jeudi 4 juin 2026

La bataille de la lettre A - D’un préfixe privatif à la source de tout

Lettre A en devanāgarī

Blog précédent de la série

Préambule

Le Soutra du Coeur est un des textes les plus courts du cycle de la Prajñāpāramitā. Mais il est battu à plates coutures par Le dialogue sur la perfection de la lucidité en une seule syllabe[1]. Cette syllabe, qui représente tous les sūtras de la perfection de la lucidité, est la lettre A, qui tout comme dans l'alphabet sanscrit est inhérente à tous les autres phonèmes.
“Ananda, accepte, pour la joie et le profit des êtres, la perfection de sagesse en une lettre : A.”
Très vraisemblablement, il s’agit de la première lettre du mot Anutpada, non-produit. La lettre A symbolise ainsi tous les Prajñāpāramitā sūtras, dont le sujet principal est la non-production des phénomènes.

Philologie métaphysique

Dans l'alphabet sanskrit, toute consonne porte en elle la voyelle A comme son ombre naturelle. Réciter ka, c'est déjà faire résonner à travers une brève occlusion de la bouche. La consonne nue n'existe pas : il n'y a que le A qui se plie un instant aux formes du palais ou des lèvres.

Cet alphabet se divise en deux familles. Les voyelles, l'Ā-li : le souffle libre, l'espace non obstrué. Les consonnes, le Ka-li : l'articulation, la différenciation. À elles deux, elles engendrent toutes les syllabes, tous les mots, tous les noms, et par conséquent tous les phénomènes.

Si chaque son procède du A, et si A est la première lettre du mot anutpāda, la non-production; alors tout l'univers sonore n'est que le déploiement de la vacuité. Les phénomènes, comme les consonnes, n'ont pas de réalité propre : ils sont en essence le A non-produit.

La phonétique sanskrite (śikṣā) enseigne que les voyelles (svaras) sont le souffle (prāṇa), l’énergie vitale du son. Elles peuvent être prononcées seules, indéfiniment. Les consonnes (vyañjanas) sont le “revêtement”, elles exigent une voyelle pour devenir audibles. Par extension, A-li symbolise le principe féminin/matriciel, l’espace non obstrué, la conscience nue, et Ka-li le principe masculin/structurant, l’articulation, la différenciation. L’union des deux produit toutes les syllabes, donc tous les mots, donc tous les noms, donc tous les phénomènes.

Dans le ventre des mantras

Ne pouvant laisser cette énergie à l’état naturel ou inexploitée, les tantras, comme toutes les traditions ésotériques, s’emparent du langage, et de la mythologie du langage, pour créer des réalités du Verbe, forger des incantations, des syllabes-germes, des mantras et des divinités. Le Mahāvairocana Sūtra déclare :
“Ce qu’on appelle la lettre A (s. akāra) est le cœur de tous les mantras. De celle-ci s’écoulent partout d’innombrables mantras”[2].
Le Mahāvairocana Sūtra enseigne que la lettre A est le cœur (s. hṛdaya t. snying po) de tous les mantras, et la source d'où s'écoulent tous les autres sons/mantras. Elle est la semence (s. bīja) qui réside dans toutes les parties du corps et dans tous les phénomènes. Elle est la "première vie" (c. 阿字第一命), l'énergie primordiale (s. prāṇaḥ) de l'existence. Elle reçoit la puissance propre (s. adhiṣṭhāna) de tous les Bouddhas. Elle symbolise la non-production (s. anutpāda) : tous les phénomènes sont "non-produits" ou "non-nés" dès l'origine. La pratique consiste à visualiser et à réciter la lettre A pour obtenir l'accomplissement et l'éveil.
“Le Bouddha dit au Seigneur ésotérique (Guhyapati = Vajrapāṇi) :
“Par la porte (s. mukha) de la lettre A (s. akāra), on accomplit [l'éveil] (成就, sādhanam).
Parmi les trois (三部, tri-khaṇḍāni Corps, Parole, Esprit), quelle que soit la porte que vous preniez, ô fils de bonne famille (善男子, kulaputra),
Si la pensée (心, cittam) s’y engage (相應, yogena t. sbyor bas),
C'est alors par la porte (門, mukhena) de la lettre A que l'on doit l'accomplir (通達, prativedham t. rtogs pa).”

“Si le pratiquant (行者, yogin) s'y engage (相應, yogena t. sbyor bas) par la porte (門, mukhena) de la lettre A (阿字, akāra),
Alors il accomplit (通達, pratividhyati) toutes les portes (一切門, sarvāṇi mukhāni) de tous les phénomènes (一切諸法, sarva-dharmāṇām)[3].”
Rappel des attaques sur le non-engagement mental (s. amanasikāra)

Les attaques de Sakya Paṇḍita et d'autres tāntrikas orthodoxes contre l'amanasikāra (le non-engagement mental) d'Advayavajra, popularisé au Tibet par Gampopa, se résument à quatre critiques majeures. Ce serait invention tibétaine et un sous-produit du Chan chinois (Hashang) déguisé. L’Eveil est impossible hors des tantras et sans les initiations canoniques complètes. L'introduction (t. ngo sprod) à la nature de la pensée serait une tradition non-bouddhiste, incapable d'éliminer la dualité entre le sujet saisisseur et l'objet saisi. Et la dernière, son manque de Méthode yoguique concrète et d’Adhiṣṭhāna. S'abstenir d'engager le mental n'avait pas le même pouvoir théurgique et noétique que les yogatantras supérieurs, puisqu'il ne permettait pas de réaliser le grand œuvre de déification (édification des Corps formels) du Bouddha Prémium Plus.

Le détenteur prodige Layakpa en mission spéciale

Le monastère de Tsurphu au Tibet, le siège des Karmapas, s’était déjà engagé dans le chemin de la Méthode (upāyamārga), systématisé par Karmapa 3 Rangjung Dorje (1284–1339). L’ancien siège Daklha Gampo de l’école "Kadampa-Mahāmudrā", fondé par Gampopa (XI-XIIème s.), avait mis plus de temps, et c’est Dakpo Tashi Namgyal (XVIème s.) qui s’était chargé de toutes les régularisations et de la mise en conformité aux nouvelles normes de l’école Karma Kagyu. Pour “réparer” la transmission, il fallait un détenteur prodige, trouvé ou créé en le personnage Lho La yag pa Byang chub dngos grub (ci-après Layakpa).

La figure de Layakpa a servi de chaînon manquant narratif et scolastique indispensable pour légitimer l'institution face aux redoutables critiques rigoristes des Sakyapas. Il a été utilisé comme un "alibi" historique pour prouver que la transmission de Gampopa était profondément ancrée dans la stricte orthodoxie textuelle indienne des nouveaux tantras (t. gsar ma), démontrant ainsi que leur Mahāmudrā n'était pas une invention tibétaine tardive ou une hérésie subitiste.

En lui attribuant des œuvres qui lient les enseignements de Gampopa à l'exégèse du Cakrasaṃvara Tantra, les érudits Kagyupas ont fait de Layakpa la fusion parfaite et inattaquable entre le moine rigoureux, l'exégète indien et le yogi. Cette création hagiographique a permis d'établir la continuité transmissionnelle organique dont la lignée manquait cruellement à ses débuts pour asseoir son autorité institutionnelle et doctrinale.

Dans sa défense de la teneur tantrique du non-engagement mental Kagyupa, Layakpa semble s'appuyer sur un texte qui fait partie de la Collection des oeuvres complètes de Sakya (Sa skya bka' 'bum), plus spécifiquement une oeuvre attribuée à Drakpa Gyaltsen (1147-1216) dans le volume 56, page 73. Dans une explication du sens de mantras en sanskrit il explique :
“Il est dit : Oṃ akāro[4]. Ainsi, la lettre A (Akāra) apparaît également en premier[5]. Cela est établi. Quant au sens : c’est un mantra de parole consacré (t. gsungs). Or, il est dit que A est la porte de tous les phénomènes parce qu’il est non-né (t. ma skyes pa)[6].”
Il s’agit au fond du mantra qui se trouve aussi dans le Hevajra Tantra (I.2.1). Layakpa enchaîne ensuite sur le mahāsiddha Dārika-pa, l’auteur des Instructions sur l’Ainsité, “le Secret des grands secrets” issu du glorieux pays dUḍḍiyāna[7], où il explique la pensée-en soi (s. cittatā t. sems nyid)
“Concernant le sens ultime inconcevable (t. bsam gyis mi khyab pa ji bzhin pa’i don), voici ce qu’a également enseigné Śrī Dārikapa.

S'abstenant de tout exemple et toute inférence,
Elle est naturellement lumineuse (t. rang bzhin gyis 'od gsal),
Elle est vide dans son état originel (t. gnyug ma ru ni stong pa),
Et elle transcende tout objet de l'investigation rationnelle (t. dpyad pa'i yul las 'das pa).
Sans controverse, apaisée (t. zhi ba), sans aucun attribut à désigner,
Elle évolue assurément (t. nges par) comme l'Élément réel (s. dharmadhātu).
Sans impulsion (t. bskul ba med) ni mouvement (t. rgyu ba med),
Totalement vide (s. shin tu stong) et sans la moindre particule (t. rdul phran),
Transcendant les sons et dénué de toute qualité conditionnée (t. yon tan spangs),
Elle évolue comme la nature même de tous les existants (t. dngos po kun gyi rang bzhin).
Ce dans quoi (t. gang zhig) les êtres en Errance (s. saṃsāra) évoluent,
Est reconnu ici même comme le Corps du Bouddha (s. buddhakāya).
Ainsi, le sage doit le méditer sans aucun exemple (t. dpe med) et sans aucune conceptualisation (t. brtag pa med)[8].”
En somme, Dārika (dont le nom signifie serviteur de prostituée) est un mahasiddha dont les écrits canoniques ont été utilisés par le siège de Gampopa (et codifiés par ses disciples comme Layakpa) pour légitimer tantriquement leur approche directe, subitiste, non-conceptuelle et ésotérique du Mahamudra face à leurs éventuels détracteurs.

L’apologie du non-engagement mental attribuée à Advayavajra

Dans sa propre Apologie[9] du non-engagement mental (s. Amanasikārādhāra) attribué à Advayavajra, l’auteur lui-même avance des arguments de différents ordre.

Face à l'objection selon laquelle le terme amanasikāra serait grammaticalement incorrect (et qu'il devrait s'écrire amanaskāra), l’auteur s'appuie sur la grammaire de Pāṇini. Il démontre que la terminaison locative (le "i") peut tout à fait être conservée dans ce type de mot composé, donnant pour preuve des mots parfaitement valides comme yudhiṣṭhira (résolu dans la bataille).

Pour contrer l'argument selon lequel ce terme ne serait pas bouddhiste, l’auteur liste plusieurs sūtras où il apparaît de manière positive. Il cite notamment le Jñānālokālaṃkārasūtra, qui affirme que "les facteurs mentaux de l'amanasikāra sont vertueux, tandis que ceux du manasikāra sont non-vertueux" (car non-noétiques). Il s'appuie également sur l'Avikalpapraveśadhāraṇī, un texte affirmant que les bodhisattvas abandonnent tous les signes caractéristiques générés par la pensée précisément grâce à cette pratique.

