samedi 30 mai 2026

Prélude à la bataille de la lettre A

Ruines de Vikramaśīla Bhagalpur (source Wanderlust, blog à consulter)

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Le vihāra bouddhiste Vikramaśīla, à Bhagalpur, Bihar, fut fondé à la fin du VIIIème début IXème siècle, par le roi Dharmapāla, un grand soutien du bouddhisme dans la région. Ce vihāra est dit avoir eu 100 professeurs et fut régi par une équipe de six membres[1]. Selon les diverses sources hagiographiques, ce vihāra fut le centre de débats entre Ratnākaraśānti (venu de Sri Lanka), Jñanasrimitra, Nāropa, mais aussi Atiśa et Advayavajra/ Maitrīpada, Ratnakīrti, Śākyaśribhadra, etc. En majorité des Yogācārins, des Yogācārins-Mādhyamika ou des Mādhyamika-Yogācārins… Tous suivaient également la voie des Tantras. 

Le concept de Prakāśa (t. gsal ba) y prenait une place centrale. Un terme qui exprime à la fois le fait de briller et l'action de rendre visible (sens épistémique). La Prakāśa "brille" par lui-même (s. svaprakāśa), tandis que l'inerte (s. jaḍa) ne brille pas. La connaissance est lumière : elle manifeste à la fois elle-même et son objet comme une lampe. Le savoir est lumière qui dissipe le non-savoir. Dans les traditions monistes du Cachemire (Pratyabhijñā, Abhinavagupta, ...), la Prakāśa est la Lumière primordiale de la conscience, opposée à vimarśa (réflexivité, conscience de soi réflexive). Le mot lumière est une métaphore utilisée dans toutes les traditions (naturalistes et surnaturalistes confondues) et est très trop riche en associations, pour pouvoir être utilisée sans précautions. 

En schématisant, la Prakāśa et l'imagination (s. manas ≈ vikalpanā) ne sont pas deux facultés distinctes et étrangères l'une à l'autre. Elles partagent la même puissance fondamentale : la capacité de manifestation (s. pratibhāsa t. snang ba), sans laquelle rien ne pourrait apparaître à la conscience.

La différence entre la notion d'une "pure conscience lumineuse" et l'imagination (la faculté de se représenter ce qui est immatériel ou abstrait, ou de former des images) réside uniquement dans leur différentiel de “transparence” ou reconnaissance. La Prakāśa est cette puissance manifestante, lorsqu'elle est transparente à sa propre nature. Elle se connaît elle-même de manière réflexive (s. svasaṃvitti), comme un rayonnement pur, sans fracture ou dualité entre un sujet et un objet.

La "pure conscience lumineuse" et l'imagination ne diffèrent pas par leur nature, mais par leur rapport à elles-mêmes. C'est ce que shivaïsme moniste et bouddhisme ésotérique tentent de formuler chacun à leur manière. Les deux projets semblent vouloir habiller de philosophie un fond surnaturaliste (culte de Bhairava pour l'un, essentialiste et théiste pour l'autre) qu'ils ne veulent ni assumer pleinement ni abandonner. Les débats de Vikramaśīla sur la réalité des images (s. ākāra t. rnam pa) le laissent transparaître malgré eux.

A propos, ce double mouvement, philosopher un fond surnaturaliste sans s'en séparer, n'est pas propre aux traditions médiévales. On le retrouve intact dans les adaptations occidentales contemporaines, où la référence à la vacuité ou à la non-dualité fonctionne comme caution philosophique pour des pratiques dont le ressort réel est dévotionnel ou rituel. Ce n'est pas un défaut de sincérité des praticiens, c'est la structure même du compromis historique qu'ils ont hérité, et qu'une lecture madhyamika honnête pourrait rendre visible. 

L'imagination est donc la même puissance manifestante, lorsqu'elle est opaque à elle-même. Elle oublie qu'elle est la source de ses propres projections et se met à croire que les apparences qu'elle produit sont des objets extérieurs et indépendants, leur attribuant une réalité, en même temps qu’au sujet qui les perçoit. L'imagination n'est dans le fond rien d'autre que la Prakāśa qui ne se reconnaît pas.

Dans le cadre des étayements philosophiques, les débats à Vikramaśīla portaient souvent sur la réalité des images (s. ākāra) ordinaires de l’imagination (s. manas). Avaient-elles une réalité ou non, et si oui laquelle ? Et qu’était au fond la capacité d'auto-manifestation, ou de faire apparaître de la conscience (s. citta) ? Trois camps s’opposaient.

Les Yogācārins sākāra (comme p.e. Jñānaśrīmitra) affirmaient que les images ordinaires sont ultimement réelles, en tant qu'images. Puisque la Prakāśa (la source) est réelle, ses manifestations (les images) ne peuvent être irréelles. Il n'y a pas d'asymétrie entre la Lumière Prakāśa et ses reflets qui partagent exactement la même réalité. Non-reconnus en tant que tels, une réalité dualiste leur est accordée et ils deviennent des objets.

Les Yogācārins nirākāra stricts (comme p.e. Sthiramati) affirmaient à l'inverse que les images ordinaires sont totalement irréelles et adventices. En bons Yogācārins, pour eux la conscience nue, dépourvue de tout contenu, possède une réalité, qui est la pureté absolue de la Prakāśa.

Ratnākaraśānti occupait une position singulière appelée alīkākāravāda (la doctrine des images fausses). Pour lui, seule la Prakāśa lumineuse et non-duelle est réelle, tandis que les images ordinaires (s. ākāra) sont formellement irréelles et des distorsions (s. bhrānti) de la Prakāśa, filtrées par l’imagination (s. manas). Cependant, il introduit un expédient sotériologique crucial. Par pure compassion, un Bouddha retiendrait délibérément un résidu d'illusion. Sa conscience pure et mondaine/immanente (s. śuddhalaukika) condescend à percevoir les images "fausses", mais dotées de la connaissance réflexive de leur vacuité. Ces images deviennent des "images reconnues comme fausses", utilisées comme des expédients (s. upāya) thérapeutiques. Cela permet et justifie notamment les pratiques de divinités yidam, et notamment les yogatantras supérieurs.

Les images consacrées divines du maṇḍala ne sont pas la Prakāśa qui s'exprime spontanément, mais des images consciemment construites à partir de "zéro" (la vacuité : oṃ svabhāva śuddhāḥ sarvadharmāḥ svabhāva śuddho ‘haṃ) pendant la phase de génération des divinités, dans lesquelles les êtres de gnose (s. jñānasattva) s’investissent, avant d'être dissoutes "en lumière", pour retourner à la Source pendant la phase d'achèvement. C'est une structure dite "kénotique", qui vient de kénose (garder ces mots pour jouer au Scrabble). La Lumière originelle revêt les habits de l'illusion (les quatre ou cinq éléments) pour rencontrer les êtres enfermés dans le monde des formes et les tirer vers le haut.

