mardi 19 janvier 2021

L’adoration de “la femme” conduit-elle à la parité ?


Statuette de Karaikkal Ammaiyar, XIIIème s.

Petit commentaire sur une vidéo du British Museum  

Curator's tour of Tantra: enlightenment to revolution exhibition at the British Museum 11/12/2020

Un des grands malentendus par rapport au “Tantra” est que celui-ci accorderait une place spéciale à la femme, tel que nous comprenons cette phrase de nos jours, en l’élevant au rang de déesse, voire de déesse-mère, et en la mettant sur un piédestal. Non, ce n’est pas “la femme” qui est l’objet du culte dans le Tantra, mais la Nature (Prakṛti, ou Nature primordiale mūlaprakṛti), symbolisée par la femme, parce qu’elle nature, engendre et produit. Cette Nature est indissociable de l’Esprit divin (Puruṣa) statique, symbolisé par l’homme.

Tout ce que produit la Nature est périssable. En personnalisant la Nature et en lui attribuant des intentions, qu’Elle n’a pas, on peut dire qu’Elle donne naissance, soutient et détruit. Quand “la déesse” “femme” montre son côté destructeur, ce n’est pas parce qu’elle veut détruire son image de “mère” soumise et docile, qu’elle se libère, ou qu’elle s’ensauvage. Voir cela dans le Tantra serait faux[1]. Le Tantra n’a pas changé la position de “la femme” en Inde ou ailleurs, cela devrait nous mettre la puce à l’oreille.

L’objectif principal du Tantra n’est pas non plus la bataille contre “l’ego”[2], même si des interprétations plus tardives aient pu lui donner ce sens aussi. C’est le sens qui lui est donné par priorité en Occident actuellement, mais ce n’est pas la raison principale pour laquelle les adeptes d’antan pratiquaient les tantras, contrairement au bouddhisme occidental globish. La magie tantrique avait d’autres objectifs (siddhi), nettement plus mondains, comme la vidéo du British Museum l’explique pour la Yoginī[3]. Leur culte ne visait pas à tuer l’ego ou à “transcender le désir, l’aversion et la peur”[4], ni à servir de modèle de femme libre et puissante.

Les tantras n'encouragaient pas les femmes à jouer des “rôles puissants en tant que pratiquantes indépendantes"[5]. Les figures féminines dans les hagiographies sont souvent entièrement fictives. Affirmer que Karaikkal Ammaiyar est une figure historique du VIème siècle de Karaikal, cela reste à prouver. Qu’elle fait partie de la liste de 63 Nayanars fait écho, ou plutôt précède les listes de différents nombres de mahāsiddha, parmi lesquels on trouve également des figures féminines, mais la plupart des personnages de ces listes sont fictifs et non historiques.

Une femme yogi, ou yoginī XVIIème s. du Tantra BCBG

Les pratiques de l’internalisation de la “puissance féminine” sont évidemment principalement destinées à des hommes[6]. Pour rappel, la “puissance féminine” ici est la puissance de la Nature (prakṛti, śākti), même si des notions alchimiques peuvent s’y ajouter. Les souverains de l’Inde étaient attirés par les maîtres tantriques en tant qu’agents de pouvoir[7].

Machig (photo Treasury of Lives)

Les pratiques sexuelles du bouddhisme tantrique tibétain sont présentées par la vidéo comme permettant de développer la sagesse et la compassion, la déesse symbolisant la sagesse et le dieu la compassion[8]... Qu’une figure féminine du nom de Machig Labdron ait réellement vécu au XIème siècle ou non, n’empêche pas que tout ce que nous connaissons d’elle baigne dans la légende. La pratique de gCod est réelle, et son origine est attribuée à Machig Labdron et Dampa Sangyé (autre personnage légendaire). Que le principe femelle dynamique (la Nature) est symbolisé par le féminin, personnifié par une déesse, une femme bienveillante ou courroucée, dont on fait le culte ; que le principe féminin à intégrer par le yoga est représenté par une déesse, une femme ; que l’origine des lignées de transmission soient attribuées à des mahāsiddha féminins, des ḍākinī, des yoginī, et autres figures féminines, n’enlève rien au fait que l’on ne trouve pas de femmes humaines historiques a des places éminentes dans l’histoire du “Tantra”. Les exceptions confirmant la règle.


La dernière partie de l’exhibition est plus intéressante et parle de l’utilisation de l’imagerie tantrique dans la lutte contre l’indépendance Indienne en Bengale. De nouveau, cela n’avait pas pour objectif d’améliorer la position de la femme. 


La représentation tantrique de la déesse Kālī était considérée comme démoniaque par le colonisateur britannique et la multiplication de cette imagerie servait d’épouvante. On imagine facilement que les têtes coupées soient celles du colonisateur britannique.

La partie sur la récupération du “Tantra” par le néotantrisme New Age pour promouvoir la libération sexuelle comme une méthode de libération millénaire par la sexualité est plus proche de nous. Est-ce que cela a contribué à améliorer la position de la femme, notamment dans les cercles bouddhistes tantriques en Occident ? Rien n’est moins sûr.

Globalement, le “Tantra” a-t-il été une bonne nouvelle pour la femme ? L’adoration de “la femme” (imaginaire) conduit-elle à la parité homme-femme ? C’est sans doute son exploitation artistique qui a encore eu le plus de succès. Mitigé... 


"Mick Jagger had this 16:23 logo designed for the Rolling Stones, inspired  by Kali. It focuses on her protruding tongue, 16:30 an attribute of the goddess originally  suggesting her ravenous appetite on the 16:35 battlefield. Here it was chosen to convey the  band’s rebellious, anti-establishment spirit". 
"Anti-establishment spirit", LOL ! 

Kali selon Bharti Kher

"Tantra has gone on to influence modern feminist thought and artistic practice. 17:37 Female artists have harnessed Tantric goddesses through the bodies of real women, evoking them 17:43 in a feminist guise." 

