lundi 30 janvier 2017

Les pérégrinations d'un sage populaire


Phra Sangkadchai (sur le point de donner naissance à des richesses...) 

Les Divyāvadāna, ou Exploits célestes, selon la traduction anglaise de Joël Tatelman, est une collection de 38 histoires de saints bouddhistes en sanskrit. Le genre des "Exploits" (sct. avadāna tib. rtogs brjod) s’étend du IIème au XIIIème siècle.

Śroṇa Koṭīkarṇa naviguant vers l’Île des Joyaux
L’histoire des Exploits du marchand (Śroṇa) Koṭīkarṇa (Koṭīkarṇāvadāna) est assez ancienne. On trouve en effet un bas-relief de Gandhara qui le représente lui avec des compagnons de voyage dans un navire en route vers l’Île des Joyaux (Ratnadvīpa), qui date du IIème siècle. Cette représentation correspond à la version du Carmavastūddāna. L’Université d’Oslo (Bibliotheca Polyglotta) a publié en ligne (accès libre) les versions sanskrite, tibétaine et chinoise de la même histoire ensemble avec une traduction anglaise résumée sous le titre Carmavastūddāna[1]

Dans les deux versions, Mahākātyāyana est l’ami spirituel de Koṭīkarṇa, doté d’une clairvoyance étonnante. Mais dans la version du Koṭīkarṇāvadāna, Koṭīkarṇa voyage d’abord en caravane, embarque pour Ratnadvīpa, revient chargé de joyaux, et reprend la caravane pour rentrer chez lui. Lors d’une halte, Koṭīkarṇa s’endort et la caravane repart sans lui. C’est là en plein désert, après avoir libéré ses animaux, que Koṭīkarṇa, tel Dante dans les Enfers, fait ses drôles de rencontres, qui lui montreront la véracité de la loi du karma telle que les bouddhistes l’enseignent. À chaque rencontre d’un individu qui subit la maturation de son karma, celui-ci commencera son explication par la phrase : « Śroṇa, les hommes de l’Inde sont des sceptiques, tu ne nous croiras pas ! »[2] À quoi, Śroṇa répondra à chaque fois : « Comment pourrais-je ne pas faire confiance à ce que je vois devant mes yeux ! ».[3] Grâce à la rencontre du saint Mahākātyāyana dans leur existence précédente, chacun a cependant réussi d’accumuler du mérite leur permettant d’avoir un peu de répit. Ils sont désormais convaincus de la véracité de la loi du karma et de l’efficacité des actes méritoires. Ils aimeraient que Śroṇa à son retour dans le monde des vivants rencontre leurs descendants pour les prévenir, afin d’éviter qu’ils fassent les mêmes erreurs.

L’objectif de cette Histoire d’un richissime marchand est en effet de montrer l’efficacité de la générosité, qui conduira inéluctablement à une bonne renaissance. Elle est spécifiquement destinée aux sceptiques de l’Inde, qui pensent « Il n'y a rien qui soit donné, rien qui soit offert, rien qui soit sacrifié. Il n'y a pas de fruit ni de résultat aux bonnes et mauvaises actions ; il n'y a pas ce monde, il n'y a pas d'autre monde ; il n'y a pas de mère, pas de père ; il n'y a pas d’être renaissant spontanément ; il n'y a pas de samanas ni brahmanes dans le monde qui, progressant correctement et pratiquant correctement, font connaître ce monde et les autres mondes, les ayant connus et réalisés par eux-mêmes. »[4]

Autrement dit, l’Histoire de Koṭīkarṇa fournit les preuves que les sceptiques pensant ainsi ont des vues fausses (sct. mithyā-dṛṣṭi). Elle montre l’efficacité des rituels que fait Koṭīkarṇa au début de son voyage et qui le protégeront. Elle montre l’efficacité des dons, la bonne conduite filiale ; elle montre qu’il y a un autre monde, qu’il y a des naissances spontanées etc. Si après avoir entendu l’Histoire de Koṭīkarṇa, revenu des mondes des esprits et des Enfers, on doute encore, on doit être un sceptique invétéré, qui après sa mort verra bien ce qu’il verra...

Après son retour, Koṭīkarṇa demande aux parents la permission de devenir moine. Ceux-ci lui demandent d’attendre leur mort. Après leur décès, il distribue toutes les richesses et se fait ordonner moine par Mahākātyāyana, qui lui demande d’aller voir les descendants des malheureux qu’il avait vu dans les mondes inférieurs afin de les convertir.

