mardi 26 mai 2026

Le défi des exégètes Kagyupa

L'obtention de la transmission aurale de Cakrasaṃvara de Luyipa (détail HA59652)
On voit la tête de Réchungpa sur le devant

Blog précédent de la série

Mise à jour transmissionnelle de fond en comble

Dans un des textes des Œuvres complètes des hiérarques de Daklha Gampo, attribués à Layakpa, Les Quatre Clous[1], se trouve la synthèse doctrinale de l’école Kagyupa au XVIème siècle. Elle s’appuie sur de subtils glissements entre les différents systèmes de pensée indiens pour asseoir la supériorité de la voie instantanée de la Mahāmudrā tantrique. Les points de vue s'emboîtent hiérarchiquement, sans que le lecteur s’en aperçoive. Le Tathāgatagarbha fournit la base ontologique, le Yogācāra explique la phénoménologie de la pensée, le Madhyamaka protège contre la réification de tout cela, et l'Anuttarayogatantra (via la tradition des Siddhas) offre la méthode ultime de réalisation (s. parama-siddhi). C’est comme si cette doctrine unifiée avait depuis toujours été le message du Bouddha, et qu’elle devait être utilisée ainsi pour interpréter correctement tous les stades de l’évolution de la doctrine du Bouddha. Ab initio, comme dirait Eliade, comme si le temps était aboli. Souvent ce genre de synthèse procède par une stratégie de saturation conceptuelle, de citations bien choisies et de Name dropping.

Si on veut réellement comprendre comment les concepts bouddhistes étaient compris à différentes époques, dans différents contextes et par les différents acteurs, il faudrait appliquer des principes de l’histoire des idées ou de l’histoire de la réception (Markus Vinzent), et faire une lecture rétrospective et contextuelle des sources.

D’un simple potentiel à l’essence de tout

LEmbryon de Bouddha (s. tathāgatagarbha) en est le socle. Les théories dérivées de ce concept justifient qu'il n'y a rien à créer ni à modifier, mais seulement à reconnaître. Layakpa affirme que le non-savoir (t .khrul pa) et le savoir primordial (t. ye shes) existent depuis toujours dans le courant de conscience de tous les êtres incarnés (t. lus can), utilisant pour cela la célèbre métaphore des graines de sésame et de l'huile de sésame.
“Puisqu'elles surgissent comme l'essence même de tout ce qui apparaît et résonne, elles sont pareilles à la lampe et à la lumière de la lampe. La pensée et la réalisation (t. sems dang rtogs pa) sont indifférenciées, pareilles à l'eau et aux vagues de l'eau. Par le fait de la réalisation ou de la non-réalisation, tous les phénomènes de l’Errance et de la Quiétude (s. nirvāṇa) ont une seule et même saveur (s. ekarasa), pareils à l'eau et à la glace (t. chu dang 'khyag rom lta bu).[2]
Au moment où naît la certitude (s. niścaya t. nges shes), tous les phénomènes fabriqués auparavant par l’intellect s'évanouissent complètement (t. phyi shar song). En voyant l'essence de sa pensée, il se produit une "reconnaissance certaine" semblable à la rencontre fortuite sur le chemin avec une personne que l'on connaissait déjà autrefois (t. sngar 'dris kyi mi dang lam khar phrad pa lta bu). Il est dit à ce sujet :
“Si l'on réalise cela de manière ininterrompue, c'est cela !
Si cela se manifeste sans aucune identification conceptuelle, c'est cela !
Si cela est égal comme l'espace céleste, c'est cela ! »
Si la pensée-en-soi est perçu comme le Bouddha (t. rang sems sangs rgyas su mthong na), c'est cela ![3]
Le non-savoir (t. khrul pa) elle-même est redéfinie de manière radicale selon ce prisme : le non-savoir sous l’aspect du triple univers (t. traidhātuka-avidyā) est déclaré lui-même être le savoir primordial (t. ye shes), car il n'y a absolument rien à rejeter ou à abandonner[4]. "Que l’erreur se manifeste comme gnose", le quatrième Dharma de Gampopa.