À l'objection selon laquelle l'amanasikāra serait une négation totale qui détruirait la pensée, Maitrīpa explique qu'il s'agit d'une négation ciblée (négation non-affirmative). Il utilise l'analogie du "harem du roi qui ne voit jamais le soleil" : le fait que ses femmes soient cloîtrées et ne voient pas le soleil ne signifie pas que le soleil n'existe pas. De la même manière, l'amanasikāra ne nie pas l'existence de la pensée elle-même (elle ne l’affirme pas non plus), mais nie uniquement l'engagement mental dualiste (le fait de saisir un sujet et un objet conceptuels).

Certains opposants soutiennent que le terme amanasikāra est exclusif aux sūtras et ne s'applique pas au Mantrayāna. L’auteur tente de réfuter cela en citant le Hevajra Tantra (I.8.44), qui enseigne que le monde entier devrait être "médité" ésotériquement de telle sorte qu'il ne soit pas produit par l'intellect ou l'imagination. Il en déduirait que cette méditation s'effectue implicitement par l'amanasikāra.
"Parmi elles, il y a un [principe] au‑delà duquel il n'y en a pas d'autre : la Grande Félicité qui se connaît directement. C'est de cette expérience directe que dépend la réussite (siddhi), car la méditation (s. bhāvanā) est elle‑même cette expérience directe." 
teṣām ekam param nāsti svasamvedyan mahat sukham / svasamvedyād bhavet siddhiḥ svasamvedyā hi bhāvanā // (I.8.44)
Citation qui pointe vers un élément numineux ou noétique au-delà du naturel, et au fond au-delà de toute "méditation", en passant par la porte de la lettre A qui donne accès à la dimension lumineuse. Ce n'est pas le cas de l'amanasikāra, mais il se peut que l'auteur qui s'adresse à des yogatantrikas veut pointer vers un argument selon leur logique. Le A est d'ailleurs aussi le symbole de l’inné (s. sahaja), auto‑manifestation de la vacuité, ineffable. Il y a un "ineffable" (naturel) à la limite supérieure du Naturel, et un autre (ésotérique) entre le Réel et le Verbe.

Pour contrer l'idée que l'amanasikāra ne serait qu'une simple absence nihiliste de pensée, l’auteur propose une analyse grammaticale alternative et tout à fait fascinante de ce terme dans son traité. Il l'analyse comme un mot composé dont le terme central a été supprimé (madhyapadalopī samāsa), à l'instar du mot sanskrit śākapārthiva qui désigne un "roi des légumes", c'est-à-dire un roi dont le repas principal est constitué de légumes. Selon cette structure, A-manasikāra se comprend non plus comme une négation, mais comme un engagement mental (s. manasikāra) dont la lettre "A" constitue l'objet principal ou le centre d'attention (s. akārapradhāno manasikāraḥ).

Pour justifier la profondeur de cette méthode, l’auteur attribue à cette lettre "A" trois significations métaphysiques et tantriques majeures, en s'appuyant sur des textes canoniques comme le Hevajra Tantra et le Mañjuśrī-Nāma-Saṃgīti.

Pour la non-production ou la vacuité (s. anutpāda), l’auteur s'appuie sur le Hevajra Tantra (I.2.1), qui énonce que "la lettre a est au commencement parce que tous les phénomènes n'ont pas d'origine depuis les temps sans commencement".
Oṃ akāro mukhaṃ sarvadharmāṇāṃ ādyanutpannatvāt oṃ āḥ hūṃ phat svāhā
Cette idée est renforcée par le Nāmasaṃgīti, qui affirme que le "A" est la syllabe suprême, d'une grande force, et sans naissance. Ainsi, diriger son attention (s. manasikāra) vers cette lettre "A" revient en réalité à méditer sur la nature non-née de tous les phénomènes. La limite/Porte du Verbe situé
entre le Réel/Dieu et le Naturel. C'est un peu encombrant, mais j'insère ci-dessous les références pour pouvoir y référer par la suite. Ce sont des éléments gnostiques essentiels. 

"Ainsi, le Bhagavat, le Bouddha, le Parfaitement Éveillé, est issu de la lettre A (s. akārasambhavaḥ).
La lettre A est la noble protection de tout, de la réalité supérieure (s. mahārthaḥ), la lettre suprême (s. paramākṣara).
Elle est le grand souffle (s. mahāprāṇa), non‑né (s. anutpāda), exempt d’énonciation verbale (s. vāgudāhāravarjita).
Elle est la cause suprême de toute expression (s. sarvābhilāpahetvagrya) et la parfaite luminosité/manifestation (s. prabhāsvara) de toute parole. "

tad yathā bhagavān buddhaḥ samudgato ’kārasambhavaḥ / akāraḥ sarvavāraṇyāryo mahārthaḥ paramākṣaraḥ //
mahāprāṇo hy anutpādo vāgudāhāravarjitaḥ / sarvābhilāpahetvagryaḥ sarvavāksuprabhāsvaraḥ //

'di ltar sans rgyas bcom ldan 'das// rdzogs pa'i sangs rgyas a las byung*// a ni yig 'bru kun gyi mchog/ don chen yi ge dam pa yin// srog chen po ste skye ba med// tshig tu brjod pa spans pa ste// (A.Wayman, Chanting the names of Mañjuśrī, Shambala, 1985)
En se référant de nouveau au Hevajra Tantra, l’auteur explique que la première voyelle, le "A", est la syllabe-germe de la déesse Nairātmyā, divinité féminine personnifiant l'absence de soi. Par cet engagement sur le "A", la pensée du méditant réalise donc l'absence de tout soi ou de toute entité propre. (Hevajra I.2.6 Yoginīnām bījam / a ā i ī u ū ṛ ṝ ḷ ḹ e ai o au am aḥ //)

Enfin, dans son interprétation tantrique définitive, l’auteur affirme que la particule "A" représente la "Luminosité". C'est ce qui permet aux exégètes Kagyupa et leurs associés de relier le terme A-manasikāra à la pratique du 3ème stade du Pañcakrama : "A" désignerait la Luminosité, et "manasikāra" désignerait la puissance propre (s. svādhiṣṭhāna e. "Self-Empowerment").

En somme, ce basculement grammatical permet à l’auteur de démontrer que l'amanasikāra n'est pas un anéantissement mental, mais une attention focalisée sur le "A" (la non-production, le non-soi et la luminosité, Nairātmyā, …), aboutissant à un état inconcevable de conscience où la vacuité et la compassion sont indissociables.

Tenter de rapprocher deux systèmes totalement hétérogènes est un sacré exercice exégétique, et à mon avis inutile, mais il faut avouer que cette Apologie existe...  
 
Le non-engagement mental a-tantrique de Sahajavajra

La solution de Sahajavajra, exposée notamment dans son commentaire du Tattvadaśaka (le Tattvadaśakaṭīkā), prolonge les intuitions de son maître Advayavajra en proposant une voie d'accès directe au “Mahāmudrā” qui s'affranchit de la lourdeur rituelle des Tantras (et en particulier des Anuttarayoga Tantras).

Dès l'introduction de son commentaire, Sahajavajra précise la nature du texte de son maître Advayavajra. Il le qualifie de "brèves instructions essentielles du Pāramitā[naya] qui s'accordent avec la tradition du Mantra[naya] secret ". La méthode est donc justifiée comme appartenant intrinsèquement au Grand Véhicule (Sūtras/Pāramitā) tout en possédant la fulgurance et la profondeur du véhicule tantrique, sans pour autant en être un.

Sahajavajra justifie son approche en s'opposant ouvertement à la méthode graduelle classique du Mahāyāna, telle qu'exposée dans le Bhāvanākrama de Kamalaśīla. Alors que Kamalaśīla exige que la méditation pure soit le produit d'une longue analyse conceptuelle préalable, Sahajavajra affirme que la méditation (alliant le calme mental śamatha et la vision pénétrante vipaśyanā) doit s'effectuer avec un esprit non-analytique dès le commencement[10]. Par la pratique du non-engagement mental, le méditant cesse de solidifier les concepts et réalise instantanément que toutes les caractéristiques des phénomènes sont par nature translucides. Rien n'est donc "détruit" par l'analyse, tout est perçu translucidement.

Pour justifier l'accès à la vérité sans rituels initiatiques complexes, Sahajavajra élève le rôle de l'instruction orale. Il affirme que la Voie médiane n'est que "moyen " s'il n'est pas "orné par les mots du guide". La véritable nature des choses ne s'obtient pas par la simple déduction logique : elle "doit devenir claire [en émanant] du "lotus de la bouche d'un guide" à qui l'on complaît d'une manière appropriée, et de nulle part ailleurs ". C'est cette transmission directe qui ancre la pratique.

Dans son commentaire sur le verset 7[11], Sahajavajra explique que le non-engagement mental ne détruit rien et n'est pas un vide inerte. Il "justifie" que même "le vain attachement à l'état libre de dualité " est en fait lumineux, car il est dépourvu de nature propre. En s'abstenant de focaliser sur les caractéristiques des phénomènes (grâce aux instructions du guide), la pensée ne détruit pas les concepts ou les imaginations, mais réalise directement leur nature lumineuse immanente. Nous verrons une autre fois si noétique (hermétisme occidental), numineux (R.E. Buswell), etc. sont d’autres traductions possibles.

Sahajavajra justifie enfin l'efficacité et la singularité de sa méthode en posant lui-même la question : en quoi ce yogin diffère-t-il de ceux du Mantrayāna et du Pāramitānaya ?

Contrairement au Mantrayāna, la pratique s'effectue explicitement “sans [suivre] la séquence des quatre sceaux” (s. caturmudrā, c'est-à-dire sans le yoga sexuel de la karmamudrā et sa progression de 4 joies) et sans passer par l'identification laborieuse à une divinité tutélaire (“l'identité de la divinité”). A la différence du Pāramitānaya, où les adeptes passent par un long entraînement, le yogin est introduit à la vacuité non-produite par les instructions du guide. Très probablement l’Introduction (t. ngo sprod) contestée par Sakya Paṇḍita.

Pour synthétiser la puissance de cette méthode qui se passe des lourdeurs des deux véhicules, Sahajavajra utilise l'image du charmeur de serpent : ces pratiquants "sont comme de [très habiles] villageois qui attrapent un serpent : bien qu'ils touchent le serpent, ils ne sont pas mordus ". La réalité (le serpent) est saisie directement et sans danger, uniquement grâce à l'habileté conférée par les instructions directes.

