mardi 2 juin 2026

Prélude à la bataille de la lettre A (l’imagination, source de l'illusion ?)

Milarépa, détail Himalayan Art 30508

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"Ô Bhikṣus, mes paroles doivent être acceptées par les sages non par simple respect pour moi, mais après une investigation rigoureuse, tout comme l'or n'est accepté comme pur qu'après avoir été chauffé, coupé et frotté." (Tattvasaṅgraha (3587) ; Tattvasaṅgrahapañjikā (v.1-6)[0]
“C’est cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours ; car elle serait règle de vérité si elle était infailliblement règle de mensonge. Mais étant la plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux.” (Blaise Pascal, Pensées, éd. Sellier, fr. 44)
L’imagination à l’origine de la réalité phénoménale ?

Dans mon dernier blog (Prélude à la bataille de la lettre A - manas & Prakāśa), j’ai commencé à expérimenter avec la traduction “imagination” pour “manas” (t. yid), comme un exercice de pensée. Dans un sens plus global que la citation de la pensée de Pascal[1]. Pour justifier cette traduction, on peut se baser sur le Commentaire du Madhyānta-vibhanga-śastra (traité yogācārin) de Sthiramati, et la traduction anglaise qu’en avait fait Th. Stcherbatsky dans le deuxième chapitre[2].

Stcherbatsky utilise plusieurs synonymes pour référer au “Constructeur universel de la réalité phénoménale" (s. abhuta-parikalpa), qui est à l’origine de la vérité conventionnelle. “Imagination productive”, “Constructeur des phénomènes”, “Créateur de l'illusion du monde”, etc. Ce “Constructeur” construit le monde phénoménal en divisant la réalité concrète en deux parties distinctes: un sujet qui appréhende, et un objet qui est appréhendé. Bien que cette division dualiste soit une pure illusion, pour le Citttamātra/Yogācāra, le Constructeur en lui-même existe d'une manière absolue et représente la "chose en soi" (Stcherbatsky) véritable.
“Le Constructeur universel de la réalité phénoménale (s. abhūta-parikalpa t. kun tu rtog pa) existe (s. 'sti t. yod).
En lui, la dualité [entre le sujet et l'objet] n'existe pas.
La vacuité, cependant, est contenue en lui.
Et dans la vacuité, à son tour, il est inclus.[3]” (Madhyāntavibhāgakārikā-bhāṣya)
Il s’agit de l’imagination en tant que constructeur universel de la réalité phénoménale. Ce qui apparaît comme la réalité phénoménale, est produit de causes et de conditions. les Cinq traités de Maitreya (dont le Madhyāntavibhāga et le Ratnagotravibhāga) ont d’ailleurs pour but d’associer la théorie du tathāgatagarbha (l’essence de bouddha présente en tous les êtres) avec le système Yogācāra.

Le faux procès du "blocage des pensées"

Dans l’Amanasikārādhāra, l’Apologie du non-engagement mental (ou imaginaire...), attribuée à Advayavajra, l’auteur met beaucoup d’effort à justifier que l’objet du non-engagement mental n’est pas une absence (négation non-affirmante), comme semble s’adresser à des tāntrika qui estiment que le non-engagement mental n’ait pas le même pouvoir que les yogatantras supérieurs, puisqu’il n’a pas d’absolu à atteindre ou “réaliser”. Advayavajra semble prendre à son compte les arguments et objections yogatantriques pour les réfuter. Il aurait pu se refuser à cet exercice, en utilisant ses propres arguments et autorité (surtout s’il s’agissait d’Advayavajra en personne, si c'est en effet le cas), mais il semble avoir cédé à la pression pour une justification réconciliante qui pourrait satisfaire la doctrine yogatantrique. Cependant, je ne connais pas bien le sanskrit, et il est également possible que l’auteur de l’Apologie est plus fin et nuancé, en retournant les arguments et instruments avancés par ses adversaires contre les leurs.

Différentes approches de l’imagination

L’Amanasikārādhāra émerge dans un contexte de haute compétition doctrinale en Inde du Nord, où plusieurs traditions se disputent la définition de l’état ultime et le statut du mental ou de l’imagination. Faut-il éliminer le mental, est-ce même possible sans invoquer des éléments surnaturels ?

Pour les Jaïns[4], manas est un instrument matériel subtil qui produit le karma, et ils envisagent donc d’éteindre (s. nirodha) l’imagination (s. a-manaska) simplement pour cette raison.

Il existe par ailleurs un texte d'origine shivaïte, mais à vocation universaliste, qui porte le titre Amanaska[5]. Influencé par des courants tantriques radicaux[6], il enseigne l'état de non-mental (s. amanaska), qui correspond à la dissolution complète de l'activité mentale et des saṅkalpa (pensées intentionnelles ou volition). Ce texte assimile l'amanaska au Rājayoga, une pratique sans effort considérée comme supérieure et indépendante des autres yogas (Haṭha-, Mantra-, et Laya-yoga).

L’essence de l’imagination est lumineuse mais voilée

Dans le Mahāyāna mainstream (Sūtrayāna), l’imagination dualiste est à l’origine des voiles[8]. Il est cependant transcendé par la gnose non-conceptuelle (s. nirvikalpa-jñāna). Dans l’Abhidharma, manasikāra (sans a- privatif) est l’un des facteurs mentaux universels (s. mahābhūmika / sarvatraga), c’est-à-dire qu’il est présent dans tout moment de conscience (s. citta). Le terme manasikāra désigne la faculté de la pensée de diriger l’attention sur un objet. L’attention dirigée habilement (s. yoniso manasikāra) est généralement considérée comme une qualité, notamment dans le bouddhisme des Auditeurs (s. śrāvakayāna). L’imagination est mobilisée habilement pour l’éveil.

Dans le Yogācāra, l’imagination productrice (s. abhūta-parikalpa) existe réellement (s. asti) comme processus de construction du monde phénoménal. Elle est cependant associée à la septième conscience, dite “imagination souillée” (s. kliṣṭamanas), qui résulte en l'appropriation de la conscience fondamentale (s. ālaya-vijñāna) comme un “moi”.

En mode "voilé", l’imagination est toujours déjà prise dans la dualité sujet-objet, dans l’appropriation d’un soi, dans la production de voiles. Elle est “structurellement défectueuse” dans son fonctionnement (“la folle du logis”), mais non dans son essence. Car cette même imagination, libérée de ses voiles dualistes, n’est autre que la gnose lumineuse (≈ jñānaṃ nityaṃ jyotiḥ, védantin).

Neutraliser l’imagination en connaissant l’essence

L’éveil n’est donc pas une “liberté souveraine” qui inclurait l’imagination en l’assumant pleinement (comme dans le shivaïsme moniste). C’est une transformation radicale : l’imagination cesse de fonctionner comme l’imagination ordinaire, non par annihilation, mais par reconnaissance de son essence. Ce qui change, c’est le mode (voilé - dévoilé), non la faculté elle-même.

C’est pourquoi certains sūtras (prajñāpāramitā) parlent paradoxalement de pensée non-pensée (s. cittam acittam, acitta, acittaka) : l’éveil n’est pas un état mental ordinaire, mais il n’est pas non plus l’absence de toute conscience. C’est l’imagination reconnue comme vacuité lumineuse, autrement dit : l’essence de bouddha qui, une fois les voiles déchirés, se révèle n’avoir jamais été autre chose que cela. La statue d’or est toujours une statue d’or malgré les voiles qui la recouvrent. Ce qui valait pour l’imagination (Madhyāntavibhāgakārikā-bhāṣya, voir plus haut) peut maintenant être appliquée à la luminosité ou pureté naturelle de la pensée, j’adapte :
“La vacuité (śūnyatā), cependant, est contenue en elle.
Et dans la vacuité, à son tour, elle est incluse.”
L’imagination nécessaire

L’imagination, “le Constructeur universel de la réalité phénoménale”, correspond au fond à la réalité phénoménale, la vérité conventionnelle, dont le bodhisattva ne se débarrasse pas, puisqu’il s’y engage par compassion, et dont il a besoin pour sa puissance d’agir. La coalescence des deux vérités est centrale dans la voie médiane.

Rappelons-nous aussi que selon le Yogācāra, l’imagination (voilée) existe (s. asti) independamment, et donc l’imagination non-voilée aussi. Ce ne sont certainement pas les voiles ou les productions de l’imagination (lenon-Soimoniste) qui lui confèrent l’existence !

L’imagination comme dimension libre

Le Shivaïsme non-duel (Trika, Abhinavagupta) ne cherche pas non plus à éliminer l’imagination qu’il considère comme une manifestation de la conscience souveraine (s. svātantrya). L’état ultime est unmanī (au-delà du mental) ou manonmanī (mental et au-delà). La liberté inclut la capacité à avoir ou ne pas avoir d’activité mentale.

Dans les Yogatantras bouddhiques, l’imagination est vide d’essence, mais son énergie est utilisée (visualisations, mantra, karmamudrā) pour accélérer la purification/transmutation (déification) par les deux phases. La Mahāmudrā est l’union de la vacuité et de la luminosité, qui remplace l’indivision des deux vérités mādhyamika. Cette union est uniquement accessible par la série de quatre initiations transmises par un vajrācārya (myste).

Ne touchez pas à la Mahāmudrā !

Quand le terme Mahāmudrā est d’abord simplement mentionné, puis utilisé, surtout au Tibet au XII-XIIIème siècle, pour désigner une union non-yogatantrique de la vacuité et de l’imagination (Advayavajra, Sahajavajra, Vajrapāṇi dans son commentaire du Sūtra du Coeur, Gampopa), l’utilisation de ce terme qui désigne la plus haute réalisation yogatantrique pose problème pour des yogatāntrikas orthodoxes.