La fusion de l’Embryon du tathāgata et le corps adamantin par Karmapa 3

Dans son Traité expliquant le tathāgatagarbha[5], Karmapa 3 Rangjung Dorje (d'ailleurs né dans une famille Nyingmapa) établit une identité fonctionnelle entre l’Embryon du tathāgata et le corps subtil (t. rtsa rlung thig le), les Corps formels du Bouddha (s. rūpakāya) et les deux stades de la voie de la Méthode (t. bskyed rim, rdzogs rim).
“Ainsi, les canaux (t. rtsa), les souffles (t. rlung) et les essences-gouttes (s. thig le) sont, une fois purifiés, "le Kāya de forme pur" ; non purifiés, ce sont les kāyas de forme impurs.[6]
Dans sa conclusion, Rangjung Dorje termine par :
“Ainsi s’achève l’ “Établissement de la nature de bouddha”, l’essence du Vajrayāna (t. rdo rje theg pa’i snying po).[7]
Le troisième Karmapa Rangjung Dorje est aussi l’auteur de "La Réalité intérieure profonde" (t. zab mo nang don[8]). C’est un texte fondateur du bouddhisme tibétain qui établit une synthèse entre la philosophie de l’Embryon du tathāgata et la pratique tantrique du corps subtil. Son contenu couvre l'ensemble du chemin du Vajrayāna, depuis les bases mytho-cosmologiques jusqu'aux stades les plus élevés de la pratique yoguique. Le texte s'ouvre sur les causes du saṃsāra et du nirvāṇa, puis détaille le développement du corps dans le ventre maternel, les canaux, les souffles et les essences-gouttes. Il traite ensuite des états de conscience, des correspondances entre macrocosme et microcosme, des divinités (s. iṣṭa-devatā), des chemins de purification, des terres spirituelles ("réalisations" s. bhūmi) et de la dissolution finale. Cette purification n'est pas une métaphore : elle s'opère concrètement par les deux phases de la voie de la Méthode (s. Upāya-mārga). Pendant la phase de génération le yogi visualise et projette les canaux, souffles et essences comme le maṇḍala des déités, transformant ainsi son impureté naturelle en pureté surnaturelle. Pendant la phase d'achèvement, le yogi travaille directement sur les canaux, les souffles et les gouttes de son corps subtil pour faire fondre les énergies grossières, réaliser le Mahāsukha, une dimension de type "Mysterium Magnum" (Boehme, Paracelse) ou de type "Monde imaginal" (Corbin), en fonction du point de vue de la "substantialité lumineuse" (je reviendrai sur l'Absolu mêlé), et finalement émaner spontanément les corps formels (s. rūpakāya).

La voie des tantras se veut être une solution au problème de la dualité sujet-objet, qui est présente en toute forme de connaissance intellectuelle ET contemplative (t. bsam gtan). Elle cherche donc des solution non-intellectuelles dites “non-duelles”, mais qui aboutissent sans faille au monisme, quoi qu’en disent les exégètes de la Méthode proposée. Le corps physique étant impermanent, à quoi bon investir dans un corps impermanent. Le corps subtil, offre de meilleures possibilités et espoirs.

La pensée comme unique réalité (à intuiter immédiatement)

Retour aux Quatre Clous (t. gNad kyi gzer bzhis man ngag bdr:MW1AC309_CDA7A4) de Layakpa. Pour décrire la mécanique de la méditation et la résorption des apparences, le texte glisse vers un vocabulaire purement Yogācāra et Cittamātra. La pratique exige de ne pas diviser l'évidence vécue en "objet à méditer et sujet méditant" (la fameuse dualité grāhya-grāhaka), car cette erreur structurelle empêche toute libération de la dualité captive. Le processus méditatif est décrit comme une démarche où l'on introduit (t. ngo sprod) la pensée à la pensée, et ce, "tant que les apparences ne se sont pas résorbées dans la pensée", ce qui décrit un processus purement Vijñaptimātra où l'objet se dissout dans la conscience.

Layakpa cite, c'est ainsi que le Seigneur Marpa a déclaré :
“Les apparences extérieures, cet engrenage illusoire (t. sgyu ma'i 'khrul 'khor 'di),
Je les ai réalisées comme la grande félicité non-née (t. skye med bde ba chen po s. anutpāda-mahāsukha).
À l'intérieur, cette conscience mentale qui saisit [les apparences],
Est pareille à la rencontre fortuite avec un ami de longue date.
La pensée-en-soi (t. sems nyid s. cittatā) connaît sa propre essence/face par elle-même (t. ngo rang s. svarūpa)[9].”
Le concept de svasaṃvedana (t. rang rig, la conscience réflexive, fondation de l'épistémologie Yogācāra) est sublimé : il n'est plus une simple fonction relative de la conscience, mais devient l'Absolu lui-même, identifié par le Saraha trilogiste[10] comme la "gnose de l’intelligence s'intelligeant elle-même[11] " (t. rang rig ye shes s. svasaṃvedana-jñāna), et donc positive et permanente.

La sceau bouddhiste obligatoire de la vacuité

Pour éviter d’affirmer trop positivement une gnose, ou un Absolu "sans second" dans sa bulle moniste, le texte doit rappeler les critères de la vacuité madhyamika. D'un côté, il rappelle que les phénomènes sont vides d’essence et non-produits (t. skye med), et que la vacuité est la simple désignation de l'absence de toute élaboration conceptuelle (t. spros bral). Et de l'autre côté, il adresse une critique au Madhyamaka purement scolastique, auquel il manquerait le "sens définitif" (t. nges don s. neyārtha) par une expérience "immédiate". Nous reviendrons sur "immédiat". Nous verrons également plus loin comment le concept de non-produit, puis non-production, a été transformé en quelque chose d’ontologiquement positif : “le non-né”[12].

Le texte condamne aussi l'approche des "logiciens" (t. rtog ge rnams) qui tentent d'utiliser la perception directe et l'inférence rationnelle (t. mngon sum dang rjes dpag) pour comprendre la réalité, affirmant que rester lié à ces conventions verbales empêche toute chance de voir naître le véritable chemin de la vision.

