lundi 13 juillet 2015

Religion-isation du bouddhisme : est-il en train d’être réduit à un acte de foi ?


Samson, Marc Chagall, 1958
La vue correcte (p. sammā-diṭṭhi) est une des huit branches de l’octuple voie bouddhiste, qui constitue la quatrième noble vérité de la voie qui mène à la cessation de la souffrance (p. dukkha).
« Et qu'est-ce que la vue correcte? Connaissance par rapport à la souffrance, connaissance par rapport à l'origine de la souffrance, connaissance par rapport à la cessation de la souffrance, connaissance par rapport à la Voie de la pratique qui mène à la cessation de la souffrance: C'est ce qu'on appelle vue correcte. » (Les grands cadres de Référence, Maha-satipatthana Sutta, Digha Nikaya 22)
Dans le Discours sur la vue correcte (Sammādiṭṭhi Sutta, Majjhima Nikāya 9), le Bouddha explique la vue correcte concernant différents éléments essentiels de sa doctrine à savoir le sain et le malsain, les aliments, les Quatre Nobles Vérités, et chacun des douze causes interdépendantes.

Par exemple, la vue correcte sur la vieillesse et la mort :
« Lorsqu'un noble disciple a ainsi compris la vieillesse et la mort, l'origine de la vieillesse et la mort, la cessation de la vieillesse et la mort, et le chemin menant à la cessation de la vieillesse et la mort, il abandonne complètement la tendance sous-jacente au désir, il abolit la tendance sous-jacente à l'aversion, il extirpe la tendance sous-jacente à la vue et la vanité 'Je suis,' et par l'abandon de l'ignorance et l'apparition de la vraie connaissance il met fin à la souffrance ici et maintenant. De cette façon un noble disciple est de vue correcte, de vue droite, d'une confiance inébranlable dans le Dhamma, et arrivé à ce vrai Dhamma. »
Le Bouddha avait invité tous de vérifier pour eux-mêmes la véracité de sa méthode : Ehipassiko, venez et voyez ! Et en effet, à travers la pratique du repos mental (śamatha) et de la perspicacité (vipaśyanā), chacun pourra vérifier par lui-même.

En revanche, on change de registre dans le Discours « Les grands Quarante » (Mahācattārisaka Sutta, Majjhima Nikāya 117). La vue correcte change de nature : la simple observation ne suffit plus. Le Bouddha y parle non seulement de la vue correcte, mais également de la vue incorrecte et il y fait une distinction entre la vue correcte « sans fermentations »[1] (sct. āsrava), transcendante et plutôt du domaine de la vérité ultime, et les vues correctes mondaines (p. lokiya) « avec fermentations », que l’on pourrait dire appartenir au domaine de la vérité apparente, et qui « vont de pair avec le mérite, et résultent en acquisitions ». Voici comment le Bouddha définit les vues correctes « mondaines » (avec fermentations) :
« Il y a ce qui est donné, ce qui est offert, ce qui est sacrifié. Il y a des fruits et des résultats des bonnes et des mauvaises actions. Il y a ce monde et le monde suivant. Il y a mère et père. Il y a des êtres renés spontanément; il y a des prêtres et des contemplatifs qui, se comportant correctement et pratiquant correctement, proclament ce monde et le suivant après l'avoir directement connu (abhiññā) et réalisé pour eux-mêmes. »[2]
Ce sont là, selon ce sutta, les vues correctes qui ont des « fermentations » (p. lokiya sammādiṭṭhi), vont de pair avec le mérite, et résultent en acquisitions. Ici sont introduits tous les éléments véritablement religieux, qui permettent aux individus d’accumuler du mérite par des actes religieux et d’obtenir ainsi une meilleure renaissance. Ces actes méritoires permettent aux pratiquants d’obtenir une meilleure existence prochaine et aux bénéficiaires des actes méritoires, la Sangha ou toute autre institution religieuse, d’avoir de meilleures conditions ici et maintenant. Le bonheur futur de l’un fait le bonheur actuel de l’autre.

