samedi 26 septembre 2026

Sur l'historicité du "Bouddha" et le projet de l'empereur Aśoka

Buddha enjoying reading his life story
(illustration University of Hawaii Press)

Le titre de Buddha est bien plus ancien que le bouddhisme lui-même, et n'a pas été utilisé comme titre officiel pour désigner Siddhartha Gautama de son vivant. Il est devenu son nom emblématique par défaut après sa mort, au fil de la diffusion de la doctrine. Dans l'Inde ancienne, “buddha” était une désignation commune et non un nom propre. Il vient du sanskrit et signifie “éveillé” ou “celui qui a compris”. Il était utilisé par plusieurs traditions religieuses, notamment le jaïnisme, pour désigner des sages ou des saints. À l’origine, le terme désignait une catégorie de personnes, pas un individu unique 1. Il en va d'ailleurs du même pour bodhi (éveil) et le verbe budh (s'éveiller) partagé dans les milieux Śramaṇa.

Le milieu des Renonçants et la désignation “Buddha”

Dans un dialogue jain (Bhagavatī sūtra, Vyākhyāprajñapti 2) entre Bhagavat (Mahāvīra 3) et Gautama, le disciple-chef de Mahāvīra, il est demandé (question 16-17) comment appeler un renonçant qui n'a plus aucun attachement (s. nir-grantha).
Question 16 : “Ô Bhagavat, le Nirgrantha mort [s. mṛta], dont l'existence (mondaine) est arrêtée [s. niruddha-bhava], dont le déploiement de l'existence est arrêté [s. niruddha-bhava-prapañca], (et ainsi de suite) jusqu'à celui dont l'œuvre à accomplir est achevée [s. niṣṭhitārtha-karaṇīya], ne revient-il donc plus jamais dans cet état d'existence-ci [s. itthattva] ?”

Réponse 16 : “Oui, Gautama. Le Nirgrantha mort (et ainsi de suite jusqu'à) ne revient plus jamais dans cet état d'existence-ci.”

Question 17 : “Ô Bhagavat, alors comment faut-il le désigner ?”

Réponse 17 : “Gautama ! Il faut le désigner comme Siddha [“parfait, accompli”] ; il faut le désigner comme Buddha [“éveillé”] ; il faut le désigner comme Mukta [“délivré”] ; il faut le désigner comme Pāragata [“parvenu à l'autre rive”] ; il faut le désigner comme Paraṃparagata [“parvenu au-delà, par degrés successifs”] ; il faut le désigner comme Siddha, Buddha, Mukta, Parinirvṛta [“entièrement éteint”], Antakṛta [“qui a fait cesser (le cycle)”], Sarvaduḥkha-prahīṇa [“qui a éliminé toute souffrance”]. 4”
La forme actuelle du sūtra remonterait au Ve siècle de notre ère (rédaction/fixation du canon), bien que la tradition orale et la composition remontent, selon la tradition jaina elle-même, à l'époque de Mahāvīra (VIe–Ve s. av. J.-C.). Nous n’avons pas de certitude quant aux vies et aux dates de Mahāvīra et de Śākyamuni. Il est probable que la terminologie qu’ils utilisaient était partagée dans les milieux des Renonçants ascètes (s. Śramaṇa).

Pendant la période où celui qui fut appelé plus tard “Bouddha” n’était pas encore appelé ainsi, il n’y eut pas encore de Buddhadharma (Dharma du Bouddha), Buddhavacana (paroles de Bouddha), ni Buddhasāsana (enseignement du Bouddha). Ses instructions eurent-elles même un nom ? Il était surtout le “Tathāgata”, et il se référait à son rôle par ce terme. Le “Bouddha”, d’avant le Mahāvastu, le Lalitavistara et le Buddhacarita d’Aśvaghoṣa n’était alors même pas encore le “prince Siddhārtha” qui s’était enfui de son palais parental… Cela relève de la légende ultérieure. En revanche, le canon pāli le plus ancien conserve la mémoire d'une renonciation beaucoup plus simple (Ariyapariyesana Sutta, MN 26) :
“Plus tard, quand j’étais encore un jeune homme aux cheveux noirs, avec la grâce de la jeunesse et dans le premier stade de la vie, bien que ma mère et mon père eussent souhaité autrement et essuyèrent les larmes de leurs yeux, je me rasai les cheveux et la barbe, revêtis un habit ocre et quittai la vie au foyer pour la vie sans foyer. 5”
La chronique cinghalaise du Dīpavaṃsa (IVe siècle apr. J.-C.) indique que les textes bouddhiques ont été mis par écrit au Śrī Lanka au début du Ier siècle avant notre ère, sous le roi Vaṭṭagāmiṇī (entre 104 et 76 av. J.-C.) . C'est la première attestation fiable d'une rédaction écrite du canon. Le corps principal du canon s'est constitué dans les deux siècles suivant la mort du Bouddha . Ainsi, les textes les plus anciens devraient refléter une mémoire encore relativement proche du maître. Les traductions des Āgama chinois s'étalent sur une période assez longue, du IIe siècle jusqu'au Ve siècle de notre ère, quand "Siddhartha Gautama" était devenu "le Bouddha".

Fixation du nom “Buddha” pour le Sage des Śākyas

Quand était-il devenu “le Bouddha” ? La première attestation épigraphique claire du terme “Buddha” appliqué à “Siddhartha Gautama” se trouverait dans les édits de l'empereur Aśoka, au milieu du IIIe siècle av. J.-C. Dans l'édit de la petite colonne à Nigali Sagar (Nigliwa), Aśoka mentionne avoir agrandi le stūpa d'un “Buddha Konāgamana” (un Bouddha du passé), et dans d'autres édits, il se déclare “disciple laïc du Buddha” . Ces inscriptions constituent la première preuve historique directe de l'usage du titre pour désigner le fondateur. On y apprend aussi par déduction qu’il y eut d’autres “Buddha” avant le sage du clan des Śākya (Śākyamuni), le sage des Scythes ? Il est évident que le très cruel Aśoka avait fait beaucoup pour le culte du “Buddha” après sa “conversion”. Et si c’était lui qui était à l’origine du titre “Buddha” et de sa légende, environ deux siècles après la mort du Bouddha ? Qui avait fait du Bouddha un prince kṣatriya appartenant au clan Śākya ? Imagine-t-on un Tathāgata dire  
"Descendants du Soleil (p. Ādicca) par la race (p. gottena), Śākya par la naissance (p. jātiyā). C'est de cette souche (p. kulā) que je suis parti en renoncement, ô roi" (Sutta Nipāta, Pabbajjā Sutta Sn 3.1)  
Voire un empereur cakravartin ? A l’instar d’Alexandre le Grand, et ses généraux. Qui utilisaient habilement la religion (“syncrétisme gréco-oriental”) dans leurs campagnes. Une fusion religieuse et culturelle à visée politique. Il s'agissait de créer des ponts entre les traditions grecques et orientales pour faciliter le gouvernement d'empires vastes et multiethniques. Entre autres par l'identification des dieux étrangers à leurs propres divinités. Cette habitude, antérieure à Alexandre, a facilité la communication religieuse. Zeus pouvait être vu dans un dieu local, Héraclès (“Vajrapāṇi” Gandhara) dans un autre. Ce mécanisme mental ("interpretatio graeca") a préparé le terrain à des créations plus audacieuses. Comme l’assemblage cultuel de Sérapis, sous Ptolémée Ier à Alexandrie. L'objectif était explicitement politique, donner aux Grecs et aux Égyptiens une divinité commune pour faciliter leur cohabitation.

Empire Maurya (Vastu at en.wikipedia, CC BY-SA 3.0)

Intérêts impérialistes convergents gréco-indiens

La confrontation et l’accord entre Chandragupta Maurya (grand-père d’Aśoka) et le satrape Séleucos Iᵉʳ Nicator crée un ensemble territorial immense avec des populations indiennes, iraniennes et hellénisées. Comment unifier ce territoire multiethnique sans recourir éternellement à la seule force militaire ? C'est ce défi d'intégration qu'Aśoka hérite de son grand-père. Aśoka était le premier souverain de l'histoire du sous-continent indien à faire graver des édits et des proclamations officielles sur la pierre 6. En gravant ses édits le long des grandes voies commerciales, aux frontières et sur les sites sacrés, il balise l'espace impérial et rappelle à chaque sujet que la loi du souverain s'applique partout. Comme le note John S. Strong 7, ces inscriptions agissent comme le vecteur d'auto-représentation d'un homme politique cherchant à façonner son image et à diffuser la charte morale du Dhamma. Dans l'édit bilingue de Kandahar (sur le territoire récupéré de Séleucos), la chancellerie traduit le Dhamma par εὐσέβεια (Eusebeia, “crainte religieuse”) en grec et par Qsyt en araméen, prouvant l'usage de la langue du vaincu pour diffuser l'éthique d'État. Dans l'édit de Bhabru/Bairat, il proclame sa foi envers le Buddha, le Dhamma et le Saṅgha. Dans l'inscription de Nigāli Sāgar, il mentionne l'agrandissement de la stūpa du Buddha Konākamana. À Rummindei (Lumbini), il fait graver : hida budhe jāte sakyamunī ti (“Ici est né le Bouddha, le sage des Śākyas”).

Realpolitik maurya entre Arthaśāstra et Dhamma (piété civique)

Kauṭilya/Chāṇakya, le conseiller de Chandragupta, le grand-père Maurya, est considéré comme l’auteur du “Traité de l'intérêt” (s. Arthaśāstra 8), un traité de politique, d'économie et de stratégie militaire, au fond un traité d'ingénierie religio-politique. Kauṭilya consacre plusieurs chapitres (notamment le Livre XIII sur la prise des villes ennemies et le Livre V sur la renflouement des caisses de l'État) à expliquer au roi comment orchestrer de “faux miracles”. Le roi est conseillé de faire fabriquer des statues d'où coule du sang ou du lait, de faire apparaître des apparitions divines nocturnes ou d'invoquer des présages célestes truqués pour effrayer l'ennemi ou persuader son peuple que les dieux sont de son côté. Le texte préconise de recruter des espions déguisés en renonçants, yogis, astrologues ou ascètes aux cheveux tressés. Infiltrés dans la population et les cours rivales, ces faux religieux collectent des renseignements, propagent des rumeurs, prédisent la victoire inévitable du roi et éliminent discrètement les opposants.

Quand le trésor royal est vide, Kauṭilya conseille au souverain de construire de nouveaux sanctuaires populaires ou d'inventer la présence d'un serpent sacré ou d'un démon dans une stūpa/arbre pour susciter des pèlerinages et percevoir des taxes et offrandes sur la crédulité publique. Sur le plan de la gouvernance ordinaire, le souverain doit financer les temples, accorder des exemptions fiscales aux brahmanes et respecter les coutumes religieuses locales des territoires conquis non par foi naïve, mais parce que c'est la condition sine qua non de la pacification et de l'obéissance des sujets.

