mercredi 28 décembre 2016

Pour un bouddhisme moins religieux


"Engraving of an image from a vase painting from ancient Greece from Dubois-Maisonneuve"
Pour moi, c'est évidemment Pyrrhon se rendant au marche pour vendre le cochon de sa soeur...

On peut faire comme si le bouddhisme est une religion comme une autre, regarder quelles sont les croyances et les pratiques actuelles des bouddhistes et considérer que celles-ci ont été transmises de façon quasi ininterrompue à partir du Bouddha historique. Pour être un bouddhiste il suffit alors de recevoir à son tour cet héritage en y adhérant. Si certaines formes de bouddhisme semblent en effet être devenu une religion à part entière, il n’en a pas toujours été ainsi pour le bouddhisme historique.

Le propre d’une religion est de proposer une série de croyances, de dogmes, d’affirmations positives dont la vérité est justifiée par une source digne de confiance. La vérité d’une religion est souvent en contradiction (apparente) avec les vérités du monde. Celle de la religion serait éternelle, tandis que celles du monde changent selon les temps et les zones géographiques.

La particularité du bouddhisme est cependant de ne pas proposer de séries d’affirmations positives mais plutôt des séries de négations. Il ne pose pas une vérité en la construisant à partir de croyances ou des doctrines positives, mais part d’une réalité recouverte de fausses croyances à déconstruire. Il suffit, selon le bouddhisme pré-normatif, d’enlever les couches surimposées pour que la réalité resplendisse telle quelle. Aussi, ce bouddhisme-là se serait surtout attaqué aux « croyances » surimposées des religions de son époque : le zoroastrisme (le bien et le mal, le Ciel et l’Enfer et la résurrection dans une terre pure) et le brahmanisme (sacrifices rituels), en se définissant négativement[1] par rapport aux croyances en vigueur ou en les reformant selon ses voeux. Le bouddhisme se distancie aussi d’autres sectes de renonçants, notamment par sa doctrine du non-soi et sa notion de karma non-substantiel[2]. Un karma non-substantiel n’a pas besoin d’être lavé par des bains rituels ou brûlé par le feu (tapas) de l’ascétisme.

La pratique principale du bouddhisme pré-normatif est celle des concentrations (sct. dhyāna)[3], où l’adepte abandonne progressivement tous les opposés, en dernier le bien-être et le mal-être, atteignant par-là l’équanimité ou l’in-différence (G. a-diaphora). Cette pratique principale peut être soutenue, voire rendue possible par des pratiques complémentaires, susceptibles de créer les bonnes conditions sociales, physiques et morales.

Ce noyau du bouddhisme pré-normatif est plutôt philosophique, mais cette philosophie (théorie et pratique) aurait-elle pu durer à elle seule pendant deux millénaires et demi sans enveloppe protecteur plus résistant ? Les religions se transmettent grâce aux injonctions qui garantissent sa survie. Une révélation est souvent le message envoyé par des immortels, pour guider les mortels vers une sorte d’immortalité. Ce message est précieux par sa provenance et par sa promesse de vie éternelle sous une forme ou une autre. Le fruit du respect et du non-respect de ses injonctions, béatitude céleste ou souffrances infernales, ne laisse pas indifférent. La sagesse et l’équanimité sont des fruits moins spectaculaires. Le pire qui puisse arriver, en ne suivant pas la théorie et la pratique proposées, est de passer à côté de la sagesse et l’équanimité et de mener une vie ordinaire avec toutes les souffrances et frustrations qui constituent son lot quotidien.

Une vie bien menée est sa propre récompense[4]. Certains grecs ont pensé qu’il fallait se former et s’éduquer (G. paideia[5]) pour bien mener sa vie, ou pour mener une vie de sagesse. Et la philosophie ou la sagesse comme mode de vie était conçu comme une vie en communauté à l’époque de Platon, Antisthène, Euclide de Mégare, Aristippe de Cyrène, Isocrate et évidemment Platon et son Académie[6].
« L’âme féconde ne peut féconder et fructifier que par son commerce avec une autre âme, dans laquelle auront été reconnues les qualités nécessaires ; et ce commerce ne peut s’instituer que par la parole vivante, par l’entretien journalier qui suppose une vie commune, organisée en vue de fins spirituelles et pour un avenir indéfini, bref une école philosophique, telle que Platon avait conçu la sienne, dans son état présent et pour la continuité de la tradition. »[7]
Il existait donc dans la Grèce ancienne et par la suite dans le périmètre helléniste, l’idée de groupes ou de communautés consacrés à l’éducation philosophique dans le sens d’un Pierre Hadot, qui n’étaient pas des communautés religieuses. Même si leurs membres pouvaient être par ailleurs « croyants » ou participer à des cultes religieux. Un des philosophes « grecs » anciens, parfois rangé parmi les Sept sages, fut le Scythe Anacharsis venu en Grèce au début du VIe siècle av. J.-C. Ce philosophe était célèbre pour son ironie et son regard étranger, de type « cynique ». Christopher I. Beckwith propose Sakamūni[8] comme un autre sage Scythe. Cette ironie et ce « regard étranger » scythes ne manquent pas dans les passages du canon Pāli où le Bouddha raille les brahmanes et de leurs origines mythologiques, ni dans la tradition bouddhiste ultérieure.