Dans son Bhramaharanāma Hevajrasādhana, Ratnākaraśānti pose le principe fondamental selon lequel toute image (s. ākāra) est une illusion onirique qui doit être abandonnée au profit de la seule Conscience lumineuse (s. Prakāśa)[2].
"Ayant simplement réfléchi que c'est la conscience seule qui, en raison du fait qu'il apparaît comme dualité, est dans l'erreur, c'est mien, cet univers surgit comme apparence, tel un rêve et ainsi de suite. En écartant l'apparence duelle qui est la cause de l'erreur (s. bhrānti), l’univers est vu comme apparence de sa propre conscience seule (s. svacittameva), pur (s. śuddha), translucide comme du cristal, pure Luminosité (s. prakāśamātra), infinie, sans dualité[3]." (extrait du Muktāvalī-Hevajratantra)
Ratnākaraśānti établit donc une différence entre un absolu pure Luminosité (s. prakāśamātra), "vide",  dont les reflets (s. pratibhāsa t. snang ba) sont reconnus comme tels, et ses reflets non reconnus comme tels, qui se subdivisent en deux catégories : les images "non reconnues" de l’imagination ordinaire (s. manas), les images sacrées (t. dag snang), oniriques, visionnaires, ou créées par la méditation. Ces dernières (s. śuddhalaukika) sont fausses par rapport à la "pure Luminosité" (surnaturelle), mais pures (s. śuddha t. dag snang) pour le monde (naturel). La part de la "pure Luminosité" correspond à l'ésotérisme.

Plusieurs sources hagiographiques relèvent d’un désaccord et un débat entre Ratnākaraśānti/śāntipa et Advayavajra/ Maitrīgupta. Tel que je crois voir les choses, l’équipe Newar autour d’Advayava (notamment Sahajavajra) a pu travailler à une synthèse apratiṣṭhita-madhyamaka que l’on pourrait appeler post-tantrique, même si chaque disciple d'Advayavajra ait suivi son propre chemin après la mort du maître. Sahajavajra semble dépasser le clivage entre la Luminosité et les images, en posant que les images sont vides d'essence mais manifestes (s. nirbhāsa) à la conscience. Elles ne sont pas une dégradation de la pure Luminosité qui se tiendrait cachée derrière elles, mais la libre expression (t. rtsal) de la vacuité. La vacuité ne détruit pas l'apparence, elle la libère. C’est mal comprendre la désignation "vacuité", si l’on pense qu’elle manque de quelque chose.
1. Ce qui s'abstient de s'engager (s. yoga t. sbyor ba) dans [les extrêmes de] l'être ou le non-être,
Est l'ainsité (s. tathatā), devant laquelle je m'incline.
Et qui, étant sans souillure (s. anāvilā),
A pour nature d'être l'accès à l'éveil[4]. (Tattvadaśakaṭīkā, verset 1, Advayavajra)
Commentaire de Sahajavajra :
“Ceux qui réifient (tib. zhen pa) être (s. sad) et non-être (s. asad), s'engagent (t. sbyor ba) dans l'être et le non-être. Éviter (tib. spangs pa, s. hīnā) [la réification] c'est en être libre (tib. bral ba).[5]
“Comme le Réel (s. tattva) est libre d'implication dans l'être et le non-être, le monde (tib. 'gro ba, s. jagat) a pour caractéristique (s. nimitta) d'être produit par interdépendance[6].”
La vacuité engagée ne manque de rien. Comme le dit Kamalaśīla, la vacuité authentique inclut déjà naturellement, dans son propre déploiement, tous les aspects suprêmes : la générosité, la discipline, la patience, l’effort, la concentration, la lucidité et l’engagement habile. Elle n'est donc séparée d'aucune qualité éveillée. Extrait du Ratnacūḍasūtra (t. Dkon brtsegs Derge K. D 45), cité par Kamalaśīla dans le troisième Bhāvanākrama :
"Ayant revêtu l'armure de l'amour (s. maitrī), demeurant dans la condition de la grande compassion (s. mahākaruṇā), il pratique la méditation qui réalise la vacuité dotée de tous les aspects suprêmes.
Qu'est-ce donc que cette "vacuité dotée de tous les aspects suprêmes" ?
Celle qui est décrite en détail comme : non séparée de la lucidité (s. prajñā), non séparée de l’engagement habile (s. upāya), etc. [À savoir :] non séparée de la générosité, non séparée de la discipline morale, non séparée de la patience, non séparée de l’effort, non séparée de la concentration, non séparée de la lucidité (s. prajñā), non séparée de l'engagement habile (s. upāya).[7]"
Autrement dit, Ce que je traduis par engagement habile (Expédients, upāya) est l’utilisation habile du monde et de la vérité conventionnelle pour le bien des êtres, la vacuité étant pour le sien propre si la non-dualité permet de dire cela. Lengagement habile, la compassion universelle (s. mahākaruṇā), et "la vacuité dotée de tous les aspects suprêmes" correspondent aux perfectionnements (s. pāramitā), les vertus "non-produites", pour agir dans le monde. Néophytes et êtres réalisés confondus[8]
"Mais, si les experts (s. aśaikṣa) ont déjà réalisé que tout est sans nature propre, pourquoi continueraient-ils à pratiquer "l'action initiale" (s. ādikarma t. dang po’i las) ?
“Parce que la perfection de lucidité (s. prajñāpāramitā) n'est pas séparée des cinq perfections [ādikarma]. La lucidité EST la nature même des perfections [dites "initiales"]." (commentaire de KDN5 du Kudṛṣṭinirghātana[9])
La désignation “vacuité” (≈ prajñāpāramitā) n'est pas une réalité inerte, vide de quoi que ce soit, qu'il faudrait ensuite "orner" de "Luminosité" ou de perfections. Elle est, par elle-même et dès l'origine, la nature de "tout aspect suprême", ou de "l’action initiale", générosité, discipline, etc. Ajouter quoi que ce soit à la vacuité reviendrait à méconnaître qu'elle n'a jamais manqué de rien. Prendre au sérieux la désignation d' "expert", celui qui est hors d'entraînement (s. aśaikṣa), ayant atteint "la voie de celui qui n'a plus rien à apprendre" (s. āśaikṣamārga) est de toute façon risqué, pour tous ceux concernés, maître (s. aśaikṣa) ou étudiant (s. śaikṣa).

