samedi 1 mai 2010

Réflexions sur le karma


Karma signifie acte, agir, effet, conséquence… C'est un terme qui sert à prendre conscience des effets que peuvent avoir tout ce que l'on fait, dit et pense, sur nous-mêmes, sur les autres et sur l'environnement. Puisque ce que nous faisons, disons et pensons a des conséquences, en prendre conscience peut nous rendre plus responsables.
Pour prendre conscience du fait que même des actes en apparence insignifiants peuvent avoir des grands effets, à l'instar du battement d'ailes d'un papillon pouvant déclencher une tornade à l'autre bout du monde. C'est l'effet de contagion d'un simple acte dont les effets durent dans les enchainements causés, et se multiplient en interagissant avec d'autres effets. Ce karma n'est pas à la portée de notre compréhension et a été déclaré "inconjecturable" ou inconcevable dans l'Acinta sutta (Anguttara Nikaya IV.77). Un acte physique, verbal ou mental qui échappe à notre contrôle dû à un moment de relâchement de notre vigilance a des effets qui nous échappent totalement et sur lesquels on n'a plus aucun contrôle. Il est irrécupérable et irréparable. Prendre conscience du karma nous aide à rester vigilants. Ce premier type de karma correspond à l'affirmation "La loi du karma n'est rien d'autre que la loi de l'interdépendance, de la production conditionnée." [1]
Pour distinguer ce premier type de karma d'un autre effet plutôt métaphysique, on mettra une capitale au Karma métaphysique. Dans la culture indienne, d'autres notions plutôt métaphysiques se sont ajoutées au mot "karma". Par exemple, dans le jaïnisme, un mouvement en quelque sorte précurseur du bouddhisme, les actes physiques, verbaux et psychiques d'un individu ont une substance quasi matérielle, qui s'attache directement au niveau de l'âme individuelle et qui l'alourdit.


Plus une âme est lourde et plus elle descend dans l'échelle des destinées. Plus elle est légère et plus elle monte et sera cause de bonheur. Une âme libre de "Karma" métaphysique est une âme libérée et désincarnée.

Les actes produisent donc de l'effet, mais en plus ils s'accompagnent au niveau individuel d'un effet (S. Karma) métaphysique quasi substantiel qui s'attache à ce qu'un individu a de plus essentiel, son âme, qui l'accompagne à travers ses diverses existences.
Chez les jaïns c'est l'acte en lui-même qui est créateur de Karma, quelque soit l'intention derrière cet acte. Le "Karma" peut être brûlé par l'ascèse (S. tapas).
Dans le bouddhisme, les choses se compliquent parce qu'il tient à préserver le Karma métaphysique pour doter la simple loi de causalité d'un élément d'ordre moral. Ici c'est l'intention qui devient déterminante du type de Karma créé et éprouvé.
" L'intention, je vous le dis, est le Kamma. C'est à partir d'une intention qu'une personne crée du Kamma en rapport au corps, à la parole, et à l'intellect. " — Nibbedhika Sutta AN 6.63
Les actes ont toujours des effets au niveau de la réalité, mais c'est l'intention derrière ces actes qui devient créateur de Karma. Il y a un divorce entre les actes et leur effet et entre les intentions derrière ces actes, qui auront des effets particuliers ("Karma"). Ce divorce permettra plus tard le développement de concepts tels l'habileté en expédients (S. upāyakauśalya) et les renversements de valeurs du Vimalakīrtinirdeśa, des tantra etc. C'est la première différence.

Dans le jaïnisme, qui croit en une âme, le Karma s'attachait à celle-ci et se transférait d'existence en existence ensemble avec elle. Les bouddhistes en revanche, ne croient pas en une âme et le Karma a donc besoin d'un autre support transexistentiel. Ils trouveront différentes solutions à ce problème.
Les Yogācāra diront que le Karma se dépose dans une conscience fondamentale aussi appelé "conscience-réceptacle" (S. alayavijñāna), une sorte de super-mémoire. Cette super-mémoire individuelle est toujours une conscience et en tant que telle elle devrait se classer dans le groupe d'appropriation des consciences (S. vijñāna upādāna-skandha). Au moment de la mort physique, les groupes d'appropriation (S. upādāna-skandha) qui constituaient l'individu se dissolvent. En l'absence d'une âme, et même d'une conscience (S. vijñāna) quel est le support de cette super-mémoire individuelle, où germent les Karma métaphysiques individuels, et qui transmigre ?
Autre différence et problème. Chez les jaïns, le Karma était quasi substantiel, de quelle nature est le Karma des bouddhistes, créé par les intentions individuelles ? Comment se transfère-t-il d'existence en existence ?
Il existe encore une différence de taille dans la conception du karma entre les auditeurs (śrāvakayāna) et le Mahāyāna. Dans des textes tels le Mahākaruṇāpuṇḍarīkasūtra et l'Abbhidharmakośa, il est dit que le monde est produit par le karma. Dans le canon Pāli, le Bouddha dit :
"(...) O jeune homme, les êtres vivants ont les kamma pour biens, ils ont les kamma pour héritage ; ils ont les kamma pour matrice ; ils ont les kamma pour parents ; ils ont les kamma pour recours. Ces sont les kamma qui catégorisent les êtres vivants pour que ceux-ci soient inférieurs ou supérieurs (...)" - kammavibhanga Sutta
Mais il contredit aussi le point de vue déterministe selon lequel tout arrive à cause des anciens Karma qu’on a effectués, doctrine que l'on appelle "pubbakatahetu-vada". Il y a quatre facteurs d'un autre ordre (P. niyama) que le Karma qui est le troisième facteur des cinq niyama.
1. d’ordre atmosphérique (P. utu niyama), c’est-à-dire les phénomènes saisonniers : le vent, les pluies, les sécheresses etc.
2 d’ordre biologique (P. bija niyama), par exemple les particularités caractéristiques des grains, des fruits des arbres etc., et aussi l’aspect biologique des êtres vivants, y compris des humains.
3. d'ordre moral/pédagogique ou "Karmique" (P. Kamma niyama)
4. d’ordre phy­sique (P. dhamma niyama) des phénomènes comme par exemple, la descente de l’eau vers les basses terres, et les autres cas naturels du même genre ;
5. d’ordre psychologique (P. citta niyama) : le fonction­nement de la pensée, ses pouvoirs, y compris les capacités surnaturelles (S. abhijñā) comme la télépathie, la télesthésie, etc. [2]
Quand on se limite au premier type de karma, celui qui correspond à la production conditionnée, celui que tout le monde peut constater ou dont on peut concevoir le principe, on a suffisamment de matière pour une prise de conscience de l'importance d'être vigilant dans nos actes par rapport aux effets au niveau relationnel, social, légal, écologique, de bien-être personnel etc. Pourquoi y ajouter un deuxième type de Karma métaphysique, qui crée pour des bouddhistes plus de problèmes qu'il n'en ressoude ?
L'image représente l'homme cosmique (S. lokapuruṣa) dans le jaïnisme.


[1] Et si vous m'expliquiez le bouddhisme ?, Ringou Tulkou Rimpotché, p. 73, 74. Cette affirmation ne se trouve cependant pas dans le chapitre sur le karma, dans le Précieux ornement de la libération.
[2] Repris du blog Bouddhisme Théravada et méditation vipassaná

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