vendredi 10 mars 2017

Du pragmatisme derrière les rêves


Amitābha avec sa suite venant accueillir l'âme du défunt

Le bouddhisme ancien présente le Bouddha comme un pragmatique qui part de la condition humaine : la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort avec leur lot de souffrances. L’au-delà de la souffrance qu’il a atteint et qu’il enseigne ne se situe pas en dehors de la condition humaine dans une réalité supérieure qui échapperait à la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort.

Quand Kisa Gautami/Kisagotami Theri[1] demande au Bouddha de ramener à la vie son enfant mort, il lui fait comprendre par une astuce[2] que la mort fait partie de la condition humaine. Elle pleurait un enfant « immortel » et découvre graduellement que personne n’est immortel[3]. Et lorsque Nakulapita, vieux et malade, lui présente ses griefs, il ne le guérit pas ni ne le rajeunie, il lui donne un bon conseil.
« C’est vrai, ô chef de famille, c’est vrai. Votre corps est faible. Il s’est courbé. Pour celui qui possède un tel corps, le fait de réclamer une bonne santé au moins momentanée n’est autre qu’un fol espoir. C’est pourquoi, ô chef de famille, vous devez vous entraîner ainsi : “Bien que mon corps soit malade, que mon mental ne soit pas malade.” C’est de cette façon que vous devez vous entraîner. »[4]
Le Bouddha lui montre comment le mental peut rester sans être malade tandis que le corps est malade en lui parlant des appropriations (skandha), du moi et du mien.

Quand les brahmanes veulent faire croire qu’ils sont nés de la bouche de Brahma, le Bouddha leur rappelle leur vraie « tradition », qui date d’avant leur doctrine de Brahma.
« Les brahmanes, auraient-ils oublié leur ancienne tradition » (c'est-à-dire d'avant qu'ils naissent de la bouche de Brahma) en prétendant ainsi être nés de la bouche de Brahma, ce qui leur donnerait le droit d’aînesse sur les autres ? Il ajoute : « car nous pouvons voir des femmes brahmanes, les femmes de brahmanes, qui ont des règles, qui tombent enceinte, qui mettent au monde des bébés qu’elles nourrissent au sein. Ces brahmanes mésinterprètent Brahma, racontent des mensonges et agissent mal. »
Ce n’est donc pas la peine de se raconter des histoires ou de raconter des histoires aux autres. C’est aussi ce que pensa Shinran, un ancien moine bouddhiste Tendai/Tiantai pendant 12 ans, qui vécut pendant la période des troubles entre l'époque de Heian et l'époque de Kamakura dans l’idée de la dégénérescence de la doctrine bouddhiste (Māppo). Puisant dans sa propre expérience de moine et convaincu de l’impossibilité de sortir des passions par ses propres moyens (jiriki), il se tourne vers la doctrine de la terre pure qu’il reforma de manière très créative. Cette créativité vient de la nécessité de faire sortir les enfants de la maison en feu, même par des astuces, selon l’illustre exemple du Soutra du Lotus.

Shinran part du constat de la « misère de l'homme » et de l’impossibilité de se défaire, par sa propre volonté, de l’emprise des passions[5], toute pratique n’étant qu’un simulacre. Tout ce à quoi l’homme mélange sa volonté et tout ce qu’il soumet à ses actions semble voué à l’échec. Tout ce qu’il entreprend est contre-productif. La réussite a plus de chance en faisant converger sa volonté avec les Voeux d’Amitābha.

