mardi 10 décembre 2019

Quels chantiers pour l'imagination créatrice ?


"Combien de possibilités de Terres pures avec 6 briques LEGO ?"
Les théosophes au sens large, les ésotériques et les spiritualistes ont en commun l’utilisation d’un cadre dualiste esprit-matière et/ou leur dépassement. L’Esprit et la Matière peuvent prendre plusieurs formes. Une fois posés un Esprit et une Matière ainsi que leur dualisme, des problèmes peuvent émerger qui demandent à être résolus, et pour lesquels les solutions prolifèrent. L’Esprit est en quelque sorte à l’origine de la Matière (même si cette dernière était son ombre[1]), éventuellement par le biais d’une Sophia (sagesse divine) dans laquelle Il se repose, ou par une Nature naturante, qui prend en charge de façon quasi autonome la gestion de la Création/Émanation (en fonction du degré de réalité de la Création). La Sophia et/ou la Nature servent alors de sas entre l’Esprit et la Matière, tout en permettant leur dualité, et la transcendance de l’Esprit le cas échéant.

La Sophia/Nature (telle que nous La “connaissons”) prend une position intermédiaire (mésocosme) entre la transcendance et l’immanence, et propose une troisième solution : l’Imaginal, le Mundus Imaginalis de Henry Corbin, le Saṃbhogakāya des bouddhistes ésotériques, le Bardo de la Réalité (chos nyid bar do) des Nyingmapa et du Bön, etc.

L’Imaginal est l’ensemble des idées éternelles, avec ses mythes (cosmogonie, théogonie, anthropogonie, etc.). Il peut prendre une forme minimaliste ou maximaliste, et il est accessible à la gnose (jñāna), qu’Antoine Favre définit comme “l’imagination active” ou “l’imagination créatrice”, qui se situe entre le savoir et le croire. Le savoir est la connaissance intellectuelle, la foi est la connaissance des “données traditionnelles”, et l’Imaginal est accessible à “une connaissance ou vision intérieure” et à une “révélation intuitive”. (Faivre, I, 19)

Pour Faivre, la gnose et la mystique sont liées : “la mystique, plus nocturne, cultiverait volontiers le renoncement ; la gnose, plus solaire, observerait le détachement et pratiquerait la mise en structure.” (Faivre, I, 21)

La “mise en structure” peut être vue comme l’équivalent de la notion orientale de “formation gnostique” (s. vyūha t. bkod pa, p.e. 'og min pad ma bkod pa, la formation de lotus d’Akaniṣṭha, ou Sukhāvatīvyūha - bde ba can gyi bkod pa). Le lotus symbolise ce qui pousse de, et s’élève au-dessus de la matière, sans en être souillée et sans être le ciel..., entre Ciel et Terre, Esprit et Matière. Les Terres Pures et le Saṃbhogakāya constituent l’Imaginal ou le mundus imaginalis bouddhiste mahāyāna ésotérique.

Les deux phases spiritualistes, gnostique et mystique, semblent bien compatibles avec les deux phases dite de l’engendrement (utpannakrama) de la structure de gnose et de l’achèvement (niṣpannakrama ou saṃpannakrama). Le “détachement” de la phase de gnose dans le bouddhisme ésotérique est la notion de vacuité. Son instrument est l’imagination créatrice (s. bhāvanā t. bsgom pa). Tous les éléments visualisés lors de la phase d’engendrement sont immatériels, imaginés activement, faits “de gnose” (jñāna t. ye shes kyi)[2].
L'attitude ésotérique, au sens de ‘gnostique’, est donc une expérience ‘mystique’ à laquelle viennent participer l'intelligence et la mémoire, qui toutes deux s'expriment sous une forme symbolique en reflétant divers niveaux de réalité. La gnose, selon une remarque du théosophe Valentin Tomberg, serait l'expression d'une forme d'intelligence et de mémoire ayant effectué un passage à travers une expérience mystique. Un gnostique serait donc un mystique capable de communiquer à autrui ses propres expériences d'une manière qui retient l'impression des révélations reçues en passant à travers les différents niveaux du ‘miroir’ “. (Faivre, I, 21)
Tout ce qui contribue à la “mise en structure” gnostique est appelée “méthode salvifique” ou “expédient” (Upāya) dans le bouddhisme ésotérique. Par extension, l’ensemble de l’entreprise gnostique peut être résumé sous ce nom. Et un maître expert en gnose est appelé “expert en la Méthode“ (s. upāya-kauśalya t. thabs la mkhas pa). Le sens, y nettement plus gnostique, a changé de celui de lUpāyakauśalyasūtra.

Après avoir été initié dans une structure gnostique (maṇḍala), l’imagination créatrice est entraînée à travers des exercices d’imagination (sādhanā). Grâce à la sympathie universelle, la loi de correspondance, et la théorie des signatures, “ce qui est en haut est en bas” et vice versa, et la même chose vaut pour le Milieu gnostique (mésocosme), dans les deux sens, haut et bas.

Différents degrés de réalité peuvent être accordés à l’imagination créatrice et ses “créations”. Faivre cite Georg von Welling (inspirateur du Naturphilosophe Goethe) :
Chacun est attiré, après sa mort, par les rayons de son imagination comme par un aimant puissant, vers ce qu'il a imaginé pendant sa vie, et il lui adviendra alors ce qui est en dans l’Apocalypse, XIV, 13: ‘Car leurs oeuvres les suivent [...]’. Les effets de notre imagination sont insondables a presque incompréhensibles, comme nous en instruit l'expérience quotidienne des femmes enceintes. Quels effets étranges leur imagination (Imagination oder Einbildungskraft) n'a-t'elle pas eu sur le fruit de leurs entrailles.”[3]
Puis Friedrich C. Oetinger :
L'imagination peut être au début une pensée sans substance ; mais ensuite elle se fait substance[4], et elle n'est plus un rien mais un quelque chose qui s'est développé organiquement tout en s'étant engendré de lui-même. Sois donc sur tes gardes.”[5]
Comme preuve, les théosophes citaient souvent des anecdotes de femmes enceintes dont l’imagination avait été marquée un moment donné[6], et qui avaient donné naissance à un enfant avec des marques physiques rappelant cette expérience spécifique. Je me souviens d’un vieux tourbier dans mon village qui racontait (années 1970, Sud des Pays-Bas) que la marque du crapaud qu’il avait sur l’épaule, était le fruit d’un crapaud qui avait sauté sur l’épaule de sa mère enceinte de lui, et qui l’avait effrayé.

