mercredi 24 juin 2026

Le naturel et l'éléphant

Gajānanda couché (source Arvind)

J’utilise souvent les termes naturel et surnaturel dans mes blogs. Voici une explication comment je comprends ces termes.

Vu d’où nous nous situons, les termes naturel et surnaturel semblent s’opposer. Cela n’a pas toujours été le cas. Au commencement la Nature était “envoutée”. Elle était vivante (zôon), peuplée et sacrée, dotée d'une Âme du Monde (chez Platon), d'un éther divin (chez Aristote), ou l'air (s. vāyu) chez VirūpaLes daimones (des êtres intermédiaires entre les dieux et les hommes) peuplaient la nature en habitant les rivières, les forêts, les astres, et en régissant les phénomènes météorologiques, les oracles, les maladies ou les récoltes. Le "surnaturel" n'existe pas, car les dieux et les démons agissent constamment dans la nature, c'est leur mode d'action normal.

Il semblerait que c’est avec la tendance de "monisation" (de monisme, un seul mode de manifestation possible pour tout ce qui existe) qu’une rupture est apparue. En rejetant le naturel comme une tare, un “surnaturel” commence à se dégager. Le mot grec hyperphyés (“hypernaturel”), composé de hyper- et de physis, qui signifie “qui dépasse la stature naturelle” est un premier stade vers le “surnaturel”. Avec des philosophes comme Plotin ou Proclus, le “surnaturel” commence à se délester de son sens matériel et à sémanciper. La “nature” (g. physis) se limite au monde sensible et matériel. Ce qui est hyperphyés est désormais ce qui s'élève au-dessus du monde matériel pour toucher au monde des idées ou des principes spirituels (Platon).

Le théologien chrétien connu sous le nom de Pseudo-Denys l'Aréopagite utilise hyperphyés pour décrire Dieu et ses mystères. Pour lui, Dieu n'est pas simplement “grand”, il est au-dessus de la nature qu'il a lui-même créée. Le mot perd son sens de “croissance excessive” pour prendre celui de transcendance radicale. Au IXe siècle, en traduisant Pseudo-Denys le moine Jean Scot Érigène traduit le grec hyperphyés par l’équivalent latin supernaturalis, en fusionnant super et naturalis. Au XIIIe siècle, le théologien Thomas d'Aquin structure la pensée chrétienne en séparant radicalement deux ordres, l'ordre naturel (ordo naturae), le monde physique, accessible par la raison humaine et la science, et l'ordre surnaturel (ordo supernaturalis) : ce qui vient directement de Dieu et qui dépasse les capacités de la création, par exemple la grâce, la révélation, les miracles,...

L’équivalent indo-européen de “hyper” est upari (उपरि) en sanskrit, qui signifie au-dessus. C’est le mot sanskrit “uttara” (उत्तर), avec la racine “ud” (उद्), signifiant “vers le haut, dehors” (en anglais “out”), qui sera utilisé pour désigner ce qui est supérieur ou transcendant. Comme les aryens anciens faisaient leur rituels vers l’est, uttara (plus haut), ce mot finissait par désigner le Nord en sanskrit. “L’Orient que cherche le mystique, Orient non situable sur nos cartes, est dans la direction du Nord, au-delà du Nord[1].”

Le mot sanskrit “lokuttara” (loka+uttara) désigne ce qui est au-delà du monde, le supramondain. Un autre mot sanskrit équivalent, mais pas un synonyme complet, est alaukika (अलौकिक), non-mondain, hors des usages du monde. C’est ce qui dépasse le monde ordinaire et est en lien direct avec l'éveil et l'état d'ārya. C’est l’opposé de laukika (लौकिक), mondain. Non-mondain n’implique pas automatiquement une réalité ou une dimension supérieure à “la nature”. De toute évidence, après leur éveil, le Bouddha, les arahants et les ārya continuèrent leur vie sur la terre, et “dans la nature”, jusqu’à leur extinction (s. parinirvāṇa).

En revanche, ce qui est appelé “monde” (loka) dans le bouddhisme, et ce qui est au-delà du monde (lokuttara) correspondent en gros à la “nature” et au “supranaturel” (supranaturalis). C’est la cosmogonie bouddhiste indienne qui nous renseigne à ce sujet.

Aristote divise l'univers en deux régions radicalement différentes, la frontière physique étant l'orbite de la Lune. Le monde supralunaire (au-dessus de la Lune) est le domaine des astres, des planètes et des étoiles fixes. Ce monde est parfait, incorruptible et éternel. Rien n'y change, rien n'y meurt. Les objets y sont faits d'un cinquième élément unique : l'éther (ou quintessence). Le monde sublunaire (en dessous de la Lune) est notre Terre et son atmosphère. Ce monde est imparfait, soumis au changement, à la génération et à la corruption (la mort). Il est composé des quatre éléments (Terre, Eau, Air, Feu) qui se mélangent et se séparent constamment.

Au VIIIe siècle, sous la dynastie des Abbassides à Bagdad, un immense effort de traduction des textes grecs en arabe est entrepris. Les philosophes musulmans (appelés les Falasifa), comme Al-Farabi, Ibn Sina (Avicenna) et plus tard en Andalousie Ibn Rushd (Averroès), adoptent la cosmologie d'Aristote, mais ils la fondent dans le monothéisme musulman. Cette cosmologie adaptée se divise en trois niveaux. Dieu, au-delà de la dernière sphère des étoiles, est à l'origine du mouvement céleste. Ensuite, l'influence de Dieu descend jusqu'à la Terre en passant par les astres. Chaque sphère planétaire est associée à une Intelligence pure (que la théologie musulmane va assimiler aux Anges). La dernière sphère céleste, celle de la Lune, gère le monde sublunaire. Elle diffuse une force appelée l'Intellect Agent, qui donne leur forme aux choses de la Terre (les humains, les animaux, la nature).

Les frontières sont différentes dans la cosmogonie bouddhiste, qui compte également trois niveaux. Le niveau sensible (s. kāmadhātu), le niveau des formes (s. rūpyadhātu) et le niveau sans forme (s. arūpyadhātu). Le niveau sensible et le niveau des formes jusqu’au monde de Brāhma correspondent à la nature envoûtée. C’est le niveau soumis au changement, à la génération et à la corruption. Le niveau inférieur comprend ici Lune, Soleil, Mont Meru. La frontière de l’influence astrale peut ainsi varier selon les systèmes cosmologiques. Sublunaire (Aristote, Islam, hermétisme médiéval) ou “sous-Brāhma”. La frontière peut être une simple limite, un prisme ou un miroir, reflétant en bas de façon distordue ce qui se trouve en haut.

Les niveaux supérieurs de la Sphère des Formes (t. gzugs khams), notamment le niveau "démiurge" de la Clarté Rayonnante (s. Ābhāsvara), ne sont jamais détruits. C’est là que commence le vide de l'espace (Ākāśa), et que cessent les quatre éléments. La destruction du monde et donc des quatre éléments se passe en dessous.

La science des astres permet de connaître, et parfois, de prévoir l’influence des astres sur les mondes en dessous. Le Bouddha pāli avait interdit les arts vils (s. tiracchāna-vijjā)[2]. Cependant le Kālacakra Tantra, apparu en Inde au début du XIe siècle est devenu le pilier de l'astrologie tibétaine. Ce tantra avait une relation intime, presque géopolitique, avec le monde arabo-musulman. Pour concevoir son calendrier et son astrologie (appelée kar-rtsis ou “astrologie blanche” au Tibet, le bouddhisme y a fusionné plusieurs sources : le fonds indien ancien (les Vedas). L'astrologie hellénistique (grecque), arrivée en Inde des siècles plus tôt. L'influence arabo-persane. En Inde, cette influence a donné naissance à un courant astrologique appelé Tājika Jyotiṣa (le mot Tājika signifiant littéralement “Arabe” ou “Persan”). Le Tibet a absorbé une partie de ces techniques de calcul mathématique, notamment pour l'établissement des thèmes annuels.

Le Kālacakra Tantra distingue deux sources de Lumière. L’Ābhāsvara (आभास्वर), avec le préfixe ā- (vers, pleinement) et le suffixe -vara (excellent). C'est la “Clarté rayonnante”. Dans l'Abhidharma, cela désigne le monde cosmique suprême du 2ème Dhyāna (dans la Sphère des Formes). Il devrait correspondre au macrocosme. La Prabhāsvara (प्रभास्वर), avec le préfixe pra- (en avant, intensément). C'est la “Claire Lumière” (t. 'od gsal). Dans le Mahayana et le Vajrayana, on le voit en combinaison avec la pensée (s. citta): Prabhāsvara-citta. C'est la nature primordiale, pure et lumineuse de la conscience de chaque être dans l’univers. De haut en bas, traversant tous les niveaux. Il devrait correspondre au microcosme.

