jeudi 13 août 2026

L'inclassable Yoga du Réel


De kho na nyid la ‘jug pa, Narthang, N3325, rgyud 'grel vol. 74, colophon (bdr:MW2KG5015_3325)

Introduction et exhumation de l’Entrée dans la nature du Réel


Quelles que soient les données hagiographiques tibétaines de l’auteur de “l’Entrée dans la nature du Réel” (Tattvāvātara), c’est le nom Śrī Jñānakīrti qui figure dans le colophon canonique pour le Tattvāvātara (TA, en tibétain : De kho na nyid la ‘jug pa (zhes bya ba bde bar gshegs pa'i bka' ma lus pa mdor bsdus te bshad pa'i rab tu byed pa))[1]. Dans d’autres textes attribués à Jñānakīrti, tel “L'Explication détaillée du Commentaire sur la pensée de l'Éveil” (Bodhicittavivaraṇavṛtti)[2] on voit le nom Smṛtijñānakīrti[3]. Selon les versions du Tengyur, le TA peut aussi être attribué à Smṛtijñānakīrti. Le TA a été traduit par Rinchen Zangpo au XIe siècle et a été inclus dans les différentes éditions canoniques avec des variantes mineures. Aucune révision doctrinale ou éditoriale majeure n'est attestée. Aucun original en Sanskrit, ou traduction en une autre langue n’existe de nos jours. Nous n’avons pas d’informations concrètes sur son auteur, hormis des sources hagiographiques plus tardives.

Le TA et son auteur, cités par Atiśa dans sa “Lampe éclairant le chemin de l’Eveil (Bodhipathapradīpa)[4], sont devenus réellement connus après les polémiques autour de “la Mahāmudrā”. Afin de justifier d’une Mahāmudrā “Indique”, donc “canonique”, les hagiographes Kagyupa ont cherché des sources “canoniques”, mentionnant ou suggérant une Mahāmudrā Indique, et ont essentiellement trouvé deux auteurs qui convenaient. Notre Jñānakīrti ainsi que Sahajavajra, disciple d’Advayavajra, l’auteur du Commentaire[5] du Dix versets sur le Réel (Tattvadaśaka) attribué à Advayavajra. Gö Lotsāwa (XIV-XVème) semble avoir été le premier à le rappeler dans ses Annales bleues (t. Deb ther sngon po, Roerich 1949, p.724-725)[6]. Le TA parle de la capacité à l'Éveil de tous les êtres.
"Puisque sur terre il n'existe pas d'êtres dépourvus de la capacité [à l'Éveil],
Tous deviennent Éveillés.
C'est pourquoi, pour l'Éveil parfait,
Il ne faut jamais se relâcher dans la pratique[7]." (TA)
On note que le TA ne mentionne pas de nature ou d’essence de Bouddha (Tathāgatagarbha, Buddhadhātu), mais seulement la capacité de tous les êtres de s’éveiller, s’ils ne relâchent jamais la pratique. La pratique principale étant celle de la bodhicitta. La dernière partie de la citation de la TA, reformule d’ailleurs le Bodhicaryāvatāra de Śāntideva, plus précisément verset n° 17 du septième chapitre (l’enthousiasme).
“17) Il ne faut pas te décourager en disant : “comment obtiendrai-je jamais l'illumination des Bouddhas?”, car le véridique Tathāgata a déclaré ceci en toute vérité.
18) “Ils ont été des insectes, des moustiques, des mouches et des vers [ces Bouddhas souverains, Çakyamuni, Ratnaçikhin, Dīpaṃkara]. En s'efforçant ils ont obtenu la suprême illumination, si difficile à obtenir “.” (La Vallée Poussin, 1907[8])
Le Mādhyamaka contre l'essentialisme

Tout comme Śāntideva, Jñānakīrti était un mādhyamika. Jñānakīrti était en outre un pratiquant de yogatantras, qu’il considéra comme un prolongement du mahāyāna, et comme un expédient (upāya), ne sortant jamais du cadre de la vacuité. Il semble se situer entre Śāntideva et Atiśa. Ce dernier est également un mādhyamika, mais semble s’être appuyé aussi sur la doctrine de la nature de Bouddha. Le simple potentiel devenait une essence, un Embryon (garbha) naturellement présents dans tous les êtres, mais dotés de différentes affiliations spirituelles (gotra). Selon la définition de cette “essence” (s. dhātu) ou “embryon” (s. garbha), on s’éloigne du mādhyamika et de la vacuité, ce qui se confirme par l’évolution ultérieure du bouddhisme tibétain. Jñānakīrti semble avoir voulu intégrer les yogatantras “surnaturalistes” dans le mahāyāna, en les “naturalisant”, c’est-à-dire en les maintenant dans le cadre du madhyamaka, et en les désessentialisant comme des expédients, conformément à la coalescence des deux vérités (t. bden gnyis zung 'jug).

Le Tattvāvatāra est un texte explicitement tantrique. Il utilise le langage des yogatantras (visualisation de divinités, mantras, maṇḍalas) et présente le Vajrayāna comme la voie la plus rapide et la plus complète pour ceux qui ont les facultés les plus aiguës, la bodhicitta restant central pour Jñānakīrti. Le Bodhicittavivaraṇavṛtti (attribué à Smṛtijñānakīrti) est un commentaire sur la bodhicitta, le cœur du Mahāyāna des sūtras. Jñānakīrti y cite abondamment Nāgārjuna, Śāntideva et les pāramitās. Pour Jñānakīrti, le Vajrayāna n'est pas une voie alternative, mais un prolongement externalisé du Mahāyāna. La bodhicitta (la pensée de l'Éveil altruiste) est le fondement commun à toutes les pratiques, qu'elles soient "naturelles" (renonciation) ou "surnaturelles" (transmutation), ces dernières étant des expédients, et ne constituant pas une réalité lumineuse supérieure. C’est une nuance capitale. Jñānakīrti unit la profondeur de la dialectique Madhyamaka à la puissance des pratiques tantriques, sans jamais les confondre ni les séparer. La théurgie tantrique (divinités, mantras) est utilisée de façon purement instrumentale (upāya) pour déconstruire les agrégats (skandha) de la saisie égotique, mais est finalement vidée de toute essence absolue, pour reposer dans la stricte vacuité non-née.

Une Mahāmudrā désencombrée et la correction du Guhyasamāja

Dans le TA, Jñānakīrti, déclare textuellement que le Mahāmudrā est “un autre nom” pour la perfection de la lucidité (Prajñāpāramitā).
“Un autre nom pour la Perfection de la lucidité elle-même, la Grande Mère, est la Mahāmudrā[9].”
Jñānakīrti utilise le terme Mahāmudrā de manière contextuelle et limitée (20 occurrences[10]). Il n’en fait pas un concept structurant de l’ensemble de son œuvre, mais une pratique spécifique pour les yogis (de tous bords)[11], ou pratiquants des Pāramitās[12] aux facultés les plus aiguës. Ces occurrences se trouvent principalement dans la section consacrée aux “Pratiques de l’approche ésotérique” et dans la section sur la Mahāmudrā comme union de la méthode et de la sagesse. Sa principale identification est avec la Perfection de la lucidité (Prajñāpāramitā), et sa fonction est toujours liée à la non-dualité et à l’union de la méthode et de la lucidité.
“L'union de la méthode et de la lucidité est la méditation pour les yogins suprêmes. Les Vainqueurs appellent cela la méditation du yoga de la Mahāmudrā[13].”
Le yoga de la Mahāmudrā est aussi désigné comme le “yoga réel” (s. tattvayoga, t. de nyid rnal 'byor), quel que soit le véhicule.
“Ceux qui pratiquent le “yoga réel” (tattvayoga) par les voies ésotérique, des Perfections [pāramitāyāna] ou des Vérités [śrāvakayāna] ne sont pas trois sortes de yogis du Réel ; ils ne suivent que leurs préférences respectives[14].

“Comme le flot d’un fleuve qui coule,
comme la flamme d’une lampe qui brille sans interruption,
constamment, avec le yoga du Réel,
[le yogi] se recueille jour et nuit.[15]
Jñānakīrti cite le Guhyasamājatantra, mais en le reformulant parfois en profondeur. Ainsi remplace-t-il “un maître qui a été initié” par “un maître qui a directement accès (t. rtogs pa’i slob dpon)”[16]. Il dérobe le terme “vajra-bodhicitta” de son préfixe “vajra” pour n'en garder que “bodhicitta[17]. Il transforme la notion d'aller dans “son propre champ de bouddha” en la notion plus générale de “champ de bouddha[18]. Jñānakīrti modifie les citations du Guhyasamājatantra pour les rendre compatibles avec le Mahāyāna classique.
“Tous les Tathāgata s'adressèrent à Maitreya et aux autres, les appelant "fils de bonne famille", et dirent :

"Vous, tous les Tathāgata de notre assemblée, et vous, les Bodhisattvas, devez voir le maître de l'assemblée (maṇḍala, 'dus pa'i slob dpon) exactement comme la vajra-bodhicitta, Vajradhara.

Pourquoi ? Parce que le l’excellent maître qui enseigne le chemin de l'assemblée à lui-même est égal à la vajra-bodhicitta, Vajradhara, en ce qui concerne la perfection complète de l'abandon et de la réalisation (t. spangs rtogs yongs su rdzogs pa), à l'exception de la distinction entre la cause et le fruit. Ainsi, il n'y a pas de dualité entre la perfection complète de l'abandon et de la réalisation, et son imperfection.[19]" (Guhyasamājatantra)
Piratage de la glose de Jñānakīrti et naissance des quatre yogas

Dans son livre A Direct Path to the Buddha Within[20]: Go Lotsāwa's Mahāmudrā Interpretation of the Ratnagotravibhāga, Klaus-Dieter Mathes consacre une première partie à Linterprétation mahāmudrā du Ratnagotravibhāga” (pages 34–45), également publiée sur Tsadra. Avec Gö Lotsāwa (1392-1481), la systématisation de la Mahāmudrā Kagyupa telle que nous la connaissons a déjà bien évoluée. Dans la tradition Kamtsang (kaṁ tshang)[21], qui distingue entre trois types de Mahāmudrā, l’oeuvre définitif de la Mahāmudrā sūtrayānique (t. mdo lugs), est Rayons de lune (t. zla ba’i ‘od zer) de Dakpo Tashi Namgyal (1511-1587), et celle de la Mahāmudrā du Coeur (t. snying po’i lugs) L’Océan de certitude (t. nges don rgya mtsho) de Karmapa 9 Wangchug Dorje (1556–1603).

La classification systématique et explicite de la pratique sous le nom formel de "Mahāmudrā sūtrayānique" (ou Mahāmudrā des Sūtras ou du système des Pāramitās) a été établie par le grand doxographe et “supercompilateur” Jamgön Kongtrul Lodrö Tayé au XIXe siècle (1813-1899). C'est lui qui a codifié la taxonomie rigide divisant la pratique en trois approches distinctes : "Sūtra Mahāmudrā", "Tantra Mahāmudrā" et "Essence Mahāmudrā". Avant Kongtrul, appliquer cette étiquette formelle à Jñānakīrti constituait un anachronisme, car à l’époque (XIe siècle) de ce dernier, il n'existait aucune expression spécifique pour distinguer un "Sūtra Mahāmudrā" d'un "Tantra Mahāmudrā". Celui qui avait accès au "yoga réel" (tattvayoga) avait accès à la Mahāmudrā. La pratique était fluide et intégrait organiquement la philosophie de la vacuité (issue des Sūtras) et les pratiques des Yogatantras, sans catégorisation figée. Toutefois, sur le plan historique et doctrinal, c'est l'érudit tibétain Gö Lotsawa qui, au XVe siècle, semble avoir été le premier à s'appuyer sur l'œuvre de Jñānakīrti pour défendre l'existence d'une "Mahāmudrā des Pāramitās”.