***

[1][...] what made them specifically Tantric were their intertwining of destructive 02:11 and maternal power, which challenged traditional models of womanhood as passive and docile.”

[2]She carries a sword of wisdom with which she destroys not only demons but also 02:52 obstacles to enlightenment, such as a devotee’s ego – their attachment to a false sense of self.

[3]Between the 10th and 13th centuries, royal patrons 04:09 commissioned Yogini temples across India. Rulers believed that Yoginis could predict the future, 04:17 protect their kingdoms against disease or enemy armies and help them win new territories.”

[4]The Tantras taught active engagement with spiritual obstacles, 01:20 such as desire, aversion and fear, in order to ultimately transcend them." 

[5]Tantra’s affirmation of the divine feminine informed the lives of real women. Tantric texts 05:07 not only encouraged their worship as goddesses, but women themselves could play powerful roles as 05:14 independent practitioners.”

[6]New techniques of Tantric yoga harnessed the body as the ultimate instrument for 05:56 internalising Shakti, or divine feminine power, by visualising a goddess at the base of the spine, 06:04 surrounded by chakras or energy centres. Awakening this inner goddess through breath control 06:12 became the ultimate goal of Tantric yoga.”

[7]Rulers across India were attracted to Tantric masters as agents of 07:06 power.”

[8]The goal is to internalise their qualities by visualising the deities uniting within the body 09:55 through meditation. These are deities to be adored as well as emulated.”




lundi 18 janvier 2021

Le mandala des facilitateurs selon Chris Chandler


Un petit résumé de ce qui m'a intéressé dans le livre “Enthralled, The Guru Cult of Tibetan Buddhism” de Christine A. Chandler

Comme les maṇḍala (cosmogrammes) le nous apprennent, du centre à la périphérie et vice versa, toutes les entités sont émanées de la divinité centrale, inséparable du lama. Elles en sont indissociables, elles sont le lama, jusqu’au dernier sbire en rang des dharmapāla. Les quatre activités, y compris l’activité violente, sont celles du lama. Il devrait en aller de même des cercles humains du lama, selon la logique de cette vision pure… Ce n’est pas que toute violence ayant lieu dans ces cercles est uniquement le fait de leurs auteurs respectif, non, car elle est au fond celle inhérent au système, dont le lama est le centre. Cela n’empêche pas que des membres des cercles ne puissent sauter comme des fusibles, et être remplacés, sans que le système ne change pour autant. Cela n'exclue pas non plus tous les méfaits individuels des individus, pour lesquels ils sont eux-même entièrement responsables. 

Il y a beaucoup à redire sur ce livre, et je retiens surtout ce dont elle fut elle-même témoin, mais un des mérites du livre de Christine A. Chandler, Enthralled, est qu’il essaie de montrer, entre autres, comment différentes catégories de membres du groupe contribuent à rendre possible les dysfonctionnements et les abus, et comment l’exfiltration de membres rebelles, le départ volontaire de membres lassés, etc. ainsi que le maintien d’une omerta organisée à l'intérieur, et une communication externe soignée permettent au système de perdurer. Elle explique également les différents moyens de maîtriser les dégâts, et dans le cas du régent vajra (chapitre 1 Reckless Madness), elle nous apprend comment sa lignée vient d’être ravivée au bout de 25 ans de silence, suite au scandale de sa contamination VIH de plusieurs membres et les efforts de dissimulation de Vajradhatu. Le projet est donc toujours d'actualité.

Le premier cercle de Trungpa étaient ses disciples de la première heure[1], et qui devinrent par la suite ses premiers instructeurs et agents. C’est avec eux qu’il avait commencé l’approche progressive des trois yanas et qu’il avait abordé la pratique des tantras, avant de se lancer dans les enseignements Shambala. Ce sont eux qui avaient assisté à l’incident avec le poète Merwin et son amie (Naropa Institute 1975) et à la Guerre des Poètes (1976), et qui avaient l’habitude de terminer le cycle d’apprentissage des tantras par des orgies. Ils fumaient comme Trungpa, buvaient et prenaient de la cocaïne comme Trungpa et consommaient des partenaires comme Trungpa et son régent. Comme lexplique lex-butler John Riley Perks, après la visite de Dilgo KR en 1976, tout cela allait changer dans le sens que les mêmes choses se poursuivaient avec “plus de classe” dans le cadre du projet d’une “société éveillée”, ou d’une “dictature spirituelle”.

Par la fondation de l’Institut Naropa, Vajradhatu tenta de se faire un nom parmi les professeurs, artistes et psychologues occidentaux et de les influencer. Le bouddhisme tibétain était comme une science de l’esprit, et avait beaucoup à offrir à l’Occident... Un certain Francisco Varela, rencontra Trungpa par un ami.
[Varela] pratiquera pendant 10 ans auprès de ce maître enchaînant retraites et pratiques quotidiennes. En 1983, à l’occasion d’un comité scientifique en Autriche, il rencontre le Dalaï Lama qui s’intéresse beaucoup à la science et qui l’invite à Dharamsala. Ce dernier l’invite à créer le Mind and Life Institute qui verra le jour en 1990 et dont le but est de favoriser un apport mutuel entre bouddhisme et science.” Site Ciel et Terre
Un autre cercle important (“deuxième vague”, au début des années 1980)[2] était constitué de professeurs, avocats, psychologues et universitaires, qui avaient pu avoir des sympathies de gauche, mais n’avaient jamais été des “drop-outs”. C’est à la même époque que les médias “mainstream” commençaient à promouvoir le Dalaï-lama et le bouddhisme tibétain en général. En août 1991, le Dalaï-lama reçut le prix Nobel de la paix. C’est la même année qu’éclata le scandale du régent vajra, dont la véritable portée n’avait pas trouvé son juste reflet dans les médias.