Ce n’est pas, et cela n’a pas toujours été, un travail purement spirituel, comme on peut lire dans des livres spiritualistes vulgarisateurs. Le spiritualisme peut être très matériel ou pensé de façon matérielle. L’âme n’imagine pas, c’est l’esprit (mens), l’imagination, qui imagine comme son nom l’indique. Néanmoins, dans la doctrine tibétaine des états intermédiaires (bardo), l’âme du défunt, séparé du corps de sa dernière (provisoire) existence, semble toujours être doté de la faculté de l’imagination[7], nécessaire pour les exercices d’imagination, qui du coup ne sont plus des exercices, mais la véritable épreuve de feu. Quelles que soient les justifications et les interprétations[8] des pratiques postmortem, ces idées ne sont pas celles de la doctrine du bouddhisme originel.

L’imagination créatrice des théosophes semble s’apparenter de la magie, une magie minimaliste s’entend, ou de la foi, capable de créer de la substance (substantia, voir la note sur Saint Paul). Il ne s’agit pas d’une foi opérant dans un vide, mais une foi bien encadrée. Cet encadrement est l’Imaginal, le plus souvent un Imaginal collectif et partagé (superstructure). Le collectif et le partage d’un Imaginal donnent davantage de “substantia” (gnose, jñāna) à la foi et l’imagination créatrice. Ce cadre peut aussi être fourni par une “sympathie universelle” ou une “coproduction conditionnée”. Il peut même être réduit à une simple loi psychologique où le désir-volonté et l’imagination créatrice, sans cadre religieux ou spirituel (ni même social d’ailleurs), suffisent pour faire advenir la chose voulue ou désirée (“réaliser son rêve”), seul ou sous la direction d’un coach. Je pense ici à la Pensée positive, la méthode Coué, etc. Ce que l’on veut souvent, c’est d’aller mieux, a titre individuel, parce qu’on ne va pas bien, ou ce n’est pas le top. Nous avons nous-mêmes toutes nos ressources et tout notre potentiel en nous, nous répète-t-on partout. Pour y avoir accès, il faut d’abord s’en convaincre, se faire confiance. Au besoin, il faut se régénérer, pour “guérir”, parce qu’on est comme malade, quand on n’arrive pas à réaliser ses rêves ou qu'on "souffre du stress". On n’a pas accès à tout son potentiel et à tous ses pouvoirs. On le constate bien dans sa vie et dans celle des autres, qui cherchent aussi leur bien-être à titre individuel… Tout un marché de bien-être se met en place, pour répondre à ce besoin croissant. D’ailleurs comment se porte votre attention et celle de votre famille ? Comment sont vos taux d’ego (attention : faire la distinction entre l'ego à haute densité HDE et à basse densité LDE) et de compassion ? Avez-vous déjà vu un professionnel ?

J’ai bien peur que “le bien-être” soit un problème qui se règle d’abord de manière collective, sociale, politique, et pas individuelle. “We are social animals” répète le Dalai-Lama, et “prayer is not enough”, “man created the problems and man has to resolve them”. Espérons qu’il ne pensait pas à une quelconque magie. Tant que l’imagination créatrice reste ainsi enfermée dans de la magie (minimaliste ou maximaliste) à des fins individuelles, les professionnels de la sympathie universelle auront de beaux jours devant eux. Chacun faisant en peu de magie dans son coin.

***

[1] Quelle est la Lumière qui produirait l’ombre (“matériel”) de l’Esprit en l’éclairant ? Quel genre d’Esprit (opaque) empêcherait la Lumière de passer pour jeter son ombre ?

[2] Faivre établit un lien entre gnose et engendrement (genèse), dont le Gn serait dérivé de la racine Kn. Vol. I, p 18

[3] Opus mago-cabbalisticum et theosophicum, Commentaire sur Hébreux, xi, 1.

[4] “Saint Paul rapproche ces deux notions : “Or la foi est une ferme assurance (substantia) des choses qu'on espère, une démonstration (argumentum) de celles qu'on ne voit pas . C'est par la foi que nous reconnaissons (intellegimus) que le monde a été formé par la parole de Dieu, de sorte que ce qu'on ne voit pas a été fait de choses visibles '. “ Faivre, I, 138

[5] Dictionnaire biblique et emblématique.

[6] Faivre donne un exemple cité par Nicolas de Lyra selon lequel “une femme espagnole fut injustement soupçonnée de rapports illicites avec un homme de couleur parce qu'elle avait donné naissance à un enfant noir, alors que selon elle il s'agissait de l'effet produit sur elle par un tableau pendu dans sa chambre et représentant un groupe d'Éthiopiens.” (Faivre, II, 174)

[7] Et donc du mental, qu’il avait pourtant dû perdre durant le processus de dissolution progressive au moment de la mort. On explique cela par l’idée que l’âme prend un corps mental, ayant les mêmes capacités sensorielles, mais comme du corps dans un rêve.