Dans ses Annales Bleues, Gö Lotsawa utilise explicitement le TA pour contrer les virulentes critiques de Sakya Paṇḍita. Ce dernier affirmait qu'il n'y avait aucune mention de la Mahāmudrā dans la tradition des Pāramitās (ou des Sūtras) et que cette sagesse nécessitait obligatoirement une initiation tantrique. En citant Jñānakīrti, qui affirmait qu'un pratiquant aux facultés aiguisées s'exerçant aux pāramitās devenait véritablement doté de la Mahāmudrā dès l'état d'être ordinaire, Gö Lotsawa a légitimé l'approche “exotérique” (basée sur les sūtras) enseignée par Gampopa et ses disciples de Daklha Gampo. Un des enseignements emblématiques de la Mahāmudrā de Gampopa sont les quatre jonctions (t. rnal ‘byor bzhi), expliquant comment le contemplatif passe de l’unique instant (t. rtse gcig) à la non-méditation (t. bsgom du med pa), où il n'y aurait plus rien à cultiver. On trouve une explication dans les Questions à Dusumkyenpa (qui est rétroactivement devenu Karmapa I, “Dus gsum mkhyen pa'i zhus lan”).
“1. Le yoga de l’unique instant (t. rtse gcig gi rnal 'byor), c'est cette perception (t. shes pa) instantanée qui est claire et sans interruption.
2. Le yoga de non-élaboration (t. spros bral gyi rnal 'byor) c'est, voir que la nature du discernement (t. rig pa) est non-produite. Sans espérer atteindre l'Éveil en haut, ni craindre l’Errance (s. saṃsāra) en bas. Si entre les deux, l’apparence n’est pas réifiée, il n’y a aucune méprise.
3. Le yoga de la saveur unique (t. ro gcig gi rnal 'byor), c'est de réaliser l'inséparabilité de l'apparence et de la vacuité.
4. Le yoga de la non-méditation (t. bsgom du med pa'i rnal 'byor), lorsque tout ce qui apparaît (snang) et se produit (skye) se manifeste (shar) comme une seule et même nature, alors, à l’instant même de la remémoration (t. dran pa’i dus su) tout devient méditation[22].”
Les exégètes Kagyupa ont essayé de consolider canoniquement la Mahāmudrā de Gampopa, en trouvant des justifications dans les sūtras et tantras. Mathes (Direct Path to the Buddha Within, 2008[23]) pense que c’est ce que tente de faire Gö Lotsawa dans son Commentaire du Ratnagotravibhāga, en citant Jñānakīrti et en associant les quatre yogas avec des pratiques comparables dans le Laṅkāvatārasūtra et le Dharmadharmatāvibhāga (traité attribué à Maitreya). Voir aussi la quadruple pratique associée à “L'entrée dans la non-représentation (Nirvikalpapraveśadhāraṇī)”. Il s’agit au fond d’une entrée progressive dans la non-dualité, qui n’a rien d’ésotérique en soi.

Pour faire de la numérologie à deux sous, le chiffre quatre semble correspondre à un système fermé (le carré) qui structure un système et la pratique de celui-ci. Il est complet, total, et suffisant. Cependant, il est aussi un moyen habile, car il est conçu pour être traversé et transcendé. La réalisation ultime est au centre du carré ou au-delà. Le système fermé est ainsi un cadre (t. gZhi) qui permet l'expérience de l'illimité. Dans les initiations tantriques, le pratiquant entre par les quatre portes, traverse les quatre étapes, et aboutit au centre, qui est la non-dualité. Le système est fermé parce qu'il contient toute la pratique, mais il est aussi un passage vers l'ultime.

Mathes (2008, p. 44) explique que Jñānakīrti, dans son Tattvāvātara, intègre la Mahāmudrā au cœur même d'une quadruple progression contemplative exotérique (non-tantrique) du Mahāyāna, que l’on trouve dans le Laṅkāvatārasūtra (versets X.256 et X.257). Jñānakīrti ne cite pas les quatre versets du Laṅkāvatārasūtra. Il en résume la progression et paraphrase le dernier verset, en y ajoutant sa glose interprétative. Voici les vers concernés du Laṅkāvatārasūtra.
“Fermement établi dans la pensée seule (cittamātra),
on ne doit pas concevoir d’objets extérieurs.
En demeurant dans la prise d’objet de l’Ainsité (tathatā),
on transcende vraiment la pensée seule.

Ayant transcendé la pensée seule,
on doit ensuite transcender l’absence d’apparence (nirābhāsa).
Demeurant dans l’absence d’apparence
Le yogi voit le Grand Véhicule (Mahāyāna)[24].”
Chez Jñānakīrti (TA) :
“Le mode [de la pratique] libre d’élaboration conceptuelle consiste à évoluer dans la non-apparence ; c’est cela, le Réel (tattva). Quant à ce qui est appelé le Grand Véhicule (Mahāyāna), sous un autre nom, selon sa désignation (t. mtshan gyi rnam pa gzhan du), il est appelé le Sceau universel (Mahāmudrā). Quant à la déclaration : “[le yogi] voit”, il est dit :

Le yogi qui demeure dans l’absence d’apparence voit le Grand Véhicule."

Ainsi est-il dit[25].”
C’est précisément cette glose qui a permis à Gö Lotsāwa de lire les “quatre yogas de la Mahāmudrā” dans le Laṅkāvatārasūtra et de défendre canoniquement la Mahāmudrā de Gampopa (XI-XIIème) contre Sakya Paṇḍita (XII-XIIIème). Ce n’est cependant pas Jñānakīrti qui est à l’origine du “système des quatre yogas”. Il a simplement identifié Mahāyāna et Mahāmudrā dans une autre glose interprétative. Il ne parle pas non plus d’une Mahāmudrā sūtrayānique, etc., et les trois approches (tshul) sont les préférences respectives de ceux qui pratiquent l’ésotérisme, les Perfections et le śrāvakayāna. Sans mentionner une “Mahāmudrā par l’essence”, ou via “le Coeur” (t. snying po’i lugs), quelle que soit la définition de ce “Coeur”.

Il y a différentes progressions en quatre étapes (“yogas”) pour accéder à la non-dualité, à commencer par celle du Laṅkāvatārasūtra ci-dessus. Il y a aussi la quadruple pratique de “L'entrée dans la non-représentation (Nirvikalpapraveśadhāraṇī/Āryāvikalpapraveśanāmadhāraṇī). Elle prend grosso modo la forme suivante, où “dmigs pa” (s. alambana) peut se traduire par percevoir, s’appuyer sur, et “mi dmigs pa” (s. anālambana) par son contraire. Cela donne la progression suivante :

Pure cognition (vijñaptimātra)
Non-perception d’objet
Non-perception de cognition
Non-perception de la distinction sujet-objet
Dont le résultat est l’intuition sans représentation (nirvikalpajñāna).

Ce type de quatre jonctions est davantage élaboré dans le Dharmadharmatāvibhāga[26], et a été utilisé, sous différentes formes, dans les traditions Ch'an, Dzogchen et Mahāmudrā. Advayavajra/Maitrīpa aurait “redécouvert” le Dharmadharmatāvibhāga au Népal (en même temps que le Mahāyāna-Uttaratantra-Ṡāstra[27]), ce qui aurait influencé l’approche du non-engagement mental (s. amanasikāra) et, sans doute la Mahāmudrā de Gampopa. La pure cognition “entière” du premier instant (s. kṣaṇa) n’est pas prise comme un objet. Sans objet, il n’y a pas d’instant de cognition dualiste (objet-sujet), et sans cognition dualiste pas de distinction objet-sujet. La pure cognition n’est pas re-présentée, et devient une intuition directe sans représentation. Pour Jñānakīrti et d’autres maîtres mādhyamika, cette intuition est cependant sans essence, sans support, sans objet. Elle est structurée comme une progression négative (désencombrement des signes) et une progression positive.

1. On reconnaît tous les dharma comme des manifestations de la cognition pure (vijñaptimātra).
2. On reconnaît la non-existence des objets extérieurs.
3. On s'entraîne dans la non-perception de la cognition pure elle-même.
4. On perçoit la non-dualité, sans sujet ni objet.

Dans la célèbre Souhaits de Mahāmudrā de Karmapa 3 Rangjung Dorje (XIII-XIVème s.), la quadruple pratique est rendue ainsi :
“Tous les phénomènes (t. chos) sont des hallucinations (t. rnam ‘phrul) du flux mental (t.sems).
Quant au flux mental, il est un non-flux, car sa nature est vide.
Vide et pourtant ininterrompu, il apparaît sous toutes les formes.
Par une investigation approfondie, puissions-nous déterminer la racine de la Base[28].”
Situ Panchen 8 (XVIIIème) glose :
“Le premier vers détermine que toutes les apparences (t. snang ba) sont des hallucinations de la pensée (t. sems)[29].
Le second établit que la pensée est sans nature propre.
Le troisième montre que la vacuité et la coproduction conditionnée sont non-contradictoires (t. mi ‘gal) dans leur union (t. zung ‘jug)[30].
Par une investigation menée avec la sagesse discriminante (t. so sor rtogs pa'i shes rab kyis) qui réalise ainsi [cette nature], il faut couper toutes les imputations erronées concernant le sens de la Base (t. gzhi).”
Une Base (gzhi) sans fondement (gzhi med) ?

On pourrait dire que la notion de Base (t. gZhi) évoque même étymologiquement la forme d’un carré (t. bZhi = quatre)[31]. Le mécanisme central du Vajrayāna est la performativité du système tantrique[32]. Celui-ci repose sur un cadre structurant (“la Base”) permettant au fruit (“l’Éveil”), présent/inhérent à “la Base” d’être pris comme chemin[33]. Ce mécanisme repose sur une logique de correspondance (macrocosme-microcosme), d’externalisation et d’actualisation. “La Base” est le système symbolique et pratique qui délimite le champ de la réalisation. Elle est structurée comme un système fermé (souvent en quatre, comme un carré)[34]. La Base est donc un upāya qui structure la pratique pour permettre sa propre transcendance. Quand la vision du Fruit, dans la Base même, est permanente, c’est l’apparence sacrée/symbolique (t. dag snang).
"Comme le flot d'un fleuve qui coule, comme la flamme d'une lampe qui brille sans interruption, constamment, jour et nuit, le yoga réel (tattvayoga) évolue parfaitement."

“Le Fruit (de la pratique) est la parfaite réalisation de l'Éveil, qui accomplit le bien des autres[35].” Tattvāvātara.
La Mahāmudrā est identifiée à l'Éveil lui-même. Elle est réalisée lorsque l'Éveil est accompli. C’était une opinion partagée au XII-XIIIème siècle. Nous lisons dans le Commentaire de l'entraînement spirituel en sept points (t. blo sbyong don bdun ma'i 'grel pa)[36] par Se spyil pu chos kyi rgyal mtshan (1121 - 1189) - un étudiant de Chekhawa Yeshe Dorje (1101 - 1175) - qui écrit qu’Atiśa avait dit de son maître Dharmarakșita que bien qu’il avait une vue philosophique inférieure, il fut certain qu’il avait obtenu la Mahāmudrā. Thubten Jinpa ajoute entre parenthèses “[of perfection]”, c’est-à-dire la Mahāmudrā du système des Pāramitā, en appliquant rétroactivement une classification plus tardive, que ni l’auteur du commentaire, ni Atiśa, ne connaissaient.

Le Vajrayāna ne se contente pas de construire un Réel ; il détermine la vision que le pratiquant a de ce Réel. Cette vision est appelée “dag snang” (vision symbolique) ou “lhag mthong” (vipaśyanā, vision supérieure). Le Vajrayāna est une science des correspondances qui permet au pratiquant de relier son propre corps-esprit (t. lus dang sems rten) halluciné au cosmos éveillé. La vision tantrique est une construction, elle n'est pas donnée (bien que “révélée”...), mais cultivée. Le pratiquant s'entraîne à voir le monde comme pur (symbolique), à entendre les sons comme des mantras, et à percevoir les pensées comme de la gnose. Le Vajrayāna croit échapper aux constructions mentales, contrairement à la voie des Sūtras. Elle croit y arriver en passant par ce qui est “réel”, le corps et l’énergie. Seulement, il ne s’agit pas du corps physique, mais du corps subtil, et d’une énergie spirituelle”, spontanément présente. Le Vajrayāna définit les correspondances entre le corps subtil et un cosmos spirituel, et instruit comment réaliser leur union (yoga).
"Ce qui est dans le corps est dans l'univers" (Yathā piṇḍaṃ tathā brahmāṇḍaṃ, ou Yathā piṇḍe tathā brahmāṇḍe).
Revenir en deçà de la vérité conventionnelle ?

