dimanche 2 août 2015

L'évolution d'une belle formule



« Parmi les soixante et un premiers arahants que le maître avait dépêchés pour proclamer au monde le message de la délivrance, Assaji [sct. Aśvajit] était un des aînés. Il faisait partie du groupe des cinq ascètes auxquels se joignît le Bouddha lorsqu'il vivait sa période d'austérités; il fut également un des cinq premiers disciples. Un matin, alors qu'Assaji déambulait dans Râjagaha en demandant l'aumône, Upatissa [le futur Sāriputta (sct. Śāriputra)] remarqua cet homme qui allait son chemin calmement, d'une porte à l'autre, tenant son bol à la main. Frappé par la noblesse, la sérénité et le rayonnement du moine, Upatissa pensa: "Jamais encore je n'ai vu un tel moine. Il doit certainement faire partie du groupe de yogis que l'on nomme des arahants, ou bien il suit la voie des arahants. Ne devrais-je pas l'approcher et l'interroger?" Il se dit cependant: "Ce n'est pas le moment de poser des questions à ce moine alors qu'il mendie sa nourriture dans les rues. Mieux vaut le suivre en signe de requête." Ainsi fit-il.

Lorsque le vieil homme, ayant fini sa quête des aumônes, chercha un endroit tranquille pour consommer son repas, Upatissa déposa son propre carré de tissu à terre pour l'offrir à l'Ancien. Celui-ci prit place sur l'étoffe et mangea; après quoi, Upatissa lui servit à boire l'eau de sa propre gourde, se comportant ainsi comme un élève rendant hommage à son maître. Après avoir échangé les formules de politesse usuelles, Upatissa s'exprima:

— Paisibles sont vos traits, ami, pur et éclatant est votre teint. Quel est donc celui que, dans votre ascèse, vous avez suivi comme guide? Qui est votre maître et qui est celui dont vous professez la doctrine?
— Ami, répondit Assaji, il existe un Grand Renonçant, un descendant des Sâkya, qui a quitté le clan des Sâkya. J'ai avancé sous sa direction. L'Eveillé est mon maître et c'est son Dhamma que je fais connaître.
— Qu'enseîgne ce vénérable maître et que proclame-t-il? [47]

Se voyant ainsi questionné, Assaji se fit cette réflexion; "Ces ascètes errants sont en général opposés aux enseignements du Bouddha; je dois lui montrer à quel point ces enseignements sont profonds." Il répondit alors; "Je ne suis qu'un novice, ami; cela ne fait guère de temps que j'ai quitté mon foyer pour adopter cette doctrine et cette discipline. Je ne suis pas capable de t'expliquer le Dhamma en détail."

—Je me nomme Upatissa, ami, reprit l'errant. Je t'en prie, explique- moi ce Dhamma en fonction de ta capacité, qu'elle soit grande ou petite. Il me reviendra d'en pénétrer le sens par le biais, peut-être, de centaines ou de milliers de méthodes.

Et il ajouta :

Peu ou beaucoup, selon tes capacités.
Le sens seulement transmets-moi.
Pénétrer ce sens est mon seul désir;
Que ferais-je d'une abondance de mots?

En réponse, Assaji l'Ancien énonça ces vers;

De tout ce qui est produit par une cause.
Le Tathâgata en a dit la cause
Ainsi que la cessation;
Telle est la doctrine du Grand Renonçant."

Lorsqu'il entendit les deux premiers vers, naquit chez Upatissa l’errant la vision sans tache du Dhamma, le premier aperçu de la Non- Mort, le chemin de l’entrée-dans-le-courant [Sotāpatti] et, à la fin des deux derniers vers, il était entré dans le courant.

Il sut immédiatement; "C'est ici que je trouverai le chemin de la délivrance."