Il y a un “Bad Aśoka” (Caṇḍāśoka, le Violent) et un “Good Aśoka” (Dharmāśoka, le Pieux), le premier manie le “hard power” et le deuxième le “soft power”, mais pas si soft que cela... Les deux semblent toujours gouverner de concert. Là où les édits sur roche d'Aśoka affichent la charte éthique du Dhamma (Eusebeia) pour pacifier l'Empire, l'Arthaśāstra nous donne les codes des rouages du pouvoir maurya fondé par Chandragupta. La surveillance, la raison d'État et le contrôle des consciences. Dans sa 13ᵉ ou 14ᵉ année de règne, Aśoka crée la nouvelle catégorie de hauts fonctionnaires appelés Dhamma-Mahāmātras (officiers du Dhamma). Ces agents avaient pour mission d'inspecter les provinces, de veiller au respect de l'éthique du Dhamma, mais aussi de surveiller l'ensemble des sectes religieuses (bouddhistes, brahmanes, ajivikas, jains). Fonction assurée par l'équivalent du Ministre de l’Intérieur et du Culte. Comme le soulignent les historiennes de l'Inde ancienne (notamment Romila Thapar et Upinder Singh 9), ces fonctionnaires effectuaient des tournées d'inspection régulières (s. anusamyāna) tous les cinq ans. Ils servaient d'yeux et d'oreilles à l'Empereur au sein des provinces éloignées (comme Taxila ou Ujjain, souvent sujettes aux rébellions) pour garantir la loyauté de l'administration locale.

Porte du grand stūpa de Sânchî (Anandajoti Bhikkhu)
Culte du stupa en présence d'Aśoka dans son char   

Le charisme des reliques du “Buddha” pour donner corps à l'Empire


Dans le monde ancien comme actuellement, les reliques sont un actif. Une relique présuppose que le corps mortel d'un personnage charismatique transfiguré conserve une efficacité charismatique et agit comme une personne vivante. En Grèce antique, un hérôon était un édifice dédié à un héros, une héroïne, un dieu ou une déesse. Le hérôon forme un sanctuaire bâti sur la sépulture réelle ou supposée du héros. En Inde, la pratique du tumulus mortuaire (stūpa ou caitya) préexistait au bouddhisme. C'était une coutume funéraire aristocratique et védique réservée aux souverains universels (cakravartin), aux chefs de clan guerriers (kṣatriya) et à certains grands ascètes ou rishis. Dans la vingtième année de son règne, Aśoka aurait restauré et doublé en taille le stūpa consacré à Buddha Konākamana (un Buddha ancien) en y érigeant un pilier en pierre.

La tradition littéraire (Aśokāvadāna, la légende d'Aśoka, les chroniques sri-lankaises) attribue à Aśoka l'ouverture des huit stūpas originels contenant les reliques (śarīra) du “Buddha”, pour les redistribuer dans 84 000 sanctuaires à travers “le Jambudvīpa” 10. Dans ses édits officiels, Aśoka emploie Jambudvīpa pour désigner l'ensemble du territoire sous sa souveraineté, son "empire". Ce faisant, il efface symboliquement les frontières locales des anciens royaumes conquis pour imposer l'idée d'un espace impérial unique et continu, marqué par les 84.000 reliques du Bouddha, constituant dans leur ensemble le Corps intégral du Bouddha, ou Dharmakāya, mais alors Dharma tel que le comprenait Aśoka comme la Pax Maurya. 

Ci-dessous un tableau avec les dates importantes de sa politique “des reliques”, que l’on pourrait appeler de l’ingénierie idéologique et spatiale. Il faut distinguer entre les petits édits (communication de type “People” : "je regrette", "j’ai changé"…), et les grands édits qui sont des véritables édits. Le Saṅgha n’est pas à comprendre dans un sens bouddhiste, mais comprend tous les religieux officiellement reconnus participant à la politique de la Pax “Dharma” d’Aśoka, la politique d’État, pourrait-on dire. Les désaccords, “schismes”, dans ce Saṅgha (l’appareil des clercs de l’Etat) sont aussi à prendre dans ce sens.

An & Date Événement politique & religieux Source / Support
An 8 (~260 av. J.-C.) Conquête du Kalinga et virage vers la propagation du Dhamma 13ᵉ Grand Édit sur rocher
Ans 8–10 (~260–258) Conversion progressive comme disciple laïc (upāsaka) Petits Édits sur rocher 1 & 3
An 10 (~259) Premier pèlerinage royal (dhammayātā) à Bodh-Gaya 8ᵉ Grand Édit sur rocher
Ans 12–13 (~257) Création des Dhamma-Mahāmātras (contrôle provincial) Grands Édits sur rocher III & V
An 14 (~254) Agrandissement au double du stūpa du Bouddha passé Konākamana Pilier de Nigāli Sāgar
An 18/19 (~250) Purge monastique à Pāṭaliputra (3ᵉ Concile traditionnel) Mahāvaṃsa / Dīpavaṃsa
An 19 (~249) Donation des grottes de Barabar aux ascètes Ājīvikas Inscription de Barabar
An 20 (~248) Pèlerinage à Lumbini et exemptions fiscales (ubalike) Pilier de Rummindei
Période mature (IIIᵉ s.) Redistribution légendaire des reliques dans 84 000 stūpas Aśokāvadāna / Mahāvaṃsa
Ans 26–27 (~242) Édits sur piliers et répression du schisme (saṅghabheda) Piliers I–VII & Édits du Schisme
Ans 29–37 (~232) Intrigues de cour et fin de règne d'Aśoka Aśokāvadāna

Intrigues de cour et fin de règne d'Aśoka 

Que savons-nous au fond de la réalité historique de la distribution des reliques du “Buddha” après la mort du "Sage des Śākyas" ? Une attestation textuelle est fournie notamment par le Mahāparinibbāna-sutta. Il rapporte qu'immédiatement après la crémation du Bouddha à Kusinārā, ses restes corporels (śarīra) ont fait l'objet d'un partage (s. śarīradhātuvibhajana) entre huit royaumes et clans de la vallée du Gange (Ajātasattu du Magadha, les Licchavis de Vesālī, les Śākyas de Kapilavatthu, les Mallas, etc.). 

Vase de Piprahwa (photos Shilong Times)

La découverte du stūpa de Piprahwa (à la frontière indo-népalaise) apporte une preuve matérielle. Le reliquaire en stéatite porte l'une des plus anciennes inscriptions en brāhmī (“iyam salilanidhane budhase bhagavate sakiyanam”), enregistrant le dépôt des reliques du Bouddha par le clan des Śākyas (qui serait le clan du “Buddha”). Ce dépôt montre que dès les IVᵉ–IIIᵉ siècles av. J.-C., des communautés claniques érigeaient des stūpas sur des reliques corporelles. Aśoka a vécu au IIIème s. av. JC. Les Mauryas ont été actifs depuis le IV-IIIème siècle av. JC. Falk a démontré que le coffre en grès de Piprahwa a été taillé dans la même pierre de Chunar que les piliers d'Aśoka et suggère que le reliquaire en cristal de Lumbini a été transféré à Piprahwa par la famille Śākya à la fin du IIIᵉ ou au début du IIᵉ siècle av. J.-C. (Milligan, 2018).

Inscription Vase de Piprahwa (photos Shilong Times)

Le silence des sources anciennes


Avons-nous des preuves du titre de Buddha, de la réalité historique des reliques, de leur culte, des stūpas bouddhistes, avant la période Maurya ? La légende d’Aśoka (Aśokāvadāna) a été écrite sous sa forme finale vers le IIe siècle de notre ère (IIe siècle ap. J.-C.). Les chroniques śrīlankaises s'étendent du IVe siècle de notre ère jusqu'au XIXe siècle. Mégasthène, ambassadeur du roi séleucide Séleucos Iᵉʳ, fut envoyé à Pāṭaliputra auprès de Chandragupta Maurya vers 300 av. J.-C. Les fragments de son témoignage “Indica” est un des documents les plus célèbres sur les contacts gréco-indiens. Mégasthène n’y mentionne pas directement le "Bouddha" sous ce titre, ni le culte des reliques, ni explicitement la présence et le culte des stūpas. Il répartit les philosophes et religieux indiens en deux grands groupes : les Brachmanes (Brahmanes) et les Sarmanes (du sanskrit Śramaṇa / ascètes). Ces Sarmanes englobaient l'ensemble des courants ascétiques de l'époque (bouddhistes, jaïns, ājīvikas), mais Mégasthène ne distingue pas spécifiquement la figure du fondateur du bouddhisme, ni “les bouddhistes”. Il faut attendre Clément d'Alexandrie (143-215 après JC), auteur des Stromates, III, 194), qui est le premier auteur grec/chrétien à mentionner explicitement le nom de « Bouta » (Βούττα), et qui mentionne, en parlant des Sarmanes, qu'ils “adorent une sorte de pyramide sous laquelle, pensent-ils, reposent les os d'un certain dieu.11”

Dans son étude sur les rencontres gréco-bouddhiques (When the Greeks Converted the Buddha), Georgios T. Halkias 12 met en lumière plusieurs parallèles frappants entre les pratiques funéraires royales macédoniennes et le traitement réservé aux dépouilles des grandes figures bouddhiques (le Bouddha et le monarque universel / cakravartin). Les Macédoniens avaient pour habitude d'édifier d'imposantes chambres funéraires recouvertes d'un tumulus de terre ("earthen tumuli"). Halkias note la ressemblance visuelle et fonctionnelle entre ces tumuli funéraires macédoniens et la structure du stūpa bouddhique 13. Dans la tradition macédonienne, les rois et héros de la dynastie (comme Alexandre le Grand) faisaient l'objet d'un culte héroïque ou divin après leur mort (deification). Halkias rappelle le témoignage de Plutarque concernant le roi indo-grec Ménandre Iᵉʳ (Milinda, ~155–130 av. J.-C.) A sa mort, ses sujets et ses cités se sont disputé ses restes, pour finalement convenir de répartir ses cendres/reliques entre ses différentes capitales afin d'y ériger des monuments (stūpas). Ce traitement reproduit point par point le récit du partage des reliques du Bouddha et la tradition du cakravartin.
“- Mais, Seigneur, que devons-nous faire de la dépouille du Tathāgata [le Bouddha] ?
- Ānanda, elle doit être traitée exactement comme la dépouille d’un monarque universel [cakravartin].
- Et comment cela se fait-il, Seigneur ?
- Ānanda, on enveloppe la dépouille du monarque universel dans une étoffe de lin neuve, puis dans du coton cardé, puis à nouveau dans une étoffe neuve. Après avoir répété cette opération cinq cents fois pour chacune [de ces couches], on dépose le corps du roi dans une cuve de fer remplie d’huile, que l’on recouvre d’un autre réceptacle de fer. Ensuite, après avoir dressé un bûcher funéraire composé de toutes sortes d'arômes et de parfums, on incinère le corps du roi et l’on érige un stūpa au croisement des grands chemins. Voilà, Ānanda, ce que l’on fait de la dépouille d’un monarque universel ; et c’est de la même manière que l’on doit traiter le corps du Tathāgata.” (Mahāparinibbāna-sutta 5.11)
Monnaie Ménandre II (90–85 av. JC) avec roue du Dharma (wikimedia)

Le Mahāparinibbāna-sutta n'est que la mise par écrit ultérieure d'une technologie du pouvoir (l'alliance du souverain Cakravartin, de la roue du Dharma et du maillage par les reliques) que Ménandre et les rois indo-grecs pouvaient observer, manipuler et frapper sur leurs monnaies directement dans leur quotidien impérial. À l'époque de Ménandre Iᵉʳ (~155–130 av. J.-C.), les pièces de monnaie bilingues constituaient le médium politique et économique le plus puissant de l'Orient hellénisé. Sur ses tétradrachmes et bronzes, Ménandre fait graver la légende grecque BASILEŌS DIKAIOU MENANDROU (“Du roi Ménandre le Juste”), à laquelle répond en kharoṣṭhī du Gandhara au revers la formule Maharajasa dhammikasa Menandrasa (“Du grand roi Ménandre, le suiveur du Dharma/Dhammaka”, toujours dans le sens de la Pax Dharma selon Aśoka), le tout accompagné du symbole de la roue (cakra) à huit rayons ou du stūpa. Ce n'est pas une spéculation littéraire, mais un fait archéologique et monétaire concret. Un “Maharajasa dhammikasa” est au fond un Dhammaraja… Pas forcément bouddhiste d’ailleurs, il ne s’agit pas de ce Dharma là. Dikaios ("le Juste") traduit directement Dhammika (“le Suiveur/Roi du Dharma”), prouvant que la titulature de Dharmarāja / Cakravartin circulait comme une monnaie politique réelle entre Grecs et Indiens sans nécessiter une transmission par les textes.