Le nom Vajradhatu disparaissait et celui de Shambala prenait sa place progressivement. Vajradhatu correspondait à l’ancien programme de Trungpa et le premier cercle, qui s’appuyait sur le bouddhisme tibétain. L’objectif de Shambala était de proposer un programme séculier, non-religieux, non-théiste, et de délester cette nouvelle approche des aspects mythologiques, magiques etc. du bouddhisme tibétain. La pratique de la “pleine conscience” (mindfulness), l’apprentissage du non-jugement (“no good, no bad”) et de “nothing happens” y prenait une place essentielle. Méthode reprise par des psychologues, neurologues etc. pour diffuser la “Mindfulness” en dehors du monde religieux et spirituel. Le succès de cette méthode eut également des retombées quant au le sérieux du bouddhisme et de ce qu’il avait potentiellement à offrir au monde.

En même temps que le développement partout dans le monde de centres Shambala, qui allaient recruter les “guerriers spirituels” nécessaires à la “société éveillée" de demain, le programme Shambala prit une tournure de plus en plus religieuse, pour les étudiants plus avancés. La “société éveillée” y prenait la forme d’une “dictature spirituelle” sous un roi Rigden/Sakyong, Trungpa, couronné par le très traditionnel maître tibétain Dilgo Khyentsé Rinpoché. Trungpa sinspira du roi légendaire Guésar de Ling pour organiser son royaume. La légende de Guésar de Ling fut un des dadas de Mipham Rinpoché (1846–1912), auteur d’un grand commentaire du Kalacakra Tantra, dont Trungpa s’était beaucoup inspiré également, et dont il tira son modèle médiéval pour une “société éveillée”.

La vie de la cour Kalapa est un syncrétisme de tout ce qui relève du paradigme maître/esclave en Orient comme en Occident, Guésar comme Habsbourg, vieille Angleterre victorienne, "culture" colonialiste, ... En plus de sa femme légitime, Dame Diana, le Sakyong avait besoin dun harem de sept concubines officielles (sangyums). Dans la société éveillée on respecte les femmes et on peut leur accorder des fonctions d'apparence importantes… tout comme les sangyums, les mudrā, et les ḍākinī au Tibet…

Un autre cercle important dans le livre de Christine Chandler sont les femmes justement. Elles sont là pour montrer que tout cela est parfaitement “woman friendly”, et pour rassurer les gens quand des scandales éclatent. Quand Trungpa et le régent s’affichent avec leurs femmes et leurs harems à leurs côtés, on voit bien que tout cela ne peut être que des allégations ou conforme à la “folle sagesse” des maîtres, pour plus grande gloire de la destruction des egos. Enthralled donne de nombreux exemples de maîtrise de dégâts impliquant le rôle des femmes, et de recrutement d’autres femmes… Tout cela est navrant. Le portrait que peint Chandler est noir, très noir, souvent même trop noir, mais cela a pour avantage de montrer quels sont les rouages de ce système destructif, que lon compare parfois à une toile daraignée. Penser ainsi, de façon très noir et blanc, permet de repérer les facilitateurs (“enablers”), qui permettent au système de fonctionner et de survivre. Il ne s’agit pas tant d’accuser, mais de prendre conscience, et idéalement ou éventuellement d’améliorer la situation, si ce n’est pas mieux de dissoudre l’organisation qui utilisait ce système. 

Et voilà pourquoi de nombreuses têtes (y compris auréolées) tombent dans le livre de Chandler, même là où l’on ne les attendait pas, hors le fait qu’elle puisse avoir des comptes plus personnels à régler. Les quelques femmes de pouvoir dans le monde du bouddhisme tibétain (Khandro Rinpoché, Tsultrim Allione, …), les sangyums, les ḍākinī, Pema Chödron, les “faux féministes”, le site “Dakini Power”, des psychologues, etc. du moment qu’elles permettent au système de perdurer ou qu’elles contribuent à, ou servent à dissimuler les dysfonctionnements. Je reviendrai sans doute sur ce sujet dans des blogs futurs, car cela mérite des sujets séparés. Je passe aussi par-dessus la catégorie des hiérarques tibétains en tant que facilitateurs. J’en parle régulièrement, et j’en reparlerai. Chandler leur donne l’attention qu’ils méritent dans son livre.

Une dernière catégorie plus difficile, à laquelle je ne m’attendais pas, est celle que Chandler appelle les “Dharma Brats”, les “mômes de dharma”. Il s’agit des enfants de cadres ou agents Shamballiens, des enfants de tulkus, des enfants-tulkus, ou des enfants qui ont grandi dans les communautés shambaliennes, et qui ont subi leur influence ou celle de leurs parents. Il s’agit dans ce cas plus de ceux qui font leurs carrières à eux dans cet univers que ceux qui l’ont quitté. Rien n'est noir ou blanc ici, et un des défauts du livre est, malgré les nombreuses tentatives de nuancer les choses, d'avoir la tendance à rester dans le noir et blanc, et à vraiment noircir le noir. Est-ce que c'est par souci de bien faire passer le message, ou une approche "Woke" ? je ne sais pas. 

Dans toutes les catégories, on peut aussi trouver des gens qui ont quitté ce monde en silence ou en claquant la porte, qui en ont été expulsés, et puis les lanceurs d’alerte. Le livre parle du Vajradhatu/Shambala de Chogyam Trungpa, Thomas Rich et d’Osel Mukpo, mais ce fonctionnement se trouve dans d’autres communautés bouddhistes tibétaines traditionnelles, enhanced, modernisées, “dzogchennisées” (un chapitre à part sur le Dzogchen-washing), etc. partout dans le monde, y compris en France. C'est un aperçu un peu rapide et sélectif, mais il y a beaucoup de matière à débattre et à approfondir ici.

