dimanche 30 août 2015

L'Ariane, la contrée des Aryans


Les satrapies de l'empire achménide
La victoire contre les mèdes en 550 av. J.C. par les achéménides (perses) est l'acte fondateur de l'empire achéménide, qui durera jusqu'en 330 et les campagnes d'Alexandre le Grand. Entre 540 - 539 av. J.-C., les achéménides conquirent la Bactriane[1], la Sacie[2] et le royaume babylonien. Pour gouverner ce vaste empire, il fallait la diviser en unités territoriales et administratives, appelées "satrapies", un nom grec dérivé du mède, par l'intermédiaire du vieux perse. C'est le satrape, qui était le gouverneur de cette unité administrative. 

Carte selon les définitions d'Erastothène
Une des satrapies, Aria, se situe autour de la ville afghane actuelle Herat (Haroyum/Haraiva). L'ensemble des satrapies à l'est de l'empire achéménide fut appelé l'Ariane. Les noms Aria et Ariane sont dérivé du mot avestique "airya" et du vieux perse "ariya". Ce terme correspond au sanskrit "ārya". C'est par ce nom que se désignaient le peuple des Aryas, établi à l'ouest du fleuve Indus. Se pourrait-il que ce soit cette contrée qui soit nommée "le noble pays" (sct. āryadeśa tib. 'phags pa'i yul), avant que ce nom s'appliquait sur l'Inde en son intégralité ?

Selon Erastothène (Cyrène1, v. -276 – Alexandrie, Égypte, v. -194), la contrée des Aryas, l'Ariane, fut limitée à l'est par le fleuve Indus, au sud par la mer, à l'ouest par la ligne qui part de Carmania jusqu'aux Portes caspiennes, et au nord par les montagnes appelées Taurus. Il y a donc la contrée des Aryas, l'Ariane, à l'ouest et l'Inde à l'est.

Au IVème siècle av. J.C., le roi Philippe II (382-336 av. J-C) de Macédoine, prépare le terrain pour son illustre fils Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.). Le prix à payer pour les guerres que devait mener Philippe II pour s'affranchir de la tutelle des royaumes voisins et pour en conquérir d'autres est sans doute à l'origine d'une sorte de fuite en avant des macédoines : guerroyer, pour piller et payer les soldats. Combiné avec un désir de vengeance sur les perses et l'ambition débridée d'Alexandre le Grand, qui se prenait pour un descendant d'Achille, du côté de sa mère.


C'est au printemps 334 que débute l'expédition d'Alexandre le Grand en Asie. L'empire perse étant très affaibli, Darius III fut battu en 331 av. J.-C. et Persépolis mis à sac. Alexandre accéda au trône perse. Il continua ses expéditions au-delà de l'Indus, jusqu'au Panjab, puis retourna à Babylone. Après la mort d'Alexandre en 323, son empire fut divisé par ses généraux. C'est Séleucos (358-281 av. J.-C.), qui devient le satrape des satrapies allant de la Syrie à l'Indus et qui est à l'origine de la dynastie des Séleucides, qui régnèrent de 305 à 64 av. J.‑C.


" L'Empire séleucide, fusion de l'Orient et du monde grec, semble au départ fidèle au projet d'Alexandre le Grand. L'Empire comprend une multiplicité de groupes ethniques, de langues (grec, persan, araméen, dialectes indo-iraniens), de religions (polythéisme grec, zoroastrisme, judaïsme, cultes indigènes). Dans ce contexte, plus encore que pour les autres monarchies hellénistiques, le roi, qui reçoit un culte divin, est supposé être le garant de l'unité de l'empire." (wikipédia)

À l'époque romaine, Pompée transformera les royaumes séleucides d'Antioche et de Damas en province romaine, en 64 av. J.-C. Autour de 250 av. J.‑C., Diodote Ier (règne de -256/-238 ou -234), le satrape de Bactriane, se détacha de l'empire séleucide et fonda le royaume gréco-bactrien (246 av. J.-C. – IIe siècle av. J.-C.), qui dura jusqu'en 130 av. J.‑C., quand les tribus Yuezhi chassèrent le roi Helioclès Ier, dont les descendants auraient cependant continué à régner à Kaboul (Gandhara) jusqu'à 70 av. J.C.[3] Le royaume indo-grec atteint son essor sous Ménandre I (Milinda) entre 165–130 av. J.C. Le dernier roi indo-grec fut battu en l'an 10[4].
"Lorsque l'ambassadeur chinois Zhang Qian se rend dans la région vers 129-128, il décrit un pays fragmenté politiquement, où il n'y a plus de trace de domination grecque. Celle-ci résiste en revanche dans les régions situées au sud de l'Hindu Kush et dans l'Indus, où des monarques grecs se maintiennent jusqu'aux débuts de notre ère"[5].
C'est alors la tour aux Saces, une branche des peuples nomades Indo-scythes.
" Les Indo-Scythes sont une branche des Saces (Scythes) indo-européens des steppes eurasiennes qui ont migré de la Sibérie du sud en Bactriane, en Sogdiane, au Cachemire et finalement jusqu’en Arachosie puis en Inde du milieu du IIe siècle av. J.-C. au Ier siècle av. J.-C." (wikipédia)
Simultanément, d'autres migrants, un peuple nomade indo-européen d'Asie centrale appelé les Yuezhi, entrent la région en poussant devant eux les tribus Scythes, "qui arrivent en Bactriane, au nord de l'Afghanistan". Quand les Yuezhi atteignent la Bactriane, les Saces/Scythes descendent plus au sud, "au Cachemire puis au sud de l'Afghanistan, où ils donneront leur nom à la province du Séistan ou Sistan : ce nom était autrefois prononcé Sakastan « Pays des Sakas », la Sacie." En descendant davantage en Inde, ils y conquirent des territoires, jusqu'à leur défaite en 395 par l'empereur Chandragupta II.

C'est donc d'abord le roi Sace/Scythe Mauès (Moga) (Ier siècle av. J.C.) qui règna à Gandhara, avant d'être supplanté par les kouchans[6], qui constituaient une fraction des Yuezhi. Ce sera le début de l'empire kouchan (30–375). Le premier de cette dynastie fut Kujula Kadphisès (30-80). Son petit-fils fut le célèbre roi bouddhiste Kanishka Ier (127-147).