La méthode non-tantrique, post-tantrique ou a-tantrique d’Advayavajra, glosé par Sahajavajra, et suivi par Gampopa, dans le cadre d’une Introduction (t. ngo sprod), existe dans d’autres formes de bouddhisme. Dans le “Ch’an” par exemple, Sakya Paṇḍita n’a sans doute pas entièrement tort, mais n’oublions pas qu’avant l’essor des yogatantras, le Tibet aussi avait son “Zen tibétain[12]”. Sam van Schaik explique dans son ouvrage Tibetan Zen que ce que nous appelons aujourd'hui le "Ch’an" (ou "Zen") ne constituait pas, à ses origines, une "école" institutionnelle unifiée. Avant d'être codifié et figé en tant qu'orthodoxie strictement chinoise, coréenne ou japonaise, le Ch’an était un mouvement de pratiques méditatives pluriel, profondément lié aux idéaux et rituels du Mahāyāna, et qui circulait librement entre différentes cultures.

Le plaidoyer de l'Apologie ne justifie pas le changement du nom

Le dernier argument de l’Apologie du non-engagement mental, se base sur le Guhyasamāja et de son commentaire le Pañcakrama (Ārya Nāgārjuna). Dans le Pañcakrama, le svādhiṣṭhānakrama (krama III) désigne la phase où le yogin stabilise le corps illusoire (s. māyādeha t. sgyu lus) par la maîtrise des prāṇa dans le canal avadhūtī[13]. Cette réalisation correspond à la dernière partie de la phase de génération (s. utpattikrama) et à la part de la Méthode (s. upāya), qui est associée au Corps formel (s. rūpakāya) du Parfait Bouddha. Cela se passe daans une dimension de pure gnose (s. śuddha).

De ce stade III le vajrayogin passe au IV de la Luminosité fondamentale (s. prabhāsvatā). C’est le début de la phase d’achèvement (s. sampannakrama), associé au dharmakāya, la part de la Lucidité (s. prajñā), dans le domaine de la réalité ultime (s. paramārtha) “vécue”. Le corps illusoire à terme et autonome est encore distinct (s. bhedena t. dbye ba) dans la pratique, enseignée comme telle, de la Luminosité fondamentale (s. prabhāsvatā). Le vajrayogin autonome, parfaitement identifié au Heruka qui est sur le point d’accéder à la Luminosité fondamentale, et qui n’est ni une Lumière matérielle, ni immatérielle[14], pourrait avoir l’impression que tout phénomène vient d’être simplement dissous et annulé. Tout s'écroule en Lumière invisible. N’aie pas peur semble lui dire Advayavajra...

Le corps illusoire autonome et la luminosité fondamentale étaient distingués dans les pratique des stades “krama”, mais leur Unité ultime (s. Yuganaddha) au cinquième et dernier stade “krama” constitue le Bouddha complet Prémium Plus. Et cette unité, Une, est ce qui réfuterait définitivement la vue du nihilisme (s. uccheda). Tout est bien qui finit bien. Le Heruka, à la fin de son processus de déification, arrive au bon port. La Pure Luminosité (s. prakāśamātra) (ou l’Être) serait la protection ultime contre le nihilisme.

Est-ce au fond si différent de la coalescence du phénoménal et du non-produit proposé par Sahajavajra, les spéculations ésotériques en plus ? Rappellons-nous que nous sommes dans un texte qui s’intitule Apologie du non-engagement mental (s. Amanasikārādhāra), une approche a-tantrique, et que ce dernier argument tient au fond un miroir devant les triomphalistes des Yogatantras supérieurs.
“Le Tout-Connaissant [Vajradhara] ayant enseigné comme distincts (s. bhedena) le corps illusoire autonome (s. svādhiṣṭhāna) et la luminosité fondamentale (s. prabhāsvarau), dès lors qu'on enseigne qu'ils sont Un (s. ekam), la vue nihiliste (s. uccheda) est par là réfutée.[15]” (Amanasikārādhāra)
Soulagement général. La vue éternaliste n’inquiète d'ailleurs personne du côté des yogatantras.

L'authenticité de l’Amanasikārādhāra ?

A titre personnel, je soupçonne l’Amanasikārādhāra d’être un texte rédigé par un paṇḍit Indien/newar avec un traducteur tibétain, dans l’optique de défendre le non-engagement mental d’Adavayavajra, dans le cadre des polémiques tibétains. La défense et les arguments me semblent excessifs. "The lady doth protest too much, methinks". Ce n’est pas le ton habituel d’Advayavajra. En lisant le passage sur Maitrīpa/Advayavajra dans Les Sept transmissions (t. bKa’ babs bdun ldan), Tārānātha (1575-1634) semble faire référence à ce texte (Amanasikārādhāra) spécifiquement. Le passage commence avec histoire d’Advayavajra et son séjour avec Śavaripa à Śrī Parvata.
“Cependant, grâce aux initiations, aux instructions (upadeśa) et aux instructions subséquentes, une sagesse vit le jour en [Maitrīpa), lui permettant de voir la condition authentique (t. gnas lugs) [du corps illusoire] telle qu’elle est. Il devint le seigneur d’une multitude infinie de vīras (héros) et de ḍākas (messagers célestes). Il pensa : “Maintenant, j’ai obtenu les huit siddhis, y compris celui de l’épée, etc.” Alors que tous les signes de l’accomplissement étaient apparus, il pensa qu’il devait faire durer sa vie l’équivalent d’un éon et qu’il deviendrait un vidyādhara (détenteur de gnose). Il s’était procuré tous les attributs rituels nécessaires. Śavari pointa son doigt vers eux, les réduisant tous en cendres. Il dit : “Maintenant, que ferais-tu de ce simulacre ? Enseigne plutôt le sens de la vérité fondamentale (t. gnas lugs) !” Après avoir ainsi parlé, il retourna au Madhyadeśa (Pays du Milieu).

Ensuite, lorsque les Tibétains racontent l’histoire du débat avec Śāntipa [Ratnākaraśānti] et autres, leur interprétation semble tout à fait contraire au sens véritable. Cependant, dans l’Āryadeśa (l’Inde), il n’en existe pas la moindre tradition orale. On raconte ceci à propos du Tibet : Bhotā Svana Bāktya Samaya Coteka Siddhi Sādhaka Kya, ce qui signifie : “Les racontars des Tibétains sont comme les aboiements d’un chien, ou comme la parole d’un siddha ou d’un sādhaka qui a endommagé ses vœux. “ Ainsi, il faut comprendre que les mensonges ordinaires des Tibétains ignorants ont été compilés de la sorte.”

“On rapporte que ce maître [Advayavajra], qui vivait au Madhyadeśa (Pays du Milieu), enseigna le non‑engagement mental (amanasikāra). Certains n’eurent pas confiance en lui. Il exposa alors longuement les sources scripturaires concernant le Cycle des six textes sur le Cœur (snying po skor drug)[16]. À ceux qui disaient : "Ce n’est pas la pensée des tantras", il répondit en s’appuyant principalement sur des citations du Hevajra et du Guhyasamāja. Interrogé sur l’origine de ces enseignements, les Tibétains prétendent qu’il déclara : J’ai en personne composé le Sekanirdeśa (dbang nges par bstan pa, l’Exposé des initiations), et j’enseigne la transmission (s. āmnāya) de Śavaripa à partir d’une expérience directe.[17]
Ce n’est pas exclu que l’Amanasikārādhāra ait été rédigé en défense dans le cadre des polémiques (racontées par Tārānātha) contre l’approche du non-engagement mental, tel qu’enseigné par Advayavajra/Sahajavajra et ceux qui disent s’appuyer sur lui, ouvertement ou non (comme chez certains Kadampas). Dans ce cas, les références au Hevajra et au Guhyasamāja doivent être traitées dans le cadre de cette défense, et non comme l’explication définitive de l’Amanasikāra comme étant au fond une approche pleinement tantrique. Ce n’est pas ce que déclare Sahajavajra au début de son texte.

Annie Hall de Woody Allen, Marshall McLuhan intervient en personne
"I heard what you were saying. You, you know nothing of my work."

Imagine-t-on quelqu’un comme le Bouddha, Nāgārjuna ou Advayavajra écrire une Apologie ou soutien (s. ādhāra) pour défendre leurs propos après diffusion ? Et qui cadrerait pile avec les polémiques tibétaines du moment ? Et même si, ... cela aurait été une sacrée erreur d’avoir le débat aux termes des yogatāntrikas tibétains et leurs partenaires Newars. La vérité hagiographique a des limites, même pour des universitaires …[18]. Faudrait-il trouver normal qu’Advayavajra justifie son approche pour qu’elle soit conforme à l’état d'avancement de la doctrine yogatantrique de la Renaissance moyenâgeuse tibétaine, afin de donner entière satisfaction à la partie la plus diligente. Dommage que l’auteur de l’Amanasikārādhāra n’ait pas donné la raison derrière la composition de son Apologie.

Pour rappel, Gayadhara, scribe bengali de caste kāyastha, fut un acteur central de la “renaissance” bouddhique tibétaine. Il collabora avec Drogmi sur le Lambras, se fit passer pour Maitrīpa auprès deGos Khug pa Lhas btsas, et négocia ses transmissions comme des contrats commerciaux. Dans ce contexte de concurrence féroce entre traducteurs (parfois violente, comme l’attestent les combats magiquesde Ralo), la production de textes attribués à des autorités indiennes était une pratique courante. Gayadhara n’était pas un faussaire ordinaire : il était un entrepreneur du Dharma, dont le savoir-faire consistait à fabriquer de l’autorité indienne pour un marché tibétain avide de nouveautés.

La “bataille de la lettre A” cache ainsi une bataille plus prosaïque : celle de l’authenticité et de la légitimité des textes canoniques, et le rafistolage de lignées associé, au cœur des rivalités sectaires du Tibet des XIe-XIIe siècles.

Philémon, Simbabbad de Batbad (1974) par Fred

***

[1] Ekākṣarīmātānāmasarvatathāgataprajñāpāramitāsūtra t. de bzhin gshegs pa thams cad kyi yum shes rab kyi pha rol tu phyin pa yi ge gcig ma’i mdo, abrégé en yi ge gcig ma. Peking 741 Toh. 23.
Traduit en français par Georges Driessens, La perfection de la sagesse, Pont sagesse, p.153)

[2] Taishō Tripiṭaka n° 848). Le manuscrit sanskrit original est perdu. Traduit en chinois par Śubhakarasiṃha (善無畏) et Yixing (一行) en 725.
Mahāvairocana Sūtra :
所謂阿字者,一切真言心,從此遍流出,無量諸真言

[3] Mahāvairocana Sūtra :
佛告秘密主。以阿字門而作成就。於三部中。隨以何等門。善男子心相應。當以阿字門而作通達。若行者與阿字門相應。是即通達一切諸法門。

[4] Le mantra au complet : akāro mukhaṃ sarvadharmāṇām ādyanutpannatvāt
La lettre A est la porte (l’entrée, le visage) de tous les phénomènes parce qu’ils sont non‑nés depuis le commencement. Hevajra I.2.1

[5] Comme nous l'avons vu, cela avait déjà été établi par le Mahāvairocana Sūtra, mais Layakpa s’appuie sur des sources venant du mahāsiddha Dārika-pa, particulièrement apprécié au siège de Sakya.