Dans l’astrologie occidentale et arabe, techniquement, ce serait en dessous de la lune que l’influence des astres est subie. Selon le Kālacakra, ce serait en dessous d’Ābhāsvara, le niveau “démiurge”. L’astrologie ne suit pas forcément les systèmes cosmologiques respectifs des traditions. L'univers bouddhiste ne s'arrête pas à l'Ābhāsvara, qui est au-dessus de la sphère corruptible. Au-dessus, il y a encore le 3e Dhyāna : les cieux de la "Beauté absolue" (Śubhakṛtsna), où règne une félicité pure sans concept. Le 4e Dhyāna : les "Demeures Pures" (s. Śuddhāvāsa). Ce sont les cieux ultimes de la Sphère des Formes, inaccessibles aux êtres ordinaires. Seuls les non-retours (s. anāgāmin) et les Bouddhas y accèdent.

La dernière est la Sphère sans Forme (s. Ārūpyadhātu), 4 dimensions purement mentales (l'Espace infini, la Conscience infinie, le Néant, et le "Ni-perception-ni-non-perception"). Il n'y a plus ni lumière, ni lieu, ni corps. Voilà pour ce qui est des sources de l’Abhidharma. Lors de la destruction cyclique par le feu, le feu détruit tout jusqu'au 1er Dhyāna. L'Ābhāsvara (au 2e Dhyāna) est le premier ciel (en ordre ascendant) qui survit. Les êtres s'y réfugient alors sous forme d'esprits de lumière. Ils sont comme des dieux. Il est dit qu'ils sont “faits de mental, se nourrissant de joie, et doués d'une lumière propre (s. svayam-prabhā)”. Dans ce ciel, il n'y a ni Soleil ni Lune (c’est nettement plus bas). La lumière est l'irradiation naturelle de leur conscience pure (le jyotis intérieur, le prabhāsvara).

Le dernier ou premier bastion de la Sphère des Formes (cela dépend si on vient d’en bas ou d’en haut…) est Akaniṣṭha (t. 'Og min), qui correspond au 4ème Dhyāna. C’est le sommet des cinq “Demeures Pures” (Śuddhāvāsa), habité par des cieux d'une pureté cristalline inaccessibles aux êtres ordinaires.

Il faut donc faire une distinction entre l'Akaniṣṭha "démiurgique" (le bas), qui est le monde du 4e Dhyāna, qui fait encore partie du Saṃsāra (bien que très pur), et l'Akaniṣṭha suprême (Ghanavyūha-Akaniṣṭha, qui est l'Akaniṣṭha absolu. Ce "ciel" n'est plus du tout dans les trois sphères. Il se situe au-delà de la Sphère sans Forme. Il est entièrement sorti du Saṃsāra. C'est le plan du Champ de Bouddha (s. buddhakṣetra) unique et éternel du Sambhogakāya. C'est là que résident Vajradhara, Kālacakra, etc. quand ils sont invoqués pendant les rituels, et où ils retournent par la suite.

Selon la conception du Kālacakra et des Yogatantras supérieurs en général, tout est Lumière invisible, tout est Claire Lumière primordiale (Prabhāsvara), toute est pure luminosité, manifestation, conscience, … (t. gsal ba tsam s. prakāśamātra), pure gnose (s. jñānamātra). C’est un point de vue purement idéaliste. La vacuité gère la “causalité”, les constructions lumineuses de gnose, les arrangements. Elle ne touche pas ceux qui ne voient que l’essence lumineuse partout. La Prabhāsvara (Lumière Primordiale) est une lumière blanche, unique, non-manifestée. Elle est l'Être/l'Essence (t. Gzhi, la Base en tibétain).

Le Kālacakra introduit la figure de l'Ādi-Buddha (le Bouddha Primordiale) ou Paramādi-Buddha. Il est décrit en des termes qui rappellent le (mono)théisme : Il est “le Créateur”, “l'Omniprésent”, “la source de tout ce qui existe”, “le Seigneur des Éléments”, etc. L'Adi-Buddha n'est cependant pas une personne extérieure assis sur un trône céleste, sauf dans la phase de génération de son sādhana. Il est l'Espace-Conscience infini. L'univers n'est pas créé à partir du néant, il est manifesté à partir du déploiement de sa propre intériorité Lumineuse. Le Cosmos est le Corps lumineux de l'Adi-Buddha ; l'esprit de chaque être vivant est un fragment de sa Conscience Lumineuse. L’Adi-Buddha est comme la première manifestation de la Prabhāsvara (Lumière primordiale). Lumino-cosmologiquement, elle projette son propre rayonnement spontané (t. rtsal). Ce rayonnement, ce sont les 5 Lumières pures (les essences subtiles des éléments : bleu, blanc, jaune, rouge, vert). Cosmologiquement, l'Ābhāsvara est le stade cosmique de ces 5 lumières avant la fragmentation.

C'est à partir de ce plan "démiurgique" que les lumières pures vont subir une “coagulation” ou “condensation” progressive[3], une sorte de “matérialisation”, pour ceux qui ne perçoivent pas la Claire lumière. Plus on descend l’échelle cosmologique, plus la coagulation s'accentue. L’éloignement de la gnose de la Prabhāsvara qui est la Base (t. gzhi) a pour conséquence une sorte d’égarement-émanation (t. 'khrul tshul) par rapport à la Base, à la fois spirituel et cosmologique. Lors de ce processus, la lumière, le son et les rayons primordiaux (t. 'od sgra zer) se mélangent avec la Conscience lumineuse (t. rig pa) tel un “câble coaxial” ou des “paires torsadées”.

Sous l'influence de l'ignorance (s. avidyā), la cognition est erronnée et la perception se tourne de manière dualiste vers les objets. Cette dynamique enclenche une densification des tendances habituelles. (s. vāsanā) des êtres. Plus la force de leurs conditionnements devient forte et grossière, plus ils se matérialisent. Ainsi, l'être se manifeste d'abord sous la forme d'un corps lumineux (t. 'od kyi lus), puis, "en descendant", la pensée discursive engendre un corps mental (t. yid kyi lus), pour finalement se “coaguler” entièrement et prendre la forme d'un corps matériel grossier fait de chair et de sang. Idem pour leurs destinées respectives.

Au niveau cosmologique (le contenant), comme au niveau interne (le contenu, les êtres), cette coagulation s'opère par combinaisons successives : la luminosité de l'espace et la conscience s'associent pour créer l'élément vent/souffle. De l'énergie de ce mouvement naît le feu/la chaleur. De la combinaison et de la condensation du souffle et de la chaleur naît l'eau (le sang au niveau interne). Finalement, de l'essence de l'eau/du sang émerge l'élément terre (la chair au niveau interne). Le projet yoguique de déification (vidyādhara) et de retour à 'Ābhāsvara ou Akaniṣṭha, devra prendre le chemin à l’envers (s. laya).

La Prabhāsvara (la Lumière primordiale noétique) ne s'éteint pas et ne se transforme pas lors de la création du Saṃsāra. Elle reste présente au cœur de chaque particule de “matière” de la sphère sensible, comme sa nature secrète. La matière coagulée du monde physique existe grâce à l'Ābhāsvara “démiurge” (lui-même étant le niveau de coagulation minimum), mais son essence d'être reste la Prabhāsvara.

On pourrait dire que les corps physiques et les énergies grossières sont issus de l'Ābhāsvara (l'existence lumineuse manifestée). Ils sont composés à partir des 5 éléments (lumières coagulées), vieillissent, se détruisent et obéissent aux lois de la causalité cosmique, à l'exception de l’espace. La conscience la plus subtile, celle qui perçoit, qui est au-delà du moi, du temps et de la mort, est l'essence Prabhāsvara primordiale. A la mort ou à la dissolution yoguique (s. laya) en vue de déification, la conscience la plus subtile perdra son manteau lumineux parfaitement décoagulé à Ābhāsvara, le niveau “démiurge”, pour continuer son trajet et rejoindre la source ultime, ou à une distance respectueuse de celle-ci.

Revenons à notre discussion sur le naturel et le surnaturel. Elle est possible tant que “le naturel” a une certaine réalité tangible. Si le naturel est en essence Lumière primordiale noétique, et si, n’étant pas reconnu (s. avidyā) comme telle, il est pure illusion (Māyā), il n’y au fond que “le surnaturel”, et la discussion s’arrêterait, si on cédait à ce type d'argument plutôt assertif.

