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| Bodhisattva faisant demi-tour* (détail Himalayan Art 59671) |
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Dans Les Deux Sources de la morale et de la religion[1], Henri Bergson établit une distinction fondamentale entre deux types d'organisation humaine, et avec deux dynamiques contraires. D'une part, la biologie et la nature ont façonné la "société close". Un groupe replié sur lui-même dont la finalité première est la cohésion interne et la survie face aux menaces extérieures. Ce modèle social repose sur l'instinct de conservation et est régi par la pression de l'obligation sociale et de l'habitude. La société close est exclusive et défensive : elle maintient ses membres dans une solidarité étroite, mais au prix d'une hostilité latente, ou d'un instinct de guerre envers l'étranger.
“En tant que dirigeant américain, mais aussi simplement en tant que citoyen américain, votre compassion va d’abord à vos concitoyens. Cela ne signifie pas que vous haïssez les gens venant de l’étranger, mais il existe un concept à l’ancienne -et je pense que c’est d’ailleurs un concept très chrétien- selon lequel on aime sa famille, puis son prochain, puis sa communauté, puis ses concitoyens, et ce n’est qu’ensuite que l’on peut se consacrer au reste du monde et établir des priorités à son égard.” (JD Vance, interview Fox News 30/01/2025)Le "concept à l’ancienne" à laquelle faisait référence JD Vance, et qu’il reformule, était "l'ordre de l'amour" (l. Ordo Amoris) théorisé par Saint Augustin dans “La Cité de Dieu contre les païens” (Livre XV, chapitre 22) et dans De doctrina christiana (chapitres 27 et 28 du Livre I)[2]. JD Vance s’était fait corriger par Pape François (le 10 février 2025) dans une lettre adressée aux évêques américains.
"Le véritable ordo amoris que nous devons promouvoir est celui que nous découvrons en méditant constamment sur la parabole du “Bon Samaritain” (cf. Lc 10, 25-37), c’est-à-dire en méditant sur l’amour qui bâtit une fraternité ouverte à tous, sans exception."D'autre part, Bergson conceptualise la "société ouverte", une forme d'organisation qui transcende les limites imposées par la nature pour embrasser l'humanité dans son entièreté. Contrairement à la morale close qui fonctionne par la contrainte et l'exclusion, la morale de la société ouverte est animée par l'aspiration, l'élan créateur et un amour universel. Bergson insiste fortement sur le fait que le passage du clos à l'ouvert ne résulte jamais d'un élargissement graduel (comme une sympathie qui s'étendrait naturellement de la famille à la patrie, puis au genre humain), mais qu'il représente une différence radicale de nature, un saut qualitatif.
Pour briser le cercle naturel et répétitif de la société close, une véritable rupture est indispensable. L'élan salvateur est initié par des personnalités d'exception ; les héros, les sages ou les "grands mystiques" qui font le retour vers le monde dans le prolongement de l'union mystique. Ils incarnent un “mysticisme agissant, capable de marcher à la conquête du monde”. En renouant directement avec le principe créateur de vie spirituelle (l'élan vital), ces figures privilégiées communiquent aux autres une émotion neuve et originale et un enthousiasme contagieux. Par leur simple exemple et leur appel, ils transfigurent la contrainte sociale statique en un mouvement dynamique, soulevant ainsi l'humanité vers l'idéal d'une fraternité universelle.
Dans l'approche de Nāgārjuna, la déconstruction métaphysique du "Soi" est le moteur direct qui permet l'émergence d'une société "ouverte". La pensée éveillée (s. bodhicitta) y joue le rôle dynamique que Bergson attribue dans son système à l'élan vital et à l'élan d'amour. Dans ce sens, le bouddhisme de Nāgārjuna est "ouvert" parce qu'il ne repose pas sur une identité fixe. En théorie, le bodhisattva, héros du quotidien (t. byang chub sems dpa’[3]) peut agir dans le monde conventionnel pour y réduire la souffrance, sans s’enfermer dans un cadre métaphysique clos. Son action peut-être directe, éthique, tournée vers le bien commun. S’il ne peut pas agir directement, il s’adresse aux puissants, à l’instar de Nāgārjuna qui se tourne dans le Ratnāvalī (La Précieuse guirlande des conseils au roi) probablement vers un membre de la dynastie Sātavāhana, pour lui soumettre un véritable programme politique et social basé sur la compassion et l'altruisme[4].