La vérité conventionnelle (s. saṃvṛti-satya) est le cadre de toute expérience, de toute pensée, et de tout discours. Elle englobe la réalité naturaliste ordinaire, empirique et conceptuelle, ainsi que toute réalité surnaturaliste religieuse… qui est finalement conceptuelle elle aussi[37]. Les systèmes religieux et tantriques ne décrivent pas une réalité, ils la construisent par la pratique. Mais pour que ce mécanisme fonctionne ou soit efficace, il est essentiel que le pratiquant croie que ce qu’il fait est réel, voire ultime, et non pas simplement conventionnel, et transcende la vérité conventionnelle. “Le Fruit” est réellement, ou potentiellement, déjà présent/contenu dans “la Base”.

“Croire” dans le bouddhisme est un expédient (upāya), sans être comme la foi protestante (sola fide), qui est une adhésion personnelle[38] à une vérité révélée, perçue comme le fondement du salut. La foi dans Le Traité de la naissance de la foi (Mahāyāna-śraddhotpāda-śāstra) est la confiance générée par l'étude et la compréhension. Le “traité”, donc pas une parole de Bouddha, explique que cette foi est la croyance en la nature de bouddha (tathāgatagarbha) présente en chaque être, et recommande des méthodes comme la récitation du nom du Bouddha Amitābha pour développer et renforcer cette foi. Elle est une confiance dynamique, née de la compréhension intellectuelle et de la pratique, qui sert d'expédient pour approcher la nature de bouddha déjà présente en soi.

Goûter et toucher : les animaux plus près du Réel ?

 La foi et la croyance sont ce qui permet aux systèmes religieux et tantriques de produire des transformations réelles dans l’expérience humaine. Les métaphores sensorielles du “toucher”, du “goût” (“saveur unique”) et de l’odeur sont utilisées pour exprimer la foi atteignant ou connaissant directement l’objet de la foi, car ces facultés seraient moins intellectuelles, imaginaires ou trompeuses que l'ouïe et la vision. Elles ne sont cependant pas plus "proches du Réel" que la vision ou l'ouïe. Ce sont des constructions sensorielles, tout aussi conditionnées, tout aussi dépendantes d'un apprentissage (comme le montre l'exemple des sommeliers et des “nez” dans la parfumerie). Le fait qu'ils soient ressentis comme plus "intimes" ou "directs" est une qualité phénoménologique, pas une preuve de leur accès privilégié à l'ultime.

Goûter la saveur unique

Les Pères de l'Église, comme Origène (II-IIIème s.) ou Grégoire de Nysse (IVème s.), ont développé l'idée d'un "goût spirituel" (gustus spiritualis) qui est une forme de connaissance expérientielle supérieure à l'intellect. Pour eux, "goûter" Dieu est une manière de le connaître par une union affective et expérientielle, qui est plus intime que la simple contemplation “intellectuelle”. Un sommelier ne goûte pas le vin de la même manière qu'un novice. Il a appris à distinguer des notes, des arômes, des terroirs, des millésimes. Ce n'est pas une perception purement "naturelle", mais une perception affinée par des années d'entraînement et un vocabulaire spécialisé. Son "goût" est le produit d'une construction cognitive et sociale. Cela reste du domaine de laconnoissancedunconnoisseur.

Pour un croyant qui a pratiqué les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, la "saveur" de la présence de Dieu n'est pas un donné sensoriel brut. Elle est le produit d'un long conditionnement. La répétition des méditations, l'engagement de la volonté, la visualisation des scènes évangéliques, l'épreuve des consolations et des désolations. Cette "saveur" est une perception construite, qui est devenue naturelle à force de pratique. Le pratiquant du Traité de la naissance de la foi ne perçoit pas “la nature de l'esprit” comme un goût spontané. Il la "goûte" après avoir étudié la doctrine, médité sur la vacuité, purifié ses voiles et pratiqué la récitation du nom du Bouddha. Le "goût" de "la nature de l'esprit" est lui aussi le fruit d'un long conditionnement.

De la porosité, et d'un ultime qui va de soi

L'erreur serait d'opposer un "intellectuel" froid et distant à un "physique" chaud et proche du réel. Le goût, l'odorat, la vision et l'ouïe sont tous des processus cognitifs incarnés. Ils sont tous le produit d'un conditionnement, d'un apprentissage et d'une construction sociale et culturelle. Cela relève toujours de la vérité conventionnelle, et en cela il s’agit d’un expédient. Cette nuance est cruciale, et constitue la véritable voie médiane. Dans A Secular Age (2007), Charles Taylor décrit le processus de la perte de sens/enchantement (appr. l’an 1500), et le passage d’un “soi poreux” (porous self, ouvert aux forces spirituelles) à un “soi blindé” (buffered self), avec son “entraînement des sens séculier” (appelés aussi “les disciplines du désenchantement[39]”). En s’appuyant sur Charles Taylor, on peut imaginer une voie médiane (non-naïve) pour retrouver une “porosité” spirituelle sans tomber dans l’extrême essentialiste.

La foi s’engageant dans un conditionnement performatif qui produit une transformation réelle dans l’expérience du pratiquant n’est alors plus une croyance extérieure, c’est-à-dire venant de l’extérieur, p.e. la foi comme un don de Dieu. "Mettez-vous à genoux et priez, et bientôt, vous croirez". Elle devient un milieu naturel, un horizon qui “va de soi[40]”. Comme le note le philosophe Charles Taylor, la foi est une “perception de l’ultime” qui, tout comme la perception sensorielle, est construite par l’entraînement (Taylor, A Secular Age, 2007).
“Par l'effet de l'expérience, de la prière et de la pratique, ce qui n'était au départ qu'un simple saut de foi devient de plus en plus clair et indéniable. En ce sens (secondaire), pour le saint, l'existence de Dieu peut en venir à sembler "évidente"...[41]

“Il y a donc une condition d'expérience vécue où ce que l'on pourrait appeler une interprétation du moral/spirituel est vécue non pas comme telle, mais comme une réalité immédiate, semblable aux pierres, aux rivières et aux montagnes.[42]

“...parvenir au point où nous pouvons être inspirés et rendus capables de bienfaisance [...] requiert un entraînement, ou une intuition inculquée, et fréquemment beaucoup de travail sur nous-mêmes. C'est à cet égard semblable au fait d'être mû par d'autres grandes sources morales de notre tradition, qu'il s'agisse de l'Idée du Bien, de l'Amour divin, du Tao ou de l'Humanité.[43]
Puisque toute vision “symbolique” ou “tantrique” (t. dag snang) est une construction performative et non un accès ontologiquement supérieur (progressif ou subite), la position de Jñānakīrti (Mahāyāna = Mahāmudrā, sans hiérarchie entre véhicules) apparaît rétrospectivement comme une position philosophiquement rigoureuse, puisqu'elle refuse justement d'accorder au tantrisme cette supériorité ontologique que la tradition ultérieure (Gö Lotsāwa, puis Jamgön Kongtrul) va lui prêter.

Que reste-t-il, au terme de ce parcours, de la Mahāmudrā de Jñānakīrti ? Textuellement, très peu de choses, vingt occurrences cantonnées à deux sections du Tattvāvatāra, et une seule affirmation doctrinale ferme : la Mahāmudrā n'est rien d'autre, sous un autre nom (t. mtshan gyi rnam pa gzhan du), que la Perfection de la lucidité (Prajñāpāramitā) elle-même. Pas d'essence, pas de nature de Bouddha, pas de “Coeur” (t. snying po'i lugs), pas de hiérarchie entre les trois véhicules. Seulement des préférences (t. mos pa) respectives de pratiquants également capables d'accéder au “yoga réel”. Le geste de Jñānakīrti est un geste de réduction, non d'expansion. Il ramène le vocabulaire tantrique le plus chargé “Mahāmudrā”, “vajra-bodhicitta”, “l'initiation du maître” dans le cadre étroit de la vacuité mādhyamika, quitte à reformuler les citations du Guhyasamājatantra dans son TA, pour en évacuer discrètement ce qui excédait ce cadre selon lui.

Conclusions

C'est cette réduction même qui a permis, quatre siècles plus tard, son détournement. Gö Lotsāwa ne cite pas Jñānakīrti pour restituer sa position, mais pour en tirer une arme dans un débat qu'il n'avait pas anticipé, celui, anachronique pour le XIᵉ siècle, d'une Mahāmudrā “des Sūtras” distincte d'une Mahāmudrā “des Tantras”. Le geste de naturalisation de Jñānakīrti (faire du tantra un simple prolongement, sans plus-value ontologique, de la bodhicitta mahāyāniste) se retourne dialectiquement en son contraire. Le TA devient une caution canonique pour une Mahāmudrā sūtrayānique que rien, dans le texte, n'annonçait comme catégorie autonome. Kongtrul, au XIXᵉ siècle, n'aura plus qu'à formaliser la taxonomie (Sūtras, Tantras, Coeur), que cette lecture rétrospective avait rendue possible, achevant un processus d'essentialisation que Jñānakīrti, à l'origine, cherchait précisément à empêcher. Cette rétrojection n'est pas seulement un fait de l'exégèse médiévale, elle se poursuit dans l'érudition contemporaine. Le crochet ajouté par Thubten Jinpa en 2006 au dit d'Atiśa sur Dharmarakṣita en est un exemple daté et précis. La même opération qui distinguait au XVᵉ siècle une Mahāmudrā “des Sūtras” d'une Mahāmudrā “des Tantras” continue, dans une traduction récente, à trier rétroactivement les réalisations de Mahāmudrā des maîtres du XIᵉ siècle selon une taxonomie qu'eux-mêmes ignoraient.

Le détour par la dégustation spirituelle (gustus spiritualis) d'Origène et de Grégoire de Nysse, par les Exercices spirituels de Loyola et par la “porosité” de Charles Taylor n'était pas hors sujet. Il montre, en dehors du bouddhisme, la même chose que ce que le tantrisme prétend faire avec le "dag snang" ; donner une perception immédiate, “goûtée”, de l'ultime. Sauf que cette immédiateté n'est jamais donnée d'emblée. Elle s'apprend, comme un vocabulaire, comme un réflexe de perception qu'on finit par avoir sans y penser. Un sommelier ne goûte pas le vin mieux qu'un novice parce qu'il toucherait quelque chose de plus réel dans le vin. Il a juste appris à repérer ce que le novice ne repère pas encore. Le yogin des quatre initiations ne voit pas son corps comme un maṇḍala parce que cette vision serait plus vraie que la vision ordinaire. Il s'est entraîné, à l'intérieur d'un cadre donné (la Base, t. gzhi), à le voir ainsi. La voie initiatique et lavoie de perception directe” (t. mngon sum lam) de Gampopa[44] ne sont pas deux marches vers une même vérité. La première est une voie de Transmutation (t. byin rlabs) et elle suppose un Embryon (s. garbha) déjà présent sous forme de corps subtil, qu'il s'agit de purifier et de transformer par le yoga des canaux, des vents et des gouttes (t. rtsa rlung thig le) pour en actualiser le fruit (t. grub), moyennant quoi elle se détourne du corps physique ordinaire. La seconde, plus proche en cela du Ch'an, ne transforme rien. Le “corps-esprit” (expression empruntée à Dōgen) ce que le pratiquant est, dans sa situation conventionnelle telle qu'elle est, est déjà la “lumière du dharmakāya” (t. chos sku’i ‘od) pour qui le perçoit correctement. C'est au fond la prajñā, non une opération sur le corps subtil, qui fait le chemin. Ce sont deux upāya opérant sur des registres opposés, transformer ou reconnaître, et qui restent, l'un comme l'autre, du côté du conventionnel.

C'est là, si l'on veut, la leçon madhyamaka que Jñānakīrti semble avoir déjà tirée avant que la tradition ne la recouvre d'hiérarchies et de classements. Aucune expérience, fût-elle qualifiée de “saveur unique” ou de vision “sacrée”, ne sort du champ de la construction conventionnelle pour toucher un Réel qui s'offrirait sans médiation. Faire de la Mahāmudrā une essence, un “Coeur”, une voie plus directe que les autres, c'est reconduire sous couvert de non-dualité l'illusion même que le madhyamaka s'était donné pour tâche de déconstruire.