Il arrive au mahāyāna mainstream, notamment mādhyamika, de critiquer les tantras pour leur ritualisme et leur essentialisme, ou d’en prendre un certain recul. Les yogatantras critiquent la “Mahāmudrā” non-tantrique pour son manque de Méthode yoguique “concrète”.

Les shivaïtes radicaux proposent leur propre amanaska (Rājayoga) à l’écart du Haṭhayoga, en se considérant supérieur (“Royal”) à ce dernier. Il me semble que l’équipe d’Advayavajra propose une approche “voie d’aperception directe” (t. mngon sum lam) qu’on pourrait appeler “post-tantrique”, que Gampopa désignerait ainsi, et qu’il considérait supérieure à la voie de la Méthode tantrique ou voie de grâce (s. adhiṣṭhāna-mārga). Il faudrait d'ailleur voir tout ce que ce terme sanskrit (et pāli) recouvre et implique. On peut même soupçonner que dans son sens yogatantrique il s’agisse de śaktī (Puissance) et de transfert de Puissance (s. śaktipāta).

Le shivaïsme non-duel du Cachemire (Trika) lance un défi à la vacuité bouddhique en lui opposant une conscience souveraine, qui n’est vide de rien d’autre que de sa propre Puissance. La conscience (s. cit) n’est pas vide au sens madhyamaka. Elle est pleine, souveraine, libre. Lumineuse pourrait-on dire… Ce qui est vide, ce sont les (cinq) limitations[9] qui la voilent. Les Yogatantras se sont inspirés du shivaïsme (Bhairavisme), pour intégrer dans le bouddhisme mahāyāna ce dont ils estimèrent qu’il faisait défaut. La Lumière, le Divin, la Puissance divine.

La quête de la puissance propre

L’argumentation de l’Apologie (Amanasikārādhāra, attribué à Advayavajra) semble très consciente des différents points de vue et objections et y répond. L’auteur répond en définissant le mental non comme un obstacle à éliminer, ni comme un instrument à purifier, mais comme déjà “vacuité manifeste” (t. gsal ba, ou lumineuse si l’on veut). L’amanasikāra est la méthode pour l’approcher, en cessant de s’investir dans ses productions, en s’abstenant d’y diriger l’attention, et en n’y donnant pas son assentiment. La luminosité (ou l’imagination naturelle) s’érige alors en puissance propre (g. auto-krateia) “charismatique” (s. svādhiṣṭhāna t. bdag byin rlabs)[10], eu égard au rayonnement qui émane de la puissance propre, notamment dans le cadre de l’Activité éveillée spontanée d’un “Dharmakāya-Bouddha” (chapitres 20-21 du Précieux ornement de la libération, de Gampopa).

Sahajavajra présente le Tattvadaśaka d’Advayavajra comme une œuvre qui, bien qu’écrite en accord avec le système des mantras (s. mantranaya), relève en réalité de la voie des Perfections (s. pāramitāyāna). Le verset 9 qui contient le terme svādhiṣṭhāna (autonomie spirituelle), qui semble désormais avoir pris un sens exclusivement yogatantrique avec le Guhyasamāja et le Pañcakrama, mais qui existait dans le bouddhisme pāli et mahāyāna bien avant les yogatantras. Il n’est donc pas nécessaire de le traduire dans un sens yogatantrique dans le Tattvadaśaka d’Advayavajra, et de donner la précédence à ce sens singulier. Dans ce texte, ce n’est pas une opposition entre les deux voies (yogatantrique et “post-tantrique”, mais un accord. Dans le Tattvadaśaka-tīkā (TDT), c’est l’Ainsité (s. tathatā) qui s’érige en puissance propre.
“Étant orné par la nature procédant (tib. 'phros pa'i) de la nature de l'Ainsité, [le yogi] est un ornement[11]. (Sahajavajra TDT)
Autrement dit un “joyau qui exauce les souhaits” (s. cintāmaṇi)[12], l’activité éveillée spontanée (t. phrin las), d’où l’adjectif "charismatique".

Sahajavajra reconnaît pleinement la nature de Bouddha comme dynamique expérientielle (naturellement pure, lumineuse et incréée), mais refuse de lui accorder le statut de "chose" ou de "fondement" ultime, maintenant ainsi sa pensée dans une Voie médiane qui refuse de s'appuyer sur l'être tout comme sur le non-être. L’activité éveillée spontanée est le rayonnement du Corps réel (s. dharmakāya), sans intervention intentionnelle d’un Corps formel ou d’une gnose lumineuse. Les deux corps formels (sambhogakāya et nirmāṇakāya) sont des apparitions pour les autres (t. gzhan snang s. parapratibhāsa), non des constructions délibérées, qui apparaissent en fonction du besoin des autres (selon leurs mérites et leurs aspirations). Comme l’image d’un visage que le miroir renvoie à la personne qui se regarde. C’est le point de vue classique, y compris du Ratnagotravibhāga suivi par Gampopa et d’autres Apratiṣṭhāna-Mādhyamika[13]. Les Apratiṣṭhānavādins affirment que les activités salvatrices du Bouddha se produisent spontanément et sans effort, sans avoir besoin d'une gnose comme substrat ou support cognitif.

Le troisième Karmapa se rebelle

En revanche, Karmapa 3 dans son Traité expliquant le tathāgatagarbha (t. (De bzhin gshegs pa’i snying po bstan pa’i bstan bcos), fait appel aux quatre gnoses (s. jñāna) pour expliquer l’activité salvatrice du Bouddha selon l'orthodoxie yogācārine[14]. Or, le mot “jñāna” peut signifier à la fois une connaissance immédiate “naturelle”, et une gnose lumineuse d’ordre divin ou noétique. Dans ce traité (et son autre traité sur la réalité intérieure profonde, le Zab mo nang don, le confirme), il pointe vers une gnose lumineuse.
“L’exemple du joyau qui exauce les souhaits, et d'autres [analogies du même ordre]
Est énoncé pour montrer [l'existence d'] une puissance (t. nus pa s. śaktī) non-conceptuelle.
Il est ainsi expliqué que ce n'est pas exclusivement le continuum mental d'autrui (t. gzhan rgyud)[15].”
Il y a beaucoup à dire sur ce sujet[16], et j’en ferai certainement un blog. Retenons simplement ici que Karmapa 3 corrige radicalement l’approche de ses ancêtres Advayavajra+Sahajavajra et Gampopa, en abandonnant leur voie de l’aperception directe (t. mgon sum lam) et leur Apratiṣṭhāna-Mādhyamika. On change de “Bouddha” et de “Bouddhologie” (Almogi, 2009). Karmapa 3 s'approche d'ailleurs davantage de Longchenpa, quant au lien entre l'essence de Bouddha et le corps subtil

Par exemple, comparé au shivaïsme radical (Rājayoga) qui veut un état sans mental, sans imagination (s. amanaska), le non-engagement mental est une troisième voie entre élimination et inclusion active, entre analyse et non‑analyse. Cela ouvre le potentiel d’une dimension pure, d’imagination créatrice, qu'exploite d'ailleurs à fond le bouddhisme ésotérique. Cela reste de l’imagination, mais qui s’engage dans des “créations pures”, des “images fausses” dirait Ratnakarasanti, sur le fil du rasoir, comme l'aiment les yogatāntrikas, ou en léchant du miel d’un rasoir (t. sbrang rtsi’i spu gri gzhib pa[17])... Saraha et son commentateur Advaya-Avadhūtipa disent à propos des banquets gaṇacakra :
“Si [les yogis] réalisent leur objectif conformément aux phases de la création etc. du chemin ésotérique du Fruit

24.3a Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde

Mais s'ils ne le concrétisent pas

24.4a La tête de ces étourdis sera écrasée sous les pieds [du Seigneur du monde][18].”
Chez Sahajavajra (Commentaire extensif des Dix versets sur le Réel[19]) la coalescence ou (s. yuganaddha[20]) désigne fondamentalement la coalescence des deux vérités, à savoir de ce qui est produit (le phénomenal) et de ce qui est non-produit (parfois la réalité ultime, le Réel). Il s'agit d'une posture où la vérité phénoménale et le non-produit ne s'excluent pas et, sans s’engager mentalement, sans assentiment, sont logiquement établies ensemble, sans contradiction. Il n’y a pas d’appel à une réalité noétique lumineuse, à laquelle l’imagination non-imagination serait seule réceptive, et qui se pourrait se faire jour à partir d’une abstention, un demeurer en retrait, sans intervenir dans le déploiement de l’imagination naturelle.

La Voie du milieu ornée par la parole du guide (madhyamā guruvāgalaṃkṛtā)

C’est le non-engagement mental (s. amanasikāra) qui rend possible cet “état de suspension”, qui permet d’avoir accès à la vérité conventionnelle sans perdre son aspect non-produit (vacuité), et vice versa. Cette coalescence est inconcevable (s. acintya bsam gyis mi khyab pa), “mystiquedans un sens non-ésotérique, même si lorigine étymologique du mot ne le permet pas trop. Seulement, cet état doit être suscité et confirmé par des paroles et des gestes d’un guide lors d’une Introduction (t. ngo sprod). Ce procédé existait dans l’école Kagyupa primitive (Gampopa, ses neveux, Tshalpa Zhang, Jigten Gonpo, etc.), et il se passait d’une initiation yogatantrique supérieure avec ses quatres étapes.

La charge de Sakya Paṇḍita : pas d'Éveil sans liaison noétique

Le procédé Ngo sprod aussi avait été critiqué par Sakya Paṇḍita, qui tenait à ses quatre étapes d’initiation pour avoir accès à l'Éveil surnaturel Prémium Plus. Sakya Paṇḍita dit :
“Dans mon système, la pensée n’ayant pas d’essence (t. ngo bo med pa), il n’y a rien à introduire (ou à faire reconnaître t. sprod rgyu mi bdog).