pour la table de matières du livre :
Introduction
Chapter 1: Reckless Madness
Chapter 2: Lamaism
Chapter 3: The Tulkus
Chapter 4: Deities, Demons, and Sexual Abuse
Chapter 5: Trungpa, Hollywood and the Beats
Chapter 6: Trungpas Next Target: The Affluent Middle Class
Chapter 7: Tibetan Tantra on a Mindfulness Meditation Hook: Shambhala
Chapter 8: Bateson and Psychology Meet Tantra
Chapter 9: The Iron Bird Lands Loaded with Lamas
Chapter 10: Meditators Become Guru-Worshipping Cult members
Chapter 11: Deconstructing the Lama Cult
Chapter 12: Lifton’s Eight Criteria and the Cult of Tibetan Buddhism
Chapter 13: Guru Yoga: The Most Powerful Cult Technique of Tantra
Chapter 14: Guru Yoga Paired with Sexual Abuse
Chapter 15: The Regent: Killing You Softly with Tantra
Chapter 16: Masters and Servants
Chapter 17: Indentured Servants to the Royal Family of Trungpa
Chapter 18: The Dakinis and Their “Spiritualized Feminism"
Chapter 19: The Dharma Brats
Chapter 20: The First Escape: A Practice Run
Chapter 21: More Tantra on a Dzogchen Hook
Chapter 22: Crestone, Colorado: Lamas, Lunacy and The Green New Deal

***
[1]Trungpa’s mandala of devoted western students were artists, lawyers, professors and teachers; physicians and Japanese bow students; master ikebana flower arrangers, psychiatrists, psychologists and psychotherapists; carpenters and construction contractors; and a cadre of former left radical hippies of the sixties—the latter all cleaned up and western-credentialed—just as Trungpa had told them to do. These were the well-tested guru-worshipers of the Trungpa organization, all on board to create Trungpa’s anti-democratic dictatorship;”

[2]As the second surge of devotees of Trungpa and other lamas like him, we were the teachers, the lawyers, the psychologists, and the university academics; those who had only brushed up with the leftist agenda of the sixties. We had only touched in, but never “dropped out”; like Trungpa’s first recruits; those who started his “Tail of the Tiger” quasi-commune in Vermont in the early 1970s.202 We were the next targeted group to be fooled by Tibetan lamas like Trungpa; their future army of change agents, made up of the somewhat affluent middle class; more socially conservative but politically liberal; hard working and with expendable income. We would provide a steadier donation stream and a large, free labor force for the lamas and their many infiltration infrastructure projects, as well as a stable source of income in monthly dues than just the earlier hippies and trust fund kids could provide. Trungpa needed a larger group for ‘Plan Shambhala,’ and we would be easily fooled by Trungpa’s ‘secular’ Shambhala training ruse—with its ‘mindfulness meditation’ path that was non-religious; just a straightforward way to learn to meditate, slow down and relax.”

samedi 16 janvier 2021

La nature changeante du refuge bouddhiste


Arbre de refuge Drigoung, détail, Himalayan Art 413

À sa mort, le Bouddha aurait dit à ses disciples que l’on est soi-même[1] son proprerefuge”, “île”, “lumière”, “sanctuaire, et que le “Dharma” est son refuge. “Il n'y a pas d'autre refuge”.
Soi-même est une île
Demeurez-y
À part le refuge en soi-même
Il n'y a pas d'autre refuge

Le Dhamma est une île
À part le refuge en le Dhamma
Il n'y a pas d'autre refuge
[2]
"Les hommes frappés de peur vont en maints refuges, dans les collines, les bois, les jardins, les arbres et les temples. Mais un tel refuge n'est pas sûr, un tel refuge n'est pas suprême ; recourant à un tel refuge, on n'est pas libéré de tout mal." – Dhammapada, XIV, 188-189 (trad. centre d'études dharmiques de Gretz)
Après la mort du Bouddha, et avec l’essor du Sangha, celui-ci est également devenu un refuge. À un certain moment, peu importe quand, la “prise de refuge” est devenu le rituel par lequel on déclara adhérer à la doctrine bouddhiste. Verbalement, cela se passe par la récitation à trois reprises de la triple formule de refuge:
Buddhaṃ saraṇaṃ gacchāmi
Dhammaṃ saraṇaṃ gacchāmi
Sanghaṃ saraṇaṃ gacchāmi
”.
Cette formule reste inchangée dans le bouddhisme mahāyāna, et jusqu’aux débuts du bouddhisme tibétain. Chez Atiśa, chez Gampopa etc., on trouve encore ce triple refuge. En expliquant la prise de refuge, c’est l’équivalent tibétain de cette formule que Gampopa utilise dans son Précieux ornement de la libération. Dans le même livre, il cite le Prajñāpāramitā en huit mille stances (Aṣṭasāhasrikā-prajñāpāramitā) pour rappeler que le Tathāgata (Bouddha) n’est pas son corps formel (rūpakaya), mais qu’il est le corps absolu (dharmakāya). Il cite le Continuum insurpassable (Mahāyānottaratantraśāstra), qui déclare que le Bouddha est le véritable refuge, et il cite l’Ornement des sūtra (Mahāyāna-sutrālaṅkāra) qui explique que “La libération n’est que l’épuisement de l’erreur”. Cela revient à dire que le véritable refuge est de connaître (buddho) le Réel.

Dans le bouddhisme tantrique et gnostique, le Réel devient une Gnose, qui a été révélée et qui est transmise dans le cadre d’une relation Maître/néophyte. Au Tibet, cela a changé la nature du refuge, je ne sais pas exactement à partir de quelle époque. Ce serait très intéressant à savoir. Désormais, un bouddhiste gnostique ne prend pas seulement refuge en les Trois Joyaux (Bouddha, Dharma et Sangha), mais également en les Trois Racines (lama, yidam, ḍākinī/dharmapāla), qui sont respectivement les Racines des bénédictions, des pouvoirs (siddhi) et des activités[3]. Cela donne dans le Longchen Nyingthig[4] :
Dans les Trois Joyaux et leur essence, les sugata,
Dans les Trois Racines : lama, yidam et khandro,
Dans les canaux, les souffles internes, les thiglé, et dans leur nature, la bodhicitta,
Dans le maṇḍala de l’essence, de la nature et de la compassion,
Je prends refuge jusqu’à ce que l’Éveil soit pleinement réalisé
.”
Alternativement, explique Patrul Rinpoché[5], on peut réciter le quadruple refuge :
Je prends refuge en le Lama
Je prends refuge en le Bouddha
Je prends refuge en le Dharma
Je prends refuge en le Sangha
.
Le lama, étant l'essence des Trois Joyaux : Bouddha, Dharma et Sangha, il vient à la première place, et peut même remplacer les trois en disant la prière/mantra : Lama khyenno, qui signifie quelque chose comme "Ô Maître ! Je m’en remets à vous. [Litt. Vous savez ce qui est le mieux pour moi]"[6]. 