Nāgārjuna prend soin de préciser dans la Ratnāvalī que cette doctrine n'a pas été enseignée exclusivement à l'intention des monarques, mais avec la profonde aspiration d'aider tous les êtres à atteindre le bonheur individuel et la libération ultime[5]. Dans l’encyclopédique “Traité de la grande vertu de sagesse”, traduit par Kumārajīva, et attribué à “Pseudo-Nāgārjuna” se trouve une citation où l’on demande au bodhisattva Samantaraśmi pourquoi il vient à la tête d’une troupe nombreuse de "bodhisattva laïcs (s. gṛhastha) et religieux (s. pravrajita), de garçonnets (s. dāraka) et de fillettes (s. dārikā) pour enseigner la Loi".
“Ceci prouve aussi que petits et grands sont capables d’accueillir (s. pratipad-) la doctrine bouddhique (s. buddhadharma), à la différence de ces sectes hérétiques (s. tīrthikadharma) où les brâhmanes seuls peuvent suivre la règle et ceux qui ne sont pas brâhmanes ne le peuvent point. Dans la loi du Buddha, il n’y a ni grand ni petit, ni gens du dedans (s. ādhyātmika) ni gens du dehors (s. bāhya) ; tous peuvent pratiquer la loi. De même, quand on administre un remède (s. bhaiṣajya), c’est la guérison à atteindre qui règle tout ; peu importe que [le malade] soit noble ou roturier, grand ou petit.” (Lamotte, vol. II p. 576, fragment du Pañcaviṃśatisāhasrikā Prajñāpāramitā (Le Sūtra de la Perfection de la Sagesse en vingt-cinq mille versets).Candrakīrti (dans le Bodhisattvayogācāracatuḥśatakaṭīkā) déconstruit logiquement la validité du système de castes (s. varṇa). Si l'appartenance à une caste est déterminée par les actes (s. karma), alors la naissance (s. jāti) ne peut logiquement pas en être la cause. Il démontre par le raisonnement par l'absurde (s. prasaṅga) cher au madhyamaka, que si un śūdra est censé devenir kṣatriya par ses actions (et non par naissance “par la bouche de Brāhma”), alors un brahmane commettant des actes indignes devrait tout aussi bien devenir un śūdra par ses actions. L'idée d'une pureté ou d'une essence de caste liée à la naissance est ainsi totalement réfutée.
Dans la philosophie bergsonienne, le passage de la société close à la société ouverte requiert une véritable rupture, un bond qualitatif initié par des héros ou des mystiques. L'idéal du Bodhisattva (et de la pensée éveillée, bodhicitta) correspond parfaitement à cette figure. La proclamation de l’éveil par Bouddha a été comparée au rugissement du lion (s. siṃhanāda, dans le Mahāsīhanāda Sutta), la même appellation avait été donnée à la proclamation de la vacuité par Nāgārjuna (stance 52 du Bodhicittavivaraṇa[6]).
“Par le rugissement du lion de la vacuité, tous les dogmatistes sont terrifiés.Tout comme le rugissement du lion paralyse de terreur les autres animaux de la forêt, la révélation de la vacuité universelle frappe d'effroi ceux qui s'accrochent à l'illusion d'une existence substantielle. Dans ce sens, le potentiel que révèle la vacuité permet, en théorie du moins, une société ouverte par rapport à une société de castes, qui est une société close (selon Bergson). C’est la naissance, et non les actes (karma) qui déterminent l’appartenance à une caste. La naissance seule ne suffit cependant pas pour avoir accès à une instruction religieuse, l'éligibilité ou l’aptitude (s. adhikāra) est un autre facteur déterminant. Traditionnellement, cette éligibilité est déterminée par des critères sociaux rigides : la caste, le genre et le stade de vie (s. āśrama). Les non-éligibles n’auront pas accès à l’instruction ou à des initiations spirituelles dans un corps mystique spécifique. Bergson oppose au corps mystique clos ouvert aux “éligibles” (s. adhikārin) un “corps agrandi”, le corps de l'humanité tout entière.