***

[1]Ainsi s’achève le Prakaraṇa intitulé “l’Entrée dans la nature du Réel” , qui explique de manière concise l'enseignement complet du Tathāgata, composé par le maître Śrī Jñānakīrti” (aussi Smṛtijñānakīrti). Le titre complet est De kho na nyid la 'jugs pa zhes bya ba bde bar gshegs pa'i bka' ma lus pa mdor bsdus te bshad pa'i rab tu byed pa (Tattvāvatārākhyasakalasugatavacastātparyavyākhyāprakaraṇa), D3709.

[2] Il s'agit du commentaire de Jñānakīrti sur le Bodhicittavivaraṇa de Nāgārjuna (un texte attribué à Pseudo Nāgārjuna sur la bodhicitta). Le commentaire est donc une vṛtti (commentaire sub-linéaire) sur un Vivaraṇa (commentaire) attribué à Nāgārjuna.

[3]Que par ce commentaire sur la pensée de l'Éveil, composé par Smṛtijñānakīrti, tous les êtres puissent obtenir la Pensée de l'Éveil ! Ce texte a été demandé par Lhodrak Dharma Sengué après avoir parcouru un long chemin.”

[4] Atiśa cite le TA, sans mentionner ni le titre, ni l’auteur.
“sa stengs skal med yod min te //
thams cad sangs rgyas 'gyur ba yin //
de'i phyir rdzogs sangs sgrub pa la //
sgyid lug par ni mi bya 'o”

"Puisque sur terre il n'existe pas d'êtres dépourvus de la capacité [à l'Éveil],
Tous deviennent Éveillés.
C'est pourquoi, pour l'Éveil parfait,
Il ne faut jamais se relâcher dans la pratique."

[5] Tattvadaśakaṭīkā, De kho na nyid bcu pa'i grel pa DGTG n° 2254 PKTG N° 3099

[6] TA : dbang po tha ma yang stong pa nyid la mos su zin kyang sems kyi rgyud 'dod chags la sogs pa'i nyon mongs pa drag po'i dbang du gyur pas ci rigs pa'i dam tshig dang las kyi phyag rgya'i snyoms par 'jug pa'i rnal 'byor dang ldan par thams cad sgom pa yin te/ ye shes dang*/ dam tshig dang*/ las kyi phyag rgya dang gnyis su med par sgom pa 'di dag kyang phyag rgya chen po dang gnyis su med pa'i sbyor ba la 'jug pa'i phyir yin no zhes kho bo smra ste/ 'di dag thams cad kyang so so'i skye bo nyid kyi gnas skabs na phyir mi ldog pa yin no zhes bya ba ni man ngag go/ /

pha rol tu phyin pa la mngon par brtson pa'i dbang po rab ni zhi gnas dang lhag mthong sgom pas so so'i skye bo'i gnas skabs nyid na phyag rgya chen po las byung ba dang ldan pa yang dag par rtogs pas phyir mi ldog pa'i rtags nyid dang*/ snying rje chen po dang ldan pas tshogs gnyis rdzogs pa'i phyir shin tu mngon par brtson par 'dod pa ma yin no/ /

Gö Lotsāwa : slob dpon ye shes grags pas mdzad pa’i de kho na nyid la 'jug par / pha rol tu phyin pa la mngon par brtson pa’i dbang po rab ni / zhi gnas dang lhag mthong bsgoms pas so so’i skye bo’i gnas skabs nyid na phyag rgya chen po dang nges par ldan pa yang dag par rtogs pas phyir mi ldog pa'i rtags nyid dang / zhes gsungs la /

Dans le TA, Jñānakīrti dit que le pratiquant des Perfections, dans l'état d'un être ordinaire, “possède ce qui a surgi de la Mahāmudrā”. Cela suggère une proximité ou une affinité avec la Mahāmudrā, mais pas une possession pleine et entière. Chez Gö Lotsāwa, la citation amputée dit que le pratiquant “possède la Mahāmudrā » (t. phyag rgya chen po dang nges par ldan pa). Cela renforce l'idée d'une possession directe et complète de la Mahāmudrā. Sans entrer dans la polémique si cela est possible même yogatantriquement, l'omission de “las byung ba” modifie le sens. Gö Lotsāwa transforme une phrase qui parlait d'une proximité (posséder ce qui a surgi de) en une phrase qui affirme une identité ou une possession directe.

[7] TA
sa steng skal med yod min pas//
thams cad sangs rgyas 'gyur bayin//
de bas rdzogs pa'i byang chub ni//
sgrub la sgyid lug mi bya'o

[8] Bodhicaryāvatāra. Introduction à la pratique des futurs Bouddhas, poème de CANTIDEVA traduit et annote par L. DE LA VALLEE POUSSIN. Un vol de xII-144 pp. - Paris, Bloud, 1907.

GRETIL Bodhicaryāvatāra

naivāvasādaḥ kartavyaḥ kuto me bodhirityataḥ
yasmāttathāgataḥ satyaṃ satyavādīdamuktavān // Bca_7.17

te 'pyāsan daṃśamaśakā makṣikāḥ kṛmayastathā
yairutsāhavaśāt prāptā durāpā bodhiruttamā // Bca_7.18

bdag gis byang chub ga la zhes//
sgyid lug par ni mi bya ste//
'di ltar de bzhin gshegs pa ni//
bden pa gsung bas bden 'di gsungs//

sbrang bu sha sbrang bung ba dang*//
de bzhin srin bur gang gyur pa//
des kyang brtson pa'i stobs bskyed na//
byang chub thob dka' bla med 'thob//

[9] Yum chen mo shes rab kyi pha rol tu phyin pa nyid kyi mtshan gzhan ni phyag rgya chen po ste. (folio 114)

[10] La majorité des occurrences (12 sur 20) : la Mahāmudrā est l’union non-duelle à pratiquer (phyag rgya chen po dang gnyis su med par sbyor ba sgom pa).
3 occurrences : la Mahāmudrā est la méditation de l’union égale (phyag rgya chen po'i mnyam par sbyor ba bsgom pa)
5 occurrences : la Mahāmudrā est la nature de l’intuition non-duelle (phyag rgya chen po gnyis su med pa'i ye shes kyi ngo bo nyid).

[11] Les facultés supérieures, c'est-à-dire ceux qui pratiquent par la porte du Mantra Secret, sont dotés d'une grande compassion, ont peu d'afflictions, et sont totalement dévoués à la pratique de l'union non-duelle avec la Mahāmudrā.

dbang po rab ni snying rje chen po dang ldan zhing / nyon mongs pa chung ba nyid dang / phyag rgya chen po dang gnyis su med par sbyor ba sgom pa la gcig tu mos pa yin pa'i phyir ro

gsang sngags kyi sgo'i spyad pa spyod pa rnams dang*/ pha rol tu phyin pa la mngon par brtson pa rnams dang*/ 'dod chags dang bral ba sngon du 'gro ba'i lam la lhag par mos pa'o//

Le terme “yogi” ne se limite pas au Yogācāra, mais s’applique à tous ceux, de tous les bords, qui accèdent au “Yoga réel” (tattvayoga), en tant qu’accomplissement. Cela rejoint aussi l’introduction du Commentaire du Dohākośagīti de Saraha (Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā t. Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120) par Advaya-Avadhūtipa.

[12] Quant à celui dont les facultés sont aiguës et qui pratique les Perfections, en s'appliquant avec diligence aux méditations du calme et de la vision profonde (śamatha-vipaśyanā), il devient véritablement doué de ce qui a surgi de la Mahāmudrā déjà dans l'état d'un être ordinaire ; et c'est le signe de l'irréversibilité atteinte par la réalisation correcte.

Pha rol tu phyin pa la mngon par brtson pa'i dbang po rab ni / zhi gnas dang lhag mthong sgom pas so so'i skye bo'i gnas skabs nyid na phyag rgya chen po las byung ba dang nges par ldan pa yang dag par rtogs pas phyir mi ldog pa'i rtags nyid dang

[13] Thabs dang shes rab mnyam sbyor ba'i / bsgom nyid rnal 'byor mchog gi ni / phyag rgya chen po'i mnyam sbyor ba / bsgom par rgyal ba rnams kyis gsungs, folio 117

[14] gsang sngags pha rol phyin bden pa'i / de nyid rnal 'byor mngon brtson rnams / rang gi mos pa'i khyad par gyis / de nyid rnal 'byor rnam gsum min.

[15] Tattvāvatāra

chu bo'i rgyun ni rab 'bab dang /
mar me'i rtse mo rab bcings ltar /
rtag tu de nyid rnal 'byor gyis /
nyin dang mtshan du rnam par gzhag /

[16] "bcom ldan 'das de bzhin gshegs pa thams cad kyi sku dang gsung dang thugs rdo rje gsang ba 'dus par mngon par rtogs pa'i slob dpon la" (folio 134).

[17] "Byang chub kyi sems su blta bar bya'o" (folio 134), sans le préfixe "vajra". La citation du Guhyasamājatantra dans le texte de Jñānakīrti est dépourvue du terme rdo rje ("vajra"), et donc le sens ésotérique de vajra-bodhicitta, tel qu’on peut le trouver expliqué dans le Commentaire du tantra racine du Glorieux Guhyasamāja (rGyud thams cad kyi rgyal po dpal gsang ba 'dus pa'i rtsa ba'i rgyud kyi sgron ma rab tu gsal bar byed pa'i rgya cher bshad pas 'chad pa, bdr:MW1AC40).

Le passage décrit une pratique de yoga subtil (visualisation des canaux, des vents et des gouttes) dans le cadre du Guhyasamājatantra. Il s'agit d'une pratique avec des consorts rituelles (les cinq femmes, les déesses, l'avadhūtī) visant à générer la "félicité co-émergente" (t. lhan skyes kyi bde ba) pour réaliser la vacuité. Jñānakīrti, dans sa citation du Tattvāvatāra, a simplifié ce texte en supprimant les références à l'initiation, au vajra et au maṇḍala. Il a transformé une instruction tantrique complexe en un énoncé accessible dans le cadre du Mahāyāna classique.

Il faut préparer complètement cinq femmes, qui sont entièrement caractérisées par tous les signes et bien entraînées, possédant tous les ornements, les vêtements, les masques et ainsi de suite des quatre déesses telles que Sparśavajrā et Locanā. Elles doivent être constamment placées au centre et aux quatre coins du premier stade, les quatre lieux d'activité. En joignant les deux extrémités inférieures de l'avadhūtī de soi-même et de la mudrā, et en entrant dans l'union méditative, le vajra-bodhicitta naît de la convergence des vents à l'intérieur des pétales ouverts de l'avadhūtī dilatée au cœur.

[Le vajra-bodhicitt descend] du sommet de la tête, le siège du corps, à la gorge, le siège de la parole, puis, lorsqu'il est descendu au cœur, le siège de l'esprit, on maintient l'équilibre méditatif de la félicité et de la vacuité indivisibles, qui réalise la vacuité par la félicité co-émergente.

Lors de l'obtention subséquente (t. rjes thob), après s'être levé, les cinq rayons lumineux sont les vents aux membres flamboyants. Lorsqu'ils s'engagent avec les objets extérieurs par la résonance de la syllabe HŪṂ, on doit voir tout ce qui apparaît comme étant l'essence de la félicité et de la vacuité indivisibles.