Le naturel-surnaturel rejoint au fond la discussion des antésocratiques sur la précédence de lâme ou des éléments, ou de l’être et du non-être. L’essence précède-t-elle l’existence ? Il semble y avoir une association étroite entre la Conscience/Âme, l’être et la Lumière. Au commencement fut la Lumière, qui par le biais du dynamisme (t. rtsal) d’émanations-coagulations de lumière spirituelle (s. amṛta) est à l’origine du monde et de l’univers, tels que nous l'apercevons à travers nos yeux de chair ignorants. Pour la facilité, nous ferons référence à la vue de la précédence de la Lumière primordiale noétique sous le néologisme “Lumenisme”. L’hermétisme occidental serait lumeniste. Il me semble que l’on pourrait aussi appliquer à certaines filières bouddhistes/Bön tibétaines.

Selon ces systèmes, “le naturel” est de la Lumière coagulée telle que vue par un corps, des facultés et une raison coagulés, de façon duelle (sujet-objet). “Le naturel” ne peut donc pas faire partie de la solution pour se libérer de la coagulation, du non-savoir (s. avidyā) et pour retrouver la voie de la Lumière qui est “supranaturelle”, “suprarationelle” (t. blo las 'das pa) et surnaturelle, ou lokuttara en sanskrit. C’est la raison pour laquelle ces systèmes prennent souvent des attitudes anti-intellectualistes, puisque lintellect, dans le sens ordinaire, fait partie du naturel. Les facultés naturelles jouent un rôle dans la déconstruction du naturel et dans la conversion (t. blo zlog) et la purification de la pensée, afin de la rendre réceptive à Lumière primordiale noétique et ses manifestations pures directes (épiphanies, théophanies), par le Coeur, qui est l’organe de perception noétique.

En revanche, le madhyamaka avec sa coalescence des deux vérités, conventionnelle et “ultime”, c’est-à-dire l’absence d’essence (s. niḥsvabhāva) et d’élaboration (s. aprapañca), autrement dit “vacuité” (s. śūnyatā), n’est pas lokuttara dans le sens d’une transcendance, mais plutôt non-mondain ou a-mondain (a-laukika) dans le sens d’un engagement habile/éveillé (ou non-engagement) dans la vérité conventionnelle. Ce non-engagement ne sort pas du domaine naturel, ni n’en est-il dupe, car il ne saisit ni essence, ni objet ou sujet. Il ne s’investit dans aucun extrême (t. mtha’ bral), et ainsi il ne se fonde sur rien (s. apratiṣṭhita t. rab tu mi gnas pa). Cela lui permet de rester fonctionnel dans le cadre de sa pensée éveillée (s. bodhicitta), sans spéculations complexes sur diverses kāyas et gnoses. Un bouddhisme naturaliste, utilisant le naturel, tout en le prenant pour ce qu’il est.

Lion attaquant un éléphant, San Diego Museum of Art

Il y a un petit texte intéressant et difficle attribué à Śrī Avadhūtipāda (t. dpal A wa dhU tI'i zhabs), qui n’est pas inclus dans lAdvayavajra Saṃgraha découvert par M.H. Shastri (1927), mais que l’on trouve dans le Tengyur (sde dge). C’est un commentaire sur les deux vers suivants (moitié de stance : tshigs su bcad pa phyed) :
“L'éléphant de la gnose générée par des causes
Mon système est le lion qui [le] détruit.[4]
Qui a prononcé ces deux vers qu’Avadhūtipāda commente ? Śavaripa, Avadhūtipāda lui-même ? Selon Padma Karpo[5] (1527–1592) ce serait lui-même. Dans son Commentaire, Avadhūtipāda fait correspondre les deux niveaux de vérité aux deux vers : le sens provisoire (t. drang ba'i don) pour le premier (l'éléphant), et le sens définitif (t. nges pa'i don) pour le deuxième (le lion).

La première ligne désigne les systèmes et les voies imparfaites. L'auteur explique que l'éléphant représente les doctrines qui s'appuient sur des causes et des conditions (t. rten ‘brel, y compris “spiritualistes”), comme le Yogācāra qui postule la réalité d'une conscience intérieure, ou encore ceux (Yogatantras supérieurs) qui s'appuient sur l'effort, les rituels et une partenaire physique (Karmamudrā) pour générer artificiellement une félicité (pouvant servir d’exemple à la félicité universelle, ou pas...). Ces systèmes sont selon Avadhūtipāda imposants et puissants comme un éléphant, mais ils restent vulnérables car ils demeurent dans le domaine conceptuel et conditionné. La première partie du texte s'attache à déconstruire cet "éléphant", jusqu'à ce que l'auteur déclare : “L'explication du sens provisoire est terminée”, et explique son propre système.

La seconde ligne introduit le sens absolu. L'auteur identifie formellement son propre système (“bdag gi gzhung”) au Apratiṣṭhāna-Madhyamaka semblable au lion (t. rab tu mi gnas par smra ba'i dbu ma seng ge lta bu). Il explique que la logique impitoyable et les écritures de cette Voie du Milieu sont comparables aux crocs d'un lion redoutable, capables de déchirer toutes les vues erronées, les fixations philosophiques et les doctrines s'accrochant à une réalité (qu'elle soit matérielle ou mentale).

Le Commentaire est donc une vaste exégèse de ces deux vers, démontrant comment l'approche pure, vide et non-conceptuelle de la Mahāmudrā (le lion) triomphe des gnoses fabriquées et causales (l'éléphant).

Même si ces éléphants (qui trompent énormément) sont censés être des “expédients” (s. upāya), ils le sont au même titre que la compassion, l’altruisme, les cinq premières perfections, les pāramitā dunéophyte (ādikarma). Une partie de la particularité de leur type d’ “expédient” est de les faire paraître comme des principes grands, puissants et éternels au-delà de la nature et du naturel. Il ne me semble pas déraisonnable de les appeler “surnaturels” pour cette raison.


***

[1] Henry Corbin, L’homme de lumière dans le Soufisme iranien, Éditions Présence, 1971

[2] Brahmajāla Sutta (DN 1). La chiromancie et la lecture des signes sur le corps. L'interprétation des rêves et des présages. L'astrologie, qui est spécifiquement mentionnée comme la prédiction d'éclipses, de positions planétaires, ou encore la pratique des horoscopes. La prédiction de bonnes ou mauvaises dates pour les mariages, les voyages ou les affaires. Les "enchantements magiques" et les charmes (comme l'incantation Gandhāra).
Voir aussi le Kevaddha Sutta (DN 11), le Mahāparinibbāna Sutta, l’Anāthapiṇḍikovāda Sutta, et le Sutta Nipāta (Sn. 927).

[3] Henk Blezer, Les Instructions sur les Six Lampes (t. sGron ma drug gi gdams pa), Revue d’Etudes Tibétaines, numéro quatre, Octobre 2003

[4] rgyu skyes ye shes glang po che / 'joms byed seng ge bdag gi gzhung /
Extrait du : Sarvadharmāprasahadeśakatattvārdhagāthāvṛtti, en tibétain : chos thams cad rab tu mi gnas par ston pa'i de kho na nyid tshigs su bcad pa byed kyi 'grel pa

bstan 'gyur/ (sde dge/) rgyud ‘grel, Volume 52, D2296
TBRC : bdr:MW1PD95844_1204

Egalement inclus dans “Indian Mahāmudrā Works” (t. phyag chen rgya gzhung) de Karmapa VII Chos grags rgya mtsho (1454-1506) sous le titre : chos thams cad rab tu mi gnas par ston pa'i de kho na nyid tshigs su bcad pa phyed kyi 'grel pa, attribué à gnyis med rdo rje, 2: 602-638

[5] Phyag rgya chen po'i man ngag gi bshad sbyar rgyal ba'i gan mdzod (Le Trésor des Vainqueurs, Commentaire sur la transmission de la Mahāmudrā)

zab mo'i khyad par phra mo ston pa la rab tu mi gnas pa gsal bar ston pa dang*/ ma rtogs pa rtogs par byed pa rnams te/ rgyu skyes ye shes glang po che// 'joms byed sed+ge bdag gi gzhung*// zhes pas rang gzhung la bsngags nas de'i 'grel pa'ang nyid kyis mdzad/

jeudi 18 juin 2026

La leçon des Mahāmudrās ?


Lune-soleil-bindu, emblème de l'empire mongole sous Gengis Khan (source)

Le rôle du Samādhirājasūtra


Dans la gestion de crise qui avait suivi aux polémiques autour de la Mahāmudrā de Gampopa et aux attaques de Sakya Paṇḍita, les clercs Kagyupa avaient mis en oeuvre toutes sortes de stratégies. La stratégie de légitimation de Gampopa et de son Mahāmudrā s'est déployée en deux grandes phases, principalement entre le milieu du XVe siècle et la fin du XVIe siècle.