En quelque lieu qu'ils s'établissent, là même la vacuité les guette !”
Le véritable Saṅgha, du point de vue ultime, n’est pas un groupe défini par des ordinations ou des croyances : c’est la communauté de tous ceux qui réalisent la vacuité, ou même, plus largement, de tous les êtres sensibles en tant que potentiellement éveillés ou “éveillables”.
"I.58 Si, en connaissant la réalité telle qu'elle est, on deviendrait malgré soi "tenant du néant" (s. nāstitā),pourquoi, en ne la connaissant pas, par simple ignorance (s. mohāt), ne deviendrait-on pas tenant de l'être (s. astitā) ?
I.59 Si la réfutation de l'être revient à admettre le néant, pourquoi la réfutation du néant ne reviendrait-elle pas à admettre l'être ?
II.60 Ceux dont ni la thèse (s. pratijñā), ni la conduite (s. caritaṃ), ni la pensée [éveillée] (s. cittaṃ) ne se fondent sur le néant (s. nāstikatve), puisqu'ils prennent appui sur l'Éveil (s. bodhiniśrayāt), comment, en réalité (s. arthataḥ), ceux-là pourraient-ils être qualifiés de nihilistes (s. nāstikāḥ)[7] ?"
Les termes pratijñā (la proposition philosophique ou l'engagement), caritaṃ (la pratique éthique du Bodhisattva) et cittaṃ (l'esprit, renvoyant ici à la bodhicitta, l'esprit d'Éveil) englobent la totalité de l'action du pratiquant, prouvant qu'en réalité (s. arthataḥ), on ne peut logiquement pas les amalgamer avec les tenants du néant. L’accès à la connaissance de la réalité telle quelle ne requiert pas de naissance spécifique, ni d’éligibilité (s. adhikāra). Ceux qui s’éveillent à la réalité telle quelle, alliance des deux vérités, et qui s’appuient sur cet éveil pour agir conformément constituent un groupe ouvert. Cet éveil-engagement est la pensée éveillée (s. bodhicitta), qui pourrait être considérée comme l’élan de la vie spirituelle (l'élan vital) conceptualisé par Bergson. Bien que Bergson ait lui-même pensé que le bouddhisme antique s'était arrêté à un détachement purement contemplatif par manque de confiance dans l'action humaine, la figure du bodhisattva prouve le contraire. Animé par la bodhicitta, le bodhisattva refuse de fuir le monde (le Saṃsāra) pour trouver la quiétude (le Nirvāṇa). Selon les termes de Bergson, son “mysticisme” serait "agissant", puisque c'est un débordement de vitalité, une action, une création et un amour qui s'investit totalement dans la réalité. L’union mystique/inconcevable étant celle des deux vérités ainsi que de la vacuité et l’engagement (méthode/compassion).
Cela n’a pas empêché au mahāyāna de développer aussi des “corps mystiques” clos.
* La dernière image des neuf étapes du repos mental (s. navākārā cittasthitiḥ t. sems gnas dgu) montre le moine une épée à la main, symbole de la perspicacité (T. shes rab S. prajñā). Il retourne en arrière sur l'arc-en-ciel, démontrant que la racine du devenir a été détruite par l'union du repos mental (s. śamatha) et de la vision pénétrante (s. vipaśyanā), où la vacuité (śūnyatā) est l'objet de la méditation. La flamme symbolise l'attention et la compréhension parfaite de la réalité ultime des phénomènes.