[8] Principalement, il s’agit de guider un être au niveau où il se trouve vers un niveau supérieur. Pour faire cela, il faut souvent se servir des idées et des arguments qu’il comprend. Voir les enfants dans la maison en feu du Soutra du Lotus.
L’histoire de la maison en feu, racontée dans le troisième chapitre du Saddharma-pundarīka-sūtra (Soutra du Lotus). Des enfants absorbés dans leur jeu se trouvent dans une maison en feu. Leur père, très riche, leur promet de superbes objets (des chars tirés par des animaux) afin de les faire sortir de la maison. Les chars qu’il leur offrira en réalité dépassent les descriptions des chars promis.

lundi 9 décembre 2019

De numérologie et de gnosticisme aryen


Exposition internationale d'hygiène de 1911

Désolé en avance pour un blog potentiellement plus nauséabond. Il s’agit d’analyser le contenu de déjections spiritualistes, pour voir quelles ingestions (et indigestions) aient pu les rendre possibles.

Johan Huizinga, lauteur de Déclin/Automne du Moyen-Âge, écrit dans le chapitre XV Le symbolisme à son déclin, comment une société en déclin s’accroche à son symbolisme en multipliant l’usage des symboles. Devenus vides, ceux-ci n’ont plus de puissance, et l’on pense qu’en les multipliant, leur nombre compensera leur manque de puissance. Mauvais calcul, cela deviendra au contraire un facteur qui accélère le déclin, parce que le manque de puissance des symboles deviendra de plus en plus évidente.
Du point de vue causal, le symbolisme se présente comme une espèce de court-circuit de la pensée. Au lieu de chercher le rapport de deux choses en suivant les détours cachés de leurs relations causales, la pensée, faisant un bond, le découvre, tout à coup, non comme une connexion de cause ou d'effet, mais comme une connexion de signification et de finalité. Un rapport de ce genre pourra s'imposer dès que deux choses auront en commun une qualité essentielle qu'on peut rapporter à une valeur générale. Ou, pour employer la terminologie de la psychologie expérimentale : toute association basée sur une similitude quelconque peut déterminer immédiatement l'idée d'une connexion essentielle et mystique. Fonction mentale assez pauvre, si l'on en restait là.” (Huizinga)
Le “court-circuit de la pensée” se traduit notamment dans la loi de correspondance basée sur la sympathie universelle. L’utilisation des correspondances par le nombre est très populaire. Les religions qui, par souci de rester traditionnelles, ont souvent conservé des arguments “Scientifiques” (numérologiques, etc.) très anciennes, comportant toujours de nombreuses correspondances de nombres.
L'assimilation ne repose souvent que sur une égalité de nombre. Une perspective immense de dépendances d'idées s'ouvre de ce fait, mais ce ne sont que des exercices d'arithmétique. Ainsi, les douze mois signifieront les apôtres; les quatre saisons, les évangélistes ; l'année, le Christ. Il se forme tout un agglomérat de systèmes de sept. Aux sept vertus correspondent les sept prières du Pater, les sept dons du Saint-Esprit, les sept béatitudes et les sept psaumes de la pénitence. Tous ces groupes de sept sont en rapport avec les sept moments de la Passion et les sept sacrements. Chacun d'eux s'oppose aux sept péchés capitaux qui sont représentés par sept animaux et suivis par sept maladies.” (Huizinga)
Le nombre sept est un argument numérologique universel, parce qu’il est dérivé du nombre des sept planètes connues à l’époque de la naissance de l’astronomie, de l’astrologie et de la magie astrale. Les sept jours de la semaine, les sept notes de la gamme pythagoricienne[1] en musique (dans un octave, la huitième note est un do tout comme la première), etc. Dans les systèmes émationnistes (comme p.e. le platonisme), le nombre 7 (ou 9, 7+2) revient régulièrement pour marquer les étapes dans les phases d’émanation et de résorption. En architecture, Les fameux ziggurats avaient sept étages. Dans sa descente dans le monde souterrain, la déesse Ishtar (akkadien)/Inanna (sumérien) doit passer sept portes en se séparant d’un de ses attributs à chaque fois. Idem pour remonter. Pour atteindre le monde de Brahma, l’âme du brahmane doit dépasser le soleil, pour y arriver. Au bout de sept naissances en brahmane... La déesse Tārā soumet les sept mondes[2] dans le louange qui lui est attribué.

Ceux qui sont attachés à une Tradition, et même ceux qui veulent la rénover ou créer une nouvelle Tradition avec des éléments d’anciennes Traditions, se soucieront toujours des arguments de type numérologique et de la loi de correspondance de la sympathie universelle. La théosophie et “lanthropologie gnostique” (source Institut gnostique) pensent pouvoir épauler “l’anthropologie officielle” ou “matérialiste”, en fouillant dans les “Archives Akashiques” (“qui se trouvent dans les Dimensions Supérieures”), et qui sont les archives de la Nature ou de la Sophia, si l’on veut. On pourrait même dire les archives de Dieu, en quelque sorte. Elles sont accessibles aux initiés, grâce à leurs “facultés internes”.

C’est ainsi que la théosophie et l’anthropologie gnostique ont découvert l'existence des races humaines vivant pendant les différents cycles de l'évolution terrestre, au nombre de sept. L’évolution en sept races était nécessaire pour que l’espèce humaine ait un corps “adapté à un monde qui n'avait pas fini de se matérialiser”. La Terre, “comme toute planète de l'espace Infini doit porter sept races, et chacune des ses races aura sept sous-races”. Je laisse découvrir les détails à ceux qui s’y intéressent.

