur bonheur augmentera et la jalousie disparaîtra de leur cœur. Généreux, ils suivront la voie des dix actions bénéfiques et la plupart d'entre eux renaîtront dans les états fortunés des mondes supérieurs. Les résidences célestes seront peuplées de dieux et de fils de dieux. Grands rois, lorsqu'un roi des hommes écoutera, respectera et vénèrera l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, respectera, vénèrera et honorera d'offrandes les détenteurs de ce Discours – moines ou nonnes, hommes ou femmes ayant des vœux laïques – et que, par sympathie pour vous, les quatre grands rois, vos armées, sujets et nombreuses centaines de milliers de yakshas, il écoutera constamment l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, essence du nectar de la Doctrine, ce courant qu'est l'écoute de la Doctrine emplira votre corps de satisfaction, augmentera la splendeur de votre corps divin, produira en vous enthousiasme, force et puissance, magnifiera pleinement votre éclat, votre gloire et votre rayonnement. Pour moi, le Tathagata, l'Arhat, le Bouddha parfaitement accompli, Shakyamuni, ce roi des hommes présentera une multitude d'offrandes vastes et inconcevables. Il présentera aussi une multitude d'offrandes vastes et inconcevables aux centaines de milliers de millions de Tathagatas passés, présents et futurs. Ainsi, ce roi des hommes recevra une grande protection. Il sera pleinement protégé, soutenu, assisté, défendu. Sans obstacle, il obtiendra paix et bonheur. La reine, les princes, la cour et le palais tout entier recevront une grande protection. Ils seront pleinement protégés, soutenus, assistés, défendus. Sans obstacle, ils obtiendront paix et bonheur. Toutes les divinités du palais royal deviendront plus splendides et plus puissantes encore, jouiront d'un bonheur physique et mental inconcevable, goûteront à divers plaisirs. Les villes et les régions du pays seront protégées et gardées à l'abri des dangers, des calamités, des révoltes, des ennemis et des invasions. » Traduction C. Charrier

[5] « Alors, la grande cité de Rajagriha se trouva enveloppée d'une lumière resplendissante qui illuminait également les trois mille grands milliards de mondes et la sphère des mondes en nombre égal aux grains de sable du fleuve Gange dans les dix directions. Par le pouvoir du Bouddha, une pluie de fleurs célestes se déversa, la mélodieuse musique des dieux retentit et une joie divine emplit tous les êtres de la sphère des mondes du trichiliocosme1. Ceux qui étaient privés de certaines facultés sensorielles les obtinrent intégralement ; les aveugles purent voir les formes, les sourds entendirent les sons, les insensés recouvrèrent la raison, les inconscients reprirent conscience, ceux qui étaient nus purent se vêtir, les affamés eurent le ventre plein, les assoiffés furent désaltérés, les malades guérirent de la maladie qui les emprisonnait et ceux qui avaient une tare physique obtinrent un corps parfait. Ainsi, dans le monde, quantité de miracles se produisirent. » Traduction C. Charrier

[6] « Alors, par le pouvoir du Bouddha, dans l'assemblée, un prince Litsavi, connu sous le nom de Sarvalokapriyadarshana (Que Tous Aiment à Voir), demanda avec assurance au brahmane Kaundinya, le maître qui enseigne les écritures : – Pourquoi, grand brahmane, demandes-tu au Vainqueur transcendant de te concéder une faveur ? Ne pourrais-je pas te l'accorder moi-même ? » Traduction C. Charrier

[7] « The sutra was originally written in India in Sanskrit and was translated several times into Chinese by Dharmakṣema and others, and later translated into Tibetan and other languages. »

[8] 1. Aṣṭasāhasrikā Prajñāpāramitā Sūtra 2. Gaṇḍavyūha Sūtra 3. Daśabhūmika Sūtra 4. Samādhirāja Sūtra 5. Laṅkāvatāra Sūtra 6. Saddharma Puṇḍarīka Sūtra 7. Tathāgataguhya Sūtra 8. Lalitavistara Sūtra 9. Suvarṇaprabhāsa Sūtra

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