Mais ce bonheur futur est toujours un bonheur « mondain » « avec fermentations », il n’est pas le bien-être et bonheur ultime (p. paramaṭṭha hita-sukha), et il n’est pas non plus le bien-être et le bonheur ici et maintenant (p. diṭṭha-dhamma-hita-sukha). Il est la récompense à venir (p. paramaṭṭha hita-sukha) pour les actes méritoires ici et maintenant. Cette récompense est garantie par la véracité de la vue juste « avec fermentations ». Ce n’est pas une « vérité » que l’on peut vérifier ici et maintenant, car ses effets ne seront obtenus que dans l’existence suivante. C’est une « vérité » à laquelle on adhère, en faisant confiance aux « prêtres et contemplatifs qui […] proclament ce monde et le suivant après l'avoir directement connu (abhiññā) et réalisé pour eux-mêmes. » Cette « vue correcte » est un acte de foi en les éléments religieux mêmes qui la constituent.

Ceux qui n’ont pas foi en les éléments qui constituent la « vue correcte » mondaine, sont considérés comme des nihilistes/matérialistes, tout comme Ajita Kesakambalin. Nier ces thèses-là n’est pas forcément nier toute croyance ou toute doctrine. Mais pour les bouddhistes qui considèrent la croyance en la renaissance et le karma, comme les piliers du bouddhisme[3], c’est la foi en cette croyance spécifique qui fait que l’on est ou pas un matérialiste/nihiliste. C’est cet acte de foi et les actes méritoires qui en procèdent qui sont la marque distinctive du bouddhiste orthodoxe, qui est conforme au dogme.

Voyons de près la doxa en question.

1. l’efficacité des dons (aumônes), des offrandes et des sacrifices (Il y a ce qui est donné, ce qui est offert, ce qui est sacrifié).
2. la réalité des effets des bonnes et mauvaises actions (Il y a des fruits et des résultats des bonnes et des mauvaises actions).
3. la réalité de la renaissance (Il y a ce monde et le monde suivant)[4].
4. la réalité des effets de la piété filiale (Il y a mère et père)[5]. Pour moi cela veut dire les effets des actes faits pour le bien de ses parents durant leur vie et après leur mort (rites, honorer leur souvenir…). Mais un moine theravāda Thaï m’a assuré que pour le theravāda, cela ne concerne, en Thaïlande, que les actes de piété filiale de leur vivant. Les rituels post-mortem étant des rites de type brahmaniste.
5. la réalité des êtres qui naissent spontanément, p.e. les mondes célestes et infernaux (Il y a des êtres renés spontanément)[6]
6. la réalité du rôle, de l’autorité et de la compétence du clergé (il y a des prêtres et des contemplatifs qui, se comportant correctement et pratiquant correctement, proclament ce monde et le suivant après l'avoir directement connu (p. abhiññā) et réalisé pour eux-mêmes).[7]

Selon l’interprétation orthodoxe de cette définition de la vue correcte « mondaine », l’invitation du Bouddha devrait donc être adaptée en « Venez et croyez ! », « Venez et voyez par clairvoyance » ou « Venez et voyez pour vous-mêmes après votre mort ! »

Quoi qu’il en soit, c’est ce passage canonique qui justifierait le point de vue des « bouddhistes classiques » d’un Dharma et d’une fondation morale qui s’écrouleraient sans les deux piliers que seraient le karma et la renaissance, et qui ne seraient pas uniquement des croyances existant de l’époque du Bouddha, mais qui feraient partie intégrale de son enseignement et sans lesquelles, celui-ci n’aurait plus de raison d’être.

Quand nous regardons de plus près l’histoire du bouddhisme, nous voyons que celui-ci avait adopté des formes, où la fertile combinaison « karma et renaissance » était de moindre importance, un simple expédient (sct. upāya), n’était pas un élément crucial de l’efficacité de la doctrine (Ch’an), où était même considéré comme contreproductif ! (Discours du roi pancréateur). Certes, il s’agit de formes de bouddhisme, qui ne sont pas forcément considérées comme orthodoxes par toutes les écoles bouddhistes. Ces formes de bouddhisme, millénaires, sont-elles cependant « classiques », dans le sens où l’entend un Bhikkhu Bodhi ?

