samedi 4 juillet 2026

Du Gouru au Gouruyoga

"Porteur-de-Lumière" (Blake 1805)
'Thou wast Perfect till Iniquity was Found in Thee'

Le terme sanskrit “guru" possède une signification et une fonction qui dépassent largement celles d'un simple enseignant ou instructeur. En analysant ses racines étymologiques, son histoire et son développement à travers les traditions spirituelles indiennes et tibétaines, on constate que sa singularité repose sur le fait que le guru n'est pas un simple transmetteur de savoir, mais l'incarnation vivante de la vérité ultime et l'agent direct de la transformation spirituelle de son disciple. Le terme est couramment décomposé en deux syllabes : gu, signifiant "ignorance" ou "obscurité", et ru, "celui qui dissipe" ou "lumière". Le guru est donc fondamentalement un "dissipateur d'ignorance"[1] … ou "porteur de lumière" (en latin : Lucifer). De plus, le mot "guru" se traduit littéralement par "lourd" ou "pesant" : cette lourdeur fait référence au fait que la personne est "lourde" de qualités exceptionnelles, de pouvoir spirituel, de sagesse et de prestige.

Historiquement, dans l'Inde védique ancienne, le guru était un prêtre-enseignant chargé de transmettre la mémorisation des Vedas et des compétences associées comme la grammaire. Cependant, la méthode d'apprentissage le distinguait déjà d'un simple professeur. L'étudiant (s. śiṣya) devait quitter sa famille pour vivre dans celle de son maître (s. gurukula) pendant de nombreuses années, dans une dynamique intime de discipline, d'obéissance et de service humble (allumer le feu sacré, ramasser du bois, etc.).

La singularité du phénomène s'est cristallisée dans les Upaniṣads, où l'éducation n'est plus perçue comme une fin en soi, mais comme le seul moyen d'atteindre la Réalité ultime. Les textes déclarent explicitement que l'étude personnelle et solitaire des écritures est futile. Seul un maître ayant la connaissance expérimentale de la vérité peut montrer la voie. Le mot Upaniṣad lui-même signifie littéralement "s'asseoir près de", soulignant cette indispensable proximité physique et spirituelle avec le maître.

La position du guru devient radicalement singulière avec l'émergence des mouvements de dévotion (Bhakti) et du Tantrisme. Le guru cesse d'être un représentant ou un intermédiaire pour devenir la divinité elle-même incarnée. Les pratiques ésotériques exigent une initiation formelle (la dīkṣā) que seul le guru peut conférer. Son identité humaine s'efface pour qu'il devienne l'instrument par lequel l'influence spirituelle divine (s. adhiṣṭhāna) descend sur le disciple. Dans le bouddhisme Vajrayana, par exemple, le guru n'est pas vu pragmatiquement comme le Bouddha, mais est le Bouddha, le Dharma et le Sangha réunis[2].

On considère que le pouvoir spirituel ou l'Energie cosmique (s. śakti) irradie littéralement du corps physique du guru. La relation devient alors charismatique et énergétique. La simple proximité physique avec le guru est recherchée par le disciple pour absorber cette grâce transformatrice (s. adhiṣṭhāna)[3].

Dans le bouddhisme ésotérique indien, et particulièrement avec l'émergence des yogatantras supérieurs, le rôle du guru subit une transformation radicale. Il cesse d'être un simple "ami de bien" ou guide spirituel (s. kalyāṇamitra) pour devenir la figure hiérarchique absolue et l'incarnation vivante de l'Éveil. Cette évolution pose les fondements de ce qui deviendra la norme au Tibet pendant et après la période des nouvelles traductions (t. gsar ma). Le guru n'est plus seulement un enseignant, il devient l'hiérophante exclusif des tantras bouddhiques, appelé ācārya ou vajrācārya (maître adamantin). Cette transmission initiatique s'inspire du sacre des souverains indiens et instaure un lien indestructible (s.  samaya) qui confirme la supériorité du guru sur le disciple et l'inscrit dans un système de dévotion de nature féodale.

Des textes canoniques majeurs formulent cette équivalence absolue déjà évoquée plus haut entre le guru et les Trois joyaux. Le Jñānasiddhi d'Indrabhūti[4] déclare explicitement : "Le Guru est Sugata, Bouddha et Dharmakāya". Le Guhyasamāja affirme que tous les bodhisattvas et tathāgatas considèrent le guru comme la Bodhicitta adamantine, car "le maître et la Bodhicitta sont identiques, ils ne sont pas différenciés[5]". Durant la période qui correspond aux XIe et XIIe siècles de la Renaissance tibétaine, on observe un glissement crucial dans la façon dont les rituels quotidiens sont structurés en Inde. Auparavant, les pratiques préliminaires tantriques étaient principalement orientées vers la vénération des déités ou des bouddhas cosmiques. Des maîtres indiens commencent alors à placer le guru au centre du culte.

Anupamavajra, dans son Ādikarmapradīpa (fin du XIe siècle), introduit et priorise le "gurumaṇḍala" : il stipule que le disciple doit imaginer le guru au centre du maṇḍala (sous les traits du bouddha Vajrasattva) et le vénérer avant la déité d'élection (s. Iṣṭadevatā). Abhayākaragupta, dans sa Vajrāvalī, demande également au disciple d'imaginer que le seigneur du maṇḍala n'est autre que la manifestation visible de son propre guru. Cette intégration du guru déifié au centre des rituels quotidiens a préparé le terrain en Inde pour ce qui allait devenir la pratique massive du Guruyoga au Tibet.

Bien que le concept de dévotion au guru puise ses racines dans le bouddhisme indien, l'origine du Guruyoga (t. bla ma'i rnal 'byor) en tant que genre rituel distinct, quotidien et systématisé se trouve principalement au Tibet, aux XIe et XIIe siècles, lors de la formation des nouvelles écoles du bouddhisme tibétain. L'émergence de cette pratique s'articule autour de plusieurs facteurs historiques et rituels.

En Inde, la relation avec le maître tantrique (souvent un yogi laïc) était très codifiée sur le plan social, comme en témoignent les Cinquante versets sur le Guru (Gurupañcāśikā), rédigés vers le IXe ou Xe siècle. Au XIe siècle, comme on l'a vu, des auteurs indiens tels qu'Anupamavajra ont introduit le rite du gurumaṇḍala. Cependant, en Inde, les pratiques méditatives complexes s'adressaient presque exclusivement à des bouddhas ou à des bodhisattvas cosmiques et transhistoriques. L'idée de visualiser un enseignant humain récent ou vivant comme une divinité quotidienne n'y a jamais été largement popularisée, et l'absence de manuels rituels de Guruyoga en sanskrit contraste fortement avec la prolifération de ce genre dans les compositions tibétaines.

Le développement du Guruyoga au Tibet a répondu au besoin d'asseoir l'autorité des fondateurs des nouvelles écoles tibétaines (les lignées Kagyu, Sakya et Kadam). Ces fondateurs étaient souvent des lamas laïcs (tels que Marpa, Dromtönpa ou Sachen) qui incarnaient les nouvelles lignées venues d'Inde. Le Guruyoga a permis de consolider le statut de ces lamas locaux en les élevant au rang de bouddhas vivants, justifiant ainsi leur place au sommet de la hiérarchie institutionnelle.

Dans les premiers temps, la dévotion se manifestait par des "épreuves" (t. dka' ba) physiques extrêmes et individualisées, comme l'illustrent les célèbres récits de l'Indien Naropa et de son disciple tibétain Marpa (ou plus tard de Milarépa). Toutefois, à mesure que les monastères tibétains se sont agrandis à la fin du XIIe siècle, ces épreuves exigeantes et personnalisées ont été progressivement remplacées par des pratiques préliminaires ritualisées et standardisées (t. sngon 'gro), dont le Guruyoga est devenu le point culminant et le plus indispensable.

Le passage de l'instruction secrète au rite institutionnalisé est très documenté dans les écoles Sakya et Kagyu. Le précurseur direct du Guruyoga était un rite appelé Tshar gsum khug pa ("Le triple transfert"), transmis par le maître indien Gayadhara au traducteur tibétain 'Brog mi, où le disciple imagine recevoir les initiations à travers les syllabes lumineuses émanant du maître. C'est ensuite le grand érudit Sakya Paṇḍita (1182-1251) qui a remanié ce rite sous le nom formel de La voie profonde du Guruyoga (t. Lam zab mo bla ma'i rnal 'byor). Il a délibérément extrait cette pratique de son cadre secret pour en faire une discipline quotidienne, expliquant qu'à son époque, les étudiants n'étaient plus capables d'endurer les épreuves physiques d'antan.

