mardi 12 mai 2026

Du tathāgatagarbha au yidam

Photo : Joshua J. Cotten
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Panorama comparatif des absolus

A partir de l’Embryon lumineux (s. tathāgatagarbha), nous avons trois approches d’Absolu. Le Brahman moniste, sans qualités (s. nirguṇa, en attente du Brahman saguṇa, voir ci-dessous), qui est la totalité d’Être, fragmenté en des bribes d’être (≈ ātman), qui se prennent à tort pour un soi individuel. Toute réalité autre que le Brāhma est fausse (māyā). L’objectif est de demeurer constamment dans le Brāhma, dans l’être.

La voie médiane (madhyamaka) bouddhiste présente deux vérités, la première conventionnelle, et la deuxième, dite ultime, est la nature de la première. Tous les phénomènes de la vérité conventionnelle sont impermanents, imparfaits et impersonnels. Ils naissent de causes et de conditions et durent tant que ces causes et conditions durent. Cette coproduction conditionnée a été appelée vacuité, car ces phénomènes sont vides d’essence, vides d’être. L’ensemble des deux vérités constitue notre réalité, appelée alliance (s. yuganadda) ou ainsité (s. tathatā). L’objectif est de demeurer dans l’ainsité, tout en s’engageant (karuṇā) dans “la vérité conventionnelle”.

La dernière venue est l’Embryon lumineux. Tous les êtres sont dotés de l’essence de Bouddha (s. buddhadhātu). Ce Bouddha est un Bouddha divinisé et cosmique, avec des qualités inhérentes. La doctrine de l’Embryon a évolué depuis ses débuts. L’Embryon est comme l’équivalent du grand Soi (mahātman), ce par quoi un individu participe du Bouddha en tant qu’essence. Ce bouddhisme lumineux (= de l’être) a pour complication de porter le nom (anachronique) “bouddhisme”, en référence à son fondateur appelé “Bouddha”. Sa nouvelle théologie lumineuse se complique à cause des théories de l’enseignement historique de son Bouddha historique.

A cause de la divinisation du Bouddha historique, et de la doctrine de l’Embryon lumineux, les deux vérités ont dû s'accommoder pour faire place à une troisième vérité, symbolique (saṃbhogakāya). Cette réalité lumineuse correspond aux qualités inhérentes du Bouddha (et de ses Embryons). Cette réalité est l’objet de toutes les pratiques ésotériques du bouddhisme, y compris celles centrées autour de la figure du Heruka (iṣṭa-devatā). La forme théiste de ces pratiques est au fond un panenthéisme (tout est en Dieu, mais Dieu est plus que le tout), en remplaçant Dieu par un Bouddha cosmique (Vajradhara, Kun tu bzang po, Kun byed rgyal po, etc.), du “pan-en-bouddhisme”.

Le Shivaïsme du Cachemire (Trika) propose une quatrième voie : Śiva, la Conscience pure, est un Absolu actif, doté de qualités/puissances (śakti). Par sa liberté souveraine (svātantrya), par pur excès de plénitude, il déploie le monde comme son jeu divin (līlā). Loin d'être une illusion (māyā), le monde est réel : il est le corps même de Śiva. Les êtres sont des atomes de conscience (aṇu), des fragments divins qui ont volontairement contracté leur nature. La libération n'est pas une fuite, mais la reconnaissance (pratyabhijñā) que l'on est déjà Śiva. Non pas devenir libre, mais reconnaître qu'on l'a toujours été.

Pour être complet, le bouddhisme propose encore des approches “simples”, “directes” et “naturelles”, centrées sur une Conscience panenthéiste informelle, où tout est dans la Conscience et son étendue, mais la Conscience est plus que le tout (Dzogchen, “Mahā-mahāmudrā[1]”, etc.). Tout (samsara et nirvāṇa, phénomènes et vacuité, apparences et libération) est la manifestation de la Conscience primordiale (rig pa, sems nyid, etc.). La Conscience n'est réduite à aucune manifestation particulière et elle les transcende comme un miroir transcende les reflets, comme l'océan transcende les vagues. Cela reste au fond de l’idéalisme.

Économie, politique et sociologie des dieux

Côté pratique ou sciences contemplatives appliquées, il y a sans doute le rôle des Purāṇa à considérer. Les Purana ont été composés pour résoudre une crise socio-économique pendant l'ère Gupta/post-Gupta (IIIe-VIIe siècle). Cet ère voit le passage d'une économie monétaire à un système agraire fermé, avec de la pression sur les terres, et la nécessité d'acculturer les tribus périphériques. Vijay Nath (2001[2]) démontre que l'ouverture aux femmes et aux śūdras n'était pas une générosité spirituelle mais une réponse stratégique à des pressions économiques et politiques.
“Les Purāṇas ont été conçus comme des instruments de dissémination de l'idéologie dominante et d'acculturation, ciblant à la fois les groupes marginalisés au sein du système des castes et les tribus périphériques."

C’est l’époque où la bhakti (dévotion) et le concept d'iṣṭadevatā, d’une divinité choisie, émergent comme un mécanisme d'intégration. Une des traditions apparues pendant cette période est la Smārta, qui avait développé le culte de 5 divinités (pañcāyatana pūjā), et que Śaṅkara aurait approuvé.

“La tradition Smārta a développé la pratique du pañcāyatana pūjā (culte des cinq sanctuaires), par lequel un hindou peut se concentrer sur n'importe quelle divinité saguṇa de son choix (iṣṭadevatā), comme Vishnu, Shiva, Durga, Surya et Ganesha, comme une étape intermédiaire vers la réalisation du Brahman nirguṇa[3].” (Wikipedia Smarta tradition)
Le but premier de ce système, attribué à Adi Śaṅkara, était de créer une pratique unifiée qui intègre les principales sectes de son époque (Ganapatya, Vaishnava, Shaiva, Shakta et Saura) sur un pied d'égalité. Philosophiquement, ces cinq divinités ne sont pas considérées comme des dieux distincts, mais comme cinq reflets différents et égaux du même Brahman absolu (Saguṇa Brahman). Un fidèle peut cependant librement avoir une profonde dévotion pour n'importe quelle autre divinité hindoue en dehors de ce cercle. Bien que Vishou soit l'une des cinq divinités, ses avatars comme Rama et Krishna (qui ne font pas partie du cercle principal) sont l'objet d'une intense dévotion. La pratique des femmes, des śūdras et des autres reconvertis consistaient en dévotion personnelle (bhakti), les offrandes, les rituels domestiques (gṛhya), les vœux et festivals (vratas), les pèlerinages (tīrtha-yātrā) et un accès direct ponctuel ou limité au temple.

L'essor des cultes théistes dans l'hindouisme puranique a transformé le paysage religieux indien en un marché spirituel concurrentiel. Chaque divinité (Shiva, Vishnou, la Déesse) ou figure éveillée (les bouddhas et bodhisattvas) était le "produit d'appel" d'une institution, temple ou monastère, qui en tirait ses revenus (offrandes, dons, legs, redevances). Cette compétition pour les faveurs des laïcs fortunés, des commerçants et des souverains, tous cherchant à accumuler du mérite (puṇya), a stimulé des innovations rituelles (comme le yidam bouddhique, pendant de l'iṣṭadevatā hindoue) et une gestion économiquement rationnelle. Le Vinaya de l'école Mūlasarvāstivādin montre un Bouddha en "bon gestionnaire" qui légifère sur les prêts à intérêt, les cautions et les héritages, transformant les monastères en véritables banques. Ainsi, derrière la compétition théologique se jouait une lutte pour les ressources, où les dieux étaient aussi des actifs économiques.

La supériorité absolue de la théurgie

Le yogācārin théurgiste Ratnākaraśānti (T. rin chen 'byung gnas zhi ba, X-XIème), également appelé Śāntipa, a fait une déclaration similaire sur la supériorité de l'usage de la théurgie dans le bouddhisme ésotérique. Il a écrit à propos de cinq scénarios contemplatifs bouddhiques différents, où l'inclusion de la théurgie garantirait les résultats les plus rapides et les plus complets.
“(1) Si l'on médite sur la seule pensée seule, on n'obtient qu'une concentration mentale mondaine (t. ting nge 'dzin, s. samādhi) comme le domaine de la sphère de la conscience infinie (t. rnam shes mtha' yas skye mched, s. vijñānānantyāyatana).

(2) Si l’on médite plutôt sur la vacuité comme étant suprême, alors cela aussi ne fait qu’aboutir à l’extinction complète (s. nirvāṇa), parce que les actes de purification des qualités de Bouddha (s. buddhadharma) ne sont pas accomplis.

(3) Ou bien, si l'on médite sur [la pensée] comme ayant seulement la nature des divinités, alors simplement par cela on ne parvient pas à l’éveil, faute que l'accomplissement des actes [rituels] soit complet (t. las rdzogs pa ma tshang ba[4]).