Une des stratagèmes pour gonfler l’authenticité de Gampopa était la construction hagiographique (tardive) qui l'identifie au bodhisattva Candraprabhakumāra (t. Zla 'od gzhon nu, Kumāra Clair de Lune), le récipiendaire du Samādhirājasūtra. Selon ce sūtra, ce bodhisattva aurait promis au Bouddha de propager ce sūtra dans le futur, “au Nord”. Cette identification rétrospective devrait offrir à Gampopa une autorité canonique inattaquable, issue d’un sūtra Mahāyāna classique, court-circuitant ainsi la nécessité d'une légitimation purement tantrique[1]. Ulrich Kragh veut démontrer que cette légende lui a en réalité été associée dès son époque ou très peu de temps après sa mort. Il s'appuie pour cela sur la présence du nom Zla 'od gzhon nu directement dans les titres et colophons des textes compilés par les tout premiers disciples de Gampopa[2]. Cependant, ces colophons datent de bien plus tard (voir ci-après). Les Annales Bleues (t. Deb ther sngon po[3]) affirment que c'est le maître Rgyal ba Yang dgon pa (1213-1258) qui, le premier, aurait déclaré que Gampopa était l'incarnation de Kumāra Clair de Lune.

Le seizième abbé de Daklha Gampo, Sgam po Bsod nams lhun grub (1488-1552) dirige (en 1520) la compilation du premier grand xylographe imprimé des Œuvres complètes (t. Dags po'i bka' 'bum) de Gampopa. À partir de notes éparses prises par les disciples (t. zin bris), il opère des choix éditoriaux drastiques et invente une paternité unique en ajoutant des titres formels attribuant ces textes directement à Gampopa, forgeant ainsi l'illusion d'une œuvre systématisée[4].

Dans Le Précieux ornement de la libération de Gampopa, on peut lire dans le premier chapitre, et dans la toute première citation du texte, attribuée au Samādhirājasūtra :
La nature de bouddha (s. tathāgatagarbha) est présente dans tous les êtres[5]”.
Le Samādhirājasūtra est “śūnyavāda par excellence” et “une autorité majeure de l’école madhyamaka” (Konstanty Régamey, 1990). La citation attribuée au Samādhirājasūtra par Gampopa ne correspond à aucun passage existant de ce texte. Ce sūtra ne comporte pas non plus la prophétie de Gampopa. Dans les lignées Kagyupa, Gampopa étant considéré comme l’émanation/réincarnation de Prince Candraprabhakumāra, il ne s’agit pas d’une erreur d’attribution, elle est intentionnelle. Nous revenons plus tard sur les “citations tathāgatagarbha” tibétaines du Samādhirājasūtra. Le Précieux ornement de la libération contient de nombreuses interpolations, mais celle-ci, une mauvaise attribution intentionnelle pour ouvrir le texte, est remarquable.

Sceau, mudrā, Mahāmudrā

Ce qui précède sert de préambule à un autre stratagème, qui concerne la Mahāmudrā (“Grand sceau”). Le mot sceau a souvent été utilisé dans le bouddhisme, avec des sens très différents[6], le sens tantrique des quatre mudrā (caturmudrā), parmi lesquelles figure “Mahāmudrā”, n’en est qu’un. Dans le bouddhisme chinois, il existe, en opposition aux trois sceaux (三法印[7]) du véhicule des auditeurs, le sceau de la réalité ultime (一实相印), qui affirme que tous les phénomènes sont vides de nature propre. Cette vision est le fondement de la doctrine d’un “sceau” qui authentifie les enseignements du Grand Véhicule[8]. Dans le cadre yogatantrique des “quatre sceaux” (s. caturmudrā), le “grand sceau” ne réfère qu’à la Mahāmudrā, comme la réalisation ultime. Lultime objet du désir mimétique.
“L'exemple, donné par René Girard, d'enfants qui se disputent des jouets semblables en quantité suffisante, conduit à reconnaître que le désir mimétique est sans sujet et sans objet, puisqu'il est toujours imitation d'un autre désir et que c'est la convergence des désirs qui définit l'objet du désir et qui déclenche des rivalités où les modèles se transforment en obstacles et les obstacles en modèles.” (Wikipédia)
Gampopa, et peut-être d’autres avant lui (Sahajavajra, …) ont eu la mauvaise idée de faire référence au Grand sceau (t. phyag rgya chen po), qui se dit “Mahāmudrā” en sanskrit, et qui était l’objet le plus hot de la Renaissance tibétaine. En plus saMahāmudrā était très populaire, trop facile, et trop démocratique. Sa “Mahāmudrā” ne pouvait pas être “La Mahāmudrā”, ce qui a conduit à des classifications de Mahāmudrās. D’abord deux, puis trois (t. snying po’i lugs) et à la fin même quatre (t. zung ‘jug lugs). Les deux dernières sont au fond hors catégorie. Personne ne serait aussi fou de s’en réclamer. Les polémiques ont surtout porté sur les termes Mahāmudrā sūtrayānique (t. mdo lugs) et Mahāmudrā mantrayānique (t. sngags lugs), et c’est la dernière qui a emporté les droits de propriété intellectuelle de la marque “Mahāmudrā”. La première est devenue un produit d’appel.

Les stances vajra attribués au fondateur du Drukpa Kagyu

Retournons à notre discussion après ces propos futiles. Les deux catégories de Mahāmudrā se trouvent dans un texte intitulé “Commentaire [de la prière] Lam gang shar ma composé par Tsangpa Gyaré" (1161–1211), le fondateur du Drukpa Kagyu (rJe gtsang pa rgya ras kyis mdzad pa'i lam gang shar ma'i 'grel pa). Le Commentaire de ces trois stances vajra (t. rdo rje’i tshig) attribués à Tsangpa Gyaré, est à son tour attribué à Katok Rigdzin Tsewang Norbu (t. kaH thog rig 'dzin tshe dbang nor bu, 1698–1755), et se trouve dans son Oeuvre complète (t. gsung 'bum[9]). Dans le colophon du texte, l'auteur se nomme lui-même Gurnyön Nātha (Gur smyon nā tha), un nom de "yogi fou". Il explique le contexte de son œuvre en rendant hommage à Tsewang Norbu. Il s’agit sans doute d’un disciple ou continuateur de Tsewang Norbu.

Les trois vers en question sont les trois vers qui reviennent comme refrain dans la Prière à la lignée de la Mahāmudrā (par exemple : phyag chen brgyud pa'i gsol 'debs). Cette prière commence par un hommage à la Mahāmudrā en sanskrit Namo Mahāmudrāya. Les trois vers du refrain sont considérés par le Commentaire comme un Verbe indestructible (t. rdo rje’i tshig).
“Que je reconnaisse (t. ngo 'phrod) la nature (t. rang ngo s. svarūpa) innée (s. sahaja) de la pensée-en-soi (s. cittatā),

Que, quoi qu'il advienne sur le chemin, je sois sans rejet ni assentiment,

Accorde ta grâce pour que le monde phénoménal (t. snang srid) émerge comme le triple corps (s. trikāya)[10].”
Le Commentaire classe la Mahāmudrā en une Mahāmudrā sūtrayānique (t. mdo lugs) et mantrayānique (t. sngags lugs).

Tsangpa Gyaré

La “propriété intellectuelle” des trois stances vajra


Le colophon mentionne un débat sur l’attribution des trois stances vajra (t. rdo rje'i tshig). Certains les attribuaient à Gyalwang Kunga Paljor (1428-1476) , d’autres à Tsangpa Gyaré (1161-1211). L’auteur du commentaire, Gurmyon Nātha, tranche en faveur de Tsangpa Gyaré en s’appuyant sur l’autorité de Ngawang Namgyal (1594-1651), un grand maître de la lignée Drukpa. Gyalwang Kunga Paljor (1428-1476) fut en fait le tout premier maître à être reconnu comme la réincarnation directe de Tsangpa Gyaré (1161-1211), le fondateur de l'école Drukpa. En tant que 2e Gyalwang Drukchen, il était considéré comme la continuité directe du 1er (Tsangpa Gyaré). Dans la logique de la tradition tibétaine, ils partagent le même continuum mental. Ainsi, pour un érudit traditionnel, attribuer un texte à l'un ou à l'autre n'est pas une contradiction philosophique ou spirituelle, car les vers émanent fondamentalement du “même esprit”.

L'auteur du commentaire s'en remet à l'autorité de Ngawang Namgyal (1594-1651) pour clore le débat. Bien que cela soit insuffisant pour un historien, c'est un argument imparable dans le contexte de l'époque : Ngawang Namgyal était le 18e détenteur du trône Drukpa (Gyalwang Drukpa). Son autorité pour définir ce qui appartient légitimement au fondateur de sa propre lignée était immense, d'autant plus qu'il a dû consolider son propre pouvoir et sa légitimité face à des factions rivales et au roi du Tsang.