On peut reprocher à Shinran ce que certains reprochaient à Luther[5a] : d’avoir généralisé ses propres échecs et impuissances et d’avoir théorisé à partir de là. Mais peut-être Shinran faisait preuve du même pragmatisme que le Bouddha, et que son constat que l’homme ne pouvait pas se sortir de sa misère, individuellement et par ses propres moyens était juste.
« En ce qui concerne la dépravation essentielle des êtres, Shinran estimait qu’il était impossible à quelqu’un d’être capable d’un acte positif. Tout acte positif fait au niveau fini reste toujours négatif, car il est fait par calcul et dans l’espoir d’être bénéfique à son acteur. Ainsi, tous les actes positifs commis par les gens étaient considérés comme essentiellement égocentriques et enfouis dans la toile des passions. »[6]
Chez Shinran aussi[7], « le mental » n’avait pas besoin d’être malade, même si « le corps » l’était. Mais « le mental » non malade était collectif, la terre pure, rendue possible grâce aux Vœux d’Amitābha. On peut déduire de la dépravation des êtres humains décrite ci-dessus que celle-ci est due à leurs calculs (j. hakarai) et à leur l’égocentrisme, autrement dit à l’action des trois poisons : la convoitise, l’aversion et l’aveuglement. Un individu ou une société qui se libère des trois poisons se libère de la maladie. Une société libre des trois poisons (terre pure) produit des individus libres des trois poisons. C’est du moins ce qu’envisagent les Vœux d’Amitābha.

Il ne s’agit pas de la volonté divine ordinaire posée comme un absolu. Les Vœux d’Amitābha sont le plus souvent présentés au nombre de 48, mais ce nombre peut varier. L’histoire d’Amitābha raconte qu’il s’agit des vœux pris par un bodhisattva du nom de Dharmākara, à son tour inspiré par le Bouddha Lokeśvararāja (Souverain du monde). Le nombre semble arbitraire, Dharmākara aurait pu prendre un autre nombre de vœux, voire d’autres types de vœux. Son Projet aurait pu être différent. Il n’est donc pas un absolu. Chaque bodhisattva prend des engagements (vœux), selon ses dispositions, et une fois l’Éveil atteint, ses vœux créent comme une dynamique et peuvent être repris et rejoints par d’autres. Ceux qui partagent les mêmes vœux participent de la même « terre pure ».

Pourquoi dans le bouddhisme, les vœux ont-ils la force qu’on leur attribue et se réalisent-ils ? C’est partiellement dû à une croyance indienne ancienne que l’on trouve aussi dans le bouddhisme. Il s’agit de « l’acte de vérité » (saccakiriyā)[8]. On peut demander « par la vérité » de l’existence de tel fait, telle chose ou telle personne etc. qu’un vœu se réalise. Les vœux de Dharmākara se sont réalisés, puisqu’il est devenu le tathāgata Amitābha. En vérité, ou « Par Amitābha ! » pourrait-on dire, les vœux de Dharmākara sont efficaces. On peut à son tour se réclamer de la vérité des Vœux d’Amitābha, pour que nos vœux se réalisent. Pas par notre volonté propre, mais par le dynamisme des Vœux.

Tout comme il est vrai que Dharmākara est devenu « Lumière infinie » sans empêchement (Amitābha) par la vérité de ses vœux, chacun peut se réclamer des vœux d’Amitābha pour que « ses » vœux se réalisent, « ses » vœux se rapportant à tous les êtres (terre pure). Une fois le dynamisme mis en marche (Ansatz), peu importe la réalité de Dharmākara, Amitābha, l’efficacité des vœux, etc. Un Projet ou un Rêve existent par ceux qui y souscrivent.

C’est ce qui permet à Shinran de réinterpréter et d’élargir la portée du Projet. Il ouvre plus grand les portes de la terre pure, pour y inclure même le plus grand « pécheur ». Inutile d’accumuler du mérite, ce qui est par ailleurs impossible à cause de notre dépravation, et a fortiori transférer le mérite… Il inverse d’ailleurs le sens du « transfert de mérite » : tout mérite que nous avons vient d’Amitābha. Tout comme l’enthousiasme (j. shinjen sct. citta-prasāda) avec lequel nous souscrivons au Projet, dont le nom de code est Amitābha. Pour Shinran cet enthousiasme se confond avec la nature de Bouddha[9], qui est pour lui ce qui fait prendre conscience de notre dépravation et de notre besoin de Lumière infinie.[10] Chez Shinran, Amitābha, ses Vœux, la Compassion et la nature de Bouddha semblent se confondre, et le souvenir du nom d’Amitābha (j. nembutsu) en est comme le condensé.