Les Lémures étaient la première race humaine (la troisième) à avoir un corps physique matériel dans une Terre solide. La race Atlante était la quatrième, elle a vécu dans l’Atlantide. elle était plutôt impressionnante, des scientifiques et de mages à la fois ! Inventeurs de vaisseaux cosmiques et de l’énergie atomique... La cinquième race était la race Aryenne, née il y a 12.000 ans au niveau de l’Himalaya (race indo-afghane au Tibet), où vivait la première sous-race. L’humanité vivait dans une théocratie, et les Hommes faisaient la volonté de leur Père céleste, leur “Intime”. C’est l’âge d’Or de l’humanité, puisque les Dieux habitaient la Terre. En même temps, c’est le début de la dégénérescence.  (source Institut gnostique)
Les dieux décidèrent que la sixième sous race sera composée d'hommes et de femmes de tous les pays, ce qui se fait actuellement aux U.S.A. C'est l'âge de fer, la terrible époque du Kali Yuga, qui vît tant de Boddhisattvas échoués dans leur réincarnation.”  (source Institut gnostique)
Kafka avait rencontré Rudolph Steiner et avait raconté cette rencontre en 1911, dans son journal :
« Fin atlantique du monde, fin lémurienne et maintenant fin par l’égoïsme. – Nous vivons à une époque décisive. »
Ces délires de races humaines et de dégénérescence n’étaient malheureusement pas si innocentes que cela.
La cinquième sous race, correspond à la race Germanique, Anglo-saxonne. C'est l'époque des chevaliers de la table ronde, du roi Arthur…”  (source Institut gnostique)
C'est le début de l'âge de fer. Il y a encore deux autres races à venir, après la dégénérescence et la disparition de la race aryenne.
Comment pouvons-nous enrayer le déclin de notre race, s'interroge Adolf Hitler, devons nous former un cercle d'élus, véritablement initiés d’un ordre, d’une confrérie de templiers réunis autour du Saint Graal du sang pur ? Près de dix ans après leur création, les SS sont en passe de devenir cette confrérie de templiers voulue par Hitler. La garde rapprochée du führer, triée sur le volet, disciplinés et fidèles jusqu'à la mort, se transformait peu à peu en élite aryenne, en un ordre mystique voué à la création d'un empire.” (La folie aryenne - documentaire histoire)
Heinrich Himmler est celui qui voulait constituer une aristocratie raciale de surhommes à partir de cette élite, entre autre par le biais de sa Société pour la recherche et l'enseignement sur l'héritage ancestral” (Ahnenerbe).
A l'aube du XXème siècle, les villes d'Allemagne et d'Autriche sont méconnaissables. Les paysans ont fui la misère de la campagne par millions pour se plonger dans celle des usines et des fonderies de la révolution industrielle. L'afflux des masses laborieuses transforme d’élégants quartiers commerçants et aristocratiques en taudis d'ouvriers surpeuplés. Dans les villes, les valeurs de l'ordre établi sont menacés. Les appels à la démocratie, au socialisme mettent en péril le pouvoir des élites dirigeantes traditionnelles. Les croyances religieuses sont ébranlées par la science et la montée du matérialisme. Pour beaucoup, ce nouveau monde n'est que discorde et chaos. Dans les classes aristocratiques et instruites en ce début de siècle l'humeur est à la nostalgie. Les élites regrettent amèrement une époque désormais révolue, un passé qu'elle imagine plus harmonieux, structuré et spirituel.”  (La folie aryenne - documentaire histoire)
Les sources des idées alimentant les théories du retour à la nature ou à une harmonie pré-industrielle, du renouveau spirituel et de l’évolution des races humaines sont diverses. Il y a la Lebensreform (la réforme de la vie), inspirée par la Naturphilosophie (où l’on retrouve Rudolph Steiner). Elle se traduit en amour pour l’Allemagne éternelle (folklorique, “völkisch”) et un retour à la nature dans des mouvements de jeunesse (Wandervogel, Hitlerjugend, ..), pour préparer les futures élites à travers l’éducation ou la ré-éducation.
Des milliers de jeunes allemands rejoignent les Wandervogel. Ils partagent un amour mystique pour la campagne allemande, le folklore et les traditions germaniques, tandis que la science et la médecine sont rejetées comme étant des produits de la révolution industrielle. La mode est au végétarisme, aux plantes médicinales, au naturisme, à la vie en communauté, et à la méditation.

Dans toutes les villes importantes, les adeptes du Lebensreform se passionnent pour le spiritisme, l'astrologie, la magie et les sciences de toutes les doctrines privilégiée par le mouvement. Les plus influentes seront celles enseignées par une aventurière et télépathe russe, Madame Helena Blavatsky ”  (La folie aryenne - documentaire histoire)
Elle se serait faite initier au Tibet par des “élus secrets”. Ce sont ces maîtres qui lui auraient transmis l’histoire de la race humaine, celle mentionnée ci-dessus. Dès 1914, ces théories de Madame Blavatsky s’étaient répandues en Allemagne et en Autriche. Au niveau politique naissait alors parmi les peuples germanophones l’idée d’une réunification sous un empire germanique. Les écrits d’un des maîtres à penser néopaganiste d’Himmler, Guido von List (1848-1919) étaient très appréciés. Celui-ci s’intéressait à l’ésotérisme et aux écrits de Madama Blavatsky. Von List publiait dans le journal théosophique Die Gnosis (fusionné plus tard, en 1903, avec "Lucifer" en "Lucifer-Gnosis" par Rudolph Steiner), et prétendait être le dernier descendant réincarné du clergé aryen armaniste. Il croyait en l'avènement d’un nouveau millénaire aryen et en des “élus secrets”, qui étaient des “prêtres-rois” ("maîtres-rois" ?). Il appelait sa doctrine Armanenschaft ouAriosophie” (armanisme), la sagesse ("sophie") des aryens, qui avait pour rôle de protéger l'héritage occulte de leurs ancêtres aryens. Malgré la conversion forcée des tribus germaniques au christianisme, celles-ci auraient continué de pratiquer en secret leurs traditions. L'ensemble de ce savoir occulte aurait ainsi été préservé au cours des siècles par les francs-maçons, les rosicruciens et les ordres chevaleresques, tels que les templiers. Du petit-lait pour les idéologues national-socialistes germanophones.  (La folie aryenne - documentaire histoire)

De nombreux officiers militaires rejoignaient une organisation cultistes secrète inspirée par les enseignements de von List. L'ordre germanique fondée en 1912 avait des loges dans dix villes allemandes et était dirigé par un concile secret de 12 initiés. Selon von List, le futur empire armaniste serait gouverné par une assemblée similaire, une nouvelle Armanenschaft. Lors de la future création des SS l’assemblée armaniste de von List ne serait pas oubliée.  (La folie aryenne - documentaire histoire)