Le brahmanisme et le bouddhisme sont, selon Beckwith, tous les deux le résultat direct de l’introduction du zoroastrisme dans le Gandhāra oriental par Darius I. « Zoroastre fut le premier à enseigner les doctrines du Ciel et de l’Enfer, de la résurrection future du corps, et de la vie éternelle du corps et de l’âme réunis. ».[9] Ainsi que l’accumulation de bons et mauvais actes, déterminant la renaissance dans les cieux. Le sage des Scythes (Sakamūni) n’aurait pas été en réaction au brahmanisme, mais à « l’absolutisme » et le « perfectionnisme » du zoroastrisme primitif. Le brahmanisme primitif aurait, en revanche, accepté ces principes.[10]

Que le bouddhisme normatif ait par la suite accepté les mêmes éléments, rejetés par le bouddhisme pré-normatif, n’est pas contesté. Mais l’originalité du bouddhisme ne fut pas d’être une autre religion de type zoroastrienne. La perfection de la sagesse (sct. prajñāpāramitā) est de nouveau une recherche de sagesse assez radicale. La source des Discours sur la perfection de la sagesse, qui reprend l’approche négative, se situe encore dans la région du Gandhara.[11]
« Comment mille milliards d’aveugles privés de guide
Et ignorant la route pourraient-ils entrer dans la cité ?
Sans la connaissance, les cinq vertus aveugles
Sont privées de guide et ne peuvent atteindre l’Éveil
. »[12]
L’élément bouddhiste le plus ancien, et selon Beckwith, attesté par les Grecs, ce sont les trois caractéristiques.
« Tous les composés sont impermanents (P. sabbe saṅkhara annicā)
Tous les composés sont souffrance (P. sabbe saṅkhara dukkhā)
Tous les phénomènes (dhamma) sont sans soi (P. sabbe dhammā anatta)
»[13]
« Les hommes frappés de peur vont en maints refuges, dans les collines, les bois, les jardins, les arbres et les temples. Mais un tel refuge n'est pas sûr, un tel refuge n'est pas suprême ; recourant à un tel refuge, on n'est pas libéré de tout mal. » – Dhammapada, XIV, 188-189

Les refuges que proposent les religions ne sont pas sûrs et ne libèrent pas du mal. Le karma n’est pas lavé par les bains rituels ni brûlé par l’ascèse (tapas). Le refuge bouddhiste en le Bouddha, le Dharma et la Sangha n’est pas sûr non plus s’il reste un simple rituel.
« Nulle part dans les airs, ni au milieu de l’océan, ni au fond d’une profonde grotte, n’est trouvée une place sur terre où, y demeurant, l’on puisse échapper aux [conséquences] des mauvaise actions. » 
« Nulle part dans les airs, ni au milieu de l’océan, ni au fond d’une profonde grotte, n’est trouvée une place sur terre où, y demeurant, l’on ne puisse être vaincu par la mort. » Dhammapada, IX, 89-90
Ce ne sont donc pas les éléments religieux du bouddhisme, comparables à ceux d’autres religions, qui peuvent procurer un refuge de façon surnaturelle. Le refuge ultime est la grande équanimité, le nirvāṇa.
« La destruction (de tous les liens), c’est le nirvāṇa (sct. śantaṁ nirvāṇaṁ). » 
Ce quatrième vers[14], ajouté à ceux des trois caractéristiques, en fait les Quatre sceaux ou racines de la Loi. Une doctrine ou méthode, qui n’est pas frappée par ces quatre sceaux, ne serait pas authentiquement bouddhiste. À tester par chacun, comme l'orfèvre éprouve l'or par le feu (Tattvasaṁgraha).

Une fois que le mental a été apaisé au niveau du quatrième dhyāna, il est tourné vers « l’intérieur » pour observer (sct. vipaśyanā) les « objets mentaux » (dharma) naître et disparaître et voir par soi-même qu’ils sont impermanents (sct. anitya), imparfaits (sct. dukkha) et sans soi/essence (sct. anātman).

Savoir que les « objets mentaux » sont impermanents, imparfaits et sans essence, autrement dit qu’ils sont vides, et agir en fonction de cela est la sagesse.