L’expression “non-remémoration et non-engagement mental” (t. dran pa med cing yid la bya ba med pa) est désignée simplement comme une “récollection du Bouddha” (t. sangs rgyas rjes su dran pa)[21].”

"L'introduction à la nature de la pensée seule (t. sems rkyang pa) est une tradition [indienne ; David Jackson] non-bouddhiste. Comme cela ne peut pas éliminer la dualité du sujet saisisseur et de l'objet saisi (t. gzung 'dzin spang mi nus pa'i phyir), c'est une voie erronée (t. lam 'khrul pa yin). S'il faut aussi introduire les objets extérieurs, il convient d’examiner (t. brtag) si ces objets proviennent du Seigneur [créateur, Īśvara] selon les non-bouddhistes, ou des atomes (t. rdul phran) selon les Śrāvakas, ou de la pensée (t. sems) selon les Citttamātrins, ou de la production interdépendante (t. rten 'brel) selon les Mādhyamikas.[22]"
Et encore :
“Moi aussi, je pourrais rassembler davantage de disciples, si j’enseignais la panacée auto-suffisante à ceux qui n’avaient reçu que l’initiation-bénédiction de Vajravārāhī, si je leur enseignais (t. ngo sprod) par la suite le sens 'qui ne s’atteint pas à travers l’effort', après avoir identifié une vague expérience contemplative comme le chemin de la vision. Je recevrais aussi davantage d’offrandes. Et puis les sots me considéreraient comme un Bouddha.[23]
Sakya Pandita y démontre pourquoi sauter l'étape de l'étude philosophique (t. thos bsam) mène directement à l'hérésie ou à la renaissance dans les royaumes inférieurs. Pour Sakyapa et la très grande majorité de bouddhistes ésotériques, il n’y a pas de salut possible dans le domaine naturel (s. laukika), même par le biais de la vacuité.
“Si l'on ne réalise pas les deux formes de non-soi, on ne peut pas détruire la saisie des entités réelles. Dès lors, méditer sur la vacuité devient une cause du Saṃsāra et des mauvaises destinées.[24]
De nouveau, Advayavajra et Sahajavajra proposent la coalescence des deux vérités, comprenant le non-soi des phénomènes et le non-soi de l'individu, qui avec l’essor de l’essence de Bouddha (s. buddhadhātu) et les yogatantras ne passe pas son heure de gloire.

Investissement dans la réalité noétique

Le salut est au fond d’ordre surnaturel (s. lokottara, alaukika), noétique, métaphysique, supramondain, divin, céleste, … La Mahāmudrā ou Mahāsukha est pour eux la “fusion” ou le transfert de Puissance (s. adhiṣṭhāna t. byin rlabs) entre le Surnaturel et le Naturel. Sans le Surnaturel, et sans cette fusion, pas de salut Prémium Plus. Pas de Parfait état de Bouddha triadique. Pour Sakya Paṇḍita, la Mahāmudrā est exclusivement la gnose "co-émergente" (s. sahajajñāna) qui surgit de la pratique de ces deux stades tantriques. On voit que le choix de traduire “sahaja” par “co-émergente” (et pas par inné, immanent ou naturel) n’est pas neutre. La gnose co-émergente se caractérise par l'union indissociable de la félicité et de la vacuité (t. bde stong), notamment de la “joie co-émergente” (s. sahajānanda). Remplacer naturel etc. par “co-émergent” sert de marqueur et de rappel à la bonne interprétation yogatantrique, partout et toujours, quelle que soit l’intention des auteurs respectifs.

La phase d’achèvement, quant à elle, emploie des techniques yogiques avancées pour travailler directement sur les énergies internes du corps : les canaux (nadis), les souffles/vents (vayus) et les essences/gouttes subtiles (bindus). C'est en maîtrisant ces énergies physiologiques et psychiques, notamment à travers l'initiation et les pratiques d'union, que la Luminosité et la félicité se déclenchent de manière organique et puissante.

Il ne s’agit pas d’une pure imagination créatrice. Selon le Traité expliquant le tathāgatagarbha du 3e Karmapa Rangjung Dorje, le corps subtil est structurellement et réellement présent en nous. Le texte affirme que dès la naissance, chaque être vivant possède ces canaux immatériels qui servent de voies de circulation aux souffles vitaux et aux essences.
“Le fondement (t. gnas g. topos) est l’essence du Victorieux.
Le Constructeur universel de la réalité phénoménale” (s. abhūta-parikalpa)
Est présent (t. rab gnas) dans la pureté de la pensée (t. sems kyi dag pa).
Cette pureté elle-même est présente actuellement (t. da ltar yod).
Bien qu’existant, à cause du non-savoir (s. avidyā) et des pensées conceptuelles (t. kun rtog),
On ne la voit pas (t. mi mthong), c’est pourquoi voilà le saṃsāra.
Lorsqu’on les dissipe (t. bsal), c’est le nirvāṇa[25].

“Ce qui depuis le commencement a des limitations,
La Réalité (s. Dharmatā[26]), qui est par nature pure et permanente,
Bien qu’obscurcie depuis toujours par des voiles,
On ne la voit pas, comme un vase d’or recouvert de terre[27].”

“Les canaux, les souffles et les essences-gouttes (s. bindus) :
Lorsqu’ils sont purifiés, ils sont le Corps formel (s. rūpakāya) ;
Lorsqu’ils ne sont pas purifiés, ils sont le corps de forme impur.[28]
Le 3e Karmapa allie ici l’Embryon du Bouddha et le corps subtil qui deviendra le corps adamantin (s. vajrakāya), qui permet la déification ou bouddhafication du yogi. Il résume ce grand paradoxe (la présence absolue qui échappe à l'existence) en s'appuyant sur les Sūtras :
"Ainsi, la pensée-en-soi (t. sems nyid) est bouddha.
Bien qu’il existe actuellement, on ne le connaît pas.
Quand on le comprend, à ce moment-là…

“Comme la chaleur dans le fer disparaît,
Ou la taie dans l’œil disparaît
On ne dit pas que le bouddha, la pensée et la gnose (s. jñāna)
Existent ou n’existent pas[29]."
Lhabileté dans les moyens (t. thabs la mkhas pa s. upāyakauśalya), la pratique des pāramitā (s. ādikarma) combinée avec la prajñāpāramitā, change de sens, et devient désormais la Méthode (s. upāya) des yogantras supérieurs, toujours considérés comme vides d’essence, mais pas si “vides” que l’on peut s’en passer… Contrairement au śrāvakayāna et au mahāyāna.

A suivre…

***

[0] tāpācchedācca nikaṣātsuvarṇamiva paṇḍitaiḥ | parīkṣya bhikṣabo grāhyaṃ madvaco natu gauravāt ||
Tattvasaṅgraha (3587) ; Tattvasaṅgrahapañjikā (v.1-6) 

Tibétain : yang seng ge'i sgra 'di yang gang yin zhe na// bsregs bcad brdar ba'i gser bzhin du// legs par brtag la nga yi bka'// blang bar bya yi gus phyir min//

[1] Le bouddhisme distingue entre différentes fonctions de la pensée : citta (la pensée dans son ensemble, ou instant conscient), buddhi (raison/volonté), manas (coordination/imagination), cintana (conception, réflexion),etc.

[2] Madhyanta-Vibhanga, Discourse on Discrimination Between Middle and Extremes Ascribed to Bodhisattva Maitreya and Commented by Vasubandhu and Sthiramati. Translated From the Sanscrit by Stcherbatsky, Śrī Satguru Publications, Delhi, 1992

[3] Vasubandhu: Madhyāntavibhāgakārikābhāṣya :
abhūtaparikalpo 'sti dvayan tatra na vidyate / śūnyatā vidyate tv atra tasyām api sa vidyate // 1.1
dbus mtha' rnam 'byed :
yang dag ma yin kun rtog yod// de la gnyis po yod ma yin// stong pa nyid ni 'di la yod// de la yang ni de yod do// stong pa ma yin mi stong min//
[4] Le jaïnisme est atypique et rejette la cosmogenèse émanative. Il n’y a pas de prakṛti primordiale, pas de chaîne de tattva issus les uns des autres. Les substances (dravya) sont éternelles, séparées, et n’émanent pas les unes des autres. Le manas n’est pas une hypostase intermédiaire entre l’immatériel (l’âme, jiva) et le matériel grossier (pudgala). C’est simplement une variété de matière (pudgala), plus subtile que le corps grossier, mais tout aussi matérielle (composée d’atomes). Il n’y a pas de degré d’immaterialité. Soit c’est matière (pudgala), soit ce ne l’est pas (jīva et les autres substances). Pas de tiers.

[5] Le Yoga de l'éveil dans la tradition hindoue, traduit en français par Tara Michaël, Fayard 1992.

[6] Ceux qui suivent l'Amanaska sont des shivaïtes, qui ne se confondent ni avec les Śaiva Siddhānta (dualistes), ni avec les shivaïtes monistes du Cachemire (Trika). Ils représentent une troisième voie, que l'on peut qualifier de shivaïsme radical ou shivaïsme non-duel, à tendance subitiste et renonçante.

[8] Voile des afflictions (kleśāvaraṇa) et voile du connaissable (jñeyāvaraṇa).

[9] Les cinq Kañcukas
Kalā : Limitation du pouvoir d'action (la toute-puissance divine devient une simple capacité à agir de manière limitée).
Vidyā : Limitation du pouvoir de connaissance (l'omniscience devient une connaissance partielle, imparfaite). On parle aussi de aśuddha vidyā (connaissance impure).
Rāga : Limitation par l'attachement et le désir. C'est l'énergie divine de volonté (icchā-śakti) contractée en un sentiment de "manque" qui nous projette vers les objets du monde.
Kāla : Limitation par le temps. L'éternité de Śiva devient l'expérience séquentielle du passé, présent et futur.
Niyati : Limitation par l'espace et la causalité. La liberté absolue de Śiva est restreinte par les lois de la cause et de l'effet, inscrivant l'action dans un cadre déterminé.