***

[1] History of Bihar, Prof.R.Choudhary,1958, p.117

[2] Cittam evaitat tena tenākāreṇa bhrāntaṃ pratibhāsate yathāsvapne.

C'est la pensée même qui, sous l'emprise de l'illusion, se manifeste en telle ou telle image, comme dans un rêve.

[3] Kevalamasati dvaye dvayapratibhāsatvād bhrāntaṃ cittameva' mamedaṃ viśvapratibhāsamutpadyate, svapnādivaditi vicintya, bhrāntinimittaṃ dvayapratibhāsamapanīya tadviśvapratibhāsaṃ svacittameva śuddha- sphaṭikasaṃkāśaṃ prakāśamātramanantamadvayaṃ paśyet |

Ratnākaraśānti: Muktāvalī-Hevajratantra SA_T02_Ratnākaraśānti_Muktāvalī-Hevajratantra_Tripathi-Negi_2001:1100

[4] Sadasadyogahīnāyai tathatāyai namo namaḥ | anāvilā yataḥ saiva bodhato bodhirūpiṇī ||

yod dang med pa'i sbyor ba spangs // gang zhig dri med pa // byang chub rang bzhin rtogs pa gang // de bzhin nyid der phyag 'tshal 'dud //

[5]Tattvadaśakaṭīkā : yod pa dang med pa dag tu zhen pa ni yod pa dang med pa'i sbyor ba ste/_de dag spangs pa ni bral ba'o/

[6] Tattvadaśakaṭīkā : de bzhin nyid la ni yod pa dang med pa'i sbyor ba dang bral bas 'gro ba rten cing 'brel par 'byung ba'i mtshan nyid can no//

[7] Référence : Kamalaśīla, Bhāvanākrama III (éd. Sarnath, Bibliotheca Indo-Tibetica n°9, p. 242-243)
Sa maitrīvarmasaṃnaddho mahākaruṇāsthāne sthitvā sarvākāravaropetaśūnyatābhinirhāradhyānaṃ karoti / tatra sarvākāravaropetaśūnyatā katamā? yā dānāpagati-śīlānapagati-kṣāntyanapagati-vīryānapagati-dhyānānapagati-prajñānapagati-upāyānapagatītyādivistaroktiriti /

Bhāvanākrama III, Tengyur, mDo 'grel, Sems tsam (Tohoku 3915 ou 3916). Citation du Ratnacūḍasūtra.

'phags pa gtsug na rin po che las ji skad du / de byams pa'i go cha bgos shing snying rje chen po'i gnas la gnas nas rnam pa thams cad kyi mchog dang ldan pa'i stong pa nyid mngon par bsgrub pa'i bsam gtan byed do / de la rnam pa thams cad kyi mchog dang ldan pa'i stong pa nyid gang zhe na / shes rab dang ma bral ba / thabs dang ma bral ba zhes bya ba la sogs pa rgya cher bka' stsal pa lta bu'o /
gang sbyin pa dang ma bral ba / tshul khrims dang ma bral ba / bzod pa dang ma bral ba / brtson 'grus dang ma bral ba / bsam gtan dang ma bral ba / shes rab dang ma bral ba / thabs dang ma bral ba /

[8] “Having abandoned [all practice of] affirmation and exclusion
With regard to the fruit, reality and what is opposed [to liberation],
The wise one awakens towards supreme full enlightenment,
But even after that, [he will be engaged] in initial activity.” (KDN 5)

Kudṛṣṭinirghātana, La destruction des vues erronées d’Advayavajra, trad. anglaise : . Klaus-Dieter Mathes, A Fine Blend of Mahāmudrā and Madhyamaka Maitrīpa’s Collection of Texts on Non-conceptual Realization (Amanasikāra).

[9] “Having abandoned [all practice of] affirmation and exclusion
With regard to the fruit, reality and what is opposed [to liberation],
The wise one awakens towards supreme full enlightenment,
But even after that, [he will be engaged] in initial activity.” (KDN 5)

Kudṛṣṭinirghātana, La destruction des vues erronées d’Advayavajra, trad. anglaise : . Klaus-Dieter Mathes, A Fine Blend of Mahāmudrā and Madhyamaka Maitrīpas Collection of Texts on Non-conceptual Realization (Amanasikāra).

mardi 26 mai 2026

Le défi des exégètes Kagyupa

L'obtention de la transmission aurale de Cakrasaṃvara de Luyipa (détail HA59652)
On voit la tête de Réchungpa sur le devant

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Mise à jour transmissionnelle de fond en comble

Dans un des textes des Œuvres complètes des hiérarques de Daklha Gampo, attribués à Layakpa, Les Quatre Clous[1], se trouve la synthèse doctrinale de l’école Kagyupa au XVIème siècle. Elle s’appuie sur de subtils glissements entre les différents systèmes de pensée indiens pour asseoir la supériorité de la voie instantanée de la Mahāmudrā tantrique. Les points de vue s'emboîtent hiérarchiquement, sans que le lecteur s’en aperçoive. Le Tathāgatagarbha fournit la base ontologique, le Yogācāra explique la phénoménologie de la pensée, le Madhyamaka protège contre la réification de tout cela, et l'Anuttarayogatantra (via la tradition des Siddhas) offre la méthode ultime de réalisation (s. parama-siddhi). C’est comme si cette doctrine unifiée avait depuis toujours été le message du Bouddha, et qu’elle devait être utilisée ainsi pour interpréter correctement tous les stades de l’évolution de la doctrine du Bouddha. Ab initio, comme dirait Eliade, comme si le temps était aboli. Souvent ce genre de synthèse procède par une stratégie de saturation conceptuelle, de citations bien choisies et de Name dropping.

Si on veut réellement comprendre comment les concepts bouddhistes étaient compris à différentes époques, dans différents contextes et par les différents acteurs, il faudrait appliquer des principes de l’histoire des idées ou de l’histoire de la réception (Markus Vinzent), et faire une lecture rétrospective et contextuelle des sources.