C'est pendant l'empire kouchan, que le bouddhisme connaît son essor dans l'Inde du nord-ouest, avec une grande activité sur les routes vers la Chine. C'est notamment pour tirer profit de celles-ci que les sassanides et les hephtalites (huns blancs) conquirent les territoires bouddhistes. D'autres tenteront de contrôler la région et son trafic profitable, dans l'ordre les Turcs, les chinois, les tibétains, et finalement les arabes, dont la bataille de Talas[7] en 751 fut déterminante.
" Autour de 225, Vasudeva Ier (191-225) meurt et l’Empire kouchan est divisé en deux parties, à l’ouest et à l’est. Vers 224–240, les Sassanides envahissent la Bactriane et le nord de l’Inde, où ils sont appelés Indo-Sassanides."[8]
Les sassanides (perses) régnèrent sur l'Iran (et "ses satrapies") pendant 400 ans, de 224 jusqu'à l'invasion musulmane des Arabes en 651.[9] Mais à partir du Vème siècle, les huns blanc (śvetahūna) ou hepthalites, peuple de nomades turcophones, investirent la partie nord-est de l'Afghanistan. Avant 450, ils envahirent "la Transoxiane (habitée par les Sogdiens), la Bactriane et le Khorasan, au Nord-Est de la Perse."[10]
"Ils montent vers Kābul-Kāpiśa [la capitale de Gandhara] et le kouchan Kidāra descend en Gandhāra."[11]
Autour de 565, une alliance entre Köktürks[12] occidentaux et les Sassanides mit fin à leur (kouchan) empire. Les Köktürks furent le premier peuple de langue turque à se nommer politiquement « Turcs ».
" La création de cet empire [Köktürk] marque un pas décisif dans l'expansion des peuples turcs vers le Turkestan occidental. Deux siècles et demi après la fin de l'empire des Köktürks (qui furent remplacés par un autre peuple turcophone, les Ouïgours, en 745), les tribus turques atteignirent l'Anatolie."[13]
"Dès lors les Turcs ont deux khans ou kagans: Turcs orientaux (Orkhon), Turcs occidentaux (Ili Issy-koul). Ceux-ci, sous la conduite de leur premier khan, Istāmi, s'entendent avec le sassanide Khosroes Anosarwan contre les Huns (563-567)"[14] 
Les Kouchans rentrèrent à Kābul-Kāpiśa et restèrent en possession de la région gandhārienne et maintinrent leur pouvoir jusqu'aux invasions musulmanes.[15]
" Les Köktürks reçurent des missionnaires bouddhistes, manichéens et nestoriens, mais restèrent majoritairement chamanistes. Ils avaient également une religion impériale, le tengrisme, basée sur la vénération de Tängri, le Dieu-Ciel." [16]
Nous avons un premier témoignage de Song Yun (pinyin: Sòng Yùn) sur la vie des Huns en Afghanistan. Il fut envoyé par l'impératrice bouddhiste Hu (décédée en 528) avec d'autres moines (Hui Zheng, Fa Li et Zheng (ou Wang) Fouze, dans la région nord-ouest de l'Inde pour y chercher des textes bouddhiques. Ils quittèrent la capitale des Wei Luoyang en 518 et retournèrent en 522 avec 170 textes mahāyāna.[17] On apprend grâce à Song Yun que le roi des Huns (Ye-ta) avait pour capitale ou camp principal Bāmiyān. Quand sa reine est dans sa demeure, elle est assise sur un "lit d'or qui a la forme d'un éléphant blanc à six défenses et de quatre lions"[18]. Référence au songe de la mère du Bouddha. Ils ne vivent cependant pas conformément aux préceptes bouddhistes, comme l'aurait souhaité Song Yun :
" Ils ne croient pas à la loi bouddhique et servent un grand nombre de divinités hérétiques. Ils tuent les êtres vivants et sont mangeurs de (viandes) sanglantes; pour leurs ustensiles, ils se servent des sept matières précieuses. Les divers royaumes (qui leur sont soumis) leur offrent en présent une très grande quantité de joyaux et d'objets rares."[19] 
"Pour remplir sa mission, Song Yun fui dûment accrédité auprès des chefs d'état dont il devait traverser les territoires ; il présenta ses lettres impériales au roi des Hephthalites qui les reçut agenouillé; il fut admis en présence du roi de l'Udyāna à qui il ne manqua pas de faire un éloge enthousiaste de la civilisation chinoise; le roi du Gandhāra seul se montra moins bien disposé à son égard et refusa, malgré ses remontrances, de se lever de son siège pour rendre hommage à l'édit du Fils du Ciel."[20] 
" Les textes recueillis par Song Yun se rattachaient tous à l'école du Mahāyāna ; on pouvait s'y attendre, à considérer les régions où ils lurent trouvés. L'Udyāna et le Gandhāra paraissent en effet avoir été le foyer où s'élabora cette forme spéciale du bouddhisme). Sous l'influence de la race turque établie au nord de l'Indus, il s'était constitué, par un mélange des théories purement bouddhiques avec les arts magiques florissants dans l'Udyāna, avec des traditions iraniennes et avec certaines interprétations de la statuaire grecque de la basse époque, toute une théologie transcendante qui n'avait plus que de lointains rapports avec les doctrines primitivement professées sur les bords du Gange ; comme cette religion nouvelle, par la complexité des éléments qui l'avaient formée, paraissait supérieure à l'ancienne, on l'appela le Grand Véhicule par opposition au Petit Véhicule qui était l'école où s'étaient mieux conservées les tendances plus morales que métaphysiques du véritable bouddhisme."[21] 
"Il y avait ainsi comme deux terres saintes du bouddhisme, l'une dans le bassin du moyen Indus, l'autre dans le bassin du Gange. La plupart des pèlerins chinois traversaient la première pour se rendre dans la seconde, car, de toutes les routes de terre, celle du Népal, qui seule menait directement dans l'Inde du centre, parait avoir été ignorée avant, l'époque des T'ang; c'étaient les routes des Pamirs aboutissant au sud dans le Cachemire et dans l'Udyāna qui étaient le plus souvent suivies. Bon nombre de voyageurs ne faisaient pas la double étape, et, comme Song Yun et Houei-cheng, considéraient Peshavar, ou tout au plus Taksacilā, comme le terme de leurs pérégrinations. C'est une des raisons qui expliquent pourquoi, dans la transmission du bouddhisme en Chine, le rôle du Gandhāra fut prédominant."[22]
Chavannes précise que cette influence sur la Chine ne se limite pas au domaine littéraire, mais s'étend également à l'art religieux. Un compagnon de Song Yun, Houei-cheng, fit exécuter des modèles réduits de stūpa de l'Inde du Nord et prit leurs dimensions exactes, afin de les reproduire en Chine. Pour d'autres exemples, voir l'article de Chavannes. On y trouve également un aperçu des "arts magiques florissants dans l'Udyāna".
" Au début du huitième mois, (Song Yun) entra sur le territoire du pays de Han-p'an-t'o (Tach-kourgane). Après avoir marché vers l'ouest pendant six jours, il fit l'ascension des monts des Oignons (Ts'ong-ling) ; puis, marchant encore vers l'ouest pendant trois jours, il arriva à la ville de Po-yu. Trois jours après, il arriva aux montagnes Pou-k'o-yi. Cet endroit est extrêmement froid : été comme hiver, la neige y reste accumulée. Dans les montagnes se trouve un lac ; un dragon [nāga] venimeux y demeurait; autrefois, il y eut un marchand qui s'arrêta pour faire halte à côté du lac; il arriva que le dragon s'irrita et, par la force d'une incantation magique, tua le marchand. Le roi de (Han-) p'an-ťo, ayant appris cela, laissa le pouvoir à son fils et se rendit dans le royaume de Wou-tch'ang (Udyāna) pour y apprendre les incantations magiques des P'o-lo men (Brahmanes)[23]; en l'espace de quatre années, il acquit entièrement cette science ; quand il revint pour reprendre la dignité royale, il retourna exorciser le dragon du lac ; le dragon se transforma en homme, se repentit de ses fautes et vint vers le roi ; le roi le bannit alors dans les monts Ts'ong-ling, à une distance de plus de deux mille de ce lac. (Ce roi) est l'ancêtre à la treizième génération du roi actuel de ce royaume."
La légende d'Oḍḍiyāna semble déjà avoir commencé…

Le commerce florissant des routes commerciales entre l'Ariane et la Chine continuèrent de faire des envieux. Dans les années 740, la Chine avait pris le contrôle de toutes les montagnes de l'Hindū-Kūsh et du Pamir, jusqu'à la bataille de Talas...
"De leur côté, les Musulmans annexaient la Transoxiane jusqu'à Tachkent et la vallée de la Ferghana. Les souverains des régions vassales de la Chine demandaient de l'aide, mais les Chinois ne réagirent qu'en 747 quand les Tibétains menacèrent les routes commerciales entre les Indes et la Chine, et entre Kachgar (au Xinjiang) et Tachkent (en Ouzbékistan)." 
" D'un côté, la Chine était alliée de la Perse et soutenait le roi Ikhshid. De l'autre côté, les abbassides et tibétains soutenaient les Arabes qui avaient placé Alutar. La lutte entre ces deux alliances se déroulait pour le pouvoir de la vallée de Ferghana, une position stratégique de la Route de la soie." 
" Cette victoire abbasside revêt un caractère symbolique très fort car elle marque le point le plus occidental de l'empire chinois. Cette victoire marque aussi le point le plus oriental de l'avancée des troupes musulmanes vers la Chine. Les Musulmans ne tenteront plus aucune avancée dans cette direction malgré leur victoire. Désormais l'avancée de l'islam en Asie centrale se fera par la conversion progressive des tribus turques."[24]