La science, et notamment la “survie du plus fort” du darwinisme, sera intégrée dans le nazisme sous forme d'eugénisme. Science et spiritualisme main dans la main.
Chez les sauvages, les faibles de corps et l'esprit sont vite éliminés, en revanche nous autres hommes civilisés faisons notre possible pour enrayer le processus d'élimination. Ainsi prolifèrent les membres faibles de la société moderne.”  (La folie aryenne - documentaire histoire) (Darwin - La Descendance de l’homme)
La tendance eugéniste n’était pas une exclusivité nazie, elle était venu d'ailleurs. Le documentaire La folie aryenne, mentionne Le Planning familial de Marie Stopes en Angleterre et son projet de reproduction sélective. Stope publie en 1918 “une version abrégée de Wise Parenthood qui s'adresse aux couches les plus pauvres de la société, intitulé A Letter to Working Mothers on how to have healthy children and avoid weakening pregnanciesLettre aux travailleuses, comment avoir des enfants en bonne santé et éviter les grossesses affaiblissantes »)”. Ce livre est dédié à “ à tous ceux qui souhaitent voir notre race gagner en puissance et en beauté”. “Aux Etats-Unis, la stérilisation obligatoire des handicapés mentaux des alcooliques et des criminels multirécidivistes est légale dans certains états depuis 1907”. L’eugénisme est importé en Allemagne, où il prend le nom d’ “Hygiène raciale”. “L’eugénisme endoctrine profondément la doctrine des occultistes”, raconte le voix-off du documentaire.

[texte du documentaire] A la mort de von List en 1919, “prophète du millénaire aryen”, Jörg Lanz, un ancien moine cistercien (chassé de son ordre pourpéché contre la chair ‘ “) et théologien de renom, lui succède à la tête des mystiques allemands et des visionnaires aryens. Il aura un profond impact sur le développement de l'idéologie nazie et sur celui des structures et des rites SS. Mélangeant l'occultisme aryen de Guido von List aux principes pseudo-scientifiques de l'eugénisme, Lanz crée une nouvelle doctrine : “la théozoologie” (“Die Theozoologie oder die Kunde von den Sodoms-Äfflingen und dem Götter-Elektron” - “Théozoologie, ou la science des singes de Sodome et de l’électron des dieux[3]). Il s'agit là d'une religion au culte de la race inspirée par l'histoire mystique de l'évolution raciale, relatée par Madame Blavatsky. Lanz prétend ainsi que le déclin des aryens a été provoquée par leur métissage avilissant avec une espèce sous-humaine. Il en aurait résulté l'apparition de diverses races mixtes, dont l'existence menacerait la légitime domination des aryens, qui les aurait fait perdre leurs pouvoirs paranormaux. [Fin de citation]

Lanz propose entre autres la polygamie comme méthode de purification raciale (des mères porteuses recevant la semence d’hommes raciaux purs, on pense évidemment aux élites SS). Par ailleurs, un vague petit rappel de la semence divine de Seth censé sauver l’humanité (ou des mythes de la même teneur). La stérilisation pour les plus faibles, et la déportation des races inférieures (vers Madagascar, l'île des lémuriens singes...), ou leur mise en esclavage, constituent l’autre volet du projet. Lanz avait prévu, grâce à l’astrologie, que l’Europe serait envahi par l’Est. Tout le monde connaît la suite de ces idées funestes.

Je renvoie ici encore à l’idée de lInde (et de lHimalaya) comme berceau de la religion primitive des Indo-aryens et des expéditionsraciologuesde lAhnenerbe au Tibet.

Ce qui est important en ce qui concerne “le chiffre sept”, que les sciences astrales anciennes partagent avec les sept cycles et les sept races humaines de Madame Blavatsky, n’est évidemment pas le chiffre sept. C’est l’idée de race, associée à des idées de hiérarchie, de dégénérescence, de purification, de régénération, etc. empruntés au patrimoine ésotérique, qui, lui, fait grand cas de ce genre d'idées.


***

[1] Dans la gamme pythagoricienne, le si est attribué à Saturne, le do à Jupiter, le ré à Mars, le mi au Soleil, le fa à Mercure, le sol à Vénus et le la à la Lune. Dorémifasol la science

[2] “« Je rends hommage à celle qui par « tuttara » et la syllabe « houng » emplit l’espace, le monde du désir et ses prolongement ! à la Puissante qui met à ses pieds les sept mondes et les rassemble sans exception ! »
Extrait du commentaire (Stotratantra) de Taranatha du Louange à Tārā :
“5. La cinquième stance " Hommage à celle qui de Tuttāra…" etc.
[44] Du son des formules tuttāre et hūṃ elle pénètre et remplit tous les lieux de l'univers de concupiscence (S. kāmadhātu), "les cieux", c'est-à-dire les lieux de l'univers des formes (S. rūpadhātu) et "les directions", c'est-à-dire tous les univers de mondes dans les dix directions. Tout en faisant cela, elle écrase sous ses pieds et soumet les sept mondes. Si, par la force des formules (S. vidyā) que tu as consacrées, tu as le pouvoir d'attirer même les grands dieux comme Maheśvara etc. comme tes esclaves/serviteurs, que dire de tes pouvoirs mineurs ?
Les "sept mondes" dans ce [vers] peuvent être les sept habitats (t. snod), les sept types d'habitants (t. bcud), la combinaison des sept habitats et des sept types d'habitants etc. Il y a différentes façons de l'interpréter. Dans ce cas, ce sont les sept mondes de support (t. mthu dang ldan pa'i 'jig rten) : les mondes des nāga, des preta, des asura, des humains, des vidyadhara, des kinnara et des deva.”