Pour cela, pas besoin d’aucune aide surnaturelle, pas besoin d’un culte quelconque, pas besoin d’un gourou pour nous transmettre la grâce d’une lignée ininterrompue. Au plus d’un instructeur ou d’un ami pour nous montrer comment faire. Pas besoin de la croyance en une réalité supérieure, en une terre pure en un cycle de renaissances et en la sortie définitive de celui-ci. Les images mentales de ces croyances, seraient de toute façon et comme tout autre objet mental, impermanentes, imparfaites et sans essence. Elles mériteraient le même traitement, la même attitude sage.

Que faire ensuite de cette sagesse ?

Comme Pyrrhon, mener « une vie simple et régulière, entouré de l’estime et de la considération de ses concitoyens, qui le nommèrent grand prêtre et, après sa mort, lui élevèrent une statue qu’on voyait encore au temps de Pausanias. »[15]
« Voici, ô Pyrrhon, ce que mon cœur se languit d’entendre :
Comment fais-tu donc, étant homme, pour mener si aisément ta vie dans la tranquillité,
Seul parmi les hommes, leur servant de guide à la façon d’un dieu ?
»[16]
Ou comme les philosophes grecs célèbres, ouvrir une école, comme décrite plus haut, où l’on peut avec d’autres se former à la sagesse et apprendre à bien vivre.

Ou dans le monde indien du Vème siècle av. J.C. guider des renonçants (sct. śrāmaṇa) vers le nirvāṇa, en vivant en communauté avec eux, plutôt à la marge de la société, pour pratiquer le bien, éviter le mal et purifier sa pensée.[17] Ou, plus tard, se consacrer ensemble à la pratique du Yoga. En Chine, mener une vie simple, loin du pouvoir, comme Zhuangzi ou au contraire comme Confucius, fréquenter les puissants pour mettre son savoir à leur service.

Au moyen-âge indien, le bodhisattva se tourna vers le monde au lieu d’y renoncer, mais sans être entaché par lui, tel un lotus sortant de la boue. Cet engagement habile dans le monde fut appelé l’habileté en les moyens (sct. upāyakauśalya), ou encore la marche héroïque (śūrāṅgama). Cet engagement pouvait aller très loin. Le bodhisattva pouvait occuper toutes les fonctions et adopter toutes les positions dans la société, même celles habituellement condamnées par le bouddhisme, pour parvenir à sa fin : conduire les autres à l’éveil. Les tantras bouddhistes émulaient les doctrines et les pratiques des religions théistes indiennes, qui avaient le vent en poupe, en rivalisant avec elles pour obtenir les faveurs des puissants. Le bodhisattva pouvait même être un roi, un dharmarāja, imposer sa religion et construire une société théocratique. Ronald M. Davidson a montré que les consécrations bouddhistes utilisaient la métaphore impériale et prenaient modèle sur les cérémonies d’investiture du Rājādhirāja.[18]

La sagesse peut prendre toutes les formes en fonction des besoins de son temps. Elle a pu adopter des formes religieuses comme on le voit dans le bouddhisme. La sagesse de Platon, d’Aristote, de Plotin, du stoïcisme n’avait-elle pas été intégrée par le christianisme sous différentes formes ? Mais la sagesse peut aussi très bien se passer de la religion.

Le bodhisattva peut continuer à s’engager dans le monde avec sagesse, sans utiliser les mêmes moyens habiles (sct. upāya) qui lui avaient servi dans d’autres contrées et dans d’autres temps. Ce serait probablement plus efficace. Conformément aux valeurs de son époque, il ne cherchera plus à s’installer forcément en haut de la société pour ensuite imposer ses idées avec autorité. Les sciences d’antan ne sont pas celles d’aujourd’hui. Vouloir qu’elles s’appliquent toujours par conviction religieuse ne serait pas raisonnable. Le bodhisattva ne cherchera d’ailleurs même pas à répandre le bouddhisme. Il donnera l’exemple en s’engageant à développer un monde sans divisions qui ne soit pas gouverné par l’avidité, la haine et l’aveuglement.

Tout comme un sage possédant la sagesse aux trois caractéristiques ait pu dans le passé être le fondateur d’une grande religion, un grand philosophe, un porcher[19], un arhat, un yogi, un bodhisattva, un riche marchand, un siddha, un prêtre royal, le roi, l’abbé d’un monastère, un chamane, le chef d’une théocratie, il peut s’engager avec sagesse dans le monde, en guise d’upāya, conformément aux valeurs de son temps avec les moyens de son temps.