***

[1] "La Bactriane ou Bactrie (du grec ancien Βακτριανὴ / Baktrianê) est une région à cheval sur les États actuels d'Afghanistan, du Tadjikistan, et de l'Ouzbékistan, située entre les montagnes de l'Hindū-Kūsh et la rivière Amou-Daria. C'est un État fondé autour de la cité de Bactres (l'actuel Balkh, ville du nord de l'actuel Afghanistan) qui a été sa capitale administrative et centre du pouvoir, d'où elle tire aussi son appellation de la "Bactriane"." (wikipédia)

[2] "Les Sakas ou Saces sont un peuple indo-européen qui vivait jusqu'en 380 après J.-C. dans une région couvrant le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, l'Afghanistan, le Pakistan et une partie de l'Iran, de l'Ukraine, des monts Altaï et de la Sibérie en Russie. La plupart des chercheurs les considèrent comme une branche des Scythes. Il ne faut pas les confondre avec les Sakha, nom que se donnent à eux-mêmes les Yakoutes de Sibérie." (wikipédia)

[3] "It is thought that his dynasty continued to rule in Kabul and Alexandria of the Caucasus until 70 BCE when King Hermaeus was defeated by the Yuezhi." (wikipédia)

[4] " Although the extent of their successes against indigenous powers such as the Shungas, Satavahanas, and Kalingas are unclear, what is clear is that Scythian tribes, renamed Indo-Scythians, brought about the demise of the Indo-Greeks from around 70 BCE and retained lands in the trans-Indus, the region of Mathura, and Gujarat." Wikipédia, https://en.wikipedia.org/wiki/Maurya_Empire "Indo-Scythians is a term used to refer to Scythians (Sakas), who migrated into parts of central and northern South Asia (Sogdiana, Bactria, Arachosia, Gandhara, Sindh, Kashmir, Punjab, Haryana, Rajasthan, UP and Bihar.), from the middle of the 2nd century BC to the 4th century AD." Wikipédia

[5] Wikipédia. Réf. : Paul Bernard, « The Greek Kingdoms of Central Asia », dans János Harmatta (dir.), History of civilizations of Central Asia. Vol. II. The development of sedentary and nomadic civilizations: 700 B.C. to A.D. 250, Paris, UNESCO Pub.,‎ 1996, p. 102-103

[6] Wikipédia

[7] "La bataille de Talas ou bataille de la rivière Talas eut lieu en juillet 751, sur les rives de la rivière Talas au Kirghizistan près de la ville du Kazakhstan Taraz (Тараз), autrefois Jambyl (Жамбыл), entre les troupes abbassides, soutenus par des contingents tibétains et les troupes chinoises de la dynastie Tang, alors dirigée par Tang Xuanzong pour le contrôle de la région d'Asie centrale de Syr-Daria." Wikipédia

[8] Wikipédia

[9] Wikipédia

[10] Wikipédia

[11] Louis de la Vallée Poussin, Dynasties et Histoire de l'Inde depuis Kanishka jusqu'aux invasions musulmanes (1935), p.11. On trouvera le kouchan Kidāra sur les monnaies huniques du Cachemire (LVP, p. 17).

[12] Le plus ancien territoire connu des Turcs Bleus est le sud de l'Altaï, en Mongolie occidentale.

[13] Wikipédia

[14] Louis de la Vallée Poussin, Dynasties et Histoire de l'Inde depuis Kanishka jusqu'aux invasions musulmanes (1935), p.11-12

[15] LVP, p. 17-18

[16] Wikipédia

[17] Chavannes, Édouard (1903). Voyage de Song Yun dans l'Udyāna et le Gandhāra. (in French) (1903 ed.). Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient Volume 3, Numéro 1. - Total pages: 379-441

[18] Chavannes, voir ci-dessus

[19] C'est le point de vue d'un moine bouddhiste chinois. Chavannes, réf. voir ci-dessus.

[20] Chavannes

[21] Chavannes

[22] Chavannes

[23] Note de Chavannes: Parlant de l'Udyāna, Hiuan-tsang (Mémoires, t. i, p. 131) nous dit que « la science des formules magiques est devenue chez eux un art et une profession »

[24] Wikipédia

jeudi 27 août 2015

Héraclès et Vajrapaṇi, compagnons du Bouddha dans l'empire kouchan


Petit brainstorming rapide (les références manquent souvent malheureusement) sur le lien entre "Héraclès" et Vajrapaṇi, qui semble dater de l'empire kouchan.
"L’Empire kouchan (env. ier – iiie siècles, francisation de la forme sanskritisée Kushana, IAST Kuṣāṇa) fut un État qui, à son apogée, vers 105–250, s’étendait du Tadjikistan à la mer Caspienne et à l’Afghanistan et, vers le sud, à la vallée du Gange. L’empire a été créé par les Kouchan, une tribu des Yuezhi, un peuple de l’actuel Xinjiang en Chine, possiblement apparenté aux Tokhariens. Ils ont eu des contacts diplomatiques avec Rome, l’Empire perse des Sassanides et la Chine et, pendant plusieurs siècles, furent au centre des échanges entre Orient et Occident." (wikipédia)
"Kadphisès Ier ou Kujula Kadphisès (丘就却 K’iu-tsiu-k’io) est un souverain Kouchan d'environ 30 à 80. Il unifie la confédération Yuezhi, dont Kouchan n'étaient auparavant qu'une des cinq principautés et joue un rôle décisif dans la formation de l'Empire kouchan, en conquérant plusieurs territoires. Il est le grand-père de Kanishka Ier." (wikipédia)
Kujula fit frapper une importante série de monnaies, dont un exemple ci-dessous. A l'avers, le portrait du roi, au revers une représentation d'Héraclès.



"Tetradrachm of Kujula Kadphises (30-80 CE) in the style of Hermaeus.
Obv: Hermaios-style diademed bust. Corrupted Greek legend: ΒΑΣΙΛΕΩΣ ΣΤΗΡΟΣΣΥ ΕΡΜΑΙΟΥ ("Basileos Stirossu Ermaiou"): "King Hermaeus, the Saviour".
Rev: Herakles standing with club and lion skin. Kharoṣṭhī legend: KUJULA KASASA KUSHANA YAVUGASA DHARMATHIDASA "Kujula Kadphises ruler of the Kushans, steadfast in the Law ("Dharma"). British Museum
." (légende reprise d'ici)

Le roi s'identifie peut-être à Héraclès ou veut s'associer à son influence. Il aurait été le grand-père de Kanishka 1er. Kanishka fit frapper des monnaies, où le roi est représenté sur l'avers et "Bodo", le Bouddha, au revers.



" Ce règne (iie siècle) favorisa l’expansion du bouddhisme et l'essor de l'art gréco-bouddhique du Gandhara, où le Bouddha, autrefois représenté sous forme symbolique (roue, empreinte des pieds), prit ponctuellement la forme de Zeus."

" L'art gréco-bouddhique, ou indo-grec selon certains auteurs, était né sous un autre grand protecteur du bouddhisme, Ménandre Ier[1] du royaume indo-grec." (wikipédia).

C'est dans l'art gréco-bouddhique justement, à Gandhara, pendant la période kouchane (env. ier – iiie siècles) que l'on voit des représentations des scènes de la vie du Bouddha, où celui-ci est côtoyé de Vajrapaṇi, sous les traits de "Héraclès", pour identifier ce héros solaire universel sous son nom grec. Si le roi Kujula Kadphisès et ses descendants aiment s'identifier/s'associer avec "Héraclès", en tant que défenseur de la Loi/Dharma (dharmathidasa), ou dharmarāja, la figure de Héraclès/Vajrapaṇi que l'on voit côtoyer le Bouddha, représente peut-être aussi le dharmarāja favorisant l'expansion du bouddhisme.