D’un simple potentiel à l’essence de tout

LEmbryon de Bouddha (s. tathāgatagarbha) en est le socle. Les théories dérivées de ce concept justifient qu'il n'y a rien à créer ni à modifier, mais seulement à reconnaître. Layakpa affirme que le non-savoir (t .khrul pa) et le savoir primordial (t. ye shes) existent depuis toujours dans le courant de conscience de tous les êtres incarnés (t. lus can), utilisant pour cela la célèbre métaphore des graines de sésame et de l'huile de sésame.
“Puisqu'elles surgissent comme l'essence même de tout ce qui apparaît et résonne, elles sont pareilles à la lampe et à la lumière de la lampe. La pensée et la réalisation (t. sems dang rtogs pa) sont indifférenciées, pareilles à l'eau et aux vagues de l'eau. Par le fait de la réalisation ou de la non-réalisation, tous les phénomènes de l’Errance et de la Quiétude (s. nirvāṇa) ont une seule et même saveur (s. ekarasa), pareils à l'eau et à la glace (t. chu dang 'khyag rom lta bu).[2]
Au moment où naît la certitude (s. niścaya t. nges shes), tous les phénomènes fabriqués auparavant par l’intellect s'évanouissent complètement (t. phyi shar song). En voyant l'essence de sa pensée, il se produit une "reconnaissance certaine" semblable à la rencontre fortuite sur le chemin avec une personne que l'on connaissait déjà autrefois (t. sngar 'dris kyi mi dang lam khar phrad pa lta bu). Il est dit à ce sujet :
“Si l'on réalise cela de manière ininterrompue, c'est cela !
Si cela se manifeste sans aucune identification conceptuelle, c'est cela !
Si cela est égal comme l'espace céleste, c'est cela ! »
Si la pensée-en-soi est perçu comme le Bouddha (t. rang sems sangs rgyas su mthong na), c'est cela ![3]
Le non-savoir (t. khrul pa) elle-même est redéfinie de manière radicale selon ce prisme : le non-savoir sous l’aspect du triple univers (t. traidhātuka-avidyā) est déclaré lui-même être le savoir primordial (t. ye shes), car il n'y a absolument rien à rejeter ou à abandonner[4]. "Que l’erreur se manifeste comme gnose", le quatrième Dharma de Gampopa.

La fusion de l’Embryon du tathāgata et le corps adamantin par Karmapa 3

Dans son Traité expliquant le tathāgatagarbha[5], Karmapa 3 Rangjung Dorje (d'ailleurs né dans une famille Nyingmapa) établit une identité fonctionnelle entre l’Embryon du tathāgata et le corps subtil (t. rtsa rlung thig le), les Corps formels du Bouddha (s. rūpakāya) et les deux stades de la voie de la Méthode (t. bskyed rim, rdzogs rim).
“Ainsi, les canaux (t. rtsa), les souffles (t. rlung) et les essences-gouttes (s. thig le) sont, une fois purifiés, "le Kāya de forme pur" ; non purifiés, ce sont les kāyas de forme impurs.[6]
Dans sa conclusion, Rangjung Dorje termine par :
“Ainsi s’achève l’ “Établissement de la nature de bouddha”, l’essence du Vajrayāna (t. rdo rje theg pa’i snying po).[7]
Le troisième Karmapa Rangjung Dorje est aussi l’auteur de "La Réalité intérieure profonde" (t. zab mo nang don[8]). C’est un texte fondateur du bouddhisme tibétain qui établit une synthèse entre la philosophie de l’Embryon du tathāgata et la pratique tantrique du corps subtil. Son contenu couvre l'ensemble du chemin du Vajrayāna, depuis les bases mytho-cosmologiques jusqu'aux stades les plus élevés de la pratique yoguique. Le texte s'ouvre sur les causes du saṃsāra et du nirvāṇa, puis détaille le développement du corps dans le ventre maternel, les canaux, les souffles et les essences-gouttes. Il traite ensuite des états de conscience, des correspondances entre macrocosme et microcosme, des divinités (s. iṣṭa-devatā), des chemins de purification, des terres spirituelles ("réalisations" s. bhūmi) et de la dissolution finale. Cette purification n'est pas une métaphore : elle s'opère concrètement par les deux phases de la voie de la Méthode (s. Upāya-mārga). Pendant la phase de génération le yogi visualise et projette les canaux, souffles et essences comme le maṇḍala des déités, transformant ainsi son impureté naturelle en pureté surnaturelle. Pendant la phase d'achèvement, le yogi travaille directement sur les canaux, les souffles et les gouttes de son corps subtil pour faire fondre les énergies grossières, réaliser le Mahāsukha, une dimension de type "Mysterium Magnum" (Boehme, Paracelse) ou de type "Monde imaginal" (Corbin), en fonction du point de vue de la "substantialité lumineuse" (je reviendrai sur l'Absolu mêlé), et finalement émaner spontanément les corps formels (s. rūpakāya).

La voie des tantras se veut être une solution au problème de la dualité sujet-objet, qui est présente en toute forme de connaissance intellectuelle ET contemplative (t. bsam gtan). Elle cherche donc des solution non-intellectuelles dites “non-duelles”, mais qui aboutissent sans faille au monisme, quoi qu’en disent les exégètes de la Méthode proposée. Le corps physique étant impermanent, à quoi bon investir dans un corps impermanent. Le corps subtil, offre de meilleures possibilités et espoirs.

La pensée comme unique réalité (à intuiter immédiatement)

Retour aux Quatre Clous (t. gNad kyi gzer bzhis man ngag bdr:MW1AC309_CDA7A4) de Layakpa. Pour décrire la mécanique de la méditation et la résorption des apparences, le texte glisse vers un vocabulaire purement Yogācāra et Cittamātra. La pratique exige de ne pas diviser l'évidence vécue en "objet à méditer et sujet méditant" (la fameuse dualité grāhya-grāhaka), car cette erreur structurelle empêche toute libération de la dualité captive. Le processus méditatif est décrit comme une démarche où l'on introduit (t. ngo sprod) la pensée à la pensée, et ce, "tant que les apparences ne se sont pas résorbées dans la pensée", ce qui décrit un processus purement Vijñaptimātra où l'objet se dissout dans la conscience.

Layakpa cite, c'est ainsi que le Seigneur Marpa a déclaré :
“Les apparences extérieures, cet engrenage illusoire (t. sgyu ma'i 'khrul 'khor 'di),
Je les ai réalisées comme la grande félicité non-née (t. skye med bde ba chen po s. anutpāda-mahāsukha).
À l'intérieur, cette conscience mentale qui saisit [les apparences],
Est pareille à la rencontre fortuite avec un ami de longue date.
La pensée-en-soi (t. sems nyid s. cittatā) connaît sa propre essence/face par elle-même (t. ngo rang s. svarūpa)[9].”
Le concept de svasaṃvedana (t. rang rig, la conscience réflexive, fondation de l'épistémologie Yogācāra) est sublimé : il n'est plus une simple fonction relative de la conscience, mais devient l'Absolu lui-même, identifié par le Saraha trilogiste[10] comme la "gnose de l’intelligence s'intelligeant elle-même[11] " (t. rang rig ye shes s. svasaṃvedana-jñāna), et donc positive et permanente.