[10] Tattvadaśaka, 9 (traduction et édition Klaus-Dieter Mathes)
"[The yogin] who has left the [eight] worldly dharmas behind And adopted yogic conduct [that appears to be] crazy Does everything without [any need for] a reference point, Being adorned with self-empowerment. (TD 9) (Mathes, 2015)

lokadha[T 21b]rmavyatīto1 ‘sau2 unmattavratam3 āśritaḥ | sarvaṃ4 karoty anālambaḥ svādhiṣṭhānavi5bhūṣitaḥ || (TD 9) 1 N –vyatīte 2 N so 3 N utmattavrattam 4 N sarva 5 ESh –bi- | ‘jig rten chos (1las rnam ldog1) ‘dis | | smyon pa’i spyod pa la brten nas | | bdag byin brlabs2 pas rnam brgyan nas | | dmigs pa med par thams cad byed | (TD 9) 1 DP la rnam log 2 DP brlab"
En pāli, le terme correspondant à cette puissance ou résolution est adhiṭṭhāna. C’est la dernière des 10 Perfections (p. pāramī). C'est cette force de résolution intérieure qui permet au pratiquant de maîtriser la durée de son absorption méditative (s. samādhi) ou, à un stade plus avancé, de manifester les résultats de ses pouvoirs psychiques.

[11] Phyag chen rgya gzhung (Collection Karmapa 7) : 
de bzhin nyid kyi rang bzhin las 'phros pa'i rang bzhin gyis brgyan pa ni rgyan no/
[12] Mahāyānottaratantraśāstra alias Ratnagotravibhāga :
"De même que le Joyau magique,
Exauce chacun de tous les désirs
De ceux qui se trouvent dans sa sphère
Instantanément et sans y penser."

"De même, quand ceux dont les désirs diffèrent
S’en remettent au Joyau magique du Bouddha,
Ils entendent toute une variété d’enseignements
Dont le Bouddha n’a pas conçu le moindre."
Traduction : Christian Charrier and Patrick Carré. Plazac: Éditions Padmakara, 2019.
[IV.67]
ji ltar yid bzhin nor bu ni//
rtog pa med kyang cig car du//
spyod yul gnas pa rnams kyi ni//
bsam kun so sor rdzogs byed ltar//

[IV.68]
de bzhin sangs rgyas yid bzhin la//
brten nas bsam pa tha dad rnams//
sna tshogs chos ni thos gyur kyang*//
de ni de la rnam mi rtog/
Sanskrit : ābhiprāyapūraṇam / kurute nirvikalpo 'pi pṛthak cintāmaṇiryathā // 67 // buddhacintāmaṇiṃ tadvat sametya pṛthagāśayāḥ / śṛṇvanti dharmatāṃ citrāṃ na kalpayati tāṃśca saḥ // 68 //

Extrait du Tattvaratnāvalī :

Original: (41) cintāmaṇir ivākampyaḥ sarvasaṅkalpavāyubhiḥ | tathāpi sarvasattvānām aśeṣāśāprapūrakaḥ ||

Translation: Like a wish-fulfilling jewel, he is unshakeable by the winds of all conceptual constructions; nevertheless, he is the fulfiller of all the hopes of all sentient beings without exception.
Tattvaratnāvalī · SA_T02_n2918u:194

Extrait du Kudṛṣṭinirghātana :

Like a wish-fulfilling jewel, it (i.e., the perfection of benefitting others) Is not stirred by the fierce wind of every volition, In this way it fulfills without exception The wishes of all sentient beings. (TRĀ 43 = KDN 4)

cintāmaṇir ivākampyaḥ sarva(1saṃkalpavāyubhiḥ1) | tathāpi sarvasattvānām aśeṣāśā2prapūrakaḥ || (KDN 4) 1 T ||| 2 N aṣāsā- | kun rtog rlung dmar thams cad kyis | | dpag bsam shing ltar mi bskyod pa | | (1de lta na yang sems can gyi1) | | bsam pa ma lus yongs rdzogs byed | (KDN 4) 1 DP

Edition et traduction des extraits : Klaus-Dieter Mathes, Perfect Blend

[13] Voir Almogi, Orna. Rong-zom-pa's Discourses on Buddhology: A Study of Various Conceptions of Buddhahood in Indian Sources with Special Reference to the Controversy Surrounding the Existence of Gnosis (jñāna: ye shes) as Presented by the Eleventh-Century Tibetan Scholar Rong-zom Chos-kyi-bzang-po. Studia Philologica Buddhica Monograph Series 24. Tokyo: International Institute for Buddhist Studies, 2009.

[14] Dans le Buddhabhūmy-upadeśa (chapitre 18), les quatre jñānas procèdent de la transformation des huit consciences ordinaires (s. vijñāna) lors de l'éveil. Par ce processus le flux de conscience passe d'un état contaminé à un état inconditionné et pur, ce qui est appelé le “retournement de la base” (s. āśraya-parāvṛtti). 

Ch. 18, Dan Lusthaus, dans William Edelglass, Jay L Garfield, Buddhist philosophy, essential readings, 2009, Oxford University Press.

[15] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
yid bzhin nor sogs dpe brjod pa//
rtog pa med pa'i nus ston par//
bshad kyis gzhan rgyud kho na min//
[16] Pour Gampopa, l'Éveillé est exclusivement le Dharmakāya. Il le définit de manière totalement apophatique (par la négative) : le Dharmakāya n'est qu'une étiquette pour désigner l'épuisement de toutes les erreurs (Mahāyāna-sūtrālamkāra IX, 3). Puisque ce Corps est non-né, ineffable et sans élaboration (dépourvu de toute multiplicité), Gampopa en conclut logiquement qu'il ne possède aucune gnose cognitive.

[17] Mentionnée dans l’histoire (t. rtogs brjod) d’une manifestation du Grand Compatissant (Avalokiteśvara) sous la forme d’un roi du Dharma nommé Dri med kun ldan legs pa’i blo gros.

'Phags mchog thugs rje chen po'i sprul pa chos rgyal dri med kun ldan legs pa'i blo gros kyi rtogs brjod sngags 'os bsngags pa
In Collection: PL480 Collection; Gene Smith's Personal Collection
Author: sman ri ba blo bzang rnam rgyal
Publisher: ngawang zopa; new delhi; 1979
Note: Extended kavya verses based on the Vessantara Jataka, previous life story of Shakyamuni Buddha.

[18] DKG n° 24 sur le Gaṇacakra. Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120)

Tshogs kyi 'khor lo la/ phyi dang nang dang gsang ba'o//
phyi ni rnal 'byor pho mo yab yum tshogs pa'i dus su
za zhing 'thung la gnyis sprod dga' zhing/
lus lha'i 'du shes dang/ ngag sngags kyi 'du shes dang/ sems de kho na nyid kyi 'du shes dang ma bral bar bskyed pa'i rim pa bsgoms pas/
rtag tu yang dang yang du 'khor lo 'gengs//
'bras bu rdo rje theg pa'i bskyed ba'i rim pa la sogs pa ji bzhin pa rtogs na/
chos 'di lta bus 'jig rten pha rol 'grub 'gyur te/
de ma rtogs na/
rmongs pa'i mgo bor rdog pas mnan nas song/
[19] Tattvadaśakaṭīkā, en tibétain : De kho na nyid bcu pa'i rgya cher 'grel pa

[20] Yuganaddha signifie littéralement “attelé ensemble”, comme deux bœufs sous un même joug, image de l’union indissoluble des contraires (vacuité et compassion).

[21] Extrait de : bKa' gdams pa nam mkha' 'bum gyi zhus lan, auteurs : Sa chen kun dga' snying po et Sakya Paṇḍita bdr:MW2DB4570_C79EC0) :
dri ba bcu gcig pa/ sems kyi ngo ji ltar sprod zer ba la/ kho bo'i lugs kyis sems la ngo bo med pas sprod rgyu mi bdog/ dran pa med cing yid la bya ba med pa ni sangs rgyas rjes su dran pa zhes ming tu btags pa yin/
[22] Enlightenment by a Single Means, David Jackson (1994), p. 75 Citation du Thub pa'i dgongs gsal (57b-58a)

Extrait de Thub pa'i dgongs gsal) :
spyir sems ngo sprod pa'i tshe/ sems rkyang pa ngo sprod dam/ phyi rol gyi don yang ngo sprad dgos/ sems rkyang pa ngo sprad pa mu stegs pa'i lugs yin/ des gzung 'dzin spong mi nus pa'i phyir lam 'khrul pa yin/ phyirol gyi yul ngo sprod dgos na yul 'di dag mu stegs kyi ltar dbang phyug la sogs pa'am/nyan thos ltar rdul phran nam/ sems tsam pa ltar sems sam/ dbu ma pa ltar rten 'brel las byung ba yin brtag 'di dag kyang yod pa dang med par 'dod na/
[23] Jackson (1994), p. 168. Voir aussi mon blog Déclassement de la mahamudra de Maitrīpa 27 juin 2011.
‘di las bzlog pa byung gyur na// bstan la gnod par shes par gyis// bdag kyang rdo rje phag mo yi// byin rlabs tsam re byas pa la// dkar po chig thub bstan nas kyang*// myong ba cung zad skyes pa la// mthong lam du ni no sprad nad nas// rtsol bsgrub med pa’i don bstan na// tshogs pa’ang ‘di mang ba ‘dul// longs spyod ‘bul ba’ang mang bar ‘gyur// blun po rnams kyi bsam pa la’ang*// sangs rgyas lta bur mos pa skye//
[24] Extrait de Thub pa'i dgongs gsal :
bdag med gnyis ma rtogs na dngos por 'dzin pa 'jig mi nus pas/ stong nyid sgom pa 'khor ba dang ngan song gi rgyu yin no/
[25] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
gnas ni rgyal ba’i snying po ste//
yang dag ma yin kun rtog ni//
sems kyi dag pa la rab gnas//
dag pa de nyid da ltar yod//

yod kyang ma rig kun rtog gis//
mi mthong phyir na ‘khor ba yin//
de nyid bsam na mya ngan ‘das//
[26] Ici, dans le sens noétique de l’Embryon lumineux présent. La “réalite interne profonde” (t. zab mo nang don)