(4) Ou bien encore, si l'on médite sur la vraie nature des divinités mais non sur les divinités elles-mêmes, dans ce cas également on atteindrait certes l'état de Bouddha après de nombreux éons incalculables, mais point rapidement.

(5) Par conséquent, la méditation sur les deux [la pensée comme divinités et la vraie nature des divinités simultanément] ; et c'est par la supériorité de la grâce (s. adhiṣṭhāna) que l'on obtiendra très rapidement l'Éveil parfait et insurpassable[5].”
Lumières naturelles déficientes pour le Grand Œuvre

Il ressort très clairement de ce passage que, selon Ratnākaraśānti et toute la tradition ésotérique, les lumières naturelles font la première partie du chemin, mais que sans l’accès aux lumières surnaturelles, divines, il est impossible d’atteindre le parfait état de Bouddha. Pour la tradition ésotérique, cela passe par les actes rituels et par la grâce d’ordre tantrique qui en résulte.

Le culte de la divinité yidam (s. iṣṭadevatā), notamment sous la forme yogatantrique du Heruka, s’accompagne de pratiques ésotériques (“yogas”) du corps subtil, autrement dit de “l’Embryon lumineux” (s. tathāgatagarbha), pour unifier les états de veille, du rêve et du sommeil.

A suivre

***

[1] Pour le différencier du mahāmudrā dit “selon le sūtrayāna” (t. mdo’i phyag chen). Classification introduite par Jamgon Kongtrul (1813–1899) dans son Trésor de la connaissance (t. shes bya kun khyab). Maison d'édition du peuple (mi rigs dpe skrun khang) en trois volumes, 1982 (ISDN M17049(3)28). La partie traduite se trouve dans le volume III (smad cha), pages 375 à 390.
“Le premier des trois systèmes est celui de la Mahāmudrā, où ultimement les concepts du Sūtrayāna et Mantrayāna se mèlent et qui est expliquée dans le commentaire du Tattvadaśaka (Tattvadaśatikā Tg. rGyud, n° 2254) écrit par Ācārya Sahajavajra (disciple de Advayavajra/Maitripa). Celui-ci explique clairement que la Prajñāpāramitā essentielle, qui est conforme au Mantrayāna, a pour nom la Mahāmudrā et qu'elle est l’intuition directe (jñāna) du réel (tathatā) aux trois qualités (viṣeśa) spéciales (t. khyad par gsum dang ldan pa).”
[2] Vijay Nath, Puranas and Acculturation: A Historico-Anthropological Perspective, 2001, Munshiram Manoharlal Publishers Pvt. Ltd.

[3] Hiltebeitel, Alf (2013), Hinduism. In: Joseph Kitagawa, "The Religious Traditions of Asia: Religion, History, and Culture", Routledge, ISBN 9781136875977
“Practically, Adi Shankara Acharya fostered a rapprochement between Advaita and smarta orthodoxy, which by his time had not only continued to defend the varnasramadharma theory as defining the path of karman, but had developed the practice of pancayatanapuja ("five-shrine worship") as a solution to varied and conflicting devotional practices. Thus one could worship any one of five deities (Vishnu, Siva, Durga, Surya, Ganesa) as one's istadevata ("deity of choice").
[4] On pourrait penser aux pratiques du caturmudrā, notamment le karmamudrā, qui ne sont pas intégralement actualisées.

[5]Madhyamakanising” Tantric Yogācāra: The Reuse of Ratnākaraśānti’s Explanation of maṇḍala Visualisation in the Works of Śūnyasamādhivajra, Abhayākaragupta and Tsong Kha Pa, Daisy S. Y. Cheung.

Note 22 : Ratnākaraśānti, Guhyasamājamandalavidhițīkā ad Guhyasamājamandalavidhi 349 (D120b2-5, P428b8-429a4) :

gal te sems tsam (sems tsam ] em.; sems tsam du DP) bsgoms na rnam shes mtha’ yas skye mched dang ’dra bar (P429a) ’jig rten pa’i (pa’i ]D; ma’i P) ting nge ’dzin tsam thob par ’gyur la | ’on te stong pa nyid (stong pa nyid ]D; stong pa nyid kyi P) khyad par du bsgoms na ni de yang yongs su mya ngan las ’das pa (pa ]D; ba P) tsam du ’gyur te | sangs rgyas kyi chos rnams sbyang ba’i las rdzogs par med (med ]P; byed D) pa’i phyir ro || yang na lha’i bdag nyid can ’ba’ zhig (’ba’ zhig ]D; ’bab zhing P) tsam bsgoms na de lta na ni de tsam gyis (gyis ]D; gyi P) ’tshang rgya ba nyid du mi ’gyur te | las rdzogs pa ma tshang ba’i phyir ro || yang na lha rnams kyi de kho na nyid bsgom gyi lha rnams ma yin na ni de lta na yang bskal pa grangs med pa mang pos sangs rgyas nyid thob par ’gyur gyi myur du ni ma yin no || de bas na gnyi ga bsgom pa ni shin tu yid du ’ong ba yin pa’i phyir dang | byin gyis brlabs (byin gyis brlabs ]P; byin gyi rlab D) kyi khyad par gyis mchog tu myur bar bla na med pa yang dag par rdzogs pa’i byang chub ’thob (’thob ]D; thob P) par ’gyur ro.

lundi 11 mai 2026

Le battement d’aile d’une métaphore

M.C. Escher, Butterflies, wood engraving, June 1950 (Escher in het paleis)

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Le météorologue Edward Lorenz se posait la question en 1972 si le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas ? C’est le fameux effet papillon. Est-ce que le nom métaphorique d’un court sutta bouddhiste intitulé “Lumineux” (Pabhassara Sutta, Anguttara Nikaya I.49-52) a pu faire perdre son âme au bouddhisme en accouchant d’une essence de Bouddha (s. buddhadhātu) ?

La pensée lumineuse dans le canon pāli (Ier – IIe s.)

Qu’est-ce qui est lumineux ? La pensée (p. cittaṃ). Lumineux est à prendre ici dans le sens de pur, translucide. Elle peut être affectée par les afflictions (p. upakkilesehi upakkiliṭṭhaṃ) : l’attraction, l’aversion, l’aveuglement), ou libres de celles-ci (p. upakkilesehi vippamuttaṃ). Ces afflictions sont étrangères à la pensée première, qui est libre de celles-ci. Elles sont pour cette raison souvent qualifiées d' “adventices” (p. āgantuka).

Le mot pāli “citta” est défini dans Saṃyutta Nikāya 12.61 (en pāli : “Assutavāsutta[1]), où le Bouddha reprend la division instruits (p. ariyasāvakassa, sutavā) / non-instruits (p. puthujjanassa, assutavā). Il y explique que même les non-instruits peuvent se détacher du corps, mais qu’ils ne peuvent pas détacher de ce qui s’appelle la pensée (p. citta), la faculté mentale (p. mano) et la conscience (p. viññāṇa). Pour cela il convient d’être “instruit”.
“Mais ce que l’on appelle “pensée”, et aussi “mental”, et aussi “conscience” (p. viññāṇa), une personne ordinaire non instruite n’est pas capable d’en éprouver du dégoût, ni de s’en détacher, ni de s’en libérer. Pourquoi donc ? Parce que depuis longtemps, bhikkhus, la personne ordinaire non instruite s’y attache, s’y identifie, le prend à tort : ‘Ceci est à moi, ceci est moi, ceci est mon soi.’ C’est pourquoi une personne ordinaire non instruite n’est pas capable d’éprouver du dégoût, ni de se détacher, ni de se libérer de cela.

Mais ce que l’on appelle “pensée”, “mental” et “conscience” apparaît comme une chose le jour et cesse comme une autre la nuit, constamment. Imaginez, bhikkhus, un singe se déplaçant dans une forêt, dans un bois : il saisit une branche, la lâche, en saisit une autre ; il lâche celle-ci, en saisit encore une autre. De même, bhikkhus, ce que l’on appelle “pensée”, “mental” et “conscience” apparaît comme une chose et cesse comme une autre, le jour et la nuit, constamment.

En ce cas, un noble disciple instruit applique sa pensée avec soin et raisonnement à la coproduction conditionnée elle-même : “Quand ceci existe, cela advient ; par la naissance de ceci, cela naît. Quand ceci n’existe pas, cela n’advient pas ; par la cessation de ceci, cela cesse. C’est-à-dire : l’ignorance est une condition pour les choix (p. saṅkhārā)[2]. Les choix sont une condition pour la conscience. Ainsi se produit la naissance de toute cette masse de souffrance. Mais quand l’ignorance s’estompe et cesse sans laisser de trace, les choix cessent. Quand les choix cessent, la conscience cesse. […] Ainsi se produit la cessation de toute cette masse de souffrance.

