samedi 11 juillet 2015

LE CYCLE DE MAHĀKĀLA ET LE KAŚMĪR


Mahakala Panjarnata (Himalayanart item n° 87227)

Extrait de : Les Bouddhistes kaśmïriens au Moyen âge par Jean Naudou (Paris : Presses universitaires de France , 1968). Avec l'ajout de quelques hyperliens et informations supplémentaires [ ].

LE CYCLE DE MAHĀKĀLA ET LE KAŚMĪR

Si Vararuci était bien l’un des noms de Padmasambhava, comme le pensait Grünwedel, on pourrait en prendre argument pour confirmer les liens avec le Kaśmīr de cet énigmatique personnage[1]. En effet, Vararuci, auteur d’ouvrages consacrés à ce que les Tibétains appellent le cycle de Mahākāla, nous offre l’occasion de préciser certains aspects proprement kaśmīriens et populaires de la dévotion bouddhique, et l’aubaine est trop exceptionnelle pour qu’on néglige d’en profiter.

Vararuci, détail de Mahakala Panjarnata
(Himalayanart item n° 847)
Des œuvres attribuées au mahācārya Vararuci, nommé en tibétain Mchog-sred, brahmane [mahāśmaśānasiddhisampanna][2], comprennent un certain nombre de textes consacrés à Mahākāla et à Devikāli, en particulier le śrīmahākālasādhana (Rg., DXXXII, 69) (6 p.), qui fut traduit par Dmar-po et pour lequel le colophon fournit une longue filiation ; ce texte est un des textes fondamentaux du cycle de Mahākāla. Or, le cycle de Mahākāla, dont le plus célèbre représentant, Dmar-po, est un Kaśmīrien (voir chapitre suivant), semble bien avoir des attaches avec le Kaśmīr. Une dhāraṇī, déjà citée par Burnouf, recommande l’adoration de Mahākāla qui a les noms de Nandikeśvara, Adhimuktika, et qui habite dans les cimetières du Kaśmīra[3].

Nandikeśvara est également nommé auprès de Mahākāla au chapitre II du Mañjuśrīmūlakalpa dont la date, très controversée, est assurément bien postérieure à celle que proposait B. Bhattacharyya[4]. Le texte tibétain justifie la traduction de Mme Mac Donald et considère que Mahāgaṇapati, Mahākāla et Nandikeśvara sont trois personnages différents (tshogs-kyi bdag-po chen-po dang dga’-byed dban-phyug dang nag-po chen-po dang[5]). L’emploi en sanskrit du duel autorise l’interprétation Mahāgaṇapati et Nandikeśvara Mahākāla[6].

[97] De son côté, Tāranātha fait allusion, à propos de la création du Śrītrikatukavihāra, à une légende relatant l’apparition d’un vihāra caché dans un lac du Kaśmīr[7] : un homme noir serait apparu en rêve, aurait donné l’ordre d’offrir un sacrifice à Mahākāla, et les yakṣa auraient alors asséché le lac. Des légendes de cet ordre, comme le remarque à sa manière Tāranātha, font partie du folklore universel et se transportent. Leur localisation n’a pas grande signification.

Mahākāla, forme de Śiva, est en particulier le nom du liṅga vénéré à Ujjayinī. Les titres des ouvrages[8] ne laissent guère de doute, il s’agit bien de l’annexion au bouddhisme de Śiva et de Pārvatī. Si une incertitude pouvait subsister, le nom de Nandikeśvara suffirait à la lever, puisque Nandin, acolyte de Śiva figuré sous la forme d’un taureau, est aussi une émanation de Śiva et, en définitive, une forme de Śiva.