Notons la distance parcourue entre “le refuge” des dernières paroles du Bouddha mourant et le refuge du bouddhisme gnostique, qu'on pourrait en effet nommer "lamaïsme", du fait de l'importance du Lama.

Pour l’anecdote, les « Trois racines » dans le Code de la Loi Suprême (Khrims gzhung chen po (1957) du Bhoutan sont le Pays, le Roi et le Gouvernement (Royal Government Of Bhutan, décret national n° 136).

***

[1] Le vénérable ajahn Liem explique que « Bouddho » signifie : « Ce qui sait et qui est éveillé.

[2] tasmātihānanda, attadīpā viharatha attasaraṇā anaññasaraṇā, dhammadīpā dhammasaraṇā anaññasaraṇā. Mahāparinibbānasuttaṃ (DN 16)

[3] Les quatre activités : pacification, accroissement, pouvoir, violence.

[4] « La Clarification de lExcellent Chemin de lomniscience » : Notes sur le Ngöndro du Longchen nyingthik, de Jamyang Khyentsé Wangpo (1820-1892)

[5] The Words of My Perfect Teacher, Revised Edition by Patrul Rinpoche, Padmakara, p.184

[6] Traduction française utilisée dans « Appel du Lama de loin » Supplication pour une prompte bénédiction du Maître indissocié des Trois Corps par Kyabdjé Pabongkha Dordjétchang © 2010 Dagpo Rimpotché et Institut Guépèle

"Le lama est le Bouddha,
Le lama est le Dharma,
Et le lama est le Sangha,
Le lama est celui qui accomplit tout :
Devant ton Corps, ta Parole et ton Esprit, nous nous inclinons !" « La Clarification de lExcellent Chemin de lomniscience » : Notes sur le Ngöndro du Longchen nyingthik, de Jamyang Khyentsé Wangpo (1820-1892) 
   

jeudi 14 janvier 2021

"Faire les choses, sans les faire vraiment"

Chogyam Trungpa et Major John Riley Perks

S’il y a un lac, les cygnes y iront”, disait le seizième Karmapa en 1976, quand on lui demanda la raison de sa visite aux Etats-Unis[1]. Ce lac, la réceptivité de l’Occident par rapport à la sagesse orientale dans sa forme bouddhiste tibétaine, ne s’est pas formé spontanément. L’Occident s’est progressivement ouvert à la “sagesse orientale”, puis bouddhiste, et notamment bouddhiste tibétaine. Le chemin avait été préparé par les Lumières, les anti-lumières ou contre-lumières, l’intérêt pour l’Inde comme berceau de la religion des Aryens et pour la réincarnation, la naissance de la théosophie et son intérêt pour les maîtres cachés (mahatma) du Tibet, son projet d’une religion universelle, le renouveau tantrique en Chine républicain, les yeux spirituels se tournèrent vers le Tibet, etc. Au niveau géopolitique, le Tibet suscitait des intérêts et subit des invasions, d’abord britannique, puis chinoise (1951-1959). Des “mahatmas” tibétains s’exilaient en Inde, avec une partie du peuple tibétain, où des jeunes occidentaux, à la recherche de nouvelles portes de la perception, pouvaient les rencontrer. Assez rapidement, les cygnes furent invités à visiter des lacs, dont ils ignoraient quasiment tout, puis à s’y installer.

Il est sans doute assez naturel que des intellectuels spirituels d’un peuple, qui vient de perdre sa terre, cherchent à faire ailleurs ce qu’ils faisaient chez eux. Une part de nostalgie, une part de survie, de nouveaux moyens de subsistance, de nouveaux réseaux, de nouvelles ressources humaines, mais toujours guidés par la même idéologie théocratique.

Les convertis occidentaux, sortant à peine de la période hippy et en pleine libération sexuelle, n’étaient pas très portés sur une vie monastique célibataire, mais rêvaient d’avoir accès aux enseignements ésotériques des “mahatmas” tibétains, de devenir des yogis comme Milarepa, et de pratiquer le yoga sexuel comme Padmasambhava et Yéshé Tsogyel. Se libérer par le désir et le sexe, selon les tibétains ce serait possible !

Les “mahatmas” tibétains furent donc accueillis les bras ouverts. D’abord, ils furent installés dans des “centres” de ville, puis dans des “centres” plus grands à la campagne, où l’on pouvait faire des grandes réunions, de cérémonies, d’initiations, de retraites, etc. Il fallait construire de l’accommodation, un temple, un stupa, des centres de retraite, un institut d’études, etc., puis de nouveau de l'accommodation, etc. Des “antennes” furent créées dans d’autres villes, et si celles-ci se développaient, à proximité, un centre plus grand à la campagne. On entendait le bruit des bétonneuses à longueur de journées autour des “lacs”.

Tout cela dans l’intérêt de la diffusion du Dharma, les occidentaux ayant leurs propres idées sur la question, et les tibétains les leurs. Sans l’infrastructure nécessaire (“lac”), les cygnes ne pourraient pas diffuser le Dharma. La pratique de la méditation (śamatha et vipaśyanā, le désapprentissage de la pensée), les rituels quotidiens, et le pouvoir de transmutation du vajrayāna permettaient d'associer progression immobilière et progression spirituelle, le karmayoga était leur bébé. Occidentaux et Tibétains, mains dans les mains, marchant à grand pas vers l’éveil.