La sceau bouddhiste obligatoire de la vacuité

Pour éviter d’affirmer trop positivement une gnose, ou un Absolu "sans second" dans sa bulle moniste, le texte doit rappeler les critères de la vacuité madhyamika. D'un côté, il rappelle que les phénomènes sont vides d’essence et non-produits (t. skye med), et que la vacuité est la simple désignation de l'absence de toute élaboration conceptuelle (t. spros bral). Et de l'autre côté, il adresse une critique au Madhyamaka purement scolastique, auquel il manquerait le "sens définitif" (t. nges don s. neyārtha) par une expérience "immédiate". Nous reviendrons sur "immédiat". Nous verrons également plus loin comment le concept de non-produit, puis non-production, a été transformé en quelque chose d’ontologiquement positif : “le non-né”[12].

Le texte condamne aussi l'approche des "logiciens" (t. rtog ge rnams) qui tentent d'utiliser la perception directe et l'inférence rationnelle (t. mngon sum dang rjes dpag) pour comprendre la réalité, affirmant que rester lié à ces conventions verbales empêche toute chance de voir naître le véritable chemin de la vision.

A quel point l’évidence vécue est-elle "immédiate" ou "unique[13]" ?

Le svasaṃvedana yogācārin (toute conscience s’accompagne d’une conscience réflexive) est ici transfiguré : il ne s’agit plus d’un simple retour de la conscience sur elle‑même, mais d’une présence lumineuse immédiate, et au fond permanente, sans sujet ni objet, sans distance, certainement pas logique (t. rtog ge ba). L’ésotérisme bouddhique entend justement gommer toute réflexivité (car elle maintiendrait une dualité vi-), pour atteindre un mode d’expérience surnaturelle, immédiate, non médiatisée, que l’on peut appeler "Lumière" ("être"), mais dont on est prié de ne pas confondre avec un Soi ou un Brahman substantialiste. Un quasi-Soi, un Soi qui ne dit pas non nom, mais qui a tout d'un Soi. C’est une Lumière vide, spontanément présente en tout. Pour véritablement sortir de toute réflexivité, il faut d'abord sortir du domaine naturel sublunaire, pour être prêt accueillir une Lumière surnaturelle, qui n’est pas vide d'elle-même (Karmapa 3, Longchenpa, Dolpopa, Tāranātha, ... voir Michael R. Sheehy).

Pour que l’expérience de l’éveil soit immédiate, non médiatisée, non réflexive, il faut que la vacuité et la luminosité soient inséparables (t. dbyer med) et co-essentielles (t. ngo bo gcig pa). Si ces deux étaient distincts, l’accès serait dualiste. Or l’accès est non-duel. Donc ils ne sont pas deux. Cependant, ils ont besoin d'être "un" pour un accès immédiat. C'est le koan du Vajrayāna... 

Le défi des exégètes Kagyupa

L’entreprise de l’école Kagyupa qui consiste à répondre aux attaques de sa méthode sans Méthode (s. Upāya), et en même temps mettre à jour sa méthode initiale (Gampopa et son siège) en se “yogifiant” en intégrant la voie de la Méthode (t. thabs lam) dans ce qui était devenu LA Méthode du bouddhisme tibétain dans son ensemble, pour devenir un Bouddha Prémium Plus, avait pris plusieurs siècles. L’apport du troisième Karmapa était considérable, mais il restait des lacunes à combler, notamment justifier l’authenticité de la transmission elle-même et de l’adhiṣṭhāna transmise de maître à disciple par son biais, à partir de Milarépa et Gampopa, du moins pour la partie tibétaine.  

A suivre…

***


[1] gNad kyi gzer bzhis man ngag gi gces pa bsdus pa zhes bya ba bla ma'i man ngag gi rnam par bshad pa snying po gsal ba'i rgyan, vol. 4, pages 109 à 118.

[2] Don du na 'khrul pa dang ye shes tha mi dad pas/ dper na til dang til mar ltar lus can thams cad kyi rgyud la ye nas yod la/ snang grags thams cad kyi ngo bor shar bas mar me dang mar me'i 'od lta bu/ sems dang rtogs pa tha mi dad pa chu dang chu'i rlabs lta bu/ rtogs pa dang ma rtogs pa'i dbang gis 'khor ba dang mya ngan las 'das pa'i chos thams cad ro gcig pa chu dang 'khyag rom lta bu/

[3] Nges shes skyes pa'i tshe na sngar gyi blos byas pa'i chos thams cad phyi shar song nas rang gi sems kyi ngo bo mthong la nges shes skyes pa sngar 'dris kyi mi dang lam khar phrad pa lta bu zhig 'byung ste/
rgyun chad med par rtogs na yin/ /
ngos bzung med gsal na yin//
nam mkha' lta bur mnyam na yin//
rang sems sangs rgyas su mthong na yin//
zhes pa dang /

[4] De'i don nyon mongs pa dang de kho na nyid tha mi dad pa ste/ khams gsum pa'i ma rig pa ye shes yin te/ ji zhig spang du med pa'i phyir ro// zhes gsungs pa'i don to/

[5] De bzhin gshegs pa'i snying po bstan pa'i bstan bcos, https://rywikitexts.tsadra.org/

[6] De bas rtsa rlung thig le rnams//
Dag pa dag pa'i gzugs sku ste//
Ma sbyang ma dag gzugs sku'o//

[7] Sangs rgyas kyi snying po gtan la dbab pa rdo rje theg pa'i snying po rdzogs so// //shu b+haM/

[8] Zab mo nang don gyi rtsa 'grel, une collection de textes autour de la réalité interne profonde, qui inclue son Traité sur l’Embryon du tathāgata. Le texte et son commentaire par Jamgön Kongtrul Lodrö Thayé (1813–1899) ont été traduits en anglais par Elizabeth M. Callahan. The Third Karmapa (2013). The Profound Inner Principles. Translated by Elizabeth M. Callahan. Snow Lion.