C'est le yoga du Détenteur-du-Vajra ; il faut méditer sur la nature essentielle de Vajradhara.
En méditant de cette manière, on atteindra l'Éveil suprême.


thams cad kyis yongs su mtshan cing legs par bslabs pa'i bud med lnga reg bya rdo rje ma dang spyan ma sogs lha mo bzhi'i rna rgyan dang chas gos dang 'dra 'bag la sogs pa thams cad yongs su rdzogs par byas la dbus dang rim pa dang po'i grwa bzhi'i gnas bzhi ru spyod pa'i dus rtag tu bzhag par bya la rang dang phyag rgya'i d+hU ti'i mar sne gnyis sprad nas snyoms par 'jug pa byas pas snying ga'i pad+ma ste d+hAti rgyas pa de kha phye ba'i nang du rlung 'dus pa las byung ba'i rdo rje byang chub kyi sems rang gi lus kyi gnas spyi bo nas/ ngag gi gnas mgrin pa dang / de nas sems kyi gnas snying gar phab pa na lhan skyes kyi bde bas stong nyid rtogs pa'i bde stong dbyer med mnyam bzhag tu bskyangs pa las langs pa'i rjes thob kyi dus su 'od zer lnga ni rab tu 'bar ba'i yan lag gi rlung rnams hUM gi gdangs kyis phyir yul la 'jug pa'i tshe gang snang thams cad bde stong dbyer med kyi ngo bor blta ba dang de nyid rdo rje can gyi sbyor ba ste rdo rje 'chang gi ngo bo rnam par bsgom par bya zhing / de ltar bsgoms na bla na med pa'i byang chub thob par 'gyur ro//

[18] Le texte dit : "sangs rgyas kyi zhing der yang 'gro" (folio 134). La citation du Guhyasamājatantra utilise “rang gi sangs rgyas kyi zhing du 'gro” ("va dans son propre champ de bouddha", ou "va dans son champ de bouddha respectif).

[19] bdr:MW1AC40)

gnyis pa ni / de bzhin gshegs pa thams cad kyis byams pa sogs la / rigs kyi bu zhes bos nas / ngéd 'khor gyi de bzhin gshegs pa thams cad dang khyed byang chub sems dpa' rnams kyis 'dus pa'i slob dpon la / byang chub kyi sems rdo rje 'chang ji lta ba bzhin du blta bar bya'o // de ci'i phyir zhe na / rang la 'dus pa'i lam ston pa'i slob dpon dam pa ni / byang chub kyi sems rdo rje 'chang dang / rgyu 'bras kyi khyad par ma gtogs pa / spangs rtogs yongs su rdzogs par mnyam zhing / spangs rtogs yongs su rdzogs ma rdzogs rnam pa gnyis su dbyer med do //

[20] Klaus-Dieter Mathes, A Direct Path to the Buddha Within: Go Lotsāwa's Mahāmudrā Interpretation of the Ratnagotravibhāga, Boston: Wisdom Publications, 2008.

[21] Information orale de Dzogchen Ponlop Rinpoché (1965), donnée à Klaus-Dieter Mathes, A Direct Path, note 224, p. 437

[22] rNal 'byor bzhi la / rtse gcig gi rnal 'byor ni gsal la ma 'gags pa skad cig ma'i shes pa de yin / spros bral gyi rnal 'byor ni rig pa'i ngo bo skye med du mthong bas / yar sangs rgyas la mi re / mar 'khor ba la mi dogs / bar du snang ba la mi 'dzin gzhan gyis sgyur du mi btub pa'o / ro gcig gi rnal 'byor ni snang stong dbyer med du rtogs pa'o / bsgom du med pa'i rnal 'byor ni / ci snang ci skyes ngo bo gcig tu shar bas dran pa'i dus na thams cad bsgom du 'ong ba'o /

Dus gsum mkhyen pa'i zhus lan, bdr:MW1AC309_DB6046

[23]Further down in his Tattvāvatāra, Jñānakīrti also finds a place for mahāmudrā within the traditional fourfold Mahāyāna meditation by equating Mahāyāna in Laṅkāvatārasūtra X.257d with mahāmudrā. The pādas X.257cd "A yogin who is established in a state without appearances sees Mahāyāna" thus mean that the yogin finally sees or realizes mahāmudrā. Zhönu Pal must have had such Indian sources in mind when he read the four mahāmudrā yogas into the Laṅkāvatārasūtra15 and the Dharmadharmatāvibhāga.” Mathes, 2008

[24] GRETIL Saddharmalaṅkāvatārasūtram

cittamātraṃ samāruhya bāhyamarthaṃ na kalpayet /
tathatālambane sthitvā cittamātramatikramet // Lank_10.256 //

cittamātramatikramya nirābhāsamatikramet /
nirābhāsasthito yogī mahāyānaṃ sa paśyati // Lank_10.257 //

sems tsam la ni brtan pa yi /
phyi rol don ni mi rtog bya /
de bzhin nyid la dmigs gnas nas /
sems tsam las ni yang dag 'da' /

sems tsam las ni 'das gyur nas /
snang ba med pa las 'da' bya /
snang ba med la gnas pa yi /
rnal 'byor theg chen mthong bar 'gyur /

[25] "spros pa med pa'i tshul yang snang ba med pa la rnam par gnas pa ni de kho na nyid de / theg pa chen po zhes bya ba la / mtshan gyi rnam pa gzhan du na phyag rgya chen po zhes bya ste / de mthong bar 'gyur ro zhes gsungs pa ni / snang med gnas pa'i rnal 'byor pa / de yis theg pa chen po mthong / zhes bya ba dang..."

[26] Dharmadharmatāvibhāga p.48
de ltar dmigs las rnam rig tsam// dmigs las don rnams mi dmigs dang*// don rnams mi dmigs pa las ni// rnam par rig tsam mi dmigs dang*// de mi dmigs las gnyis po ni// khyad par med pa'i dmigs la 'jug/ de gnyis khyad par mi dmigs pa// de ni rnam par mi rtog pa'i// ye shes yul med dmigs med pa// mtshan ma thams cad mi dmigs pas// rab phye ba ni yin phyir ro//

[27] Un texte qui aurait déjà été connu en Chine, portant le nom Ratnagotravibhāga. C’est le nom Ratnagotravibhāga qui a été retenu pour désormais désigner le Mahāyāna-Uttaratantra-Ṡāstra Indien “redécouvert”.

[28] chos rnams thams cad sems kyi rnam 'phrul te//
sems ni sems med sems kyi ngo bos stong*//
stong zhing ma 'gags cir yang snang ba ste//
legs par brtags nas gzhi rtsa chod par shog/

Nges don phyag rgya chen po'i smon lam, K3 Rangjung Dorje

Commentaire : phyag chen gyi gdams pa gces btus/_bzhi pa
Eighth Tai Situpa Chökyi Jungne; Rinchen Dargye; Third Karmapa Rangjung Dorje; Bokar Rinpoche Collection: Karma Kamtsang Series Tags: Collected Writings; Instructions and Advice; Mahamudra

[29] Commentaire Situ Panchen (XVIIIème):

chos rnams thams cad sems kyi rnam 'phrul te/
sems ni sems med sems kyi ngo bos stong*/
stong zhing ma 'gag cir yang snang ba ste/
legs par brtags nas gzhi rtsa chod par shog_/
ces pa ste/

rkang pa dang pos snang ba thams cad sems kyi rnam 'phrul du thag bcad/
gnyis pas sems rang bzhin med par gtan la phab/
gsum pas stong dang rten 'byung zung du 'jug pa mi 'gal bar bstan/
bzhi pas de ltar so sor rtogs pa'i shes rab kyis brtags pas gzhi'i don la sgro 'dogs thams cad gcod dgos par smon pa'i tshul gyis gdams pa'o/

[30] On note le changement idéalisant de phénomènes (t. chos s. dharma, objets mentaux) en “apparences” (t. snang ba s. ābhāsa). La vacuité était définie par Nāgārjuna comme la coproduction conditionnée.
"Ce qui naît en dépendance, nous déclarons que cela est vacuité.
C'est une désignation dépendante ; c'est cela même, la voie du milieu
."

yaḥ pratītyasamutpādaḥ śūnyatāṃ tāṃ pracakṣmahe /
sā prajñaptir upādāya pratipat saiva madhyamā // Mūlamadhyamakakārikā 24.18
Ici, la vacuité semble avoir changé de statut. La coalescence de la vacuité et de la coproduction conditionnée est déclarée ne pas contradictoire, laquelle déclaration introduit un doute dans le fait qu’il s’agit de la même chose, et que la vacuité soit autre chose que la coproduction conditionnée.

[31] Le sens de Base (t. gzhi) dans le tantrisme, et les catégories (catēgoriae) d'Aristote, fonctionnent comme des systèmes fondamentaux qui structurent l'expérience et la connaissance. Chez Aristote, les dix catégories : substance, quantité, qualité, relation, lieu, temps, position, état, action, passion. Dans le tantrisme : Les quatre éléments, les quatre directions, les quatre temps, les quatre joies, etc., représentant la totalité des éléments, des directions, etc. La base du maṇḍala est carré, le palais de maṇḍala etc.

Les catégories d'Aristote sont un cadre descriptif. La gZhi du tantrisme est un cadre prescriptif et performatif. Elle ne décrit pas la réalité, mais la construit par la pratique.

[32] Le Réel est défini comme un but (bouddhéité, vacuité, félicité). Ce but est posé comme un horizon à atteindre. La théorie est matérialisée en rituels, symboles, mantras, maṇḍalas. La pratique réalise la théorie dans l’expérience. Le Réel n’est pas découvert, mais construit et actualisé par la pratique.

[33] Le but est défini comme une réalité à réaliser. Le but est pris comme chemin (visualisation, mantra, etc.). La pratique réalise ce qu’elle évoque. Le chemin et le but coïncident, car le but est réalisé dans le chemin, dans le cadre de la Base.

[34] Elle délimite l’espace de la pratique (le maṇḍala, le corps, l’esprit, l’univers). Elle relie microcosme (corps) et macrocosme (univers), les phénomènes et le Réel. Elle ne décrit pas une réalité préexistante, mais la construit par la pratique. Elle est un expédient (upāya) qui permettrait d’atteindre un état qui la dépasse.

[35] sangs rgyas gzhan don phun tshogs pa'i /
'bras bu gtsor byed pa'i phyir ro

[36] Traduit en anglais par Thubten Jinpa dans Mind Training: The Great Collection, 2006, Library of Tibetan Classics, p. 88
“Atiśa possessed the instructions of three teachers. First, he possessed what he received from his teacher Dharmarakșita. This teacher gave away even parts of his own body by cutting flesh from his thighs. Atiśa stated that although Dharmarakșita's philosophical views were inferior, based on this practice alone, one can be certain that he had attained the great seal [of perfection]. His philosophical standpoint was that of the Vaibhāşika tenets of the Disci-ple's School, his scriptural authority was Garland of Three Clubs, while his analytic reasoning was [based on] Aśvaghoṣa's Ornament of Sutras and the Jataka Tales.”
En Tibétain :

Theg pa chen po blo sbyong brgya rtsa, bdr:MW8LS22914, p. 105 :
jo bo chen po la bla ma gsum gyi man ngag mnga' ste/ dang po bla ma rak+Shi ta la zhus pa mnga'o/_/bla ma 'dis dngos su sku'i brla las sha bcad nas sbyin pa btang*/ jo bo'i zhal nas/ lta ba dman kyang da tsam phyag rgya chen po thob nges gsung*/ 'di'i lta ba ni nyan thos bye brag tu smra ba/ lung dbyug pa gsum gyi phreng ba/ rig pa rta dbyangs kyi mdo sde skyes rabs so//.
Thubten Jinpa (p. 88), rend “phyag rgya chen po” par “the great seal [of Perfection]”, précision absente du tibétain, qui ne porte aucun qualificatif de ce type, et qui importe rétroactivement dans une source du XIIe siècle la taxonomie Sūtra/Tantra/Coeur formalisée seulement par Kongtrul au XIXe.

[37] Naturaliste ordinaire: l’expérience empirique du monde physique, des sens, des objets.
Empirique : les données des sens, les sciences, les observations.
Conceptuelle : les constructions mentales, les catégories, les langages, les théories.
Religieuse : les croyances, les rituels, les pratiques, les symboles.
Surnaturaliste : les déités, les maṇḍalas, les mantras, les pouvoirs siddhi.
Tantrique/théurgique : les correspondances microcosme/macrocosme, les initiations.

[38] C'est une confiance personnelle et absolue dans la promesse de salut de Dieu, une "certitude des choses qu'on espère" (Hébreux 11:1). Cette foi justifie le croyant devant Dieu, le déclarant “juste” non pas en raison de ses actes, mais en raison du sacrifice du Christ.

[39] “Nous le savons parce que chacun d'entre nous, en grandissant, a dû assumer les disciplines du désenchantement, et nous nous reprochons régulièrement nos manquements à cet égard, en nous accusant mutuellement de pensée "magique", ou de nous complaire dans le "mythe"...”