J'ai utilisé plusieurs fois une représentation du Bouddha subjuguant un serpent noir, où celui-ci est côtoyé de Héraclès/Vajrapaṇi, une massue dans la main droite que semble saisir le Bouddha, puis la main gauche posée sur la pomme d'une épée.



Cet été, je voyais dans le Victoria and Albert Museum à Londres, une représentation très similaire, mais où Héraclès/Vajrapaṇi serait méconnaissable, sans la scène de la subjugation du serpent noir. Je l'ai prise en photo en pensant la retrouver par la suite, mais ce ne fut pas le cas. Ci-dessus donc ma photo de qualité médiocre. Le visage d'Héraclès est abimé et la massue est moins nette, mais cela est bien lui. Ci-dessous cependant un autre relief représentant la même scène.



Pour finir quelques autres représentations d'Héraclès/Vajrapaṇi.










L'association de pouvoir spirituel et séculier ?

Meanwhile in Rome...

L'empereur Commode (180-193) se fait représenter comme Héraclès

Monnaie de Commode : avers, représenté en Héraclès, revers, attributs d'Héraclès



***


[1] "Ménandre Ier, en sanskrit Milinda, est le plus remarquable des rois indo-grecs qui succèdent en Afghanistan, au Pakistan et en Inde du nord à la dynastie gréco-bactrienne.
Il règne d'environ 160 à 135 av. J.-C., établit sa capitale à Sagala (actuelle Sialkot, au Pakistan) et se convertit probablement au bouddhisme. Le récit de ses entretiens avec le moine Nagasena, le Milindapañha, est un des livres canoniques du bouddhisme.
Le règne de Ménandre donne une première impulsion à l’art gréco-bouddhique, lequel connait son apogée sous la dynastie kouchane qui succède aux rois indo-grecs et dont le représentant le plus remarquable est Kanishka Ier." (wikipédia)

samedi 8 août 2015

Des Mâles qui débarrassent du Mal


Héraclès amène Cerbère à Eurysthée
« Hercule, quoi qu’on en ait dit, n’est pas un petit prince grec fameux par des aventures romanesques, revêtues du merveilleux de la poésie, et chantées d’âge en âge par les hommes qui ont suivi les siècles héroïques. Il est l’astre puissant qui anime et qui féconde l’Univers ; celui dont la divinité a été partout honorée par des temples et des autels, et consacrée dans les chants religieux de tous les peuples. Depuis Méroé en Éthiopie, et Thèbes dans la haute Égypte, jusqu’aux îles britanniques et aux glaces de la Scythie ; depuis l’ancienne Trapobane et Palibothra dans l’Inde, jusqu’à Cadix et aux bords de l’Océan atlantique ; depuis les forêts de Germanie, jusqu’aux sables brûlants de la Libye, partout où l’on éprouva les bienfaits du Soleil, là on trouve le culte d’Hercule établi ; partout on chante les exploits glorieux de ce dieu invincible, qui ne s’est montré à l’homme que pour le délivrer de ses maux, et pour purger la Terre de monstres, et surtout de tyrans, qu’on peut mettre au nombre des plus grands fléaux qu’ait à redouter notre faiblesse. Bien des siècles avant l’époque où l’on fait vivre le fils d’Alcmène ou le prétendu héros de Tirynthe, l’Égypte et la Phénicie, qui certainement n’empruntèrent pas leurs dieux de la Grèce, avaient élevé des temples au Soleil sous le nom d’Hercule, et en avaient porté le culte dans l’île de Thase et à Cadix, où l’on avait aussi consacré un temple à l’année et aux mois qui la divisent en douze parties, c’est-à-dire, aux douze travaux ou aux douze victoires qui conduisirent Hercule à l’immortalité. »
Extrait de l’Abrégé de l’origine de tous les cultes, chapitre V, de Charles-François Dupuis 
Héraclès est célèbre pour ses douze travaux, douze au nombre des mois de l’année. Douze au nombre des animaux symbolisant les mois qu’un roi ancien devait combattre pour son sacre[1]. Le premier étant de combattre le lion de Némée, le fils d'Orthos, le chien de Géryon, et de la Chimère ou d'Échidna. D’abord, Héraclès tire sur lui ses flèches, mais sans effet. Ensuite, il s’attaque au lion avec sa massue, qui se brise. Finalement, il le tue en l’étouffant. Son dixième travail est de voler les bœufs de Géryon, où il tue Orthos le chien bicéphale, et son maître à coups de massue. Son dernier travail sera enchaînement de Cerbère, le chien à trois têtes qui garde l'entrée des enfers. Héraclès doit le maîtriser sans armes. Il le porte à moitié, et le traîne à moitié en traversant la rivière Styx et l’amena à Eurysthée, qui fut si effrayé qu’il lui demanda de le ramener aux enfers. Héraclès est donc un habitué de chiens monstrueux. Les monstres qu’il combat pendant ses douze travaux apparaissent tels qu’ils sont. D’autres adversaires comme Achéloos (dieu de fleuve) ont le pouvoir de se transformer et de paraître et combattre sous une autre forme. Mais Héraclès arrivera à bout d’eux avec ses flèches, sa massue ou en les étouffant avec sa force brute. Apollodore raconte même qu’un jour, embêté par la chaleur, il tira une flèche sur Hélios, le dieu du soleil.

Héraclès passa pour un mari infidèle et pour avoir eu de nombreuses épouses et maîtresses. Autre fait mémorable était le moment de folie d’Héraclès, causé par le courroux d’Héra. Il tua ses propres six enfants, qu’il eut avec Mégara la fille du roi Créon. Après cet acte, comme après chaque acte avec des dommages collatéraux (offense à d’autres dieux etc.), il se rend auprès du roi, pour qu’il le « purifie ». Dans le dernier cas, c’était le roi Thespios qui le purifia.[2] Ce roi eut cinquante filles de sa femme Mégamède. Il voulut que chacune d’elles eût un enfant d’Héraclès. Héraclès les déflora en une semaine ou en une nuit selon les versions, à l’exception d’une seule qui se fit religieuse.

C’est dans les versions du douzième travail, que l’on a un aperçu de ces « purifications ». Héraclès part à Éleusis (célèbre pour ses mystères) où le fils d’Héphaïstos, Pylios, l’initie aux mystères et le purifie du meurtre des centaures. Car une personne dont les mains sont recouvertes de sang ne peut pas être instruite dans les mystères. N’étant pas Athénien, il n’avait droit qu’aux mystères mineurs (Coré/Perséphone), les mystères majeurs (Démeter et Coré) étant réservés aux seuls Athéniens. Ces mystères sont donnés par un mystagogue sous le plus grand secret. C’est ainsi purifié et préparé qu’il avait pu se rendre dans les enfers.

Cet Héraclès mi-divin mi-humain en quête d’une divinisation complète semble avoir beaucoup de points en commun avec les mahāsiddhas. Héraclès, ou Gilgamesh son équivalent sumérien plus ancien, dont des tablettes d'argile furent datées fin du IIIe millénaire av. J.C. ? D’autres civilisations eurent sans doute leurs propres prototypes du héros solaire.

Nous avons en Héraclès un héros avec des origines divines partielles, qui doit regagner son statut divin par l’effort. Ses attributs sont sa massue, son arc, une peau de lion. Il combat les monstres de préférence avec sa massue. Notamment un chien bicéphale, Orthos, le père du lion de Némée, et Cerbère le chien gardien tricéphale des enfers. Il est un sacré coureur de jupons, il a de nombreux enfants, et dans un moment de folie il est même allé jusqu’à tuer ses propres enfants (au nombre de six). Il se fait purifier par des rois et par des mystagogues dont il reçoit les mystères sous le sceau du secret. Voilà des ingrédients de sa légende très ancienne, très répandue, qui ne surprendront aucun adepte du vajrayāna.