[6] oM a kA ro zhes bya bar 'byung bas yang a yig kyang thog mar 'byung ngo*// zhes bya ba'ang grub bo// don ni gsung gi sngags yin pas sam/ a zhes bya ba ni ma skyes pa'i phyir chos thams cad kyi sgo'o zhes 'byung bas so/ bdr:IE00EGS1017151

[7] Śrī-Uḍḍiyāna-vinirgata-guhya-mahāguhya-tattvopadeśa, t. Dpal o rgyan nas byung ba gsang ba'i gsang ba chen po de kho na nyid kyi man ngag

[8] Derge Tengyur, vol. 51, image 125, aussi inclus dans le Phyag chen rgya gzhung de Karmapa 7.

bsam gyis mi khyab pa ji bzhin pa'i don la dgongs nas shri dwa ri ka pas kyang /_dpe dang gtan tshigs rnam par spangs/_/rang bzhin gyis ni 'od gsal zhing /_/gnyug ma ru ni stong pa ste/_/dpyad pa'i yul las 'das pa yin/_/rtsod med zhi ba mtshon bya med/_/nges par chos kyi dbyings la gnas/_/bskul ba med cing rgyu ba med/_/shin tu stong zhing rdul med pa/_/sgra las 'das shing yon tan spangs/_/dngos po kun gyi rang bzhin gnas/_/gang zhig 'gro ba rnam gnas pa/_/deng 'dir sangs rgyas sku ru brtags/_/dpe med brtag pa med pa ru/_/mkhas pas ma lus bsgom par bya/_/zhes gsungs pa lta bu'o/_/ji bzhin pa'i don de la de bzhin nyid du mnyam par bzhag pa ni/_'di ltar dang por shes pa rtsol sgrub dang bral bas lus sems khong klod/_bar du the tshom med pas ma bcos pa'i bdag nyid yongs su shes par byas la so maRa bzhag_/tha mar byung tshor thams cad skye med du shes par bya ste/_sems nyid lhan cig skyes pa la nyams su blang ba'i chos gsum gyi don 'di ni bla ma'i zhal las shes par bya'o/_/de'i phyir rin po che nyid kyis kyang /_de lta'i don cig rtogs 'dod na/_/chu bo'i rgyun bzhin nyams su long /_/bcas bcos ma byed lhug par zhog_/lta nyul ma byed rang gar zhog_/yid la ma byed mi dmigs zhog_/nyams dang rtogs pa gcig tu mchi/_/zhes gsungs pa'i tshul dang /_don 'di ni mkhas pa chen po nA ro pas/_lo bcu gnyis su dka' ba spyad pa'i mthar/_rje tai lo pas byin gyis brlabs shing brda mdzad nas gsungs pa/_kye ho 'di ni rang rig ste/_/ngag gi spyod yul lam las 'das/_/tai lo pa la ci yang bstan du med/_/rang rig nyid la mtshon te shes par byos/_/

[9] L’Amanasikārādhāra proteste tellement contre l’accusation d’invention tibétaine qu’il en devient lui‑même suspect. Il a très bien pu être composé au Tibet par Gayadhara ou un autre paṇḍit indien pour servir d’autorité “indienne” dans un débat local. Les doutes sur la légitimité de cette pratique venaient du Tibet, non de l’Inde. Tāranātha (David Templeman, The Seven Instruction Lineages, p. 12), en notant qu’en Inde “il n’y a même pas de récits oraux” de cette controverse, confirme indirectement cette thèse.

[10] Voir mes blogs Un petit éveil soudain pour la route du 25 septembre 2011, et Retracer le rayonnement/les représentations du 11 juillet 2010.

[11] Tattvadaśaka (TD 7)

“Le monde lui-même, qui est libre de connaissance et d'objet connaissable [sujet et objet],
Est considéré comme étant la non-dualité.
Mais même le vain attachement (ou la vaine présomption) à un état libre de dualité
Est, de la même manière, considéré comme lumineux.”

Sanskrit : jñānajñeyavihīnaṃ ca jagad evādvayaṃ matam | dvayahīnābhimānaś ca tathaiva hi prabhāsvaraḥ ||

Tibétain Wtlie : shes dang shes bya rnam bral ba'i / 'gro ba nyid ni gnyis med 'dod / gnyis dang bral bar rlom pa yang / de ltar 'od gsal ba nyid do /

[12] Sam van Schaik, Tibetan Zen: Discovering a Lost Tradition, Snow Lion, 2015

[13] Les cinq prāṇa sont retenus/dissous (laya) dans le canal central. Cette dissolution produit une série d'expériences lumineuses : les quatre vides (śūnya, atiśūnya, mahāśūnya, sarvaśūnya). Au terme de ce processus apparaît la prabhāsvatā, la luminosité fondamentale.

[14] Quel genre de Lumière serait le Logos ou le Noûs ?

[15] Traduction basée sur les versions en sanskrit et tibétain de Klaus-Dieter Mathes, dans A Fine Blend of Mahamudra and Madhyamaka: Maitripa's Collection of Texts on Non-Conceptual Realization (Amanasikara), Österreichischen Akademie Der Wissenschaften, 2015. Livre en ligne.

“bhedenākhyāya1 sarvajñaḥ svādhiṣṭhānaprabhāsvarau | [ESh 47] yady2 ekam anayor3 brūte tenocchedo4 nirākṛtaḥ || (TP 12)
1 ESh -nākhyāna- N -nākhyā 2 ESN yad 3 T anayo 4 ESN –de T -da

| bdag byin rlabs1 dang ‘od gsal ba’i | | dbye ba kun mkhyen gyis gsungs pa | | gang tshe de dag gcig bstan2 pa | | des ni chad par lta ba spangs3 | (TP 12) 1 B brlabs 2 B bsten 3 B spang”

[16] Snying po skor drug (Le cycle des six textes sur le Coeur)

1) Skt. Dohākoṣagīti, Tib. do ha mdzod kyi glu, par Saraha, trad. Vajrapāṇi et lotsa ba rma ban chos ‘bar, et plus tard révisée par ‘brog mi jo sras et tshul khrims rgyal ba, sde dge bstan ‘gyur n° 2224, Peking bstan ‘gyur n° 3068, mdzod, vol. Om, pp. 284-301.

2) Skt. Caturmudrā niścaya, Tib. phyag rgya bzhi rjes su bstan pa, par Nāgārjunagarbha, trad. Dhiriśrījñāna et rma ban chos ‘bar, sde dge bstan ‘gyur n° 2225, Peking bstan ‘gyur n° 3069, mdzod, vol. Om, pp. 301-308.

3) Skt. unknown, Tib. sems kyi sgrib pa rnam par sbyong ba zhes bya ba’i rab tu byed pa, par Āryadeva, trad. unknown, sde dge bstan ‘gyur n° 1304?, Peking bstan ‘gyur n° ?, mdzod, vol. Om, pp. 308-322.

4) Skt. Prajñājñānaprakāśa, Tib. shes rab ye shes gsal ba, par Devacandra, trad. Vajrapāṇi et lotsa ba Dharmakīrti, sde dge bstan ‘gyur n° 2226, Peking bstan ‘gyur n°3070, mdzod, vol. Om, pp. 322-358.

5) Skt. Sthiti samuccaya, Tib. gnas pa bsdus pa, par Sahajavajra, trad. Dhiriśrījñāna et rma ban chos ‘bar, revised par bar ston, bla ma rgya gar ba, et mtshur lotsa ba, sde dge bstan ‘gyur n° 2227, Peking bstan ‘gyur 3071, mdzod, vol. Om, pp. 358-378.

6) Skt. Acintya kramopadeśa nāma, Tib. bsam gyis mi khyab pa’i rim pa’i man ngag, par Kuddālīpāda (Tib. tog rtse ba), trad. Kṣemāṇkura (Tib. bde ba’i myu gu) et lotsa ba ‘gos lhas btsas, sde dge bstan ‘gyur n° 2228, Peking bstan ‘gyur n° 3072, mdzod, vol. Om, pp. 378-392.

Extrait de "Culture and subculture ", Thèse d’Ulrich T. Kragh en 1998

[17] “However with the empowerments, upadeśas and subsequent upadeśas, wisdom was created enabling him to see the situation as it actually was. He became Lord over countless Vīras and Dākas. He thought, "Now I have gained the eight Siddhis, the sword siddhi and all the rest." When all the signs of perfection had arisen, he thought he should make his life last an aeon and that he would become a Vidyādhara. He obtained all the ritual necessities. Śavari pointed his finger at them, reducing them to ashes. Maitrīpa asked, "What would you do with such an illusion? Explain the profound meaning of this situation!" and, the ritual necessities. Śavari pointed his finger at them, reducing them to ashes. Maitrīpa asked, "What would you do with such an illusion? Explain the profound meaning of this situation!" and, accordingly, having uttered those words he went back to Madhyadeśa. After that, the Tibetans, when recounting the story of the debate with Śantipa [Ratnākaraśānti], give the meaning quite incorrectly and in Aryadeśa there are not even any oral accounts of it. The following is said about Tibet "Bhotā Svana Bāktya Samaya Coteka Siddhi Sādhaka Kya," which means, "What the Tibetans say is like the sounds of dogs barking, or like the sound of a Siddha or Sādhaka who has abandoned his vows". One should know how the common lies of the silly Tibetans have been thus compiled. It is said that this ācārya, who lived in Mādhyadeśa, was in Samādhi, but there were some who did not believe in him. He explained to them extensively about the main sources on the essence of the practices. People would say, "These are not the thoughts of the tantras," and he would substantiate his upadeśas with quotations, mainly from the Hevajra and Guhyasamāja tantras. He was asked from whom did he obtain these teachings, and the Tibetans claim he said, "I, the powerful one, invented this teaching. I teach out of my experiences in a hermitage." (David Templeman, The Seven Instructions Lineages, Jonang Tārānātha, LTWA, 1983, p.12)

Version en Wylie : bKa' babs bdun ldan gyi brgyud pa'i rnam thar, TBRC Core Text Collection 14, bdr:MW1KG14132