Extrait de : Les grands disciples du Bouddha, tome 1, traduction de Nyanaponika Thera et Helmuth Hecker, Editions Claire Lumière, pp.47-48

Les quatre vers d’Assaji se trouvent dans le Vinaya du canon pāli[1]. En pāli, cela donne :
ye dhammā hetuppabhavā
tesaṃ hetuṃ tathāgato āha
tesañca yo nirodho
evamvādī mahā samaṇo
Et en sanscrit :
ye dharmā hetu prabhavā hetun,
teṣāṃ tathāgato hyavadat,
teṣāṃ ca yo nirodha,
evaṃ vādī mahāśramaṇa
Puisque ces quatre vers provoquèrent une vision sans tache du Dharma, ils devinrent une formule (dhāraṇī) à laquelle on attribua une certaine puissance de conversion, pour soi et autrui. Sa simple récitation est considérée comme un don du Dharma.

En tibétain, la formule est appelé « Cœur de la coproduction conditionnée » (tib. rten ‘brel snying po). On la voit souvent en dessous de représentations du Bouddha, sur les tumulus (chaitya) ou les stūpa, où à l’intérieur de ces sanctuaires. La formule est utilisée, ensemble avec d’autres, pour consacrer (sct. pratiṣṭhā tib. rab gnas zhug pa) les représentations et les sanctuaires, c’est-à-dire pour leur donner un souffle. Sans la consécration, elles ne représentent pas au sens propre le Bouddha. La formule était devenu comme un fétiche.
« Aussitôt tous les travaux du monument symbolique terminés, il faudra procéder à sa consécration Extrait du Tantra de la consécration[2], volume TA page 146b : 
"Quand une effigie est achevée
Et qu'on la laisse sans la consacrer
Des choses de mauvais augure pourront se produire
Jusqu'à [sa consécration], elle ne sera pas appropriée au culte
Par exemple, quand certains individus
Renoncent aux marques de la science sacrée (S. vidyā)
Les gens ne les vénèrent plus
Il en va de même pour les effigies
Si elles ne sont pas consacrées
[33] Ceux qui la vénèrent et lui rendent hommage
N'auront pas de lien sacré (S. samaya) et pratiqueront un tantra inférieur
De ce fait ils n'auront pas de fruit, tels les cendres qui restent après un rituel de feu (S. homa T. byin sreg)." »[3]
Des vers bien choisis avaient pu ouvrir l’esprit aiguisé de Śāriputra. Par la suite, on ne retenait plus que la puissance de la formule, comme si son sens, le moment d’intuition, ne jouait pas de rôle. Dans le cas de Śāriputra, cette puissance n’était autre que son sens. Mais désormais c’est à la formule même, plutôt qu’au sens auquel elle ouvrait l’esprit, qu’on attribuait la puissance. Puissance qui fut comme le souffle du Bouddha. La présence de cette formule dans une représentation symbolique signifiait la présence du souffle du Bouddha. Sans sa présence, le support qui représentait le Bouddha n’avait pas de souffle, pas de puissance. Son absence rendrait caduque l’efficacité du rituel tantrique.

Ce qui fut l’objet d’une intuition (connaissance) est devenu un objet rituel (action). Peut-être la bonne conduite du rituel tantrique, ou la récitation correcte de la formule un certain nombre de fois amèneront-elles à l’intuition de Śāriputra, mais tout cela n’est-il pas un peu laborieux ?

***


[1] Mahāvaggapāli PTS Vinaya Vol 1, pg 40

[2] Tantra de la consécration. Tibétain abrégé : rab tu gnas pa'i rgyud. Titre complet rab tu gnas pa mdor bsdus pa'i rgyud (sct. Supratiṣṭha-tantra-saṁgraha) Collection : KG, volume TA / toh 486 Traduit par le paṇḍita Cachemirien Jñānavajara et Lo-tsāba Bhikṣu Shes rab Grags pa

[3] Bde bar gshegs-pa’i mchod rten gyi rnam bzhag/ chos sku’i mchod sdong gi mdzes rgyan nor bu sna tshogs kyi phra tshom, texte de Khenpo Blo gros don yod, éditeur Mirik Bokar Ngedon Chökhor Ling Monastery 1993

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