“We know this because each one of us as we grew up has had to take on the disciplines of disenchantment, and we regularly reproach each other for our failings in this regard, and accuse each other of "magical" thinking, of indulging in "myth"...” (Taylor, 2007)

[40] “ ...toutes les croyances sont détenues dans un contexte ou un cadre de l'allant-de-soi, qui reste généralement tacite, et peut même ne pas encore être reconnu par l'agent parce qu'il n'a jamais été formulé. C'est ce que les philosophes [...] ont appelé l'arrière-plan. "

“...all beliefs are held within a context or framework of the taken-for-granted, which usually remains tacit, and may even be as yet unacknowledged by the agent, because never formulated. This is what philosophers, influenced by Wittgenstein, Heidegger or Polanyi, have called the “background”.” (Taylor, 2007)

[41] “As a result of experience, prayer, and practice, what was initially a mere leap of faith comes to be more and more clear and undeniable. In this (secondary) sense, for the saint, the existence of God may come to seem “obvious”...” (Taylor, 2007)

[42] “So there is a condition of lived experience, where what we might call a construal of the moral/spiritual is lived not as such, but as immediate reality, like stones, rivers and mountains.” (Taylor, 2007)

[43] “...getting to the point where we can be inspired and empowered to beneficence [...] or a sense of buried sympathy within, requires training, or inculcated insight, and frequently much work on ourselves. It is in this respect like being moved by other great moral sources in our tradition, be they the Idea of the Good, or God’s agape, or the Tao, or humanheartedness.” (Taylor, 2007)

[44] Extrait du Manuel des instructions essentielles du Grand Sceau

“Il y a trois types de voies :
La voie de l'inférence (t. rjes dpag lam, s. anumāna-mārga)
La voie du support (t. byin rlabs lam, s. ādhiṣṭhāna-mārga)
La voie de la perception directe (t. mngon sum lam, s. pratyakṣa-mārga)

La voie (t. lam du byed pa) de l'inférence consiste à examiner tous les phénomènes à travers la logique de l'un et du multiple, puis à les établir comme étant vides.

La voie du support surnaturel (s. ādhiṣṭhāna) repose sur des pratiques comme la génération de la divinité, le yoga du canal central, des bindu et des mantras, qui sont imprégnées de support surnaturel.

La voie de la perception directe (s. pratyakṣa) est lorsqu'un maître réalisé enseigne directement que la nature de la pensée immanente (t. lhan cig skyes pa) est “la lumière du dharmakāya” (t. chos kyi sku 'od gsal bya ba), et que l'on intègre la perception directe sans se séparer de la vue, l’observation et la méditation (t. lta spyod sgom gsum).”

Extrait du Manuel des instructions essentielles du Grand Sceau (t. sNying po don gyi gdams pa phyag rgya chen po'i 'bum tig), contenu dans Les enseignements du Vénérable Gampopa (chos rje dwags po lha rje'i gsung/ gsung thor bu/ bsod nams rin chen).

samedi 4 juillet 2026

Du Gourou au Gouruyoga

"Porteur-de-Lumière" (Blake 1805)
'Thou wast Perfect till Iniquity was Found in Thee' (Ézéchiel 28:15)

Origines indiennes

Le terme sanskrit “guru" possède une signification et une fonction qui dépassent largement celles d'un simple enseignant ou instructeur. En analysant ses racines étymologiques, son histoire et son développement à travers les traditions spirituelles indiennes et tibétaines, on constate que sa singularité repose sur le fait que le guru n'est pas un simple transmetteur de savoir, mais l'incarnation vivante de la vérité ultime et l'agent direct de la transformation spirituelle de son disciple. Le terme est couramment décomposé en deux syllabes : gu, signifiant "ignorance" ou "obscurité", et ru, "celui qui dissipe" ou "lumière". Le guru est donc fondamentalement un "dissipateur d'ignorance"[1] … ou "porteur de lumière" (en latin : Lucifer). De plus, le mot "guru" se traduit littéralement par "lourd" ou "pesant" : cette lourdeur fait référence au fait que la personne est "lourde" de qualités exceptionnelles, de pouvoir spirituel, de sagesse et de prestige.

Historiquement, dans l'Inde védique ancienne, le guru était un prêtre-enseignant chargé de transmettre la mémorisation des Vedas et des compétences associées comme la grammaire. Cependant, la méthode d'apprentissage le distinguait déjà d'un simple professeur. L'étudiant (s. śiṣya) devait quitter sa famille pour vivre dans celle de son maître (s. gurukula) pendant de nombreuses années, dans une dynamique intime de discipline, d'obéissance et de service humble (allumer le feu sacré, ramasser du bois, etc.).

La singularité du phénomène s'est cristallisée dans les Upaniṣads, où l'éducation n'est plus perçue comme une fin en soi, mais comme le seul moyen d'atteindre la Réalité ultime. Les textes déclarent explicitement que l'étude personnelle et solitaire des écritures est futile. Seul un maître ayant la connaissance expérimentale de la vérité peut montrer la voie. Le mot Upaniṣad lui-même signifie littéralement "s'asseoir près de", soulignant cette indispensable proximité physique et spirituelle avec le maître.

Promotion divine du guru avec le mouvement Bhakti

La position du guru devient radicalement singulière avec l'émergence des mouvements de dévotion (Bhakti) et du Tantrisme. Le guru cesse d'être un représentant ou un intermédiaire pour devenir la divinité elle-même incarnée. Les pratiques ésotériques exigent une initiation formelle (la dīkṣā) que seul le guru peut conférer. Son identité humaine s'efface pour qu'il devienne l'instrument par lequel l'influence spirituelle divine (s. adhiṣṭhāna) descend sur le disciple. Dans le bouddhisme Vajrayana, par exemple, le guru n'est pas vu pragmatiquement comme le Bouddha, mais est le Bouddha, le Dharma et le Sangha réunis[2].

On considère que le pouvoir spirituel ou l'Energie cosmique (s. śakti) irradie littéralement du corps physique du guru. La relation devient alors charismatique et énergétique. La simple proximité physique avec le guru est recherchée par le disciple pour absorber cette grâce transformatrice (s. adhiṣṭhāna)[3].

L'ami de bien bouddhiste éclipsé par le guru

Dans le bouddhisme ésotérique indien, et particulièrement avec l'émergence des yogatantras supérieurs, le rôle du guru subit une transformation radicale. Il cesse d'être un simple "ami de bien" ou guide spirituel (s. kalyāṇamitra) pour devenir la figure hiérarchique absolue et l'incarnation vivante de l'Éveil. Cette évolution pose les fondements de ce qui deviendra la norme au Tibet pendant et après la période des nouvelles traductions (t. gsar ma). Le guru n'est plus seulement un enseignant, il devient l'hiérophante exclusif des tantras bouddhiques, appelé ācārya ou vajrācārya (maître adamantin). Cette transmission initiatique s'inspire du sacre des souverains indiens et instaure un lien indestructible (s.  samaya) qui confirme la supériorité du guru sur le disciple et l'inscrit dans un système de dévotion de nature féodale.

"Le Guru est Sugata, Bouddha et Dharmakāya"

Des textes canoniques majeurs formulent cette équivalence absolue déjà évoquée plus haut entre le guru et les Trois joyaux. Le Jñānasiddhi d'Indrabhūti[4] déclare explicitement : "Le Guru est Sugata, Bouddha et Dharmakāya". Le Guhyasamāja affirme que tous les bodhisattvas et tathāgatas considèrent le guru comme la Bodhicitta adamantine, car "le maître et la Bodhicitta sont identiques, ils ne sont pas différenciés[5]". Durant la période qui correspond aux XIe et XIIe siècles de la Renaissance tibétaine, on observe un glissement crucial dans la façon dont les rituels quotidiens sont structurés en Inde. Auparavant, les pratiques préliminaires tantriques étaient principalement orientées vers la vénération des déités ou des bouddhas cosmiques. Des maîtres indiens commencent alors à placer le guru au centre du culte.

Le "Gurumaṇḍala" prototype du Guruyoga

Anupamavajra, dans son Ādikarmapradīpa (fin du XIe siècle), introduit et priorise le "Gurumaṇḍala" : il stipule que le disciple doit imaginer le guru au centre du maṇḍala (sous les traits du bouddha Vajrasattva) et le vénérer avant la déité d'élection (s. Iṣṭadevatā). Abhayākaragupta, dans sa Vajrāvalī, demande également au disciple d'imaginer que le seigneur du maṇḍala n'est autre que la manifestation visible de son propre guru. Cette intégration du guru déifié au centre des rituels quotidiens a préparé le terrain en Inde pour ce qui allait devenir la pratique massive du Guruyoga au Tibet.

Bien que le concept de dévotion au guru puise ses racines dans le bouddhisme indien, l'origine du Guruyoga (t. bla ma'i rnal 'byor) en tant que genre rituel distinct, quotidien et systématisé se trouve principalement au Tibet, aux XIe et XIIe siècles, lors de la formation des nouvelles écoles du bouddhisme tibétain. L'émergence de cette pratique s'articule autour de plusieurs facteurs historiques et rituels.

Le Gurupañcāśikā, codification du service au guru

En Inde, la relation avec le maître tantrique (souvent un yogi laïc) était très codifiée sur le plan social, comme en témoignent les Cinquante versets sur le Guru (Gurupañcāśikā), rédigés vers le IXe ou Xe siècle. Au XIe siècle, comme on l'a vu, des auteurs indiens tels qu'Anupamavajra ont introduit le rite du gurumaṇḍala. Cependant, en Inde, les pratiques méditatives complexes s'adressaient presque exclusivement à des bouddhas ou à des bodhisattvas cosmiques et transhistoriques. L'idée de visualiser un enseignant humain récent ou vivant comme une divinité quotidienne n'y a jamais été largement popularisée, et l'absence de manuels rituels de Guruyoga en sanskrit contraste fortement avec la prolifération de ce genre dans les compositions tibétaines.

Un guru s'inscrit dans une lignée

Le développement du Guruyoga au Tibet a répondu au besoin d'asseoir l'autorité des fondateurs des nouvelles écoles tibétaines (les lignées Kagyu, Sakya et Kadam). Ces fondateurs étaient souvent des lamas laïcs (tels que Marpa, Dromtönpa ou Sachen) qui incarnaient les nouvelles lignées venues d'Inde. Le Guruyoga a permis de consolider le statut de ces lamas locaux en les élevant au rang de bouddhas vivants, justifiant ainsi leur place au sommet de la hiérarchie institutionnelle.

Les épreuves légendaires des débuts sont ritualisées

Dans les premiers temps, la dévotion se manifestait par des "épreuves" (t. dka' ba) physiques extrêmes et individualisées, comme l'illustrent les célèbres récits de l'Indien Naropa et de son disciple tibétain Marpa (ou plus tard de Milarépa). Toutefois, à mesure que les monastères tibétains se sont agrandis à la fin du XIIe siècle, ces épreuves exigeantes et personnalisées ont été progressivement remplacées par des pratiques préliminaires ritualisées et standardisées (t. sngon 'gro), dont le Guruyoga est devenu le point culminant et le plus indispensable.

Le Guruyoga comme transfert simplifié du triple Corps

Le passage de l'instruction au rite institutionnalisé est très documenté dans les écoles Sakya et Kagyu. Le précurseur direct du Guruyoga était un rite appelé Tshar gsum khug pa ("Le triple transfert"), transmis par le maître indien Gayadhara au traducteur tibétain 'Brog mi, où le disciple imagine recevoir les initiations à travers les syllabes lumineuses émanant du maître. C'est ensuite le grand érudit Sakya Paṇḍita (1182-1251) qui a remanié ce rite sous le nom formel de La voie profonde du Guruyoga (t. Lam zab mo bla ma'i rnal 'byor). Il a délibérément extrait cette pratique de son cadre secret pour en faire une discipline quotidienne, expliquant qu'à son époque, les étudiants n'étaient plus capables d'endurer les épreuves physiques d'antan.