A quel point l’évidence vécue est-elle "immédiate" ou "unique[13]" ?

Le svasaṃvedana yogācārin (toute conscience s’accompagne d’une conscience réflexive) est ici transfiguré : il ne s’agit plus d’un simple retour de la conscience sur elle‑même, mais d’une présence lumineuse immédiate, et au fond permanente, sans sujet ni objet, sans distance, certainement pas logique (t. rtog ge ba). L’ésotérisme bouddhique entend justement gommer toute réflexivité (car elle maintiendrait une dualité vi-), pour atteindre un mode d’expérience surnaturelle, immédiate, non médiatisée, que l’on peut appeler "Lumière" ("être"), mais dont on est prié de ne pas confondre avec un Soi ou un Brahman substantialiste. Un quasi-Soi, un Soi qui ne dit pas non nom, mais qui a tout d'un Soi. C’est une Lumière vide, spontanément présente en tout. Pour véritablement sortir de toute réflexivité, il faut d'abord sortir du domaine naturel sublunaire, pour être prêt accueillir une Lumière surnaturelle, qui n’est pas vide d'elle-même (Karmapa 3, Longchenpa, Dolpopa, Tāranātha, ... voir Michael R. Sheehy).

Pour que l’expérience de l’éveil soit immédiate, non médiatisée, non réflexive, il faut que la vacuité et la luminosité soient inséparables (t. dbyer med) et co-essentielles (t. ngo bo gcig pa). Si ces deux étaient distincts, l’accès serait dualiste. Or l’accès est non-duel. Donc ils ne sont pas deux. Cependant, ils ont besoin d'être "un" pour un accès immédiat. C'est le koan du Vajrayāna... 

Le défi des exégètes Kagyupa

L’entreprise de l’école Kagyupa qui consiste à répondre aux attaques de sa méthode sans Méthode (s. Upāya), et en même temps mettre à jour sa méthode initiale (Gampopa et son siège) en se “yogifiant” en intégrant la voie de la Méthode (t. thabs lam) dans ce qui était devenu LA Méthode du bouddhisme tibétain dans son ensemble, pour devenir un Bouddha Prémium Plus, avait pris plusieurs siècles. L’apport du troisième Karmapa était considérable, mais il restait des lacunes à combler, notamment justifier l’authenticité de la transmission elle-même et de l’adhiṣṭhāna transmise de maître à disciple par son biais, à partir de Milarépa et Gampopa, du moins pour la partie tibétaine.  

A suivre…

***


[1] gNad kyi gzer bzhis man ngag gi gces pa bsdus pa zhes bya ba bla ma'i man ngag gi rnam par bshad pa snying po gsal ba'i rgyan, vol. 4, pages 109 à 118.

[2] Don du na 'khrul pa dang ye shes tha mi dad pas/ dper na til dang til mar ltar lus can thams cad kyi rgyud la ye nas yod la/ snang grags thams cad kyi ngo bor shar bas mar me dang mar me'i 'od lta bu/ sems dang rtogs pa tha mi dad pa chu dang chu'i rlabs lta bu/ rtogs pa dang ma rtogs pa'i dbang gis 'khor ba dang mya ngan las 'das pa'i chos thams cad ro gcig pa chu dang 'khyag rom lta bu/

[3] Nges shes skyes pa'i tshe na sngar gyi blos byas pa'i chos thams cad phyi shar song nas rang gi sems kyi ngo bo mthong la nges shes skyes pa sngar 'dris kyi mi dang lam khar phrad pa lta bu zhig 'byung ste/
rgyun chad med par rtogs na yin/ /
ngos bzung med gsal na yin//
nam mkha' lta bur mnyam na yin//
rang sems sangs rgyas su mthong na yin//
zhes pa dang /

[4] De'i don nyon mongs pa dang de kho na nyid tha mi dad pa ste/ khams gsum pa'i ma rig pa ye shes yin te/ ji zhig spang du med pa'i phyir ro// zhes gsungs pa'i don to/

[5] De bzhin gshegs pa'i snying po bstan pa'i bstan bcos, https://rywikitexts.tsadra.org/

[6] De bas rtsa rlung thig le rnams//
Dag pa dag pa'i gzugs sku ste//
Ma sbyang ma dag gzugs sku'o//

[7] Sangs rgyas kyi snying po gtan la dbab pa rdo rje theg pa'i snying po rdzogs so// //shu b+haM/

[8] Zab mo nang don gyi rtsa 'grel, une collection de textes autour de la réalité interne profonde, qui inclue son Traité sur l’Embryon du tathāgata. Le texte et son commentaire par Jamgön Kongtrul Lodrö Thayé (1813–1899) ont été traduits en anglais par Elizabeth M. Callahan. The Third Karmapa (2013). The Profound Inner Principles. Translated by Elizabeth M. Callahan. Snow Lion.

