jeudi 5 octobre 2017

Banquets et symposiums, alcool ou lait ?


Symposium au lait dans le Milk bar d'Orange Mécanique (Kubrick)

Le poète américain Allen Ginsberg (1926 - 1997), membre fondateur de la Beat Generation, était un très proche disciple de Chogyam Trungpa. Il s’inquiétait de l’alcoolisme de son maître[1], mais considérait la consommation d’alcool néanmoins comme une pratique millénaire du bouddhisme tibétain. Dans l’article In When the Party's Over, Boulder Monthly, il expliqua cette pratique millénaire, pratiquée lors des banquets (sct. gaṇacakra G. symposium).
« Je ne sais pas dans quelle mesure ces instructions sont secrètes, du point de vue des personnes qui disent « Oh, je vais boire de manière consciente, car je connais les secrets de l’Orient. » Vous voyez, on peut développer une sorte d’immunité à la boisson. Je veux dire, quand vous êtes conscient - vous avez fait de nombreuses années de pratique assise, vous êtes conscients de votre plénitude - alors, au moment où vous réalisez que vous devenez trop ivre pour boire encore davantage, vous arrêtez de boire de grosses quantités et vous buvez à petites gorgées, très lentement. Voilà ce que l’on fait pendant les banquets et les fêtes vajra. C’est très similaire à ce que l’on lit dans des livres sur le Kamasutra. Ne pas éjaculer, ce genre de choses.
Donc, tout l’entraînement que vous avez reçu, vous l’appliquez pendant les banquets. Un symposium, un symposium platonique – voilà le genre de chose que le banquest est censé être. Ce n’est pas vraiment un banquet pour de gros ploucs. Cela repose sur une tradition de plusieurs milliers d’années, et il y a un règlement et des règles. »[2]
La tradition à laquelle fait référence Allen Ginsberg, est celle des yogis Nyeunpa du XV-XVIème siècle, adeptes de la lignée de Nāropa, qui avaient hagiographiquement entraîné Milarepa et Gampopa dans leur « folie » et en fait des « buveurs conscients ».

Une autre tradition, davantage bouddhiste, considère l’alcool comme un danger. D’ailleurs, même Maitrīpa/Advayara, en commentant les Distiques de Saraha, avertit contre les dangers des gaṇacakras et préconise une méthode plus Naturelle (sahaja).
« Ils mangent, ils boivent et éprouvent la joie de l'union
Les cercles [divins] se remplissent constamment
Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde
»
Mais, ajoute Advayavajra, « s'ils ne le concrétisent pas… » et il reprend Sahara :
« La tête de ces étourdis sera écrasée sous les pieds [du Seigneur du monde]. »
Gampopa, en bon kadampa, avait rédigé un rituel de gaṇacakra où on utilisait du lait au lieu d’alcool. L’histoire des Trois hommes de Kham montre par ailleurs, que le maître de discipline de Gampo (tib. dwags lha sgam po) interdisait la consommation d’alcool.


Le maître kagyupa Ringu Tulku avait donné un enseignement sur les 14 vœux-racine du vajrayāna le 25/9/2017 à Bodhicharya Berlin, basé sur un texte attribué à Ashvagosha. Ringu Tulku apprécie Gampopa et sa Mahāmudrā. Pour Ring Tulku les trois sortes de voeux (pratimokṣa, bodhisattva et vajrayāna) se combinent et se renforcent mutuellement. Il n’a pas voulu parler des cinq nectars des cinq viandes, mais avait parlé un peu de la consommation d’alcool lors des gaṇacakra. Il rappelle notamment (à partir de 1:02:10) qu’aussi bien le Dalaï-Lama et Karmapa XVII enseignent qu’un gaṇacakra (tib. tshogs) ne requièrt pas l’usage d’alcool ou de viande. Dans tous les gaṇacakras majeurs auxquels participe le Dalaï-Lama, il n’y a ni viande ni alcool. La même chose vaudrait pour le Karmapa XVII selon Ringu Tulku. Les parents de Ringu Tulku appartenaient au monastère Dzogchen au Tibet, où on utilisait également du lait au lieu d’alcool. Les bouddhistes tibétains semblent donc avoir le choix entre plusieurs traditions millénaires, l’une étant plus "normativement" bouddhiste que l’autre.