[27] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
thog ma med pa la ni mtha’ yod pa//
rang bzhin gyis dag rtag pa’i chos nyid ni//
dri mas gdod nas bsgribs pa la ni//
mi mthong gser gyi bum pa sa bzhin no//
[28] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
rtsa rlung thig le rnams//
dag pa dag na gzugs sku ste//
ma dag na ni gzugs skyo//
[29] Traité expliquant le Tathāgatagarbha :
de phyir sems nyid sangs rgyas 'di//
da ltar yod kyang ma shes so//
gang tshe rtogs pa de yi tshe//

[Citation directe du Sūtrālaṃkāra de Maitreya :]
ji ltar lcags la tsha ba dang*//
mig la rab rib zhi ba ltar//
sangs rgyas sems dang ye shes la//
yod dang med par mi brjod do/

samedi 30 mai 2026

Prélude à la bataille de la lettre A (manas & Prakāśa )

Ruines de Vikramaśīla Bhagalpur (source Wanderlust, blog à consulter)

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Le concept central de Prakāśa (Luminosité)

Le vihāra bouddhiste Vikramaśīla, à Bhagalpur, Bihar, fut fondé à la fin du VIIIème début IXème siècle, par le roi Dharmapāla, un grand soutien du bouddhisme dans la région. Ce vihāra est dit avoir eu 100 professeurs et fut régi par une équipe de six membres[1]. Selon les diverses sources hagiographiques, ce vihāra fut le centre de débats entre Ratnākaraśānti (venu de Sri Lanka), Jñanasrimitra, Nāropa, mais aussi Atiśa et Advayavajra/ Maitrīpada, Ratnakīrti, Śākyaśribhadra, etc. En majorité des Yogācārins, des Yogācārins-Mādhyamika ou des Mādhyamika-Yogācārins… Tous suivaient également la voie des Tantras. 

Le concept de Prakāśa (t. gsal ba) y prenait une place centrale. Un terme qui exprime à la fois le fait de briller et l'action de rendre visible (sens épistémique). La Prakāśa "brille" par lui-même (s. svaprakāśa), tandis que l'inerte (s. jaḍa) ne brille pas. La connaissance est lumière : elle manifeste à la fois elle-même et son objet comme une lampe. Le savoir est lumière qui dissipe le non-savoir. Dans les traditions monistes du Cachemire (Pratyabhijñā, Abhinavagupta, ...), la Prakāśa est la Lumière primordiale de la conscience, opposée à vimarśa (réflexivité, conscience de soi réflexive). Le mot lumière est une métaphore utilisée dans toutes les traditions (naturalistes et surnaturalistes confondues) et est très trop riche en associations, pour pouvoir être utilisée sans précautions. 

L’imagination : une Lumière qui s'ignore

 En schématisant, la Prakāśa et l'imagination (s. manas ≈ vikalpanā) ne sont pas deux facultés distinctes et étrangères l'une à l'autre. Elles partagent la même puissance fondamentale : la capacité de manifestation (s. pratibhāsa t. snang ba), sans laquelle rien ne pourrait apparaître à la conscience.

La différence entre la notion d'une "pure conscience lumineuse" et l'imagination (la faculté de se représenter ce qui est immatériel ou abstrait, ou de former des images) réside uniquement dans leur différentiel de “transparence” ou reconnaissance. La Prakāśa est cette puissance manifestante, lorsqu'elle est transparente à sa propre nature. Elle se connaît elle-même de manière réflexive (s. svasaṃvitti), comme un rayonnement pur, sans fracture ou dualité entre un sujet et un objet.

La "pure conscience lumineuse" et l'imagination ne diffèrent pas par leur nature, mais par leur rapport à elles-mêmes. C'est ce que shivaïsme moniste et bouddhisme ésotérique tentent de formuler chacun à leur manière. Les deux projets semblent vouloir habiller de philosophie un fond surnaturaliste (culte de Bhairava pour l'un, essentialiste et théiste pour l'autre) qu'ils ne veulent ni assumer pleinement ni abandonner. Les débats de Vikramaśīla sur la réalité des images (s. ākāra t. rnam pa) le laissent transparaître malgré eux.

A propos, ce double mouvement, philosopher un fond surnaturaliste sans s'en séparer, n'est pas propre aux traditions médiévales. On le retrouve intact dans les adaptations occidentales contemporaines, où la référence à la vacuité ou à la non-dualité fonctionne comme caution philosophique pour des pratiques dont le ressort réel est dévotionnel ou rituel. Ce n'est pas un défaut de sincérité des praticiens, c'est la structure même du compromis historique qu'ils ont hérité, et qu'une lecture madhyamika honnête pourrait rendre visible. 

L'imagination est donc la même puissance manifestante, lorsqu'elle est opaque à elle-même. Elle oublie qu'elle est la source de ses propres projections et se met à croire que les apparences qu'elle produit sont des objets extérieurs et indépendants, leur attribuant une réalité, en même temps qu’au sujet qui les perçoit. L'imagination n'est dans le fond rien d'autre que la Prakāśa qui ne se reconnaît pas.

Le grand débat : quelle est la réalité des images (ākāra) ?

Dans le cadre des étayements philosophiques, les débats à Vikramaśīla portaient souvent sur la réalité des images (s. ākāra) ordinaires de l’imagination (s. manas). Avaient-elles une réalité ou non, et si oui laquelle ? Et qu’était au fond la capacité d'auto-manifestation, ou de faire apparaître de la conscience (s. citta) ? Trois camps s’opposaient.

Les Yogācārins sākāra (comme p.e. Jñānaśrīmitra) affirmaient que les images ordinaires sont ultimement réelles, en tant qu'images. Puisque la Prakāśa (la source) est réelle, ses manifestations (les images) ne peuvent être irréelles. Il n'y a pas d'asymétrie entre la Lumière Prakāśa et ses reflets qui partagent exactement la même réalité. Non-reconnus en tant que tels, une réalité dualiste leur est accordée et ils deviennent des objets.

Les Yogācārins nirākāra stricts (comme p.e. Sthiramati) affirmaient à l'inverse que les images ordinaires sont totalement irréelles et adventices. En bons Yogācārins, pour eux la conscience nue, dépourvue de tout contenu, possède une réalité, qui est la pureté absolue de la Prakāśa.

Le compromis de Ratnākaraśānti : justifier la théurgie par les "images fausses"

Ratnākaraśānti occupait une position singulière appelée alīkākāravāda (la doctrine des images fausses). Pour lui, seule la Prakāśa lumineuse et non-duelle est réelle, tandis que les images ordinaires (s. ākāra) sont formellement irréelles et des distorsions (s. bhrānti) de la Prakāśa, filtrées par l’imagination (s. manas). Cependant, il introduit un expédient sotériologique crucial. Par pure compassion, un Bouddha retiendrait délibérément un résidu d'illusion. Sa conscience pure et mondaine/immanente (s. śuddhalaukika) condescend à percevoir les images "fausses", mais dotées de la connaissance réflexive de leur vacuité. Ces images deviennent des "images reconnues comme fausses", utilisées comme des expédients (s. upāya) thérapeutiques. Cela permet et justifie notamment les pratiques de divinités yidam, et notamment les yogatantras supérieurs.

Les images consacrées divines du maṇḍala ne sont pas la Prakāśa qui s'exprime spontanément, mais des images consciemment construites à partir de "zéro" (la vacuité : oṃ svabhāva śuddhāḥ sarvadharmāḥ svabhāva śuddho ‘haṃ) pendant la phase de génération des divinités, dans lesquelles les êtres de gnose (s. jñānasattva) s’investissent, avant d'être dissoutes "en lumière", pour retourner à la Source pendant la phase d'achèvement. C'est une structure dite "kénotique", qui vient de kénose (garder ces mots pour jouer au Scrabble). La Lumière originelle revêt les habits de l'illusion (les quatre ou cinq éléments) pour rencontrer les êtres enfermés dans le monde des formes et les tirer vers le haut.