[9] rJe mar pas kyang*/
phyi snang ba sgyu ma'i 'khrul 'khor 'di//
skye med bde ba chen por rtogs//
nang 'dzin pa yid kyi rnam shes 'di//
sngon chad mdza' bo phrad pa bzhin//
sems nyid rang ngo rang gis shes//
lkugs pa'i rmi lam rmis pa bzhin//
brjod du med pa'i don gcig rtogs//
zhes gsungs pa lta bu'o/

[10] Il s’agit de la transmission “trilogiste” de Asu le Newar, passée par Réchungpa. Le verset cité se trouve dans le Commentaire de la trilogie de distiques de Saraha, compilé et composé par Karma Trinlépa (1456 - 1539). Layakpa et Dagpo Namgyal Tashi ont sans doute utilisé la version trilogiste.
"Kyého ! Cela est la gnose de l’intelligence s'intelligeant elle-même (t. rang rig ye shes s. svasaṃvedana-jñāna) !
Ne vous laissez pas égarer par les doutes et les concepts à son sujet.
L'existence concrète comme la non-existence sont des chaînes pour le Sugata.
Sans séparer l'existence cyclique (t. srid pa) et l'équanimité (t. mnyam nyid),
Regarde uniquement et fixement le mental naturel (t. gnyug ma'i yid), ô yogi !
Tout comme le beurre dans le beurre ou l'eau dans l'eau,
Sache qu'il en va de même pour l’Ainsité (t. de bzhin nyid s. tathatā) à travers cette métaphore."
dPal sa ra ha pas kyang*/
kye ho 'di ni rang rig ye shes te//
'di la the tshom rtog pas ma 'khrul cig/
dngos dang dngos med bde bar gshegs pa 'ching ba ste//
srid dang mnyam nyid tha dad ma byed par//
gnyug ma'i yid la gcig tu ltos dang rnal 'byor pa//
mar la mar dang chu la chu bzhag bzhin//
dpes mtshon de bzhin nyid du shes par gyis// 
zhes bstan pa'o/

Aussi dans Do ha skor gsum gyi tshig don gyi rnam bshad sems kyi rnam thar gsal bar bston pa'i me long, par Jetsun Karmatrinlépa, Commentary on the three cycles of doha composed by the Indian mahasiddha poet Saraha. Written by the Kamtsang Kagyu master Karma Trinle (1456-1539)., bdr:MW1KG4306, p. 53

dMangs do ha'i rnam bshad :
Kye ho 'di ni rang rig yin pa ste//
'di las 'khrul pa ma byed cig/
dngos dang dngos med bde bar gshegs pa'i 'ching ba ste//
srid dang mnyam nyid tha dad ma 'byed par//
gnyug ma'i yid ni gcig tu sdaud dang rnal 'byor pa//
chu la chu bzhag bzhin du shes par byos//
zhes gsungs te/

[11] Plotin, Traités : Tome 3, 22-26 : 22, Sur la raison pour laquelle l'être, un et identique, est partout tout entier ; 23-24, Sur le fait que ce qui est au-delà ... premier et second d'intellection ; 25,
"1. Il faut distinguer deux cas : lorsqu'une chose en intellige une autre, et lorsqu'une chose s'intellige elle-même, ce qui s'écarte déjà plus de la dualité. Dans le premier cas mentionné, ce qui intellige veut aussi s'intelliger soi-même, mais il en est moins capable. Car il possède en lui-même ce qu'il voit, mais cet objet est néanmoins autre que lui. Dans le second cas, en revanche, ce qui intellige n'est pas séparé [5] réellement de son objet, mais, uni à lui, il se voit lui même. Il devient donc deux, bien qu'étant un. Par conséquent il intellige plus véritablement parce qu'il possède ce qu'il intellige, et il intellige en premier, parce que ce qui intellige doit à la fois être un et double. Car s'il n'est pas un, autre sera ce qui intellige, autre ce qui est intelligé. Il ne sera donc pas ce qui intellige en premier, parce que s'il reçoit son intellection d'autre chose, il ne peut être ce qui intellige en premier ; [10] ce qu'il intellige, il ne le possédera pas comme si cela était à lui, de sorte qu'il ne s'intelligera pas non plus lui-même. Ou alors, s'il possède ce qu'il intellige comme étant soi-même, afin qu'il intellige au sens propre, les deux choses seront une. Il faut par conséquent que ce qui est double soit un. Mais s'il est un, il ne sera donc plus deux, et ce qu'il intelligera, il ne le possédera pas ; aussi ne sera-t-il pas même intelligent. Par conséquent, il faut qu'il soit simple et non simple."
[12] Par exemple Udāna (VIII.3) : “Il y a, ô moines, un non‑né, un non‑devenu, un non‑composé, un non‑conditionné.” Le “non‑né” n’est pas un quelque chose. C’est une négation pure de la naissance intrinsèque, ce qui revient à dire : aucun phénomène n’a de véritable naissance. Il n’y a pas d’entité “non‑née” à côté des entités “nées”. Le non‑né n’est que la vacuité de la naissance.

[13] Friedrich Schleiermacher (1768-1834), auteur des Discours sur la religion et l’inventeur de la théologie du sentiment :
"Tant que l’homme ne s’unit pas à l’être éternel, dans l’unité immédiate de l’intuition et du sentiment, il en demeure éternellement séparé, dans l’unité dérivée de sa conscience."


Layakpa un détenteur prodige incognito

La seule représentation de Layakpa (source : Tsadra)

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Si Layakpa n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer…


Au XIIIème siècle, les Sakyapas dominent le paysage intellectuel parce qu'ils ont leurs papiers canoniques en ordre : des traductions impeccables, des lignées indiennes traçables et une maîtrise parfaite du sanskrit. Face à cela, sur le front yoguique, l'apport de Réchungpa et sa lignée aurale de Cakrasaṃvara (t. bde mchog snyan rgyud), bien que dotée de la grâce requise (s. adhiṣṭhāna), repose sur une lignée aurale ou visionnaire. Aux yeux des critiques rigoristes et selon les critères canoniques stricts (que Buton Rinchen Drub formalisera plus tard pour exclure les textes suspectés d'être des fabrications tibétaines), une tradition purement orale et secrète est fragile, voire suspecte d'hétérodoxie.

Un “joker narratif” : Le rêve de Marpa

Sur le front narratif la Vie de Marpa composée au XV-XVIème siècle par Tsangnyön Heruka comporte le passage du rêve de Saraha, pour justifier une transmission directe et purement indienne de la Mahāmudrā, contournant ainsi l'absence de transmission exhaustive de son vivant. Le récit décrit Marpa s'endormant et rêvant que deux jeunes filles (des ḍākinīs) le soulèvent et le transportent à la vitesse de l'éclair vers le sud, sur la montagne de Śrī Parvata, où est censé demeurer Saraha, confondu avec Śavaripa (parfois appelé Saraha mineur).

Là, dans un bosquet, il rencontre le Grand Brahmane Saraha (ou Śavaripa), paré d'ornements de charniers et accompagné de ses deux reines. Après s'être prosterné, Marpa reçoit les bénédictions du corps, de la parole et de l'esprit du mahāsiddha. C'est lors de cette union mystique que Saraha chante un "chant vajra" et lui transmet la Mahāmudrā, décrite comme "le sens sans la lettre" (ou "le sens des quatre lettres" selon les commentateurs[1]). Profondément bouleversé par cette expérience qui dissipe toutes ses pensées discursives, Marpa se réveille en se disant : "Même si je rencontrais les bouddhas des trois temps, je n’aurais rien de plus à leur demander". Ce "joker narratif" onirique permettait aux hagiographes Kagyupas de valider l'AOC indienne de leur Mahāmudrā.