On trouve dans l’approche de Shinran à la fois le pragmatisme et l’inventivité du Bouddha. L’attrait de la transcendance est utilisé pour ramener l’adepte à l’immanence. Kisa Gautami/Kisagotami Theri cherche l’immortalité, le Bouddha semble un premier temps aller dans son sens, mais pour ensuite la ramener en douceur à la raison. Le Bouddha fera de même avec son cousin Nanda qui, après avoir marié la plus belle femme de la région, se fait moine, mais n’arrive pas à oublier sa femme. Le Bouddha lui montre alors les belles nymphes célestes de Trāyastriṃśa, et lui promet leur compagnie après sa mort, si Nanda poursuit sa vie de moine. Dans le Soutra du Lotus[11], le père sauve ses enfants d’une maison en feu (le saṁsāra) en leur promettant les plus belles voitures (chars). La terre pure, prise au premier degré, procède de la même nécessité. Houei-neng lui donne déjà une interprétation plus « intérieure », et Shinran revisite la doctrine de la terre pure de fond en comble. Il promet l’accès immédiat à la terre pure, sans peine, pour mieux revenir sur la terre et faire œuvre de bodhisattva. Tout à fait dans la ligne du Bouddha.


***



[1] Thig 10 PTS: Thig 213-223 Source

[2] « Cette jeune femme venait de perdre son unique enfant, et dans son immense douleur vint déposer le petit corps aux pieds du Bouddha, en l’implorant de ramener celui-ci à la vie. Le Bouddha la regarda avec une grande compassion, et lui demanda d’aller chercher une poignée de graines de moutarde, dans une maison où il n’y a jamais eu de mort. Kisa errait ainsi de maison en maison quémander ces graines, mais partout la réponse était la même : chacun était disposé à lui donner la poignée de graines, mais aucun foyer n’était exempt de deuil, ici un enfant, là un mari, ailleurs une grand’mère... Finalement, elle revint auprès du Bouddha, épuisée mais apaisée par la prise de conscience qu’elle n’était pas la seule à souffrir d’un deuil, et que la mort était le lot de tous les vivants. Elle demanda alors au Bouddha de la prendre comme disciple et parvint plus tard à l’état d’Arhat, c’est-à-dire Eveillé. » Source

[3] « Si vous êtes conscient d’anicca, l’incertitude, vous saurez lâcher prise et ne plus vous accrocher à rien.
Vous dites : « Ne cassez pas mon verre ! » Pouvez-vous empêcher que se casse un objet dont la nature est d’être cassable ? S’il ne se casse pas aujourd’hui, il se cassera plus tard. Si vous ne le cassez pas vous-même, quelqu’un d’autre le fera, et si personne ne le fait, alors ce sera peut-être une poule qui le cassera ! Le Bouddha nous apprend à accepter ces choses-là. Il a pénétré la vérité des choses, il a vu que, fondamentalement, ce verre est déjà cassé. Dans le verre intact, il voyait le verre cassé. À chaque fois que vous utilisez ce verre, vous devriez considérer qu’il est déjà cassé car un jour viendra, inévitablement, où il se brisera. Utilisez le verre, prenez-en soin jusqu’au jour où il vous glissera des doigts et se cassera. Ce ne sera pas un problème. Pourquoi ? Parce que vous aurez compris et accepté sa nature « cassable » avant qu’il ne se casse
. » Méditation et sagesse: Les enseignements d'un maître bouddhiste de ..., Volume 1, Ajahn Chah

[4] Nakulapita sutta, Saṃyutta Nikāya 22.

[5] « Even though I take refuge in the True Pure Land faith, It is difficult to have a mind of truth.
I am false and untrue, And without the least purity of mind.
We men in our outward forms Display wisdom, goodness and purity. Since greed, anger, evil and deceit are frequent. We are filled with naught but flattery.
With our evil natures hard to subdue, Our minds are like asps and scorpions. As the practice of virtue is mixed poison, We call it false, vain practice
. » Shinshu Shogyo Zensho, I I p. 527. 4. Ibid. p. 80.