Dans son Bhramaharanāma Hevajrasādhana, Ratnākaraśānti pose le principe fondamental selon lequel toute image (s. ākāra) est une illusion onirique qui doit être abandonnée au profit de la seule Conscience lumineuse (s. Prakāśa)[2].
"Ayant simplement réfléchi que c'est la conscience seule qui, en raison du fait qu'il apparaît comme dualité, est dans l'erreur, c'est mien, cet univers surgit comme apparence, tel un rêve et ainsi de suite. En écartant l'apparence duelle qui est la cause de l'erreur (s. bhrānti), l’univers est vu comme apparence de sa propre conscience seule (s. svacittameva), pur (s. śuddha), translucide comme du cristal, pure Luminosité (s. prakāśamātra), infinie, sans dualité[3]." (extrait du Muktāvalī-Hevajratantra)
Ratnākaraśānti établit donc une différence entre un absolu pure Luminosité (s. prakāśamātra), "vide",  dont les reflets (s. pratibhāsa t. snang ba) sont reconnus comme tels, et ses reflets non reconnus comme tels, qui se subdivisent en deux catégories : les images "non reconnues" de l’imagination ordinaire (s. manas), les images sacrées (t. dag snang), oniriques, visionnaires, ou créées par la méditation. Ces dernières (s. śuddhalaukika) sont fausses par rapport à la "pure Luminosité" (surnaturelle), mais pures (s. śuddha t. dag snang) pour le monde (naturel). La part de la "pure Luminosité" correspond à l'ésotérisme.

 l'image comme libre expression de la vacuité

Plusieurs sources hagiographiques relèvent d’un désaccord et un débat entre Ratnākaraśānti/śāntipa et Advayavajra/ Maitrīgupta. Tel que je crois voir les choses, l’équipe Newar autour d’Advayava (notamment Sahajavajra) a pu travailler à une synthèse apratiṣṭhita-madhyamaka que l’on pourrait appeler post-tantrique, même si chaque disciple d'Advayavajra ait suivi son propre chemin après la mort du maître. Sahajavajra semble dépasser le clivage entre la Luminosité et les images, en posant que les images sont vides d'essence mais manifestes (s. nirbhāsa) à la conscience. Elles ne sont pas une dégradation de la pure Luminosité qui se tiendrait cachée derrière elles, mais la libre expression (t. rtsal) de la vacuité. La vacuité ne détruit pas l'apparence, elle la libère. C’est mal comprendre la désignation "vacuité", si l’on pense qu’elle manque de quelque chose.
1. Ce qui s'abstient de s'engager (s. yoga t. sbyor ba) dans [les extrêmes de] l'être ou le non-être,
Est l'ainsité (s. tathatā), devant laquelle je m'incline.
Et qui, étant sans souillure (s. anāvilā),
A pour nature d'être l'accès à l'éveil[4]. (Tattvadaśakaṭīkā, verset 1, Advayavajra)
Commentaire de Sahajavajra :
“Ceux qui réifient (tib. zhen pa) être (s. sad) et non-être (s. asad), s'engagent (t. sbyor ba) dans l'être et le non-être. Éviter (tib. spangs pa, s. hīnā) [la réification] c'est en être libre (tib. bral ba).[5]
“Comme le Réel (s. tattva) est libre d'implication dans l'être et le non-être, le monde (tib. 'gro ba, s. jagat) a pour caractéristique (s. nimitta) d'être produit par interdépendance[6].”
Une vacuité dynamique : l'engagement et l'action initiale (ādikarma)

La vacuité engagée ne manque de rien. Comme le dit Kamalaśīla, la vacuité authentique inclut déjà naturellement, dans son propre déploiement, tous les aspects suprêmes : la générosité, la discipline, la patience, l’effort, la concentration, la lucidité et l’engagement habile. Elle n'est donc séparée d'aucune qualité éveillée. Extrait du Ratnacūḍasūtra (t. Dkon brtsegs Derge K. D 45), cité par Kamalaśīla dans le troisième Bhāvanākrama :
"Ayant revêtu l'armure de l'amour (s. maitrī), demeurant dans la condition de la grande compassion (s. mahākaruṇā), il pratique la méditation qui réalise la vacuité dotée de tous les aspects suprêmes.
Qu'est-ce donc que cette "vacuité dotée de tous les aspects suprêmes" ?
Celle qui est décrite en détail comme : non séparée de la lucidité (s. prajñā), non séparée de l’engagement habile (s. upāya), etc. [À savoir :] non séparée de la générosité, non séparée de la discipline morale, non séparée de la patience, non séparée de l’effort, non séparée de la concentration, non séparée de la lucidité (s. prajñā), non séparée de l'engagement habile (s. upāya).[7]"
Autrement dit, Ce que je traduis par engagement habile (Expédients, upāya) est l’utilisation habile du monde et de la vérité conventionnelle pour le bien des êtres, la vacuité étant pour le sien propre si la non-dualité permet de dire cela. Lengagement habile, la compassion universelle (s. mahākaruṇā), et "la vacuité dotée de tous les aspects suprêmes" correspondent aux perfectionnements (s. pāramitā), les vertus "non-produites", pour agir dans le monde. Néophytes et êtres réalisés confondus[8]
"Mais, si les experts (s. aśaikṣa) ont déjà réalisé que tout est sans nature propre, pourquoi continueraient-ils à pratiquer "l'action initiale" (s. ādikarma t. dang po’i las) ?
“Parce que la perfection de lucidité (s. prajñāpāramitā) n'est pas séparée des cinq perfections [ādikarma]. La lucidité EST la nature même des perfections [dites "initiales"]." (commentaire de KDN5 du Kudṛṣṭinirghātana[9])
La désignation “vacuité” (≈ prajñāpāramitā) n'est pas une réalité inerte, vide de quoi que ce soit, qu'il faudrait ensuite "orner" de "Luminosité" ou de perfections. Elle est, par elle-même et dès l'origine, la nature de "tout aspect suprême", ou de "l’action initiale", générosité, discipline, etc. Ajouter quoi que ce soit à la vacuité reviendrait à méconnaître qu'elle n'a jamais manqué de rien. Prendre au sérieux la désignation d' "expert", celui qui est hors d'entraînement (s. aśaikṣa), ayant atteint "la voie de celui qui n'a plus rien à apprendre" (s. āśaikṣamārga) est de toute façon risqué, pour tous ceux concernés, maître (s. aśaikṣa) ou étudiant (s. śaikṣa).

***

[1] History of Bihar, Prof.R.Choudhary,1958, p.117

[2] Cittam evaitat tena tenākāreṇa bhrāntaṃ pratibhāsate yathāsvapne.

C'est la pensée même qui, sous l'emprise de l'illusion, se manifeste en telle ou telle image, comme dans un rêve.

[3] Kevalamasati dvaye dvayapratibhāsatvād bhrāntaṃ cittameva' mamedaṃ viśvapratibhāsamutpadyate, svapnādivaditi vicintya, bhrāntinimittaṃ dvayapratibhāsamapanīya tadviśvapratibhāsaṃ svacittameva śuddha- sphaṭikasaṃkāśaṃ prakāśamātramanantamadvayaṃ paśyet |

Ratnākaraśānti: Muktāvalī-Hevajratantra SA_T02_Ratnākaraśānti_Muktāvalī-Hevajratantra_Tripathi-Negi_2001:1100

[4] Sadasadyogahīnāyai tathatāyai namo namaḥ | anāvilā yataḥ saiva bodhato bodhirūpiṇī ||

yod dang med pa'i sbyor ba spangs // gang zhig dri med pa // byang chub rang bzhin rtogs pa gang // de bzhin nyid der phyag 'tshal 'dud //

[5]Tattvadaśakaṭīkā : yod pa dang med pa dag tu zhen pa ni yod pa dang med pa'i sbyor ba ste/_de dag spangs pa ni bral ba'o/

[6] Tattvadaśakaṭīkā : de bzhin nyid la ni yod pa dang med pa'i sbyor ba dang bral bas 'gro ba rten cing 'brel par 'byung ba'i mtshan nyid can no//

[7] Référence : Kamalaśīla, Bhāvanākrama III (éd. Sarnath, Bibliotheca Indo-Tibetica n°9, p. 242-243)
Sa maitrīvarmasaṃnaddho mahākaruṇāsthāne sthitvā sarvākāravaropetaśūnyatābhinirhāradhyānaṃ karoti / tatra sarvākāravaropetaśūnyatā katamā? yā dānāpagati-śīlānapagati-kṣāntyanapagati-vīryānapagati-dhyānānapagati-prajñānapagati-upāyānapagatītyādivistaroktiriti /

Bhāvanākrama III, Tengyur, mDo 'grel, Sems tsam (Tohoku 3915 ou 3916). Citation du Ratnacūḍasūtra.

'phags pa gtsug na rin po che las ji skad du / de byams pa'i go cha bgos shing snying rje chen po'i gnas la gnas nas rnam pa thams cad kyi mchog dang ldan pa'i stong pa nyid mngon par bsgrub pa'i bsam gtan byed do / de la rnam pa thams cad kyi mchog dang ldan pa'i stong pa nyid gang zhe na / shes rab dang ma bral ba / thabs dang ma bral ba zhes bya ba la sogs pa rgya cher bka' stsal pa lta bu'o /
gang sbyin pa dang ma bral ba / tshul khrims dang ma bral ba / bzod pa dang ma bral ba / brtson 'grus dang ma bral ba / bsam gtan dang ma bral ba / shes rab dang ma bral ba / thabs dang ma bral ba /

[8] “Having abandoned [all practice of] affirmation and exclusion
With regard to the fruit, reality and what is opposed [to liberation],
The wise one awakens towards supreme full enlightenment,
But even after that, [he will be engaged] in initial activity.” (KDN 5)

Kudṛṣṭinirghātana, La destruction des vues erronées d’Advayavajra, trad. anglaise : . Klaus-Dieter Mathes, A Fine Blend of Mahāmudrā and Madhyamaka Maitrīpa’s Collection of Texts on Non-conceptual Realization (Amanasikāra).

[9] “Having abandoned [all practice of] affirmation and exclusion
With regard to the fruit, reality and what is opposed [to liberation],
The wise one awakens towards supreme full enlightenment,
But even after that, [he will be engaged] in initial activity.” (KDN 5)

Kudṛṣṭinirghātana, La destruction des vues erronées d’Advayavajra, trad. anglaise : . Klaus-Dieter Mathes, A Fine Blend of Mahāmudrā and Madhyamaka Maitrīpas Collection of Texts on Non-conceptual Realization (Amanasikāra).

mardi 26 mai 2026

Le défi des exégètes Kagyupa

L'obtention de la transmission aurale de Cakrasaṃvara de Luyipa (détail HA59652)
On voit la tête de Réchungpa sur le devant

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Mise à jour transmissionnelle de fond en comble

Dans un des textes des Œuvres complètes des hiérarques de Daklha Gampo, attribués à Layakpa, Les Quatre Clous[1], se trouve la synthèse doctrinale de l’école Kagyupa au XVIème siècle. Elle s’appuie sur de subtils glissements entre les différents systèmes de pensée indiens pour asseoir la supériorité de la voie instantanée de la Mahāmudrā tantrique. Les points de vue s'emboîtent hiérarchiquement, sans que le lecteur s’en aperçoive. Le Tathāgatagarbha fournit la base ontologique, le Yogācāra explique la phénoménologie de la pensée, le Madhyamaka protège contre la réification de tout cela, et l'Anuttarayogatantra (via la tradition des Siddhas) offre la méthode ultime de réalisation (s. parama-siddhi). C’est comme si cette doctrine unifiée avait depuis toujours été le message du Bouddha, et qu’elle devait être utilisée ainsi pour interpréter correctement tous les stades de l’évolution de la doctrine du Bouddha. Ab initio, comme dirait Eliade, comme si le temps était aboli. Souvent ce genre de synthèse procède par une stratégie de saturation conceptuelle, de citations bien choisies et de Name dropping.