Voyant cela, bhikkhus, un noble disciple instruit devient dégoûté de la forme, de la sensation, de la perception, des choix, et de la conscience [les 5 skandha). Étant dégoûté, le désir s’estompe. Quand le désir s’estompe, il est libéré. Quand il est libéré, il sait : “Je suis libéré.” Il comprend : “La naissance est épuisée, la vie spirituelle est accomplie, ce qui devait être fait a été fait, il n’y a plus rien à venir pour cette existence individuelle. (p. itthatta).”
Sujato explique (dans une note) que les termes citta, mano et viññāṇa sont globalement synonymes et peuvent souvent se substituer les uns aux autres. Cependant, chacun a un contexte privilégié : citta doit être développé, ce qui se rapporte à la quatrième noble vérité, le chemin. Mano, le mental est souvent employé pour les actions mentales, relevant de la deuxième noble vérité, l’origine de la souffrance. viññāṇa est le facteur clé dans l’expérience de la souffrance, relevant de la première noble vérité. Dans ces suttas en pāli la pensée qualifiée métaphoriquement de “lumineuse”, n’est ni le Soi, ni la Conscience, ni une essence du Bouddha (s. buddhadhātu).

La divinisation du Bouddha : Mahāsāṃghika et Lokottaravādins

Ces corrélations sont apparues ultérieurement, à partir de thèses où le Bouddha était divinisé, notamment des sectes bouddhistes appelés Mahāsāṃghika et Lokottaravādins (supramondains, “transcendantalistes”), peut-être au IIIème siècle av. JC. Ces écoles ont développé une conception profondément transcendante, ou supramondaine (p. lokottara), de la nature des Buddha et des Bodhisattvas, s'opposant à une vision purement historique et humaine. Le "Mahāvastu", un texte canonique de l'école Mahāsāṃghika-Lokottaravāda du bouddhisme primitif compilé entre le IIe siècle avant notre ère et le IVe siècle de notre ère, présente une conception de la venue au monde du Bouddha qui s'apparente au docétisme observé dans certains courants gnostiques chrétiens.

Le Bouddha divinisé n’évolue pas dans le nirvāṇa, mais est toujours directement ou indirectement actif dans tous les niveaux du “monde enchanté”, par le biais d’émanations et de missions, dans son corps de métamorphoseoufictif (s. nirmāṇakāya) ou par des “créatures fictives”. Dans Le traité de la grande vertu de sagesse (Mahāprajñāpāramitāśāstra) de Pseudo-Nāgārjuna (trad.Étienne Lamotte, Bureaux du Muséon, 1944) on trouve davantage de détails.
“Ces créatures fictives ne sont pas soumises à la naissance (jāti), à la vieillesse (jarā), à la maladie (vyādhi) et à la mort (marana) ; elles n’éprouvent ni malheur (duhkha) ni bonheur (sukha), et diffèrent ainsi des créatures humaines. C’est pourquoi elles sont vides (śūnya) et inexistantes (asat).”

“En outre les produits de nirmāṇa sont sans substance fixe (aniya-tadravya) ; c’est seulement en tant qu’ils naissent de la pensée [de métamorphose] qu’ils ont une activité (kriyā), mais aucun n’existe vraiment.”

“Lorsque la pensée de métamorphose (nirmāṇacitta) a disparu, la création (nirmāṇa) disparaît.”

“Bien qu’ils soient vides de réalité, les nirmāṇa font éprouver aux êtres (sattva) de la tristesse (daurmanasya), de la douleur (duhkḥa), de la haine (dveṣa), de la joie (muditā), du bonheur (sukha) ou du trouble (moha).”

“En outre, les produits de métamorphose (nirmāṇajadharma) sont dépourvus de début, de milieu et de fin (apūrvamadhyacarama) ;”

“Enfin, les nirmāṇa sont purs (lakṣanaviśuddha) comme l’espace (ākāśa) : ils ne sont pas attachés (sakta) ni souillés (kliṣta) par des péchés ou des mérites (pāpapuṇya).” (Lamotte, MPPS 1944)”
La vision du Bouddha divinisé s'accompagne de plusieurs thèses radicales (Bareau, 1955[3]).
Le Buddha ne prononce jamais la moindre parole : il demeure éternellement et continuellement en contemplation (samâdhi), et ce sont les êtres qui, de manière illusoire, croient l'entendre parler et s'en réjouissent.

Le Buddha ne dort ni ne rêve jamais, car sa pensée est toujours concentrée et dépourvue d'obscurcissement.

Même son entrée dans le nirvâna n'est qu'un acte fictif (nirmāṇa) manifesté habilement pour enseigner l'arrêt de la causalité à certains êtres, car sa compassion est sans limite.

La nature des Bodhisattvas est également idéalisée : ils n'éprouvent ni concupiscence ni malveillance, refusent de passer par les stades impurs du développement embryonnaire, pénètrent dans la matrice sous l'aspect d'un éléphant blanc et naissent volontairement par le flanc droit de leur mère pour lui épargner les douleurs de l'enfantement.

Les Buddha existent en tant que substance (dravya).
L'embryon lumineux : le Tathāgatagarbha Sūtra

Dès lors que l'on postule que le Bouddha visible n'est qu'une illusion ou un “corps de création magique” (s. nirmāṇakāya), il devient métaphysiquement nécessaire de définir la source absolue invisible dont émane ce mirage. Les textes des sectes anciennes expliquent que le vrai corps du Bouddha, parfait et illimité, est en réalité l'Élément de la Loi” (s. dharmadhātu). si le Bouddha et son essence (s. dharmadhātu) sont à ce point parfaits et supramondains, comment de simples mortels ignorants peuvent-ils un jour atteindre l'éveil ? C'est très exactement pour répondre à cette question logique que l'idée de l'essence immanente a surgi sous la forme du concept de tathāgatagarbha (la nature ou l'Embryon de Bouddha).

Une des plus anciennes mentions de ce concept se trouve dans un sūtra intitulé “Tathāgatagarbha Sūtra[4]” traduit en chinois par le moine indien Buddhabhadra (t. 佛驮跋陀罗, Fótuó Bátuóluó, 359 – 429). Le Tathāgatagarbha Sūtra utilise la métaphore de fleurs de lotus flétries renfermant des Bouddhas rayonnants pour illustrer l'idée que tous les êtres sensibles, bien qu'ils soient englués dans les souillures de l'avidité, de l'aversion et de l'ignorance, abritent en eux l'Embryon du Tathāgata (s. tathāgatagarbha). Cette essence spirituelle, ou essence de Bouddha (s. buddhadhātu), est fondamentalement pure, dotée de toutes les qualités d'un Bouddha, et demeure de façon permanente et immuable au cœur de chaque être. Le but de l'enseignement du Bouddha est d'aider les êtres à éliminer ces afflictions superficielles, de la même manière que l'on retirerait les pétales fanés pour révéler le Bouddha caché à l'intérieur, afin que cette nature éveillée préexistante puisse se manifester pleinement et mener à la libération pour le bienfait de tous[5].

Le Śrīmālādevī Sūtra et la redéfinition de la vacuité

L’image poétique et métaphorique du Tathāgatagarbha Sūtra est davantage élaboré dans le Śrīmāladevīsiṃhanādasūtra (SDS)[6], dont l'original sanskrit complet est perdu. Seuls subsistent des fragments découverts dans la collection Schøyen, et de nombreuses citations intégrées dans le Ratnagotravibhāga ou Mahāyanottaratantra-śastra (voir ci-dessus). Le nom de sūtra suggère un troisième “rugissement de lion” (s. siṃhanāda). Après le rugissement de lion du non-soi de Śākyamuni, et de la vacuité de Nāgārjuna, voici le rugissement ultime du “grand Soi”. La traduction chinoise la plus ancienne est celle (T. 353) de Guṇabhadra (求那跋陀羅), datant de 436. Il en existe également une traduction tibétaine (D 92 / Q 760) attribuée à Jinamitra, Surendrabodhi et Ye shes sde (début IXème).

