dimanche 27 octobre 2019

La feuille de route bouddhiste du Dalaï-Lama



Les échanges entre le Dalaï-Lama et des étudiants (college students) de l’Inde et du Bhoutan étaient intéressants de plusieurs points de vue. L’ensemble peut constituer une sorte de feuille de route pour les bouddhistes tibétains asiatiques et tibétains en exil. J’ai l’impression que le Dalaï-Lama table sur un séjour prolongé en Inde, sans doute à long terme, de la communauté tibétaine en exil. En Inde, un grand pays démocratique, où de multiples religions vivent dans une paix relative (22:59 et 27:42), il y a de la place pour le bouddhisme (tibétain). Le président Modi avait d’ailleurs appelé l’Inde, le pays du bouddhisme. Je mets tibétain entre parenthèses, car le DL propose aux étudiants de devenir des bouddhistes du XXIème siècle. Être un bouddhiste du XXIème siècle est possible pour les bouddhistes tibétains, si ceux-ci se tournent plutôt vers le bouddhisme de Nalanda ou tradition de Nalanda. Le bouddhisme de Nalanda, basé sur l’inférence et la logique, est une sorte de science de l’esprit qui se laisserait bien combiner avec la science moderne (59:03).

Le maître bouddhiste Haribhadra (seng nge bzang po 56:19) fait une distinction entre ceux qui suivent par la foi et ceux qui suivent par la raison ou l’intelligence. Les bouddhistes d’aujourd’hui doivent être des suiveurs de l’intelligence. Le DL ajoute qu’il ne croit en pas en la cosmographie du mont Merou avec le soleil et la lune etc. Tout comme Vasubandhu le recommande, quand il lit des choses de ce genre dans les textes bouddhistes, il dit “avec tout mon respect, je n’y crois pas.” (57:51) Les bouddhistes qui suivent par la foi, comme ce fut le cas pour les bouddhistes tibétains et chinois du passé, s'appellent bouddhistes, mais ne connaissent pas la vraie doctrine du Bouddha (56:04). Le bouddhisme a d’ailleurs pu se développer en Inde, grâce à la présence de la philosophie Samkhya depuis 3000 ans (26:44). La foi doit être précédée de l’investigation, et l’investigation ou la méditation analytique (vipassana) est véritablement ce qui distingue le bouddhisme des autres traditions. Croire aveuglément est une perte de l’intelligence humaine (59:57). L’Inde offre l’opportunité de combiner la connaissance ancienne (Nalanda) et la science moderne (05:52).

Quand une étudiante pose une question sur la façon de combiner traditions, éducation moderne et science moderne et le retard de la tradition (1:09:30), le DL répond sur la situation tibétaine et l’institution des tulkous (1:11:42). Il précise qu’il n’existait pas de tradition de réincarnations, ou institution de lamas, dans les communautés bouddhistes en Inde. Celles-ci se sont développées au Tibet, probablement en connexion avec le système féodal en place. Le DL pense que l’institution du DL était associé à l’existence du système féodal. De nos jours, dans l’ère de la démocratie, il n’est pas nécessaire de continuer cette institution, mais ce sera au peuple tibétain de décider. En Inde, il n’y avait pas de réincarnation du Bouddha, ou de Nāgārjuna... Ces institutions féodales ont produit quelques lamas merveilleux, mais aussi quelques lamas affreux (“disgrace” 73:34).
Nous avons maintenant des cas, où franchement, des lamas individuels utilisent le nom de leur réincarnation, mais sans se soucier d’étudier et de pratiquer. Ces lamas sont une disgrâce du Dharma du Bouddha. C’est pourquoi je pense que nous devrions retourner à la situation indienne originelle : ni réincarnation, ni institution de lamas. C’était une certaine tradition, mais une tradition très reliée au système féodal, une conception ancienne qui doit disparaître. Comme je l’avais dit précédemment, nous devrions être des bouddhistes du XXIème siècle. Pas suivre un chemin orthodoxe.”[1]
Le DL parle aussi de la situation du bouddhisme en Chine, ou des chinois de la ligne dure contrôlent les programmes d’études et imposent des sujets politiques (81:57), ce qui est très dommageable. Il parle de l’importance de la langue tibétaine, qui est la seule où tout le patrimoine bouddhiste indien a été préservé (81:29). Tous ces facteurs font que l’on peut penser que le DL veut concentrer les efforts pour préserver et le bouddhisme indo-tibétain, et les tibétains en exil, et la langue tibétaine, en “retournant” vers le bouddhisme de Nalanda, puisque celui-ci est basé sur l’investigation et l’intelligence et est ainsi compatible avec la science, donc potentiellement plus moderne. Comme le tibétain est la langue où tout le patrimoine du bouddhisme de Nalanda est le mieux préservé, les tibétains ont un rôle à jouer. Ce bouddhisme du XXIème siècle a plus de chances de survivre à la modernité et à l’occupation chinoise que les programmes bouddhistes sur le sol tibétain. Le DL semble ici penser aux intérêts de la communauté tibétaine en exil et du bouddhisme tibétain, dans ses fondamentaux indiens plus adaptés aux temps modernes. Pour ce qui est des formes plus ethniquement tibétaines, la même règle s’applique que pour toutes les religions : “la religion est une affaire privée” (55:05)...

Interprétations sous toutes réserves (l’anglais du DL, sa façon elliptique de s’exprimer etc.). Ce blog pourrait évoluer par le rajout d’autres passages extraits de cette rencontre.

Un aspect intéressant, et pas des moindres en ce qui me concerne, c’est que le retour au bouddhisme de Nalanda implique l’éclipse du gourou pour un retour à l’ami de bien, ce qui coupera l’herbe sous les pieds d’éventuels gourous de carrière.

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[1] Transcription de Rob Hogendoorn :


'Dalai Lama: 'Basically, different cultures of different people of different communities, the culture I think through some kind of evolution and so on, a way of evolution, so it’s suitable, according to the environment in a particular area. But then also traditional cultural heritage… Now, for example, in India the Buddhist community [has] no tradition of reincarnation or lama institution. It developed in Tibet. I think [there is] some connection with the feudal system. So that, now today, the world [practices] a more democratic principle: the country is owned by people, not individuals. So, therefore, [with regard to] like my own institution, the Dalai Lama institution, I felt that there is some connection with the feudal system. So, as early as 69, [in] one of my official statements I mentioned [that if] this very institution of Dalai Lama should continue or not [is] up to the concerned people, the Tibetan people. So [it is] not necessary to keep this as our tradition. Now, for example, as far as Buddhists are concerned, [there is] no Buddha's institution, no Nagarjuna's institution. These institutions, I feel, are very much related to the feudal system. So, in Tibetan history, some lamas [were] really wonderful, but some lamas [are a] disgrace.’

Translator: 'So, this master Chösang Rinpoche, has said that when someone is recognized as a reincarnation of some high lama, of a predecessor, it seemed that there was some wisdom in it, in recognizing the reincarnation. But when this reincarnation actually proves to be a disgrace, then I really feel very sad from the depth of my heart.
Dalai Lama: ‘So there are cases now, frankly speaking, [in which] the individual lama utilizes the name of reincarnation, but never pays much attention to study and practice. So, these lamas disgrace the Buddhadharma. So, I feel we should return to the original Indian tradition: no reincarnation, no lama institution. So, a certain tradition, it’s a tradition, but very much related with the feudal system and old thinking, that [must be] gone. We should be, as I mentioned earlier, twentyfirst century Buddhists. Not the orthodox way.'

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