La dhāranī, citée par Burnouf, fait peut-être allusion au tīrtha célèbre situé sur le mont Haramukuta, nommé à différentes reprises dans la Rājataraṅginī, soit sous le nom de Nandikṣetra[9], soit sous celui de Nandīśakṣetra[10]. La légende concernant ce cycle est contée dans le Nīlamata[11], mais n’offre aucun détail susceptible d’éclairer l’allusion faite par Tāranātha à un vihāra englouti. La partie centrale du lac, d’un bleu profond tirant sur le noir, est censée représenter Siva sous la forme de Mahākāla, alors que la partie périphérique, plus claire, est le séjour de Nandin. Ce cas particulier d’adoption par le bouddhisme d’une forme d’une divinité hindoue offre l’intérêt de localiser cette adoption, et permet d’imaginer que ce genre de fusion ou de confusion entre les deux religions a pu s’opérer d’abord au niveau de la dévotion populaire.

Mais il est important de remarquer que les bouddhistes en adoptant des divinités des tīrthika, ne perdaient pas de vue, tout au moins dans certains cas, qu’il s’agissait de divinités étrangères au panthéon bouddhique. C’est ainsi qu’à propos de la Śṛīdevīkālīsādhanopāyika (Rg. XXVI, 83), la tradition tibétaine parle de lha mo mu stegs kyi sgrub lugs, « la propitition de la Déesse des tīrthika. »[12]

***

[1] Cf. P. CoRDiER, Catalogue, t. II, p. 197, Rg., LXXXII 77

[2] Rg; LXXXII, 71

[3] Recueil de dhāraṇī, manuscrit de la Société asiatique, f° 29B, BURNOUF, Introduction P- 543.

[4] Voir sur ce point l’introduction de Mme Mac DONALD au Mandala du Mañjuśrīmūla-kalpa.

[5] Ibid., pp. 118 et 161.

[6] G.Śāstri, Mañjuśrīmūlakalpa, p. 44.

[7] T.N; p. 210. [La même légende existe au sujet de l'origine d'Oḍḍiyāna, racontée entre autres par Jamgoeun Kongtrul dans le shes bya kun khyab]

[8] Voici la liste des œuvres de Vararuci :

— le Śrīmahākālasādhana (Rg., XXVI, 78) (3 p.) ;

— — (Rg., LXXI, 81) (2 p.) ;

— (Rg., LXXXII, 69) (6 p.) ;

_ — (Rg., LXXXII, 74) (5 P-) ;

_ — (Rg., LXXXII, 75) (1 P-) :

— le Mahākālakarmaguhyasādhana {Rg-, LXXXII, 71) (5 p.) ;

— le Mahākālakīlasādhana {Rg., LXXXII, ro3) (3 p.) ;

— le Śrīmahākālābhiṣekavidhi {Rg., XXVI, 80) (5 p.) ;

— le Śrīmahākālabalividhi {Rg., LXXXII, 76) (i p.) ;

— le Śrīmahākālastotra {Rg., XXVI, 88) (i p.) ;

— — {Rg., LXXXII, 77) (5 lignes) ;

— (Rg., LXXXII, 78) (I p.) ;

— le Yakṣahālastotra (Rg., LXXXII, 92) (i p.) ;

— le Mahākālastotra ākṣepa nāma {Rg., LXXXIII, 3) (i p.) ;

— le Devīkālīstotra (Rg., LXXXII, 84) (3 p.) ;

— le Śrīdevīkālīstotra {Rg., LXXXII, 85) (2 p.) ;

— le Śrīmahākālīdevīstotra aṣṭaka nâma {Rg., XXVI, gr) (2 p.) ;

— le Karmakara stotra (Rg., LXXXII, 91) (3 p.) ;

— la Śalagāthā (Mdo, CXXIII, 30) (10 p.).


[9] R.T., I, 35, 148 ; II, t70 ; VII, 646, 954 ; VIII, 77, 2365 et 2439-


[10] R.T., II, 113.


[11] Sloka, 1061-1131.

[12] C'est en fait dans le colophon du dpal lha mo nag mo sgrub pa'i thabs kyi cho ga (gser bris number: 642 otani beijing: 2635), que l'on trouve la mention de système tīrthika.

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