L’Histoire de Koṭīkarṇa est souvent citée dans les textes édifiants bouddhistes, comme une preuve de l’existence des mondes des esprits (sct. preta) et les enfers. Elle est citée dans Le Précieux ornement de la libération de Gampopa (éd. Padmakara, p. 98-99), dans Le chemin de la Grande Perfection de Patrul Rinpoché (éd. Padmakara, p. 78-79), etc. On voit dans L’Histoire de Koṭīkarṇa comment Koṭīkarṇa et Mahākātyāyana sont reliés. Mahākātyāyana, un des principaux disciples légendaires du Bouddha, connaît par sa clairvoyance la loi du karma et ses effets, Koṭīkarṇa a pu voir de ses yeux la vérité de ses effets.

Mahākātyāyana[5] était un arhat, que le Bouddha avait loué pour ses talents de vulgarisation. Cela se passe dans le Madhupindika Sutta (MN 18), aussi connu comme La boule de miel. C’est l’équivalent du Sūtra du Cœur, un texte probablement d’origine chinoise. Le Bouddha donne un court propos au sujet de l’absence de prolifération (scr. aprapañca tib. spros bral), les moines ne comprennent pas, le Bouddha leur dit de demander à Mahākātyāyana qui tient des propos similaires au Sūtra du Cœur. À la fin, le Bouddha dit que Mahākātyāyana a bien parlé, et tous se réjouirent. Mahākātyāyana serait d’ailleurs aussi l’auteur (Kacānna Thera) du Nettipakarana.[6] Est-ce un hasard que le Bouddha délègue l’enseignement à Mahākātyāyana, comme à un régent (Maitreya), l’amical, le bienveillant, qui aide les gens à réaliser le Bouddha intérieur ?

Est-ce un hasard que Mahākātyāyana alias Phra Sangkadchai est représenté comme un moine corpulent comme Budai, le futur Maitreya ? Et en plus de cela il est présenté comme un Bouddha riant (népalais : hasne buddha).
« Un jour que le sublime Katyāyana mendiait sa nourriture, il rencontra un père de famille qui tenait un enfant sur ses genoux. Cet homme se régalait d’un poisson et lançait des pierres à une chienne qui en mâchait l’arête. Or, avec sa clairvoyance le Maître vit ceci : le poisson avait été le père de l’homme dans cette vie-ci, la chienne était la réincarnation de sa mère et un ennemi qu’il avait tué dans une vie passée avait pris renaissance, par un retour de karma, comme son fils. Et Katyāyana s’écria
On dévore son père et on frappe sa mère,
On tient sur ses genoux l’ennemi qu’on tua ;
Une femme mâchant les os de son époux...
Devant le saṁsāra, l’envie me prend de rire !
” »[7]
Ce Bouddha riant tout en rondeurs finit par devenir une sorte de trickster (fripon) légendaire, qui demandera à une vieille serve de lui vendre sa pauvreté.[8] D’ailleurs un cas flagrant d’opium pour le peuple

Et parlant de capitalisme, les rondeurs ont sans doute un lien avec ceux de Kubera, le dieu des richesses.

Phra Sangkadchai/Budai 

Kubera


***

[1] Lien

[2] gro bzhin skyes ’dzam bu’i gling pa’i mi rnams ni yid ches bar dka’ bas yid mi ches so/

[3] bdag gis mngon sum du mthong na ji ltar yid mi ches par ’gyur/

[4] « Et qu'est-ce, bhikkhus, que la vue erronée ? 'Il n'y a rien qui soit donné, rien qui soit offert, rien qui soit sacrifié. Il n'y a pas de fruit ni de résultat aux bonnes et mauvaises actions ; il n'y a pas ce monde, il n'y a pas d'autre monde ; il n'y a pas de mère, pas de père ; il n'y a pas d’être renaissant spontanément ; il n'y a pas de samanas ni brahmanes dans le monde qui, progressant correctement et pratiquant correctement, font connaître ce monde et les autres mondes, les ayant connus et réalisés par eux-mêmes’ : voici, bhikkhus, ce qu'est la vue erronée de cet individu. » Mahācattārīsaka Sutta (MN117).

[5] Ou Phra Sangkadchai en Thaïlande.

[6] Wikipédia

[7] pha sha za zhing ma la rdeg//
las ngan dgra bo pang na bzung*//
chung mas khyo yi rus pa 'cha'//
'khor ba'i chos la gad mo bro
//

[8] Sutra of the wise and the foolish, mdo mdzangs blun, traduit du Mongole en anglais par Stanley Frye, LTWA. Chapitre XX.

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