Héraclès était le fils de Zeus, mais né d’une femme. Cela faisait de lui comme un dieu incarné, un homme avec une part de divin, qui avait pour ambition de retrouver le ciel. Il était Zeus à échelle humaine, un Zeus terrestre avec des moyens terrestres, p.e. une massue en bois au lieu du foudre céleste. La mort de ce héros solaire était une apothéose qui fit enfin de lui un dieu. Son bûcher funéraire fut allumé par des foudres célestes qui le débarrassèrent des toutes ces parts mortelles. Débarrassé de son ancienne peau comme un serpent, il se montra sous la majesté de son père divin et fut enlevé par un nuage qui le porta aux cieux.[3] Le héros solaire fait ses adieux à la terre en montant au ciel dans un chariot tiré par quatre chevaux, le véhicule d’Hélios. Désormais, il sera vénéré comme un dieu et chapeautera les actions entreprises par des thaumaturges qui le représentent sur la terre.

René Girard en donne un exemple :
« Apollonius de Tyane était un gourou célèbre du IIème siècle après Jésus-Christ. Dans les milieux païens ses miracles passaient pour très supérieurs à ceux de Jésus.” Le plus spectaculaire est certainement sa guérison d'une épidémie de peste dans la ville d Ephese. Nous en possédons un récit grâce à Philostrate, écrivain grec du siècle suivant et auteur d'une Vie d’Apollonius de Tyane. 
Les Ephésiens ne pouvaient pas se débarrasser de cette épidémie. Après force remèdes mutiles, ils s’adressèrent à Apollonius qui, par des moyens surnaturels se rendit chez eux en un clin d'œil et leur annonça leur guérison immédiate : 
«Aujourd'hui même je vais mettre à l’épidémie qui vous accable. » Sur ces mots, il conduisit le peuple entier au théâtre où une image du dieu protecteur était dressée. Il vit là une espèce de mendiant qui clignait des yeux comme s’il était aveugle et qui portait une bourse contenant une croûte de pain. L’homme, vêtu de haillons, avait quelque chose de repoussant. 
Disposant les Ephésiens en cercle autour de celui-ci, Apollonius leur dit : « Ramassez autant de pierres que vous pourrez et jetez-les sur cet ennemi des dieux. » Les Ephésiens se demandaient où il voulait en venir. Ils se scandalisaient à l’idée de tuer un inconnu manifestement misérable qui les priait et les suppliait d’avoir pitié de lui. Revenant à la charge, Apollonius poussait les Ephésiens à se jeter sur lui, à l’empêcher de s’éloigner.
Dès que certains d’entre eux suivirent ce conseil et se mirent à jeter des pierres au mendiant, lui que ses yeux clignotants faisaient paraître aveugle leur jeta soudain un regard perçant et montra des yeux pleins de feu. Les Ephésiens reconnurent alors qu’ils avaient affaire à un démon et le lapidèrent de si bon cœur que leurs pierres formèrent un grand tumulus autour de son corps. 
Après un petit moment, Apollonius les invita à enlever les pierres et à reconnaître l’animal sauvage qu’ils avaient mis à mort. Une fois qu’ils eurent dégagé la créature sur laquelle ils avaient lancé leurs projectiles, ils constatèrent que ce n’était pas le mendiant. À sa place, il y avait une bête qui ressemblait à un molosse, mais aussi grosse que le plus gros lion. Elle était là sous leurs yeux, réduite par leurs pierres à l’état de bouillie et vomissant de l’écume à la façon des chiens enragés. En raison de quoi, on dressa la statue du dieu protecteur, Héraklès, à l’endroit même où le mauvais esprit avait été expulsé. »
René Girard explique que le miracle d’Apollonius de Tyane raconté ci-dessus, était attribué à Héraclès[4].

Héraclès et Omphale s'amusent
Héraclès, le héros solaire avec sa massue et son arc, protège à l’époque hellénistique aussi les habitations privées avec d’autres dieux. Les emblèmes divins peuvent remplacer les dieux eux-mêmes. Ainsi, dans l’île de Délos, on trouve des habitations protégées par des reliefs représentant des massues (Héraclès), mais surtout par des phallus (Dionysos). Quelquefois, on a du mal à distinguer s’il s’agit d’un phallus ou d’une massue. Dans l’épisode, qui date de l’époque romaine[5], où Héraclès fréquente l’amazone Omphale, la reine de Lydie, les deux amants s’échangent les habits et les attributs, et c’est Omphale qui manie la massue d’Héraclès. La massue et les flèches d’Héraclès sont autant de symboles phalliques.



Nous savons qu’Héraclès avait servi de modèle pour représenter à la façon gréco-bouddhique Vajrapaṇi, le fidèle protecteur du Bouddha. Vajrapaṇi qui deviendra le gardien mystagogue des mystères bouddhistes que sont les tantras et un grand protecteur, combattant les démons, qu’il détruit avec le vajra qu’il tient toujours (sct. paṇi) dans sa main. En s’installant à Oḍḍiyāna[6], Vajrapaṇi en fit le berceau du vajrayāna.

Subjugation du serpent noir (Héraclès tend sa massue au Bouddha qui la saisit)
Allons maintenant vers l’est, au Tibet et au Bhoutan dont le héros national est le thaumaturge Droukpa Kunlé. Il est présenté comme un personnage historique (né en 1455, mort en 1529), mais on peut se demander si ses faits et gestes racontés avec beaucoup de plaisir le sont aussi. Il est considéré (et il l’écrit d’ailleurs lui-même dans son autobiographie[7]) comme une réincarnation du mahāsiddha Śavaripa, et on le représente iconographiquement comme un chasseur, portant un arc et des flèches et en compagnie d’un chien. Droukpa Kunlé est quelquefois représenté avec des cheveux longs frisés et une barbe. Il n’a pas de massue, mais se sert de son vajra-pénis[8], pour le même effet, et pour casser les dents des divers démons.[9] Il est évidemment un héros solaire qui tutoie le soleil[10] et qui combat les monstres pour protéger le peuple (tib. ‘gro ba’i mgon po), notamment au Bhoutan.

Droukpa Kunlé
Droukpa Kunlé est généralement associé au culte phallique du Bhoutan, mais ce culte prédate l’arrivée de Droukpa Kunlé et même le bouddhisme dans ce pays himalayen. La légende de Droukpa Kunlé comporte des éléments d’un héros solaire, des éléments de culte phallique prébouddhiste[11], des éléments du yoga sexuel, notamment celui de l'mmortalité par la porte inférieure attribué à Réchungpa, des éléments de mahāsiddha de type vajrayāna, de « fripon » (voir ci-dessous) etc. C’en est trop pour un simple personnage historique. Ceux qui veulent prendre exemple sur ce maître devraient en être conscients. Il y a le Droupa Kunlé historique et ce que la légende a fait de lui. Et il est très probable que sa légende puise dans des couches plus anciennes que la couche bouddhiste. En se laissant inspirer par les faits et gestes de Droukpa Kunlé, par qui se laisse-t-on inspirer réellement ? Peut-on prendre modèle sur la vie d’un dieu ancien ou d’un héros solaire pour vivre la sienne propre, par imitation ? De toute façon, nous sommes prevenus.
« Drukpa Kunley, le Maître de la Vérité, disait lui-même :
Si vous pensez que j’ai révélé des secrets, je vous fais mes excuses ;
Si vous pensez que tout cela n’est qu’un tissu d’absurdités, prenez-y plaisir ! »
À de tels sentiments, je souscris sans réserve
. »[12]
La préface de la traduction anglaise (1980, 1982) de Keith Dowman a été écrite par Georg Feuerstein, qui présente son maître[13], le gourou américain Da Free John[14], comme un exemple vivant de la liberté de Droukpa Kunlé, en comparant la « folle sagesse » de ce dernier à celle de Da Free John. D’autres tibétains, bhoutanais… et occidentaux se sont également laissé inspirer par sa « folle sagesse » libertaire avec un succès très mitigé. Il est évident que la littérature de Droukpa Kunlé s’inscrit aussi dans le genre du fripon (trickster, Paul Radin), comme Le Roman de Renart, Till l'Espiègle, Nasreddin Hodja… avec les éléments de thaumaturge en plus. Ce sont certainement des tissus d'absurdités amusant à lire, mais est-ce un exemple à suivre ? Une lecture au premier degré ou à titre d’édification spirituelle est problématique.