Un guru sous aspect humain ou divin 

Dans la tradition Kagyu et Kadam, Gampopa a été l'un des pionniers à intégrer fortement le Guruyoga, considérant le service et la méditation sur le maître extérieur comme essentiels à la réalisation du Mahāmudrā. Des textes issus de la tradition Kadampa (liés à Atiśa) enseignaient déjà à visualiser le guide dans son cœur ou au sommet de sa tête, et à le prier avec dévotion. Les disciples de Gampopa, tel que Phag mo gru pa, ont composé des liturgies spécifiques où le lama n'est plus seulement une divinité indienne, mais est véritablement vénéré sous sa forme humaine en tant que bouddha. C’est le cas également dans le Guruyoga de l’école Shangpa.

De l'ami de bien naturaliste au guru surnaturaliste

À l'origine du bouddhisme, l'amitié vertueuse (s. kalyāṇa-mittatā) désignait un soutien mutuel dans la pratique du bien entre pairs, puis a évolué pour désigner la relation entre un instructeur accompli et son élève. Au Tibet, le maître indien Atiśa et son école Kadampa ont tenté de restaurer cet idéal orthodoxe à travers la figure du géshé (la traduction tibétaine de "l'ami de bien"), défini par sa discipline stricte et sa capacité à transmettre le sens des textes. Cependant, le prestige de ce rôle a été progressivement éclipsé par l'influence grandissante des maîtres de mantras ou vajrācārya, issus des traditions tantriques. Dans des écoles comme la lignée Kagyupa, on a assisté à une fusion entre l'approche des kadampas et les pratiques initiatiques des yogis (telles que la mahāmudrā). Avec le temps, les deux rôles en sont venus à se confondre dans une seule et même personne, mais c'est l'aspect du guru liant définitivement l'adepte qui l'a emporté.

De la Mahāmudrā-Prajñāpāramitā à la Mahāmudrā tantrique

Dans la tradition Kagyupa, la pratique du Guruyoga n'est pas une simple expression de dévotion, mais le point culminant et indispensable des pratiques préliminaires (sngon ‘gro), préparant l'adepte à la réalisation ultime de la Mahāmudrā. Lors du Guruyoga, le pratiquant Kagyupa visualise son lama-racine sous la forme de Vajradhara, le Bouddha primordial à l'origine de la lignée, avec un corps bleu, tenant un vajra et une cloche. La pratique implique une prière intense visant à recevoir les quatre initiations ou transmissions de pouvoir (l'initiation du Vase, Secrète, de la Connaissance-Sagesse, et la Quatrième) sous forme de lumières (blanche, rouge et bleue) émanant des trois centres du guru. Cette visualisation vise à purifier les voiles du corps, de la parole et de l'esprit du disciple, l'autorisant ainsi à s'engager dans la pratique sans forme de la Mahāmudrā .

Le refuge se tantrifie à l'image du guru 

Dans le bouddhisme tibétain, et particulièrement pour les Kagyupas (connus comme une lignée de pratique ou sgrub brgyud), une secte est fondamentalement identifiée par sa lignée, c'est-à-dire la chaîne ininterrompue de maîtres ayant transmis les enseignements oraux et écrits. La lignée principale Kagyupa, qui va de Vajradhara à Tilopa, Naropa, Marpa, Milarépa et Gampopa, est appelée le "Rosaire d'or des Joyaux exauçant les souhaits"[6]. Le concept de refuge, porte d'entrée du chemin bouddhiste, s'articule lui aussi totalement autour du guru et de sa lignée dans le Vajrayana. Contrairement à d'autres écoles qui s'en tiennent à quatre vœux, la lignée Kagyupa utilise un vœu de refuge à six branches : on prend refuge dans le Guru, puis dans les Trois Joyaux (Bouddha, Dharma, Sangha), et enfin dans les Trois Racines (Yidams, Dakinis et Dharmapalas). Lors de la visualisation, l'arbre du refuge est structuré de manière très précise : le maître-racine (Vajradhara) se trouve au sommet du point de convergence, entouré par un océan de gurus de la lignée (incluant toutes les sous-branches Kagyupa : Drikhung, Drugpa, Tshalpa, Talung, etc.). Prendre refuge dans la lignée à travers le lama-racine signifie reconnaître qu'il est la synthèse de tous ces aspects spirituels et entrer dans la lignée.

Le guru est le Bouddha point barre

Selon Jamgon Kongtrul, l'attitude fondamentale qu'un disciple doit adopter envers son guru est une dévotion et une révérence absolues, fondées sur une "vision pure" inébranlable. Bien qu'il soit prescrit d'examiner attentivement les qualités d'un maître avant de lui demander des enseignements, une fois la connexion établie par une instruction ou une initiation, le disciple ne doit plus jamais se détourner de lui, le calomnier ou scruter ses défauts, et ce même si le maître enfreint ouvertement les règles morales les plus fondamentales. Face à ce que l'on pourrait percevoir comme des défauts ou des transgressions chez le guru, Kongtrul exige une inversion radicale de perspective. Voir des défauts chez son maître spirituel (ou chez les autres pratiquants) est considéré comme le signe d'une perception impure et la preuve que l'on est sous l'emprise de Māra (le démon de l'illusion). Kongtrul utilise l'analogie du miroir. Voir les autres, notamment son guru, comme mauvais revient simplement à voir le reflet de son propre visage sale, c'est-à-dire l'impureté de son propre karma. Il ajoute qu'en notre époque dégénérée (fin XIXème siècle), même si l'on rencontrait un guru parfait, notre perception souillée nous ferait prendre ses qualités pour des défauts, tout comme Devadatta (le cousin jaloux) ne voyait que des défauts chez le Bouddha[7].

Le guru ne peut pas avoir des défauts

Puisque la pratique exige de visualiser et de considérer le guru comme un Bouddha à part entière, il est inconcevable de lui prêter des failles, car comment un Bouddha pourrait-il avoir des défauts ? Le disciple doit cesser d'examiner les manquements d'autrui pour se transformer en un "veilleur" qui scrute uniquement ses propres fautes. Si le disciple est confronté à des actes manifestement condamnables de la part du guru, il doit se convaincre qu'il s'agit de "moyens habiles" (s. upāya) insurpassables pour entraîner les disciples. Kongtrul explique que ces méthodes sont "cent, mille fois plus merveilleuses que la préservation d'un code moral pur", car elles ne relèvent pas de l'hypocrisie mais du "mode de conduite le plus élevé" pour guider les êtres vers la libération. Pour aider le disciple à maintenir cette attitude, Kongtrul détaille précisément comment réinterpréter les transgressions du maître[8].

S'il vous gronde ou vous insulte : il faut penser qu'il est en train de détruire votre mauvais karma et que ses paroles sont en réalité de puissants mantras courroucés destinés à dissiper vos obstacles. S'il vous frappe : il faut le recevoir comme une bénédiction qui chasse les démons et les esprits, et comme la source de tous les accomplissements spirituels (siddhis). S'il ment ou trompe : il faut considérer qu'il guide les êtres sur la voie de la libération à l'aide de méthodes symboliques. S'il a des relations sexuelles inappropriées : c'est le signe de l'union des moyens habiles et de la sagesse (prajñā), et la preuve que ses qualités spirituelles augmentent. S'il vole ou pille : il faut comprendre qu'il transforme les biens volés en "accumulations de mérites" pour soulager la pauvreté des êtres[9].

Renoncer à tout esprit critique et restaurer le lien sacré

En résumé, l'attitude exigée par Jamgon Kongtrul est l'abandon total de l'intellect critique ordinaire. Le disciple doit cultiver une dévotion exempte de toute attente ou angoisse, et apprécier les aspects positifs de toutes les actions du guru, en considérant que, quoi qu'il fasse, il le fait motivé par une compassion absolue. À la mort du guru, y compris d'un guru aux nombreux comportements répréhensibles, ses disciples sont priés de se confesser, de réparer leur engagement samaya, pour "unir leur esprit avec l'esprit de sagesse" de leur maître. Cela vaut aussi pour les victimes, car il n'y a pas de tribunal de gurus.

Confesser sous la menace du feu éternel (narak)

Dès l'annonce du décès de Sogyal Lakar, malgré les procès et le rapport Lewis Silkin, les témoignages d'abus (sexuels, physiques et de pouvoir) et la disgrâce prononcée par le Dalaï-Lama, la machine institutionnelle a demandé aux disciples de se concentrer sur la pratique du Guruyoga, la récitation du mantra de Vajrasattva et les prières de confession ("Narak kong shak"[10]) pour retrouver cette même union avec l'esprit de sagesse du maître. L'organisation a présenté ce moment comme l'occasion idéale pour les disciples de "laver leurs consciences en matière de samaya"et de renouveler leur dévotion. La raison pour laquelle les disciples de Sogyal Lakar ont été sommés de confesser leurs fautes à sa mort est liée au samaya, le lien de loyauté féodal et sacramentel qui lie perpétuellement l'élève au maître. Critiquer le guru, le calomnier ou simplement perdre la foi en lui constitue la première et la plus grave des transgressions, passible d'une renaissance dans l'"enfer Vajra" (Vajranaraka). Les disciples, ayant pu douter de Sogyal à cause des scandales médiatiques et de l'intervention du Dalaï-Lama ("disgrâce"), pouvaient donc (selon ce système de croyance) se trouver en état de disgrâce.

Pour éviter la damnation ("l'enfer vajra"), le disciple terrifié doit faire un intense acte de contrition. C'est ici qu'intervient la récitation des cent syllabes de Vajrasattva, une pratique expressément conçue pour purifier les violations des vœux et les transgressions commises contre le corps, la parole et l'esprit du guru. La liturgie de confession exige du disciple qu'il ressente "un remords aussi intense que s'il avait bu du poison"[11]

La seule réparation véritable est la soumission

En conclusion, la confrontation entre l'Occident et l'Asie sur la figure du guru semble frontale. L'Occident laïque juge les actes sur des critères éthiques, psychologiques et pénaux. Un maître violent et prédateur sexuel est un charlatan qui commet des crimes. À l'inverse, l'idéologie tantrique intègre et sublime ces transgressions comme la marque d'un bouddhisme "supranaturaliste" exclusif, où le sexe et la violence peuvent être des outils d'éveil légitimes (féodaux, samaya), et où la seule faute possible est le refus du disciple de se soumettre aveuglément. Demander aux victimes de Sogyal Lakar de confesser leurs fautes à sa mort n'était donc pas une anomalie, mais l'application stricte et orthodoxe des manuels de pratique tibétains, et pour le bien et le salut même des victimes.

Le Lumenisme au-dessus de l'éthique et de la loi ?

Ici aussi, le Lumenisme joue un rôle. Il y a deux dimensions parallèles, deux cités bien séparées pourrait-on dire avec Augustin d'Hippone. Et le guru, en porteur-de-lumière, est justement l'unique individu qui peut aider un individu à passer de l'une à l'autre, de l'ombre à la lumière (gu-ru). Il en va de sa Libération, de son Éveil, de son Salut. J'utilise des majuscules pour différencier ces termes des mêmes notions dans une dimension naturaliste. Le guru est la clé du Lumenisme et du Salut définitif : il se tient à cheval de la dimension naturaliste et surnaturaliste, et se confond avec le bindu au Cœur, la Bodhicitta (Guhyasamāja, voir plus haut). Il est la porte vers l'Éveil et le Salut.

"...some sort of influence of the feudal system"

La singularité du phénomène Guruyoga vient du fait que dans le bouddhisme tantrique, la transmission de la science occulte se fait à travers une consécration (s. abhiṣeka) calquée sur le modèle du sacre d'un souverain indien (Davidson, 2002). Contrairement à l'ordination monastique classique dont l'entrée reposait sur des critères publics ouverts à tous (moines et laïcs confondus), l'accès à la voie tantrique dépendait d'une évaluation rigoureuse et de l'acceptation exclusive du maître. Cette consécration a instauré une dynamique résolument hiérarchique, confirmant la supériorité absolue du guru sur son disciple.