[9] rJe mar pas kyang*/
phyi snang ba sgyu ma'i 'khrul 'khor 'di//
skye med bde ba chen por rtogs//
nang 'dzin pa yid kyi rnam shes 'di//
sngon chad mdza' bo phrad pa bzhin//
sems nyid rang ngo rang gis shes//
lkugs pa'i rmi lam rmis pa bzhin//
brjod du med pa'i don gcig rtogs//
zhes gsungs pa lta bu'o/

[10] Il s’agit de la transmission “trilogiste” de Asu le Newar, passée par Réchungpa. Le verset cité se trouve dans le Commentaire de la trilogie de distiques de Saraha, compilé et composé par Karma Trinlépa (1456 - 1539). Layakpa et Dagpo Namgyal Tashi ont sans doute utilisé la version trilogiste.
"Kyého ! Cela est la gnose de l’intelligence s'intelligeant elle-même (t. rang rig ye shes s. svasaṃvedana-jñāna) !
Ne vous laissez pas égarer par les doutes et les concepts à son sujet.
L'existence concrète comme la non-existence sont des chaînes pour le Sugata.
Sans séparer l'existence cyclique (t. srid pa) et l'équanimité (t. mnyam nyid),
Regarde uniquement et fixement le mental naturel (t. gnyug ma'i yid), ô yogi !
Tout comme le beurre dans le beurre ou l'eau dans l'eau,
Sache qu'il en va de même pour l’Ainsité (t. de bzhin nyid s. tathatā) à travers cette métaphore."
dPal sa ra ha pas kyang*/
kye ho 'di ni rang rig ye shes te//
'di la the tshom rtog pas ma 'khrul cig/
dngos dang dngos med bde bar gshegs pa 'ching ba ste//
srid dang mnyam nyid tha dad ma byed par//
gnyug ma'i yid la gcig tu ltos dang rnal 'byor pa//
mar la mar dang chu la chu bzhag bzhin//
dpes mtshon de bzhin nyid du shes par gyis// 
zhes bstan pa'o/

Aussi dans Do ha skor gsum gyi tshig don gyi rnam bshad sems kyi rnam thar gsal bar bston pa'i me long, par Jetsun Karmatrinlépa, Commentary on the three cycles of doha composed by the Indian mahasiddha poet Saraha. Written by the Kamtsang Kagyu master Karma Trinle (1456-1539)., bdr:MW1KG4306, p. 53

dMangs do ha'i rnam bshad :
Kye ho 'di ni rang rig yin pa ste//
'di las 'khrul pa ma byed cig/
dngos dang dngos med bde bar gshegs pa'i 'ching ba ste//
srid dang mnyam nyid tha dad ma 'byed par//
gnyug ma'i yid ni gcig tu sdaud dang rnal 'byor pa//
chu la chu bzhag bzhin du shes par byos//
zhes gsungs te/

[11] Plotin, Traités : Tome 3, 22-26 : 22, Sur la raison pour laquelle l'être, un et identique, est partout tout entier ; 23-24, Sur le fait que ce qui est au-delà ... premier et second d'intellection ; 25,
"1. Il faut distinguer deux cas : lorsqu'une chose en intellige une autre, et lorsqu'une chose s'intellige elle-même, ce qui s'écarte déjà plus de la dualité. Dans le premier cas mentionné, ce qui intellige veut aussi s'intelliger soi-même, mais il en est moins capable. Car il possède en lui-même ce qu'il voit, mais cet objet est néanmoins autre que lui. Dans le second cas, en revanche, ce qui intellige n'est pas séparé [5] réellement de son objet, mais, uni à lui, il se voit lui même. Il devient donc deux, bien qu'étant un. Par conséquent il intellige plus véritablement parce qu'il possède ce qu'il intellige, et il intellige en premier, parce que ce qui intellige doit à la fois être un et double. Car s'il n'est pas un, autre sera ce qui intellige, autre ce qui est intelligé. Il ne sera donc pas ce qui intellige en premier, parce que s'il reçoit son intellection d'autre chose, il ne peut être ce qui intellige en premier ; [10] ce qu'il intellige, il ne le possédera pas comme si cela était à lui, de sorte qu'il ne s'intelligera pas non plus lui-même. Ou alors, s'il possède ce qu'il intellige comme étant soi-même, afin qu'il intellige au sens propre, les deux choses seront une. Il faut par conséquent que ce qui est double soit un. Mais s'il est un, il ne sera donc plus deux, et ce qu'il intelligera, il ne le possédera pas ; aussi ne sera-t-il pas même intelligent. Par conséquent, il faut qu'il soit simple et non simple."
[12] Par exemple Udāna (VIII.3) : “Il y a, ô moines, un non‑né, un non‑devenu, un non‑composé, un non‑conditionné.” Le “non‑né” n’est pas un quelque chose. C’est une négation pure de la naissance intrinsèque, ce qui revient à dire : aucun phénomène n’a de véritable naissance. Il n’y a pas d’entité “non‑née” à côté des entités “nées”. Le non‑né n’est que la vacuité de la naissance.