[3] On craint le pire avec ce genre de titre. Je n’ai pas lu le livre, mais dans les cercles ésotériques on peut lire des passages comme celui-ci:
Descendants de la race Lémurienne. – Les aborigènes de l'Australie et de la Tasmanie proviennent de la 7ème sous-race Lémurienne. Les Malais, Papous, Hottentots et les Dravidiens du sud de l'Inde proviennent d'un croisement de cette 7ème sous-race et des 1ères sous-races Atlantes. Toutes les races nettement noires ont une descendance Lémurienne.
L'occultisme affirme que les singes anthropoïdes sont les derniers descendants d'un métissage d'hommes et d'animaux qui se fit vers la fin de la 3ème race.” http://misraim3.free.fr/divers2/la_genealogie_de_l_homme.pdf

dimanche 8 décembre 2019

Révélations mode d’emploi

Joseph Smith lisant et traduisant les Tablettes d'or

Une “sagesse divine” est révélée en étapes (temporelles et/ou spatiales), directement ou avec des intermédiaires hiérarchiques.

La source de la sagesse divine se trouve dans un mésocosme (l’Imaginal, saṃbhogakāya, mundus imaginalis, Terre pure, monde parallèle, etc., entre le macrocosme et le microcosme). Le destinataire d’une sagesse divine doit se rendre dans une terre imaginale, dans un corps qui n’est pas son corps physique, ou bien une entité mésocosmique lui apparaît (songe, vision, audition, conception …) pour révéler la sagesse divine. Le destinataire le transmet, le dicte et - s’il a “revêtu” un corps humain - l’écrit dans une langue humaine. Dans le cas de missionnaires envoyés par le mésocosme (Plérôme), ceux-ci s’incarnent dans un corps humain ou en “revêtent” un, pour être visibles, audibles et tangibles. Ceux venus dans des temps reculés ont pu écrire leurs révélations sur des “supports” et cacher ceux-ci pour qu’il soient redécouverts au moments opportuns. Leurs destinataires futurs recevront au moment opportun toutes les instructions nécessaires à leur redécouverte. Si une Révélation peut être attribuée à des messies ou des personnages illustres du passé, cela leur donne aussitôt un certain cachet et de l’autorité. C’est la raison d’être des apocryphes et des pseudépigraphes.

On peut faire l’hypothèse que lorsque le phénomène des Révélations et de leur réception/redécouverte était relativement nouveau, il fallait des preuves aussi matérielles que possibles pour justifier d’une origine illustre, lumineuse et céleste. Une fois habituée au phénomène de la Révélation, l’inspiration directe ou même l’invention sont devenus acceptables, ce que l’on peut voir dans le cas des “trésor spirituels” (t. dgongs gter) tibétains actuels. Les conditions même de la redécouverte font souvent partie du contenu des Révélations, qui auto-expliquent comment elles sont parvenues à l’homme.

Ainsi, nous avons par exemple le cas des Trois stèles de Seth, le troisième fils d’Adam, qui avait reçu ces hymnes secrets au cours d'extases multiples, et qui les avait gravés dans des stèles, qu’il avait par la suite cachées sur une montagne. Dosithée, contemporain de Saint Jean Baptiste, les retrouva au cours d’une vision où il fut transporté en le lieu, où le texte était caché. Comme il s’agit d’un texte gnostique du IIIème siècle, il s’est encore passé un laps de temps, avant que les hymnes étaient écrits, rendus publics et utilisés liturgiquement. Donc une transmission en trois temps : un personnage de la Genèse, au moment de la création de la Terre, un personnage contemporain du Christ, et l’auteur réel du IIIème siècle.

Il y a aussi le cas du corpus des traités mystico-philosophiques d’Hermès-Trismégiste (HT), apparus au IIIème siècle. HT grave et cache ses enseignements avant de remonter au ciel “afin qu'eût à les chercher toute génération née après le monde”[1]. La Table démeraude[2], car il s’agit de ce texte, aurait été retrouvée dans son tombeau.
En 640, l'Égypte, devenue entre-temps chrétienne et byzantine, est conquise par les Arabes qui vont perpétuer la tradition hermétique et alchimique dans laquelle s'inscrit la Table d'émeraude.” (Wikipédia).
Les Arabes vont d’ailleurs perpétuer tout le patrimoine philosophique, théosophique, gnostique (au sens large) … et c’est par leur biais que l’Europe les redécouvrit. LEglise voit finalement dun mauvais oeil cettesagesse divine qui ne correspond pas/plus à son propre dogme et les interdit. Les différentes filières “théosophiques” suivent leur propre chemin.

Certains “théosophes” (au sens le plus large) voulant les réactualiser, systématiser, et leur donner de l’autorité inventent le personnage de Christian Rosenkreutz (CR) qui serait né en 1378 et mort en 1484. C’est Johann Valentin Andreae (1586-1654) qui s’occupe en premier de son hagiographie en 1616 (Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz). Les deux traités attribués à CR sont considérés avoir été écrits par Andreae. C’est le procédé gnostique en trois étapes. Étape de révélation 1 par une entité à un personnage légendaire, source orale ou écrite alléguée de l’étape de révélation 2, l’étape de révélation 3 étant le premier auteur humain publiant révélation 2.