Le détenteur narratif Layakpa

Elevé par une main blanche
jusqu’à l’âge de 3 ans (photo Westend61)

Sur le front scolastique, la lignée Kagyupa a créé un champion toutes catégories dans la personne du fils de prêtre (t. jo sras) Layakpa (t. Lho La yag pa Byang chub dngos grub)[2]. Au-delà de la légende de l'enfant prodige[3], la figure de Layakpa remplit une fonction de légitimation cruciale pour l'institution Kagyupa. Face aux critiques, l'hagiographie utilise Layakpa pour défendre l'héritage de la lignée de Gampopa. Sa figure narrative permet d'ancrer la transmission de Gampopa dans l'orthodoxie textuelle la plus inattaquable. En le reliant au commentaire de Lūyipa sur le Cakrasaṃvara Tantra, un texte traduit par le prestigieux Rinchen Zangpo selon la méthode stricte du grand réformateur Atīśa, les hagiographes font d'une pierre deux coups. Ils érigeaient ainsi Gampopa en un héritier combinant à la fois la puissance yogique des ḍākinīs (le versant ésotérique) et la rigueur scolastique absolue des tantras gsar ma. Les hagiographes de la lignée aurale de Cakrasaṃvara de Réchungpa avaient déjà expliqué comment Milarepa et donc Gampopa avaient reçu cette transmission de la Mahāmudrā tantrique.

Bien que la lignée de la “pratique” (t. sgrub brgyud) soit passée de Marpa à Milarépa, la lignée de l'exégèse textuelle et scolastique (t. bshad brgyud) s'est structurée autour de deux autres traducteurs et érudits majeurs. Rngog Gzhung-pa (Rngog Chos-kyi rdo-rje) est considéré comme l'un des “quatre piliers” de Marpa, il reçut de ce dernier l'intégralité des traités et des instructions textuelles de Nāropa. Il est le grand détenteur de la lignée d'exégèse du Hevajra Tantra et d'autres yogatantras supérieurs, assurant ainsi la transmission purement scolastique et philosophique de ces textes complexes.

Lacunes transmissionnelles comblées par Layakpa

Le traducteur Marpa Chos-kyi dbang-phyug (vers 1043-1138), connu sous le nom de Marpa Dopa, a joué un rôle monumental dans la transmission textuelle spécifique de Cakrasaṃvara. Il a étudié cette tradition en Inde et au Népal directement avec des disciples de Nāropa. Il est notamment célèbre pour avoir révisé et produit une nouvelle traduction tibétaine du Cakrasaṃvara Tantra (améliorant la traduction originelle de Rinchen Zangpo) en collaboration avec Prajñākīrti et Sumatikīrti. Sa traduction est devenue une référence incontournable, et les chroniques indiennes recensées par Tāranātha s'appuient d'ailleurs sur la tradition des traducteurs affiliés à Marpa Do-pa pour tracer l'histoire de ce cycle. Layakpa sera le chaînon manquant pour la lignée Dagpo Kagyu.

À 19 ans, Layakpa rencontre Gampopa. Gampopa reconnaît en lui le réceptacle parfait ("comme un récipient que l'on remplit"[4]) . Layakpa devient l'un des rares à maîtriser à la fois les instructions de libération de Gampopa (t. thabs grol gyi gdams ngag) et les traités de Nāropa. Gampopa dit alors à Layakpa :
"J'ai étudié pour la première fois le cycle de Saṁvara selon la méthode de Bari lotsawa (1040-1111). Je n'avais pas de texte et je ne l'a pas enseigné. Fils de prêtre (Jo sras = Layakpa), tu devrais aussi apprendre le cycle de Saṁvara appartenant à quelqu'un de la lignée de Śrī Nāropa"[5].

Il lui donna alors l'autorisation (T. lung) ainsi qu'un texte contenant le commentaire de Lūyipa (TG rgyud n° 1427) selon la méthode d'Atiśa, composé par le grand traducteur Rinchen Zangpo.
"J'ai entamé cette retraite pour toi ! Tu peux venir à n'importe quel moment[6]."

Après cette mission et sa pratique, Layakpa fit un rapport à Gampopa sur ses résultats du corps subtil (t. sgyu lus), etc. Gampopa lui répond :

“Tout cela est sans importance, mais à présent tu as accompli ton dessein
[7].”
L’homme à tout faire transmissionnel

Layakpa ne se contente pas de méditer dans les grottes de Marpa (Lho brag) ; il rédige. Il écrit un commentaire sur le Tantra-racine de Cakrasaṃvara (t. bde mchog rtsa rgyud kyi 'grel pa), une explication du Maṇḍala (t. mngon dkyil gyi rnam bshad), un commentaire plus que complet sur les Quatre Doctrines de Gampopa (t. dwags po'i chos bzhi'i 'grel pa), et Les Quatre Clous (t. gnad kyi gzer bzhis man ngag bdr:MW1AC309_CDA7A4). C’est dans ce texte volumineux qu’il systématise la doctrine de la Mahāmudrā kagyupa (blog à venir). En commentant à la fois le tantra de Cakrasaṃvara et les paroles attribuées à Gampopa, Layakpa tisse le lien textuel indéfectible qui manquait. Il prouve par l'écrit que l'institution de Gampopa est la digne héritière de la rigueur des nouveaux tantras (t. gsar ma).

Il existe une courte hagiographie de Layakpa[8], mais on trouve des données hagiographiques plus élaborées dans son Grand commentaire des Quatre dharmas de Gampopa[9]. En plus de toutes ses qualités, Layakpa est toujours là où il faut et au bon moment, comme un gardien du temple de la lignée Kagyupa, dont les débuts sont très fragiles. À la mort de Düsum Khyenpa (le 1er Karmapa), c'est Layakpa qui aurait comblé le vide transmissionnel et pris la régence du monastère de Tsurphu pendant trois ans. Il investit ensuite son énergie et sa légitimité à restaurer et stabiliser le siège central de Daklha Gampo[10]. Le texte note avec finesse que bien qu'il n'ait jamais occupé formellement le trône abbatial, ses services à l'institution furent immenses.

Qui était derrière la création de Layakpa ? Les oeuvres qui lui sont attribuées se trouvent dans une collection intitulée Œuvres complètes des hiérarques de Daklha Gampo (t. Dwags lha sgam po'i gdan rabs kyi gsung 'bum) en 17 volumes.