[13] Friedrich Schleiermacher (1768-1834), auteur des Discours sur la religion et l’inventeur de la théologie du sentiment :
"Tant que l’homme ne s’unit pas à l’être éternel, dans l’unité immédiate de l’intuition et du sentiment, il en demeure éternellement séparé, dans l’unité dérivée de sa conscience."


Layakpa un détenteur prodige incognito

La seule représentation de Layakpa (source : Tsadra)

Blog précédent de la série

Si Layakpa n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer…


Au XIIIème siècle, les Sakyapas dominent le paysage intellectuel parce qu'ils ont leurs papiers canoniques en ordre : des traductions impeccables, des lignées indiennes traçables et une maîtrise parfaite du sanskrit. Face à cela, sur le front yoguique, l'apport de Réchungpa et sa lignée aurale de Cakrasaṃvara (t. bde mchog snyan rgyud), bien que dotée de la grâce requise (s. adhiṣṭhāna), repose sur une lignée aurale ou visionnaire. Aux yeux des critiques rigoristes et selon les critères canoniques stricts (que Buton Rinchen Drub formalisera plus tard pour exclure les textes suspectés d'être des fabrications tibétaines), une tradition purement orale et secrète est fragile, voire suspecte d'hétérodoxie.

Un “joker narratif” : Le rêve de Marpa

Sur le front narratif la Vie de Marpa composée au XV-XVIème siècle par Tsangnyön Heruka comporte le passage du rêve de Saraha, pour justifier une transmission directe et purement indienne de la Mahāmudrā, contournant ainsi l'absence de transmission exhaustive de son vivant. Le récit décrit Marpa s'endormant et rêvant que deux jeunes filles (des ḍākinīs) le soulèvent et le transportent à la vitesse de l'éclair vers le sud, sur la montagne de Śrī Parvata, où est censé demeurer Saraha, confondu avec Śavaripa (parfois appelé Saraha mineur).

Là, dans un bosquet, il rencontre le Grand Brahmane Saraha (ou Śavaripa), paré d'ornements de charniers et accompagné de ses deux reines. Après s'être prosterné, Marpa reçoit les bénédictions du corps, de la parole et de l'esprit du mahāsiddha. C'est lors de cette union mystique que Saraha chante un "chant vajra" et lui transmet la Mahāmudrā, décrite comme "le sens sans la lettre" (ou "le sens des quatre lettres" selon les commentateurs[1]). Profondément bouleversé par cette expérience qui dissipe toutes ses pensées discursives, Marpa se réveille en se disant : "Même si je rencontrais les bouddhas des trois temps, je n’aurais rien de plus à leur demander". Ce "joker narratif" onirique permettait aux hagiographes Kagyupas de valider l'AOC indienne de leur Mahāmudrā.

Le détenteur narratif Layakpa

Elevé par une main blanche
jusqu’à l’âge de 3 ans (photo Westend61)

Sur le front scolastique, la lignée Kagyupa a créé un champion toutes catégories dans la personne du fils de prêtre (t. jo sras) Layakpa (t. Lho La yag pa Byang chub dngos grub)[2]. Au-delà de la légende de l'enfant prodige[3], la figure de Layakpa remplit une fonction de légitimation cruciale pour l'institution Kagyupa. Face aux critiques, l'hagiographie utilise Layakpa pour défendre l'héritage de la lignée de Gampopa. Sa figure narrative permet d'ancrer la transmission de Gampopa dans l'orthodoxie textuelle la plus inattaquable. En le reliant au commentaire de Lūyipa sur le Cakrasaṃvara Tantra, un texte traduit par le prestigieux Rinchen Zangpo selon la méthode stricte du grand réformateur Atīśa, les hagiographes font d'une pierre deux coups. Ils érigeaient ainsi Gampopa en un héritier combinant à la fois la puissance yogique des ḍākinīs (le versant ésotérique) et la rigueur scolastique absolue des tantras gsar ma. Les hagiographes de la lignée aurale de Cakrasaṃvara de Réchungpa avaient déjà expliqué comment Milarepa et donc Gampopa avaient reçu cette transmission de la Mahāmudrā tantrique.

Bien que la lignée de la “pratique” (t. sgrub brgyud) soit passée de Marpa à Milarépa, la lignée de l'exégèse textuelle et scolastique (t. bshad brgyud) s'est structurée autour de deux autres traducteurs et érudits majeurs. Rngog Gzhung-pa (Rngog Chos-kyi rdo-rje) est considéré comme l'un des “quatre piliers” de Marpa, il reçut de ce dernier l'intégralité des traités et des instructions textuelles de Nāropa. Il est le grand détenteur de la lignée d'exégèse du Hevajra Tantra et d'autres yogatantras supérieurs, assurant ainsi la transmission purement scolastique et philosophique de ces textes complexes.