La Mahāmudrā sūtrayānique selon le Commentaire

L'auteur divise son explication en trois grandes parties, correspondant à la Base, au Chemin et au Fruit. Dans la partie sur la Base et la Vue (t. gzhi lta ba'i gnas lugs), l'auteur aborde explicitement la distinction sūtrayānique/mantrayānique lorsqu'il définit la pensée-en-soi (t. sems nyid s. cittatā) en tant que la Base de la Mahāmudrā. Pour la Mahāmudrā sūtrayānique l’auteur s'appuie sur le Samādhirājasūtra et le Traité de la Continuité insurpassable (s. Uttaratantra t. rgyud bla ma), que Asaṅga aurait reçu, à Tuṣita, du futur Bouddha Maitreya. Ces citations servent à justifier que la pensée-en-soi est l’Embryon du Tathāgata (Tathāgatagarbha), présent en tous les êtres, inaltérable et lumineux. L'auteur précise que ces traités sont considérés comme les textes fondateurs de la Mahāmudrā sūtrayānique. La première citation viendrait du Samādhirājasūtra, mais ne figure pas dans les versions connues de ce sūtra. C’est le sūtra que l’on semble aimer citer le plus pour ce qu’il ne contient pas…
“Pure, limpide, lumineux,
Inaltéré, inconditionné,
C’est l’Embryon du Tathāgata,
La réalité (s. dharmatā) même présente dès l’origine[11].”
Extrait du Traité de la Continuité insurpassable :
“Comme le corps des parfaits bouddhas rayonne,
Que l’ainsité est indifférenciée,
Et que la filiation spirituelle existe,
Tous les êtres sont toujours porteurs de la quintessence des bouddhas[12].”
L'auteur conclut que ces deux textes (le Sūtra et le Traité) qui viennent d'être cités comme sources faisant autorité, sont considérés comme les textes fondateurs de la tradition du Sūtra Mahāmudrā (t. mdo lugs phyag chen gyi gzhung)[13].

Le Samādhirājasūtra est un sūtra du Mahāyāna qui traite principalement de la concentration (samādhi), de la vacuité (śūnyatā), et de la nature illusoire et semblable à un rêve de tous les phénomènes. Le Samādhirājasūtra n’authentifie pas le concept de l’Embryon du Tathāgata, qui ne figure pas dans ce sūtra. Il ne peut donc pas être invoqué comme “Parole de Bouddha” (buddhavacana) dans ce cas précis. Il reste alors le Traité de la Continuité insurpassable attribué à Asaṅga et à Maitreya, reçu à Tuṣita. C’est d’ailleurs comme si la partie des “Sūtras” se limitait au seul concept de l’Embryon du tathāgata, connu pour servir de passerelle aux tantras. L’unique utilité des “Sūtras” ? Puisque l’Embryon du Tathāgata permet une “Continuité insurpassable” (s. uttaratantra) entre une Base, un Chemin et un Fruit, la Mahāmudrā appartient aussi au domaine des Sūtras, pour autant que le concept de l’Embryon du Tathāgata y appartient, et le représente.

"An 18th-century Mongolian miniature which depicts
a monk generating a tantric visualization" (source)

La Mahāmudrā mantrayānique selon le Commentaire


La mahāmudrā se sent davantage chez soi et à l’aise dans les tantras, notamment les yogatantras supérieurs. Dans les tantras extérieurs on parle encore de “ainsité” (t. de kho na nyid) ou de pensée éveillée sans début ni fin (t. thog mtha' med pa'i byang chub kyi sems). Dans les tantras supérieurs “intérieurs” (t. bla na med pa'i rgyud sde), le “blueprint” immanent du Tathāgata est davantage exploré, en ce qu’il a de plus spirituellement substantiel. Dans le Guhyasamāja (tantra-père), le yogi focalise sur la goutte-bindu indestructible (t. mi shigs thig le).
“Ce qui demeure dans le cœur des êtres incarnés,
Le corps de gnose (s. jñānarūpa) auto-généré (s. svayambhū), incontaminé (s. āsrava) ,
C'est la goutte (s. bindu) indestructible de la grande félicité
Pénétrant tout comme l'espace,
C'est la nature du Corps réel (s. dharmakāya) non localisé (t. mi gnas)[14].
Et dans le Kālacakra (plus précisément le commentaire Vimalaprabhā) :
"Au-delà de la réalité des particules subtiles et grossières (t. phra rags),
Ayant la nature d’un reflet de miroir,
Celle qui est dotée de tous les aspects suprêmes :
Hommage à la Mahāmudrā[15]."
Dans le Hevajra Tantra en Deux Sections (t. Brtag gnyis) :
"La gnose universelle (t. ye shes che s. mahājñāna) réside dans le corps.
S'abstenant parfaitement de toute conceptualisation,
Elle est ce qui imprègne toutes les choses.
Résidant dans le corps, elle n'est pourtant pas née du corps[16]."
Le Commentaire insiste ici sur la continuité entre la Base commune de la Mahāmudrā sūtrique (l’ālayavijñāna comme tathāgatagarbha) et la Base tantrique (bindu, gnose, etc.). Cette Base unique, qu’elle soit appelée “pensée”, “essence du bouddha” ou “goutte indestructible”, est la base de l’Eveil (nirvāṇa) comme de l’Errance, selon que cette “Base” est (re)connue ou non-connue. Il convient de travailler, de faire des jonctions (t. gnad s. marman) à ce niveau subtil, qui est également à dépasser. La réalisation ultime par l’ingéniérie yogatantrique, n’est pas accessible au niveau des sūtra. Le corps grossier, l'intellect conceptuel et les sens ordinaires sont des obstacles à sa réalisation. Même la non-conceptualisation (s. nirvikalpa) ou le non-engagement mental (s. amanasikāra) ne sont pas à la hauteur de la Grande Oeuvre de déification ultime : la forme de vacuité qui est félicité (t. bde ba stong gzug). Ce concept représente l'union (t. zung ‘jug) de l'aspect le plus subtil de la pensée (la félicité) et de l'aspect le plus subtil de l'apparence (la forme de vacuité), qui est décrite comme une apparence lumineuse et non matérielle, surgissant à l'intérieur du canal central.

Mahāmudrā Prémium Plus (t. zung 'jug)

Cette union est désormais associée à la Mahāmudrā et à la "phase d'achèvement" (s. sampannakrama). Il est décrit comme un état où la "félicité innée" (t. sahajānanda) et la "forme de vacuité" (s. śūnyatārūpa) deviennent "une en essence" (t. ngo bo gcig tu gyur pa). Cette union est identifiée comme la "Gnose de l'Union" (t. zung 'jug gi ye shes) et la "grande félicité immuable" (t. mi 'gyur ba'i bde ba chen po), qui est considérée comme le "vœu" ou "samaya" ultime de tous les Bouddhas (chez Nāropa). C'est ce que l'on appelle la Mahāmudrā de l'union (t. zung 'jug phyag rgya chen po), car la Mahāmudrā ne se limite pas à la quatrième mudrā des Tantras Mères, mais englobe la totalité de l’Errance et de la Quiétude. Le Grand commentaire du Hevajra (Nāropa) :
“Karma-, Dharma, et Mahāmudrā
La ‘samayamudrā’ est la Luminosité (s. prabhāsvara)[17]
Pour les tāntrikas radicaux (s. “tantramātravādin”), tous les autres bouddhistes (śrāvaka, mahāyāna, tantras extérieurs) ne peuvent pas atteindre l’ultime libération définitive. C’est ce que confirment d’ailleurs leurs nombreuses classifications. S’ils se considéraient comme un des 84.000 dharmas enseignés par le Bouddha et non pas comme l’ultime véhicule suprême, nous aurions sans doute pu avoir un meilleur aperçu de ce qu’avaient pu enseigner un Gampopa, un Tsangpa Gyaré, un Karmapa 3 Rangjung Dorje[18], etc. dans leur contexte propre, et il ne serait pas nécessaire de les amender ou mettre à jour à distance, ou de les ré-interpreter rétrospectivement à travers une grille de lecture ultime, qui elle aussi évolue. Le cas échéant, ce serait bien d’avoir une histoire de réception pour suivre l’évolution des doctrines, des concepts, des pratiques, et les raisons de cette évolution. Elle permettrait de saisir non seulement ce qui est dit, mais pourquoi on le dit, rappelant ainsi que toute interprétation est influencée par son histoire et que l'exégèse n'est pas une science purement objective.

***

[1] Gampopa, the Monk and the Yogi : His Life and Teachings, thèse de Trungram Gyaltrul Rinpoche Sherpa, Harvard University Cambridge 2004.