[1] Les deux sources de la morale et de la religion, Chapitre IV: Remarques finales. Mécanique et mystique
[2] De doctrina christiana, I, 27–28
27. 28. Ille autem iuste et sancte vivit, qui rerum integer aestimator est. Ipse est autem qui ordinatam habet dilectionem, ne aut diligat quod non est diligendum, aut non diligat quod diligendum est, aut amplius diligat quod minus diligendum est, aut aeque diligat quod vel minus vel amplius diligendum est. Omnis peccator in quantum peccator est, non est diligendus, et omnis homo in quantum homo est, diligendus est propter Deum, Deus vero propter seipsum. Et si Deus omni homine amplius diligendus est, amplius quisque Deum debet diligere quam seipsum. Item amplius alius homo diligendus est quam corpus nostrum, quia propter Deum omnia ista diligenda sunt et potest nobiscum alius homo Deo perfrui, quod non potest corpus, quia corpus per animam vivit qua fruimur Deo.
Celui-là vit avec justice et sainteté, qui estime les choses à leur juste valeur – il possède donc un amour ordonné, de sorte qu’il n’aime ni ce qu’il ne doit pas aimer, ni ne néglige d’aimer ce qu’il doit aimer, ni n’aime davantage ce qui doit être aimé moins, ni n’aime de manière égale ce qui doit être aimé soit moins soit plus. Aucun pécheur n’est à aimer en tant que pécheur ; tout homme est à aimer en tant qu’homme, à cause de Dieu, tandis que Dieu est à aimer pour lui-même. Et si Dieu doit être aimé plus que tout homme, chacun doit aimer Dieu plus que lui-même. De même, un autre homme doit être aimé davantage que notre propre corps, car toutes ces choses sont à aimer à cause de Dieu, et un autre homme peut jouir de Dieu avec nous, ce que notre corps ne peut pas – en effet, le corps vit par l’âme, et c’est par l’âme que nous jouissons de Dieu. (trad. Claud AI)
[3] Bodhisattva en tibétain s’écrit byang chub sems dpa', où dpa’ serait une abréviation de dpa’ bo, héros, vīra. Bodhisattva a été traduit parfois comme héros de l’éveil. P.e. Vivre en héros pour l'éveil.
[4] Nāgārjuna y conseille concrètement au souverain de fournir de quoi vivre, ainsi que des soins médicaux, aux personnes vulnérables, malades ou handicapées. Aider les fermiers en leur fournissant des semences et supprimer les taxes abusives. Fixer des prix justes et maintenir des bénéfices raisonnables en période de pénurie. Abolir la peine de mort et la torture pour les remplacer par une réhabilitation compatissante (les assassins devant être simplement bannis). Assurer une gestion durable des ressources pour les générations futures.
[5] Conseil au roi, traduit par Georges Driessens, Seuil, p. 123
Chos ’di rgyal po ’ba’ zhig la//
bstan pa kho nar ma bas kyi//
sems can gzhan la’ang ci rigs par//
phan par ’dod pas bstan pa lags//
[6] śūnyatāsiṃhanādena trāsitāḥ sarvavādinaḥ | yatra yatra viśantyete tatra tatraiva śūnyatā
sTong nyid seng ge'i sgra yis ni//
smra ba thams cad skrag par mdzad//
gang dang gang du de dag bzhugs//
de dang der ni stong nyid 'gyur//
[7] Nāgārjuna, Ratnāvalī
Anicchan nāstitāstitve yathābhūtaparijñayā /
nāstitāṃ labhate mohāt kasmānna labhate 'stitām // nra_1.58 //
Syādastidūṣaṇādasya nāstitākṣipyate 'rthataḥ /
nāstitādūṣaṇādeva kasmānnākṣipyate 'stitā // nra_1.59 //
Na pratijñā na caritaṃ na cittaṃ bodhiniśrayāt /
nāstikatve 'rthato yeṣāṃ kathaṃ te nāstikāḥ smṛtāḥ // nra_1.60 //
Cela n’a pas empêché au mahāyāna de développer aussi des “corps mystiques” clos.
* La dernière image des neuf étapes du repos mental (s. navākārā cittasthitiḥ t. sems gnas dgu) montre le moine une épée à la main, symbole de la perspicacité (T. shes rab S. prajñā). Il retourne en arrière sur l'arc-en-ciel, démontrant que la racine du devenir a été détruite par l'union du repos mental (s. śamatha) et de la vision pénétrante (s. vipaśyanā), où la vacuité (śūnyatā) est l'objet de la méditation. La flamme symbolise l'attention et la compréhension parfaite de la réalité ultime des phénomènes.