Dans la tradition Kagyu et Kadam, Gampopa a été l'un des pionniers à intégrer fortement le Guruyoga, considérant le service et la méditation sur le maître extérieur comme essentiels à la réalisation du Mahāmudrā. Des textes issus de la tradition Kadampa (liés à Atiśa) enseignaient déjà à visualiser le guide dans son cœur ou au sommet de sa tête, et à le prier avec dévotion. Les disciples de Gampopa, tel que Phag mo gru pa, ont composé des liturgies spécifiques où le lama n'est plus seulement une divinité indienne, mais est véritablement vénéré sous sa forme humaine en tant que bouddha. C’est le cas également dans le Guruyoga de l’école Shangpa.

À l'origine du bouddhisme, l'amitié vertueuse (s. kalyāṇa-mittatā) désignait un soutien mutuel dans la pratique du bien entre pairs, puis a évolué pour désigner la relation entre un instructeur accompli et son élève. Au Tibet, le maître indien Atiśa et son école Kadampa ont tenté de restaurer cet idéal orthodoxe à travers la figure du géshé (la traduction tibétaine de "l'ami de bien"), défini par sa discipline stricte et sa capacité à transmettre le sens des textes. Cependant, le prestige de ce rôle a été progressivement éclipsé par l'influence grandissante des maîtres de mantras ou vajrācārya, issus des traditions tantriques. Dans des écoles comme la lignée Kagyupa, on a assisté à une fusion entre l'approche des kadampas et les pratiques initiatiques des yogis (telles que la mahāmudrā). Avec le temps, les deux rôles en sont venus à se confondre dans une seule et même personne, mais c'est l'aspect du guru liant définitivement l'adepte qui l'a emporté.

Dans la tradition Kagyupa, la pratique du Guruyoga n'est pas une simple expression de dévotion, mais le point culminant et indispensable des pratiques préliminaires (sngon ‘gro), préparant l'adepte à la réalisation ultime de la Mahāmudrā. Lors du Guruyoga, le pratiquant Kagyupa visualise son lama-racine sous la forme de Vajradhara, le Bouddha primordial à l'origine de la lignée, avec un corps bleu, tenant un vajra et une cloche. La pratique implique une prière intense visant à recevoir les quatre initiations ou transmissions de pouvoir (l'initiation du Vase, Secrète, de la Connaissance-Sagesse, et la Quatrième) sous forme de lumières (blanche, rouge et bleue) émanant des trois centres du guru. Cette visualisation vise à purifier les voiles du corps, de la parole et de l'esprit du disciple, l'autorisant ainsi à s'engager dans la pratique sans forme de la Mahāmudrā.

Dans le bouddhisme tibétain, et particulièrement pour les Kagyupas (connus comme une lignée de pratique ou sgrub brgyud), une secte est fondamentalement identifiée par sa lignée, c'est-à-dire la chaîne ininterrompue de maîtres ayant transmis les enseignements oraux et écrits. La lignée principale Kagyupa, qui va de Vajradhara à Tilopa, Naropa, Marpa, Milarépa et Gampopa, est appelée le "Rosaire d'or des Joyaux exauçant les souhaits"[6]. Le concept de refuge, porte d'entrée du chemin bouddhiste, s'articule lui aussi totalement autour du guru et de sa lignée dans le Vajrayana. Contrairement à d'autres écoles qui s'en tiennent à quatre vœux, la lignée Kagyupa utilise un vœu de refuge à six branches : on prend refuge dans le Guru, puis dans les Trois Joyaux (Bouddha, Dharma, Sangha), et enfin dans les Trois Racines (Yidams, Dakinis et Dharmapalas). Lors de la visualisation, l'arbre du refuge est structuré de manière très précise : le maître-racine (Vajradhara) se trouve au sommet du point de convergence, entouré par un océan de gurus de la lignée (incluant toutes les sous-branches Kagyupa : Drikhung, Drugpa, Tshalpa, Talung, etc.). Prendre refuge dans la lignée à travers le lama-racine signifie reconnaître qu'il est la synthèse de tous ces aspects spirituels et entrer dans la lignée.

Selon Jamgon Kongtrul, l'attitude fondamentale qu'un disciple doit adopter envers son guru est une dévotion et une révérence absolues, fondées sur une "vision pure" inébranlable. Bien qu'il soit prescrit d'examiner attentivement les qualités d'un maître avant de lui demander des enseignements, une fois la connexion établie par une instruction ou une initiation, le disciple ne doit plus jamais se détourner de lui, le calomnier ou scruter ses défauts, et ce même si le maître enfreint ouvertement les règles morales les plus fondamentales. Face à ce que l'on pourrait percevoir comme des défauts ou des transgressions chez le guru, Kongtrul exige une inversion radicale de perspective. Voir des défauts chez son maître spirituel (ou chez les autres pratiquants) est considéré comme le signe d'une perception impure et la preuve que l'on est sous l'emprise de Māra (le démon de l'illusion). Kongtrul utilise l'analogie du miroir. Voir les autres, notamment son guru, comme mauvais revient simplement à voir le reflet de son propre visage sale, c'est-à-dire l'impureté de son propre karma. Il ajoute qu'en notre époque dégénérée (fin XIXème siècle), même si l'on rencontrait un guru parfait, notre perception souillée nous ferait prendre ses qualités pour des défauts, tout comme Devadatta (le cousin jaloux) ne voyait que des défauts chez le Bouddha[7].

Puisque la pratique exige de visualiser et de considérer le guru comme un Bouddha à part entière, il est inconcevable de lui prêter des failles, car comment un Bouddha pourrait-il avoir des défauts ? Le disciple doit cesser d'examiner les manquements d'autrui pour se transformer en un "veilleur" qui scrute uniquement ses propres fautes. Si le disciple est confronté à des actes manifestement condamnables de la part du guru, il doit se convaincre qu'il s'agit de "moyens habiles" (s. upāya) insurpassables pour entraîner les disciples. Kongtrul explique que ces méthodes sont "cent, mille fois plus merveilleuses que la préservation d'un code moral pur", car elles ne relèvent pas de l'hypocrisie mais du "mode de conduite le plus élevé" pour guider les êtres vers la libération. Pour aider le disciple à maintenir cette attitude, Kongtrul détaille précisément comment réinterpréter les transgressions du maître[8].

S'il vous gronde ou vous insulte : il faut penser qu'il est en train de détruire votre mauvais karma et que ses paroles sont en réalité de puissants mantras courroucés destinés à dissiper vos obstacles. S'il vous frappe : il faut le recevoir comme une bénédiction qui chasse les démons et les esprits, et comme la source de tous les accomplissements spirituels (siddhis). S'il ment ou trompe : il faut considérer qu'il guide les êtres sur la voie de la libération à l'aide de méthodes symboliques. S'il a des relations sexuelles inappropriées : c'est le signe de l'union des moyens habiles et de la sagesse (prajñā), et la preuve que ses qualités spirituelles augmentent. S'il vole ou pille : il faut comprendre qu'il transforme les biens volés en "accumulations de mérites" pour soulager la pauvreté des êtres[9].

En résumé, l'attitude exigée par Jamgon Kongtrul est l'abandon total de l'intellect critique ordinaire. Le disciple doit cultiver une dévotion exempte de toute attente ou angoisse, et apprécier les aspects positifs de toutes les actions du guru, en considérant que, quoi qu'il fasse, il le fait motivé par une compassion absolue. À la mort du guru, y compris d'un guru aux nombreux comportements répréhensibles, ses disciples sont priés de se confesser, de réparer leur engagement samaya, pour "unir leur esprit avec l'esprit de sagesse" de leur maître. Cela vaut aussi pour les victimes, car il n'y a pas de tribunal de gurus.

Dès l'annonce du décès de Sogyal Lakar, malgré les procès et le rapport Lewis Silkin, les témoignages d'abus (sexuels, physiques et de pouvoir) et la disgrâce prononcée par le Dalaï-Lama, la machine institutionnelle a demandé aux disciples de se concentrer sur la pratique du Guruyoga, la récitation du mantra de Vajrasattva et les prières de confession ("Narak kong shak"[10]) pour retrouver cette même union avec l'esprit de sagesse du maître. L'organisation a présenté ce moment comme l'occasion idéale pour les disciples de "laver leurs consciences en matière de samaya"et de renouveler leur dévotion. La raison pour laquelle les disciples de Sogyal Lakar ont été sommés de confesser leurs fautes à sa mort est liée au samaya, le lien de loyauté féodal et sacramentel qui lie perpétuellement l'élève au maître. Critiquer le guru, le calomnier ou simplement perdre la foi en lui constitue la première et la plus grave des transgressions, passible d'une renaissance dans l'"enfer Vajra" (Vajranaraka). Les disciples, ayant pu douter de Sogyal à cause des scandales médiatiques et de l'intervention du Dalaï-Lama ("disgrâce"), pouvaient donc (selon ce système de croyance) se trouver en état de disgrâce.