Pour une critique avec l'Arthaśāstra comme grille de lecture

Je n'applique pas à l'Inde du IIIᵉ siècle av. J.-C. des concepts inventés par la modernité européenne (comme Machiavel, le colonialisme ou la laïcité moderne) pour juger Aśoka de l'extérieur. J’essaie d’évaluer l'Empire maurya à partir de son propre manuel de gouvernement (Arthaśāstra), produit dans son propre milieu intellectuel et politique, avec peut-être des apports macédoniens. Je m’appuie sur la boîte à outils théorique que le Magadha avait lui-même élaborée pour penser le pouvoir, le territoire, la fiscalité et le contrôle des populations. Les souverains Mauryas doivent être évalués avec le même niveau d'exigence et de réalisme historique que celui réservé aux empereurs romains, séleucides ou hellénistiques. Comme le font les grands historiens indiens (comme Romila Thapar, Upinder Singh ou D.D. Kosambi 14). Traiter le Saṅgha et la figure du “Bouddha” (possiblement construit par les Mauryas et leurs contemporains), comme des partenaires ou des vecteurs d'ingénierie religio-politique ne relève donc pas du “néocolonialisme”, mais de l'histoire sociale et institutionnelle. Cela étant précisé, je propose l’hypothèse suivante.

Je propose de relire les origines du bouddhisme non pas comme le développement spontané d'une doctrine religieuse ancienne, mais comme, étant aussi portant les traces de la technologie d'État et d’ingénierie politique de l'Empire maurya (Aśoka) dans des territoires multi-ethniques, lesquels étaient prolongées par les dynasties ultérieures (notamment les souverains indo-grecs comme Ménandre Iᵉʳ/Milinda).

Le terme Buddha ne semble pas avoir existé avant Asoka comme le titre officiel d’un fondateur unique. Rappelons que le terme “bouddhisme” a été inventé au XIXème siècle et en Occident. Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (XVIIIème s.), le nom de Bouddha n’était pas encore unifié et la figure était désignée par divers termes selon les régions asiatiques évoquées.
“SIAKA, religion de, (Hist. mod. superstition.) cette religion qui s’est établie au Japon, a pour fondateur Siaka ou Xaca, qui est aussi nommé Budsdo, & sa religion Budsdoïsme. On croit que le buds ou le siaka des Japonois, est le même que le foë des Chinois, & que le visnou, le buda ou putza des Indiens, le sommonacodum des Siamois ; car il paroît certain que cette religion est venue originairement des Indes au Japon, où l’on professoit auparavant la seule religion du sintos. Voyez Sintos. Les Budsdoïstes disent que Siaka naquit environ douze cens ans avant l’ere chrétienne ; que son pere étoit un roi ; que son fils quitta le palais de son pere, abandonna sa femme & son fils, pour embrasser une vie pénitente & solitaire, & pour se livrer à la contemplation des choses célestes.” L’Encyclopédie, 1re éd. 1751 (Tome 15, p. 147-148).
Nous avons échappé au Budsdo et au Budsdoïsme. Est-ce que cette religion aurait eu le même succès sous ce nom ?

Je me demande si c’est le pouvoir Maurya qui a promu le "Buddha", cette figure d'autorité transcendantale pour unifier son territoire, conformément à une politique comme celle présentée dans l’Arthaśāstra, et qui semble avoir être partagée par les souverains dans cette région gréco-orientale.

Statue d' à Delhi (wikimedia) au centre de la roue

Du Jambudvīpa au Lokavivarana : l’Oeil du Cakravartin


Les stūpas n'étaient à l'origine que de simples tumuli funéraires majeurs ou locaux. L'idée de stūpas sacrés contenant les reliques du Bouddha Śākyamuni et maillant le continent/empire (Jambudvīpa) est une création impériale maurya. Avant la dynastie maurya, le Jambudvīpa n'existait que comme une abstraction géographique ou cosmologique. Dans ses édits officiels, Aśoka emploie Jaṃbudīpa pour désigner l'ensemble du territoire sous sa souveraineté. "Make Jambudvīpa Great Again" (pas verbatim dans l’Arthaśāstra, je l'admets). Ce faisant, il efface symboliquement les frontières locales des anciens royaumes conquis pour imposer l'idée d'un espace impérial unique et continu. Dans la théorie politique de l'Inde ancienne, le Jambudvīpa est le théâtre légitime du Cakravartin, le roi "tourneur de roue" ou souverain universel. En revendiquant l'autorité sur le Jambudvīpa, Aśoka projette l'image d'un monarque dont la légitimité ne découle pas seulement de la force militaire du Magadha, mais d'une mission cosmologique d'unification et de pacification 15.

Selon les hagiographies (Aśokāvadāna, Mahāvaṃsa), Aśoka rassemble les reliques du Bouddha pour les redistribuer dans 84 000 stūpas à travers tout “le Jambudvīpa” 16, ciblant chaque cité d'au moins 100 000 habitants17. Les textes racontent que lors de la consécration simultanée des sanctuaires, les moines accordent à Aśoka la vision miraculeuse du Lokavivarana (concept provenant de la légende d'Aśoka), la révélation du monde dans son intégralité, comme l’oeil de Sauron... Posté dans sa capitale Pāṭaliputra, l'empereur contemple d'un seul regard l'intégralité du Jambudvīpa bordé par l'océan, entièrement constellé de ses stūpas (Strong, 2004). Comme le soulignent les historiens Paul Mus (1935) et John Strong (2004), ce miracle matérialise le passage d'un territoire morcelé à la Pax Dharma centripète. Le nouveau Jambudvīpa devient à la fois le corps, l’ensemble (corpus), du “Dharma” Aśokien (s. Dharmakāya) et le corps politique de l'Empire (Strong, 2004, p.142).

Comme si le réseau des stūpas transmettaient en temps réel, ce qui se passait dans l'empire mauryan “Jambudvīpa”. Les stūpas, contenant des reliques, représentant le corps du “Bouddha” éparpillé (façon Osiris le long du Nil), étaient autant de champs de mérite, auxquels les fidèles pouvaient faire des offrandes pour accumuler du mérite. Les offrandes furent recueillis par les religieux s’occupant des stūpas et des haut-lieux, agissant en clercs mauryans, surveillés à leur tour par les officiers du Dhamma, les Dhamma-Mahāmātras qui servaient d'yeux et d'oreilles à l'Empereur Maurya au sein des provinces éloignées (comme Taxila ou Ujjain, souvent sujettes aux rébellions) pour garantir la loyauté des administrations locales 18.

Comme nous l'avons vu, quand le trésor royal est vide, peut-être suite à des batailles coûteuses en argent et en vies humaines comme celle de Kalinga, l'Arthaśāstra de Kauṭilya conseille au souverain de construire de nouveaux sanctuaires populaires ou d'inventer la présence d'un serpent sacré ou d'un démon dans une stūpa/arbre pour susciter des pèlerinages et percevoir des taxes et offrandes sur la crédulité publique. Il lui faut aussi de l’argent pour ses projets soft power. Financer les temples, accorder des exemptions fiscales aux brahmanes, et respecter les coutumes religieuses locales des territoires conquis, non par foi naïve, mais parce que c'est la condition sine qua non de la pacification et de l'obéissance des sujets.

Aśoka accompagné de deux reines visite le Dhamekh Stupa à Sarnath (parc de gazelles)
construit par lui-même en 249 (Worldhistory.org) 

La naissance du stūpa bouddhiste au dôme impérial


Les preuves qui sont invoquées pour affirmer le lien religieux entre “le Bouddha” et le cakravartin, et pour l’incinération du "Sage des Śākyas", le partage de ses reliques entre les huit clans, et leur installation dans des stūpas “bouddhistes” édifiés à cet effet, sont le Mahāparinibbāna-sutta (la version écrite que nous connaissons), les légendes du Bouddha écrites pendant ou après l’empire mauryan, et l’existence d’un tumulus dédié à “Buddha Konāgamana” (ou Kanakamuni), qu’Aśoka aurait découvert et restauré, en doublant sa taille, lors de sa 14ᵉ année de règne. Il ne mentionne cependant aucune relique corporelle (śarīra) de ce Bouddha. Avant l'intervention de l'État maurya, les sanctuaires ou tumuli funéraires étaient faits de piles de terre, de boue séchée (s. mṛttikāpiṇḍa) ou de briques crues. Il s'agissait de simples amas de formes souvent irrégulières, ou de piédestaux tronqués (Strong, 2004, p.35). Les ingénieurs et bâtisseurs d’Aśoka enveloppent le tertre primitif (de terre ou de briques crues) sous un grand manteau de maçonnerie (Milligan, 2018). C'est cette ingénierie d'État qui géométrise le monument pour lui donner la forme classique du dôme hémisphérique (l'aṇḍa, le “millier” ou “l'œuf”), posé sur un tambour circulaire ou une plateforme, et surmonté d'une balustrade (s. harmikā) et d'un parasol (s. chattra) 19.

Dhamekh Stupa à Sarnath (wikimédia)

Une police de Saṅgha pour garantir l’harmonie


Contrairement aux sources śrīlankaises (Dīpavaṁsa, Mahāvaṁsa et des commentaires de Buddhaghosa), il n’y a sans doute jamais eu de troisième concile bouddhique sous Asoka à Pāṭaliputra vers 250 av. J.-C. Pour cela Aśoka aurait fait appel au vénérable Moggaliputta Tissa de Śrī Lanka. L'empereur aurait fait interroger les moines, fait défroquer et bannir 60 000 imposteurs, puis Tissa préside un concile de 1 000 moines pour fixer l'orthodoxie et rédiger le Kathāvatthu (un texte de réfutation des hérésies).