Un laps de temps entre phase 1 et 2 ou entre 2 et 3 est parfois hagiographiquement justifiée par une période de discrétion volontaire ou imposée. Au Tibet on connaît le phénomène de la transmission à un seul individu à la fois (t. gcig brgyud) pendant plusieurs générations, au bout de laquelle sa transmission se libère, ou le phénomène de maîtres cachés (t. ‘bad pa’i rnal ‘byor). Chez les Rosicruciens, “la confrérie doit demeurer ignorée pendant un siècle” et les premiers ont vécu “dans la discrétion la plus totale”. (Faivre, II, 276). La continuité "ininterrompue" de la transmission est ainsi sauve. L’invention de Christian permet par ailleurs d’unifier (“Eynigkeit”) diverses filières ésotériques.
Les Arabes ont mis leurs sciences à la disposition de Christian et par son intermédiaire elles circuleront, mêlées à d’autres sciences, fondues au creuset d'une axiomatique universelle grâce à une ‘entente’ - un irénisme religieux et scientifique entre les chercheurs du monde.” (Faivre, II, 277)
Le même phénomène de regroupement et de systématisation de divers transmissions en une seule existe aussi dans le bouddhisme tibétain. La lignée kagyupa est d’abord la confluence des traditions Kadampa et Mahamudra (Gampopa), puis ensuite avec l’essor du tantrisme tibétain, une confluence de quatre transmissions yoguiques (t. bka' babs bzhi)[3]. Dans l’école des Anciens, Longchenpa fut un des plus grands systématiseurs. En fait, le regroupement et la systématisation étaient quasiment continus. Des instructions ésotériques d’autres lignées et de traditions non-bouddhistes (p.e. Jâbir) étaient intégrées en les adaptant au fur et à mesure qu’elles apparurent. Le mouvement non-sectaire fut un moment formidable d’invention.

Comme les Rosicruciens, les maîtres bouddhistes tibétains auraient pu dire “Notre philosophie n'est rien de nouveau : elle est conforme à celle dont Adam hérita après la chute et que pratiquèrent Moïse et Salomon. Elle ne doit pas mettre en doute, réfuter des théories différentes : parce que la vérité est unique, succincte, toujours identique à elle-même.” (Faivre, II, 278)

On peut encore mentionner le fondateur des Mormons, Joseph Smith, qui eut des visions d’anges à partir de 1820.
Trois ans plus tard, selon Joseph Smith, le soir du 21 septembre 1823, alors qu'il priait intensément, une lumière emplit sa chambre, et un messager céleste, nommé Moroni, lui serait apparu et lui aurait révélé que des annales anciennes, gravées sur des plaques d'or, étaient enterrées dans une colline voisine et que lui, Joseph Smith, devrait traduire en anglais ce texte sacré.”
‘Joseph raconta que pendant les quatre années qui suivirent, il rencontra Moroni sur la colline, tous les 22 septembre, afin de recevoir des enseignements et des instructions supplémentaires, et que, le 22 septembre 1827, quatre ans après avoir vu les plaques pour la première fois, il les reçut. Smith raconte qu'il se rendit sur le flanc occidental de cette colline de Cumorah, un peu en dessous du sommet, qu'il y trouva enterrées les plaques déposées dans un coffre en pierre, l'Ourim et Thoummim et un pectoral en or. Selon lui, les plaques étaient en or, gravées de caractères égyptiens, et reliées avec trois anneaux comme les feuilles d'un livre... L'Urim et Thummim consistait, dit la mère de Joseph qui l'aurait vu, en deux diamants triangulaires, enchâssés dans du verre et montés sur des branches d'argent, un peu comme les lunettes qu'on portait autrefois. Dans le récit de sa découverte, Joseph Smith ne précise pas qu’une « épée » se trouvait à Cumorah, dans le coffre de pierre. C'est plus tard, dans les récits des « témoins », que cet objet, l'épée de Laban, sera mentionné
.” (Wikipédia)
L’apogée de ces procédés ésotériques et théosophiques est sans doute l’apanage de la Société théosophique (ST) fondée en 1875 à New York par Madame Blavatsky, Henry Steel Olcott et William Quan. Elle continue le projet théosophique occidental, mais ouvre son mouvement à l'ésotérisme oriental, en lui donnant même la priorité, ce qui ne sera pas au goût de tous ses membres (p.e. Rudolph Steiner, qui n’aime finalement que lidée de la réincarnation mais revue et corrigée par Lessing etc.). Madama Blavatsky n’aime pas le bouddhisme “exotérique” “du Sud” et lui préfère les “mahatma” (mahātma), des grandes âmes, séjournant dans une vallée secrète au Tibet, également appelés “Maîtres”, “Adeptes” ou encore “Instructeurs ésotériques”, qui étaient tous membres de la “Grande loge blanche” (Blog Une lignée de chercheurs de la conscience immortelle).

Mary Lutyens est l’auteur du livre The life and death of Krishnamurti 1895-1986. Elle explique que pour devenir membre, aucune adhésion à un dogme n’est demandée. Il suffisait d’affirmer sa croyance en la Fraternité Universelle de l'Humanité et en l’équivalence de toutes les religions. Ceux qui voulaient avoir accès à l’enseignement de “l’école ésotérique” devaient cependant d’abord prouver leur loyauté au mouvement et leur sincérité (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
“Les enseignements de « l’école ésotérique » étaient principalement ceux qui provenaient des « Maîtres » (Mahātmā), des êtres spirituels supérieurs (de préférence hindous ou bouddhistes), membres de la Fraternité blanche/Grande Loge Blanche. Ils s’étaient libérés de "la roue du Karma", mais préféraient rester en contact avec les humains afin de les faire avancer sur le chemin de l’évolution. Ils étaient nombreux, mais deux parmi eux jouèrent un rôle important dans le mouvement théosophique. Il s’agissait des Maîtres « Morya » et « Kout Houmi », qui avaient revêtu une forme humaine et vivaient "dans un ravin au Tibet" (Ladakh ?). Ils avaient également le pouvoir de se matérialiser ailleurs et d’entrer en contact avec les dirigeants du mouvement. Madame Blavatsky aurait vécu pendant six mois auprès de ces Maîtres au Tibet, où elle aurait reçu un entraînement occulte, qu’elle expose dans Isis Dévoilée et La doctrine secrète.”

Dans la hiérarchie des êtres spirituels, les deux Maîtres se tenaient en dessous de Maitreya, le bodhisattva, dont le mouvement attendait une nouvelle entrée imminente dans un "véhicule humain". Maitreya serait déjà apparu auparavant en la figure de Jésus. Le Bouddha était le supérieur hiérarchique de Maitreya.”