Pour éviter la damnation ("l'enfer vajra"), le disciple terrifié doit faire un intense acte de contrition. C'est ici qu'intervient la récitation des cent syllabes de Vajrasattva, une pratique expressément conçue pour purifier les violations des vœux et les transgressions commises contre le corps, la parole et l'esprit du guru. La liturgie de confession exige du disciple qu'il ressente "un remords aussi intense que s'il avait bu du poison"[11]

En conclusion, la confrontation entre l'Occident et l'Asie sur la figure du guru semble frontale. L'Occident laïque juge les actes sur des critères éthiques, psychologiques et pénaux. Un maître violent et prédateur sexuel est un charlatan qui commet des crimes. À l'inverse, l'idéologie tantrique intègre et sublime ces transgressions comme la marque d'un bouddhisme "supranaturaliste" exclusif, où le sexe et la violence peuvent être des outils d'éveil légitimes (féodaux, samaya), et où la seule faute possible est le refus du disciple de se soumettre aveuglément. Demander aux victimes de Sogyal Lakar de confesser leurs fautes à sa mort n'était donc pas une anomalie, mais l'application stricte et orthodoxe des manuels de pratique tibétains, et pour le bien et le salut même des victimes.

Ici aussi, le Lumenisme joue un rôle. Il y a deux dimensions parallèles, deux cités bien séparées pourrait-on dire avec Augustin d'Hippone. Et le guru, en porteur-de-lumière, est justement l'unique individu qui peut aider un individu à passer de l'une à l'autre, de l'ombre à la lumière (gu-ru). Il en va de sa Libération, de son Éveil, de son Salut. J'utilise des majuscules pour différencier ces termes des mêmes notions dans une dimension naturaliste. Le guru est la clé du Lumenisme et du Salut définitif : il se tient à cheval de la dimension naturaliste et surnaturaliste, et se confond avec le bindu au Cœur, la Bodhicitta (Guhyasamāja, voir plus haut). Il est la porte vers l'Éveil et le Salut.

La singularité du phénomène Guruyoga vient du fait que dans le bouddhisme tantrique, la transmission de la science occulte se fait à travers une consécration (s. abhiṣeka) calquée sur le modèle du sacre d'un souverain indien (Davidson, 2002). Contrairement à l'ordination monastique classique dont l'entrée reposait sur des critères publics ouverts à tous (moines et laïcs confondus), l'accès à la voie tantrique dépendait d'une évaluation rigoureuse et de l'acceptation exclusive du maître. Cette consécration a instauré une dynamique résolument hiérarchique, confirmant la supériorité absolue du guru sur son disciple.

Le pilier de cette autorité repose sur les samaya, les engagements profonds contractés par l'élève lors de l'initiation, qui nouent un lien sacramentel direct avec le corps, la parole et l'esprit du guru. Contrairement à l'approche non tantrique (illustrée par exemple par Śaṅkara), où le disciple, après avoir reçu l'instruction et rendu hommage, repart libre de toute sujétion pour poursuivre sa propre route, le cadre tantrique régi par le samaya maintient un lien de loyauté perpétuel et inféodé, sous peine de renaissances infortunées comme l'enfer Vajra.
"What I want to say to all Rigpa students is this—please do not break any more of your samayas. If a student breaks his/her samaya, it has a very harmful effect on the master's life. I urge all of you therefore to practice the Narak Kong Shak and Heart of Vajrasattva confession prayers as much as possible. I am very concerned for Sogyal Rinpoche's health and future. I hope you will all listen to what I say." (Message d'Orgyen Topgyal aux disciples de Sogyal Lakar, 28/09/2017)
La synergie entre ces doctrines tantriques exigeant une dévotion sans faille et les structures féodales du Tibet a fini par produire une véritable "bouddhocratie". Dans ce système sociétal et religieux, les lamas ont pu adopter une posture s'apparentant à celle de seigneurs ou de rois exigeant une obéissance inconditionnelle de leurs sujets, supplantant l'idéal plus égalitaire du simple "ami de bien". Les lamas/gurus utilisent l'idéologie et les rituels tantriques (notamment l'image du maṇḍala ancrés dans le symbolisme du suzerain régnant sur ses vassaux[12]) pour "sacraliser l'autorité féodale". Dans ce contexte, la relation de dévotion tantrique a fourni un cadre institutionnel permettant aux lamas d'exercer des prérogatives quasi royales, légitimant ainsi une autorité spirituelle et temporelle largement incontestée.

C'est précisément l'observation de ce système clérical écrasant qui a conduit Laurence Austine Waddell et les érudits de l'époque victorienne à utiliser le terme contesté de "Lamaïsme"[13]. Pour Waddell, le trait le plus notable du Tibet, qu'il juge d'ailleurs "profondément non bouddhiste", est que le Lama y est devenu un prêtre indispensable exerçant un pouvoir absolu, plutôt qu'un moine mendiant. Il note que les lamas se sont arrogés une place si centrale qu'ils ont forgé le proverbe : "Sans un Lama devant soi, il n'y a pas [d'approche] de Dieu". Waddell décrit en détail comment cette hiérarchie a évolué jusqu'à ce que les Grands Lamas s'emparent du pouvoir temporel, instaurant une "royauté-sacerdotale" (priest-kingship) et une théocratie où le souverain (le Dalaï-Lama) est perçu et vénéré par les foules comme un dieu incarné.

L'historiographie contemporaine confirme bien l'observation de Waddell quant à la structure quasi-féodale et la concentration du pouvoir. Ronald M. Davidson, dans son analyse de la Renaissance tibétaine, démontre comment les lamas ont utilisé les formes rituelles et idéologiques du tantrisme indien pour établir une autorité politico-religieuse, aboutissant à une véritable "sacralisation de l'autorité féodale". Stephen Batchelor fait exactement le même constat empirique : la fusion du Dharma et de la politique a engendré une "bouddhocratie" (Buddhocracy, Batchelor 2017) où "l'aristocratie spirituelle" exerce un règne autocratique absolu, soutenu par la doctrine de la dévotion inconditionnelle[14].

Waddell opposait systématiquement le Tibet à une vision idéalisée, pure et originelle du bouddhisme "primitif" (celui du Sud, basé sur le corpus pâli). Cette approche reflète une logique “Victorienne”, coloniale et “protestante” qui cherchait à isoler un "noyau pur" de la religion et à dénoncer le "Lamaïsme" comme une corruption papiste et diabolique de cet idéal... Ceci dit, on ne peut que constater le grand écart entre le bouddhisme du premier millénaire et son évolution ultérieure.

Pour qu'une implantation locale devienne une institution durable, il faut que le charisme du fondateur soit "routinisé"[15]. C'est exactement ce que les auteurs tibétains ont accompli aux XIe et XIIe siècles. Comme tous les peuples où le bouddhisme s'est installé durablement, les Tibétains ont activement innové pour adapter les sources indiennes aux conditions locales. Loin de rejeter le panthéon bouddhiste indien, les Tibétains l'ont assimilé tout en y greffant leurs propres divinités locales rituellement subjuguées. La véritable innovation fut de réorganiser ce vaste édifice cosmologique en érigeant le guru humain en pivot central absolu du système. L'invention et la popularisation des "pratiques préliminaires" (t. sngon 'gro) et du Guru yoga ont permis de standardiser la vénération du lama et de solidifier son statut de bouddha au sein des nouvelles institutions monastiques (Sakya, Kagyu, Kadampa)[16]. L'autorité n'était plus seulement basée sur l'éveil, mais encodée dans un rite institutionnel.

Si l'appellation "Lamaïsme" était critiquée à juste titre pour son biais orientaliste, elle mettait en lumière une réalité sociologique tangible par la structuration d'un cheminement spirituel en un système institutionnel complexe. L'abandon de soi au maître est devenu un principe structurant, favorisant l'assise et la cohésion d'une élite religieuse auprès des fidèles.
"[Chögyam Trungpa] dit, eh bien le problème avec Merwin — c'était il y a quelques jours — il dit, le problème de Merwin était la vanité. Il dit, je voulais me charger de lui en m'ouvrant totalement à lui, en mettant de côté toutes les barrières. “C'était un pari.” dit-il. Alors je [Allen Ginsberg] demandais était-ce un erreur ? Il répondit “Non.” Alors je dis que si c'était un pari et que cela n'avait pas marché, pourquoi ne serait-ce pas une erreur? Eh bien, parce que maintenant tous les étudiants doivent y réfléchir, cela servira d'exemple, et leur fera peur. Alors je rétorquai “Et si tout le monde en parle à l'extérieur, cela ne causerait pas un scandale énorme?” Et Trungpa de répondre, “Eh bien, ne sois pas étonné de découvrir que tout l'enseignement se réduit finalement à la vacuité et la docilité.” "[17]
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[1]Joel D. Mlecko, "The Guru in Hindu Tradition", Numen, vol. 29, fasc. 1, 1982, p. 33-61.

[2]Christopher Emory-Moore, "The Systematic Dynamics of Guru Yoga in Euro-North American Gelug-pa Formations", mémoire de maîtrise en sciences des religions, Université de Calgary, Alberta, 2012.

[3]István Keul et Srilata Raman (dir.), Generating the Guru, Routledge, 2022.