J’avais abandonné le navire, ou plutôt le radeau, peu avant 1990, et avant le prix Nobel du Dalaï-lama en 1991. Il paraît que cet événement, et l’engouement mondial pour le bouddhisme tibétain auquel il avait donné suite, avait contribué à donner des ailes à certains.

Visite de Dilgo KR en 1976, juste avant la grande transformation

En 1976, après la première visite de Dilgo Khyentsé Rinpoché aux Etats-Unis, “Major” John Riley Perks, qui était déjà au service de Trungpa et qui s’était occupé de Dilgo KR, devint officiellement le butler de Trungpa à Kalapa Court[2]. Cette visite semble avoir considérablement inspiré Trungpa, qui allait désormais endosser le rôle du Maître-roi. Perks raconte, comment en arrivant à Vajradhatu en 1973, les disciples de Trungpa l’appelaient “Rimp” (court pour Rimpoche), et parfois même “Rimp the Gimp” (à cause de son côté gauche paralysé). Perks fut le premier à l’appeler “Sir”. 1976 semble donc être l’année de naissance de la Cour de Kalapa, et indirectement du projet Shamballien.

Pourquoi Kalapa ? Selon le grand commentaire du Kālacakra Tantra par le grand Mipham[3], le pays de Shambala se situait au nord de la rivière Sita, et était divisé par quatre chaînes de montagnes. Le palais des rois universels Rigden était construit au sommet d’une montagne circulaire. Il s’appelait Kalapa, s’étendait sur plusieurs miles et avait un parc au centre[4]. Les choses ont très rapidement changé. Major Perks le butler raconte :
I was happily energized, creating this important part of Shambhala, the enlightened society. We purchased a copy of Debrett's Correct Form, an inclusive guide to everything from drafting a wedding invitation to addressing an archbishop. Also, of course, we obtained Emily Post's and Amy Vanderbilt's books on etiquette. A set of silver was donated, as were place mats, table linen, china, crystal, candlesticks, silver tea sets, napkins, serving trays, salt-and-pepper sets, place-card holders, oyster forks, and butter knives.
 
Hippies and beatniks, who one week earlier had been seen in jeans and tie-dyed shirts and sporting long hair and beards, were now outfitted in charcoal pinstriped three-piece suits or blue blazers with gray flannels for the afternoon. Evening wear was a tuxedo or evening gown, with hair trimmed, nails cleaned, and shoes polished.
 
In afternoon tea lessons we learned that a servant never enters the room at tea time unless rung for and that the hostess asks, preferably with an Oxford accent, "How do you like your tea, one lump or two?" We learned to serve tea sandwiches, pastries, slices of layer cake, pate de foie gras, gingerbread, and biscuits.
 
Just two weeks earlier, any one of us might have been discovered lying nude on the beach, smoking pot and stoned out of his or her mind. Now we remembered our grandparents' trunk in the attic and out came the forgotten string of pearls, the diamond ring, the gold pocket watch, and the silver teapot. Truly a gracious tea!
 
The Prince let it be known that smoking pot was out. Drinking wine and knowing when to use red, white, rose, or brandy was in, along with cigars and cigarettes with jewel-encrusted holders. Two weeks earlier you might have been at an orgy, drunk out of your mind, copulating under a table to the sound of rock music. Now you were dancing to a Strauss waltz in a room where servants carried trays of hors d'oeuvres and champagne in fluted glasses
.”
Perks et Trungpa au Texas (photo dans le livre de Perks)

Cela commence de façon assez ludique, mais une partie du “jeu” est de prendre tout cela très au sérieux. Trungpa avait rédigé un petit guide pour les Kasung (gardes de Trungpa), qui contenait 8 règles.
1. Have confidence to go beyond hesitation
2. Alert before you daydream.
3. Mindful of all details. Be resourceful in performing your duties
4. Fearless beyond idiot compassion
5. Warrior without anger
6. Not afraid to be a fool
7. Invisible heavy hand
8. Be precise without creating a scene
"It will help later on", Trungpa et Perks (photo livre de Perks)

Cela permettait de “faire les choses, sans les faire [vraiment]” (“you do it, but you don't do it”). Pour impressionner ses étudiants, Trungpa prenait parfois un rasoir qu’il léchait de sa langue, en la courbant même sur le fil du rasoir. “Tu vois Johnny, tu le fais, mais tu ne le fais pas[5]. On s’habille en butler et en soubrette, et on fait à longueurs de journées ce que font les butlers et les soubrettes, mais pas entièrement pour de vrai. Idem pour les gardes de Trungpa, se déguisant en militaires. Trungpa lui-même joue qu’il est un maître, et s’habille et se comporte comme un maître. Vu de l’extérieur, on pourrait croire qu’il s’agisse d’une ordinaire relation maître-esclave/serf/serviteur, mais ce serait manquer l’astuce du “mais pas vraiment”. En outre, la règle 6 précise de ne pas avoir peur de passer pour un con. Cela fait partie du difficile travail sur l’ego.

Le faiseur de rois Dilgo KR et Sakyong Trungpa en 1982 ?

A la deuxième visite de Dilgo Khyentsé R aux Etats-Unis en 1982, tout ce beau monde est prêt pour assister à l'intronisation de Trungpa comme Sakyong, Rigden, Cakravartin. Dilgo Khyentsé R. se servait du même rituel que celui avec lequel il avait intronisé le roi du Bhoutan. “You do it, but you don't do it”.