Il s'agissait plus vraisemblablement d'une opération de police monastique locale et d'assainissement administratif menée dans la capitale. Des textes bouddhiques du Nord de l'Inde rédigés en sanskrit (Aśokāvadāna, Divyāvadāna) ainsi que les récits des pèlerins chinois (Faxian, Xuanzang) ne mentionnent jamais l'existence de ce Troisième Concile ni la figure de Moggaliputta Tissa. En croisant les Édits du Schisme d'Aśoka et l'analyse institutionnelle, les historiens reconstituent une autre réalité. Sur les piliers de Sarnath, Sanchi et Kosam, Aśoka ordonne d'expulser et de défroquer quiconque divise le Saṅgha (Aśokien, saṅghabheda). Cela prouve que l'État maurya est effectivement intervenu par la force publique pour réprimer les factions et purger les monastères de sa capitale. Si une réunion a eu lieu sous Moggaliputta Tissa, il s'agissait d'une assemblée régionale de la faction Vibhajjavāda (l'ancêtre du Theravāda) à Pāṭaliputra pour régler les litiges disciplinaires au sein du monastère financé par le roi. Les moines du Śrī Lanka ont ensuite amplifié cet événement local pour en faire un “concile universel”, afin de proclamer que leur propre école (le Theravāda) était la seule lignée légitime adoubée par le grand empereur Aśoka 20.

Tout comme les Mauryas ont mobilisé la figure du "Bouddha" et ses reliques pour édifier leur empire, les communautés bouddhiques ultérieures ont instrumentalisé Aśoka et sa légende pour servir leurs propres agendas institutionnels. Une fois le matériau hagiographique fixé, il devient une matrice narrative disponible pour chacun qui veut s'en emparer pour y ajouter ses préquels, sequels ou spin-offs, et ouvrir ainsi de nouveaux horizons de légitimité.

Chakravartin Ashoka Samrat, série sur Ashoka (imdb)

***

1 Gérard Huet’s Sanskrit Heritage Dictionary, p. 725
√बुध्budh₁v. [1] pr. (bodhati) v. [4] pr. r. (bud-hyate) pft. (bubodha) aor. r. [4] (abuddha) pp. (buddhá) inf. (boddhum) abs. (buddhvā, -budhya) pf. (anu, ava, ut, ni, pra, prati, vi, sam) s'éveiller, réveiller, veiller | apprendre, découvrir, percevoir, s'apercevoir de; comprendre | observer, penser, réfléchir à ca. (bodháyati) pfp. (bodhayita-vya) abs. (bodhayitvā) attirer l'attention; éveiller ; réveiller, ranimer, exciter | faire comprendre, rappeler, révéler; aviser, informer, conseiller; instruire ca. (bodháyati) pp. (bodhita) faire savoir intens. (bobhudhīi) réfléchir intensément dés. (bubhut-sati) dés. r. (bubhutsate) vouloir comprendre dés. (bubhodhişti) dés. r. (bubhodişte) id. || ang. to bid; all. bieten. bodhayati padmam il éveille le lotus. sukhasuptan na bodhayişāi Je ne réveillerai pas ceux qui dorment paisiblement.

बुध budh2 [agt. budh₁ ifc. a. m. n. f. qui s'éveille | qui comprend (iic.); versé en (iic.) | intelligent, éclairé, sage en (iic.). vedabhut qui connaît le Veda.

बुध budha [agt. budh₁ a. m. n. f. budhā savant, sage m. un savant myth. np. de Budha "(Mercure) le Sage", fils adultérin de Soma et Tārā, époux d'Idā dont il engendra le roi Purūravā, fondateur de la lignée lunaire [somavaṃśa]; il est l'influence [graha] de la planète Mercure, dont il est régent; on lui attribue le Rājaputrīya ; cf. Jña. 
2 Le cinquième des douze Aṅga (branches) du canon jaina Śvetāmbara. Il est traditionnellement dit avoir été composé par Sudharmaswami de l'école Śvetāmbara du jaïnisme, en prâcrit jaina, et c'est le plus vaste texte du canon, censé contenir 36 000 questions auxquelles Mahāvīra aurait répondu.

3 Le 24e maître jaïn (Tīrthaṅkara) du jainisme.

4  प्रश्न १६-मडाई ण भते। नियठे निरुद्धभवे निरुद्धभवपवचे जाव नि‌ट्ठियट्ठकरणिज्जे णो पुणरवि इत्यत्थ हव्वमागच्छइ ?
उत्तर १६-हता गायमा। मडाई ण नियठे जाव नो पुणरवि इत्यत्य हव्वमागच्छइ ।
प्रश्न १७-से ण भते कि बत्तव्व सिया ?
उत्तर १७-गोयमा। सिद्धे त्ति बत्तव्व सिया बुद्धे त्ति वत्तव्य सिया मुत्ते त्ति वत्तव्व सिया पारगए त्ति वत्तव्त्र सिया परपरगए त्ति वत्तब्व मिया सिद्धे बुद्धे मुत्ते-परिनिब्बुडे अतकडे-सव्वदुक्खप्पहीणे त्ति वत्तव्व सिया।

Bhagavatī sūtra, Vyākhyāprajñapti, K. C. Lalwani, 1973, p.150

5 Ariyapariyesana Sutta (Majjhima Nikāya 26) ou du Mahāsaccaka Sutta (MN 36).

 so kho ahaṃ, bhikkhave, aparena samayena daharova samāo susukāḷkeso, bhadrena yobbanena samannāato paṭamena vayasā akāakāaṃ māāitūaṃ assumukhāaṃ rudantāaṃ kesamassuṃ ohāetvā kāāāi vatthāi acchāetvā agāasmā anagāiyaṃ pabbajiṃ.

6 Les historiens s'accordent sur le fait qu'Aśoka s'est probablement inspiré de la tradition monumentale de l'Empire perse achéménide (comme les grandes inscriptions rupestres de Darius Iᵉʳ), ainsi que des édits et ordres royaux du monde hellénistique avec lequel son empire était directement frontalier depuis l'accord entre Chandragupta et Séleucos Iᵉʳ. Pour imprimer visuellement la majesté impériale, il utilise la technique de sculpture sur roche et sur piliers monolithes de grès, caractérisée par le fameux “polissage maurya”(Mauryan polish). L'écriture brāhmī apparaît dans un état pleinement développé sous son règne, et plusieurs spécialistes émettent l'hypothèse qu'elle aurait été formalisée ou promue par la chancellerie d'Aśoka spécifiquement pour diffuser ses édits à travers le sous-continent.

7 The Legend of King Aśoka: A Study and Translation of the Asokavadana, 1984, Princeton University Press.

8 Wikipedia Arthashâstra
"L'identification habituelle de Kautilya ou de Vishnugupta avec le ministre Chāakya de Chandragupta Maurya date l'ouvrage du IVe siècle avant notre ère. Mais des affinités avec les Smṛi et des références qui seraient anachroniques au IVe siècle av. J.-C. suggèrent qu'il pourrait dater plutôt de la période allant du IIe au IVe siècle de notre ère." 
9 Wikipedia Ashoka.

10 Corporate Bodies in Early South Asian Buddhism: Some Relics and Their Sponsors According to Epigraphy, Matthew D. Milligan, Georgia College & State University, 22 December 2018

11 Georgios Halkias, When the Greeks Converted the Buddha: Asymmetrical Transfers of Knowledge in Indo-Greek Cultures
“Clement is the first extant western source to mention the name of the Buddha. In the Stromateis (I, 15), he writes: “among the Indians are those philosophers also who follow the precepts of Bouta [Βούττα/Buddha], who they honour as god on account of his sanctity.”In the same work, III, 194, he refers to the worship of the śamaṇa who hold “a certain pyramid beneath which, they think, lie the bones of a certain god”—a clear reference to a Buddhist reliquary, the stūpa.”
12 Georgios Halkias, When the Greeks Converted the Buddha: Asymmetrical Transfers of Knowledge in Indo-Greek Cultures, In book: Religions and Trade (pp.65-115), Brill, 2014

13 Il remarque au passage le rapprochement étymologique entre le sanskrit stūpa (qui désigne au départ une touffe de cheveux, un nœud ou un sommet) et le terme grec stupos (στύπος), désignant un tronc, un bloc ou une souche.

14 Thapar, Romila. Aśoka and the Decline of the Mauryas. Oxford: Oxford University Press, 1961 (3ᵉ éd. révisée, 2015)

15 Relics of the Buddha, John S. Strong, 2004, Princeton University Press, p.140
“Paul Mus (1998: 280–1) has argued that Asoka’s “lokavivarana”is tantamount to the cosmic circumambulation (pradaksina) of the cakravartin. According to the Cakkavatti Sihanada sutta, at the beginning of each cakravartin’s reign, a great wheel—the wheel of dharma—appears in mid-air in front of the king, as a sign of his righteousness. It then leads him in a great cosmic conquest of the world. It takes him to the East, South, West, and North, as far as the great ocean in every direction, and wherever it rolls, he meets with no resistance. Finally, the wheel takes Asoka back to his capital at the center of the world, and there it remains, miraculously suspended in mid-air over the royal palace, an illuminating emblem of his sovereignty, visible to all (D., 3:61–3 = Eng. trans., Davids 1899–924, 3:62–4).”
16 Or, comme l'ont démontré les travaux épigraphiques et critiques de Gregory Schopen (1997) et John S. Strong (2004), Aśoka ne mentionne jamais dans ses propres édits gravés la moindre ouverture de stūpas originels, ni la redistribution des reliques corporelles de Śākyamuni dans 84 000 sanctuaires. Ce décalage béant entre le silence des décrets officiels et l'ampleur du mythe ultérieur prouve que l'image d'un Aśoka grand redistributeur des reliques est une construction hagiographique rétrospective (élaborée principalement à partir du IIᵉ siècle ap. J.-C. dans l'Aśokāvadāna), destinée à offrir un modèle religieux au souverain Cakravartin.

17 Corporate Bodies in Early South Asian Buddhism: Some Relics and Their Sponsors According to Epigraphy, Matthew D. Milligan, Georgia College & State University, 22 December 2018

18 Wikipedia Ashoka.


19 Gregory Schopen etc., Bones, Stones, and Buddhist Monks, Studies in the Buddhist Traditions, 1997, University of Hawai'i Press, p. 120,

20 Wikipedia Ashoka.

vendredi 18 septembre 2026

Mythe et raison, rien de nouveau

L'École d'Athènes (détail) de Raphaël. La déesse Diké souffle la Vérité dans l'oreille de Parménide.
Héraclite, assis par terre, doit se débrouiller tout seul... (wikimedia)  

Pour ce blog je suis redevable à John Dillon[1], David Vachon[2], et à Justin Sledge[3]. Il sert surtout de référence aux blogs futurs.