[4]Le Jñānasiddhi est attribué à Indrabhūti, texte tantrique bouddhique composé en sanskrit à la fin du VIIIe ou au début du IXe siècle. Voir T. Gerloff et J. Schott, Indrabhūti's Jñānasiddhi: A New Critical Edition of the Sanskrit Text and its Tibetan Translation, Manuscripta Buddhica, 2024.
V
ers 1.24 de la première section du Jñānasiddhi d'Indrabhūti, une section intitulée “L'Instruction sur le Réel” (s. Tattvanirdeśa)

“Gurur buddho bhaved dharmaḥ saṅghaś cāpi sa eva hi”

Selon T. Gerloff et J. Schott, le Jñānasiddhi serait l'œuvre d'un Indrabhūti “intermédiaire” (VIIIe-IXe siècle), tandis que le Sahajasiddhi et son commentaire par Lakṣmīṅkarā appartiendraient à un Indrabhūti “le Jeune” (IXe-Xe siècle). Ces derniers ont été traduits en français dans Le Guide du Naturel, Joy Vriens, Yogi Ling, 2017. Le Sahajasiddhi propose une approche radicalement différente Une “non-méthode” basée sur l'absorption naturelle (s. sahajasamādhi) et sans aucun effort. Il se distancie ouvertement des pratiques yogiques artificielles (s. upāya) du mahāyoga. Je qualifie cette voie de "post-tantrique”, la rapprochant davantage des grands discours (sūtras) du Mahāyāna, où la reconnaissance directe de la nature de la pensée prime sur la transmutation tantrique.

[5] Emory-Moore, 2012
“Using one Indian tantric text to illuminate another, Tsong-kha-pa, the Tibetan founder of the Gelug-pa school, cites the oldest of Buddhist tantras in his commentary to Aśvaghoṣa’s verse cited above:
“Many tantras mention this [practice of] looking on the guru as an enlightened one. We read in the seventeenth section of the Guhyasamāja Tantra: … ‘[A]ll the bodhisattvas and tathagatas look on [the guru] as the vajra mind of enlightenment. Why? Because the master and the mind of enlightenment are the same—they are not divisible into two.’ (ibid. 59)”
Le texte cité de Tsongkhapa se trouve dans son commentaire du Gurupañcāśika attribué à Aśvaghoṣa, selon Tsong-kha-pa, Blo-bzang-grags-pa, and Gareth Sparham. The Fulfillment of All Hopes: Guru Devotion in Tibetan Buddhism. Boston: Wisdom, 1999.

Ma lecture de “mind of enlightenment” est d’ordre yogatantrique : Bodhicitta. Pour le Gurupañcāśika voir-ci-dessous.

[6]Judith Hanson (trad.), The Torch of Certainty [Nges don sgron me], Jamgon Kongtrul, préface de Chögyam Trungpa, Shambhala, Boulder & Londres, 1977.

[7]The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 (voir référence complète en note 5).

[8]The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 (voir référence complète en note 5).

[9]The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 (voir référence complète en note 5).

[10]Na rak skong bshags : Narak est la transcription du même mot qui signifie "enfer" en sanskrit ; "sKong", c'est combler/réparer, et "bshags", c'est dévoiler les fautes. Selon le guide de récitation rédigé par le grand maître Jamyang Khyentse Wangpo, la pratique consiste en plusieurs étapes de visualisation et de récitation.

[11]"The power of remorse is to have such intense regret toward former misdeeds that you feel as sorry as if you had drunk poison."

(The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 — voir note 5).

[12]Ronald M. Davidson, Indian Esoteric Buddhism: A Social History of the Tantric Movement, Columbia University Press, 2002, p. 106 sq. Un sāmanta est un vassal, qui tient son fief du rājādhirāja (suzerain) et qui est lié à lui par un lien féodal (samaya). Davidson y compare la terminologie d'une consécration (abhiṣeka) et du couronnement royal, et les ressemblances sont frappantes.

[13]L. Austine Waddell, The Buddhism of Tibet or Lamaism, with its Mystic Cults, Symbolism and Mythology, and in its Relation to Indian Buddhism, Londres, W. H. Allen & Co., 1895.

[14] Stephen Batchelor, Why I Quit Guru Yoga, Does elevating the guru to the same status as the teachings themselves set the stage for teacher-student abuse? Tricycle, Winter 2017.

[15] István Keul et Srilata Raman (dir.), Generating the Guru, Routledge, 2022.
“Underlying this reverence of the guru is a convergence of two kinds of social authority that Max Weber had deemed “charismatic” and “traditional.” On the one hand, a guru should have a singular persona or extraordinary achievements to warrant credibility. A guru should be special, or say or do something special. On the other hand, this charisma has been “routinized” through historical processes, so that guru authority is invokable through customary cultural markers of lineage and affiliation – genealogy, dress, comportment, and the like. That is, one may simply look or act like a guru in order to be accepted as one. This ambivalence raises the possibility of the false guru, a trope par excellence throughout Sanskrit literature and in contemporary religious life as well. Because religious and political institutions (e.g., temples, monasteries, kingdoms) draped their own authority around gurus, teachers, and founding figures, perceptions of fraud would pose a serious threat to their claims to power.”
[16] John L. Pickens, Preliminary Practices and the Formation of Tibetan Buddhism, Dissertation, Berkeley, 2022

[17] When the Partys Over, interview avec Allen Ginsberg dans Boulder Monthly, mars 1979
"He said, well, the problem with Merwin — this was several years ago — he said, Merwin’s problem was vanity. He said, I wanted to deal with him by opening myself up to him completely, by putting aside all barriers. “It was a gamble.” he said. So I said, was it a mistake? He said, “Nope.” So then I thought, if it was a gamble that didn’t work, why wasn’t it a mistake? Well, now all thestudents have to think about it —so it serves as an example, and a terror. But then I said, “What if the outside world hears about this, won’t there be a big scandal?” And Trungpa said, “Well, don’t be amazed to find that actually the whole teaching is simply emptiness and meekness." 
Voir aussi mon blog Réussir (18/09/2017)

lundi 29 juin 2026

Lumenisme, la métaphysique bouddhiste de la Lumière

Le Dalai-Lama et Kalacakra (détail de "Man of Peace")


La vacuité éclipsée par la Lumière primordiale 

Dans mon blog “Le naturel et l'éléphant”, j’ utilise le néologisme “Lumenisme”, et je commence à expliquer ce que je vois comme une métaphysique de la Lumière (l. Lumen) dans le bouddhisme ésotérique dans le sillage du Kālacakra et son ingénierie de Lumière, et du Dzogchen (snying thig et ésotérisme funéraire). On pourrait définir ce Lumenisme comme un courant ontologique, alchimique et visionnaire radical qui a subverti le bouddhisme ésotérique classique, en substituant progressivement à la vacuité mādhyamika une réalité substantielle, dynamique et purement lumineuse. Subverti, notamment par le détournement de la terminologie bouddhiste mainstream (dans le style de doublespeak, doublethink ou novlangue). La vacuité du madhyamaka a d’abord été transformée en un homme de paille. Une sorte de mécanique inerte, amputé de sa part subjective, qu’il fallait ensuite compléter en y ajoutant sa part de “Luminosité”. C’est la brèche par laquelle le Lumenisme s’est engouffré, et qui a fini par digérer la vacuité, en le transformant en appendice d’homologation : gsal stong, bde stong, rig stong, etc., comme si ces concepts en tant que concepts manquaient à la vacuité. Il fallait que la Luminosité, la Félicité et la Conscience primordiale soient davantage que des concepts, et échappent au statut d’expédient (s. upāya).

La raison naturelle éclipsée par l'organe noétique

Dans les traditions ésotériques et tantriques (comme le Kālacakra, Dzogchen et le yoga des Nâth Siddhas qui les a peut-être influencés), le dénominateur commun qui relie l'essence de Bouddha, le corps subtil et la Lumière primordiale (s. prabhāsvara t. ‘od gsal) est la vision d'un univers fondamentalement énergétique (t. rtsal), dont le corps humain est le miroir direct (le microcosme), et qui est susceptible d'être transmuté en une forme divine[1] immortelle (autodéification ou “bouddhafication”). Cette transmutation est rendu possible par le concept de lEmbryon de tathāgata (t. de gshegs snying po), ou l’essence Eveillée (s. buddhadhātu) présent en chaque individu. Si le corps de chacun est un temple, le coeur de chacun est le coeur-du-temple (s. garbha-griha), où brille la flamme éternelle de l’être. Le liṅgam, “la forme sans forme”, le signe du feu (s. tejoliṅgam), tejas étant “la pointe de la flamme”, la partie supérieure de lâme, la goutte-bindu indestructible (t. mi shigs thig le).
“Ce qui demeure dans le cœur des êtres incarnés,
Le corps de gnose (s. jñānarūpa) auto-généré (s. svayambhū), incontaminé (s. āsrava) ,
C'est la goutte (s. bindu) indestructible de la grande félicité
Pénétrant tout comme l'espace,
C'est la nature du Corps réel (s. dharmakāya) non localisé (t. mi gnas)” (Guhyasamāja Tantra[2])
La méditation éclipsée par le sextuple yoga

Cette goutte indestructible au coeur (t. snying thig) est le centre du “corps de gnose auto-généré”, un corps de gnose lumineux, à ne pas confondre avec le corps en chair et en os. L'essence ultime réside dans le corps tel une lampe placée dans un vase. Bien qu'elle soit la Lumière de la Conscience primordiale (t. rig pa), elle est temporairement obnubilée par des limitationsnaturelles : le corps physique, ses facultés limitées et ses dispositions acquises.