Enregistrement audio de l'enseignement

Pour finir, l’avis d’un yogi Nyeunpa, Droukpa Kunleg :

« Une fois, un ascète qui faisait le tour du Nepal, était en train de boire en disant : « On peut boire de l’alcool pourvu qu’on soit dans l’état de non-attachement. » Je fis ceci : « Celui qui n’entre pas dans l’attachement (au Moi et aux choses) est un yogin exceptionnellement saint. Mais alors, qu’adviendra-t-il si, dans cet état de non-attachement, on tue, on vole, on trompe ou qu’on prépare et administre des poisons ? Que signifierait alors le non-attachement ? Mais vous me direz que les divinités tutélaires et les dieux protecteurs de la religion boivent de l’amṛta (du nectar, en réalité de l’alcool). Est-ce qu’ils achèteraient de l’alcool ? Est-ce qu’ils en chaufferaient ? Quel serait le matériau de cet alcool ? Est-ce qu’un corps pareil a l’arc-en-ciel aurait besoin d’alcool ? On trouve dans les sutra l’histoire que le Buddha, bien qu’il ait pris un corps pour le bien des êtres, n’a jamais pris de nourriture. Mais il arrive effectivement qu’il soit nécessaire de fabriquer de l’alcool excellent alors qu’on ne s’y attache pas par la pensée. Même si on n’en fabrique pas parce qu’on sait que c’est un péché, du moment qu’on y pense, c’est encore une pensée. La meilleure (façon) de ne pas être distrait (agité), c’est de laisser aller dans un état sans artifice (spontané), clair, pur, nu . Dans cet état-là, il n’y a point de pensée discursive (distinguant) entre alcool et eau. Et si l’on n’a pas de ces (pensées discursives), on n’aura pas soif. Si pas la moindre pensée discursive n’implique un attachement à la réalité, il n’y aura pas de grande cause d’événements. Si l’on a envie de boire de la bière, mieux vaut encore admettre qu’on n’est pas capable d’y apporter un remède. Parmi les diets de rGod-tsang-pa on trouve les mots : « Il convient de se mouvoir sans entrer dans l’attachement ; c’est ce qu’on appelle l’apparition méditative des pensées discursives . » Je crains que vous n’y ayez pas réfléchi le moins du monde. Ne pas entrer dans l’attachement était tout de même une qualité du Buddha, et même de grands pandit et siddha comme Atiśa et d’autres l’ont, eue. Or ils n’ont pas conseillé de fabriquer de l’alcool, que je sache. »
Vies et Chants de ‘Brug-pa Kun-legs le yogin, R.A. Stein p. 79-80.

***

« Moi, yogin, je ne suis pas resté ; moi, yogin, je suis parti.
Moi, yogin, j’ai visité les écoles de l’ordre des bKa’-brgyud-pa.
Dans ces école, chacun tenait une cruche à bière.
Moi, yogin, je me suis contenu. J’aurais craint de participer
à un festin d’ivrognes qui engagent un chanteur. »

Vie et chants de brug-pa kun-legs le yogin de R.A. Stein (p. 181, manuscrit p.105)

rnal ‘byor ngas ma bsdad rnal ‘byor ngas phyin//
rnal ‘byor ngas bka’ brgyud kyi grwa sa ru phyin//
bka’ brgyud kyi grwa sa na mi res chang ban re bzung*//
rnal ‘byor nga glu mkhan nyo chang ba’i gral du tshud kyi dogs nas rang tshod bzung ba yin//
[1] « Votre comportement d’alcoolique- est-ce juste vous, une tradition, ou qu’est’ce que c’est au juste ? » Trungpa lui répond comme Milarepa à Dampa : « Je viens d’une longue lignée de bouddhiste excentriques » “Your dranken behavior—is this just you, or is this a traditional manner, or or what?
Trungpa: “I come from a long line of eccentric Buddhists.”
L’article Behind the veil of Boulder Buddhism et l’interview avec Allen Ginsberg When the Party's over

[2] « A. I don’t know how much is classified, from the point of view of people saying, “Oh, I’m going to do conscious drinking, because now I know the secrets of the East.” See, there’s a certain kind of immunity to drinking you can develop. I mean, when you realize — you’ve done a lot of sitting for years, so you're conscious of your fullness. At the point where you begin to realize you’re getting too drunk to drink more, you stop drinking heavily and you sip very, very slowly. At the Vajrayana banquets and feasts this is what’s done. It’s very similar to what you read in the books about the Kama Sutra. Not coming, things like that.
So now all the training you've had is applied to banqueting. A symposium, a Platonic symposium — the banquet is supposed to be something like that. It’s not just a big dumb slob banquet as such. It’s got several thousand years of tradition behind it, and it’s got rules and regulation
s. » 

When the Party's over

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