'on kyang dbang bskur zhing gdams pa dang rjes su gdams pas gnas lugs gzigs pa'i ye shes skyes / dpa' bo mkha' 'gro mtha' yas pa'i gtso bor gyur / da ni ral gri la sogs pa grub pa brgyad bsgrubs nas tshe bskal par gnas pa'i rig pa 'dzin pa bsgrubs pas grub bya snyam pa'i ltas byung ba na / sha ba ri pas sdigs mdzub mdzad pas thal bar song / da khyod sgyu ma des ci bya / gnas lugs kyi don rgya cher shod ces gsung ba bzhin slar yul dbus su byon no / / bod rnams de rjes shAn+ti pa dang rtsod pa byas pa sogs kyi lo rgyus 'chad pa ni don la yang mi rigs par snang zhing / 'phags pa'i yul na kha skad tsam yang med gsung / bod na de ltar grags zhus pas / b+hoT sA na bA k+Sha swA ma ya tsho De ka sid+d+hi sA d+ha ka kA / zhes gsungs te bod pa khyi'i lwa ba dam tshig spangs pa'i grub thob dang sgrub pa po gang zhes pa'o / / des na de ni bod blun po rnams kyi brdzun phal ka sgrigs su shes par bya'o / / slob dpon 'dis yul dbus su yid la mi byed pa gsungs pas 'ga' zhig yid ma ches pa la / gzhung gi khungs grub snying gi skor rgya cher gsungs / rgyud kyi dgongs pa min zer ba dgyes rdor dang 'dus pa gtso bor gyur pa'i lung gis bsgrubs / su las thob dris pa la / dbang nges bstan brtsams te ri khrod pa'i man ngag nyams su myong bar bstan zhes bod rnams zer /

[18] Klaus-Dieter Mathes justifie sa nouvelle traduction ("réalisation non-conceptuelle" ou "luminous self-empowerment") exprimant à la fois le sens inconcevable et ésotérique :
“The collection of twenty-six texts on non-conceptual realization (in the following referred to as the amanasikāra cycle) is the result of blending the essence and tantric mahāmudrā teachings of Saraha, Nāgārjuna and Śavaripa with a particular form of Madhyamaka philosophy, called ‘non-abiding’ (apratiṣṭhāna), which aims at radically transcending any conceptual assessment of true reality. This goal is achieved by “withdrawing one’s attention” (amanasikāra) from anything that involves the duality of a perceived and perceiver. The result is a “luminous self-empowerment,” Maitrīpa’s (986-1063) final tantric analysis of amanasikāra. In an attempt to reflect these two meanings, I translate amanasikāra as “non-conceptual realization,” but leave the term untranslated when it is not certain, whether this double meaning is clearly intended.” (Mathes, A Fine Blend of Mahāmudrā and Madhyamaka, Introduction p. 1)

“From the Amanasikārādhāra we know that Maitrīpa does not understand amanasikāra only in the sense of ‘becoming mentally disengaged’, but also understands the term in the sense of ‘luminous self-empowerment’—terminology that suggests a tantric framework (see below). In other words, in mahāmudrā the term amanasikāra also stands for a direct realization of luminosity or emptiness wherefore I translate it in this context as ‘non-conceptual realization’.” (A Fine Blend, Introduction p. 12)

“The first part of the title, which lends the amanasikāra cycle its name, is—as already mentioned above—somewhat misleading in that it does not simply negate mental engagement, but it also refers to the cultivation of realization, or self-empowerment (svādhiṣṭhāna), to use Maitrīpa’s final interpretation of manasikāra.” (A Fine Blend, Introduction, p. 20)

“The two levels of analysis—amanasikāra as (1) the negation of dualistic conceptual engagements that leads to and reinforces the belief in subject and object and (2) luminous self-empowerment— reflect the same structure of a via negationis and a via eminentiae already encountered in the Tattvadaśaka. Such a blend of the negative Madhyamaka approach and the positive descriptions of direct mahāmudrā experience underlies the whole structure of the amanasikāra cycle. In order to do justice to Maitrīpa’s two-layered interpretation of amanasikāra, I use the translation ‘non-conceptual realization’.” (A Fine Blend, Introduction, p. 20)

mardi 2 juin 2026

Prélude à la bataille de la lettre A (l’imagination, source de l'illusion ?)

Milarépa, détail Himalayan Art 30508

Blog précédent de la série
"Ô Bhikṣus, mes paroles doivent être acceptées par les sages non par simple respect pour moi, mais après une investigation rigoureuse, tout comme l'or n'est accepté comme pur qu'après avoir été chauffé, coupé et frotté." (Tattvasaṅgraha (3587) ; Tattvasaṅgrahapañjikā (v.1-6)[0]
“C’est cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours ; car elle serait règle de vérité si elle était infailliblement règle de mensonge. Mais étant la plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux.” (Blaise Pascal, Pensées, éd. Sellier, fr. 44)
L’imagination à l’origine de la réalité phénoménale ?

Dans mon dernier blog (Prélude à la bataille de la lettre A - manas & Prakāśa), j’ai commencé à expérimenter avec la traduction “imagination” pour “manas” (t. yid), comme un exercice de pensée. Dans un sens plus global que la citation de la pensée de Pascal[1]. Pour justifier cette traduction, on peut se baser sur le Commentaire du Madhyānta-vibhanga-śastra (traité yogācārin) de Sthiramati, et la traduction anglaise qu’en avait fait Th. Stcherbatsky dans le deuxième chapitre[2].

Stcherbatsky utilise plusieurs synonymes pour référer au “Constructeur universel de la réalité phénoménale" (s. abhuta-parikalpa), qui est à l’origine de la vérité conventionnelle. “Imagination productive”, “Constructeur des phénomènes”, “Créateur de l'illusion du monde”, etc. Ce “Constructeur” construit le monde phénoménal en divisant la réalité concrète en deux parties distinctes: un sujet qui appréhende, et un objet qui est appréhendé. Bien que cette division dualiste soit une pure illusion, pour le Citttamātra/Yogācāra, le Constructeur en lui-même existe d'une manière absolue et représente la "chose en soi" (Stcherbatsky) véritable.
“Le Constructeur universel de la réalité phénoménale (s. abhūta-parikalpa t. kun tu rtog pa) existe (s. 'sti t. yod).
En lui, la dualité [entre le sujet et l'objet] n'existe pas.
La vacuité, cependant, est contenue en lui.
Et dans la vacuité, à son tour, il est inclus.[3]” (Madhyāntavibhāgakārikā-bhāṣya)
Il s’agit de l’imagination en tant que constructeur universel de la réalité phénoménale. Ce qui apparaît comme la réalité phénoménale, est produit de causes et de conditions. les Cinq traités de Maitreya (dont le Madhyāntavibhāga et le Ratnagotravibhāga) ont d’ailleurs pour but d’associer la théorie du tathāgatagarbha (l’essence de bouddha présente en tous les êtres) avec le système Yogācāra.

Le faux procès du "blocage des pensées"

Dans l’Amanasikārādhāra, l’Apologie du non-engagement mental (ou imaginaire...), attribuée à Advayavajra, l’auteur met beaucoup d’effort à justifier que l’objet du non-engagement mental n’est pas une absence (négation non-affirmante), comme semble s’adresser à des tāntrika qui estiment que le non-engagement mental n’ait pas le même pouvoir que les yogatantras supérieurs, puisqu’il n’a pas d’absolu à atteindre ou “réaliser”. Advayavajra semble prendre à son compte les arguments et objections yogatantriques pour les réfuter. Il aurait pu se refuser à cet exercice, en utilisant ses propres arguments et autorité (surtout s’il s’agissait d’Advayavajra en personne, si c'est en effet le cas), mais il semble avoir cédé à la pression pour une justification réconciliante qui pourrait satisfaire la doctrine yogatantrique. Cependant, je ne connais pas bien le sanskrit, et il est également possible que l’auteur de l’Apologie est plus fin et nuancé, en retournant les arguments et instruments avancés par ses adversaires contre les leurs.

Différentes approches de l’imagination

L’Amanasikārādhāra émerge dans un contexte de haute compétition doctrinale en Inde du Nord, où plusieurs traditions se disputent la définition de l’état ultime et le statut du mental ou de l’imagination. Faut-il éliminer le mental, est-ce même possible sans invoquer des éléments surnaturels ?

Pour les Jaïns[4], manas est un instrument matériel subtil qui produit le karma, et ils envisagent donc d’éteindre (s. nirodha) l’imagination (s. a-manaska) simplement pour cette raison.

Il existe par ailleurs un texte d'origine shivaïte, mais à vocation universaliste, qui porte le titre Amanaska[5]. Influencé par des courants tantriques radicaux[6], il enseigne l'état de non-mental (s. amanaska), qui correspond à la dissolution complète de l'activité mentale et des saṅkalpa (pensées intentionnelles ou volition). Ce texte assimile l'amanaska au Rājayoga, une pratique sans effort considérée comme supérieure et indépendante des autres yogas (Haṭha-, Mantra-, et Laya-yoga).

L’essence de l’imagination est lumineuse mais voilée

Dans le Mahāyāna mainstream (Sūtrayāna), l’imagination dualiste est à l’origine des voiles[8]. Il est cependant transcendé par la gnose non-conceptuelle (s. nirvikalpa-jñāna). Dans l’Abhidharma, manasikāra (sans a- privatif) est l’un des facteurs mentaux universels (s. mahābhūmika / sarvatraga), c’est-à-dire qu’il est présent dans tout moment de conscience (s. citta). Le terme manasikāra désigne la faculté de la pensée de diriger l’attention sur un objet. L’attention dirigée habilement (s. yoniso manasikāra) est généralement considérée comme une qualité, notamment dans le bouddhisme des Auditeurs (s. śrāvakayāna). L’imagination est mobilisée habilement pour l’éveil.

Dans le Yogācāra, l’imagination productrice (s. abhūta-parikalpa) existe réellement (s. asti) comme processus de construction du monde phénoménal. Elle est cependant associée à la septième conscience, dite “imagination souillée” (s. kliṣṭamanas), qui résulte en l'appropriation de la conscience fondamentale (s. ālaya-vijñāna) comme un “moi”.

En mode "voilé", l’imagination est toujours déjà prise dans la dualité sujet-objet, dans l’appropriation d’un soi, dans la production de voiles. Elle est “structurellement défectueuse” dans son fonctionnement (“la folle du logis”), mais non dans son essence. Car cette même imagination, libérée de ses voiles dualistes, n’est autre que la gnose lumineuse (≈ jñānaṃ nityaṃ jyotiḥ, védantin).

Neutraliser l’imagination en connaissant l’essence

L’éveil n’est donc pas une “liberté souveraine” qui inclurait l’imagination en l’assumant pleinement (comme dans le shivaïsme moniste). C’est une transformation radicale : l’imagination cesse de fonctionner comme l’imagination ordinaire, non par annihilation, mais par reconnaissance de son essence. Ce qui change, c’est le mode (voilé - dévoilé), non la faculté elle-même.

C’est pourquoi certains sūtras (prajñāpāramitā) parlent paradoxalement de pensée non-pensée (s. cittam acittam, acitta, acittaka) : l’éveil n’est pas un état mental ordinaire, mais il n’est pas non plus l’absence de toute conscience. C’est l’imagination reconnue comme vacuité lumineuse, autrement dit : l’essence de bouddha qui, une fois les voiles déchirés, se révèle n’avoir jamais été autre chose que cela. La statue d’or est toujours une statue d’or malgré les voiles qui la recouvrent. Ce qui valait pour l’imagination (Madhyāntavibhāgakārikā-bhāṣya, voir plus haut) peut maintenant être appliquée à la luminosité ou pureté naturelle de la pensée, j’adapte :
“La vacuité (śūnyatā), cependant, est contenue en elle.
Et dans la vacuité, à son tour, elle est incluse.”
L’imagination nécessaire

L’imagination, “le Constructeur universel de la réalité phénoménale”, correspond au fond à la réalité phénoménale, la vérité conventionnelle, dont le bodhisattva ne se débarrasse pas, puisqu’il s’y engage par compassion, et dont il a besoin pour sa puissance d’agir. La coalescence des deux vérités est centrale dans la voie médiane.