Les tantras, notamment les yogatantras supérieurs, et plus spécifiquement les pratiques associées au Kālacakra (ṣaḍaṅgayoga), au Dzogchen (thos brgal, snying thig) et à la Mahāmudrā, la vraie, focalisent sur la première partie de la phase d’achèvement (t. rdzogs rim s. utpattikrama) qui se charge des transmutations en profondeur du corps divin, avant de passer à la phase d’achèvement proprement dite.

Le corps subtil sert de laboratoire alchimique. Chez les Nâth Siddhas[3], le corps humain est abordé comme une réplique microcosmique du cosmos (le macrocosme), signifiant que les divinités (Śiva, Śaktī), les mondes et l'énergie créatrice divine y résident intégralement. Par des pratiques visionnaires, alchimiques et yogiques (comme le contrôle des souffles et des fluides sexuels), le yogi purge son corps matériel de sa structure atomique[4]. Ce processus a pour but de transmuter le corps mortel en un "corps divin" ou "corps adamantin" immortel, un corps fait d'énergie pure et de lumière arc-en-ciel[5]. Chez les Nâth Siddhas, cette aspiration à l'immortalité vise carrément la déification. Il s'agit de devenir un "second Shiva", doté des mêmes pouvoirs suprêmes. Les aspirant-mahāsiddhas bouddhistes aspirent (indirectement) à limmortalité de vidyādhara avec ses siddhis accessoires.

Le non-dualisme éclipsé par le monisme

Le Lumenisme repose sur un monisme gnostique absolu. L'univers entier est constitué d'une seule et même substance, la Gnose ou Conscience primordiale (t. rig pa), qui s'exprime sous forme d'Énergie lumineuse. Le Lumenisme rejette la vacuité bouddhiste classique (le vide d'existence inhérente) pour imposer l'idée de la “forme-vide” (t. stong gzugs s. śūnyabimba). La Lumière manifeste est une "sphère irisée" (s. bindu), une forme faite d'énergie pure et dépourvue d'atomes matériels. Tout comme la vacuité sert de porteaux phénomènes naturels ou imaginés, la Lumière manifeste sert de “porte” aux épiphanies/théophanies[6]. Au niveau macrocosmique, le plan "démiurgique" de la Clarté Rayonnante (s. Ābhāsvara) sert de “porte” lumineuse aux reflets noétiques (épiphanies), qui y prennent leurs manteaux à cinq couleurs d’arc-en-ciel : bleu, blanc, jaune, rouge, vert.

L'ingéniérie du corps divin

Au niveau microcosmique, c’est le Coeur, récepteur-émetteur noétique, capable de recevoir et percevoir les épihanies, et d’en émettre en les projetant à l’extérieur (t. (phyir shar). Nous sommes loin des visualisations ordinaires de l’imagination créatrice. C’est le Coeur qui sert de “porte” microcosmique. Les Lumenistes ne boxent pas dans la même catégorie que les tāntrikas mādhyamika ou yogācārin classiques, pour qui les expédients sont des expédients. Le bouddhisme naturel et le bouddhisme Lumeniste sont comme deux dimensions parallèles. Si on comprend que la “matière” (les atomes, etc.), c’est de la Lumière coagulée, au niveau macro- et microcosmique, on comprend que le corps physique est la coagulation du corps subtil lumineux. Les articulations entre les deux corps sont les “noeuds” noétiques (t. gnad, s. marman), qui deviennent l’objet des pratiques yogatantriques, en occupant l’imagination par des visualisations, des récitations, etc., tout en purifiant en “profondeur” (zab mo’i nang don) le corps subtil par la manipulation des souffles (t.rlung), des canaux (t. rtsa) et des gouttes (t. thig le).

Cela explique que le bouddhisme naturel “mainstream” est hors catégorie. L'intellect, la pensée conceptuelle et la méditation construite (comme les visualisations traditionnelles) sont rejetées car ils participent toujours à une dimension non-Lumeniste. C’est ce qui permet de dire à Virūpa :
“Même un Bouddha, tant qu’il n’a pas perfectionné la pratique de l’immortalité (Amṛtasiddhi), est considéré comme un être du monde (skt. saṃsārika)[7]
et
“Puisque l’air (skt. vāyu) pénètre tout, c’est l’air qui confère les pouvoirs occultes (s. siddhi). C’est à cause de l’air que l’on devient immortel. Voilà, pourquoi moi, Virūpa, a enseigné ceci, le Siddhi de l’immortalité (Amṛtasiddhi)[8].”
Percée graduelle de la réalité lumineuse

Il faut préciser que Virūpa est adepte du monisme pneumatique, qui s’est fait éclipser par le monisme Lumeniste, qui l’a cependant gardé dans sa panoplie de techniques. La méthode de transmutation du Kālacakra est explicitée dans son Yoga à six branches (Ṣaḍaṅgayoga) associé, qui a fait l’objet d’un commentaire, le Sekoddeśa (parfois attribué à Puṇḍarīka). Nāropā aurait fait, à son tour, un commentaire du commentaire, intitulé “Sekoddeśaṭīkā”. Le commentaire attribué à Nāropā aborde entre autres la progression des signes de perception noétiques[9] chez les yogis du Ṣaḍaṅgayoga. Il reste à peine dans les limites terminologiques et doctrinaires du tantrisme classique[10].
“Nāropā explique qu'il s'agit de reflets lumineux [noétiques] (s. pratibhāsa t. rab gsal) qui se manifestent sans cause, soudainement (t. blo bur du), sans conceptualisation (s. acintita t. bsam gyis mi khyab pa), inconcevables. Ce sont des signes (s. nimitta t. mtshan ma), des reflets sapientiels[11] (s. prajñābimba t. shes rab kyi gzugs brnyan), c'est-à-dire de l'intellection (s. dhī t. blo) de la nature intrinsèque de la vacuité, qui transcende le sujet et l'objet de la perception. [...] Dans la mesure où elles ne sont perçues que par l’auto-connaissance du yogin (s. yogisvasaṃvedanā t. rnal 'byor pas rang rig pa), ces images constituent la réalité de la gnose immaculée (t. rang gi sems kyi rkyen gyi don[12]) du yogin. Elles sont entièrement dépourvues d'agrégats matériels (constitués) d'atomes (s. paramāṇurajaḥsandohaiḥ sarvataḥ parivarjitaiḥ t. rdul phran las skyes tshogs pa rnams kun nas yongs su dor ba), étant des formes sans nature propre, non-produites, merveilleuses, pourvues de tous les aspects.” (traduction automatique éditée[13])
L'auto-connaissance éclipsée par l'auto-lucidité

Chez Dharmakīrti, la svasaṃvedanā (auto-connaissance, conscience réflexive) est une thèse épistémologique. Toute cognition se connaît elle-même en se produisant (s. svasamvedyate), sans qu'il soit besoin d'un second acte cognitif pour cela. C'est une propriété structurelle de la cognition valide (s. pramāṇa), non une entité séparée. Elle reste fermement dans un cadre “momentanéiste”(s. kṣaṇika) et non-substantialiste (s. niḥsvabhāva). L'auto-connaissance est un moment (s. kṣaṇa), pas une nature. Dans la Sekoddeśaṭīkā, le commentaire de Nāropā, le risque du glissement ontologique est réel. L’auto-connaissance du yogin y est décrite comme la condition exclusive d'accès aux reflets lumineux (s. pratibhāsa), ce qui la rapproche structurellement de l'auto-lucidité (t. rang rig s. svasamvit), telle qu'elle fonctionne dans le Dzogchen et dans certaines lectures de la Coalescence (s. yuganaddha t. zung 'jug). Non plus l’auto-connaissance d'un moment cognitif, mais intelligence s'intelligeant elle-même comme fond lumineux.

La Lumière du Coeur projetée à l'extérieur

Le passage précité sera d’ailleurs repris par Jonang Tārānātha (1575–1634)[14] dans son propre commentaire sur le Ṣaḍaṅgayoga. Par des techniques de privation sensorielle (s. pratyāhāra), comme le yoga dans le noir (t. mun khang) ou le yoga du jour (fixation du ciel bleu), le yogi laisse cette lumière interne se projeter à l'extérieur. Ce qu'il voit (les signes progressif d'illumination : étincelles, mirages, sphères irisées ou bindu, et finalement le corps des divinités (s. buddhabimba t. sangs rgyas kyi gzugs), c'est sa propre nature lumineuse s'extériorisant (t. phyir shar) dans l'espace[15].