[2] Ulrich T. Kragh, Culture and Subculture - A Study of the Mahāmudrā Teachings of Sgam po pa, thèse de 1998, à l’University de Copenhague, Supervisor Flemming Faber, censor Per Kværne.

[3] Blue Annals, p. 393, Roerich, 1949, p. 451 Deb ther sngon po

[4] Ulrich Timme Kragh, The Significant Leap from Writing to Print: Editorial Modification in the First Printed Edition of the Collected Works of Sgam po pa Bsod nams rin chen, 2013, Journal of the International Association of Tibetan Studies vol. 7, pp. 365-425.

[5] Le Précieux ornement de la libération de Gampopa, Padmakara, 2008, p.31

[6] Blog La fonction des sceaux 15062012
Blog Symboles et sceaux, Inde et Chine 03112012
Blog sur “le sceau excellent-à-tous-égard” d’Atiśa, Atisha et la conscience éveillée excellente à tous égards 28062012

Blog La quintuple manifestation (pañcākāraḥ d'Advayavajra) 03062013, sur le scellement par les cinq tathāgata

[7] “Il y a trois sceaux du Dharma du Bouddha : la première est que tous les phénomènes composés sont impermanents à chaque instant ; la deuxième est que tous les phénomènes sont sans soi ; la troisième est le Nirvāṇa, qui est paix et sérénité.” Traité de la Grande Vertu de Sagesse (Dà zhìdù lùn), attribué à Nāgārjuna.

[8] On retrouve cela chez Thích Nhất Hạnh, qui parle de la vacuité comme de l’unique sceau du dharma. Ou chez Buddhadāsa Bhikkhu : le Grand Véhicule utilise un seul sceau : la vacuité (śūnyatā).

 “Buddhadasa fait jouer le critère de la Vacuité dans le cadre des 4 règles du Mahāpadesa : si un texte ne prône ou ne favorise pas la Vacuité, c'est qu'il n'est pas du Bouddha (190)”.

Une herméneutique bouddhique contemporaine de Thaïlande : Buddhadasa Bhikkhu, par Louis Gabaude, 1988, Paris, EFEO (PEFEO, 150)., p. 120

[9] TBRC, Vol. 2, n° 71 img. 317 gsung 'bum/ tshe dbang nor bu (bdr:MW1GS45274)

[10] sems nyid lhan skyes kyi rang ngo 'phrod pa dang /
lam gang gar la spang blang med pa dang /
snang srid sku gsum du 'char bar byin gyis rlobs/

[11] Citation se trouvant chez Longchenpa. Oeuvre complète (kun mkhyen klong chen rab 'byams kyi gsung 'bum) ISBN 9787802532106, volume 23, texte 3, img. 36

[12] Charrier, Christian and Patrick Carré. Traité de la Continuité suprême du Grand Véhicule. Plazac: Éditions Padmakara, 2019.

[13] mdo ting 'dzin rgyal po las/
dag pa dwangs pa 'od gsal pa//
mi 'khrugs 'dus ma byas pa nyid//
bde bar gshegs pa'i snying po ste//
ye nas gnas pa'i chos nyid do//

zhes dang*/

rgyud bla ma las/

rdzogs sangs sku ni 'phro phyir dang*//
de bzhin nyid dbyer med phyir dang*//
rigs yod phyir na sems can kun//
rtag tu sangs rgyas snying po can//

zhes dang*/

ji ltar sngon bzhin phyis de bzhin//
'gyur ba med pa'i chos nyid do//

zhes gsungs pas te/ 'dir lung khungs su smos pa'i mdo bstan bcos gnyis ni mdo lugs phyag chen gyi gzhung du'ang bzhed par snang ngo /

[14] Lus can snying la gang gnas pa//rang byung zag med ye shes gzugs//mi shigs thig le bde chen no//nam mkha' lta bur kun khyab pa//mi gnas chos sku'i rang bzhin yin//

[15] phra rags rdul gyi chos nyid 'das// pra phab pa yi rang bzhin can// rnam pa kun gyi mchog ldan ma// phyag rgya chen por phyag 'tshal lo//

[16] dgyes pa rdo rje'i rgyud las/

sems kyi gnas lugs bstan pa ni//
thabs dang shes rab bdag nyid can//
e waM lus kyi lte bar gnas//
de nyid lus gnas ye shes che//
rnam rtog kun spangs de nyid grub//

ces dang*/ brtag gnyis las/

lus la ye shes chen po gnas//
rtog pa thams cad yang dag spangs//
dngos po kun la khyab pa po//
lus gnas lus las ma skyes pa'o//

[17] dgyes rdor 'grel chen las/ las dang chos dang phyag rgya che//dam tshig zhes bya 'od gsal nyid//

[18] Le Karma Nyingtik (ཀར་མ་སྙིང་ཐིག) est un cycle d'enseignements Dzogchen, qui a été révélé en vision pure (dgongs gter) par le 3e Karmapa Rangjung Dorje (1284-1339), vers l'âge de vingt ans, lors d'une vision de Vimalamitra et Padmasambhava. Le texte principal du cycle, intitulé Nyams len lag khigs ma'i khrid ngo mtsar can, se trouve dans le Rinchen Terdzö , volume 55, Texte 36, pages : 809-853.
Le 3e Karmapa est reconnu pour avoir unifié les enseignements du Mahāmudrā de la lignée Kagyü avec ceux du Dzogchen de la tradition Nyingma. Le Karma Nyingtik serait l'expression la plus aboutie de cette synthèse.

dimanche 14 juin 2026

La rétrojection est la mère de l’anachronisme

Source : Times of India

La rétrojection est un processus par lequel on projette sur un passé lointain des événements, des contextes ou des schémas de pensée et de comportement qui sont en réalité apparus bien plus tard[1]. Paula Fredriksen dénonce la rétrojection comme une habitude historiographique “néfaste” qui projette de “longues ombres vers le passé” et vient compromettre et fausser notre interprétation de l'histoire. Frederiksen l'applique notamment à l'étude des origines chrétiennes et du message de l'apôtre Paul, qu'il ne faut pas lire à travers le prisme d'événements ultérieurs.

Ce concept de rétrojection fait d'ailleurs parfaitement écho à ma série de blogs sur la tendance essentialiste dans lévolution du bouddhisme tibétain. On y voit comment les hagiographes et les hiérarques ultérieurs (comme le 8e Karmapa Mikyö Dorje (1507–1554) ou Jamgön Kongtrul (1813 - 1899) ont appliqué des classifications dogmatiques tardives (comme le Sūtra-Mahāmudrā) pour justifier les enseignements directs de Saraha et de Gampopa face à l'orthodoxie de leur propre époque, en opérant précisément des rétrojections. On parle dans ce cas d'un anachronisme interprétatif : appliquer des concepts théologiques tardifs à des textes anciens. Si on veut réellement comprendre comment les concepts bouddhistes étaient compris à différentes époques, dans différents contextes et par les différents acteurs, il faudrait appliquer des principes de l’histoire des idées ou de lhistoire de la réception (Markus Vinzent), et faire une lecture rétrospective et contextuelle des sources. Voir mon blog Resetting "Mahāmudrā" history? (24062024)

Rendre digeste le Dohākośagīti de Saraha

L’oeuvre qui a sans doute fait l’objet du plus grand nombre de rétrojections dans le bouddhisme tibétain est sans doute le Chant de distiques de Saraha (Dohākośagīti), dont il existe plusieurs versions et cinq commentaires[2] (contenant les distiques glosés) et cinq versions des distiques-racine en apabhraṃśa (une langue vernaculaire/littéraire moyen-indo-aryenne), variant entre 65 et 133 distiques. Il n'existe pas un texte racine unique, car la collection de distiques (Dohākoṣa) a évolué et s'est enrichie au fil du temps. Pour les détails, voir Sarahas Spontaneous Songs, publié en 2025 (Wisdom) par Klaus-Dieter Mathes et Péter-Dániel Szántó.