Lacunes transmissionnelles comblées par Layakpa

Le traducteur Marpa Chos-kyi dbang-phyug (vers 1043-1138), connu sous le nom de Marpa Dopa, a joué un rôle monumental dans la transmission textuelle spécifique de Cakrasaṃvara. Il a étudié cette tradition en Inde et au Népal directement avec des disciples de Nāropa. Il est notamment célèbre pour avoir révisé et produit une nouvelle traduction tibétaine du Cakrasaṃvara Tantra (améliorant la traduction originelle de Rinchen Zangpo) en collaboration avec Prajñākīrti et Sumatikīrti. Sa traduction est devenue une référence incontournable, et les chroniques indiennes recensées par Tāranātha s'appuient d'ailleurs sur la tradition des traducteurs affiliés à Marpa Do-pa pour tracer l'histoire de ce cycle. Layakpa sera le chaînon manquant pour la lignée Dagpo Kagyu.

À 19 ans, Layakpa rencontre Gampopa. Gampopa reconnaît en lui le réceptacle parfait ("comme un récipient que l'on remplit"[4]) . Layakpa devient l'un des rares à maîtriser à la fois les instructions de libération de Gampopa (t. thabs grol gyi gdams ngag) et les traités de Nāropa. Gampopa dit alors à Layakpa :
"J'ai étudié pour la première fois le cycle de Saṁvara selon la méthode de Bari lotsawa (1040-1111). Je n'avais pas de texte et je ne l'a pas enseigné. Fils de prêtre (Jo sras = Layakpa), tu devrais aussi apprendre le cycle de Saṁvara appartenant à quelqu'un de la lignée de Śrī Nāropa"[5].

Il lui donna alors l'autorisation (T. lung) ainsi qu'un texte contenant le commentaire de Lūyipa (TG rgyud n° 1427) selon la méthode d'Atiśa, composé par le grand traducteur Rinchen Zangpo.
"J'ai entamé cette retraite pour toi ! Tu peux venir à n'importe quel moment[6]."

Après cette mission et sa pratique, Layakpa fit un rapport à Gampopa sur ses résultats du corps subtil (t. sgyu lus), etc. Gampopa lui répond :

“Tout cela est sans importance, mais à présent tu as accompli ton dessein
[7].”
L’homme à tout faire transmissionnel

Layakpa ne se contente pas de méditer dans les grottes de Marpa (Lho brag) ; il rédige. Il écrit un commentaire sur le Tantra-racine de Cakrasaṃvara (t. bde mchog rtsa rgyud kyi 'grel pa), une explication du Maṇḍala (t. mngon dkyil gyi rnam bshad), un commentaire plus que complet sur les Quatre Doctrines de Gampopa (t. dwags po'i chos bzhi'i 'grel pa), et Les Quatre Clous (t. gnad kyi gzer bzhis man ngag bdr:MW1AC309_CDA7A4). C’est dans ce texte volumineux qu’il systématise la doctrine de la Mahāmudrā kagyupa (blog à venir). En commentant à la fois le tantra de Cakrasaṃvara et les paroles attribuées à Gampopa, Layakpa tisse le lien textuel indéfectible qui manquait. Il prouve par l'écrit que l'institution de Gampopa est la digne héritière de la rigueur des nouveaux tantras (t. gsar ma).

Il existe une courte hagiographie de Layakpa[8], mais on trouve des données hagiographiques plus élaborées dans son Grand commentaire des Quatre dharmas de Gampopa[9]. En plus de toutes ses qualités, Layakpa est toujours là où il faut et au bon moment, comme un gardien du temple de la lignée Kagyupa, dont les débuts sont très fragiles. À la mort de Düsum Khyenpa (le 1er Karmapa), c'est Layakpa qui aurait comblé le vide transmissionnel et pris la régence du monastère de Tsurphu pendant trois ans. Il investit ensuite son énergie et sa légitimité à restaurer et stabiliser le siège central de Daklha Gampo[10]. Le texte note avec finesse que bien qu'il n'ait jamais occupé formellement le trône abbatial, ses services à l'institution furent immenses.

Qui était derrière la création de Layakpa ? Les oeuvres qui lui sont attribuées se trouvent dans une collection intitulée Œuvres complètes des hiérarques de Daklha Gampo (t. Dwags lha sgam po'i gdan rabs kyi gsung 'bum) en 17 volumes.

Volumes 1 à 5 : Gampopa (le fondateur, le saint, mais vulnérable aux critiques textuelles).
Volumes 6 à 9 : Layakpa (le pivot scolastique).
Volumes 11 à 17 : Dakpo Tashi Namgyal (le grand théoricien du XVIe siècle).

En "sandwichant" Layakpa entre Gampopa et elle-même, l'équipe de Dagpo Tashi Namgyal (XVIème s.) crée une continuité transmissionnelle organique. Les oeuvres de Layakpa peuvent prouver ainsi que l'exégèse rigoureuse des nouveaux tantras n'est pas une invention tardive du XVIe siècle pour sauver les meubles face à Sakya, mais qu'elle était déjà là au XIIe siècle, en la personne d'un disciple direct (de dernière minute) de Gampopa.

Qui pourrat être le créateur de Layakpa ?