La gnose primordiale réside dans le cœur (le "corps juvénile dans un vase") et rayonne vers les yeux à travers un canal parfaitement lumineux (comme un "tube de cristal" ou une "bobine effilée"). Les yeux deviennent des portes de projection ou des "lassos" (t. rgyang zhags chu yi sgron ma[16]) permettant d'attraper la réalité lumineuse (≈ saṃbhogakāya).

Clairement, le but n'est pas d'atteindre un simple éveil[17] mental, mais d'accomplir le “Grand Œuvre alchimique” (s. paramākṣarasukha). Par l'inversion des processus naturels (la remontée du souffle et de l'énergie génétique), les éléments grossiers du corps physique sont purifiés, "cuits" et dissous (s. laya). Le yogi transmute ainsi sa chair mortelle en un corps d'énergie immortel, appelé “corps d'arc-en-ciel” (t. 'ja' lus) ou "sphère irisée vide" (s. binduśunya), atteignant l'état du "deux-en-un" (s. yuganaddha)[18], où le corps physique est littéralement transformé en un corps spirituel. Prêt à l’apothéose de la phase d’achèvement. Notons au passage le sens différence de yuganaddha par rapport à celui (naturel) de l'union de śamatha-vipaśyanā, ou des deux vérités. 

Viśvamātā-Mahāmudrā remplace les quatre mudrās

Je veux revenir sur la “forme-vide” (t. stong gzugs s. śūnyabimba) et son rôle dans le Kālacakra. Yumo Mikyö Dorjé, un maître de Kālacakra du XIème siècle et un des instigateurs de la vue gZhan stong, Lumeniste par excellence, a conçu une approche originale du rôle d’une Mudrā (d’ordinaire une partenaire yogasexuel)[19]. Christopher Hatchell souligne que les textes du Kālacakra exhortent le yogin à abandonner deux types de partenaires traditionnelles. La karmamudrā, qui désigne une femme de chair et de sang (littéralement décrite comme une partenaire "avec des seins et des cheveux"), et la jñānamudrā, qui est une partenaire purement mentale et construite par l'imagination du pratiquant au cours d'une visualisation[20]. La partenaire (t. yum) de Kālacakra, Viśvamātā, prend la place de ces deux expédients (s. upāya, caturmudrā) sous la forme de la Mahāmudrā. Ici, une partenaire visionnaire qui n'est ni physique ni imaginée, mais qui surgit spontanément devant les yeux du yogi, libre de toute conceptualisation, comme une forme-vide , une épiphanie.

Viśvamātā-Mahāmudrā est totalement dépourvue de structure atomique ou matérielle (elle n'est pas un objet au sens ordinaire), mais elle n'est pas pour autant un "non-être", puisqu'elle possède tous les aspects visuels, et qu'elle peut être “directement” (noétiquement) perçue par le yogi. Le nom Viśvamātā signifie littéralement "Mère de la Variété" (tous les aspects, sarvākāra), car c'est elle qui illumine et engendre la nature de toutes les choses, qu'elles soient animées ou inanimées. Hatchell la décrit comme une matrice universelle et rayonnante, la mère qui donne naissance à tous les bouddhas et qui "déploie les trois mondes" (voir aussi Lalitā Tripurāsundarī), agissant comme la source lumineuse de tous les phénomènes.

Hatchell montre que le rapport sexuel mondain est remplacé par une physiologie lumineuse. Viśvamātā est une Gnose omniprésente qui réside à la fois dans le ciel extérieur et à l'intérieur du corps du pratiquant. Lors des yogas d'achèvement (comme le contrôle du souffle), les vents subtils du yogi sont forcés d'entrer dans le canal central (s. avadhūti). Les textes précisent que cette pénétration des souffles dans le canal central constitue en elle-même "l'étreinte de Viśvamātā". L'apparition de Viśvamātā et de Kālacakra sous forme de Lumière se manifeste alors spontanément au niveau des roues d'énergie (les cakras, notamment au nombril), déclenche le feu mystique et la béatitude immuable. Viśvamātā cesse d'être une partenaire yogasexuelle pour devenir le principe métaphysique ultime. A la différence de la vacuité ordinaire, qui produit une réalité ordinaire, Viśvamātā est une vacuité dynamique, rayonnante et créatrice, avec laquelle le yogi-Kālacakra s'unit non pas charnellement, mais par la dissolution de ses propres atomes dans la vision lumineuse.


Viśvamātā quide les yogis illuminés
Viśvamātā (tib. sna tshogs yum) apparaît
dans un rêve (détail de "Man of Peace")

Cest ainsi que le quatorzième Dalai-lama a pratiquer Kālacakra[21]. Selon Bob Thurman, suite à sa pratique, le Dalai-lama avait eu a une vision onirique de Viśvamātā, “la Mère universelle”.
“Viśvamātā murmure au Dalaï-lama qu’elle lui donne la permission de répandre le Kālacakra dans le monde, y compris à des non-bouddhistes. Ces derniers ne feront sans doute pas le yoga supérieur associé à ce tantra, mais recevront sa bénédiction ainsi que des graines karmiques dans leur être, préparant leur entrée dans l'Âge d'or (s. Satya Yuga). Les tuteurs du Dalaï-lama étaient hésitants à ce sujet, mais comme nous l'avons vu, le Dalaï-lama a en effet donné cette initiation partout dans le monde à de nombreuses personnes, afin de “transformer le monde entier en Shambala”.” (Blog L'Âge d'or qui n'est pas (encore) venu (08112021).
Depuis 1980, linitiation du Kālacakra a été donnée souvent et “en masse” selon le voeu de Viśvamātā. La vacuité lumineuse communique donc avec les yogins illuminés accomplis. Elle exprime sa volonté lumineuse. Qui oserait ne pas donner suite ? 

Culte du néant miroir ?

Comme ce blog existe pour couper les cheveux en quatre, allons au bout de notre travail. Selon le Lumenisme, dans l’état “non-éveillé” (à la gnose lumineuse, désormais “illuminé”), la dimension naturelle et surnaturelle co-existent, ou plutôt la dimension naturelle apparaît comme un double déformé visible et tangible de la Lumière primordiale moniste. La pratique du Projet Lumineux commence, par la force des choses, avec des méthodes naturelles du bouddhisme mainstream, en gros le triple entraînement. L’essence du Bouddha avec l’Embryon du tathāgata va servir de passerelle, et de “continuité” (s. tantra .t rgyud) entre la Base, le Chemin et le Fruit.

Les pratiques du Vajrayāna sont initialement abordées dans la dimension naturelle avec forcément une exécution naturelle, en faisant comme si… et en émulant la réalité lumineuse. En maîtrisant le corps, la parole et l’esprit, ou en les endiguant/canalisant par des méthodes du vajrayāna, “sans distinction de jour et nuit” comme on dit, la réalité lumineuse pourrait commencer à se manifester graduellement à travers des brèches. Comme dit Leonard Cohen :
“There is a crack, a crack in everything
That's how the light gets in”
Au départ, les épiphanies seront très imparfaites, et graduellement la réalité lumineuse avec des mandala de divinités devient parfaitement manifeste[22]. Le Sekoddeśa de Nāropa (śloka 26) donne la liste canonique des signes : fumée (dhūma), mirage (marīci), ver luisant (khadyota), lampe (dīpa), flamme (jvālā), lune (indu), soleil (bhāskara), obscurité (tamas), fragment (kalā), grand bindu (mahābindu), image universelle (viśvabimba, "hologramme universel"), et finalement la Lumière primordiale (prabhāsvara), douze éléments au total.

Le bouddhisme Lumeniste est-il toujours un “culte du néant” ? Peut-être, mais dans ce cas un culte du néant “miroir” qui, par sa théorie et ses méthodes, rejette ce qui est naturel et humain, ou plutôt veut l’éclipser totalement. L’éternalisme est un nihilisme à l’envers. La compassion consiste alors à sauver les êtres, en les convertissant et en les aidant à progressivement réaliser leur propre corps divin immortel. Toute autre forme de compassion (“idiot compassion”), naturelle, humaine, ne sera pas vraiment à la hauteur du Projet. Cela explique pourquoi un guru ou lama, qui est censé avoir eu un aperçu de “l’illumination”, peut exprimer sa compassion en “brisant les concepts” et en “insultant lego”. Sa sagesse n’est pas la sagesse du bouddhisme ordinaire et naturel, mais une sagesse lumineuse qui peut paraître comme une folle sagesse. Chögyam Trungpa et Paul de Tarse seraient d’accord sur ce point.
“Même un Bouddha, tant qu’il n’a pas perfectionné la pratique de l’immortalité (Amṛtasiddhi), est considéré comme un être du monde (skt. saṃsārika)” (Virūpa)
Il y a donc un bouddhisme que l’on pourrait appeler naturaliste, immanentiste, avec des bouddhas et des bodhisattvas qui sont des saṃsārika, et qui enseignent des méthodes naturalistes pour arriver à l’éveil (bodhi), à la portée de saṃsārikas, avec des moyens de saṃsārika, qui peut se terminer par l’état d’arhat, un parinirvāṇa, une carrière de bodhisattva... Et un bouddhisme qui amène à l’illumination (bodhi) au-delà du monde et du saṃsāra, par des méthodes qui font appel au supranaturel transcendant, mais pas trop…, et qui visent des objectifs supranaturels, ce qui est finalement propre à une religion.