Dans ce livre, Mathes & Szántó semblent partir du statu quo bouddhiste tibétain depuis la fin du XIXème siècle, qui est celui établi par les protagonistes du mouvement ditnon-sectaire (t. ris med). Pour la lignée Kagyupa, Jamgön Kongtrul (1813 - 1899) a agi en supercompilateuret systématisateur ultime. Les écrits de Jamgön Kongtrul sont devenus la doxa de la lignée. Le livre de Mathes & Szántó commence d’ailleurs par une citation du grand systématisateur.
“Ayant reçu les instructions essentielles du Grand Brahmane [Saraha] et de ses fils spirituels, le maître Maitrīpa¹ (986‑1063)² composa les Dix versets sur le Réel (s. Tattvadaśaka) et d’autres œuvres qui sont des instructions essentielles basées sur les Pāramitā, conformes au système du Mantra. Après les avoir entendues, Marpa dit : “La signification essentielle du véhicule éminent consiste à demeurer libre des extrêmes tout en ne s’engageant pas mentalement (s. amanasikāra). C’est ainsi qu’il me fut fait connaître le dharma de la Mahāmudrā.” Voilà, parmi d’autres [enseignements], le système textuel défendu par le grand maître Maitrīpa[3].”
Tel que défini dans cette citation, le véhicule éminent (t. theg pa’i mthar thug[4]) n’est pas suffisamment “tantrique”. Libre d’extrêmes, c’est la définition de la voie médiane, et le non-engagement mental ne comporte pas en soi d’élément tantrique. Une apologie du non-engagement mental (Amanasikārādhāra, attribué à Advayavajra) a dû être rédigée pour défendre cette approche, et pour y ajouter quelques références yogatantriques. C’est cette Apologie qui justifierait la traduction “réalisation non-conceptuelle”, pour rendre compte de l’aspect yogatantrique (“luminous self-empowerment”) qui serait indissociable de ce terme[5].

Transmission onirique directe 

Hagiographiquement, Tsangnyön Heruka (XV-XVIème s.), auteur de La vie de Marpa[6], a dû ajouter un rêve, dans lequel Marpa (1012–1097) recevait la grâce (s. adhiṣṭhāna) et les pouvoirs spirituels (siddhi) "directement" de Saraha.

Ainsi, le Chant de distiques de Saraha (ou plutôt Saraha) est comme la source de la Mahāmudrā de la lignée de Marpa (Marpa Kagyu). C’est par le biais de cette transmission ininterrompue que la Grâce (s. adhiṣṭhāna) et les pouvoirs spirituels (s. siddhi) de la lignée Kagyupa auraient été transmises jusqu’à Jamgön Kongtrul, et à partir de lui jusqu’aux détenteurs de nos jours. J’ai écrit en long et en large dans mon blog sur l’activité considérable dans les coulisses pour permettre que cette transmission et son message “inaltéré” restent en effet “ininterrompus”.

Le Dohākoṣagīti de Saraha vise directement l'accès à la nature non-duelle de la réalité, et Saraha qualifie exclusivement cette réalité de “Naturel” ou de spontané (s. sahaja). Il n'y emploie pas le terme formalisé appelé “Mahāmudrā”. Il critique tout ce qui ne donne pas accès à cette réalité Naturelle, aussi bien les traditions non-bouddhistes que bouddhistes, et aussi bien le pāramitāyāna que le mantrayāna. Il semble vouloir aller directement à “l’essentiel”, qui n’est d’ailleurs pas une essence (s. svabhāva).

La tripartition Mahāmudresque en Mahāmudrā “sūtrayānique” (t. mdo lugs), “mantrayānique” (t. sngags lugs) et “Essentielle” (t. snying po’i lugs) n’est ni de Saraha, ni d’Advayavajra/Maitrīpa. Il s’agit d’une rétrojection du XVIIème siècle, et systématisée par Jamgön Kongtrul. Seule la Mahāmudrā mantrayānique peut conduire à l’état de Bouddha Prémium Plus. La Mahāmudrā “sūtrayānique” est longue et doit ultimement passer par le mantrayāna. Pour Karma Tashi Chöphel (secrétaire de Jamgön Kongtrul) et d'autres maîtres tibétains tardifs la voie Essentielle de la mahāmudrā (t. snying po'i lugs) n'est destinée qu'à ceux qui ont des facultés aiguisées, et ne peut devenir une pratique utile pour beaucoup lorsqu'elle est combinée avec la voie graduelle des sūtras ou des tantras. Nous nous contentons ici de ce fait, sans rentrer dans les détails.

Un Concile de Lhasa par correspondance

Une autre rétrojection essentielle et tenace est celle de l’ainsi appelé Concile de Lhasa (Paul Demiéville, 1951).

Selon Sam van Schaik (Tibetan Zen, 2015), le récit traditionnel du grand débat de Samyé, au cours duquel le moine chinois Moheyan aurait été vaincu par l'Indien Kamalaśīla, est issu du Testament de Ba (t. Dba' bzhed). Or, ce texte compilé aux XIe-XIIe siècles n'est pas une source historique fiable. Il s'agit d'une narration rétrospective dont la fonction principale, reprise ensuite par les historiens tibétains ultérieurs, était de conférer une autorité absolue aux nouvelles lignées venues d'Inde (les écoles gsar ma, dont fait partie Sakya Paṇḍita) et de discréditer les lignées “chinoises”. La réalité révélée par les manuscrits de Dunhuang est tout autre. Dans la Ratification du Vrai Principe (頓悟大乘正理決 Dunwu dasheng zhengli jue), un texte rédigé par Wangxi (un disciple direct de Moheyan), on apprend qu'il n'y a pas eu un débat théâtral unique, mais plutôt un long échange de lettres étalé sur une année. Plus frappant encore : selon cette source contemporaine des faits, l'empereur tibétain a finalement statué en faveur de Moheyan et a autorisé la pratique du Zen/Chan au Tibet.

Van Schaik souligne que la stricte dichotomie utilisée par les hagiographes tibétains, associant exclusivement le bouddhisme chinois à l'approche "subitiste" et le bouddhisme indien à l'approche "gradualiste", est une simplification artificielle qui occulte le fait que ces deux aspects coexistent pleinement au sein même du bouddhisme indien. La réjection “quiétiste chinoise” a servi à valider les nouvelles lignées fraîchement importées d'Inde et de la Vallée de Katmandou, en les désignant comme issues de la seule source authentique du bouddhisme. L’exigence stricte d'un pedigree indien exclusif a mis en difficultés les traditions issues de la première diffusion. Dans cet environnement théocratique dominé par l'orthodoxie des nouvelles écoles, il est devenu de plus en plus difficile pour ceux qui détenaient des lignées “chinoises” d'affirmer leur autorité et de justifier leur origine “Indienne”, souvent de façon créative et/ou surnaturelle.

Mathes & Szántó semblent prendre à bord les rétrojections de la doxa Kagyupa pour répondre, à distance, à la fois aux attaques gSar ma (Sakya Paṇḍita) sur le manque de pédigrée indien/yogatantrique, qu’aux attaques de subitisme “chinois”[7] et de la “panacée auto-suffisante”, ce qu’ils font d’ailleurs conformément, tout en cautionnant implicitement les rétrojections…

Des traductions rétrojectives ou anachronistes

Je me suis déjà longuement exprimé sur le caractère rétrojectif de la traductionnon-conceptual realization, qui veut ménager la chèvre et le chou, en faisant entrer des éléments sūtrayāniques et mantrayāniques dans le “non-engagement” (A-manasikāra) pour tantrifier cette approche d’Advayavajra, dont le nom ne rend pas compte d’un contenu yogatantrique.

Il en va de même pour le terme Sahaja (t. lhan cig skyes pa), qui exprime la simplicité, l’absence d’effort et le naturel dans la littérature indienne. Le sens premier est "né avec", "congénital", "inné". Il désigne aussi l’état naturel (Monier-Williams). Dans l'usage courant des langues nord-indiennes (comme le hindi ou le bengali), le mot sahaj indique simplement ce qui est facile, spontané, simple et naturel, c'est-à-dire une action accomplie sans effort ni contrainte, de la même manière que l'on respire ou que l'on boit. C’est notamment le cas chez Kabīr et les poètes Sants, dans le Sikhisme (Guru Nanak), dans le Vaiṣṇavisme Sahajiyā, …

Ron Davidson[8] a catégorisé dans son article de 2002, l'usage du mot par les auteurs bouddhistes indiens en sept registres sémantiques qui se chevauchent.

1. Naturel : un adjectif signifiant non-artificiel (s. akṛtrima t. ma bcos pa).
2. Limites congénitales : des caractéristiques acquises à la naissance (comme la caste ou le genre).
3. Tendances innées : les dispositions (vāsanā) issues de vies antérieures.
4. Condition fondamentale et irréductible : un nom synonyme d'essence propre (svabhāva).
5. Simultanéité temporelle : le moment présent où une chose se produit en même temps qu'une autre.
6. Simultanéité inhérente de deux éléments : une relation d'égalité absolue (par exemple, la présence simultanée de la grande félicité et de la gnose non-conceptuelle).
7. Le rituel du yoga sexuel : une figure de substitution où sahaja désigne non seulement la joie co-émergente (sahajānanda), mais aussi l'ensemble de la pratique rituelle qui y mène.