Rappelons-nous aussi que selon le Yogācāra, l’imagination (voilée) existe (s. asti) independamment, et donc l’imagination non-voilée aussi. Ce ne sont certainement pas les voiles ou les productions de l’imagination (lenon-Soimoniste) qui lui confèrent l’existence !

L’imagination comme dimension libre

Le Shivaïsme non-duel (Trika, Abhinavagupta) ne cherche pas non plus à éliminer l’imagination qu’il considère comme une manifestation de la conscience souveraine (s. svātantrya). L’état ultime est unmanī (au-delà du mental) ou manonmanī (mental et au-delà). La liberté inclut la capacité à avoir ou ne pas avoir d’activité mentale.

Dans les Yogatantras bouddhiques, l’imagination est vide d’essence, mais son énergie est utilisée (visualisations, mantra, karmamudrā) pour accélérer la purification/transmutation (déification) par les deux phases. La Mahāmudrā est l’union de la vacuité et de la luminosité, qui remplace l’indivision des deux vérités mādhyamika. Cette union est uniquement accessible par la série de quatre initiations transmises par un vajrācārya (myste).

Ne touchez pas à la Mahāmudrā !

Quand le terme Mahāmudrā est d’abord simplement mentionné, puis utilisé, surtout au Tibet au XII-XIIIème siècle, pour désigner une union non-yogatantrique de la vacuité et de l’imagination (Advayavajra, Sahajavajra, Vajrapāṇi dans son commentaire du Sūtra du Coeur, Gampopa), l’utilisation de ce terme qui désigne la plus haute réalisation yogatantrique pose problème pour des yogatāntrikas orthodoxes.

Il arrive au mahāyāna mainstream, notamment mādhyamika, de critiquer les tantras pour leur ritualisme et leur essentialisme, ou d’en prendre un certain recul. Les yogatantras critiquent la “Mahāmudrā” non-tantrique pour son manque de Méthode yoguique “concrète”.

Les shivaïtes radicaux proposent leur propre amanaska (Rājayoga) à l’écart du Haṭhayoga, en se considérant supérieur (“Royal”) à ce dernier. Il me semble que l’équipe d’Advayavajra propose une approche “voie d’aperception directe” (t. mngon sum lam) qu’on pourrait appeler “post-tantrique”, que Gampopa désignerait ainsi, et qu’il considérait supérieure à la voie de la Méthode tantrique ou voie de grâce (s. adhiṣṭhāna-mārga). Il faudrait d'ailleur voir tout ce que ce terme sanskrit (et pāli) recouvre et implique. On peut même soupçonner que dans son sens yogatantrique il s’agisse de śaktī (Puissance) et de transfert de Puissance (s. śaktipāta).

Le shivaïsme non-duel du Cachemire (Trika) lance un défi à la vacuité bouddhique en lui opposant une conscience souveraine, qui n’est vide de rien d’autre que de sa propre Puissance. La conscience (s. cit) n’est pas vide au sens madhyamaka. Elle est pleine, souveraine, libre. Lumineuse pourrait-on dire… Ce qui est vide, ce sont les (cinq) limitations[9] qui la voilent. Les Yogatantras se sont inspirés du shivaïsme (Bhairavisme), pour intégrer dans le bouddhisme mahāyāna ce dont ils estimèrent qu’il faisait défaut. La Lumière, le Divin, la Puissance divine.

La quête de la puissance propre

L’argumentation de l’Apologie (Amanasikārādhāra, attribué à Advayavajra) semble très consciente des différents points de vue et objections et y répond. L’auteur répond en définissant le mental non comme un obstacle à éliminer, ni comme un instrument à purifier, mais comme déjà “vacuité manifeste” (t. gsal ba, ou lumineuse si l’on veut). L’amanasikāra est la méthode pour l’approcher, en cessant de s’investir dans ses productions, en s’abstenant d’y diriger l’attention, et en n’y donnant pas son assentiment. La luminosité (ou l’imagination naturelle) s’érige alors en puissance propre (g. auto-krateia) “charismatique” (s. svādhiṣṭhāna t. bdag byin rlabs)[10], eu égard au rayonnement qui émane de la puissance propre, notamment dans le cadre de l’Activité éveillée spontanée d’un “Dharmakāya-Bouddha” (chapitres 20-21 du Précieux ornement de la libération, de Gampopa).

Sahajavajra présente le Tattvadaśaka d’Advayavajra comme une œuvre qui, bien qu’écrite en accord avec le système des mantras (s. mantranaya), relève en réalité de la voie des Perfections (s. pāramitāyāna). Le verset 9 qui contient le terme svādhiṣṭhāna (autonomie spirituelle), qui semble désormais avoir pris un sens exclusivement yogatantrique avec le Guhyasamāja et le Pañcakrama, mais qui existait dans le bouddhisme pāli et mahāyāna bien avant les yogatantras. Il n’est donc pas nécessaire de le traduire dans un sens yogatantrique dans le Tattvadaśaka d’Advayavajra, et de donner la précédence à ce sens singulier. Dans ce texte, ce n’est pas une opposition entre les deux voies (yogatantrique et “post-tantrique”, mais un accord. Dans le Tattvadaśaka-tīkā (TDT), c’est l’Ainsité (s. tathatā) qui s’érige en puissance propre.
“Étant orné par la nature procédant (tib. 'phros pa'i) de la nature de l'Ainsité, [le yogi] est un ornement[11]. (Sahajavajra TDT)
Autrement dit un “joyau qui exauce les souhaits” (s. cintāmaṇi)[12], l’activité éveillée spontanée (t. phrin las), d’où l’adjectif "charismatique".

Sahajavajra reconnaît pleinement la nature de Bouddha comme dynamique expérientielle (naturellement pure, lumineuse et incréée), mais refuse de lui accorder le statut de "chose" ou de "fondement" ultime, maintenant ainsi sa pensée dans une Voie médiane qui refuse de s'appuyer sur l'être tout comme sur le non-être. L’activité éveillée spontanée est le rayonnement du Corps réel (s. dharmakāya), sans intervention intentionnelle d’un Corps formel ou d’une gnose lumineuse. Les deux corps formels (sambhogakāya et nirmāṇakāya) sont des apparitions pour les autres (t. gzhan snang s. parapratibhāsa), non des constructions délibérées, qui apparaissent en fonction du besoin des autres (selon leurs mérites et leurs aspirations). Comme l’image d’un visage que le miroir renvoie à la personne qui se regarde. C’est le point de vue classique, y compris du Ratnagotravibhāga suivi par Gampopa et d’autres Apratiṣṭhāna-Mādhyamika[13]. Les Apratiṣṭhānavādins affirment que les activités salvatrices du Bouddha se produisent spontanément et sans effort, sans avoir besoin d'une gnose comme substrat ou support cognitif.

Le troisième Karmapa se rebelle

En revanche, Karmapa 3 dans son Traité expliquant le tathāgatagarbha (t. (De bzhin gshegs pa’i snying po bstan pa’i bstan bcos), fait appel aux quatre gnoses (s. jñāna) pour expliquer l’activité salvatrice du Bouddha selon l'orthodoxie yogācārine[14]. Or, le mot “jñāna” peut signifier à la fois une connaissance immédiate “naturelle”, et une gnose lumineuse d’ordre divin ou noétique. Dans ce traité (et son autre traité sur la réalité intérieure profonde, le Zab mo nang don, le confirme), il pointe vers une gnose lumineuse.
“L’exemple du joyau qui exauce les souhaits, et d'autres [analogies du même ordre]
Est énoncé pour montrer [l'existence d'] une puissance (t. nus pa s. śaktī) non-conceptuelle.
Il est ainsi expliqué que ce n'est pas exclusivement le continuum mental d'autrui (t. gzhan rgyud)[15].”
Il y a beaucoup à dire sur ce sujet[16], et j’en ferai certainement un blog. Retenons simplement ici que Karmapa 3 corrige radicalement l’approche de ses ancêtres Advayavajra+Sahajavajra et Gampopa, en abandonnant leur voie de l’aperception directe (t. mgon sum lam) et leur Apratiṣṭhāna-Mādhyamika. On change de “Bouddha” et de “Bouddhologie” (Almogi, 2009). Karmapa 3 s'approche d'ailleurs davantage de Longchenpa, quant au lien entre l'essence de Bouddha et le corps subtil

Par exemple, comparé au shivaïsme radical (Rājayoga) qui veut un état sans mental, sans imagination (s. amanaska), le non-engagement mental est une troisième voie entre élimination et inclusion active, entre analyse et non‑analyse. Cela ouvre le potentiel d’une dimension pure, d’imagination créatrice, qu'exploite d'ailleurs à fond le bouddhisme ésotérique. Cela reste de l’imagination, mais qui s’engage dans des “créations pures”, des “images fausses” dirait Ratnakarasanti, sur le fil du rasoir, comme l'aiment les yogatāntrikas, ou en léchant du miel d’un rasoir (t. sbrang rtsi’i spu gri gzhib pa[17])... Saraha et son commentateur Advaya-Avadhūtipa disent à propos des banquets gaṇacakra :
“Si [les yogis] réalisent leur objectif conformément aux phases de la création etc. du chemin ésotérique du Fruit

24.3a Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde

Mais s'ils ne le concrétisent pas

24.4a La tête de ces étourdis sera écrasée sous les pieds [du Seigneur du monde][18].”
Chez Sahajavajra (Commentaire extensif des Dix versets sur le Réel[19]) la coalescence ou (s. yuganaddha[20]) désigne fondamentalement la coalescence des deux vérités, à savoir de ce qui est produit (le phénomenal) et de ce qui est non-produit (parfois la réalité ultime, le Réel). Il s'agit d'une posture où la vérité phénoménale et le non-produit ne s'excluent pas et, sans s’engager mentalement, sans assentiment, sont logiquement établies ensemble, sans contradiction. Il n’y a pas d’appel à une réalité noétique lumineuse, à laquelle l’imagination non-imagination serait seule réceptive, et qui se pourrait se faire jour à partir d’une abstention, un demeurer en retrait, sans intervenir dans le déploiement de l’imagination naturelle.