Dans ce cas, autant annoncer la couleur d'emblée. Si le cadre Lumeniste emploie le bouddhisme naturaliste, psychologisé, philosophique, ouvert, adapté à la modernité, comme façade d'entrée, pour conduire ensuite les convertis, pas à pas, vers un bouddhisme supranaturaliste aux objectifs surnaturels et aux structures féodalistes, pendant que les méthodes naturalistes (triple entraînement, śamatha, vipaśyanā, pāramitās…) se voient reléguées au statut d'approches inférieures, réservées aux néophytes, alors jouer cartes sur table ne serait plus seulement une bonne idée, ce serait une exigence éthique élémentaire.

***

[1] Le mot sanskrit “deva”, dieu, vient de la racine verbale “div” qui signifie "briller, resplendir". (Inria)

[2] Lus can snying la gang gnas pa//rang byung zag med ye shes gzugs//mi shigs thig le bde chen no//nam mkha' lta bur kun khyab pa//mi gnas chos sku'i rang bzhin yin//

[3] Ou comme le dit la Table d’émeraude : “Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas”.

[4] Christopher Hatchell, “Naked Seeing : The Great Perfection, the Wheel of Time, and Visionary Buddhism in Renaissance Tibet”, 2014, Oxford University Press.

[5] Giacomella Orofino, “Empty Iridescent Spheres. Notes on the Metaphysics of Light in Indian and Tibetan Buddhist Tantric Sources”, Revue d’Etudes Tibétaines, no. 65, Octobre 2022, pp. 159-186.

[6] Epiphanie (du grec ancien ἐπιφάνεια, epiphaneia, « manifestation, apparition soudaine ».

[7] James Mallinson, Śaivism and the Tantric Traditions, pp 409–425
“Even a Buddha, as long as [he remains] unperfected [by means of the practice taught in the Amr.tasiddhi], is considered a worldly man.” 
32.3.ab tāvad buddho 'py asiddho 'sau narah. sām.sāriko matah.
[8] Extrait du : bDud rtsi grub pa'i rtsa ba zhes bya ba, attribué à Virūpa, Tengyur (sde dge), vol. 52.
rlung gis yongs la khyab pa yis// rlung gis dngos grub thams cad sbyin// rlung gis ’chi ba med par ’gyur// de ni bdud rtsi grub par ni// bir ba nga yis yang dag bshad//
[9] Mon adjectif, le commentaire mentionne des “reflets sapientieles” (s. prajñābimba t. shes rab kyi gzugs brnyan). S’il y une nuance, celle-ci allait s’éroder rapidement.

[10] Du point de vue du Madhyamaka, dès que l’autoconnaissance (svasaṃvedanā) cesse d'être un outil de connaissance pour devenir le nom d'une Lumière primordiale (prabhāsvara) à atteindre, on a réintroduit une essence, fût-elle lumineuse et non-conceptuelle. Candrakīrti l'avait déjà vu contre Dharmakīrti : même la svasaṃvedanā épistémologique est vide de nature propre. Nāropā, en la chargeant de prabhāsvara, franchit un pas que le Madhyamaka ne peut pas valider sans se contredire.

[11] Généralement, je classe prajñā dans les prajñāpāramitā sūtras, et jñāna dans une catégorie de cognitions plus positives. Jñāna peut être la connaissance de l'absence d'essence de la vacuité, la conscience d’un sujet connaissant (vide d’essence), voire une gnose davantage supranaturelle d’éléments permanents, éternels, parfaits, etc. Ici, Nāropa semble utiliser sapience (prajñā) dans un sens plus positif.

[12] Sekoddeśa 25. astināstivyatikrāntaiḥ pratyayārthaiḥ svacetasaḥ / paramāṇurajaḥsaṃdohaiḥ sarvataḥ parivarjitaiḥ //

snang brnyan bsam pa ma yin pa'i// du sogs mtshan ma de rnams kyis// shes rab gzugs brnyan nam mkha' mnyam// yod dang med las rnam par 'das// rang gi sems kyi rkyen gyi don// rdul phran las skyes tshogs pa rnams// kun nas yongs su dor ba yis// du ba smig sgyu mkha' snang dang*// sgron me 'bar ba zla nyi ma// mun can cha dang thig le che// sna tshogs gzugs brnyan 'od gsal ba'o/

Note (traduite) de Giacomella Orofino : 
“Skr. pratyayārthaiḥ svacetasaḥ, texte tibétain A : rang gyi sems kyi rkyen gyi don, texte tibétain B : sems kyi rkyen gyis don rnams dang. Nāropā, dans son commentaire de la SUT, glose ainsi : « parce qu'ils sont perçus par l’autoconnaisance du yogin » (skr. yogisvasaṃvedanā, tib. rnal 'byor pas rang rig pa).”
[13] Giacomella Orofino 2022
“As far as the nature of these images is concerned, in his commentary Nāropā explains19 that they are apparitions (skr. pratibhāsa, tib. rab gsal) that manifest without a reason, suddenly (tib. akasmāt, skr. blo bur du), without conceptualisations (skr. acintita, tib. bsam gyis mi khyab pa), inconceivable. They are signs (skr. nimitta, tib. mtshan ma), they are images of awareness (skr. prajñābimba, tib. shes rab kyi gzugs brnyan), i.e. they are the insight (skr. dhī, tib. blo) of the intrinsic nature of emptiness, that transcends the subject and the object of perception. They are similar to the sky (skr. nabhaḥsama, tib. nam mkha’ mnyam pa), beyond being or not being (skr. astināstivyatikrānta tib. yod dang med las rnam par ’das). Since they are perceived only by the personal self-awareness of the yogin (skr. yogisvasaṃvedanā tib. rnal ‘byor pas rang rig pa), these images are experienced by the yogin’s pure mind: they are completely devoid of material aggregates (made of) atoms (skr. paramāṇurajaḥsandohaiḥ sarvataḥ parivarjitaiḥ, tib. rdul phran las skyes tshogs pa rnams kun nas yongs su dor ba) since they are forms devoid of any inherent nature, uncreated, marvellous, (endowed) with all aspects.”
[14] Partie sur le corps adamantin (sku rdo rje),
extrait du dBang mdor bstan gyi 'grel pa zab mo'i don mtha' dag gsal bar byed pa'i nyi ma, qui fait partie du gSung 'bum/ tA ra nA tha (bdr:MW1PD45495), vol. 3

sku rdo rje'i sgrub pa dang*/ gsung rdo rje'i sgrub pa dang*/ thugs rdo rje'i sgrub pa dang*/ ye shes rdo rje'i sgrub pa'o// dang po la sgrub bya stong gzugs kyi rab dbye dang*/ sgrub byed sor bsam gyi rnal 'byor/ stong gzugs kyi rnal 'byor la dogs pa bcad pa'o// dang po ni/ 'di nyid kyis ni sgrub byed bya// snang brnyan bsam pa ma yin pa'i// du sogs mtshan ma de rnams kyis// shes rab gzugs brnyan nam mkha' mnyam// yod dang med las rnam par 'das// rang gi sems kyi rkyen gyi don// rdul phran las skyes tshogs pa rnams// kun nas yongs su dor ba yis// du ba smig sgyu mkha' snang dang*// sgron me 'bar ba zla nyi ma// mun can cha dang thig le che// sna tshogs gzugs brnyan 'od gsal ba'o// zhes te/ du ba la sogs pa rtags bcu'i rang bzhin gyi mtshan ma de rnams kyis/ thar pa mchog 'di nyid kyi sgrib byed de sgrub pa'i thabs sgom par bya'o// mtshan ma de'i rang bzhin gang zhe na/ rnam rtog gi bsam pas bskyed pa ma yin pa'i snang brnyan sna tshogs pa ste/ rab gsal bsam gyis mi khyab pa'i//zhes bsgyur ba ltar na/ shin tu gsal bar snang ba'i phyir rab gsal dang*/ rnam rtog zhi ba'i bsam gyi mi khyab pa'o// 'on kyang 'bro 'gyur las/ ma bsam pa'i snang ba de zhes par bsgyur ba go bde'o

[15] Giacomella Orofino 2022
“This final sign, which embraces the vision of the entire universe, is also described as the Buddha form (skr. buddhabimba, tib. sangs rgyas kyi gzugs) or, again, as a form of emptimess (skr. śūnyabimba, tib. stong gzugs). In Nāropā’s SUṬ it is described as a pure, translucent image, endowed with all aspects (skr. viśvabimbaprabhāsvaraṃ, tib. sna tshogs gzugs brnyan ’od gsal ba), corresponding to the realisation of the Saṃbhogakāya.”
[16] Christopher Hatchell, 2014.

