mardi 23 juin 2015

Des lunettes cools à Oḍḍiyāna ?


Apotre à lunettes, Conrad von Soest (1430)
Le mot tibétain pour des lunettes est མིག་ཤེལ (tib. mig shel). Je n'ai pas la moindre idée quand ce terme en tant que traduction de « lunettes » est apparu pour la première dans la littérature tibétain, mais on le trouve par exemple dans une hagiographie de Kṛṣṇācārya/Kāṇha écrite par Tāranātha (1575-1634). Kṛṣṇācārya/Kāṇha est envoyé par son maître Jālandharipa à Oḍḍiyāna, où vit une vajraḍākinī très différente des autres vajraḍākinīs.

Une vajraḍākinī portant les ornements en os
 en plein vol 
Elle possède un ensemble de six ornements d’os que Kṛṣṇācārya/Kāṇha est censé remettre à son maître Jālandharipa. Arrivé à Oḍḍiyāna, il y voit évidemment une foule de vīra et de ḍākinī, et il y participe à un banquet (sct. gaṇacakra) géant. À la fin de la rangée destinée au peuple, il perçoit une ḍākinī au visage déplaisant, portant des lunettes (en os ?), et aux dents inégales. Son corps a un teint mauvais et déplaisant, les loques qu’elle porte en guise d'habits sont défaites. C’est évidemment elle, qui lui transmettra les ornements d’os requis par son maître.[1] Sur le chemin de retour, Kṛṣṇācārya/Kāṇha ne résiste pas à la tentation, défait les nœuds pour pouvoir essayer les ornements, ce qui lui permet de voyager sans limitation dans les sphères célestes... 

Ornements en os, Tibet XVIIème siècle (Bonham
Il enlève les ornements, les replace dans son emballage comme si de rien n'était et les transmet à son maître, qui s'aperçoit que les nœuds avaient été défaits et ainsi perdus de leur pouvoir. Il découvre par la même occasion que Kṛṣṇācārya/Kāṇha lui avait désobéi. Ce dernier finira néanmoins par obtenir les ornements d’os avec la permission de son maître pour commencer la dernière phase « théopathique » (tib. rig pa’i rtul shugs kyi spyod pa).

La scène décrite se joue à Oḍḍiyāna à l’époque des mahāsiddhas, en occurrence Jālandharipa et Kṛṣṇācārya/Kāṇha, à qui l’on attribue un commentaire du Hevajra Tantra, tantra que l’on situe quelquefois au VIIIème (Snellgrove) ou au IX-Xème siècles (Davidson). Mais de toute façon, longtemps avant la date officielle de l’invention des lunettes, qui selon l’omniscient Wikipedia, se situerait en Italie autour de l’an 1286. On pourrait alors imaginer qu’un Marco Polo (1254-1324) ou d’autres voyageurs européens, arabes, mongols etc. sur la route de la soie aient pu emporter avec eux des lunettes pour leur propre usage ou pour les présenter en cadeau ? Et qu’un Tāranātha (1575-1634) ait pu les voir, ou qui sait, les utiliser lui-même. Probablement pas, puisqu’il les utilise comme une marque distinctive de laideur. En revanche, il est improbable qu’il y ait eu des lunettes au VIII-Xème siècle à Oḍḍiyāna.

Lunettes de soleil tibétaines (voir article de Dan Martin)
On pourrait se dire qu’il s’agisse peut-être de lunettes de soleil (tib. mig ra), comme les tibétains les utilisent pour se protéger contre la réverbération des rayons solaires aveuglant sur la neige. Celles-ci étaient fabriquées de poils de yack ou d’autres matières (bois, …). Selon Joseph Needham (Science & Civilisation in China, Cambridge University Press, 1962, volume IV, part 1, page 121), les juges chinois auraient porté des verres (quartz) fumés dès le XIIème siècle, pour dissimuler leurs expressions faciales pendant les procédures juridiques, afin de ne pas trahir leurs intentions ou émotions. D’autres clament qu’elles n'y avaient été inventées qu'au XVème siècle. Les verres fumés seraient tenus en place à l’aide de petits poids pendus derrière les oreilles.

Correction de vue, protection contre la lumière du soleil ? Quel type de lunettes connaissait Tāranātha ? Et quel était l’usage qu’en fit la vajraḍākinī ?

Petit à côté. Pendant une première période, Maitrīpa cherchait également à devenir un vidyādhara comme Kṛṣṇācārya/Kāṇha, pour avoir les mêmes pouvois (sct. siddhi). C'est encore Tāranātha qui raconte l'anecdote. Maitrīpa attend que Śavaripa lui donne la même ordre que Jālandharipa avait donné à Kṛṣṇācārya/Kāṇha. Connaissant parfaitement les légendes des mahāsiddhas, il s'est bien préparé : il a toute la panoplie du vidyādhara : ornement d'os traditionnels et tous les accoutrements d'un vajrakāpālika. Śavaripa y pointe son doigt et les reduit en poussière en disant "Que feras-tu de cette illusion, enseigne plutôt le sens authentique en détail." (bka' babs bdun ldan p. 566 "da khyod sgyu ma ci bya/gnas lugs kyi don gya cher shod)

MàJ25062015 gTsang smyon he ru ka (1452-1507) suit l'exemple de Kṛṣṇācārya/Kāṇha. "Of the three passages entirely in prose, the first is a description of how, on the occasion of their final meeting, Sha ra rab ’byams pa commanded Sangs rgyas rgyal mtshan to take up a life of great asceticism, which continues into a description of how the yogin forced his way into the palace of Khri rnam rgyal lde in Mang yul gung thang while performing the tantric practice of the Observance (brtul zhugs; in Sanskrit, vrata)." Reanimating the Great Yogin: On the Composition of the Biographies of the Madman of Tsang (1452-1507) By David M. DiValerio
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Moses in glasses. Haguenau - Workshop Diebold Lauber, 1441-1449.
Heidelberg University Library, Cod Pal. Germ 19 Bible, dt: AT (books of Moses, Joshua, Judges)


[1] Kun gyi gral gsham na gnas pa’i mkha’ ‘gro ma zhig bzhin mi sdug pa/ mig shel mig tu ‘dug pa/ so mi mnyam pa/ lus kha mdog ngan zhing rtsub pa/gos hrul bzhig ‘dug go/ Extrait de spyod 'chang dbang po'i rnam thar ngo mtshar snyan pa'i sgra dbyangs Folio 7. Il existe une traduction anglaise (Taranatha's Life of Krsnacarya/Kanha) de david Templeman, publiée par LTWA en 1989.

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