Le Devenir et l’Être, Héraclite et Parménide

Le passage du Mythos (le récit mythologique) au Logos (la raison philosophique) est parfois avancé comme le Big Bang du “miracle grec”. Ce “miracle” n’était pas donné, et ne l’est toujours pas d’ailleurs. Le Mythos semble invincible avec son riche passif narratif, renaissant de ses cendres après chaque bataille perdue. C’est que le bougre sait passionner et lier les foules bien mieux que le Logos.

En lisant les fragments des premiers penseurs grecs de l'Antiquité (VIe au Ve siècle av. J.-C.), on pourrait avoir l’impression -avec un certain recul- que deux vues antagonistes de l'origine et l'ordre du monde s’opposaient, centrées sur la Nature/Devenir (Héraclite) et l’Être pur (Parménide). Le recul en question étant celui de l’époque de Platon, où le Devenir et l’Être forment un dualisme ontologique. L'Être (g. to On), le Noûs, le Logos au milieu comme une sorte de sas, et leur rapport avec la Nature/Devenir. Pour Héraclite (VIᵉ s. av. J.-C.), il n'y a aucun Chaos primordial d'où le monde serait sorti. Pour Héraclite, le cosmos n'a été créé ni par un dieu ni par un homme. Il a toujours été, est et sera un Feu éternellement vivant, s'allumant avec mesure et s'éteignant avec mesure. Même si tout est en flux perpétuel (g. panta rhei), ce mouvement n'est pas un désordre anarchique. Il est immédiatement et perpétuellement ordonné par le Logos immanent, la loi rationnelle de l'harmonie des contraires.

Dans son poème philosophique sur la vérité (De la Nature), Parménide affirme qu'il a reçu ses révélations d'une Déesse (Thea). Parménide raconte qu'il est transporté sur un char céleste guidé par les Héliades (les filles du Soleil). Elles le conduisent jusqu'aux portes des chemins de la Nuit et du Jour, dont les clés sont gardées par Diké (la Justice divine). La Déesse qui l'accueille et lui prend la main est généralement identifiée soit à Diké (la Justice/Loi cosmique), soit à la personnification de la Vérité elle-même (Alétheia).

Le parcours de Platon

Dans la République, Platon s'en prend violemment à Homère et Hésiode. Pour lui, montrer des dieux qui mentent, trompent, se battent ou cèdent à des passions est immoral et théologiquement faux. Sa première réaction a donc été de vouloir bannir les poètes ou d'éditer sévèrement leurs mythes. Mais les nostalgiques de l’Être ne peuvent pas se passer du Mythos. Avec le temps, Platon et ceux qui se réclament de lui, sont obligés de combler "l'abîme plein de lumière" (Kafka selon Gustav Janouch[3a]) entre “l’Être” et “le Devenir”, une sphère médiane, avec de la mythologie, de la théogonie, de la cosmogonie, de l’anthropogonie, de la généalogie de tribus, -de familles, -de castes, de l’astrologie, de la numérologie, de la démonologie, de l’angélologie, de hiérarchies célestes, etc. etc.

Platon s'est vite rendu compte que la logique pure et la dialectique abstraite ne suffisaient pas pour tout expliquer aux hommes. Lorsqu'il a voulu aborder l'origine du monde (le Timée) ou le destin de l'âme (Phédon, Phèdre, mythe d'Er), il a été obligé de recourir lui-même à ce qu'il nomme des “récits vraisemblables” (g. eikos logos). Il réintroduit ainsi du mythe (le démiurge, la khōra (la matière réceptacle, comparable avec le concept tibétain “snod”[4]), le char ailé de l'âme, ...) pour combler les trous dans ses récits vraisemblables. Il est obligé de devenir Poète lui-même, il sera le Patron des Poètes. C’est le péché originel de tous les nostalgiques de l’Être.

Le Phédon est le texte fondamental pour définir la nature de l'âme et la métaphysique de la séparation. Cette oeuvre de Platon établit une frontière nette entre le monde immatériel et immuable de l'Être (les Formes/Idées) et le monde matériel-réceptacle et changeant du Devenir/Nature. Il définit la philosophie comme une “préparation à la mort” (g. melete thanatou), où l'âme (siège de la Raison/Noûs) doit se purifier des passions du corps matériel pour remonter vers l'Être[5]. Le Phédon explique le lien entre “l'Être” et “la Nature” par la notion de participation (g. methexis) qui désigne le rapport ontologique entre le monde sensible (le Devenir) et le monde intelligible (l'Être). La methexis est verticale, formelle et asymétrique. A ne pas confondre avec la sympathie universelle (voir ci-dessous), qui est horizontale, corporelle et réciproque. La “participation” c'est la façon dont les choses matérielles prennent forme en se calquant sur un Modèle idéal (g. paradeigma). Une chose sensible (ex. une belle fleur, une décision juste, un objet géométrique) participe à “la Forme” en recevant l'empreinte ou le reflet (g. eikon) du Modèle idéal. Il ne s'agit pas d'un “partage” au sens matériel ou quantitatif, comme si une Forme intelligible était découpée en morceaux distribués aux objets sensibles[6].

Au niveau de l'Être intelligible (g. Noûs), la “nature” (g. ousia) partagée est la structure formelle et parfaite d'une réalité (la Beauté en soi, la Justice en soi, l'essence mathématique parfaite du triangle, …). Chez les médio-platoniciens (d'Eudore d'Alexandrie à Alcinoos et Apulée), cette nature intelligible est identifiée aux pensées dans “l'esprit de Dieu” (g. noemata theou ≈ t. dgongs pa). Au niveau de l'objet sensible (Matière / Devenir), la matière brute (g. khōra, “réceptacle”) est en elle-même informe, indéfinie et dépourvue de qualité. Lorsqu'elle “participe” à la Forme, elle reçoit une qualité (g. poiotes)[7]. Elle acquiert une forme, une mesure, un ordre et une intelligibilité. Un objet “réceptacle” ne possède pas sa perfection en propre. Il ne fait que refléter ou laisser apparaître le modèle idéal dans le monde visible. En fait, il n’y a pas d’acte de connaissance valide possible sans passer par le “Modèle idéal”[8].

Dans le Phédon le “lien” entre “l’Être” et “le Devenir” n’est pas encore spécifié, la mécanique d'intermédiation immanente (rôle qui sera plus tard confié au Logos) n’est pas encore expliquée. Il faut pour cela attendre la période de vieillesse de Platon (dialogues tardifs, env. 367–347 av. J.-C.). Le Parménide explore la logique de l'un et du multiple, et le Timée propose un “récit vraisemblable” (g. eikos logos) de l’origine de l'univers, de la mécanique concrète et cosmologique expliquant comment le monde intelligible de l'Être entre en contact avec le monde sensible du Devenir.

Grâce au Parménide, certains penseurs ont imaginé la réalité comme trois niveaux (≈ s. tridhātu) divins découlant les uns des autres, la Raison divine (Logos) servant de pont entre l'Esprit suprême et le monde physique. Ce texte est ainsi devenu la grande pomme de discorde de l'époque. Là où les uns n'y voyaient qu'un simple exercice de logique, les autres y ont décelé la clé secrète de toute la métaphysique.

Les interprétations des médio-platoniciens

Pour la majorité des médio-platoniciens “orthodoxes” (comme Alcinoos ou l'École d'Athènes), le Parménide n'était pas considéré comme un texte métaphysique ou théologique, mais comme un simple exercice d'entraînement à la logique. Les Néo-pythagoriciens comme Moderatus de Gadès (suivis plus tard par Plotin et les néo-platoniciens) ont fait du Parménide la charte suprême de l'ontologie. Modératus de Gadès a réinterprété les hypothèses du Parménide non comme des exercices d'entraînement (casse-têtes logiques), mais comme la description exacte des trois niveaux/hypostases de la réalité métaphysique[9]. Le Un absolu transcendant, le Un-Être / Noûs avec toutes les Formes, et l'Âme du monde. Pour les Néo-pythagoriciens Modératus de Gadès et Numénius c'est le sommet de l'ontologie. Pour eux, Platon ne faisait pas de simples exercices de logique, mais décrivait métaphoriquement les trois hypostases réelles du cosmos. C’est cette grille de lecture néo-pythagoricienne du Parménide que Plotin adoptera plus tard pour fonder le néo-platonisme.

Dans le Timée, Platon devient l'auteur d'un “récit vraisemblable” dans lequel il introduit la structure triadique de la création. Il présente toutefois cette cosmologie sous une forme mythologique et intuitive, laissant ouvertes de grandes questions. Entre autres, si la création a eu lieu dans le temps ou de toute éternité, ou quelle est l'identité exacte du démiurge par rapport au souverain bien. Nous avons tous (moi le premier) tendance à projeter rétroactivement les systèmes gnostiques, hermétiques ou néo-platoniciens sur le texte original du Timée, mais la cosmologie du Timée repose sur une triade de premiers principes, plus tard complétée par un principe intermédiaire :

1. Le Modèle / Les Formes (g. to On / L'Être intelligible). C’est la réalité parfaite, éternelle et immuable. Il existe de manière autonome et sert d'archétype.
2. Le Démiurge (artisan divin). Il est la cause efficiente, qui contemple le Modèle éternel pour imprimer l'ordre dans la matière-réceptacle. Il s'inspire du Modèle, mais ne le crée pas, il l’arrange (≈ s. vyūha t. bkod pa).
3. Le Réceptacle / la Matière (g. khōra). Le milieu physique neutre, informe et indéterminé qui reçoit l'empreinte des Formes.

À cette triade de principes s'ajoute “l'âme du monde” (g. psychē tou pantos). C’est le réceptacle vivant et le principe d'animation qui reçoit le Logos, pour mettre la matière-réceptacle en mouvement de l'intérieur. C'est le principe d'animation global del'univers physique dans son ensemble. L'âme du monde est conçue par le démiurge comme le lien intermédiaire pour animer et lier le tout.
“Finalement, après que Timée eut rapporté le discours du démiurge, l’objet du dialogue passe aux âmes particulières. Il est d’abord frappant de constater que le mélange de l’âme du monde s’est effectué dans un “cratère (κρατῆρ)”. Le cratère servait, en Grèce antique, à mélanger le vin et l’eau. Dans le Timée, Platon se sert du cratère pour mélanger le cercle du Même et de l’Autre, comme nous l’avons vu plus haut.

L’analogie pourrait s’arrêter là. Or, nous croyons que celle-ci ne se réduit pas seulement à l’objet du mélange, mais aussi à la cause effective de celui-ci, en l’occurrence le mouvement de brassage, qui prend nécessairement la forme d’un tourbillon.

Timée va ensuite relier chaque âme à un astre, en leur fournissant un “véhicule (ὄχημα)”, pour ainsi leur révéler “la nature du tout (τὴν τοῦ παντὸς φύσιν)” et les inscrire dans “les lois du destin (νόμους τοὺς εἱμαρμένους).” (Vachon, 2024)
Pour les médio-platoniciens (Antiochus, Philon d'Alexandrie, Alcinoos, Atticus, Numénius), le Timée devient le manuel de physique et de théologie par excellence. Ils fusionnent le démiurge avec le Logos. Le démiurge du Timée est identifié au Logos immanent/médiateur ou au Noûs créateur. Les Formes deviennent comme la Pensée de Dieu (ou du Bouddha cosmique). Le paradigme du Timée est réinterprété. Les Formes ne flottent plus indépendamment, elles deviennent “les pensées dans l'esprit de Dieu/du Démiurge” (g. noemata theou). Le Logos sert d'instrument (g. organon) par lequel le Dieu transcendant projette le Modèle idéal dans la matière (Timée).