Le pilier de cette autorité repose sur les samaya, les engagements profonds contractés par l'élève lors de l'initiation, qui nouent un lien sacramentel direct avec le corps, la parole et l'esprit du guru. Contrairement à l'approche non tantrique (illustrée par exemple par Śaṅkara), où le disciple, après avoir reçu l'instruction et rendu hommage, repart libre de toute sujétion pour poursuivre sa propre route, le cadre tantrique régi par le samaya maintient un lien de loyauté perpétuel et inféodé, sous peine de renaissances infortunées comme l'enfer Vajra.
"What I want to say to all Rigpa students is this—please do not break any more of your samayas. If a student breaks his/her samaya, it has a very harmful effect on the master's life. I urge all of you therefore to practice the Narak Kong Shak and Heart of Vajrasattva confession prayers as much as possible. I am very concerned for Sogyal Rinpoche's health and future. I hope you will all listen to what I say." (Message d'Orgyen Topgyal aux disciples de Sogyal Lakar, 28/09/2017)
La synergie entre ces doctrines tantriques exigeant une dévotion sans faille et les structures féodales du Tibet a fini par produire une véritable "bouddhocratie". Dans ce système sociétal et religieux, les lamas ont pu adopter une posture s'apparentant à celle de seigneurs ou de rois exigeant une obéissance inconditionnelle de leurs sujets, supplantant l'idéal plus égalitaire du simple "ami de bien". Les lamas/gurus utilisent l'idéologie et les rituels tantriques (notamment l'image du maṇḍala ancrés dans le symbolisme du suzerain régnant sur ses vassaux[12]) pour "sacraliser l'autorité féodale". Dans ce contexte, la relation de dévotion tantrique a fourni un cadre institutionnel permettant aux lamas d'exercer des prérogatives quasi royales, légitimant ainsi une autorité spirituelle et temporelle largement incontestée.

"Lamaisme": terme justifié, définitions à revoir

C'est précisément l'observation de ce système clérical écrasant qui a conduit Laurence Austine Waddell et les érudits de l'époque victorienne à utiliser le terme contesté de "Lamaïsme"[13]. Pour Waddell, le trait le plus notable du Tibet, qu'il juge d'ailleurs "profondément non bouddhiste", est que le Lama y est devenu un prêtre indispensable exerçant un pouvoir absolu, plutôt qu'un moine mendiant. Il note que les lamas se sont arrogés une place si centrale qu'ils ont forgé le proverbe : "Sans un Lama devant soi, il n'y a pas [d'approche] de Dieu". Waddell décrit en détail comment cette hiérarchie a évolué jusqu'à ce que les Grands Lamas s'emparent du pouvoir temporel, instaurant une "royauté-sacerdotale" (priest-kingship) et une théocratie où le souverain (le Dalaï-Lama) est perçu et vénéré par les foules comme un dieu incarné.

L'historiographie contemporaine confirme bien l'observation de Waddell quant à la structure quasi-féodale et la concentration du pouvoir. Ronald M. Davidson, dans son analyse de la Renaissance tibétaine, démontre comment les lamas ont utilisé les formes rituelles et idéologiques du tantrisme indien pour établir une autorité politico-religieuse, aboutissant à une véritable "sacralisation de l'autorité féodale". Stephen Batchelor fait exactement le même constat empirique : la fusion du Dharma et de la politique a engendré une "bouddhocratie" (Buddhocracy, Batchelor 2017) où "l'aristocratie spirituelle" exerce un règne autocratique absolu, soutenu par la doctrine de la dévotion inconditionnelle[14].

Waddell opposait systématiquement le Tibet à une vision idéalisée, pure et originelle du bouddhisme "primitif" (celui du Sud, basé sur le corpus pâli). Cette approche reflète une logique “Victorienne”, coloniale et “protestante” qui cherchait à isoler un "noyau pur" de la religion et à dénoncer le "Lamaïsme" comme une corruption papiste et diabolique de cet idéal... Ceci dit, on ne peut que constater le grand écart entre le bouddhisme du premier millénaire et son évolution ultérieure.

"Routinisation" des conduites

Pour qu'une implantation locale devienne une institution durable, il faut que le charisme du fondateur soit "routinisé"[15]. C'est exactement ce que les auteurs tibétains ont accompli aux XIe et XIIe siècles. Comme tous les peuples où le bouddhisme s'est installé durablement, les Tibétains ont activement innové pour adapter les sources indiennes aux conditions locales. Loin de rejeter le panthéon bouddhiste indien, les Tibétains l'ont assimilé tout en y greffant leurs propres divinités locales rituellement subjuguées. La véritable innovation fut de réorganiser ce vaste édifice cosmologique en érigeant le guru humain en pivot central absolu du système. L'invention et la popularisation des "pratiques préliminaires" (t. sngon 'gro) et du Guru yoga ont permis de standardiser la vénération du lama et de solidifier son statut de bouddha au sein des nouvelles institutions monastiques (Sakya, Kagyu, Kadampa)[16]. L'autorité n'était plus seulement basée sur l'éveil, mais encodée dans un rite institutionnel.

Si l'appellation "Lamaïsme" était critiquée à juste titre pour son biais orientaliste, elle mettait en lumière une réalité sociologique tangible par la structuration d'un cheminement spirituel en un système institutionnel complexe. L'abandon de soi au maître est devenu un principe structurant, favorisant l'assise et la cohésion d'une élite religieuse auprès des fidèles.
"[Chögyam Trungpa] dit, eh bien le problème avec Merwin — c'était il y a quelques jours — il dit, le problème de Merwin était la vanité. Il dit, je voulais me charger de lui en m'ouvrant totalement à lui, en mettant de côté toutes les barrières. “C'était un pari.” dit-il. Alors je [Allen Ginsberg] demandais était-ce un erreur ? Il répondit “Non.” Alors je dis que si c'était un pari et que cela n'avait pas marché, pourquoi ne serait-ce pas une erreur? Eh bien, parce que maintenant tous les étudiants doivent y réfléchir, cela servira d'exemple, et leur fera peur. Alors je rétorquai “Et si tout le monde en parle à l'extérieur, cela ne causerait pas un scandale énorme?” Et Trungpa de répondre, “Eh bien, ne sois pas étonné de découvrir que tout l'enseignement se réduit finalement à la vacuité et la docilité.” "[17]
***


[1]Joel D. Mlecko, "The Guru in Hindu Tradition", Numen, vol. 29, fasc. 1, 1982, p. 33-61.

[2]Christopher Emory-Moore, "The Systematic Dynamics of Guru Yoga in Euro-North American Gelug-pa Formations", mémoire de maîtrise en sciences des religions, Université de Calgary, Alberta, 2012.

[3]István Keul et Srilata Raman (dir.), Generating the Guru, Routledge, 2022.

[4]Le Jñānasiddhi est attribué à Indrabhūti, texte tantrique bouddhique composé en sanskrit à la fin du VIIIe ou au début du IXe siècle. Voir T. Gerloff et J. Schott, Indrabhūti's Jñānasiddhi: A New Critical Edition of the Sanskrit Text and its Tibetan Translation, Manuscripta Buddhica, 2024.
V
ers 1.24 de la première section du Jñānasiddhi d'Indrabhūti, une section intitulée “L'Instruction sur le Réel” (s. Tattvanirdeśa)

“Gurur buddho bhaved dharmaḥ saṅghaś cāpi sa eva hi”

Selon T. Gerloff et J. Schott, le Jñānasiddhi serait l'œuvre d'un Indrabhūti “intermédiaire” (VIIIe-IXe siècle), tandis que le Sahajasiddhi et son commentaire par Lakṣmīṅkarā appartiendraient à un Indrabhūti “le Jeune” (IXe-Xe siècle). Ces derniers ont été traduits en français dans Le Guide du Naturel, Joy Vriens, Yogi Ling, 2017. Le Sahajasiddhi propose une approche radicalement différente Une “non-méthode” basée sur l'absorption naturelle (s. sahajasamādhi) et sans aucun effort. Il se distancie ouvertement des pratiques yogiques artificielles (s. upāya) du mahāyoga. Je qualifie cette voie de "post-tantrique”, la rapprochant davantage des grands discours (sūtras) du Mahāyāna, où la reconnaissance directe de la nature de la pensée prime sur la transmutation tantrique.

[5] Emory-Moore, 2012
“Using one Indian tantric text to illuminate another, Tsong-kha-pa, the Tibetan founder of the Gelug-pa school, cites the oldest of Buddhist tantras in his commentary to Aśvaghoṣa’s verse cited above:
“Many tantras mention this [practice of] looking on the guru as an enlightened one. We read in the seventeenth section of the Guhyasamāja Tantra: … ‘[A]ll the bodhisattvas and tathagatas look on [the guru] as the vajra mind of enlightenment. Why? Because the master and the mind of enlightenment are the same—they are not divisible into two.’ (ibid. 59)”
Le texte cité de Tsongkhapa se trouve dans son commentaire du Gurupañcāśika attribué à Aśvaghoṣa, selon Tsong-kha-pa, Blo-bzang-grags-pa, and Gareth Sparham. The Fulfillment of All Hopes: Guru Devotion in Tibetan Buddhism. Boston: Wisdom, 1999.

Ma lecture de “mind of enlightenment” est d’ordre yogatantrique : Bodhicitta. Pour le Gurupañcāśika voir-ci-dessous.

[6]Judith Hanson (trad.), The Torch of Certainty [Nges don sgron me], Jamgon Kongtrul, préface de Chögyam Trungpa, Shambhala, Boulder & Londres, 1977.

[7]The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 (voir référence complète en note 5).

[8]The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 (voir référence complète en note 5).

[9]The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 (voir référence complète en note 5).

[10]Na rak skong bshags : Narak est la transcription du même mot qui signifie "enfer" en sanskrit ; "sKong", c'est combler/réparer, et "bshags", c'est dévoiler les fautes. Selon le guide de récitation rédigé par le grand maître Jamyang Khyentse Wangpo, la pratique consiste en plusieurs étapes de visualisation et de récitation.

[11]"The power of remorse is to have such intense regret toward former misdeeds that you feel as sorry as if you had drunk poison."

(The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 — voir note 5).

[12]Ronald M. Davidson, Indian Esoteric Buddhism: A Social History of the Tantric Movement, Columbia University Press, 2002, p. 106 sq. Un sāmanta est un vassal, qui tient son fief du rājādhirāja (suzerain) et qui est lié à lui par un lien féodal (samaya). Davidson y compare la terminologie d'une consécration (abhiṣeka) et du couronnement royal, et les ressemblances sont frappantes.

[13]L. Austine Waddell, The Buddhism of Tibet or Lamaism, with its Mystic Cults, Symbolism and Mythology, and in its Relation to Indian Buddhism, Londres, W. H. Allen & Co., 1895.

[14] Stephen Batchelor, Why I Quit Guru Yoga, Does elevating the guru to the same status as the teachings themselves set the stage for teacher-student abuse? Tricycle, Winter 2017.

[15] István Keul et Srilata Raman (dir.), Generating the Guru, Routledge, 2022.
“Underlying this reverence of the guru is a convergence of two kinds of social authority that Max Weber had deemed “charismatic” and “traditional.” On the one hand, a guru should have a singular persona or extraordinary achievements to warrant credibility. A guru should be special, or say or do something special. On the other hand, this charisma has been “routinized” through historical processes, so that guru authority is invokable through customary cultural markers of lineage and affiliation – genealogy, dress, comportment, and the like. That is, one may simply look or act like a guru in order to be accepted as one. This ambivalence raises the possibility of the false guru, a trope par excellence throughout Sanskrit literature and in contemporary religious life as well. Because religious and political institutions (e.g., temples, monasteries, kingdoms) draped their own authority around gurus, teachers, and founding figures, perceptions of fraud would pose a serious threat to their claims to power.”
[16] John L. Pickens, Preliminary Practices and the Formation of Tibetan Buddhism, Dissertation, Berkeley, 2022

[17] When the Partys Over, interview avec Allen Ginsberg dans Boulder Monthly, mars 1979
"He said, well, the problem with Merwin — this was several years ago — he said, Merwin’s problem was vanity. He said, I wanted to deal with him by opening myself up to him completely, by putting aside all barriers. “It was a gamble.” he said. So I said, was it a mistake? He said, “Nope.” So then I thought, if it was a gamble that didn’t work, why wasn’t it a mistake? Well, now all thestudents have to think about it —so it serves as an example, and a terror. But then I said, “What if the outside world hears about this, won’t there be a big scandal?” And Trungpa said, “Well, don’t be amazed to find that actually the whole teaching is simply emptiness and meekness." 
Voir aussi mon blog Réussir (18/09/2017)