Dans son propre chef-d'œuvre, “Rayons de lune[11]” (t. Phyag rgya chen po'i gsal byed zla ba'i 'od zer) Dakpo Tashi Namgyal doit faire face à l'argument central de Sakya Paṇḍita (dans le Sdom gsum rab dbye) : Le Mahāmudrā des Kagyüpas est une invention tibétaine, un sous-produit du Chan chinois (le Hashang Zen) déguisé, car il prétend mener à l'éveil hors des tantras et sans les initiations canoniques.

Pour détruire cette critique, Tashi Namgyal cite explicitement le Commentaire sur les Quatre Dharmas de Gampopa attribué à Layakpa. Dans ce texte, Layakpa prend le concept le plus controversé de Gampopa (Advayavajra), le "non-engagement mental" (t. yid la mi byed pa s. amanasikāra), et démontre qu'il ne s'agit pas d'une léthargie à la chinoise, mais de la "Plénitude vide[12]" rigoureusement indienne de Maitrīpa (Advayavajra) (via les Grub pa sde bdun, les Sept Traités sur les Siddhis, ou huit Guhyādi-aṣṭasiddhi-saṃgraha). Layakpa sert d'alibi. Tashi Namgyal dit en substance : Voyez, Layakpa, qui a touché les pieds de Gampopa, démontrait déjà au XIIe siècle que notre Mahāmudrā est adossé à la plus pure tradition exégétique indienne. Vos accusations d'hétérodoxie tombent à l'eau.

tālapattra, manuscrit sur feuilles de palme 

Layakpa est un pur produit Kagyupa. Contrairement aux yogis laïcs et errants, Layakpa est d’abord un moine pleinement ordonné (t. dge slong). Layakpa a validé le cursus académique standard de l'époque (t. dbu tshad : Voie du Milieu et Logique). Layakpa a fait ses retraites à Lhodrak, le berceau du Marpa-Kagyu, et a obtenu toutes les signes de réussite. Il a défendu les intérêts de la lignée après la mort de Dusum Khyenpa (K1) et supervisé le siège de Gampo Daklha sans occuper la place d'abbé... C’est un exemple à suivre. Face aux Sakyapas qui exigeaient des "papiers canoniques en ordre", Layakpa fut sans doute un vieux (faux) tālapattra qui disait la vérité présente : la fusion parfaite entre le moine rigoureux, l'exégète indien et le yogi de Gampo.

Si l’équipe de Daklha Gampo au XVIe siècle a compilé, poli, harmonisé ou standardisé les écrits de Layakpa, voire parfois en les créant de toutes pièces, elle ne fait cependant rien d’autre que la grande majorité d’auteurs bouddhistes avant elle, en Inde, en Chine, au Népal, au Tibet, et aux Etats-Unis. C’est une obligation pour la survie de toute Tradition qui se veut authentique.

A suivre...
***

[1] Avadhūti-Advayavajra, Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120)

[2] Direct students of Gampopa (t. sgam po ba’i dngos slob kyi skabs. Chandra 408; Chengdu 557; Roerich 468)

Sur Wisdomlib.org.

[3] Blue Annals, Roerich p. 470-473). Il vécut jusqu’à l’âge de 112 ans. Jusqu’à l’âge de 3 ans, c’est une main blanche magique ornementée qui s’occupait de lui (t. bu chung gi dus su mi gzhan med pa'i tshe/lag pa dkar po rgyan can cig gis bu rdzi byed pa cig byung*/).

[4] Pour les différents types de récipients, voir Le chemin de la grande perfection de Patrul Rinpoché, trad. Christian Bruyat et Patrick Carré, Padmakara, 1987, p. 10-11

[5] Pourquoi Gampopa lui-même ou quelqu’un de son siège n’aurait pas pu passer à Layakpa ces transmissions ? Probablement, parce quils nen disposaient pas. Ni la transmission scolastique, ni la lignée aurale de Cakrasaṃvara, que Réchungpa aurait obtenue au Népal. Il fallait donc que Layakpa récupère et la transmission scolastique et la lignée aurale de Nāropa.

Le même type de problème s’est présenté au moment où Mogchokpa Rinchen Tseundru de la lignée Shangpa Kagyu demande les Six yogas de Nāropa à Gampopa.
Gampopa dit : "Etudiez plutôt le cycle des six yogas (t. chos drug tshar gcig) avec Gomtshul (t. sgom pa tshul khrim snying po 1116-1169). J'ai personnellement fait le vœu de ne pas enseigner les sādhana et les six yogas.
ngas sgrub thabs dang chos drug 'di mi bshad pa'i dam bca' gcig byas yod gsungs pas/

Volumes Shangpa p. 182. Rmog lcog pa'i rnam thar sur le site Shangpa Resource Center.