Pour montrer ce que peut produire ce mélange de genres, et pour montrer un possible lien avec des éléments de type héraclitien (ou autres héros néolithiques ?), voici une anecdote où l’on voit Droukpa Kunlé combattre un démon, en véritable thaumaturge.

« [76] À Samye, il se rendit chez Pebdak, le fonctionnaire, et son épouse qui le saluèrent respectueusement.

« Bienvenue, précieux Maître de la Vérité. Depuis que tu as accompli les rites de Restauration des Vœux et de Destruction des Forces Maléfiques, la chance nous a favorisés ; la moisson a été abondante. L’année dernière, reprit Pebdak, à Zilung, en Chine, j’ai rencontré un marchand de Kongpo qui m’a dit comment [vous aviez] noué sa lance par magie [tib. mdung la mdud pa rgyab nas]. Depuis, je vis dans l’espoir de te revoir. Je suis très honoré de ta visite. »

Et il lui servit un repas et de la bière avec une grande obligeance. Plus tard, il lui demanda son aide.

« J’ai été marié trois fois. Les deux premières fois, mon épouse est morte peu après le mariage. Mon épouse actuelle m’a donné six fils ; mais aucun n’a vécu au-delà de trois mois. Mon dernier-né va bientôt avoir cet âge. Je te supplie de le bénir et je te prie d’accomplir un rite pour détourner de lui les forces démoniaques [tib. ltas ngan]. »

-Amène-le ici. Comment s’appelle-t-il?
-Mon fils s’appelle Gardien de Samyé [tib. bsam yas khyabs]. Il est né intelligent et en bonne santé. »

Lorsque Pebdak amena son fils, celui-ci fut saisi de tremblements et de convulsions [tib. khri li li byas pa].
« Du calme ! ordonna le Lama. N’aie pas peur. »

Il demanda à Pebdak de lui tendre le lasso noir qui pendait à un pilier et en passa la boucle autour [77] du cou de l’enfant qui reposait sur les genoux de sa mère.

« Si tu ne me fais pas une pipe [tib. khyod mje 'dags ma bcug na], aujourd’hui, je ne m’appelle plus Drukpa Kunley ! Descendons à la rivière ! [ma ga'i chu 'gram] »

Traînant l’enfant au bout de la corde, il gagna la berge, suivi des parents qui se lamentaient, mangeaient de la poussière et s’arrachaient les cheveux.

« Si tu ne t’en vas pas tout de suite, dit-il à l’enfant qu’il tenait par le cou à bout de bras, je continue le traitement ! »

Et il le précipita dans les flots bouillonnants [de la rivière Po Chu[15]]. Soudain, le corps de l’enfant [tib. bu tsha'i ro de] se changea en un chien noir dont la gueule rouge et béante gronda ; « Tu n’as pas de compassion, Drukpa Kunley ! »

Et le démon s’enfuit sur l’autre rive.
« C’était cela, votre fils ! » dit alors Kunley.

Les parents eurent une grande foi en lui et reprirent le chemin de leur demeure, délivrés de la peur et de 1a culpabilité*. Il leur enseigna la méthode de destruction des forces diaboliques qu’ils devaient utiliser pour leurs enfants [si les mauvais présages revenaient] :

« Lorsque l’enfant pleure dans son berceau, à minuit,
C’est que le père pénètre la mère.
Calmez-le en lui faisant manger des noix.
Si le moyen s’avère inefficace,
Entourez-lui la tête avec un pyjama.
L’enfant que possède un démon courroucé[16]
Apporte misères et souffrances sans fin.
Usez envers lui de la magie protectrice du Lama.
Si le charme n’opère pas.
[78] Détruisez le démon par un rite d’exorcisme.
Un fils inutile et impuissant
Est cause que la lignée s’éteint.
Moi, Drukpa Kunley, je puis annuler cette malédiction.
Mais, si ma bénédiction reste sans effet,
Une corde autour du cou aura raison de ce fléau. »

Après lui avoir donné cet enseignement, le Lama dit à Pebdak que l’année prochaine, à pareille époque, lui naîtrait un fils.
« S’il te plaît, donne-lui un nom maintenant, dit Pebdak, car l’année prochaine, tu ne seras peut-être pas ici.
- Appelle-le “Moisson Abondante”, car il sera l’origine d’une nombreuse descendance. »

Lorsqu’elle entendit cet oracle, l’épouse offrit ses bijoux au Lama en témoignage de gratitude. Quant à Pebdak, il lui donna une cassette qui contenait cinquante pièces d’or et une turquoise. »

Cette traduction française est extraite du Fou divin (Albin Michel), traduit de l’anglais (The Divine Madman, Keith Dowman). On peut trouver une version tibétaine de cette anecdote (pages 113-117) dans « ‘gro ba’i mgon po kun dga’ legs pa’i rnam thar mon spa gro sogs kyi mdzad spyod rnams » publié par Tibetan Cultural Printing Press en 1982.

J’ai toujours eu du mal avec cette histoire, sans doute à cause de ses éléments prébouddhistes, si l’on me permet cette remarque « orientaliste ». Un enfant, qui n’est pas un vrai enfant, mais un démon qui se fait passer pour tel. Il faut beaucoup d’ouverture et de retenue orientaliste pour accepter cela. Si nous lisions un mythe, un épisode du Héracleion, nous pourrions y voir le symbolique du héros solaire. Six enfants, les six mois de l’année qui décline. Nous n’aurions pas de mal à reconnaître un héros solaire qui ramène un chien monstrueux déguisé en enfant à la porte de l’enfer, le fleuve Styx. Mais nous lisons le rnam thar d’un personnage historique, Droukpa Kunlé, qui confond les démons et les combat avec son vajra physique (« Si tu ne me fais pas une pipe, aujourd’hui, je ne m’appelle plus Drukpa Kunley ! »). Ce qui pendant presque trois mois s’était fait passer pour un enfant beau et sage est démasqué et tué par notre héros. Le texte tibétain précise bien que c'est le corps (cadavre, ro) de l'enfant qui se transforme en démon. Son acte déterminé va le faire dévoiler sa véritable nature démoniaque. Soulagement général, l’enfant tué par Doukpa Kunlé n’était pas un enfant mais un démon, bon débarras ! Le soulagement a dû être le même quand le mendiant d’Apollonius de Tyane s’était re-transformé en molosse. Finalement, on avait eu raison de le lapider. Ce qui semblait être initialement un meurtre, s’avère être un acte judicieux...