Christopher Hatchell souligne que le partage de ce terme tout à fait singulier laisse peu de doute quant à la continuité et aux échanges étroits entre les traditions Nyingma et Bön. C'est d'ailleurs la seule des lampes qui se retrouve sous ce nom à la fois dans le système bouddhiste des quatre lampes et dans le système bonpo des six lampes. Dans ces deux sources, la fonction de cette lampe est identique. Elle désigne les yeux physiques ainsi que le canal lumineux spécial qui les relie au cœur. Elle sert de “portail” à travers lequel la conscience interne jaillit hors du corps pour se manifester sous forme de visions lumineuses dans l'espace.

[17] Le mot “éveil” (bodhi) n’a pas le même sens selon le système bouddhiste qu’on considère. Notamment dans le Lumenisme, il subit une mutation radicale par rapport aux véhicules antérieurs. L'éveil cesse d'être défini comme une intuition vide de la vacuité, l'extinction des passions (kleśa), la destruction de l’obnubilation (s. āvarana t. sgrib), et une accumulation de mérites, pour devenir une transmutation physiologique, optique et énergétique littérale. L’éveil devient une transmutation alchimique (la destruction corporelle des atomes), il est visionnaire, et instantané. C’est-à-dire que le yogin (ou ce qu’il en reste…) est propulsé en un seul instant (s. ekakṣanābhisambodhi) dans la condition ultime du bindu vide (s. binduśūnya), illumination plutôt qu’éveil. Le yogi ne perçoit plus le monde de manière ordinaire, avec d'un côté “lui” et de l'autre “les objets extérieurs”. Il est submergé par un sentiment de béatitude et de joie extrêmes qui traverse tout son être. Cette extase ultime (s. paramākṣarasukha) est si puissante et purificatrice que les textes décrivent une lumière irradiant littéralement par les pores de sa peau. (Giacomella Orofino 2022)
“According to LKC [Laghukālacakratantra] and VP [Vimalaprabhāṭīkā], the yogin experiences a condition free from differentiated representations and is completely merged in the great all-pervading ecstasy (skr. paramākṣarasukha, tib. mchod tu mi ‘gyur ba’i bde ba), his physical body transformed into a spiritual body defined as two in one (skr. yuganaddha, tib. zung ’jug). He is purified by a luminous maṇḍala, that shines forth from the image of wisdom (skr. jñānabimba, tib. ye shes gzugs) or image of emptiness (skr. śūnyabimba, tib. stong pa’i gzugs) and also radiates from the pores of his own body.”
[18] Giacomella Orofino 2022
“According to LKC [Laghukālacakratantra] and VP [Vimalaprabhāṭīkā], the yogin experiences a condition free from differentiated representations and is completely merged in the great all-pervading ecstasy (skr. paramākṣarasukha, tib. mchod tu mi ‘gyur ba’i bde ba), his physical body transformed into a spiritual body defined as two in one (skr. yuganaddha, tib. zung ’jug). He is purified by a luminous maṇḍala, that shines forth from the image of wisdom (skr. jñānabimba, tib. ye shes gzugs) or image of emptiness (skr. śūnyabimba, tib. stong pa’i gzugs) and also radiates from the pores of his own body.”
[19] Christopher Hatchell 2014.

[20] Vimalaprabhāṭīkā, chapitre 1
“This is explained in Stainless Light:
“The “action” seal is one who has breasts and hair. The “gnostic” seal is one that is imputed by your mind. The “Great” Seal is separate from all conceptuality, a woman whose form is like a prognostic image. The siddhis related to them are threefold: the siddhi of the “action” seal is an experience of the desire [realm]; the siddhi of the “gnostic” seal has the characteristic of the form existence; the siddhi of the Great Seal is separate from things and non-things, and is endowed with all supreme aspects.”
[21] Selon Bob Thurman (1941 – 2026), auteur de la BD Man of Peace.

[22] Sekoddeśa, strophes 24–34 (éd. Gnoli / Orofino, texte GRETIL)

24. asyaiva sādhanaṃ kuryāt pratibhāsairacintitaiḥ /
dhūmādibhirnimittaistaiḥ prajñābimbairnabhaḥsamaiḥ //
25. astināstivyatikrāntaiḥ pratyayārthaiḥ svacetasaḥ /
paramāṇurajaḥsaṃdohaiḥ sarvataḥ parivarjitaiḥ //
26. dhūmamarīcikhadyotadīpajvālendubhāskaraiḥ /
tamaḥ kalā mahābindurviśvabimbaṃ prabhāsvaram //
27. pihitāpihitanetrābhyāṃ śūnye yannānukalpitam /
dṛśyate svapnavad bimbaṃ tad bimbaṃ bhāvayet sadā //
28. abhāve bhāvanā bimbe yogināṃ sā na bhāvanā /
bhāvo 'bhāvo na cittasya bimbe 'kalpitadarśanāt //
29. pratisenāṃ yathādarśe kumārī paśyedavastujām /
atītānāgataṃ dharmaṃ tattvayogyambare tathā //
30. asyā bhāvo na bhāvaḥ syādvastuśūnyārthadarśanāt /
vastuno 'bhāvato 'rtho 'sti māyāsvapnendrajālavat //
31. asati dharmiṇi hyeṣa dharmotpādaḥ pradṛśyate /
cintāmaṇirivānantasattvāśāparipūrakaḥ //
32. adṛṣṭaṃ pratisenāyāṃ kumārī caurādi paśyati /
tat prādeśikanetrābhyāṃ gatvā paśyanti sādhakāḥ //
33. yadi paśyati sadrūpaṃ svamukhaṃ kiṃ na paśyati /
yadi paśyatyasadrūpaṃ śaśaśṛṅgaṃ kathaṃ na ca //
34. na paśyatyanyacakṣurbhyāṃ svacakṣurbhyāṃ na paśyati /
dṛśyamānamajātaṃ tat kumāryā jātakaṃ yathā //

Cette réalité essentielle doit être atteinte par le yogin à travers des visions lumineuses inconcevables, telles que tous les signes de fumée, etc., images de sagesse, semblables au ciel. (24) Transcendant l'être et le non-être, elles sont éprouvées par l'esprit pur propre du yogin, entièrement dépourvues d'agrégats matériels constitués d'atomes. (25) Ces signes sont : la fumée, le mirage, le ver luisant, la lampe, la flamme, le soleil, la lune, l'obscurité, l'éclair, la grande sphère iridescente (s. mahābindu t. thig le che) : image universelle (viśvabimba, sna tshogs gzugs), rayonnement lumineux. (26) Les yeux mi-ouverts, mi-clos, le yogin doit méditer en continu sur l'image indifférenciée qui apparaît dans la vacuité, telle un rêve. (27) Cette méditation sur l'image immatérielle n'est pas une méditation pour les yogins. Dans l'esprit, il n'y a ni être ni non-être, car dans l'image une réalité indifférenciée apparaît. (28)

Dus kyi 'khor lo 'dir brjod de// rnal 'byor rnams la thar ster ro// 'di nyid bsgrub par bya ba ni// ma bsam pa yi snang ba dang // du ba la sogs mtshan ma dang // shes rab gzugs ni mkha' mnyam dang // yod dang med

las 'das pa yi// sems kyi rkyen gyis don rnams dang // rdul phran las skyes tshogs pa rnams// kun tu yongs su spangs pas so// du ba smig rgyu me khyer dang // mar me 'bar dang nyi zla dang // mun can cha shas thig le che// sna tshogs gzugs ni 'od gsal ba'o// mig gnyis ma phye ma btsum pas// gang zhig stong par rnam brtags par// rmi lam bzhin du gzugs mthong ba// gzugs de rtag tu bsgom bya ba'o// med pa'i gzugs la sgom pa ni// rnal 'byor rnams kyi de sgom min// stong par ma brtags mthong ba'i phyir// sems la dngos dang dngos med min// ji ltar me long pra la ni// dngos med las skyes bu mos mthong // mkha' la de nyid rnal 'byor bas// 'das dang ma 'ongs tshos de bzhin// 

Extrait citant le Vimalaprabhāṭīkā, du : dBang gi rnam bshad zab don gsal ba'i sgo 'byed gsang ba'i mdzod kyi lde mig gi brjed byang bkod pa, qui fait partie de

Collected Works by Jamyang Zhepai Dorje Ngagwang Tsondru (1648-1721/2), founder of the great monastery of Labrang Tashi Khyil and author of the Gomang syllabus