Sakyong Mipham et Trungpa

Encore une chose. Tout le monde ne peut pas être un Maître-roi. On a beau pratiquer, “s’éveiller”, devenir un maître à son tour ; pour devenir un véritable “dictateur spirituel” comme le disait Trungpa, il faut avoir du sang royal. Il faut descendre d’une famille royale. Le clan Mukpo, auquel appartenait Trungpa, descendrait du roi légendaire Guésar de Ling. Dame Diana Pybus, la femme de Trungpa, aurait du sang Habsbourg (orthographié Hapsburg chez les Trungpistes…) dans ses veines. En entrant à Kalapa Court, on était priés de laisser sa carte de visite dans un bocal en argent sur la table “Hapsburg” dans le hall. Le prêtre royal Dilgo Khyentsé R. descendrait du roi tibétain Trisong Détsen (8ème siècle) et son père était un ministre du roi de Dergé. Tout était donc en règle. Pour le régent vajra américain, un simple roturier suffisait, en attendant le règne du fils de Trungpa, le Sakyong Mipham, dont le père aurait souhaité qu’il soit un tulku de Mipham, l’auteur du commentaire du Kalacakra. Tout cela ne manque pas de don-quichottisme, d’idéologie Nation-Roi-Religion, de snobisme et d’arrivisme, et, vu de l’extérieur, de puérilisme. Pour s’en faire une idée, lire The Mahasiddha and His Idiot Servant de John Riley Perks. 

Campement Kasung à Magyal Pomra 2008

La docilité et l’obéissance (meekness), mais tout en jouant (you do it, but you don't do it) la relation maître-esclave, servait à se débarrasser de son ego. Butlers et militaires pour les hommes, soubrettes et escort girls pour les femmes. Ceux qui résistaient et avaient peur de paraître ridicules avaient encore du travail à faire. Pour faire partie de cette société éveillée, il fallait accepter les règles, toutes les règles.

***

[1] How the Swans Came to the Lake: A Narrative History of Buddhism in America (1992), Rick Fields

[2]Sometime after Khyentse Rinpoche's visit, Trungpa Rinpoche asked me to organize his household in a small house at 7th Street and Aurora, which had also been the home of Scott Carpenter, the astronaut. This house was rented for a year by Vajradhatu, the Buddhist church. In residence would be Trungpa Rinpoche; his young son, Osel Mukpo; David Rome, Rinpoche's secretary; and myself. Max King would be the chef, but he would live elsewhere with his wife. When I asked Rinpoche about how formal he wanted this household to be, he replied, "As formal as you can make it.
He also added, "You should open it up and invite other people to serve. You can train them in how to do that." In the sangha, there were several people working as waiters and waitresses in different area restaurants and I approached these people to help me start some kind of service for Rinpoche. Among them were Joanne and Walter Fordham, who were destined to become valued members of the Kalapa Court staff. I took care of Rinpoche: dressing him, bathing him, and washing his hair.
He said to me, "You should become very intimate with my body
."

The Mahasiddha and His Idiot Servant, by John Riley Perks, Chapter 7 The Court ; The Commentary.

[3] Il existe une traduction anglaise en ligne d’un commentaire par Mipham (dpal dus kyi a’khor lo’i rgyud kyi tshig don rab tu gsal byed rdo rje’i nyi ma’i snang byed).

[4]According to the Great Commentary on the Kalachakra by the renowned Buddhist teacher Mipham, the land of Shambhala was north of the river Sita in a country divided by eight mountain ranges. The Palace of the Imperial Rulers was built on top of a cir­cular mountain. The palace was called Kalapa and it consisted of buildings stretching out over several miles with a park in the center.

Our Kalapa Court was more modest, but vast in terms of enterprise. It consisted of a house on Pine Street in Boulder, Colorado. The building had four bedrooms, two-and-a-half bathrooms, dining room, kitchen, two sitting rooms, a sun porch, and a small garden. Into this dwelling we stuffed nine adults, five children, and one large dog. Described another way, this was two families of four (Mukpos and Riches), one family of three (Voglers) assisting as servants, an adult couple employed as nannies, and myself as the Master of the House.


[5]Rinpoche the Trickster is what the Regent called him. All of Rinpoche's tricks carried with them the message "Wake up! Pay attention!" One particular trick he would do that freaked me out was to run his tongue down the edge of a razor-sharp samurai sword. Not only that, but his tongue would actually curl over the edge. It gave me shivers. Rinpoche would say, "You see, Johnny, you do it, but you don't do it."

mercredi 13 janvier 2021

L'autre livre sur le Vajradhatu-Shambala de Trungpa


Couverture du livre "Enthralled"

Le livre “Enthralled, The Guru Cult of Tibetan Buddhism” de Christine A. Chandler[1] est un livre inégal, mais très intéressant, car il ouvre de nombreuses pistes à explorer davantage, et donne de nombreuses informations, souvent sourcées. Le titre “Enthralled” peut se traduire en français par Subjugué(e)(s). L’auteure est psychologue et thérapeute familiale, spécialisée en systèmes dysfonctionnels et en abus sexuels. Elle a un “passé bouddhiste” de trente ans, dont six ans à s’occuper du fils aîné sévèrement handicapé (Tagtruk Mukpo, “Taggie”) de Chogyam Trungpa et de Diana Mukpo (nom de jeune fille Pybus). Son livre parle essentiellement de son expérience avec Vajradhatu-Shambala (Chogyam Trungpa, Thomas Rich (Osel Tendzin) et Sakyong Mipham), mais aborde aussi la situation du bouddhisme tibétain en général. Elle a prolongé ses explorations dans un blog du même nom que le livre “Enthralled, The Guru Cult of Tibetan Buddhism”. La partie la plus intéressante du livre suit après un rappel assez long et répétitif des thèses de Victor et Victoria Trimondi (Herbert Röttgen et sa femme Mariana Röttgen) publiées dans leur livre “Lombre du Dalaï-lama, sexualité, magie et politique dans le bouddhisme tibétain” (1999), ainsi que des thèses du livre “Traveller in Space, Gender, Identity and Tibetan Buddhism” (1996) de June Campbell, et concerne l’expérience personnelles et les analyses de Christine A. Chandler, et des informations sur l’organisation et des membres de Vajradhatu-Shambala. L’ensemble donne l’air d’un premier jet, qui aurait dû être édité avec soin, mais qui constitue néanmoins un bon point de départ pour des recherches plus approfondies.

