mardi 14 avril 2015

Tendance théisante du Yoga



Extrait de Le yoga, immortalité et liberté de Mircéa Eliade, pp. 84-86

« Patañjali [IIème s. ap. J.C.], bien qu’ayant introduit dans la dialectique de la doctrine sotériologique Sāṃkhya cet élément nouveau à (tout compte fait) parfaitement inutile qu’est Iśvara, ne lui accorde cependant pas l’importance que lui donneront les commentateurs tardifs. Ce qui importe en tout premier lieu dans les Yoga-Sūtra, c’est la technique ; autrement dit la volonté et la capacité de maîtrise de soi et de concentration du yogin. Pourquoi Patañjali a-t-il cependant ressenti le besoin d’y introduire Iśvara? Parce que Iśvara correspondait à une réalité d’ordre expérimental : Iśvara peut en effet provoquer le samādhi, à condition que le yogin pratique l’Iśvarapranidhāna, c’est-à-dire la dévotion à Iśvara (Y.-S. II, 45). En se proposant de recueillir et de classifier toutes les techniques yogiques, validées par la « tradition classique », Patañjali ne pouvait pas négliger toute une série d’expériences que seule la concentration en Iśvara avait rendues possibles. En d’autres termes : à côté d’une tradition d’un Yoga purement magique, c’est-à-dire ne faisant appel qu’à la volonté et aux forces personnelles de l’ascète, il existait une autre tradition, « mystique », dans laquelle les étapes finales de la pratique Yoga étaient au moins rendues plus faciles grâce à une dévotion — même très raréfiée, très « intellectuelle » — envers un Dieu. D’ailleurs, tel du moins qu’il se présente chez Patañjali et Vyāsa [IIIème s. ap. J.C.], Iśvara est dépourvu de la grandeur du Dieu créateur et tout-puissant, et du pathos propre au Dieu dynamique et grave des diverses mystiques. Iśvara n’est en somme qu’un archétype du yogin : un Macroyogin; très probablement, un patron de certaines sectes yogiques. En effet, Patanjali précise qu’Iśvara a été le guru des sages des époques immémoriales; car, ajoute-t-il, Iśvara n’est pas lié par le Temps (Y.-S., I, 26).

Retenons cependant dès maintenant un détail dont la signification ne se précisera que plus loin : dans une dialectique de la délivrance où il n’était pas nécessaire qu’il figurât, Patañjali introduit un « Dieu » auquel il n’accorde, il est vrai, qu’un rôle assez modeste : Iśvara peut faciliter, à qui le prend pour objet de sa concentration, l’obtention du samādhi. Mais le samādhi — comme nous le verrons — peut être obtenu même sans cette « concentration en Iśvara ». Le Yoga que pratique le Bouddha et ses contemporains pourra fort bien se dispenser de cette « concentration en Dieu ». On peut très facilement imaginer, en effet, un Yoga qui accepterait en tout la dialectique Sāṃkhya et nous n’avons aucun motif de croire qu’un tel Yoga, magique et athée, n’ait pas existé. Patañjali a cependant dû introduire Iśvara dans le Yoga ; car Iśvara était pour ainsi dire une donnée expérimentale : les yogins faisaient en effet appel à Iśvara, bien qu’ils auraient pu se délivrer par l’observance exclusive de la technique Yoga.

On a affaire ici à la polarité magie-mystique que nous apprendrons à mieux connaître, dans la suite, sous toutes ses formes, qui sont innombrables. Ce qui est remarquable, c’est le rôle de plus en plus actif qu’Iśvara en vient à jouer chez les commentateurs tardifs. Vācaspati Miśra [env.900-980] et Vijñāna Bhikṣu [1550-1600], par exemple, accordent à Iśvara une grande importance. Il est vrai que ces deux commentateurs interprètent Patañjali et Vyāsa à la lumière de la spiritualité qui leur est contemporaine. Or, ils vivent à un moment où l’Inde tout entière est imbibée de courants mystiques et dévotionnels. Mais c’est justement cette victoire quasi universelle de la « mystique » qui est des plus significatives lorsqu’il s’agit du Yoga « classique », qui par là s’est éloigné de ce qui le caractérisait à son origine, à savoir de la « magie ». Ainsi, sous les influences conjointes de certaines idées vedāntiques et de la bhakti (dévotion mystique), Vijñāna Bhikṣu s’attarde longuement sur « la spéciale grâce de Dieu » (Yoga-sāra-saṁgrāha p. 9, 18-19, 45-46). Un autre commentateur, Nīllakaṇṭha [XVIIème s.] affirme que Dieu, bien qu’inactif, aide les yogins à la façon d’un aimant (cf. Dasgupta, Yoga as Philosophy and Religion, p. 89). Le même auteur accorde à Iśvara une « volonté capable de prédestiner les vies des hommes; car « il force ceux qu’il veut élever à faire de bonnes actions, et ceux qu'il veut anéantir à faire de mauvaises actions ». (ibid., p. 88). Que nous sommes loin du rôle modeste que Patañjali assignait à Iśvara ! »

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