Le SDS reprend la formule “lumineuse” du Pabhassara Sutta (voir ci-dessus) concernant la pensée intrinsèquement lumineuse et pure (s. prakṛtipariśuddhagarbha) et l'identifie explicitement au Tathāgatagarbha[7], ancrant ce concept pleinement élaboré dans une simple métaphore du bouddhisme ancien. D’autres décisions importantes de ce texte sont[8] :

Le Tathāgatagarbha n'est autre que le Dharmakāya du Bouddha[9], lorsqu'il est encore dissimulé par le voile des afflictions. Le Tathāgatagarbha devient ainsi le fondement (s. āśraya t. gzhi) absolu, à la fois du monde conditionné (s. saṃsāra) et de la quiétude (s. nirvāṇa).
“Ainsi ai-je entendu. Le Bienheureux a parfaitement enseigné ceci : "Bienheureux, ô fils ou fille de bonne famille, celui qui abandonne son corps obtient le corps du Bouddha, égal à la limite ultime du saṃsāra, libre de la vieillesse, de la maladie et de la mort, indestructible (t. mi shigs pa), permanent (t. rtag pa), ferme (t. brtan pa), paisible (t. zhi ba), éternel (t. ther zug pa), libre de la transmigration, illimité (t. mtha' yas pa), doté de qualités inconcevables (t. yon tan bsam gyis mi khyab pa). Ce corps du Tathāgata est appelé le Dharmakāya.” (Kangyur D 92 (མདོ་སྡེ།, cha, 429a)
Une redéfinition de la vacuité (Śūnya / Aśūnya), en anticipation du concept gzhan-stong, développé ultérieurement par Dolpopa Sherab Gyaltsen (XIII-XIVème). C'est une innovation conceptuelle cruciale. Le SDS définit le Tathāgatagarbha de manière bipolaire : il est "vide" (s. śūnya) des souillures adventices (s. kleśa) qui lui sont étrangères, mais il est "non-vide" (s. aśūnya) des qualités inconcevables du Bouddha (s. buddhadharma) qui lui sont inhérentes. Cette formulation nuance la théorie de la vacuité pure des Prajñāpāramitā sūtras en lui donnant un aspect positif et substantiel, le rapprochant de l’Absolu vedāntin (Soi) à la différence que ce dernier est sans qualités, et le non-Soi (Māyā).

Pour résoudre le paradoxe d'un esprit originellement pur mais recouvert d'impuretés, le SDS introduit le concept de l'ignorance sans commencement ou "non-savoir inné" (s. avidyāvāsabhūmi ≈ t. lhan skye ma rig pa). Il explique que ce non-savoir enfoui est la matrice ou la racine de toutes les autres afflictions primaires et secondaires. C’est au fond la non-reconnaissance de l’essence du Bouddha. Son contraire est évidemment le “savoir” immédiat (s. vidyā t. rig pa) de cette Buddhadhātu. C’est précisément ce “non-savoir inné” que les arhants et les pratyekabuddhas n'ont pas éliminé. Leur nirvāṇa est donc incomplet ou partiel. Ce non-savoir et “savoir” (gnose) sont le centre du véhicule unique (s. ekayāna), développé par le "Sūtra de Lotus" (s. Saddharmapuṇḍarīkasūtra).

Alors que le Tathāgatagarbha Sūtra (voir ci-dessus) mettait surtout l'accent sur le contenu caché (l'embryon ou le Bouddha à l'intérieur du lotus), le SDS élargit la signification du mot garbha. Il l'utilise à la fois comme "embryon" (la cause dynamique ainsi que le processus de maturation spirituelle) et comme "matrice / réceptacle" (le fondement qui abrite les qualités du Bouddha). Il utilise notamment la métaphore du "magasin de joyaux" (≈ buddhadharma) pour illustrer cette idée de matrice ou de réceptacle (藏 tsang en chinois, en tibétain snying po). Cette double dimension servira de prototype à la notion de conscience-réceptacle (s. ālayavijñāna) qui sera développée plus tard par l'école Yogācāra. Le commentaire du Ratnagotravibhāga attribué à Asaṅga (s. Mahāyānottaratantraśāstravyākhyā) contient de nombreuses citations du rugissement de lion ultime du Śrīmāladevīsiṃhanādasūtra.

Le Laṅkāvatāra : tathāgatagarbha et ālayavijñāna

L’aventure du Soi-qui-ne-dit-pas-son-nom continue dans le Laṅkāvatāra Sūtra, Dans le chapitre 2 (sanskrit) et de la version de Guṇabhadra (T. 670[10]), où la conscience-réceptacle (s. ālayavijñāna) du Yogācāra est mis en équivalence avec l'Embryon du Tathāgata. La condition humaine avec la conscience-réceptacle sont le “lotus flétri” ou le “tissu sale” contenant l’Embryon lumineux de l’Ainsi-Venu, revêtu des trente-deux marques du Bouddha, et qui est éternel (s. nityo), permanent ( s. dhruvaḥ), bienheureux (s. śivaḥ), immuable (s. śāśvataś)[11]. Mahāmati ajoute aussitôt la question suivante :
“Comment se fait-il, Bienheureux, que l’enseignement du Tathāgatagarbha ne soit pas similaire à la doctrine du Soi (s. ātman) des non-bouddhistes ? Car eux aussi, Bienheureux, enseignent la doctrine du Soi comme étant éternel (s. nityaḥ), agent (s. kartā), sans attribut (s. nirguṇaḥ), omniprésent (s. vibhuḥ), immuable (s. avyaya).[12]
Le Bienheureux affirme que cet Embryon n’est cependant en rien comparable à la doctrine du Soi (ātman) des non-bouddhistes. Puisqu'on vous répète qu'il est vide ! Il emploie néanmoins un langage qui ressemble à cette doctrine, car les êtres ordinaires (s. bāla) sont terrorisés (s. saṃtrāsa) par l'enseignement direct du non-soi (s. nairātmya). Le message du Bouddha est toujours identique : l’absence de soi dans les phénomènes (s. dharmanairātmya). Mais c’est par divers moyens habiles de sagesse (s. prajñopāya), qu’il façonne, tel un potier, des vases variés à partir de cette même argile unique. Qu’il enseigne l’Embryon (s. garbhopadeśena) ou le non-soi (s. nairātmyopadeśena). L’enseignement du Tathāgatagarbha n’est pas comparable à la doctrine du Soi des non-bouddhistes. En outre, cela lui permet d’attirer (s. ākarṣaṇa) ceux qui sont attachés à la vision du Soi, pour qu'ils puissent rapidement réaliser l'éveil insurpassable (s. anuttarā samyaksaṃbodhi). Sinon, comment donc (s. kathaṃ bata) pourraient-il s’éveiller ? ... Quoi qu’il en soit Mahāmati et les autres bodhisattvas présents doivent suivre “l’Embryon garbha du non-soi du Tathāgata" (s. tathāgatanairātmyagarbha)[13]. Il se regarderont désormais avec un petit sourire quand ils entendent le Bienheureux enseigner le grand Soi. En faisant du Tathāgatagarbha un simple “moyen habile” destiné aux êtres terrifiés par le non-soi, le texte maintient une ambiguïté structurelle : l'argile du potier, le dharmanairātmya a beau rester la matière première, l'Embryon lumineux en est la surface spectaculaire et persuasive.

Le Mahāparinirvāṇa Sūtra : testament du grand Soi

Au moment de sa mort ou parinirvāṇa, le Bienheureux semble encore changer d’avis ou plutôt de moyen habile de sagesse (s. prajñopāya). Oublions “l’argile unique” (s. mṛtparamāṇurāśe) du non-soi du Laṅkāvatāra Sūtra comme enseignement définitif. Dans le Mahāparinirvāṇa Sūtra (MPS), l'enseignement du non-soi devient un remède provisoire. L'enseignement de l’Embryon comme "permanence, bonheur, soi, pureté" est la réalité ultime positive que le Bouddha souhaite léguer comme testament aux bodhisattvas au dernier instant de son existence terrestre. Le bodhisattva (sic) Kāśyapa demanda au Bouddha mourant : "Si, comme vous le dites, un tathāgata est un dharma permanent, alors pourquoi la présence du Tathāgata [ici] est-elle impermanente ?" Le Bouddha mourant lui confie alors l'enseignement ultime sur l'essence de Bouddha (s. buddhadhātu).
“Ne demeurez pas dans la pensée du non‑éternel, de la souffrance, du non‑soi et de l’impur, et ne soyez pas dans la situation de ces gens qui prennent des pierres, des morceaux de bois et du gravier pour la véritable gemme. Vous devez bien étudier la Voie … et méditer sur le Soi, l’Éternel, le Bonheur et le Pur.[14]
Dans le chapitre 5 du MPS, le Bouddha mourant enseigne au bodhisattva Kāśyapa le corps adamantin (s. vajrakāya).
“Alors le Bienheureux dit à Kāśyapa : "Ô fils de bonne famille ! Le corps du Tathāgata est un corps permanent (c. changzhu shen), un corps indestructible (c. buhuai shen), un corps adamantin (c. jingang shen). Ce n'est pas un corps nourri par des nourritures impures. Ceci est le corps de la réalité (Dharmakāya).[15]"
Le corps physiquement présent au parinirvāṇa du Bouddha n’est que son corps formel (s. rūpakāya). Le vrai Bouddha ne meurt pas.
“ [Kāśyapa: ] Ainsi, je sais maintenant que le Tathāgata est éternel, indestructible et qu’il n’y a pas de changement en lui. Je vais désormais bien étudier et exposer cela largement aux êtres.”
Alors le Bouddha fit l’éloge du bodhisattva Kāśyapa et dit : “Bien dit, bien dit ! Le corps du Tathāgata est adamantin et indestructible. Bodhisattva, tu as maintenant la vue correcte et la compréhension correcte. Si tu vois clairement ainsi, tu verras le corps adamantin et indestructible du Tathāgata, comme on voit les choses reflétées dans un miroir.[16]