La Voie du milieu ornée par la parole du guide (madhyamā guruvāgalaṃkṛtā)

C’est le non-engagement mental (s. amanasikāra) qui rend possible cet “état de suspension”, qui permet d’avoir accès à la vérité conventionnelle sans perdre son aspect non-produit (vacuité), et vice versa. Cette coalescence est inconcevable (s. acintya bsam gyis mi khyab pa), “mystiquedans un sens non-ésotérique, même si lorigine étymologique du mot ne le permet pas trop. Seulement, cet état doit être suscité et confirmé par des paroles et des gestes d’un guide lors d’une Introduction (t. ngo sprod). Ce procédé existait dans l’école Kagyupa primitive (Gampopa, ses neveux, Tshalpa Zhang, Jigten Gonpo, etc.), et il se passait d’une initiation yogatantrique supérieure avec ses quatres étapes.

La charge de Sakya Paṇḍita : pas d'Éveil sans liaison noétique

Le procédé Ngo sprod aussi avait été critiqué par Sakya Paṇḍita, qui tenait à ses quatre étapes d’initiation pour avoir accès à l'Éveil surnaturel Prémium Plus. Sakya Paṇḍita dit :
“Dans mon système, la pensée n’ayant pas d’essence (t. ngo bo med pa), il n’y a rien à introduire (ou à faire reconnaître t. sprod rgyu mi bdog).

L’expression “non-remémoration et non-engagement mental” (t. dran pa med cing yid la bya ba med pa) est désignée simplement comme une “récollection du Bouddha” (t. sangs rgyas rjes su dran pa)[21].”

"L'introduction à la nature de la pensée seule (t. sems rkyang pa) est une tradition [indienne ; David Jackson] non-bouddhiste. Comme cela ne peut pas éliminer la dualité du sujet saisisseur et de l'objet saisi (t. gzung 'dzin spang mi nus pa'i phyir), c'est une voie erronée (t. lam 'khrul pa yin). S'il faut aussi introduire les objets extérieurs, il convient d’examiner (t. brtag) si ces objets proviennent du Seigneur [créateur, Īśvara] selon les non-bouddhistes, ou des atomes (t. rdul phran) selon les Śrāvakas, ou de la pensée (t. sems) selon les Citttamātrins, ou de la production interdépendante (t. rten 'brel) selon les Mādhyamikas.[22]"
Et encore :
“Moi aussi, je pourrais rassembler davantage de disciples, si j’enseignais la panacée auto-suffisante à ceux qui n’avaient reçu que l’initiation-bénédiction de Vajravārāhī, si je leur enseignais (t. ngo sprod) par la suite le sens 'qui ne s’atteint pas à travers l’effort', après avoir identifié une vague expérience contemplative comme le chemin de la vision. Je recevrais aussi davantage d’offrandes. Et puis les sots me considéreraient comme un Bouddha.[23]
Sakya Pandita y démontre pourquoi sauter l'étape de l'étude philosophique (t. thos bsam) mène directement à l'hérésie ou à la renaissance dans les royaumes inférieurs. Pour Sakyapa et la très grande majorité de bouddhistes ésotériques, il n’y a pas de salut possible dans le domaine naturel (s. laukika), même par le biais de la vacuité.
“Si l'on ne réalise pas les deux formes de non-soi, on ne peut pas détruire la saisie des entités réelles. Dès lors, méditer sur la vacuité devient une cause du Saṃsāra et des mauvaises destinées.[24]
De nouveau, Advayavajra et Sahajavajra proposent la coalescence des deux vérités, comprenant le non-soi des phénomènes et le non-soi de l'individu, qui avec l’essor de l’essence de Bouddha (s. buddhadhātu) et les yogatantras ne passe pas son heure de gloire.

Investissement dans la réalité noétique

Le salut est au fond d’ordre surnaturel (s. lokottara, alaukika), noétique, métaphysique, supramondain, divin, céleste, … La Mahāmudrā ou Mahāsukha est pour eux la “fusion” ou le transfert de Puissance (s. adhiṣṭhāna t. byin rlabs) entre le Surnaturel et le Naturel. Sans le Surnaturel, et sans cette fusion, pas de salut Prémium Plus. Pas de Parfait état de Bouddha triadique. Pour Sakya Paṇḍita, la Mahāmudrā est exclusivement la gnose "co-émergente" (s. sahajajñāna) qui surgit de la pratique de ces deux stades tantriques. On voit que le choix de traduire “sahaja” par “co-émergente” (et pas par inné, immanent ou naturel) n’est pas neutre. La gnose co-émergente se caractérise par l'union indissociable de la félicité et de la vacuité (t. bde stong), notamment de la “joie co-émergente” (s. sahajānanda). Remplacer naturel etc. par “co-émergent” sert de marqueur et de rappel à la bonne interprétation yogatantrique, partout et toujours, quelle que soit l’intention des auteurs respectifs.

La phase d’achèvement, quant à elle, emploie des techniques yogiques avancées pour travailler directement sur les énergies internes du corps : les canaux (nadis), les souffles/vents (vayus) et les essences/gouttes subtiles (bindus). C'est en maîtrisant ces énergies physiologiques et psychiques, notamment à travers l'initiation et les pratiques d'union, que la Luminosité et la félicité se déclenchent de manière organique et puissante.

Il ne s’agit pas d’une pure imagination créatrice. Selon le Traité expliquant le tathāgatagarbha du 3e Karmapa Rangjung Dorje, le corps subtil est structurellement et réellement présent en nous. Le texte affirme que dès la naissance, chaque être vivant possède ces canaux immatériels qui servent de voies de circulation aux souffles vitaux et aux essences.
“Le fondement (t. gnas g. topos) est l’essence du Victorieux.
Le Constructeur universel de la réalité phénoménale” (s. abhūta-parikalpa)
Est présent (t. rab gnas) dans la pureté de la pensée (t. sems kyi dag pa).
Cette pureté elle-même est présente actuellement (t. da ltar yod).
Bien qu’existant, à cause du non-savoir (s. avidyā) et des pensées conceptuelles (t. kun rtog),
On ne la voit pas (t. mi mthong), c’est pourquoi voilà le saṃsāra.
Lorsqu’on les dissipe (t. bsal), c’est le nirvāṇa[25].

“Ce qui depuis le commencement a des limitations,
La Réalité (s. Dharmatā[26]), qui est par nature pure et permanente,
Bien qu’obscurcie depuis toujours par des voiles,
On ne la voit pas, comme un vase d’or recouvert de terre[27].”

“Les canaux, les souffles et les essences-gouttes (s. bindus) :
Lorsqu’ils sont purifiés, ils sont le Corps formel (s. rūpakāya) ;
Lorsqu’ils ne sont pas purifiés, ils sont le corps de forme impur.[28]
Le 3e Karmapa allie ici l’Embryon du Bouddha et le corps subtil qui deviendra le corps adamantin (s. vajrakāya), qui permet la déification ou bouddhafication du yogi. Il résume ce grand paradoxe (la présence absolue qui échappe à l'existence) en s'appuyant sur les Sūtras :
"Ainsi, la pensée-en-soi (t. sems nyid) est bouddha.
Bien qu’il existe actuellement, on ne le connaît pas.
Quand on le comprend, à ce moment-là…

“Comme la chaleur dans le fer disparaît,
Ou la taie dans l’œil disparaît
On ne dit pas que le bouddha, la pensée et la gnose (s. jñāna)
Existent ou n’existent pas[29]."
Lhabileté dans les moyens (t. thabs la mkhas pa s. upāyakauśalya), la pratique des pāramitā (s. ādikarma) combinée avec la prajñāpāramitā, change de sens, et devient désormais la Méthode (s. upāya) des yogantras supérieurs, toujours considérés comme vides d’essence, mais pas si “vides” que l’on peut s’en passer… Contrairement au śrāvakayāna et au mahāyāna.

A suivre…

***

[0] tāpācchedācca nikaṣātsuvarṇamiva paṇḍitaiḥ | parīkṣya bhikṣabo grāhyaṃ madvaco natu gauravāt ||
Tattvasaṅgraha (3587) ; Tattvasaṅgrahapañjikā (v.1-6) 

Tibétain : yang seng ge'i sgra 'di yang gang yin zhe na// bsregs bcad brdar ba'i gser bzhin du// legs par brtag la nga yi bka'// blang bar bya yi gus phyir min//

[1] Le bouddhisme distingue entre différentes fonctions de la pensée : citta (la pensée dans son ensemble, ou instant conscient), buddhi (raison/volonté), manas (coordination/imagination), cintana (conception, réflexion),etc.

[2] Madhyanta-Vibhanga, Discourse on Discrimination Between Middle and Extremes Ascribed to Bodhisattva Maitreya and Commented by Vasubandhu and Sthiramati. Translated From the Sanscrit by Stcherbatsky, Śrī Satguru Publications, Delhi, 1992

[3] Vasubandhu: Madhyāntavibhāgakārikābhāṣya :
abhūtaparikalpo 'sti dvayan tatra na vidyate / śūnyatā vidyate tv atra tasyām api sa vidyate // 1.1
dbus mtha' rnam 'byed :
yang dag ma yin kun rtog yod// de la gnyis po yod ma yin// stong pa nyid ni 'di la yod// de la yang ni de yod do// stong pa ma yin mi stong min//
[4] Le jaïnisme est atypique et rejette la cosmogenèse émanative. Il n’y a pas de prakṛti primordiale, pas de chaîne de tattva issus les uns des autres. Les substances (dravya) sont éternelles, séparées, et n’émanent pas les unes des autres. Le manas n’est pas une hypostase intermédiaire entre l’immatériel (l’âme, jiva) et le matériel grossier (pudgala). C’est simplement une variété de matière (pudgala), plus subtile que le corps grossier, mais tout aussi matérielle (composée d’atomes). Il n’y a pas de degré d’immaterialité. Soit c’est matière (pudgala), soit ce ne l’est pas (jīva et les autres substances). Pas de tiers.

[5] Le Yoga de l'éveil dans la tradition hindoue, traduit en français par Tara Michaël, Fayard 1992.

[6] Ceux qui suivent l'Amanaska sont des shivaïtes, qui ne se confondent ni avec les Śaiva Siddhānta (dualistes), ni avec les shivaïtes monistes du Cachemire (Trika). Ils représentent une troisième voie, que l'on peut qualifier de shivaïsme radical ou shivaïsme non-duel, à tendance subitiste et renonçante.

[8] Voile des afflictions (kleśāvaraṇa) et voile du connaissable (jñeyāvaraṇa).

[9] Les cinq Kañcukas
Kalā : Limitation du pouvoir d'action (la toute-puissance divine devient une simple capacité à agir de manière limitée).
Vidyā : Limitation du pouvoir de connaissance (l'omniscience devient une connaissance partielle, imparfaite). On parle aussi de aśuddha vidyā (connaissance impure).
Rāga : Limitation par l'attachement et le désir. C'est l'énergie divine de volonté (icchā-śakti) contractée en un sentiment de "manque" qui nous projette vers les objets du monde.
Kāla : Limitation par le temps. L'éternité de Śiva devient l'expérience séquentielle du passé, présent et futur.
Niyati : Limitation par l'espace et la causalité. La liberté absolue de Śiva est restreinte par les lois de la cause et de l'effet, inscrivant l'action dans un cadre déterminé.