Si on veut réellement comprendre comment les concepts bouddhistes étaient compris à différentes époques, dans différents contextes et par les différents acteurs, il faudrait appliquer des principes de l’histoire des idées ou de l’histoire de la réception (Markus Vinzent), et faire une lecture rétrospective et contextuelle des sources.

D’un simple potentiel à l’essence de tout

LEmbryon de Bouddha (s. tathāgatagarbha) en est le socle. Les théories dérivées de ce concept justifient qu'il n'y a rien à créer ni à modifier, mais seulement à reconnaître. Layakpa affirme que le non-savoir (t .khrul pa) et le savoir primordial (t. ye shes) existent depuis toujours dans le courant de conscience de tous les êtres incarnés (t. lus can), utilisant pour cela la célèbre métaphore des graines de sésame et de l'huile de sésame.
“Puisqu'elles surgissent comme l'essence même de tout ce qui apparaît et résonne, elles sont pareilles à la lampe et à la lumière de la lampe. La pensée et la réalisation (t. sems dang rtogs pa) sont indifférenciées, pareilles à l'eau et aux vagues de l'eau. Par le fait de la réalisation ou de la non-réalisation, tous les phénomènes de l’Errance et de la Quiétude (s. nirvāṇa) ont une seule et même saveur (s. ekarasa), pareils à l'eau et à la glace (t. chu dang 'khyag rom lta bu).[2]
Au moment où naît la certitude (s. niścaya t. nges shes), tous les phénomènes fabriqués auparavant par l’intellect s'évanouissent complètement (t. phyi shar song). En voyant l'essence de sa pensée, il se produit une "reconnaissance certaine" semblable à la rencontre fortuite sur le chemin avec une personne que l'on connaissait déjà autrefois (t. sngar 'dris kyi mi dang lam khar phrad pa lta bu). Il est dit à ce sujet :
“Si l'on réalise cela de manière ininterrompue, c'est cela !
Si cela se manifeste sans aucune identification conceptuelle, c'est cela !
Si cela est égal comme l'espace céleste, c'est cela ! »
Si la pensée-en-soi est perçu comme le Bouddha (t. rang sems sangs rgyas su mthong na), c'est cela ![3]
Le non-savoir (t. khrul pa) elle-même est redéfinie de manière radicale selon ce prisme : le non-savoir sous l’aspect du triple univers (t. traidhātuka-avidyā) est déclaré lui-même être le savoir primordial (t. ye shes), car il n'y a absolument rien à rejeter ou à abandonner[4]. "Que l’erreur se manifeste comme gnose", le quatrième Dharma de Gampopa.

La fusion de l’Embryon du tathāgata et le corps adamantin par Karmapa 3

Dans son Traité expliquant le tathāgatagarbha[5], Karmapa 3 Rangjung Dorje (d'ailleurs né dans une famille Nyingmapa) établit une identité fonctionnelle entre l’Embryon du tathāgata et le corps subtil (t. rtsa rlung thig le), les Corps formels du Bouddha (s. rūpakāya) et les deux stades de la voie de la Méthode (t. bskyed rim, rdzogs rim).
“Ainsi, les canaux (t. rtsa), les souffles (t. rlung) et les essences-gouttes (s. thig le) sont, une fois purifiés, "le Kāya de forme pur" ; non purifiés, ce sont les kāyas de forme impurs.[6]
Dans sa conclusion, Rangjung Dorje termine par :
“Ainsi s’achève l’ “Établissement de la nature de bouddha”, l’essence du Vajrayāna (t. rdo rje theg pa’i snying po).[7]
Le troisième Karmapa Rangjung Dorje est aussi l’auteur de "La Réalité intérieure profonde" (t. zab mo nang don[8]). C’est un texte fondateur du bouddhisme tibétain qui établit une synthèse entre la philosophie de l’Embryon du tathāgata et la pratique tantrique du corps subtil. Son contenu couvre l'ensemble du chemin du Vajrayāna, depuis les bases mytho-cosmologiques jusqu'aux stades les plus élevés de la pratique yoguique. Le texte s'ouvre sur les causes du saṃsāra et du nirvāṇa, puis détaille le développement du corps dans le ventre maternel, les canaux, les souffles et les essences-gouttes. Il traite ensuite des états de conscience, des correspondances entre macrocosme et microcosme, des divinités (s. iṣṭa-devatā), des chemins de purification, des terres spirituelles ("réalisations" s. bhūmi) et de la dissolution finale. Cette purification n'est pas une métaphore : elle s'opère concrètement par les deux phases de la voie de la Méthode (s. Upāya-mārga). Pendant la phase de génération le yogi visualise et projette les canaux, souffles et essences comme le maṇḍala des déités, transformant ainsi son impureté naturelle en pureté surnaturelle. Pendant la phase d'achèvement, le yogi travaille directement sur les canaux, les souffles et les gouttes de son corps subtil pour faire fondre les énergies grossières, réaliser le Mahāsukha, une dimension de type "Mysterium Magnum" (Boehme, Paracelse) ou de type "Monde imaginal" (Corbin), en fonction du point de vue de la "substantialité lumineuse" (je reviendrai sur l'Absolu mêlé), et finalement émaner spontanément les corps formels (s. rūpakāya).

La voie des tantras se veut être une solution au problème de la dualité sujet-objet, qui est présente en toute forme de connaissance intellectuelle ET contemplative (t. bsam gtan). Elle cherche donc des solution non-intellectuelles dites “non-duelles”, mais qui aboutissent sans faille au monisme, quoi qu’en disent les exégètes de la Méthode proposée. Le corps physique étant impermanent, à quoi bon investir dans un corps impermanent. Le corps subtil, offre de meilleures possibilités et espoirs.

La pensée comme unique réalité (à intuiter immédiatement)

Retour aux Quatre Clous (t. gNad kyi gzer bzhis man ngag bdr:MW1AC309_CDA7A4) de Layakpa. Pour décrire la mécanique de la méditation et la résorption des apparences, le texte glisse vers un vocabulaire purement Yogācāra et Cittamātra. La pratique exige de ne pas diviser l'évidence vécue en "objet à méditer et sujet méditant" (la fameuse dualité grāhya-grāhaka), car cette erreur structurelle empêche toute libération de la dualité captive. Le processus méditatif est décrit comme une démarche où l'on introduit (t. ngo sprod) la pensée à la pensée, et ce, "tant que les apparences ne se sont pas résorbées dans la pensée", ce qui décrit un processus purement Vijñaptimātra où l'objet se dissout dans la conscience.

Layakpa cite, c'est ainsi que le Seigneur Marpa a déclaré :
“Les apparences extérieures, cet engrenage illusoire (t. sgyu ma'i 'khrul 'khor 'di),
Je les ai réalisées comme la grande félicité non-née (t. skye med bde ba chen po s. anutpāda-mahāsukha).
À l'intérieur, cette conscience mentale qui saisit [les apparences],
Est pareille à la rencontre fortuite avec un ami de longue date.
La pensée-en-soi (t. sems nyid s. cittatā) connaît sa propre essence/face par elle-même (t. ngo rang s. svarūpa)[9].”
Le concept de svasaṃvedana (t. rang rig, la conscience réflexive, fondation de l'épistémologie Yogācāra) est sublimé : il n'est plus une simple fonction relative de la conscience, mais devient l'Absolu lui-même, identifié par le Saraha trilogiste[10] comme la "gnose de l’intelligence s'intelligeant elle-même[11] " (t. rang rig ye shes s. svasaṃvedana-jñāna), et donc positive et permanente.

La sceau bouddhiste obligatoire de la vacuité

Pour éviter d’affirmer trop positivement une gnose, ou un Absolu "sans second" dans sa bulle moniste, le texte doit rappeler les critères de la vacuité madhyamika. D'un côté, il rappelle que les phénomènes sont vides d’essence et non-produits (t. skye med), et que la vacuité est la simple désignation de l'absence de toute élaboration conceptuelle (t. spros bral). Et de l'autre côté, il adresse une critique au Madhyamaka purement scolastique, auquel il manquerait le "sens définitif" (t. nges don s. neyārtha) par une expérience "immédiate". Nous reviendrons sur "immédiat". Nous verrons également plus loin comment le concept de non-produit, puis non-production, a été transformé en quelque chose d’ontologiquement positif : “le non-né”[12].

Le texte condamne aussi l'approche des "logiciens" (t. rtog ge rnams) qui tentent d'utiliser la perception directe et l'inférence rationnelle (t. mngon sum dang rjes dpag) pour comprendre la réalité, affirmant que rester lié à ces conventions verbales empêche toute chance de voir naître le véritable chemin de la vision.

A quel point l’évidence vécue est-elle "immédiate" ou "unique[13]" ?