Les cinq gotras et leurs implications sociales

Dans son article “Tathāgata-garbha is not Buddhist” (publié dans Pruning the Bodhi-Tree), Matsumoto Shirô écrit que le “Sūtra de Lotus” (Saddharmapuṇḍarīkasūtra, SdL) prédate le Māhaparinirvāṇa Sūtra. Le SdL introduit la notion de “véhicule unique” (s. ekayāna), unifiant les trois véhicules de son époque, à savoir les véhicules des auditeurs (śrāvaka), des Bouddha solitaires (pratyekabuddha) et des bodhisattvas. Il rappelle que le Sūtra de Lotus avait déclaré que “tous les êtres atteindront l’état de Bouddha”. Le Mahāparinirvāṇa Sūtra (MPS) déclare à la fois que tous les êtres ont l'essence de Bouddha (buddha-dhātu), et affirme lexistence des icchantika (tib. rigs chad), des êtres définitivement incapables d’atteindre l’état de Bouddha. Il s’agirait de hédonistes, de matérialistes, qui n’ont pas foi en la loi du karma (lisons en la religion et les religieux), qui sont hostiles au mahāyāna, etc. Le MPS contient donc les prototypes de quatre Affiliations spirituelles (s. gotra t. rigs) : les trois véhicules et ceux sans potentiel qui sont moins que des fourmis[17].

Tournons-nous vers le Traité mahāyāna du continuum insurpassable (s. Mahāyanottaratantra-śastra t. theg pa chen po rgyud bla ma'i bsten chos, alias le Ratnagotravibhāga). Pour les traditions tibétaines, la source indienne de ce texte est une famille de brahmanes influente à Srinagar, et notamment la personne de Sajjana ou Satyajñāna, petit-fils de Ratnavajra. Le Ratnagotravibhāga ajoute un cinquième Affiliations aux quatre prototypes du MPS : l’Affiliation indéterminée (t. ma nges pa'i rigs s. aniyatagotra).

Tous les êtres possèdent l’essence de Bouddha, mais sont classés en cinq Affiliations (ci-après "Disclaimer"). Le mot sanskrit gotra signifie descendance (paternelle), clan, famille. Les êtres sans Affiliation (s. agotra) n’ont pas de potentiel d'Éveil. Le Ratnagotravibhāga tente de concilier une structure moniste avec des distinctions discriminatoires traditionnelles. Une doctrine sotériologique peut avoir des effets sociaux très concrets dans une théocratie ou dans un ordre politico-religieux où salut, statut et autorité se répondent.

La théorie rigide des cinq gotras fixes divise les êtres selon leurs potentiels d'Éveil et soutient l'idée que certaines personnes sont intrinsèquement supérieures à d'autres. Matsumoto affirme que cette doctrine figeant les identités fournit l'idéologie de base pour absolutiser la discrimination sociale, reproduisant ainsi les clivages d'un système de castes fermées.

Une société close se maintient en évitant toute remise en question de ses fondements. L'idée que tous les êtres partagent une essence unique et que les différences empiriques ne sont que des illusions décourage l'action sociale. Si l'on croit que le bien et le mal, l'oppresseur et l'opprimé, sont fondamentalement "les mêmes" au niveau de l'Absolu, il n'y a plus aucune motivation pour corriger les inégalités. Hakamaya Noriaki et Matsumoto Shiro dénoncent cette "tolérance non critique" qui mène à une acceptation passive des inégalités sociales et étouffe la volonté de changement.

On pourrait d'ailleurs mettre le gotra en regard d'autres critères d'éligibilité ou d’aptitude (s. adhikāra) pour avoir accès à l'instruction religieuse, comme la caste, le genre et le stade de vie (s. āśrama) (voir mon blog La société ouverte de la vacuité). On pourrait y ajouter les critères pas très inclusives de la "précieuse existence humaine" (t. mi lus rin po che) par rapport à une existence humaine ordinaire.

La philosophie sous-jacente aux gotras favorise un besoin de cohésion propre aux sociétés closes. Hakamaya Noriaki souligne que ces doctrines prônent l'harmonie sociétale (wa) au détriment de l'individualité. Cette injonction à l'harmonie étouffe le dialogue critique, favorise une conformité docile face aux autorités et a même pu servir de soutien tacite à des idéologies totalitaires, militaristes et nationalistes (voir Zen At War de Brian Victoria). La théorie du gotra et la structure métaphysique du “dhâtu-vâda”, ou essentialisme, sur laquelle elle repose incitent très clairement à une société close, caractérisée par la conformité, l'inaction, et la hiérarchisation.

On ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment. Il en va de même de “l’union mystique”. La théorie de la vacuité, articulée à l'alliance des deux vérités, évite de s'investir dans l'un ou l'autre des extrêmes, notamment celui de l'être et du non-être, qui conduisent respectivement à l'éternalisme et à l'annihilation. C'est la voie médiane choisie par Nāgārjuna. La vacuité et l’engagement qui en sont la méthode invitent à une société ouverte et éveillée. En voulant mettre davantage d'être, de Lumière, on voit comment ce qui commence par une déclaration d'égalité foncière, l'essence lumineuse partagée par tous, finit par engendrer des divisions, afin d'expliquer la diversité naturelle, et la société close qui semble s'ensuivre comme la roue suit le sabot du boeuf (p. cakkam va vahato padam).

***
A suivre...

J'ai utilisé l'IA pour chercher et traduire les passages en chinois et en sanskrit.

[1] Traduction anglaise du Assutavāsutta par Bhikkhu Sujato.

[2] Sujato traduit saṅkhārā par “choices” (choix) pour refléter leur nature volitionnelle ; on trouve aussi comme traductions “formations” ou “compositions”.

[3] André Barreau, Les sectes bouddhiques du petit véhicule, École française d'Extrême-Orient, Hanoi, Indochina. Saïgon : École française d'Extrême-Orient; 1955

[4] 大方等如來藏經》 (pinyin : Dàfāngděng Rúlái Cáng Jīng, T. 666), “Sūtra de l'Embryon de l’Ainsi-Venu de la Grande Égalité”
Version tibétaine : 'phags pa de bzhin gshegs pa'i snying po zhes bya ba theg pa chen po'i mdo. Il s'agit d'une traduction réalisée par les lotsawas (traducteurs) Śākyaprabha et Ye shes sde, autour de l'an 800 EC. Dans la collection Dergé, elle porte la référence Toh 258.

[5] Traduit par IA à partir du chinois.
Le Bouddha dit : « Ô fils de bonne famille ! Supposez qu’innombrables fleurs de lotus, créées par la puissance magique du Bouddha, se flétrissent subitement. À l’intérieur de ces fleurs de lotus se trouvent d’innombrables Bouddhas, dotés des marques majeures et mineures de beauté, assis immobiles en posture du lotus, rayonnant d’une grande lumière. Tous ceux qui voient cette merveille sont emplis de respect.

De la même manière, ô fils de bonne famille, avec l’œil de Bouddha, je contemple tous les êtres. Au sein des souillures que sont l’avidité, l’aversion et l’égarement, ils possèdent la sagesse du Tathāgata, l’œil du Tathāgata et le corps du Tathāgata, assis immobile dans la posture du lotus, sereins et inébranlables.

Ô fils de bonne famille ! Bien que tous les êtres se trouvent dans les diverses destinées, au sein de leur corps souillé se trouve la Matrice du Tathāgata (tathāgatagarbha). Elle est toujours exempte de souillure, dotée de toutes les qualités et marques, sans aucune différence avec moi [le Bouddha].

De plus, ô fils de bonne famille ! Imaginez une personne dotée de l’œil divin qui regarde des fleurs de lotus pas encore écloses. Elle voit qu’à l’intérieur de ces fleurs se trouve un corps de Tathāgata assis en posture du lotus. Une fois les fleurs fanées retirées, ce corps apparaît clairement.

De même, ô fils de bonne famille, après avoir contemplé la Matrice du Tathāgata au sein des êtres, le Bouddha, souhaitant la faire s’épanouir, enseigne les sūtras et les préceptes afin d’éliminer les souillures et de révéler la Nature de Bouddha (buddhadhātu).

Ô fils de bonne famille ! Telle est la Loi fondamentale des Bouddhas : qu’un Bouddha apparaisse dans le monde ou non, la Matrice du Tathāgata de tous les êtres demeure permanente et immuable. Mais elle est recouverte par les souillures des êtres. Lorsqu’un Tathāgata apparaît dans le monde, il enseigne abondamment le Dharma, élimine la poussière des afflictions et purifie la connaissance universelle.