On ressent bien la douleur et la colère d’une personne qui a laissé trente ans de sa vie dans ce que l’on ne peut pas décrire autrement qu’une “secte”, une “religion” qui coche quasiment toutes les cases des dérives sectaires[2], avec la bénédiction et le soutien appuyé des plus hauts hiérarques du bouddhisme tibétain. Elle tente de prendre le point de vue de la psychologue, mais souvent le sujet est trop proche d’elle-même, ce qui n’enlève rien à la force de son propos, au contraire. La distance entre ce point de vue très informé, personnel et professionnel, et celui du converti bouddhiste tibétain, qui n’a pas (encore) été confronté aux dysfonctionnements décrits dans ce livre est sans doute trop grande pour pouvoir l’atteindre. Les thèses, à mon goût un peu trop complotistes des Trimondi rappelées dans ce livre, n’aideront pas à convaincre des bouddhistes tibétains à regarder de plus près ces sujets. Il n’est simplement pas nécessaire d’aller jusque là, pour condamner ce qui est inacceptable dans ce que le bouddhisme tibétain nous a révélé de lui-même dans ces épisodes et ailleurs, par rapport à son image Shangri-la, rationnel, "scientifique", sagesse et compassion, etc. 

Les analyses de Chandler méritent d’être lus, notamment par rapport à tout ce qui, et à tous ceux qui ont contribué à rendre possible cette énorme entreprise de déstabilisation mentale et emprise mentale systématique d’un groupe, qui a facilité et conduit à des dysfonctionnements, des abus, des crimes, qui ont commencé à émerger réellement depuis 2018. Réellement, c’est-à-dire que même la maîtrise des dégâts très organisé par les cadres de Vajradhatu-Shambala ne pouvait plus contenir leur diffusion générale et les procès en justice. 

Après son expérience douloureuse et son réveil douloureux, Christine A. Chandler ne semble plus rien laisser passer, et sa lucidité fait mal à ceux qui y ont cru ou y croient toujours. D’autres l’ont suivie[3] (et précédée, il est vrai). Plus rien ne semble échapper à leur analyse, y compris les nombreuses tentatives de maîtrise des dégâts, passées et actuelles… Le bénéfice du doute est désormais passé de l’autre côté. Un autre basculement a eu lieu. Le premier, le prix Nobel de la paix attribué au Dalaï-Lama (1991), avait levé tous les doutes que l’occident aurait pu encore avoir sur le bouddhisme tibétain, et cela ne lui a pas fait du bien... L’autre basculement était l’affaire Sogyal en 2017. Le Dalaï-Lama était au courant depuis au moins 1993. Le bouddhisme tibétain n’a qu’à bien se tenir. L'exceptionnalisme bouddhiste est terminé. 

Le grand avantage de tout ce qui concerne Vajradhatu-Shambala est que tout a été documenté en large et en travers. Trungpa n’était pas cachotier, ses disciples se chargeaient néanmoins de couvrir ses derrières et surtout son image publique, également en France. Depuis, les témoignages de disciples, y compris très proches[4], ont montré la profondeur des dysfonctionnements, de l’emprise, des dérives sectaires, des abus, et de projets délirants d’une "dictature spirituelle" (propos verbatim de Trungpa lui-même), qui ne sont plus si loin des thèses des Trimondi…

Je vais sans doute explorer plusieurs sujets abordés dans le livre de Christine A. Chandler. Où commencer ? Tout cela est tellement navrant. Une traduction française, bien retravaillée et éditée, serait indispensable comme un énorme bémol à l’hagiographie de Fabrice Midal, “Trungpa, L’homme qui a introduit le bouddhisme en Occident”.

En attendant, des anciens instructeurs (15) de Trungpa et les membres de Rigpa se sont déjà retrouvés pour le premier "Dathün" (retraite d'un mois), tenu à lérab Ling en février 2018.                    

[1]Christine, A. Chandler, M.A.; C.A.G.S. licensed as a certified social worker, psychologist and family systems therapist, specializing in the areas of dysfunctional systems and sexual abuse. I also spent nearly thirty years as a practicing Tibetan 'Buddhist'; six of those years taking care of the handicapped son of Chogyam Trungpa Rinpoche, giving me access to the celebrity Tibetan lamas of the Kagyu and Nyingma sects and their western inner circles, as well as the back-stage of their theatre and deceptions, created for the western world. It was not until I managed to extricate myself from these lamas and their guru-worshipping influences, that I realized I had actually been in an authoritarian, thought-controlling cult, that disguises itself as representing the 'highest teachings of the Buddha'' the 'diamond vehicle' of Vajrayana Tantric Lamaism, that uses the same techniques and engages in the same destructive behaviors found in the most dysfunctional of sexually abusive family systems: those that use religion to justify their abuse.” Extrait du site web de Christine Chandler.

[2]Il s'agit d'un dévoiement de la liberté de pensée, d’opinion ou de religion qui porte atteinte à l'ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l’intégrité des personnes. Elle se caractérise par la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, quelle que soit sa nature ou son activité, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des conséquences dommageables pour cette personne, son entourage ou pour la société.” Site des Miviludes

[3] P.e. Charles Carreon, l'auteur d'un résumé de la carrière de Trungpa qui fait très mal. Crazy Like a Fox - InCrazy Wisdom,” Trungpas Heirs Sacrifice Truth to Profit (2019).

[4] Je pense notamment à son butler John Riley Perks, l’auteur de “The Mahasiddha and His Idiot Servant”. Le chapitre sept The Court est particulièrement intéressant. Le chapitre dix The Last Journey montre la déchéance de Trungpa, qui totalement ivre, veut s’en prendre à une hôtesse de l’air à bord d’un avion. Ses disciples doivent le retenir.