Quand on croit en les thaumaturges et leur pouvoirs, en les démons se faisant passer pour des humains, et en leur « purification » ou « libération », alors vive Apollonius de Tyane, vive Droukpa Kunlé. Mais si on n’y croit pas, qu’est-ce que c’est qui est décrit là, que se passe-t-il vraiment ? D’autant plus que Droukpa Kunlé donne par la suite aux parents désemparés des conseils à la Françoise Dolto.
« Lorsque l’enfant pleure dans son berceau, à minuit,
C’est que le père pénètre la mère.
Calmez-le en lui faisant manger des noix.
Si le moyen s’avère inefficace,
Entourez-lui la tête avec un pyjama.
L’enfant que possède un démon courroucé[17]
Apporte misères et souffrances sans fin.
Usez envers lui de la magie protectrice du Lama.
Si le charme n’opère pas.
[78] Détruisez le démon par un rite d’exorcisme
. »
Nous ne sommes plus dans le domaine des mythes de héros solaire, mais bien dans celui du vajrayāna. « Le démon de rgyal ‘gong est une entité démoniaque qui s’attache aux malades, aux jeunes et aux infirmes, provoquant troubles nerveux et folie. » [note du traducteur du Fou divin] Essayez de les soigner d’abord par des mantras, et si cela ne marche pas, « détruisez le démon par un rite d’exorcisme ». Avis aux malades, aux jeunes et aux infirmes ! Cachez-vous quand le Lama arrive avec sa magie protectrice et ses rites d’exorcisme.

Dans la version que raconte le journal Kuenselonline, le démon se fond dans une grosse pierre, qui est ensuite réduite en poussière par le vajra de Droukpa Kunlé. Le journal ajoute que depuis cette destruction de démon, cette région du Bhoutan (sic, nous avons changé de décor, nous ne sommes plus à Samyé au Tibet), a été bénie par de nombreuses naissances masculines.[18]


Cette anecdote de Droukpa Kunlé semble ainsi mélanger des éléments prébouddhistes d’un culte phallique, dans une région où des emblèmes phalliques (apotropaia[19]) ont un pouvoir protecteur (contre le mauvais œil) et de fertilité, et où il existe une nette préférence pour les naissances masculines. Un temple sert de lieu de pèlerinage aux couples souhaitant la naissance d’un fils. Au cours d’un rituel un phallus en bois est apposé sur la tête de la femme.[20]




Les héros solaires Mâles avec leur massues comme Héraclès sonnaient le glas d'une société de type matriarcale en imprimant partout leurs marques phalliques, pour subjuguer "le Mal".

***
Texte tibétain de l'histoire de Droukpa Kunlé à Samyé

*La même phrase en tibétain : La mère dit : les six fils qui étaient nés auparavant furent emportés par les dieux-démons, maintenant c'est le yogi qui a tué mon fils chéri. Que dois-je faire maintenant ? dit-elle en pleurant. Ce n'est pas ma faute, je vais rentrer chez moi. C'est alors que Droukpa Kunlé enseigna au propriétaire (le mari) une méthode pour détourner les mauvais présages (mauvais oeil).

a ma de na re/ sngar bu drug skyes pa lha 'dres khyer/ da bu snying po sdug ma 'di rnal 'byor pas bsad/ da nga gang 'dra byed zer ngu zhing 'dug/ ngas skyon med da nang du log zer nas nang du slebs/ gnas po la ltas ngan bzlog thabs dgos na tshig 'di thon cig gsungs 'di byas so/

[1] Robert Graves, The Greek Myths 2, p. 105

[2] Diodorus de Sicile et Apollodore

[3] Ovide, Métamorphoses, Apollodore

[4] « La première phrase du récit contient une première allusion au dieu :

[Apollonius] conduisit le peuple entier au théâtre, où une image du dieu protecteur était dressée...
Il n’est plus question du dieu ensuite qu’à la toute fin du récit :
En raison [du « miracle »] on dressa la statue du dieu protecteur, Héraklès, à l’endroit même où le mauvais esprit avait été expulsé.
Les deux mentions d’Héraklès encadrent toute l’affaire et lui confèrent sa signification religieuse. Le véritable auteur du miracle, en définitive, c’est le dieu : il a décidé d’exercer sa fonction protectrice par l’intermédiaire d’un grand inspiré : Apollonius de Tyane. »

[5] Diodore de Sicile, IV, 31, 5-8.

[6] Voir le Sahajasiddhi de Lakṣmīṅkārā

[7] "It is also true that I am the rebirth of Shawari Mahesvara, the great siddha, the teacher of emptiness." Source

[8] The Divine madman, Keith Dowman, p.150

[9] The Divine madman, Keith Dowman, p. 120, 126

[10] Dans une des nombreuses anecdotes, il accroche son habit à un rayon solaire.

[11] « Toutefois, le lien entre le culte phallique et le fou divin est à nuancer. Françoise Pommaret explique qu’il y a plusieurs versions de la biographie de Drukpa Kunley, et que c’est celle riche en références phalliques qui est la plus couramment lue aujourd’hui. » Au Bhoutan, le phallus est sacré

[12] Le fou divin, Drukpa Kunley, yogi tantrique tibétain, de Geshey Chaphu, traduit en anglais par Keith Dowman et en français par Dominique Dussaussoy, p. 30

[13] « In 1982, yoga and religion scholar Georg Feuerstein formally became a follower of Adi Da, and wrote a number of introductions to Adi Da books. He later renounced this affiliation, becoming publicly critical of Adi Da and the community surrounding him in Fiji. Feuerstein devoted a chapter to Adi Da in his 1991 book Holy Madness: Spirituality, Crazy-Wise Teachers, and Enlightenment. » Source 

[14] « Ses méthodes et les controverses qu’elles ont soulevées en ont fait un des représentants les plus emblématiques de la figure du gourou occidental en Amérique du Nord. Il affirmait en particulier que la dévotion qu’on devait lui porter était le seul moyen d’obtenir l’illumination spirituelle. Son œuvre littéraire a cependant reçu autant de louanges de diverses personnalités (Elisabeth Kübler-Ross, psychiatre, écrivit une préface au livre Easy Death d’Adi Da en le présentant comme un chef-d’œuvre) que de critiques.
Au milieu des années 1980, les allégations d’abus sexuels, financiers et de « provocation intentionnelle d'une détresse émotionnelle » (la notion de manipulation mentale n'était pas encore très usitée) ont été abondamment couvertes par les médias en Amérique du Nord, contribuant à sa notoriété au-delà de son cercle d'adeptes, bien qu'il reste assez peu connu en Europe. » Source

[15] Selon le journal Kuenselonline du 11 juin, 2014. Dans cette version, le démon est exterminé par le vajra de Droukpa Kunlé. « Watch what happens, he said the parents, as their little boy disappeared beneath the surface of the Pho Chu. Under water, the demon shape-shifted from a boy to a black dog, which then swam to the side of the river. Kunley instantly understood that the dog was actually the demon. DK chased the dog/demon along the river, until the two of them reached a large rock. The demon merged into the rock, thinking he was safe. Not so. Kunley took his Flaming Thunderbolt in hand, thrust it into the rock with a satisfying crunch, and exterminated the demon. »

[16] Le démon de rgyal ‘gong est une entité démoniaque qui s’attache aux malades, aux jeunes et aux infirmes, provoquant troubles nerveux et folie. Note du livre Le fou divin.

[17] Le démon de rgyal ‘gong est une entité démoniaque qui s’attache aux malades, aux jeunes et aux infirmes, provoquant troubles nerveux et folie. Note du livre Le fou divin.