L'utilisation du terme “engendré” (g. genētos ≈ s. utpāda) par Platon dans le Timée a soulevé un débat majeur. Faut-il y voir une création historique du monde, ou seulement l'affirmation que l'univers dépend entièrement du divin ? S’agit-il d’une création dans le temps ? Plutarque et Atticus soutenaient que le Timée décrit un commencement réel du monde et du temps à partir d'une matière/âme antérieurement désordonnée. S’agit-il d’une génération éternelle ? L'Ancienne Académie (Xénocrate), Taurus, Alcinoos et Apulée affirmaient que le récit temporel du Timée est un simple artifice d'enseignement (g. kat' epinoian ≈ s. upāya) pour exprimer la dépendance ontologique permanente d'un cosmos éternel.

Influences durables

Pour le Christianisme, le Timée a été particulièrement chéri et conservé par les Pères de l'Église, car la figure du démiurge façonnant le monde offrait une analogie directe avec le récit de la création dans la Genèse. Les courants gnostiques se sont emparés du récit du Timée pour séparer le Dieu suprême du démiurge, mais en réinterprétant ce dernier de manière négative (Ialdabaoth, l'artisan aveugle ou tyrannique). La triade métaphysique du médio-platonisme et du néo-pythagorisme a servi de matrice intellectuelle directe pour élaborer le dogme chrétien de la Trinité. Origène d'Alexandrie (c. 185 – 253 apr. J.-C.) plaque la triade médio-platonicienne directement sur la foi chrétienne.

Le Père = La Monade / Le Premier Dieu (au-dessus de l'Être).
Le Fils / Logos = L'Intellect (Noûs) / L'Idée des Idées.
Le Saint-Esprit = Le troisième niveau d'animation divine (analogue à l'Âme du monde).

Lors de la période hellénistique et impériale, les grandes traditions monothéistes et ésotériques (judaïsme alexandrin, christianisme, gnosticisme, hermétisme, puis plus tard l'Islam) ont toutes puisé dans le réservoir conceptuel du médio-platonisme (lui-même nourri de stoïcisme et de néo-pythagorisme) pour conceptualiser un Dieu suprême de pure Lumière/Intelligence, d'Être et de transcendance absolue.

Ce basculement métaphysique s'est opéré à travers plusieurs étapes clés.

Philon d'Alexandrie, le Judaïsme à l'épreuve de Platon

Le premier grand pont intellectuel est jeté par Philon d'Alexandrie (v. 20 av. – v. 45/50 apr. J.-C.). Face à la culture grecque, Philon entreprend de relire la Bible dans sa version grecque (Septante)[10] à l'aide de l'allégorie stoïcienne et de la métaphysique platonicienne. Cela facilite le passage du Dieu anthropomorphe à l'Être absolu. Le Dieu biblique traditionnel (Yahvé), qui marchait dans le jardin d'Éden ou manifestait des passions, est transfiguré en un Dieu hyper-ontologique, ineffable et transcendant (g. to On). Dans cette interprétation, le Logos fonctionne comme médiateur. Pour éviter que ce Dieu pur ne soit “contaminé” par le contact direct avec la matière brute, Philon extrait le concept stoïcien de Logos pour en faire l'instrument (g. organon) créateur, le “Fils premier-né de Dieu” et l'architecte du monde sensible.

La christologie orthodoxe

Les Pères de l'Église (Justin Martyr, Clément d'Alexandrie, Origène, ...) ont réutilisé la même machinerie conceptuelle pour construire la théologie chrétienne. Cela a permis la séparation Père / Fils, pour que Le Dieu suprême (le Père) conserve la transcendance absolue de l'Être platonicien (g. to On / Noûs). Le Logos incarné, celui du démiurge du Timée de Platon, est transféré au Christ. Il devient plus tard officiellement “Logos” dans le prologue de l'Évangile de Jean : “Au commencement était le Logos…”). Quel que soit le parcours d’idées qui a conduit à cette ouverture d’évangile, ce qui est incontestable, c'est que les Pères de l'Église ont lu Jn 1 à travers le médio-platonisme. C'est le Logos qui façonne le monde et s'incarne pour accomplir le salut.

Traditions gnostiques et hermétiques et la dégradation du démiurge ancien

Dans les courants gnostiques (comme le séthianisme ou le valentinianisme), cette distinction entre le Dieu suprême et le créateur matériel (démiurge) atteint son niveau le plus radical. Le Dieu inconnaissable de Lumière tout au sommet devient le Monade, le Père ineffable, une pure lumière spirituelle (Plérôme). Le créateur du monde matériel (le démiurge ancien, souvent identifié au Yahvé de l'Ancien Testament sous le nom d'Ialdabaoth ou d'Archonte) est perçu comme une entité aveugle, ignorante ou tyrannique. La création matérielle n'est plus un chef-d'œuvre, mais une prison dont l'étincelle lumineuse de l'âme doit s'échapper.

La littérature hermétique (“Corpus Hermeticum”)[11] s'appuie sur la même structure médio-platonicienne en définissant Dieu comme l'Intellect/Lumière suprême et le monde comme une chaîne de sympathies cosmiques permettant l'ascension et la déification de l'âme (g. theosis)[12].

C’est principalement par le manichéisme que ces théories dualistes et gnostiques se sont propagées en Orient. Il faut toutefois apporter une nuance structurelle importante entre le gnosticisme chrétien/médio-platonicien et le manichéisme, qui est un dualisme radical d'origine judéo-chrétienne baptiste, reformulé en langage iranien[13], fondé au IIIe siècle par le prophète Mani en Mésopotamie (alors au cœur de l'Empire sassanide). Le manichéisme partage avec le gnosticisme la vision d'une matière ténébreuse et d'un salut de l'âme par la connaissance spirituelle (g. gnosis). Il existe cependant une différence de structure métaphysique.

Dans le gnosticisme classique (p. ex. Valentiniens, etc.), le monde matériel et son démiurge (Ialdabaoth) sont issus d'une dégradation ou d'une chute interne à partir du Plérôme/Dieu suprême (souvent causée par l'erreur de Sophia). Mani réactive cependant le dualisme irréductible de tradition persane/zoroastrienne. Il n'y a pas eu de chute au sein du divin, car il existe dès l'origine deux principes co-éternels et opposés : le Royaume de la Lumière (Dieu) et le Royaume des Ténèbres (la Matière/le Mal). Dans le manichéisme, la création du monde matériel est le résultat d'un mélange accidentel ou d'une attaque des Ténèbres contre la Lumière. Le monde physique est conçu comme une prison ou une machinerie destinée à filtrer et libérer les étincelles de Lumière captive. La dégradation du monde matériel y est donc absolue.

Le manichéisme a été le vecteur privilégié d'expansion de ces idées gnostiques vers l'Asie et l'Extrême-Orient. L'Église manichéenne s'est rapidement propagée vers l'Est, à travers la Perse sassanide, la Sogdiane (Ouzbékistan/Tadjikistan actuels) et le bassin du Tarim, pour pénétrer en Chine dès le VIIe siècle sous la dynastie Tang. Au VIIIe siècle, le manichéisme est même devenu la religion d'État de l'Empire Ouïghour en Asie centrale. C'est ainsi que les doctrines gnostiques de la séparation radicale entre l'Esprit/Lumière et le Corps/Matière, la figure des démons créateurs et le mythe des étincelles divines prisonnières de la matière ont été traduits en moyen-perse, parthique, sogdien, puis en chinois. De nombreuses traductions chinoises de textes bouddhistes ont été faites à l’aide de traducteurs de l’Asie-centrale.

La théurgie entre en scène

Bien que le terme soit absent chez Platon et chez les premiers médio-platoniciens, le médio-platonisme fournit toute l'armature intellectuelle qui rend la théurgie possible, voire nécessaire (comme dans le vajrayāna chez Ratnākaraśānti[14]). Le mot “théurge” (g. theourgos) apparaît historiquement pour la première fois dans les fragments des Oracles chaldaïques, un texte oraculaire rédigé sous le règne de Marc Aurèle par Julien le Chaldéen et son fils Julien le Théurge. Le néologisme est forgé pour se distinguer de la simple “théologie”. Alors que le théologien parle des dieux (g. theia legontes), le théurge accomplit l'œuvre des dieux (g. theia ergazomenoi) ou collabore à leur action rituelle (Vachon, 2024[15]).

En plaçant le Premier Dieu (g. to On) hors d'atteinte du monde matériel, les seules ressources humaines ne suffisent plus à rejoindre la divinité. La sympathie universelle stoïcienne (g. sympatheia)[16] fournira plus tard à la théurgie néo-platonicienne sa physique d'appui, une fois la sympathie universelle réinterprétée, par Jamblique, en termes de symboles (g. symbola) et signes secrètes sacrés (g. synthemata). Selon la sympatheia, le cosmos est traversé par un réseau de correspondances vibratoires et de symboles (g. symbola) déposés par le Logos dans la matière-réceptacle (ou conscience-receptacle ? ....). Plutarque et Apulée, de leur côté, peuplent l'espace entre le ciel et la terre de démons et de puissances intermédiaires avec lesquelles l'être humain peut interagir, et qui peuvent éventuellement intercéder en leur faveur. La théurgie est progressivement élevée au rang de voie suprême du salut face à la crise du paganisme et à la montée du christianisme.

Avec son traité Les Mystères d'Égypte (De Mysteriis), Jamblique (IVᵉ s.) rédige le véritable “manifeste de la théurgie”. Il affirme que l'âme humaine étant entièrement descendue et perdue dans la matière-réceptacle, le discours rationnel (g. episteme) ne suffit pas à accomplir l'union (g. henosis). Seul le rite théurgique, initié par les dieux eux-mêmes à travers les “symbola” imprégnés dans la Nature, permet l'élévation spirituelle. Proclus (Vᵉ s.) systématise la théurgie en la proclamant “plus forte que toute sagesse et science humaine” (Théologie Platonicienne, I, 25). Il la définit comme une “démiurgie inversée”. Le théurge utilise les marques du Logos cachées dans la matière (pierres, mots, prières, plantes) comme réceptacles pour laisser la lumière divine réanimer et réintégrer l'âme dans l'Être pur.

L'attitude du christianisme à l'égard de la théurgie est marquée par une dualité historique. D'un côté, une condamnation dogmatique et polémique de la théurgie païenne, et de l'autre, une réutilisation profonde de ses structures conceptuelles, rituelles et mystagogiques. Saint Augustin s'en prend directement aux néo-platoniciens (notamment à Porphyre) et condamne la théurgie en l'assimilant à de la magie, de la sorcellerie (De civitate Dei X, 9–11) ou à une curiosité sacrilège inspirée par des esprits mauvais. Pour Augustin, la théurgie païenne est un mensonge trompeur qui prétend purifier l'âme par des rites rituels, alors que seul le Christ apporte le salut.