Ô fils de bonne famille ! Si un bodhisattva a foi en cet enseignement et s’y consacre pleinement, il atteindra la libération et deviendra un parfaitement éveillé, œuvrant pour le bien de tous les êtres dans le monde.
佛言:「善男子!如佛所化無數蓮花忽然萎變,無量化佛在蓮花內,相好莊嚴結加趺坐,放大光明,眾覩希有靡不恭敬。如是善男子!我以佛眼觀一切眾生,貪欲恚癡諸煩惱中,有如來智、如來眼、如來身,結加趺坐儼然不動。善男子!一切眾生雖在諸趣,煩惱身中有如來藏,常無染污、德相備足,如我無異。又善男子!譬如天眼之人觀未敷花,見諸花內有如來身結加趺坐,除去萎花便得顯現。如是善男子!佛見眾生如來藏已,欲令開敷為說經法,除滅煩惱顯現佛性。善男子!諸佛法爾,若佛出世若不出世,一切眾生如來之藏常住不變,但彼眾生煩惱覆故。如來出世廣為說法,除滅塵勞淨一切智。善男子!若有菩薩信樂此法,專心修學便得解脫成等正覺,普為世間施作佛事。」(CBETA Doh. 660)

[6] S. Śrīmāladevīsiṃhanādasūtra, t. 'phags pa lha mo dpal phreng gi seng ge'i sgra zhes bya ba theg pa chen po'i mdo (Kangyur Dégé D92) c. 勝鬘夫人會 Shengman furen hui

[7] The Concept of Tathāgatagarbha in the Śrīmālādevī Sūtra (Sheng-Man Ching) Author(s): Diana Paul Source: Journal of the American Oriental Society, Vol. 99, No. 2 (Apr. - Jun., 1979), pp. 191-203 Published by: American Oriental Society Stable URL: http://www.jstor.org/stable/602656.

[8] Source : Buddha Nature, Study Of Tathāgatagarbha & Ālayavijñāna, Brian Edward Brown & Alex Wayman, MLBD, 1994

[9] (Dege Kangyur D 92, Ratnakūṭa, cha 13, folio 429a) [15†L489-L494].

'di skad bdag bcom ldan 'das kyis bka' yang dag par stsal pa/ bcom ldan 'das/ rigs kyi bu'am rigs kyi bu mo lus yongs su gtong bas ni sangs rgyas kyi sku 'khor ba'i phyi ma'i mtha'i mu dang mnyam pa rga ba dang/ na ba dang/ 'chi ba dang bral ba/ mi shigs pa/ rtag pa/ brtan pa/ zhi ba/ ther zug pa/ 'chi 'pho dang bral ba/ mtha' yas pa/ yon tan bsam gyis mi khyab pa dang ldan pa thob par 'gyur ro/ de bzhin gshegs pa'i sku 'di ni chos kyi sku zhes bya ste/

T. 353 (求那跋陀羅, Guṇabhadra, traduit en 436 EC), juan 1

[10] Traduit par IA.
“Mahāmati ! La « conscience Tathāgatagarbha » (如來藏識) n’est pas [séparée] au sein de la « conscience-réceptacle » (阿梨耶識). C’est pourquoi les sept consciences [les six sens + le manas] naissent et périssent, tandis que la « conscience Tathāgatagarbha » est sans naissance ni périssement.

Pourquoi ? Parce que ces sept consciences naissent en fonction de l’attention portée aux divers objets (境). Ces domaines des sept consciences, les Auditeurs (śrāvaka), les Bouddhas solitaires (pratyekabuddha), les non-bouddhistes (tīrthika) et les pratiquants ordinaires ne peuvent les discerner.

C’est pourquoi, Mahāmati : la “conscience Tathāgatagarbha-Ālayavijñāna” (如來藏識阿梨耶識) – le pratiquant qui recherche le progrès supérieur doit l’observer.”
大慧! 如來藏識不在阿梨耶識中,是故七種識有生有滅,如來藏識不生不滅。
何以故?彼七種識依諸境界念觀而生。此七識境界,一切聲聞、辟支佛、外道、修行者所不能覺。
是故大慧!如來藏識阿梨耶識,修行者欲求勝進,應當觀察

[11] Traduit par IA à partir du sanskrit
“Alors, le bodhisattva mahāsattva Mahāmati s’adressa ainsi au Bienheureux : « Le Bienheureux a décrit le Tathāgatagarbha (la Matrice de l’Ainsi-Venu) dans le texte des sūtras. Et tu l’as décrit comme étant par nature lumineux, pur, intrinsèquement pur (s. prakṛtiprabhāsvaraviśuddhi), revêtu des trente-deux marques [du Bouddha], et résidant à l’intérieur du corps de tous les êtres. Comme un joyau d’une très grande valeur enveloppé dans un tissu sale, ainsi, enveloppé dans le tissu des agrégats, des éléments et des bases sensorielles, souillé par la souillure de la fausse imagination (ou : de la construction illusoire) que sont l’attachement, l’aversion et l’illusion, tu as décrit le Tathāgatagarbha comme éternel (s. nityo), permanent ( s. dhruvaḥ), bienheureux (s. śivaḥ), immuable (śāśvataś).”
Source : Saddharmalaṅkāvatārasūtram dans le chapitre 2 (DSBC, The Mithila Institute of Post-Graduate Studies and Research in Sanskrit Learning, 1963)

atha khalu mahāmatirbodhisattvo mahāsattvo bhagavantametadavocat-tathāgatagarbhaḥ punarbhagavatā sūtrāntapāṭhe'nuvarṇitaḥ | sa ca kila tvayā prakṛtiprabhāsvaraviśuddhyādiviśuddha eva varṇyate dvātriṃśallakṣaṇadharaḥ sarvasattvadehāntargataḥ | mahārghamūlyaratnaṃ malinavastupariveṣṭitamiva skandhadhātvāyatanavastuveṣṭito rāgadveṣamohābhūtaparikalpamalamalino nityo dhruvaḥ śivaḥ śāśvataśca bhagavatā varṇitaḥ |

[12] tatkathamayaṃ bhagavaṃstīrthakarātmavādatulyastathāgatagarbhavādo na bhavati ? tīrthakarā api bhagavan nityaḥ kartā nirguṇo vibhuravyaya ityātmavādopadeśaṃ kurvanti ||

[13] bhagavānāha-na hi mahāmate tīrthakarātmavādatulyo mama tathāgatagarbhopadeśaḥ | kiṃ tu mahāmate tathāgatāḥ śūnyatābhūtakoṭinirvāṇānutpādānimittāpraṇihitādyānāṃ mahāmate padārthānāṃ tathāgatagarbhopadeśaṃ kṛtvā tathāgatā arhantaḥ samyaksaṃbuddhā bālānāṃ nairātmyasaṃtrāsapadavivarjanārthaṃ nirvikalpanirābhāsagocaraṃ tathāgatagarbhamukhopadeśena deśayanti | na cātra mahāmate anāgatapratyutpannaiḥ bodhisattvairmahāsattvairātmābhiniveśaḥ kartavyaḥ | tadyathā mahāmate kumbhakāra ekasmānmṛtparamāṇurāśervividhāni bhāṇḍāni karoti hastaśilpadaṇḍodakasūtraprayatnayogāt, evameva mahāmate tathāgatāstadeva dharmanairātmyaṃ sarvavikalpalakṣaṇavinivṛttaṃ vividhaiḥ prajñopāyakauśalyayogairgarbhopadeśena vā nairātmyopadeśena vā kumbhakāravaccitraiḥ padavyañjanaparyāyairdeśayante | etasmātkāraṇānmahāmate tīrthakarātmavādopadeśatulyastathāgatagarbhopadeśo na bhavati | evaṃ hi mahāmate tathāgatagarbhopadeśamātmavādābhiniviṣṭānāṃ tīrthakarāṇāmākarṣaṇārthaṃ tathāgatagarbhopadeśena nirdiśanti-kathaṃ bata abhūtātmavikalpadṛṣṭipatitāśayā vimokṣatrayagocarapatitāśayopetāḥ kṣipramanuttarāṃ samyaksaṃbodhimabhisaṃbudhyeranniti | etadarthaṃ mahāmate tathāgatā arhantaḥ samyaksaṃbuddhāstathāgatagarbhopadeśaṃ kurvanti | ata etanna bhavati tīrthakarātmavādatulyam | tasmāttarhi mahāmate tīrthakaradṛṣṭivinivṛttyarthaṃ tathāgatanairātmyagarbhānusāriṇā ca te bhavitavyam || Saddharmalaṅkāvatārasūtram chapitre 2

[14] Traduction anglaise de Mark L. Blum
"Do not abide in the thought of the non-Eternal, Suffering, non-Self, and the not-Pure and be in the situation of those people who take stones, bits of wood, and gravel to be the true gem. You must study well the Way... and 'meditate on the Self, the Eternal, Bliss, and the Pure'."
BDK English Tripiṭaka Series, THE NIRVANA SŪTRA (MAHĀPARINIRVĀṆA-SŪTRA) VOLUME I (Taishō Volume 12, Number 374) Translated from the Chinese by Mark L. Blum, BDK America, Inc. 2013.