[18] « So, they did. And in a short time they had another son, this time a real one. It is said that this little part of Bhutan has been a great place for producing sons ever since. »

[19] Bruneau Philippe. Apotropaia déliens. La massue d'Héraclès. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 88, livraison 1, 1964. pp. 159-168

[20] « Drukpa Kunle is also associated with a small temple in the Punakha valley near the village of Lobeysa known as the Chimi Lhakang, where, as the story goes, he subdued a ferocious demoness of the Dochu La with the power of his "magic thunderbolt of wisdom" by transforming her into a black dog and burying her beneath a small stupa that remains a prominent feature of the temple today. The Chimi Lhakang itself is considered by Bhutanese to have been established by Drukpa Kunle's more conservative brother, Ngawang Chogyel ('brug pa ngag dbang chos rgyal, 1465-1540) in 1499. Today, the temple is renowned as a popular fertility site where infertile women from different countries come to be blessed on the head by a large wooden phallus and Drukpa Kunle's bow and arrows. » Source

dimanche 2 août 2015

L'évolution d'une belle formule



« Parmi les soixante et un premiers arahants que le maître avait dépêchés pour proclamer au monde le message de la délivrance, Assaji [sct. Aśvajit] était un des aînés. Il faisait partie du groupe des cinq ascètes auxquels se joignît le Bouddha lorsqu'il vivait sa période d'austérités; il fut également un des cinq premiers disciples. Un matin, alors qu'Assaji déambulait dans Râjagaha en demandant l'aumône, Upatissa [le futur Sāriputta (sct. Śāriputra)] remarqua cet homme qui allait son chemin calmement, d'une porte à l'autre, tenant son bol à la main. Frappé par la noblesse, la sérénité et le rayonnement du moine, Upatissa pensa: "Jamais encore je n'ai vu un tel moine. Il doit certainement faire partie du groupe de yogis que l'on nomme des arahants, ou bien il suit la voie des arahants. Ne devrais-je pas l'approcher et l'interroger?" Il se dit cependant: "Ce n'est pas le moment de poser des questions à ce moine alors qu'il mendie sa nourriture dans les rues. Mieux vaut le suivre en signe de requête." Ainsi fit-il.

Lorsque le vieil homme, ayant fini sa quête des aumônes, chercha un endroit tranquille pour consommer son repas, Upatissa déposa son propre carré de tissu à terre pour l'offrir à l'Ancien. Celui-ci prit place sur l'étoffe et mangea; après quoi, Upatissa lui servit à boire l'eau de sa propre gourde, se comportant ainsi comme un élève rendant hommage à son maître. Après avoir échangé les formules de politesse usuelles, Upatissa s'exprima:

— Paisibles sont vos traits, ami, pur et éclatant est votre teint. Quel est donc celui que, dans votre ascèse, vous avez suivi comme guide? Qui est votre maître et qui est celui dont vous professez la doctrine?
— Ami, répondit Assaji, il existe un Grand Renonçant, un descendant des Sâkya, qui a quitté le clan des Sâkya. J'ai avancé sous sa direction. L'Eveillé est mon maître et c'est son Dhamma que je fais connaître.
— Qu'enseîgne ce vénérable maître et que proclame-t-il? [47]

Se voyant ainsi questionné, Assaji se fit cette réflexion; "Ces ascètes errants sont en général opposés aux enseignements du Bouddha; je dois lui montrer à quel point ces enseignements sont profonds." Il répondit alors; "Je ne suis qu'un novice, ami; cela ne fait guère de temps que j'ai quitté mon foyer pour adopter cette doctrine et cette discipline. Je ne suis pas capable de t'expliquer le Dhamma en détail."

—Je me nomme Upatissa, ami, reprit l'errant. Je t'en prie, explique- moi ce Dhamma en fonction de ta capacité, qu'elle soit grande ou petite. Il me reviendra d'en pénétrer le sens par le biais, peut-être, de centaines ou de milliers de méthodes.

Et il ajouta :

Peu ou beaucoup, selon tes capacités.
Le sens seulement transmets-moi.
Pénétrer ce sens est mon seul désir;
Que ferais-je d'une abondance de mots?

En réponse, Assaji l'Ancien énonça ces vers;

De tout ce qui est produit par une cause.
Le Tathâgata en a dit la cause
Ainsi que la cessation;
Telle est la doctrine du Grand Renonçant."

Lorsqu'il entendit les deux premiers vers, naquit chez Upatissa l’errant la vision sans tache du Dhamma, le premier aperçu de la Non- Mort, le chemin de l’entrée-dans-le-courant [Sotāpatti] et, à la fin des deux derniers vers, il était entré dans le courant.

Il sut immédiatement; "C'est ici que je trouverai le chemin de la délivrance."

Extrait de : Les grands disciples du Bouddha, tome 1, traduction de Nyanaponika Thera et Helmuth Hecker, Editions Claire Lumière, pp.47-48

Les quatre vers d’Assaji se trouvent dans le Vinaya du canon pāli[1]. En pāli, cela donne :
ye dhammā hetuppabhavā
tesaṃ hetuṃ tathāgato āha
tesañca yo nirodho
evamvādī mahā samaṇo
Et en sanscrit :
ye dharmā hetu prabhavā hetun,
teṣāṃ tathāgato hyavadat,
teṣāṃ ca yo nirodha,
evaṃ vādī mahāśramaṇa
Puisque ces quatre vers provoquèrent une vision sans tache du Dharma, ils devinrent une formule (dhāraṇī) à laquelle on attribua une certaine puissance de conversion, pour soi et autrui. Sa simple récitation est considérée comme un don du Dharma.

En tibétain, la formule est appelé « Cœur de la coproduction conditionnée » (tib. rten ‘brel snying po). On la voit souvent en dessous de représentations du Bouddha, sur les tumulus (chaitya) ou les stūpa, où à l’intérieur de ces sanctuaires. La formule est utilisée, ensemble avec d’autres, pour consacrer (sct. pratiṣṭhā tib. rab gnas zhug pa) les représentations et les sanctuaires, c’est-à-dire pour leur donner un souffle. Sans la consécration, elles ne représentent pas au sens propre le Bouddha. La formule était devenu comme un fétiche.
« Aussitôt tous les travaux du monument symbolique terminés, il faudra procéder à sa consécration Extrait du Tantra de la consécration[2], volume TA page 146b : 
"Quand une effigie est achevée
Et qu'on la laisse sans la consacrer
Des choses de mauvais augure pourront se produire
Jusqu'à [sa consécration], elle ne sera pas appropriée au culte
Par exemple, quand certains individus
Renoncent aux marques de la science sacrée (S. vidyā)
Les gens ne les vénèrent plus
Il en va de même pour les effigies
Si elles ne sont pas consacrées
[33] Ceux qui la vénèrent et lui rendent hommage
N'auront pas de lien sacré (S. samaya) et pratiqueront un tantra inférieur
De ce fait ils n'auront pas de fruit, tels les cendres qui restent après un rituel de feu (S. homa T. byin sreg)." »[3]
Des vers bien choisis avaient pu ouvrir l’esprit aiguisé de Śāriputra. Par la suite, on ne retenait plus que la puissance de la formule, comme si son sens, le moment d’intuition, ne jouait pas de rôle. Dans le cas de Śāriputra, cette puissance n’était autre que son sens. Mais désormais c’est à la formule même, plutôt qu’au sens auquel elle ouvrait l’esprit, qu’on attribuait la puissance. Puissance qui fut comme le souffle du Bouddha. La présence de cette formule dans une représentation symbolique signifiait la présence du souffle du Bouddha. Sans sa présence, le support qui représentait le Bouddha n’avait pas de souffle, pas de puissance. Son absence rendrait caduque l’efficacité du rituel tantrique.

Ce qui fut l’objet d’une intuition (connaissance) est devenu un objet rituel (action). Peut-être la bonne conduite du rituel tantrique, ou la récitation correcte de la formule un certain nombre de fois amèneront-elles à l’intuition de Śāriputra, mais tout cela n’est-il pas un peu laborieux ?

***


[1] Mahāvaggapāli PTS Vinaya Vol 1, pg 40

[2] Tantra de la consécration. Tibétain abrégé : rab tu gnas pa'i rgyud. Titre complet rab tu gnas pa mdor bsdus pa'i rgyud (sct. Supratiṣṭha-tantra-saṁgraha) Collection : KG, volume TA / toh 486 Traduit par le paṇḍita Cachemirien Jñānavajara et Lo-tsāba Bhikṣu Shes rab Grags pa

[3] Bde bar gshegs-pa’i mchod rten gyi rnam bzhag/ chos sku’i mchod sdong gi mdzes rgyan nor bu sna tshogs kyi phra tshom, texte de Khenpo Blo gros don yod, éditeur Mirik Bokar Ngedon Chökhor Ling Monastery 1993

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