Après la mort de Blavatsky et Olcott, Annie Besant fut choisie comme présidente du mouvement, assisté par Charles Webster Leadbeater, qui fondèrent en 1911, l’ordre de l’étoile d’orient. Les deux se dirent clairvoyants. Cette clairvoyance passa notamment par les messages qu’ils reçurent des deux Maîtres du mouvement sous forme de courriers... Besant était en contact avec Morya et Leadbeater avec Kout Houmi. Selon Leadbeater, les deux Maîtres n’allaient plus quitter "le ravin au Tibet" où ils séjournaient, et pour recevoir leurs enseignements, il fallait s’y rendre dans le corps astral, pendant son sommeil. Cette charge incombait à Leadbeater, qui devait accompagner les candidats, pendant leur sommeil, en son propre corps astral, et qui devait affirmer le lendemain, si les candidats avaient réussi ou non…” (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
La société théosophique continuait les spin-off des “théosophes” qui les avaient précédés en y mélangeant de l’ésotérisme oriental. Tout comme “une entité” “Seth” se serait par la suite (ré)incarné en “Jésus”, cette même entité (bodhisattva) allait s’incarner en Maitreya, le nouveau maître pour le monde. La ST avait pour mission (comme il ressort de courriers ou de télégrammes - urgence oblige - des deux mahatmas au Tibet) de lui trouver et préparer “un véhicule” humain : ce serait le jeune Krishnamurti, découvert en 1909. Pour sa consécration finale en “Maitreya”, il devait se rendre en “corps astral” à Shambala, un monde parallèle bouddhiste tibétain. Ce voyage (en fait il était enfermé avec Leadbeater) dura trois jours. Kout Houmi, Maître Morya, Annie Bessant et Leadbeater furent également présents en leurs “corps astraux” à Shambala. En sortant de ses trois jours d'enfermement avec Leadbeater, Krishnamurti fut salué comme le Maître du mouvement. Plus tard (en 1929), il devait renoncer à cette honneur et dissoudre le mouvement.

La Société théosophique n’était pas pris au sérieux par les autres religions, principalement à cause de leur syncrétisme et leur imagination créatrice débordante. Un bouddhiste tibétain occidental prendrait sans doute l’épisode du “véhicule” de Maitreya pour un délire total, et pourrait en même temps prendre avec le plus grand sérieux les inventions (termas) d’un Chogyam Trungpa concernant Shambala et sa consécration du Maître-Roi. Puisque Chogyam Trungpa était un maître authentique, avec une lignée authentique, des instructions authentiques et une réalisation authentique. Qu’est-ce qui donne au fond ce caractère “authentique” à tout cela pourrait-on se demander ? Une chose qui s’appelle la “Tradition”. La magie, l’astrologie, la médecine astrologique, l’alchimie, etc. du bouddhisme tibétain sont authentiques et traditionnelles et ont été transmises de façon ininterrompue !

Pendant la période de gloire de la Société théosophique, nous avions pourtant vu la synergie entre les idées théosophiques occidentales et les idées religieuses de maîtres hindous. L’Occident et l’Orient s'influencèrent mutuellement. Des maîtres hindous ont cru aux théories de lInde comme le berceau de la religion primitive de la race aryenne. Les conférences de Vivekananda avaient du succès en Occident parce qu’il savait parler de sa religion (Advaïta védanta) d’une façon universaliste, une synthèse religieuse et philosophique. Il entra en 1884 dans la loge maçonnique Anchor and Hope no 1 de Calcutta, de la Grande Loge de l'Inde. Romain Rolland publia La vie de Vivekananda et l'Évangile universel. L’enseignement de Vivekananda était très populaire et influença de nombreuses personnalités comme p.e. Gandhi. L’honneur faite à l’Inde, considérée comme le berceau de la religion primitive par les théories aryennes, et l’intérêt que la ST portait à elle, ont dû booster la confiance nationale de Vivekananda qui avait inspiré le mouvement pour l'indépendance de l'Inde.

L’intérêt pour le bouddhisme tibétain et ses maîtres “mahatmas” de la part de la ST et dautres (souvent issus delle) était, initialement du moins, fonction des dogmes de la ST. Le bouddhisme tibétain (notamment l’école des anciens) est par ailleurs une des rares religions où la redécouverte/l’invention de nouvelles Révélations (gter ma) est encore possible, et plus ou moins régularisée. Pour ceux qui s’intéressent à l’ésotérisme, le bouddhisme tibétain a pour avantage de proposer une portefeuille ésotérique et “théosophique” très complète et d’avoir des lignées “ininterrompues” avec des maîtres vivants capables de les transmettre. L’intérêt des occidentaux pour cet aspect ésotérique a sans doute contribué à booster son développement dans ce sens particulier.

Rappelons que dans le bouddhisme originel, la Révélation, ou l'autorité de la Parole révélée n'est pas une source valide de connaissance (pramāṇa). C'est la raison pour laquelle Madame Blavatsky n'aimait pas le bouddhisme originel.


"La tranquille certitude d'une statue de portail", extraits du du Déclin/Automne du Moyen-Âge (PDF) de Johan Huizinga

***

[1] Antoine Faivre (dir.), Présences d'Hermès Trismégiste, Albin Michel, coll. « Cahiers de l'Hermétisme », 1988

[2] “L’émeraude est la pierre traditionnellement associée à Hermès, comme le mercure est son métal.” (Wikipédia) L’émeraude est une variante du béryl. Le nom sanskrit pour béryl est le vaidūrya ou vidūraja, qui est la couleur du Bouddha Sangyé Menla ou Bhaiṣajyaguruvaiḍūryaprabhārāja, dont on dit habituellement que sa couleur est “lapis lazuli”.

[3] L'importance des lignées se retrouve également dans les traditions ésotériques occidentales. “ ‘Tradition’ au sens ou [Marsile] Ficin a déjà l'entendait, par filiation intellectuelle ou initiatique ininterrompue depuis une époque très lointaine.” Faivre, II, 279

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