mercredi 30 novembre 2016

La grande compassion


Lokapuruṣa jain (homme cosmique)


Les quatre « qualités incommensurables » (tib. tshad med bzhi), ou encore « séjours célestes » (sct. brahmavihārāḥ tib. tshangs gnas bzhi), c’est ce qui, selon le Bouddha, permet d’être à pied égale avec Brahma. C’est pourquoi dans le canon pāli il les enseigne à de jeunes brahmanes (Tevijja Sutta DN 13)) qui lui demandent la voie qui mène vers Brahma. Ces quatre qualités sont essentielles dans le bouddhisme, tout en prédatant celui-ci.

Les bouddhistes tibétains aiment faire précéder leurs pratiques par une prière qui exprime ces quatre qualités sous la forme de quatre souhaits. Le vers correspondant à la compassion dit
« Puissent tous les êtres sensibles être libérés de la souffrance et des causes de la souffrance. » (explication du dalaï-Lama)
Le bodhisattva, candidat à l’éveil, aspire à une vue, une pratique et une action éveillées, pour être l’égal du Bouddha. Un des traités de Maitreya, l’Abhisamayālaṃkāra explique :
« Engendrer la pensée éveillée, c’est aspirer
À l’Éveil authentique et parfait pour le bien des êtres
. »
Et le Bodhisattvabhūmi d’Asaṅga :
« La pensée éveillée a donc pour but l’Éveil et les êtres. »
La Marche vers l’Éveil de Śantideva :
« Combler de bonheur les malheureux
Qu’affligent mille tourments,
Les libérér de leurs souffrances et de leur ignorance :
Où trouve-t-on de tels bienfaits ?
Où trouve-t-on ami semblable ?
Où trouve-t-on pareil mérite
? »
Les « tous les êtres » n’est pas un vœu pieux, ce n’est pas un concept vague qui fait de nous un bienfaiteur de l’humanité pour pas cher, c’est-à-dire au prix de quelques récitations et visualisations quotidiennes. C’est le même Śantideva qui nous engage à décloisonner le monde, de faire sauter les verrous artificiels de petits soi, et de traiter l’élimination de la souffrance et des causes de la souffrance à grande échelle. Comme il est difficile d’oublier l’ombre de Dieu et du Bouddha[1], il est aussi difficile d’oublier l’ombre du petit soi. Aussi, la voie de l’Éveil et ses méthodes provisoires comportent encore de nombreuses références à soi et autrui. Quand Asaṅga écrit « La pensée éveillée a donc pour but l’Éveil et les êtres. », l’Éveil, c’est « soi » qui y goutte, l’action éveillée altruiste est destinée aux « autres », sans ne jamais les abandonner. L’action éveillée, ce sont les six perfections, mais pas seulement. Les six perfections sont en fait la part éveillée de toute action que l’on puisse mener pour le bien des êtres. Avec Asaṅga le bodhisattva dirait, là où il y a souffrance, je contribuerai à l’éliminer avec ses causes. Éliminer les causes requiert de la sagesse, pas la transcendantale mais la terrestre. C’est la sagesse engagée.

L’Éveil est l’élimination de la souffrance et des causes de la souffrance de chacun, il ne peut être goutté que directement, mais - toujours provisoirement parlant- goutter l’Éveil est une chose, l’engagement en est une autre, même s’il peut découler de celui-ci.

La compassion que l’on propose comme un geste de magnanimité n’est pas l’engagement que propose Śantideva, qui ne dit en fait pas autre chose que tout ce que nous faisons égoïstement pour nous-mêmes, nous continuons de le faire pour "nous-mêmes", mais en faisant sauter les verrous du petit « soi » et en y incluant tous. Quand il y a alors douleur quelque part c’est aussi nécessaire et urgent de s’en occuper que nous le faisons maintenant pour notre corps-esprit étroit. C’est à une autre échelle, c’est la « grande compassion », ou compassion écologique au sens le plus large du terme. Cela enlève tout le côté gnagna et calculateur aux notions de « compassion » que l’on donne ou ne donne pas ou que l’on ressent ou ne ressent pas en fonction des envies, de l’humeur, à la tête du client etc. La grande compassion est une urgence. Ce n’est même pas un geste grandiose…


***

[1] « Nouvelles luttes. Après que Bouddha fut mort, on montra encore des siècles durant son ombre dans une caverne - ombre formidable et effrayante. Dieu est mort : mais telle est la nature des hommes que des millénaires durant peut-être, il y aura des cavernes où l’on montrera encore son ombre. Et quant à nous - il nous faut vaincre son ombre aussi ! » Gai Savoir.

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