[10] Tattvadaśaka, 9 (traduction et édition Klaus-Dieter Mathes)
"[The yogin] who has left the [eight] worldly dharmas behind And adopted yogic conduct [that appears to be] crazy Does everything without [any need for] a reference point, Being adorned with self-empowerment. (TD 9) (Mathes, 2015)

lokadha[T 21b]rmavyatīto1 ‘sau2 unmattavratam3 āśritaḥ | sarvaṃ4 karoty anālambaḥ svādhiṣṭhānavi5bhūṣitaḥ || (TD 9) 1 N –vyatīte 2 N so 3 N utmattavrattam 4 N sarva 5 ESh –bi- | ‘jig rten chos (1las rnam ldog1) ‘dis | | smyon pa’i spyod pa la brten nas | | bdag byin brlabs2 pas rnam brgyan nas | | dmigs pa med par thams cad byed | (TD 9) 1 DP la rnam log 2 DP brlab"
En pāli, le terme correspondant à cette puissance ou résolution est adhiṭṭhāna. C’est la dernière des 10 Perfections (p. pāramī). C'est cette force de résolution intérieure qui permet au pratiquant de maîtriser la durée de son absorption méditative (s. samādhi) ou, à un stade plus avancé, de manifester les résultats de ses pouvoirs psychiques.

[11] Phyag chen rgya gzhung (Collection Karmapa 7) : 
de bzhin nyid kyi rang bzhin las 'phros pa'i rang bzhin gyis brgyan pa ni rgyan no/
[12] Mahāyānottaratantraśāstra alias Ratnagotravibhāga :
"De même que le Joyau magique,
Exauce chacun de tous les désirs
De ceux qui se trouvent dans sa sphère
Instantanément et sans y penser."

"De même, quand ceux dont les désirs diffèrent
S’en remettent au Joyau magique du Bouddha,
Ils entendent toute une variété d’enseignements
Dont le Bouddha n’a pas conçu le moindre."
Traduction : Christian Charrier and Patrick Carré. Plazac: Éditions Padmakara, 2019.
[IV.67]
ji ltar yid bzhin nor bu ni//
rtog pa med kyang cig car du//
spyod yul gnas pa rnams kyi ni//
bsam kun so sor rdzogs byed ltar//

[IV.68]
de bzhin sangs rgyas yid bzhin la//
brten nas bsam pa tha dad rnams//
sna tshogs chos ni thos gyur kyang*//
de ni de la rnam mi rtog/
Sanskrit : ābhiprāyapūraṇam / kurute nirvikalpo 'pi pṛthak cintāmaṇiryathā // 67 // buddhacintāmaṇiṃ tadvat sametya pṛthagāśayāḥ / śṛṇvanti dharmatāṃ citrāṃ na kalpayati tāṃśca saḥ // 68 //

Extrait du Tattvaratnāvalī :

Original: (41) cintāmaṇir ivākampyaḥ sarvasaṅkalpavāyubhiḥ | tathāpi sarvasattvānām aśeṣāśāprapūrakaḥ ||

Translation: Like a wish-fulfilling jewel, he is unshakeable by the winds of all conceptual constructions; nevertheless, he is the fulfiller of all the hopes of all sentient beings without exception.
Tattvaratnāvalī · SA_T02_n2918u:194

Extrait du Kudṛṣṭinirghātana :

Like a wish-fulfilling jewel, it (i.e., the perfection of benefitting others) Is not stirred by the fierce wind of every volition, In this way it fulfills without exception The wishes of all sentient beings. (TRĀ 43 = KDN 4)

cintāmaṇir ivākampyaḥ sarva(1saṃkalpavāyubhiḥ1) | tathāpi sarvasattvānām aśeṣāśā2prapūrakaḥ || (KDN 4) 1 T ||| 2 N aṣāsā- | kun rtog rlung dmar thams cad kyis | | dpag bsam shing ltar mi bskyod pa | | (1de lta na yang sems can gyi1) | | bsam pa ma lus yongs rdzogs byed | (KDN 4) 1 DP

Edition et traduction des extraits : Klaus-Dieter Mathes, Perfect Blend

[13] Voir Almogi, Orna. Rong-zom-pa's Discourses on Buddhology: A Study of Various Conceptions of Buddhahood in Indian Sources with Special Reference to the Controversy Surrounding the Existence of Gnosis (jñāna: ye shes) as Presented by the Eleventh-Century Tibetan Scholar Rong-zom Chos-kyi-bzang-po. Studia Philologica Buddhica Monograph Series 24. Tokyo: International Institute for Buddhist Studies, 2009.

[14] Dans le Buddhabhūmy-upadeśa (chapitre 18), les quatre jñānas procèdent de la transformation des huit consciences ordinaires (s. vijñāna) lors de l'éveil. Par ce processus le flux de conscience passe d'un état contaminé à un état inconditionné et pur, ce qui est appelé le “retournement de la base” (s. āśraya-parāvṛtti). 

Ch. 18, Dan Lusthaus, dans William Edelglass, Jay L Garfield, Buddhist philosophy, essential readings, 2009, Oxford University Press.

[15] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
yid bzhin nor sogs dpe brjod pa//
rtog pa med pa'i nus ston par//
bshad kyis gzhan rgyud kho na min//
[16] Pour Gampopa, l'Éveillé est exclusivement le Dharmakāya. Il le définit de manière totalement apophatique (par la négative) : le Dharmakāya n'est qu'une étiquette pour désigner l'épuisement de toutes les erreurs (Mahāyāna-sūtrālamkāra IX, 3). Puisque ce Corps est non-né, ineffable et sans élaboration (dépourvu de toute multiplicité), Gampopa en conclut logiquement qu'il ne possède aucune gnose cognitive.

[17] Mentionnée dans l’histoire (t. rtogs brjod) d’une manifestation du Grand Compatissant (Avalokiteśvara) sous la forme d’un roi du Dharma nommé Dri med kun ldan legs pa’i blo gros.

'Phags mchog thugs rje chen po'i sprul pa chos rgyal dri med kun ldan legs pa'i blo gros kyi rtogs brjod sngags 'os bsngags pa
In Collection: PL480 Collection; Gene Smith's Personal Collection
Author: sman ri ba blo bzang rnam rgyal
Publisher: ngawang zopa; new delhi; 1979
Note: Extended kavya verses based on the Vessantara Jataka, previous life story of Shakyamuni Buddha.

[18] DKG n° 24 sur le Gaṇacakra. Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120)

Tshogs kyi 'khor lo la/ phyi dang nang dang gsang ba'o//
phyi ni rnal 'byor pho mo yab yum tshogs pa'i dus su
za zhing 'thung la gnyis sprod dga' zhing/
lus lha'i 'du shes dang/ ngag sngags kyi 'du shes dang/ sems de kho na nyid kyi 'du shes dang ma bral bar bskyed pa'i rim pa bsgoms pas/
rtag tu yang dang yang du 'khor lo 'gengs//
'bras bu rdo rje theg pa'i bskyed ba'i rim pa la sogs pa ji bzhin pa rtogs na/
chos 'di lta bus 'jig rten pha rol 'grub 'gyur te/
de ma rtogs na/
rmongs pa'i mgo bor rdog pas mnan nas song/
[19] Tattvadaśakaṭīkā, en tibétain : De kho na nyid bcu pa'i rgya cher 'grel pa

[20] Yuganaddha signifie littéralement “attelé ensemble”, comme deux bœufs sous un même joug, image de l’union indissoluble des contraires (vacuité et compassion).

[21] Extrait de : bKa' gdams pa nam mkha' 'bum gyi zhus lan, auteurs : Sa chen kun dga' snying po et Sakya Paṇḍita bdr:MW2DB4570_C79EC0) :
dri ba bcu gcig pa/ sems kyi ngo ji ltar sprod zer ba la/ kho bo'i lugs kyis sems la ngo bo med pas sprod rgyu mi bdog/ dran pa med cing yid la bya ba med pa ni sangs rgyas rjes su dran pa zhes ming tu btags pa yin/
[22] Enlightenment by a Single Means, David Jackson (1994), p. 75 Citation du Thub pa'i dgongs gsal (57b-58a)

Extrait de Thub pa'i dgongs gsal) :
spyir sems ngo sprod pa'i tshe/ sems rkyang pa ngo sprod dam/ phyi rol gyi don yang ngo sprad dgos/ sems rkyang pa ngo sprad pa mu stegs pa'i lugs yin/ des gzung 'dzin spong mi nus pa'i phyir lam 'khrul pa yin/ phyirol gyi yul ngo sprod dgos na yul 'di dag mu stegs kyi ltar dbang phyug la sogs pa'am/nyan thos ltar rdul phran nam/ sems tsam pa ltar sems sam/ dbu ma pa ltar rten 'brel las byung ba yin brtag 'di dag kyang yod pa dang med par 'dod na/
[23] Jackson (1994), p. 168. Voir aussi mon blog Déclassement de la mahamudra de Maitrīpa 27 juin 2011.
‘di las bzlog pa byung gyur na// bstan la gnod par shes par gyis// bdag kyang rdo rje phag mo yi// byin rlabs tsam re byas pa la// dkar po chig thub bstan nas kyang*// myong ba cung zad skyes pa la// mthong lam du ni no sprad nad nas// rtsol bsgrub med pa’i don bstan na// tshogs pa’ang ‘di mang ba ‘dul// longs spyod ‘bul ba’ang mang bar ‘gyur// blun po rnams kyi bsam pa la’ang*// sangs rgyas lta bur mos pa skye//
[24] Extrait de Thub pa'i dgongs gsal :
bdag med gnyis ma rtogs na dngos por 'dzin pa 'jig mi nus pas/ stong nyid sgom pa 'khor ba dang ngan song gi rgyu yin no/
[25] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
gnas ni rgyal ba’i snying po ste//
yang dag ma yin kun rtog ni//
sems kyi dag pa la rab gnas//
dag pa de nyid da ltar yod//

yod kyang ma rig kun rtog gis//
mi mthong phyir na ‘khor ba yin//
de nyid bsam na mya ngan ‘das//
[26] Ici, dans le sens noétique de l’Embryon lumineux présent. La “réalite interne profonde” (t. zab mo nang don)

[27] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
thog ma med pa la ni mtha’ yod pa//
rang bzhin gyis dag rtag pa’i chos nyid ni//
dri mas gdod nas bsgribs pa la ni//
mi mthong gser gyi bum pa sa bzhin no//
[28] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
rtsa rlung thig le rnams//
dag pa dag na gzugs sku ste//
ma dag na ni gzugs skyo//
[29] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
de phyir sems nyid sangs rgyas 'di//
da ltar yod kyang ma shes so//
gang tshe rtogs pa de yi tshe//

[Citation directe du Sūtrālaṃkāra de Maitreya :]
ji ltar lcags la tsha ba dang*//
mig la rab rib zhi ba ltar//
sangs rgyas sems dang ye shes la//
yod dang med par mi brjod do/