Volumes 1 à 5 : Gampopa (le fondateur, le saint, mais vulnérable aux critiques textuelles).
Volumes 6 à 9 : Layakpa (le pivot scolastique).
Volumes 11 à 17 : Dakpo Tashi Namgyal (le grand théoricien du XVIe siècle).

En "sandwichant" Layakpa entre Gampopa et elle-même, l'équipe de Dagpo Tashi Namgyal (XVIème s.) crée une continuité transmissionnelle organique. Les oeuvres de Layakpa peuvent prouver ainsi que l'exégèse rigoureuse des nouveaux tantras n'est pas une invention tardive du XVIe siècle pour sauver les meubles face à Sakya, mais qu'elle était déjà là au XIIe siècle, en la personne d'un disciple direct (de dernière minute) de Gampopa.

Qui pourrat être le créateur de Layakpa ?

Dans son propre chef-d'œuvre, “Rayons de lune[11]” (t. Phyag rgya chen po'i gsal byed zla ba'i 'od zer) Dakpo Tashi Namgyal doit faire face à l'argument central de Sakya Paṇḍita (dans le Sdom gsum rab dbye) : Le Mahāmudrā des Kagyüpas est une invention tibétaine, un sous-produit du Chan chinois (le Hashang Zen) déguisé, car il prétend mener à l'éveil hors des tantras et sans les initiations canoniques.

Pour détruire cette critique, Tashi Namgyal cite explicitement le Commentaire sur les Quatre Dharmas de Gampopa attribué à Layakpa. Dans ce texte, Layakpa prend le concept le plus controversé de Gampopa (Advayavajra), le "non-engagement mental" (t. yid la mi byed pa s. amanasikāra), et démontre qu'il ne s'agit pas d'une léthargie à la chinoise, mais de la "Plénitude vide[12]" rigoureusement indienne de Maitrīpa (Advayavajra) (via les Grub pa sde bdun, les Sept Traités sur les Siddhis, ou huit Guhyādi-aṣṭasiddhi-saṃgraha). Layakpa sert d'alibi. Tashi Namgyal dit en substance : Voyez, Layakpa, qui a touché les pieds de Gampopa, démontrait déjà au XIIe siècle que notre Mahāmudrā est adossé à la plus pure tradition exégétique indienne. Vos accusations d'hétérodoxie tombent à l'eau.

tālapattra, manuscrit sur feuilles de palme 

Layakpa est un pur produit Kagyupa. Contrairement aux yogis laïcs et errants, Layakpa est d’abord un moine pleinement ordonné (t. dge slong). Layakpa a validé le cursus académique standard de l'époque (t. dbu tshad : Voie du Milieu et Logique). Layakpa a fait ses retraites à Lhodrak, le berceau du Marpa-Kagyu, et a obtenu toutes les signes de réussite. Il a défendu les intérêts de la lignée après la mort de Dusum Khyenpa (K1) et supervisé le siège de Gampo Daklha sans occuper la place d'abbé... C’est un exemple à suivre. Face aux Sakyapas qui exigeaient des "papiers canoniques en ordre", Layakpa fut sans doute un vieux (faux) tālapattra qui disait la vérité présente : la fusion parfaite entre le moine rigoureux, l'exégète indien et le yogi de Gampo.

Si l’équipe de Daklha Gampo au XVIe siècle a compilé, poli, harmonisé ou standardisé les écrits de Layakpa, voire parfois en les créant de toutes pièces, elle ne fait cependant rien d’autre que la grande majorité d’auteurs bouddhistes avant elle, en Inde, en Chine, au Népal, au Tibet, et aux Etats-Unis. C’est une obligation pour la survie de toute Tradition qui se veut authentique.

A suivre...
***

[1] Avadhūti-Advayavajra, Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120)

[2] Direct students of Gampopa (t. sgam po ba’i dngos slob kyi skabs. Chandra 408; Chengdu 557; Roerich 468)

Sur Wisdomlib.org.

[3] Blue Annals, Roerich p. 470-473). Il vécut jusqu’à l’âge de 112 ans. Jusqu’à l’âge de 3 ans, c’est une main blanche magique ornementée qui s’occupait de lui (t. bu chung gi dus su mi gzhan med pa'i tshe/lag pa dkar po rgyan can cig gis bu rdzi byed pa cig byung*/).

[4] Pour les différents types de récipients, voir Le chemin de la grande perfection de Patrul Rinpoché, trad. Christian Bruyat et Patrick Carré, Padmakara, 1987, p. 10-11

[5] Pourquoi Gampopa lui-même ou quelqu’un de son siège n’aurait pas pu passer à Layakpa ces transmissions ? Probablement, parce quils nen disposaient pas. Ni la transmission scolastique, ni la lignée aurale de Cakrasaṃvara, que Réchungpa aurait obtenue au Népal. Il fallait donc que Layakpa récupère et la transmission scolastique et la lignée aurale de Nāropa.

Le même type de problème s’est présenté au moment où Mogchokpa Rinchen Tseundru de la lignée Shangpa Kagyu demande les Six yogas de Nāropa à Gampopa.
Gampopa dit : "Etudiez plutôt le cycle des six yogas (t. chos drug tshar gcig) avec Gomtshul (t. sgom pa tshul khrim snying po 1116-1169). J'ai personnellement fait le vœu de ne pas enseigner les sādhana et les six yogas.
ngas sgrub thabs dang chos drug 'di mi bshad pa'i dam bca' gcig byas yod gsungs pas/

Volumes Shangpa p. 182. Rmog lcog pa'i rnam thar sur le site Shangpa Resource Center.

[6] Blue Annals, Roerich p. 472

[7] De kun zhor ‘byung yin/ da khyod kyi don grub zin gsung*/ Annales bleus Chengdu p. 562

[8] Lho la yag pa byang chub dngos grub kyi rnam thar mdor bsdus,

[9] Chos bzhis bstan pa'i sgo bsdu ba'i tshigs su bcad pa rje sgam po pa'i zhal gyi gdams pa, bdr:MW1AC381

[10] Source : Lho la yag pa byang chub dngos grub kyi rnam thar mdor bsdus. Selon les hagiographies, la réincarnation (officieuse) du premier Karmapa, Düsum Khyenpa (K1), qui ne portait pas encore ce titre, était Karma paśi (K2). Blog Un peu d'histoire sur les rapports entre détenteurs et empereurs

[11]Éloquente explication qui éclaire la progression dans la méditation du Mahāmudrā de sens définitif”. Traduit en français par Christian Charrier, publié par Tsadra, 2023.

[12] bde stong phyag rgya chen po'i rtogs pa mthar phyin nas/

Extrait de Chos bzhis bstan pa'i sgo bsdu ba'i tshigs su bcad pa rje sgam po pa'i zhal gyi gdams pa.