Mathes & Szántó justifient leur décision de traduire sahaja par “co-émergeant” (“the coemergent”) principalement par une volonté de rendre le terme compatible avec la philosophie bouddhique du Madhyamaka... Ce serait le meilleur choix car cela ferait référence à la co-émergence ou à la coexistence de la réalité ultime à l'intérieur du monde de la vérité relative. Cette co-émergence là s’appelle d'ailleurs aussi la vacuité (s. śūnyatā)... Nous avons vu cependant (dans la série de blogs du 1er mai jusqu’au 6 juin 2026) que dans les Yogatantras supérieurs, la vacuité seule ne suffirait pas, et que la véritable partie co-émergente essentielle est autre que la vacuité "seule" et donc incomplète. Il lui manquerait un partenaire.
“Pourtant, dans un contexte tantrique, la réalité ultime n'est généralement pas définie seulement de manière négative - comme la vacuité d'une négation non-implicative -, mais elle est également appréhendée comme la joie co-émergente, la gnose [jñāna], ainsi que la grande félicité. De telles descriptions positives de l'ultime se rencontrent déjà dans la tradition Yogācāra, dont la vérité ultime, ou nature parfaite, est envisagée comme l'auto-connaissance (ou conscience réflexive) ou la nature lumineuse de l'esprit. Dans le traité de référence sur la nature de bouddha, le Ratnagotravibhāga, on considère que l'ultime existe en tant que nature de bouddha, et ses qualités de purification inséparables sont qualifiées de “co-émergentes” (sahaja) depuis des temps sans commencement.

En d'autres termes, les qualités inséparables de la nature de bouddha coexistent avec la pureté naturelle de l'esprit des êtres sensibles ordinaires. Étant donné que le système de Saraha permet un accès direct à l'ultime, la terminologie plus expérientielle du Yogācāra et du Tathāgatagarbha s'avère indispensable pour décrire cette réalisation. Cela n'implique toutefois aucune réification en termes d'existence inhérente[9].”
Quelle que soit l’intention de Saraha et d’Advayavajra, pour la charge sémantique des termes emblématiques choisis comme sahaja et amanasikāra, qui ne reflètent pas en soi un sens yogatantrique, ni même d’essence de Bouddha (tathāgatagarbha), avec ou sans qualités inhérentes (corps subtil), pourquoi les traduire systématiquement par des termes yogatantriquement chargés, qui ne laissent pas de choix au lecteur. A chaque fois, qu’un texte de Saraha, Advayavajra ou d’autres auteurs (du, disons, Xe au XIIIème siècle) mentionne ces termes indiques, nous allons y lire le double apport rétrojectif, notamment yogatantrique. Conformément aux souhaits du clergé Kagyupa. Que cela se passe ainsi dans les monastères ou dans les centres Kagyupa, pourquoi pas, mais dans des publications de niveau universitaire ? Personnellement, je trouve dommage de gommer ainsi la singularité que puissent avoir des textes individuels, quels que soient leurs auteurs et l’authenticité de ceux-ci. L’histoire des idées ou l’histoire de la réception est passionnante en soi.

C’est comme si on mettait la même sauce ketchup sur tous les plats variés. Ce serait un appauvrissement.

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[1] Paula Fredriksen, How Later Contexts Affect Pauline Content, or: Retrospect is the Mother of Anachronism, In: Jews and Christians in the First and Second Centuries: How to Write Their History, 2014, Brill, pages 17–51.

[2] Le Dohākoṣapañjikā d'Advayavajra (un auteur népalais homonyme du célèbre Maitrīpa) : C'est le seul commentaire indien sur les chants de Saraha qui ait survécu dans sa langue originelle, le sanskrit. Il a également été traduit en tibétain par Vairocanavajra (avec Dīpaṃkararakṣita et Ba ri Lo tsā ba) et se trouve dans le Tengyur sous les numéros D 2256 (édition de Dergé) et P 3101 (édition de Pékin).

Le Commentaire Extensif (t. Mi zad pa'i gter mdzod yongs su gang ba'i glu zhes bya ba) de l’énigmatique sKor Nirūpa : Ce commentaire est disponible en tibétain sous les numéros D 2257 et PK 3102. Bien que la tradition l'attribue parfois au célèbre maître indien Maitrīpa (Advayavajra), des érudits tibétains affirment qu'il a été composé et falsifié par son traducteur tibétain/népalais, sKor Nirūpa (Prajñāśrījñānakīrti)

Le Dohākoṣapañjikā de Mokṣākaragupta : Ce commentaire de tendance Kālacakrayāniste ne nous est parvenu qu'en traduction tibétaine (traduite par Jayadeva et Rgya Lo tsā ba). Aucun original sanskrit n'a été retrouvé. Ses numéros dans le Tengyur sont D 2258 et P 3103.

Le Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (t. Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120), qui est le Commentaire du Chant de distiques de Saraha, attribué à Advaya-Avadhūtipa, qui ne serait autre qu'Advajavajra, aussi connu sous le nom de Maitrīpāda. Ce Commentaire n'avait pas été inclus dans la Collection Phyag chen rgya gzhung du 7ème Karmapa. Il est toujours mon intention de le publier en traduction française.

[3] Shes bya kun khyab mdzod, vol. 3, 376.2–7: de’ang mnga’ bdag mai tri pas bram ze chen po yab sras kyi gdams ngag brnyes nas sngags dang rjes su mthun pa’i pha rol tu phyin pa’i man ngag de kho na nyid bcu pa sogs mdzad la | de rje mar pas gsan te | theg pa’i mthar thug snying po’i don | | mtha’ bral yid la mi byed pa | chos phyag rgya che la ngo spros bgyis | zhes sogs nas rje mai tri chen po’i bzhed gzhung lugs | zhes gsungs |.

"Having received the pith instructions of the Great Brahman [Saraha] and his spiritual sons, Master Maitrīpa1 (986–1063)2 composed the Tattvadaśaka and other works that are Pāramitā-based pith instructions, which accord with the Mantra system. Upon listening to them, Marpa said: “The essential meaning of the ultimate vehicle is to remain free from extremes while not becoming mentally engaged. I have been introduced to the Dharma of mahāmudrā.” This is, among other [teachings], the textual system maintained by the great master Maitrīpa. —Kongtrul Lodrö Thayé, The Treasury of Knowledge" Mathes & Szántó

[4] Il existe un très beau texte de Tshalpa Zhang intitulé la Profonde voie éminente de la Mahamudra (t. phyag rgya chen po lam zab mthar thug) par Zhang brtson 'grus grags pa.

[5]The two levels of analysis—amanasikāra as (1) the negation of dualistic conceptual engagements that leads to and reinforces the belief in subject and object and (2) luminous self-empowerment— reflect the same structure of a via negationis and a via eminentiae already encountered in the Tattvadaśaka. Such a blend of the negative Madhyamaka approach and the positive descriptions of direct mahāmudrā experience underlies the whole structure of the amanasikāra cycle. In order to do justice to Maitrīpa’s two-layered interpretation of amanasikāra, I use the translation ‘non-conceptual realization’.” (A Fine Blend, Introduction, p. 20)

[6] Marpa, Maître de Milarépa Sa vue, ses chants, Ed. Claire Lumière, trad. Christian Charrier, pp. 70-71.
Mar pa lo rtsA’i rnam thar, pp. 45-46

[7] Ils s'appuient sur le Yuktipradīpa ("La Lampe du Raisonnement"), un texte sanskrit peu étudié, pour affirmer qu'une tradition d'interprétation "subitiste" de Saraha existait bel et bien en Inde ancienne. Le texte cite le distique dohā 22ab de Saraha.

[8] Reframing Sahaja, Genre, Representation, Ritual and Lineage, February 2002, Journal of Indian Philosophy 30(1)

[9] “Still, in a tantric context, usually the ultimate is not only defined negatively as the emptiness of a non-implying negation but taken as coemergent joy, wisdom, and also great bliss. Such positive descriptions of the ultimate can already be found in Yogācāra, whose ultimate truth, or perfect nature, is taken as self-awareness or the luminous nature of mind. In the standard treatise on buddha nature, the Ratnagotravibhāga, the ultimate is taken to exist as buddha nature, and its inseparable qualities of purification are called “coemergent” (sahaja) throughout beginningless time. In other words, the inseparable qualities of buddha nature coexist with the natural purity of the minds of ordinary sentient beings. As Saraha’s system allows a direct access to the ultimate, the more experiential terms of Yogācāra and Tathāgatagarbha prove indispensable in describing this realization. This does not imply a reification in terms of inherent existence. In his Pañcatathāgatamudrāvivaraṇa, Maitrīpāda thus explains that a Madhyamaka tenet that is based on self-awareness is supreme, but he quickly informs us that awareness does not share any privileged status and is, like anything else, dependent origination. On the sūtra path, the experience of the ultimate is characterized as luminous self-awareness, while on the tantric path the same ultimate is experienced as coemergent joy or wisdom.” (Mathes & Szántó, 2025).