[5a] « Actually, however, Martin clearly anticipated Freud in coming to the conclusion that “libido” pervades the human being at all times. He declined to accept the successful suppression of sexual acts as an evidence of the victory over libido as such. Chastity, he felt, was quite possible, although it was a rare gift, and true only if carried through gaily: “if the whole person loves chastity” (totus homo est qui chastitatem amat), as one might well say of St. Francis. He continued to consider this the most desirable state, but he felt that nothing was served by trying to force it, for, he continues, it is also the total person who is affected by sexual excitement (totus homo illecebris libidinis titillatur), “By the time it is noticed,” he observed, “it is too late. Once it burns. . . . the eye is blind.” He also realized that libido, if incited and left unsatisfied, poisons the whole person to such an extent “that it would be better to be dead.” » Young Man Luther: A Study in Psychoanalysis and History, Erik H. Erikson, p. 162

[6] « On the question of the essential depravity of beings, Shinran held that it was entirely impossible for a person to do a good deed. Whatever good act he appeared to do on the finite level was still evil, because it was done with a calculation in mind and was intended ultimately to bring benefit to the doer. Thus all good deeds performed by people were seen as essentially self-centered and involved in the whole web of passion. » SHINRAN’S PHILOSOPHY OF SALVATION BY ABSOLUTE OTHER POWER, Alfred Bloom, University of Oregon.

[7] Voir Nakulapita ci-dessus.

[8] Saccakiriyā: The Belief in the Power of True Speech in Theravāda Buddhist Tradition, Choy Fah Kong, 2012.

[9] « For Shinran, the concept of the Buddha nature in all beings was no longer the foundation for a theory and a process of purifying practices and meditations intended to realize the latent Buddha nature within man. Instead of being a process of selfrealization where by one comes to see his nature as Buddha, one becomes more aware of his sinful nature and his need for Buddha’s power to gain release. »

[10] On trouve le même type d’idée chez un Fénelon et sa « sècheresse ». Par exemple le passage suivant de
« C’est encore une maxime qui tend à éteindre l’horreur du péché, de dire que la perfection consiste à ne s’en plus souvenir, sous prétexte qu’on est arrivé à un degré où le meilleur est d’oublier ce qui nous concerne pour ne se souvenir que de Dieu. Quoi donc ! est-ce oublier Dieu que d’être affligé de son péché pour l’amour de lui ? Mais tout cela entraîne des retours, des réflexions ; et nos mystiques les rejettent : c’est, selon eux, se reprendre soi-même, que de rentrer dans son intérieur et d’y réfléchir. » Oeuvres de m. François de Salignac de la Mothe Fénelon, précepteur des enfants de France, archevêque-duc de Cambrai. Tome premier.

[11] « Le riche personnage pensa alors: "La maison est déjà ravagée par l'incendie. Si mes fils et moi ne sortons pas d'ici le plus vite possible, nous allons mourir brûlés, c'est certain. Il faut que je conçoive tout de suite des moyens opportuns qui permettent à mes enfants d'échapper à ce péril."

Le père connaissait parfaitement ses fils, il savait pertinemment quels jouets et quels objets curieux attireraient précisément chaque enfant et lui plairaient, c'est pourquoi il leur dit: "Ce qui vous amuse est rare et difficile à trouver. Si vous ne le prenez pas quand l'occasion se présente, vous le regretterez plus tard. Par exemple des chars tirés par des chèvres, des daims ou des boeufs. Il y en a juste de l'autre côté du portail,vous pouvez jouer avec! Sortez donc tout de suite de cette maison en flammes, et je vous donnerai tous ceux que vous voudrez!
"

À cet instant, quand les fils entendirent leur père parler de ces jouets très rares et dont ils avaient précisément envie depuis longtemps, chacun fut dévoré d'envie et tous se ruèrent hors de la maison en flammes en se bousculant. » Burton Watson ,Traduction française: Sylvie Servan Schreiber et Marc Albert Les Indes Savantes, 2007

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