En même temps, dans le contexte apologétique (notamment chez Justin Martyr), la figure de Jésus est, aussi mise en avant comme un faiseur de miracles. Ses miracles sont alors présentés comme intrinsèquement supérieurs à ceux des théurges ou mages païens contemporains (comme p.e. Apollonius de Tyane). Les premiers chrétiens et les hermétistes ont développé des liturgies rituelles, accordant une place centrale au chant et à la musique. Ces pratiques s'appuyaient sur des présupposés pythagoriciens et platoniciens partageant l'idée que le son et l'harmonie produisent un effet sotériologique direct pour faire remonter l'âme.

La théurgie néo-platonicienne (formulée par Jamblique et Proclus) se définit comme l'opération par laquelle un réceptacle matériel (une pierre, un mot, de l'eau, le corps humain) est animé ou habité par une présence divine. Le christianisme adopte exactement cette structure pour justifier les sacrements (l'eau du baptême, le pain et le vin eucharistiques), des éléments matériels devenant les “véhicules” réels de la grâce et de la présence divine.

Pour défendre la théurgie face aux critiques, Jamblique affirmait que le théurge n'exerce aucune contrainte magique sur Dieu, mais que le rite fonctionne par “amitié divine” (g. theia philia) et grâce à l'initiative divine descendant dans l'âme. La théologie latine finira par formaliser cette même structure sous le nom “ex opere operato”, pour expliquer l'efficacité des sacrements. Le prêtre ou le fidèle ne contraint pas Dieu. C'est Dieu lui-même qui accomplit l'œuvre (œuvre de Dieu) à travers le signe rituel. Les Pères de l'Église ont pleinement adopté le terme et la démarche de la mystagogie (g. mystagōgia, l'initiation aux mystères par l'explication des symboles) pour désigner l'instruction spirituelle préparant aux sacrements.

L'autre voie de transmission vers l'Orient

Plus tard, la philosophie islamique (Falsafa, d'Al-Kindi à Avicenne) et le mysticisme soufi intégreront cette même théologie négative issue du platonisme, où le Dieu suprême est la Réalité/Lumière absolue (Al-Haqq), inaccessible aux définitions catégoriques.

L'édit de Justinien de 529, qui interdit aux païens d'enseigner publiquement, fragilise définitivement les écoles néo-platoniciennes d'Athènes. Les derniers philosophes néo-platoniciens (comme Damascius et Simplicius) trouvent refuge à la cour du roi sassanide Khosro Ier en Perse, avant de s'installer à Harran (en Haute Mésopotamie). Selon une hypothèse influente mais discutée (Michel Tardieu), Harran était devenue le dernier bastion du platonisme et de l'hermétisme astral en Orient. Bien que la tradition représentée par Henry Corbin y ait vu la source directe de la théosophie d'Ishrāq de Sohravardī, les travaux récents (p.e. Walbridge, 2001[17]) montrent que Sohravardī s'appuyait principalement sur la tradition avicennienne, usant de la référence aux Anciens comme d'une légitimation rétrospective.

La christianisation et la transmission de la métaphysique néo-platonicienne

Pour l'Occident latin, la doctrine des Formes intelligibles conçues comme pensées dans l'esprit de Dieu n'entre pas par une lecture directe de Philon d'Alexandrie ou du Manuel d'Alcinoos. C'est à travers saint Augustin, lui-même nourri (initialement de Mani[18]…) de Plotin, Porphyre et Marius Victorinus, que cette armature médio-platonicienne devient une orthodoxie chrétienne[19].

Vers l'an 500, l'auteur anonyme connu sous le nom de Pseudo-Denys l'Aréopagite opère le transfert décisif du néo-platonisme athénien dans le dogme chrétien. Dans la Hiérarchie ecclésiastique et Les Noms divins, Denys réinvestit presque terme à terme la métaphysique de Proclus : la théologie apophatique, les hiérarchies des triades, et la logique des symbola matériels devenant les réceptacles de la lumière divine[20]. Thomas d'Aquin citera le Pseudo-Denys plus de 1 700 fois, scellant la filiation textuelle directe entre le néo-platonisme tardif et la théologie médiévale.

La scolastique médiévale hérite du cadre conceptuel du médio-platonisme

La redécouverte des textes antiques par la scolastique médiévale (particulièrement aux XIIe et XIIIe siècles) constitue le moment où les concepts d'Être, de Logos et de Nature trouvent leur formulation systématique la plus aboutie en Occident. La doctrine selon laquelle les archétypes de la création existent de toute éternité dans l'esprit de Dieu (formulée par Philon d'Alexandrie et Alcinoos) est devenue l'orthodoxie absolue de la scolastique chez saint Thomas d'Aquin et Duns Scot. Sans cette intuition médio-platonicienne, la théorie scolastique des Idées divines (exemplarisme[21]) n'aurait pas pu voir le jour.

D’ailleurs, l'approche même de l'enseignement universitaire médiéval (écrire des commentaires rigoureux ligne par ligne sur des textes fondateurs comme le Timée ou la Physique) dérive directement du tournant scolastique pris par le médio-platonisme au IIe siècle (chez Calvenus Taurus ou Alcinoos). Les médiévaux se sont retrouvés face au même défi que les philosophes d'Alexandrie 1 200 ans plus tôt. Comment concilier la science empirique et immanente de la Nature (Aristote) avec le Dieu transcendant de la Révélation (Platon / la Bible) ? Et éventuellement comment concilier le démiurge de l’Ancien Testament avec le Dieu suprême du Nouveau ? La scolastique a dû faire le tri entre le véritable Aristote et des textes néo-platoniciens attribués à tort à Aristote (comme la célèbre Théologie d'Aristote, qui était en réalité un assemblage d'extraits des Ennéades du néo-platonicien Plotin. Ou le Livre des Causes, attribué à tort à Aristote).

La synthèse scolastique : l'Être, le Logos et la Nature réhabilitée

La scolastique réussit à organiser les trois notions dans une synthèse monumentale. A commencer par l'Être (l. Ipsum esse subsistens) que Thomas d'Aquin définit comme l'Acte pur d'exister (l. Actus Purus). Il fusionne la Lumière divine de l'Être parménidien/platonicien avec le nom révélé dans l'Exode (“Je suis celui qui suis”). Le deuxième membre de la triade est le Logos (l. Verbum, ici le Fils). Le Fils est théorisé comme le Verbe intérieur du Père (la Pensée, les Formes), contenant les “raisons exemplatives” ou archétypes de toutes les choses créées.

Il convient de distinguer la Cause première, la cause exemplaire et les causes secondes. La Cause première (l. causa prima), c'est le principe suprême lui-même (Dieu, le Un, l'Être pur, g. to On). Il est la source absolue d'où dérive toute existence. Les raisons exemplatives (l. rationes exemplares) ne sont pas la Cause première en tant que telle, mais les modèles intelligibles, archétypes ou Formes contenus dans la Pensée de Dieu ou dans le Logos. Elles sont nées de la rencontre entre la théorie platonicienne des Idées et le concept stoïcien de “logoi spermatikoi” (semences de la Raison) importé par Antiochus d'Ascalon et Philon d'Alexandrie, qui constituent la cause exemplaire (le plan ou le “schéma” selon lequel le Logos façonne le monde). Les causes secondes (l. causae secundae) ne sont pas seulement les produits de la Nature, mais les forces et agents de la Nature eux-mêmes lorsqu'ils exercent une action physique immanente.

Dans la métaphysique issue du médio-platonisme et de la scolastique (notamment chez saint Thomas d'Aquin), Dieu est la Cause première (≈ t. rgyu) qui crée et maintient l'être à chaque instant. La Nature agit par des causes secondes (≈ t. rkyen). Dieu ne fait pas pousser la plante directement par un miracle perpétuel. Il dote le soleil, l'eau et la terre (la Nature) d'une véritable capacité causale d'agir. Les productions de la Nature (une fleur qui pousse, un mouvement physique) sont donc les effets produits par ces causes secondes. La Cause Première donne l'existence (l'Être). Les raisons exemplatives fournissent la structure formelle (le Logos/l'Archétype). Et les causes secondes (la Nature) exécutent l'action matérielle dans le temps (le Devenir d’Héraclite).

La réhabilitation de la Nature (les causes secondes)

Face aux résurgences du dualisme gnostique et manichéen au Moyen Âge (notamment chez les Cathares, qui “démonisaient la matière”[22]), Thomas d'Aquin utilise la physique d'Aristote pour affirmer que la Nature est intrinsèquement bonne. Dieu (Cause première) a doté la Nature de véritables “causes secondes” capables d'agir de manière autonome. En somme, la scolastique a permis de refermer la “fission” entre Dieu et la Nature opérée dans l'Antiquité tardive. Elle a ainsi réussi à maintenir la transcendance absolue de l'Être divin tout en redonnant une dignité et une rationalité propres à la Nature matérielle à travers le Logos.

On peut même transposer ce schéma dans la physique moderne. La science moderne ne “valide” pas la métaphysique antique, mais s'appuie néanmoins sur sa grammaire discursive tripartite... La réalité physique ultime ou l'énergie-matière fondamentale serait le fait même qu'il y ait “quelque chose plutôt que rien” (Leibniz), le substrat ultime du cosmos (les champs quantiques fondamentaux). Puis, il y a le “Logos”, le Verbe scientifique, “les lois de la nature”. Les équations mathématiques et constantes fondamentales (vitesse de la lumière, gravité, lois de la thermodynamique, équations de Maxwell/Schrödinger). L’'attraction gravitationnelle, les liaisons chimiques, la sélection naturelle, la dynamique des fluides, etc. constituent La Nature et les causes secondes, autrement dits les forces et agents immanents… L’ensemble produit le monde sensible ou les productions du Devenir. Les effets ou les phénomènes.

Y a -t-il un terrain d’entente possible entre les religions et les sciences naturelles, Mind and Life ? Entre l’Être du Parménide platonisé, médio-platonisé, néo-platonisé, boosté à la théurgie, etc. et le feu vivant du Devenir d’Héraclite ? Entre la Lumière divine et la lumière humaine ? En Occident comme à l’Orient ? La science, les neurosciences, l’IA ou GIA, les mystiques ou les yogi réussiront-ils un jour à remonter à l’Être, et à l’isoler, pour ensuite vidés d’eux-mêmes et sans contamination aucune, mieux s’y unir ?
“Ce qui a existé, c'est ce qui existera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil (9). Si l'on dit à propos de quelque chose: «Regarde ceci, c'est nouveau», en réalité cela existait déjà dans les siècles précédents (10). On ne se souvient pas de ce qui est ancien, et ce qui arrivera par la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard (11).”