***

[1] « Early Buddhism resulted from the Buddha’s rejection of the basic principles of Early Zoroastrianism, while Early Brahmanism represents the acceptance of those principles. Over time, Buddhism would accept more and more of the rejected principles. » The Greek Buddha

[2] « 1. Action is thought, volition. Contrary to what the most primitive thinkers, or even the Jains believed, action is not a material substance; sin is not a fluid, or a sickness which one should "wash away" through ritual baths in sacred rivers or "burn up" through penitence or fasting. » KARMASIDDHIPRAKARANA, The Treatise on Action by Vasubandhu by Etienne Lamotte English translation by Leo M. Pruden.

[3] Mahāsaccaka Sutta

[4] Variation sur la vertu est sa propre récompense.

[5] « On peut parler aussi de philosophie avant la philosophie à propos d'un autre courant de la pensée grecque présocratique : je veux parler des pratiques et des théories se rapportant à une exigence fonda- mentale de la mentalité grecque, le désir de former et d'éduquer, le souci de ce que les Grecs appelaient la paideia. Dès les temps reculés de la Grèce homérique, l'éducation des jeunes gens est la grande préoccupation de la classe des nobles, de ceux qui possèdent l'aretê, c'est-à-dire l'excellence requise par la noblesse de sang, qui deviendra plus tard, chez les philosophes, la vertu, c'est-à-dire la noblesse de l'âme. Nous pouvons nous faire une idée de cette éducation aristocratique grâce aux poèmes de Théognis, qui sont un recueil de préceptes moraux. Cette éducation est donnée par les adultes, dans le groupe social lui-même. On s'y exerce à acquérir les qualités : force physique, courage, sens du devoir et de l'honneur qui conviennent à des guerriers, et qui sont incarnées en de grands ancêtres divins que l'on prend pour modèles. » Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ? p.30-31

[6] Pierre Hadot, p. 94

[7] L. Robin, notice, dans Platon, Le Banquet, Paris, 1981 (l re éd. 1929), p. XCII.

[8] « His epithet Śākamuni (later Sanskritized as Śākyamuni), (Sage of the Scythians (“Sakas”)’, is unattested in the genuine Mauryan inscriptions13 or the Pali Canon.14 It is earliest attested, as Śakamuni, in the Gāndhārī Prakrit texts, which date to the first centuries AD (or possibly even the late first century BC).15 It is thus arguable that the epithet could have been applied to the Buddha during the Śāka (Saka or “Indo-Scythian”) Dynasty— which dominated northwestern India on and off from approximately the first century BC, continuing into the early centuries AD as satraps or “vassals” under the Kushans— and that the reason for it was strong support for Buddhism by the Sakas, Indo-Parthians, and Kushans. » The Greek Buddha

[9]Zoroaster was … the first to teach the doctrines of … Heaven and Hell, the future resurrection of the body …, and life everlasting for the reunited soul and body”. Mark Boyce (1979: 29).

[10] « Early Buddhism resulted from the Buddha’s rejection of the basic principles of Early Zoroastrianism, while Early Brahmanism represents the acceptance of those principles. » The Greek Buddha

[11] « The compilers of the Prajñāpāramitā and the masters of the Madhyamaka traditions claimed that the sutras which they required had been miraculously discovered within some deep hiding place where they had lain since the beginning: Sadaprarudita, they said, discovered the Prajñāpāramitā in a tower at the village of Gandhavatī in Gandhara: it was written on golden leaves with a metal stylus and locked up in a precious casket which rested on a litter set with jewels; the Bodhisattva Dharmodgata had sealed it with seven seals. » KARMASIDDHIPRAKARANA, The Treatise on Action by Vasubandhu by Etienne Lamotte English translation by Leo M. Pruden.

[12] Citation du Prajñāpāramitā abrégée par Gampopa. Le Précieux ornement de la libération, Padmakara p. 244

[13] Vers n° 5, 6 et 7 de chapitre XX.

[14] Par exemple dans l’Ekottāragamasūtra, traduit en chinois (pinyin : zēngyī-ahánjīng ) à la fin du IVème siècle par le moine Gautama Sanghadeva, originaire du Cachemire.

[15] Victor Brochard, Les sceptiques grecs, p.67

[16] Eloge de son disciple Timon dans les Images. Vies et doctrines des philosophes illustres, Diogène Laërce, La Pochotèque, p1103

[17] L'abstention de toute nuisance
L'accomplissement du bien
La purification de sa propre pensée
Tel est l'enseignement des Buddhā
.

sabbapāpassa akaraṇaṁ
kusalass' ūpasampadā
sacitta paruyodapanaṁ
etaṁ buddhāna sāsanaṁ


[18] Indian Esoteric Buddhism, p. 121 et suivants

[19] « [Pyrhhon] vécut pieusement avec sa soeur, qui était sage-femme (cf. Ératosthène, de la Richesse et de la Pauvreté), et à ce temps, il allait au marché vendre de la volaille ou des cochons à l’occasion, et balayait sa maison et l’époussetait sans aucune honte »

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