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[1] Les deux sources de la morale et de la religion, Chapitre IV: Remarques finales. Mécanique et mystique
[2] De doctrina christiana, I, 27–28
27. 28. Ille autem iuste et sancte vivit, qui rerum integer aestimator est. Ipse est autem qui ordinatam habet dilectionem, ne aut diligat quod non est diligendum, aut non diligat quod diligendum est, aut amplius diligat quod minus diligendum est, aut aeque diligat quod vel minus vel amplius diligendum est. Omnis peccator in quantum peccator est, non est diligendus, et omnis homo in quantum homo est, diligendus est propter Deum, Deus vero propter seipsum. Et si Deus omni homine amplius diligendus est, amplius quisque Deum debet diligere quam seipsum. Item amplius alius homo diligendus est quam corpus nostrum, quia propter Deum omnia ista diligenda sunt et potest nobiscum alius homo Deo perfrui, quod non potest corpus, quia corpus per animam vivit qua fruimur Deo.
Celui-là vit avec justice et sainteté, qui estime les choses à leur juste valeur – il possède donc un amour ordonné, de sorte qu’il n’aime ni ce qu’il ne doit pas aimer, ni ne néglige d’aimer ce qu’il doit aimer, ni n’aime davantage ce qui doit être aimé moins, ni n’aime de manière égale ce qui doit être aimé soit moins soit plus. Aucun pécheur n’est à aimer en tant que pécheur ; tout homme est à aimer en tant qu’homme, à cause de Dieu, tandis que Dieu est à aimer pour lui-même. Et si Dieu doit être aimé plus que tout homme, chacun doit aimer Dieu plus que lui-même. De même, un autre homme doit être aimé davantage que notre propre corps, car toutes ces choses sont à aimer à cause de Dieu, et un autre homme peut jouir de Dieu avec nous, ce que notre corps ne peut pas – en effet, le corps vit par l’âme, et c’est par l’âme que nous jouissons de Dieu. (trad. Claud AI)
[3] Bodhisattva en tibétain s’écrit byang chub sems dpa', où dpa’ serait une abréviation de dpa’ bo, héros, vīra. Bodhisattva a été traduit parfois comme héros de l’éveil. P.e. Vivre en héros pour l'éveil.
[4] Nāgārjuna y conseille concrètement au souverain de fournir de quoi vivre, ainsi que des soins médicaux, aux personnes vulnérables, malades ou handicapées. Aider les fermiers en leur fournissant des semences et supprimer les taxes abusives. Fixer des prix justes et maintenir des bénéfices raisonnables en période de pénurie. Abolir la peine de mort et la torture pour les remplacer par une réhabilitation compatissante (les assassins devant être simplement bannis). Assurer une gestion durable des ressources pour les générations futures.
[5] Conseil au roi, traduit par Georges Driessens, Seuil, p. 123
Chos ’di rgyal po ’ba’ zhig la//
bstan pa kho nar ma bas kyi//
sems can gzhan la’ang ci rigs par//
phan par ’dod pas bstan pa lags//
[6] śūnyatāsiṃhanādena trāsitāḥ sarvavādinaḥ | yatra yatra viśantyete tatra tatraiva śūnyatā
sTong nyid seng ge'i sgra yis ni//
smra ba thams cad skrag par mdzad//
gang dang gang du de dag bzhugs//
de dang der ni stong nyid 'gyur//
[7] Nāgārjuna, Ratnāvalī
Anicchan nāstitāstitve yathābhūtaparijñayā /
nāstitāṃ labhate mohāt kasmānna labhate 'stitām // nra_1.58 //
Syādastidūṣaṇādasya nāstitākṣipyate 'rthataḥ /
nāstitādūṣaṇādeva kasmānnākṣipyate 'stitā // nra_1.59 //
Na pratijñā na caritaṃ na cittaṃ bodhiniśrayāt /
nāstikatve 'rthato yeṣāṃ kathaṃ te nāstikāḥ smṛtāḥ // nra_1.60 //


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