Pourquoi des formes de bouddhisme « laxistes » ont-elles pu être possibles dans le passé et ne seraient-elles plus possibles aujourd’hui, au risque de faire s’écrouler non seulement le bouddhisme orthodoxe, mais aussi « le Dharma » ? Le Dharma serait-il si fragile ? Pourquoi certains bouddhistes semblent ne pas pouvoir concevoir un bouddhisme sans renaissance ? Cette croyance, qui semble avoir été la motivation principale de la conversion des premiers bouddhistes occidentaux et qui a nourri les intérêts ésotériques que l’occident porte à l’orient depuis le XIXème siècle, joue-t-elle un rôle indispensable dans la définition de la vue correcte ?
« Et qu'est-ce que la vue correcte? Connaissance par rapport à la souffrance, connaissance par rapport à l'origine de la souffrance, connaissance par rapport à la cessation de la souffrance, connaissance par rapport à la Voie de la pratique qui mène à la cessation de la souffrance: C'est ce qu'on appelle vue correcte. »
Pourquoi vouloir donner une si grande importance à une définition très spécifique d’une seule des huit branches de la voie octuple, en la transformant en une sorte de crédo ? Serait-ce peut-être parce que nous occidentaux avons grandi dans des cultures avec des racines monothéistes ? Dans une société en crise, le repli identitaire est un réflexe fréquent. Mais le bouddhisme, justement, a, théoriquement, toujours cherché à se libérer des réflexes, notamment identitaires. Et pourtant, il semble être en train de développer les mêmes réflexes que les religions monothéistes. Est-ce dû au fait qu’il soit désormais invité à toutes les réunions œcuméniques, qu’on lui a imparti un temps de diffusion le dimanche dans le cadre des émissions religieuses du service public audiovisuel, qu’on lui permet l’implantation d’aumôneries en milieu carcéral et en milieu hospitalier etc. etc. ? Quand on est considéré et traité comme une religion, y compris au niveau de l'état, ne doit-on pas se comporter comme une religion ? Sommes-nous en train de vivre, dans le bouddhisme, le grand partage dont parle Bhikhhu Bodhi ?

***

MàJ 27022017 Bodhgaya Finder App. Ma réaction sur facebook

[1] Voir le Sabbasava Sutta.

[2] Ce passage est censé prendre le contrepied de la vue incorrecte du matérialiste/nihiliste Ajita Kesakambalin. Source Thanissaro Bhikkhu.

[3] « S’ils sont écartés au profit d’un naturalisme matérialiste, il existe un réel danger que ces véritables piliers qui supportent le Dharma s’effondrent, en nous laissant en naufrage dans la jungle de nos opinions personnelles et en réduisant la pratique bouddhiste à une sélection de techniques thérapeutiques. » Facing the Great Divide de Ven. Bhikkhu Bodhi.

[4] « There is no such thing as the next world,’ i.e., being mentally established in this world he takes it that there is no next world. » The Expositor: Atthasalini: Buddhaghosa's commentary on the on the Dhammasangani, the first book of the Abhidhamma Pitaka. Pali Text Society.

[5] « There is no such thing as mother or father,’ i.e., he knows the existence of mothers and fathere, and takes it that there is no fruit, no ripening on account of anything done to them. » The Expositor

[6] « There are no such beings as spring into birth without parents,’ i.e., he takes it that there are no beings who after decease are reborn. » The Expositor

[7] « i.e., he takes it that there are in the world no righteous recluses and brahmins who have observed practice suitable [for Nibbâna]. 4 Who having understood and realized, by themselves alone, both this world and the next, make known the same,’ i.e., he takes it that there is no omniscient Buddha who, knowing this world and the next by his own spécial insight, is able to make them known. It is proper to take these Graspings in due order as Corrup- tions and of the Paths. In the former case sensual grasping is put away by the four Paths, the remaining three by the Stream-winning Path. In the latter case ail but the first are put away by the Stream-winning Path, sensual grasping by the Four Paths. » The Expositor

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