Texte chinois (T. 374, juan correspondant)
「莫如彼諸外道,以無常、苦、無我、不淨為實,如取瓦石、草木以為真寶。汝等善修學 ... 當觀我、常、樂、淨。」

Trad. IA à partir du chinois
"Ne demeurez pas dans la pensée du non-éternel (無常 wúcháng), de la souffrance (苦 kǔ), du non-soi (無我 wúwǒ), et de l’impur (不淨 bùjìng), en prenant des pierres et du bois pour des joyaux. … Méditez plutôt sur le Soi (我 wǒ), l’Éternel (常 cháng), le Bonheur (樂 lè) et le Pur (淨 jìng)."
[15] MPS T. 374, chapitre 5. 「爾時,世尊復告迦葉:『善男子!如來身者,是常住身、不可壞身、金剛之身,非雜食身,即是法身。』」

[16] Traduction anglaise de Mark L. Blum
“Thus, I know now that the Tathagata is eternal and indestructible and that there is no change with him. I shall now study well and expound it widely to people."

Then the Buddha praised Bodhisattva Kasyapa and said: "Well said, well said! The body of the Tathagata is adamantine and indestructible. You, Bodhisattva, now have the right view and right understanding. If you see clearly thus, you will see the adamantine and indestructible body of the Tathagata just as you see things reflected in a mirror." Mark L. Blum, BDK America, Inc. 2013.
[17] Traduction anglaise de Kosho Yamamoto
"O good man! Because the icchantikas are cut off from the root of good. All beings possess such five roots as faith, etc. But the people of the icchantika class are eternally cut off from such. Because of this, one may well kill an ant and gain the sin of harming, but the killing of an icchantika does not (constitute a sin)." 
Mahāyāna Mahāparinirvāṇa Sūtra, chapitre XXIV Sur le bodhisattva Kāśyapa.
Translated by Kosho Yamamoto from Dharmakshema's Chinese version, edited and revised by Dr. Tony Page.
Copyright for this edition is held by Dr. Tony Page, 2012.

jeudi 7 mai 2026

La société ouverte de la vacuité

Bodhisattva faisant demi-tour* (détail Himalayan Art 59671)

Blog
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Dans Les Deux Sources de la morale et de la religion[1], Henri Bergson établit une distinction fondamentale entre deux types d'organisation humaine, et avec deux dynamiques contraires. D'une part, la biologie et la nature ont façonné la "société close". Un groupe replié sur lui-même dont la finalité première est la cohésion interne et la survie face aux menaces extérieures. Ce modèle social repose sur l'instinct de conservation et est régi par la pression de l'obligation sociale et de l'habitude. La société close est exclusive et défensive : elle maintient ses membres dans une solidarité étroite, mais au prix d'une hostilité latente, ou d'un instinct de guerre envers l'étranger.
En tant que dirigeant américain, mais aussi simplement en tant que citoyen américain, votre compassion va d’abord à vos concitoyens. Cela ne signifie pas que vous haïssez les gens venant de l’étranger, mais il existe un concept à l’ancienne -et je pense que c’est d’ailleurs un concept très chrétien- selon lequel on aime sa famille, puis son prochain, puis sa communauté, puis ses concitoyens, et ce n’est qu’ensuite que l’on peut se consacrer au reste du monde et établir des priorités à son égard.” (JD Vance, interview Fox News 30/01/2025)
Le "concept à l’ancienne" à laquelle faisait référence JD Vance, et qu’il reformule, était "l'ordre de l'amour" (l. Ordo Amoris) théorisé par Saint Augustin dans “La Cité de Dieu contre les païens” (Livre XV, chapitre 22) et dans De doctrina christiana (chapitres 27 et 28 du Livre I)[2]. JD Vance s’était fait corriger par Pape François (le 10 février 2025) dans une lettre adressée aux évêques américains.
"Le véritable ordo amoris que nous devons promouvoir est celui que nous découvrons en méditant constamment sur la parabole du “Bon Samaritain” (cf. Lc 10, 25-37), c’est-à-dire en méditant sur l’amour qui bâtit une fraternité ouverte à tous, sans exception."
D'autre part, Bergson conceptualise la "société ouverte", une forme d'organisation qui transcende les limites imposées par la nature pour embrasser l'humanité dans son entièreté. Contrairement à la morale close qui fonctionne par la contrainte et l'exclusion, la morale de la société ouverte est animée par l'aspiration, l'élan créateur et un amour universel. Bergson insiste fortement sur le fait que le passage du clos à l'ouvert ne résulte jamais d'un élargissement graduel (comme une sympathie qui s'étendrait naturellement de la famille à la patrie, puis au genre humain), mais qu'il représente une différence radicale de nature, un saut qualitatif.

Pour briser le cercle naturel et répétitif de la société close, une véritable rupture est indispensable. L'élan salvateur est initié par des personnalités d'exception ; les héros, les sages ou les "grands mystiques" qui font le retour vers le monde dans le prolongement de l'union mystique. Ils incarnent un “mysticisme agissant, capable de marcher à la conquête du monde”. En renouant directement avec le principe créateur de vie spirituelle (l'élan vital), ces figures privilégiées communiquent aux autres une émotion neuve et originale et un enthousiasme contagieux. Par leur simple exemple et leur appel, ils transfigurent la contrainte sociale statique en un mouvement dynamique, soulevant ainsi l'humanité vers l'idéal d'une fraternité universelle.

Dans l'approche de Nāgārjuna, la déconstruction métaphysique du "Soi" est le moteur direct qui permet l'émergence d'une société "ouverte". La pensée éveillée (s. bodhicitta) y joue le rôle dynamique que Bergson attribue dans son système à l'élan vital et à l'élan d'amour. Dans ce sens, le bouddhisme de Nāgārjuna est "ouvert" parce qu'il ne repose pas sur une identité fixe. En théorie, le bodhisattva, héros du quotidien (t. byang chub sems dpa’[3]) peut agir dans le monde conventionnel pour y réduire la souffrance, sans s’enfermer dans un cadre métaphysique clos. Son action peut-être directe, éthique, tournée vers le bien commun. S’il ne peut pas agir directement, il s’adresse aux puissants, à l’instar de Nāgārjuna qui se tourne dans le Ratnāvalī (La Précieuse guirlande des conseils au roi) probablement vers un membre de la dynastie Sātavāhana, pour lui soumettre un véritable programme politique et social basé sur la compassion et l'altruisme[4].

Nāgārjuna prend soin de préciser dans la Ratnāvalī que cette doctrine n'a pas été enseignée exclusivement à l'intention des monarques, mais avec la profonde aspiration d'aider tous les êtres à atteindre le bonheur individuel et la libération ultime[5]. Dans l’encyclopédique “Traité de la grande vertu de sagesse”, traduit par Kumārajīva, et attribué à “Pseudo-Nāgārjuna” se trouve une citation où l’on demande au bodhisattva Samantaraśmi pourquoi il vient à la tête d’une troupe nombreuse de "bodhisattva laïcs (s. gṛhastha) et religieux (s. pravrajita), de garçonnets (s. dāraka) et de fillettes (s. dārikā) pour enseigner la Loi".
“Ceci prouve aussi que petits et grands sont capables d’accueillir (s. pratipad-) la doctrine bouddhique (s. buddhadharma), à la différence de ces sectes hérétiques (s. tīrthikadharma) où les brâhmanes seuls peuvent suivre la règle et ceux qui ne sont pas brâhmanes ne le peuvent point. Dans la loi du Buddha, il n’y a ni grand ni petit, ni gens du dedans (s. ādhyātmika) ni gens du dehors (s. bāhya) ; tous peuvent pratiquer la loi. De même, quand on administre un remède (s. bhaiṣajya), c’est la guérison à atteindre qui règle tout ; peu importe que [le malade] soit noble ou roturier, grand ou petit.” (Lamotte, vol. II p. 576, fragment du Pañcaviṃśatisāhasrikā Prajñāpāramitā (Le Sūtra de la Perfection de la Sagesse en vingt-cinq mille versets).
Candrakīrti (dans le Bodhisattvayogācāracatuḥśatakaṭīkā) déconstruit logiquement la validité du système de castes (s. varṇa). Si l'appartenance à une caste est déterminée par les actes (s. karma), alors la naissance (s. jāti) ne peut logiquement pas en être la cause. Il démontre par le raisonnement par l'absurde (s. prasaṅga) cher au madhyamaka, que si un śūdra est censé devenir kṣatriya par ses actions (et non par naissancepar la bouche de Brāhma), alors un brahmane commettant des actes indignes devrait tout aussi bien devenir un śūdra par ses actions. L'idée d'une pureté ou d'une essence de caste liée à la naissance est ainsi totalement réfutée.