Le svasaṃvedana yogācārin (toute conscience s’accompagne d’une conscience réflexive) est ici transfiguré : il ne s’agit plus d’un simple retour de la conscience sur elle‑même, mais d’une présence lumineuse immédiate, et au fond permanente, sans sujet ni objet, sans distance, certainement pas logique (t. rtog ge ba). L’ésotérisme bouddhique entend justement gommer toute réflexivité (car elle maintiendrait une dualité vi-), pour atteindre un mode d’expérience surnaturelle, immédiate, non médiatisée, que l’on peut appeler "Lumière" ("être"), mais dont on est prié de ne pas confondre avec un Soi ou un Brahman substantialiste. Un quasi-Soi, un Soi qui ne dit pas non nom, mais qui a tout d'un Soi. C’est une Lumière vide, spontanément présente en tout. Pour véritablement sortir de toute réflexivité, il faut d'abord sortir du domaine naturel sublunaire, pour être prêt accueillir une Lumière surnaturelle, qui n’est pas vide d'elle-même (Karmapa 3, Longchenpa, Dolpopa, Tāranātha, ... voir Michael R. Sheehy).

Pour que l’expérience de l’éveil soit immédiate, non médiatisée, non réflexive, il faut que la vacuité et la luminosité soient inséparables (t. dbyer med) et co-essentielles (t. ngo bo gcig pa). Si ces deux étaient distincts, l’accès serait dualiste. Or l’accès est non-duel. Donc ils ne sont pas deux. Cependant, ils ont besoin d'être "un" pour un accès immédiat. C'est le koan du Vajrayāna... 

Le défi des exégètes Kagyupa

L’entreprise de l’école Kagyupa qui consiste à répondre aux attaques de sa méthode sans Méthode (s. Upāya), et en même temps mettre à jour sa méthode initiale (Gampopa et son siège) en se “yogifiant” en intégrant la voie de la Méthode (t. thabs lam) dans ce qui était devenu LA Méthode du bouddhisme tibétain dans son ensemble, pour devenir un Bouddha Prémium Plus, avait pris plusieurs siècles. L’apport du troisième Karmapa était considérable, mais il restait des lacunes à combler, notamment justifier l’authenticité de la transmission elle-même et de l’adhiṣṭhāna transmise de maître à disciple par son biais, à partir de Milarépa et Gampopa, du moins pour la partie tibétaine.  

A suivre…

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[1] gNad kyi gzer bzhis man ngag gi gces pa bsdus pa zhes bya ba bla ma'i man ngag gi rnam par bshad pa snying po gsal ba'i rgyan, vol. 4, pages 109 à 118.

[2] Don du na 'khrul pa dang ye shes tha mi dad pas/ dper na til dang til mar ltar lus can thams cad kyi rgyud la ye nas yod la/ snang grags thams cad kyi ngo bor shar bas mar me dang mar me'i 'od lta bu/ sems dang rtogs pa tha mi dad pa chu dang chu'i rlabs lta bu/ rtogs pa dang ma rtogs pa'i dbang gis 'khor ba dang mya ngan las 'das pa'i chos thams cad ro gcig pa chu dang 'khyag rom lta bu/

[3] Nges shes skyes pa'i tshe na sngar gyi blos byas pa'i chos thams cad phyi shar song nas rang gi sems kyi ngo bo mthong la nges shes skyes pa sngar 'dris kyi mi dang lam khar phrad pa lta bu zhig 'byung ste/
rgyun chad med par rtogs na yin/ /
ngos bzung med gsal na yin//
nam mkha' lta bur mnyam na yin//
rang sems sangs rgyas su mthong na yin//
zhes pa dang /

[4] De'i don nyon mongs pa dang de kho na nyid tha mi dad pa ste/ khams gsum pa'i ma rig pa ye shes yin te/ ji zhig spang du med pa'i phyir ro// zhes gsungs pa'i don to/

[5] De bzhin gshegs pa'i snying po bstan pa'i bstan bcos, https://rywikitexts.tsadra.org/

[6] De bas rtsa rlung thig le rnams//
Dag pa dag pa'i gzugs sku ste//
Ma sbyang ma dag gzugs sku'o//

[7] Sangs rgyas kyi snying po gtan la dbab pa rdo rje theg pa'i snying po rdzogs so// //shu b+haM/

[8] Zab mo nang don gyi rtsa 'grel, une collection de textes autour de la réalité interne profonde, qui inclue son Traité sur l’Embryon du tathāgata. Le texte et son commentaire par Jamgön Kongtrul Lodrö Thayé (1813–1899) ont été traduits en anglais par Elizabeth M. Callahan. The Third Karmapa (2013). The Profound Inner Principles. Translated by Elizabeth M. Callahan. Snow Lion.

[9] rJe mar pas kyang*/
phyi snang ba sgyu ma'i 'khrul 'khor 'di//
skye med bde ba chen por rtogs//
nang 'dzin pa yid kyi rnam shes 'di//
sngon chad mdza' bo phrad pa bzhin//
sems nyid rang ngo rang gis shes//
lkugs pa'i rmi lam rmis pa bzhin//
brjod du med pa'i don gcig rtogs//
zhes gsungs pa lta bu'o/

[10] Il s’agit de la transmission “trilogiste” de Asu le Newar, passée par Réchungpa. Le verset cité se trouve dans le Commentaire de la trilogie de distiques de Saraha, compilé et composé par Karma Trinlépa (1456 - 1539). Layakpa et Dagpo Namgyal Tashi ont sans doute utilisé la version trilogiste.
"Kyého ! Cela est la gnose de l’intelligence s'intelligeant elle-même (t. rang rig ye shes s. svasaṃvedana-jñāna) !
Ne vous laissez pas égarer par les doutes et les concepts à son sujet.
L'existence concrète comme la non-existence sont des chaînes pour le Sugata.
Sans séparer l'existence cyclique (t. srid pa) et l'équanimité (t. mnyam nyid),
Regarde uniquement et fixement le mental naturel (t. gnyug ma'i yid), ô yogi !
Tout comme le beurre dans le beurre ou l'eau dans l'eau,
Sache qu'il en va de même pour l’Ainsité (t. de bzhin nyid s. tathatā) à travers cette métaphore."
dPal sa ra ha pas kyang*/
kye ho 'di ni rang rig ye shes te//
'di la the tshom rtog pas ma 'khrul cig/
dngos dang dngos med bde bar gshegs pa 'ching ba ste//
srid dang mnyam nyid tha dad ma byed par//
gnyug ma'i yid la gcig tu ltos dang rnal 'byor pa//
mar la mar dang chu la chu bzhag bzhin//
dpes mtshon de bzhin nyid du shes par gyis// 
zhes bstan pa'o/

Aussi dans Do ha skor gsum gyi tshig don gyi rnam bshad sems kyi rnam thar gsal bar bston pa'i me long, par Jetsun Karmatrinlépa, Commentary on the three cycles of doha composed by the Indian mahasiddha poet Saraha. Written by the Kamtsang Kagyu master Karma Trinle (1456-1539)., bdr:MW1KG4306, p. 53

dMangs do ha'i rnam bshad :
Kye ho 'di ni rang rig yin pa ste//
'di las 'khrul pa ma byed cig/
dngos dang dngos med bde bar gshegs pa'i 'ching ba ste//
srid dang mnyam nyid tha dad ma 'byed par//
gnyug ma'i yid ni gcig tu sdaud dang rnal 'byor pa//
chu la chu bzhag bzhin du shes par byos//
zhes gsungs te/

[11] Plotin, Traités : Tome 3, 22-26 : 22, Sur la raison pour laquelle l'être, un et identique, est partout tout entier ; 23-24, Sur le fait que ce qui est au-delà ... premier et second d'intellection ; 25,
"1. Il faut distinguer deux cas : lorsqu'une chose en intellige une autre, et lorsqu'une chose s'intellige elle-même, ce qui s'écarte déjà plus de la dualité. Dans le premier cas mentionné, ce qui intellige veut aussi s'intelliger soi-même, mais il en est moins capable. Car il possède en lui-même ce qu'il voit, mais cet objet est néanmoins autre que lui. Dans le second cas, en revanche, ce qui intellige n'est pas séparé [5] réellement de son objet, mais, uni à lui, il se voit lui même. Il devient donc deux, bien qu'étant un. Par conséquent il intellige plus véritablement parce qu'il possède ce qu'il intellige, et il intellige en premier, parce que ce qui intellige doit à la fois être un et double. Car s'il n'est pas un, autre sera ce qui intellige, autre ce qui est intelligé. Il ne sera donc pas ce qui intellige en premier, parce que s'il reçoit son intellection d'autre chose, il ne peut être ce qui intellige en premier ; [10] ce qu'il intellige, il ne le possédera pas comme si cela était à lui, de sorte qu'il ne s'intelligera pas non plus lui-même. Ou alors, s'il possède ce qu'il intellige comme étant soi-même, afin qu'il intellige au sens propre, les deux choses seront une. Il faut par conséquent que ce qui est double soit un. Mais s'il est un, il ne sera donc plus deux, et ce qu'il intelligera, il ne le possédera pas ; aussi ne sera-t-il pas même intelligent. Par conséquent, il faut qu'il soit simple et non simple."
[12] Par exemple Udāna (VIII.3) : “Il y a, ô moines, un non‑né, un non‑devenu, un non‑composé, un non‑conditionné.” Le “non‑né” n’est pas un quelque chose. C’est une négation pure de la naissance intrinsèque, ce qui revient à dire : aucun phénomène n’a de véritable naissance. Il n’y a pas d’entité “non‑née” à côté des entités “nées”. Le non‑né n’est que la vacuité de la naissance.

[13] Friedrich Schleiermacher (1768-1834), auteur des Discours sur la religion et l’inventeur de la théologie du sentiment :
"Tant que l’homme ne s’unit pas à l’être éternel, dans l’unité immédiate de l’intuition et du sentiment, il en demeure éternellement séparé, dans l’unité dérivée de sa conscience."