“J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil; et voici, tout est vanité et poursuite du vent. Ce qui est courbé ne peut se redresser, et ce qui manque ne peut être compté.”
-Qohélet, Examen de la réalité, Le cycle de la vie 9-11, et 14-15, trad. Louis Segond


 

***

Je découvre par hasard les essais de Sri Aurobindo sur Héraclite (Heraclitus, 1916–1917), qui lui permettent de réévaluer le rôle d'Héraclite en le connectant aux métaphysiques védiques et védantiques indiennes. Pour Sri Arobindo, l'Être est un devenir éternel, et le Devenir se résout dans l'Être éternel. Il associe ce Logos à la notion védantique de Vijñana (la "Conscience de Vérité") ou du Prājña Puruṣa, l'Intelligence suprême contenant toutes choses en germe, analogue au Logos spermatikos des Stoïciens. 


Héraclite n'est pas un simple faiseur d'aphorismes logiques ; il conserve le style cryptique et intuitif des anciens mystiques. Le "Feu" héraclitéen n'est pas une simple matière physique ou une métaphore du changement, mais une Force-Substance créatrice, directement comparable au Feu divine (Agni) de la tradition védique (la Volonté-Voyante créatrice du monde). La pensée occidentale a, selon Aurobindo, saisi deux des termes fondamentaux de l'existence : la Force (le conflit/l'énergie) et la Raison (le Logos/la loi). Elle a manqué cependant la troisième dimension de la Triade védantique (Sat-Chit-Ananda) : la Félicité / l'Amour spirituel (Ānanda). En se focalisant uniquement sur la raison et la force, la philosophie européenne est devenue hautement spéculative mais spirituellement incomplète.

[1] John Dillon, The Middle Platonists, 80 B.C. to A.D. 220, Ithaca, N.Y. : Cornell University Press, 1996

[2] David Vachon, La théurgie et la mystagogie dans la philosophie de Proclus, Les Presses de l’Université Laval 2024

[3] La série “Being and Logos - Introduction to Middle-Platonism - 14 parties” sur le site Esoterica de Dr. Justin Sledge

[3a] Gustav Janouch, Gespräche mit Kafka.
Quand Janouch demanda : "Et le Christ ?", Kafka baissa la tête et répondit :
"C'est un abîme plein de lumière. Il faut fermer les yeux pour ne pas y tomber."
„Ein Abgrund voller Licht. Man muss die Augen schließen, um nicht hineinzustürzen.“

[4] Voir les récits concernant l’apparition du triple univers en tant que “réceptacle” (t. snod), et son contenu intelligible (t. bcud), dans lequel un Bouddha apparaîtra pour montrer le nirvāṇa. P.e. dans le The Treasury of Knowledge (Shes bya kun khyab) de Jamgon Kongtrul. Dans le livre sur l’apparition de la doctrine du Bouddha (gDul zhing snod bcud kyi 'jig rten rim par phye ba), où l’on peut lire :

“Enfin vient l'exposé du mode [de déroulement des kalpa] de destruction et de vacuité. Quant au premier ⟨la formation initiale⟩ : “Des deux, contenant et contenu, le monde-contenant… “. Le lieu où surviennent les quatre grands kalpa existant sous la forme de ces deux, contenant et contenu, on expose en premier lieu le monde-contenant, ainsi est établie la transition. L'exposé proprement dit comporte deux parties : l'exposé du contenant et l'exposé du contenu.”

Wylie : tha mar 'jig stong gi tshul bshad pa'o/ dang po (dang por chags pa ) ni/ snod bcud gnyis las snod kyi 'jig rten ni/ zhes bskal chen bzhi gang du 'byung ba'i yul snod bcud gnyis su yod pa las thog mar snod kyi 'jig rten bshad pa ni/ zhes mtshams sbyar nas dngos la gnyis/ snod bshad pa dang*/ bcud bshad pa'o/

Extrait du Prasannapadā/vṛtti de Candrakīrti

“Ce Bhagavat, qui connaît entièrement le cours du monde sans reste, omniscient (s. sarvajña) et omni-voyant (s. sarvadarśin), a enseigné de façon non erronée la stabilité, la production, la destruction, etc., extrêmement variées et multiformes, ainsi que leurs causes, leurs fruits, leurs saveurs et leurs dangers, du monde-réceptacle et du monde des êtres, depuis le sommet de l'existence jusqu'au cercle de vent, etc., et jusqu'à l'élément espace.”

Viditaniravaśeṣalokavṛttānto 'yaṃ bhagavān sarvajñaḥ sarvadarśī, yaḥ evaṃ bhavāgraparyantasya vāyumaṇḍalāderākāśadhātuparyavasānasya bhājanalokasya sattvalokasya ca aviparītaṃ sthityutpādapralayādikaṃ sātivicitraprabhedaṃ sahetukaṃ saphalaṃ sāsvādaṃ sādīnavaṃ copadiṣṭavāniti |(Gretil)

[5] Justin Sledge, Being and Logos - Introduction to Middle-Platonism - 14 of 14 - The Platonic Underworld

[6] John Dillon, 1996

[7] Voir aussi la notion de “déterminer” et “déterminable” chez Aristote, pas loin de la notion “appartenir à”...

“Pour Thomas d'Aquin, les femmes n'ont guère de choix “existentiel” : elles doivent être “déterminées ou déterminables”. Aristote avait comparé la “femelle” à “la matière aspirant au mâle comme à une forme”, c'est-à-dire à une détermination. Transposée sur un plan juridique, cette métaphore trouve sa conséquence ultime. Une femme est déterminée quand elle appartient à un homme dans un cadre légal, c'est-à-dire matrimonial (secundum legem matrimoni) ; elle est déterminable quand rien n'empêche qu'elle appartienne à quelqu'un.” Penser Au Moyen âge, Alain De Libera, Éditions Points, 1991. 207

[8] Si on me permet un parallèle contemporain, la réalité véritable, le modèle parfait (ousia), réside sur le “serveur central”, l'Être intelligible ou l'Intellect divin (Noûs). Les Formes y sont conservées de manière immuable, centralisée et universelle. Le Démiurge platonicien (ou le Logos) agit comme un algorithme ou une API. Il va chercher le modèle idéal stocké dans le Cloud (le Noûs) et génère une instance/manifestation locale dans le support (Khōra). Toute connaissance valide doit venir du Cloud. Avec une hiérarchie céleste, et des experts “philosophes-rois” habilités, cela ouvre des perspectives…

[9] Attesté par Porphyre/Simplicius, analysé par E. R. Dodds, 1928

[10] Philon ne connaissait pas l'hébreu, ou du moins pas assez pour lire le texte original. Il s'appuyait sur des manuels d'étymologies de seconde main, dont les explications sont souvent fantaisistes, et travaillait exclusivement sur le texte grec de la Septante. Les interprétations platonisantes de Philon dépendent directement du vocabulaire grec choisi par les traducteurs d'Alexandrie. Par exemple, la traduction d'Exode 3,14 par “Egō eimi ho ōn” (« Je suis Celui qui est / l'Être”) permet à Philon d'identifier le Dieu de la Bible à l'Être pur et transcendant de Platon (g. to On), une équivalence philosophique impensable sans le filtre lexical du grec.

[11] Le milieu hermétique oscille de manière constitutive entre un hermétisme dualiste/pessimiste (CH VI) et un hermétisme cosmophile/optimiste (CH VIII et IX). Voir Garth Fowden, The Egyptian Hermes: A Historical Approach to the Late Pagan Mind (1986).

[12] Pour être exact, le CH parle de régénération (palingenesia, CH XIII) et d'apathanatismos. Theōsis est le terme technique de la théologie grecque chrétienne (Grégoire de Nazianze, Maxime).

[13] Mani grandit dans une communauté baptiste judéo-chrétienne elchasaïte du sud de la Mésopotamie, ses écritures fondatrices sont en araméen/syriaque, sa christologie et son apostolat sont d'ascendance paulinienne. Le vernis zoroastrien (Ohrmazd, Ahriman) relève d'une stratégie d'inculturation pour la cour sassanide, de même que les termes bouddhiques dans les versions d'Asie centrale.

[14] “(4) Or, if one meditates only on the true nature of what the deities stand for and not the deities, then in this case too, one would attain Buddhahood in many countless aeons but not quickly.

(5) Therefore, the meditation of both [the mind as deities and the true nature of the deities at the same time], because it is extremely pleasant to the mind and because it is a special kind of empowerment, causes one to obtain the highest perfect awakening very quickly.”

“Madhyamakanising” Tantric Yogācāra: The Reuse of Ratnākaraśānti’s Explanation of maṇḍala Visualisation in the Works of Śūnyasamādhivajra, Abhayākaragupta and Tsong Kha Pa Daisy S. Y. Cheung

[15] Voir E. R. Dodds, “Theurgy and its Relationship to Neoplatonism”, JRS 37 (1947), pour la charge sceptique contre Vachon (2024).

[16] La sympatheia est une notion stoïcienne physique et horizontale (Chrysippe), basée sur la tension du pneuma.

[17] John Walbridge, The Wisdom of the Mystic East: Suhrawardī and Platonic Orientalism, SUNY Series in Islam, Albany, State University of New York Press, 2001.

[18] Dans sa jeunesse, il fut auditeur manichéen pendant neuf ans. Cette expérience l'a profondément marqué, non seulement en lui fournissant un cadre pour comprendre le problème du mal, mais aussi en laissant dans sa théologie ultérieure des traces décelables par ses adversaires. Ses adversaires ultérieurs (comme l'évêque pélagien Julien d'Éclane) l'accusèrent de conserver encore des idées manichéennes, notamment dans sa discussion sur la concupiscence sexuelle et sa transmission, où Augustin décrivait cette dernière comme un « mouvement désordonné » (motus inordinatus) presque indépendant de la volonté. Des chercheurs contemporains considèrent que cette description présente effectivement une similarité frappante avec la conception manichéenne du mal.

Johannes van Oort, Mani and Augustine, Brill, 2020

[19] Dans sa célèbre 46ᵉ question des De diversis quaestionibus LXXXIII, Augustin établit que les Idées platoniciennes résident dans la Mente divine et servent de modèles à la création. C'est exclusivement par cette médiation augustinienne que la théorie de la cause exemplaire (causa exemplaris) sera reçue et théologisée par Thomas d'Aquin et la Scolastique médiévale.

[20] La théurgie jamblichéo-proclienne se trouve ainsi convertie en une économie sacramentelle où le rite matériel fonde l'élévation spirituelle.

[21] L'exemplarisme est une approche philosophique qui consiste à voir dans chaque réalité physique la manifestation, la présentification, le symbole d'une réalité métaphysique.

[22] Depuis R.I. Moore et Mark G. Pegg, l'existence même d'une Église cathare dualiste organisée est un des dossiers les plus disputés de la médiévistique. Une bonne part du dualisme cathare provient des sources inquisitoriales, qui lisaient l'hérésie à travers les catégories augustiniennes anti-manichéennes. Ironiquement, le schéma médio-platonicien fournit non seulement la théologie mais aussi la grille de détection de l'hérésie…
 
R.I. Moore, La croisade contre les hérétiques, Belin, 2018. Mark G. Pegg, The Corruption of Angels : The Great Inquisition of 1245–46, Princeton, Princeton University Press, 2001.