Dans la philosophie bergsonienne, le passage de la société close à la société ouverte requiert une véritable rupture, un bond qualitatif initié par des héros ou des mystiques. L'idéal du Bodhisattva (et de la pensée éveillée, bodhicitta) correspond parfaitement à cette figure. La proclamation de l’éveil par Bouddha a été comparée au rugissement du lion (s. siṃhanāda, dans le Mahāsīhanāda Sutta), la même appellation avait été donnée à la proclamation de la vacuité par Nāgārjuna (stance 52 du Bodhicittavivaraṇa[6]).
Par le rugissement du lion de la vacuité, tous les dogmatistes sont terrifiés.
En quelque lieu qu'ils s'établissent, là même la vacuité les guette
!”
Tout comme le rugissement du lion paralyse de terreur les autres animaux de la forêt, la révélation de la vacuité universelle frappe d'effroi ceux qui s'accrochent à l'illusion d'une existence substantielle. Dans ce sens, le potentiel que révèle la vacuité permet, en théorie du moins, une société ouverte par rapport à une société de castes, qui est une société close (selon Bergson). C’est la naissance, et non les actes (karma) qui déterminent l’appartenance à une caste. La naissance seule ne suffit cependant pas pour avoir accès à une instruction religieuse, l'éligibilité ou l’aptitude (s. adhikāra) est un autre facteur déterminant. Traditionnellement, cette éligibilité est déterminée par des critères sociaux rigides : la caste, le genre et le stade de vie (s. āśrama). Les non-éligibles n’auront pas accès à l’instruction ou à des initiations spirituelles dans un corps mystique spécifique. Bergson oppose au corps mystique clos ouvert aux “éligibles” (s. adhikārin) un “corps agrandi”, le corps de l'humanité tout entière.

Le véritable Saṅgha, du point de vue ultime, n’est pas un groupe défini par des ordinations ou des croyances : c’est la communauté de tous ceux qui réalisent la vacuité, ou même, plus largement, de tous les êtres sensibles en tant que potentiellement éveillés ou “éveillables”.
"I.58 Si, en connaissant la réalité telle qu'elle est, on deviendrait malgré soi "tenant du néant" (s. nāstitā),
pourquoi, en ne la connaissant pas, par simple ignorance (s. mohāt), ne deviendrait-on pas tenant de l'être (s. astitā) ?
I.59 Si la réfutation de l'être revient à admettre le néant, pourquoi la réfutation du néant ne reviendrait-elle pas à admettre l'être ?
II.60 Ceux dont ni la thèse (s. pratijñā), ni la conduite (s. caritaṃ), ni la pensée [éveillée] (s. cittaṃ) ne se fondent sur le néant (s. nāstikatve), puisqu'ils prennent appui sur l'Éveil (s. bodhiniśrayāt), comment, en réalité (s. arthataḥ), ceux-là pourraient-ils être qualifiés de nihilistes (s. nāstikāḥ)[7] ?"
Les termes pratijñā (la proposition philosophique ou l'engagement), caritaṃ (la pratique éthique du Bodhisattva) et cittaṃ (l'esprit, renvoyant ici à la bodhicitta, l'esprit d'Éveil) englobent la totalité de l'action du pratiquant, prouvant qu'en réalité (s. arthataḥ), on ne peut logiquement pas les amalgamer avec les tenants du néant. L’accès à la connaissance de la réalité telle quelle ne requiert pas de naissance spécifique, ni d’éligibilité (s. adhikāra). Ceux qui s’éveillent à la réalité telle quelle, alliance des deux vérités, et qui s’appuient sur cet éveil pour agir conformément constituent un groupe ouvert. Cet éveil-engagement est la pensée éveillée (s. bodhicitta), qui pourrait être considérée comme l’élan de la vie spirituelle (l'élan vital) conceptualisé par Bergson. Bien que Bergson ait lui-même pensé que le bouddhisme antique s'était arrêté à un détachement purement contemplatif par manque de confiance dans l'action humaine, la figure du bodhisattva prouve le contraire. Animé par la bodhicitta, le bodhisattva refuse de fuir le monde (le Saṃsāra) pour trouver la quiétude (le Nirvāṇa). Selon les termes de Bergson, son “mysticisme” serait "agissant", puisque c'est un débordement de vitalité, une action, une création et un amour qui s'investit totalement dans la réalité. L’union mystique/inconcevable étant celle des deux vérités ainsi que de la vacuité et l’engagement (méthode/compassion).
Cela n’a pas empêché au mahāyāna de développer aussi des “corps mystiques” clos.

* La dernière image des neuf étapes du repos mental (s. navākārā cittasthitiḥ t. sems gnas dgu) montre le moine une épée à la main, symbole de la perspicacité (T. shes rab S. prajñā). Il retourne en arrière sur l'arc-en-ciel, démontrant que la racine du devenir a été détruite par l'union du repos mental (s. śamatha) et de la vision pénétrante (s. vipaśyanā), où la vacuité (śūnyatā) est l'objet de la méditation. La flamme symbolise l'attention et la compréhension parfaite de la réalité ultime des phénomènes.

A suivre...
***

[1] Les deux sources de la morale et de la religion, Chapitre IV: Remarques finales. Mécanique et mystique

[2] De doctrina christiana, I, 27–28
27. 28. Ille autem iuste et sancte vivit, qui rerum integer aestimator est. Ipse est autem qui ordinatam habet dilectionem, ne aut diligat quod non est diligendum, aut non diligat quod diligendum est, aut amplius diligat quod minus diligendum est, aut aeque diligat quod vel minus vel amplius diligendum est. Omnis peccator in quantum peccator est, non est diligendus, et omnis homo in quantum homo est, diligendus est propter Deum, Deus vero propter seipsum. Et si Deus omni homine amplius diligendus est, amplius quisque Deum debet diligere quam seipsum. Item amplius alius homo diligendus est quam corpus nostrum, quia propter Deum omnia ista diligenda sunt et potest nobiscum alius homo Deo perfrui, quod non potest corpus, quia corpus per animam vivit qua fruimur Deo.

Celui-là vit avec justice et sainteté, qui estime les choses à leur juste valeur – il possède donc un amour ordonné, de sorte qu’il n’aime ni ce qu’il ne doit pas aimer, ni ne néglige d’aimer ce qu’il doit aimer, ni n’aime davantage ce qui doit être aimé moins, ni n’aime de manière égale ce qui doit être aimé soit moins soit plus. Aucun pécheur n’est à aimer en tant que pécheur ; tout homme est à aimer en tant qu’homme, à cause de Dieu, tandis que Dieu est à aimer pour lui-même. Et si Dieu doit être aimé plus que tout homme, chacun doit aimer Dieu plus que lui-même. De même, un autre homme doit être aimé davantage que notre propre corps, car toutes ces choses sont à aimer à cause de Dieu, et un autre homme peut jouir de Dieu avec nous, ce que notre corps ne peut pas – en effet, le corps vit par l’âme, et c’est par l’âme que nous jouissons de Dieu. (trad. Claud AI)

[3] Bodhisattva en tibétain s’écrit byang chub sems dpa', où dpa’ serait une abréviation de dpa’ bo, héros, vīra. Bodhisattva a été traduit parfois comme héros de l’éveil. P.e. Vivre en héros pour l'éveil.

[4] Nāgārjuna  y conseille concrètement au souverain de fournir de quoi vivre, ainsi que des soins médicaux, aux personnes vulnérables, malades ou handicapées. Aider les fermiers en leur fournissant des semences et supprimer les taxes abusives. Fixer des prix justes et maintenir des bénéfices raisonnables en période de pénurie. Abolir la peine de mort et la torture pour les remplacer par une réhabilitation compatissante (les assassins devant être simplement bannis). Assurer une gestion durable des ressources pour les générations futures.

[5] Conseil au roi, traduit par Georges Driessens, Seuil, p. 123

Chos ’di rgyal po ’ba’ zhig la//
bstan pa kho nar ma bas kyi//
sems can gzhan la’ang ci rigs par//
phan par ’dod pas bstan pa lags//

[6] śūnyatāsiṃhanādena trāsitāḥ sarvavādinaḥ | yatra yatra viśantyete tatra tatraiva śūnyatā

sTong nyid seng ge'i sgra yis ni//
smra ba thams cad skrag par mdzad//
gang dang gang du de dag bzhugs//
de dang der ni stong nyid 'gyur//

[7] Nāgārjuna, Ratnāvalī

Anicchan nāstitāstitve yathābhūtaparijñayā /
nāstitāṃ labhate mohāt kasmānna labhate 'stitām // nra_1.58 //

Syādastidūṣaṇādasya nāstitākṣipyate 'rthataḥ /
nāstitādūṣaṇādeva kasmānnākṣipyate 'stitā // nra_1.59 //

Na pratijñā na caritaṃ na cittaṃ bodhiniśrayāt /
nāstikatve 'rthato yeṣāṃ kathaṃ te nāstikāḥ smṛtāḥ // nra_1.60 //