[6] Blue Annals, Roerich p. 472

[7] De kun zhor ‘byung yin/ da khyod kyi don grub zin gsung*/ Annales bleus Chengdu p. 562

[8] Lho la yag pa byang chub dngos grub kyi rnam thar mdor bsdus,

[9] Chos bzhis bstan pa'i sgo bsdu ba'i tshigs su bcad pa rje sgam po pa'i zhal gyi gdams pa, bdr:MW1AC381

[10] Source : Lho la yag pa byang chub dngos grub kyi rnam thar mdor bsdus. Selon les hagiographies, la réincarnation (officieuse) du premier Karmapa, Düsum Khyenpa (K1), qui ne portait pas encore ce titre, était Karma paśi (K2). Blog Un peu d'histoire sur les rapports entre détenteurs et empereurs

[11]Éloquente explication qui éclaire la progression dans la méditation du Mahāmudrā de sens définitif”. Traduit en français par Christian Charrier, publié par Tsadra, 2023.

[12] bde stong phyag rgya chen po'i rtogs pa mthar phyin nas/

Extrait de Chos bzhis bstan pa'i sgo bsdu ba'i tshigs su bcad pa rje sgam po pa'i zhal gyi gdams pa.

jeudi 21 mai 2026

Filière lumineuse cachemirienne

Le moine cachemirien Śākyaśrībhadra, maître de Sakya Pandita (Metmuseum)
dont celui-ci reçut le Saṃvara

Blog précédent de la série

Ratnavajra (XIème s.) était issu d'une grande famille de brahmanes shivaïtes de la "cité royale" de Śrīnagara au Cachemire. Il est le père de Mahājana (qui collabora avec le traducteur tibétain Marpa), le grand-père de Sajjana (Satyajñāna), et l'arrière-grand-père de Sūkṣmajana. Jusqu'à l'âge de 36 ans, Ratnavajra étudia dans sa province natale avant de se rendre au Magadha et d'accomplir un pèlerinage à Bodhgayā. Il intégra ensuite la célèbre université de Vikramaśīla au Bengale, où son érudition lui valut le titre de paṇḍita. Il y officia en tant que "gardien du pilier central). À la même époque, Ratnākaraśānti (Śānti-pa, X-XIe s.) étant le "gardien de la porte de l'Est", ces deux illustres maîtres s'y sont assurément côtoyé.

De retour au Cachemire, l’upasāka (laïque) Ratnavajra fonde une famille et des vihāras (p.e. Ratnaguptavihāra) dont lui-même et ensuite sa famille avait la charge. Il aurait voyagé en Uḍḍiyāna avant de rejoindre le Tibet, où il résida au monastère de Tho-ling de Rinchen Zangpo (958-1055), participant activement à de vastes entreprises de traduction. Ses traductions sont presque exclusivement consacrées au Mantranāya, notamment aux cycles de Cakrasaṃvara, d'Hevajra et de Guhyasamāja (Naudou, 1973).

Guhyaprajñā, l’ācārya rouge

Parmi les élèves de Ratnavajra, Guhyaprajñā se distingue comme le plus mystérieux et le plus controversé. À l'image de son maître, il était à l'origine un brahmane shivaïte rompu aux méthodes de "création mentale" (ayant "contemplé le visage d'Īśvara (Śiva)") avant d'être converti au bouddhisme par Ratnavajra (Naudou, 1973, p. 142), de qui il reçut l'enseignement du Samvara. Guhyaprajñā reçut le nom d'initiation de (O rgyan gyi paN+Di ta) Shes rab gsang ba. Les sources tibétaines l'ont parfois reconstitué en sanskrit sous le nom de Prajñāgupta, ce qui entraîne de fréquentes confusions avec d'autres maîtres comme Prajñārakṣita ou Jñānaguhya. Il est surtout connu et reconnu sous le surnom tibétain de dMar po (ou sham thabs dmar po), ce qui se traduit par l’ācārya au robe rouge.

Durant la période précédant l'arrivée d'Atīśa au Tibet, dMar po s'est rendu dans la région (probablement à Sakya) où il a prêché le cycle de Tilaka[1] et traduit le Mahāmudrātilakatantra (t. phyag rgya chen po'i thig le'i rgyud). Cependant, son enseignement fut l'objet de très vives controverses et polémiques, s'articulant autour de deux graves accusations. On lui reprochait de ne pas avoir totalement renoncé à ses anciennes croyances shivaïtes et d'avoir intégré à la doctrine bouddhique des conceptions issues de l'hindouisme. Il est par exemple l'auteur du Śrīdevīparvatīyupadeśa (Instructions sur la glorieuse déesse Parvatī), un texte lié au culte de Nātha Mahākāla. Il était également accusé d'immoralisme, par rapport à ses pratiques rituelles extrêmes. S'appuyant sur l'idée de vacuité, dMar-po justifiait et exécutait très concrètement des rites sexuels et des meurtres rituels, connus en tibétain sous les noms de sbyor ba et sgrol ba. Il aurait fait preuve d'une intelligence dangereuse, capable de corrompre la morale en extrayant l'essence littérale du tantra (Naudou, 1973).

Dans le Mahāmudrātilakatantra de son cycle de Tilaka, il est expliqué que le mot tilaka ou thig le (en tibétain) fait référence au "point", à la marque sur le front, mais métaphysiquement, il désigne la "goutte" séminale ou l'énergie subtile (s. bindu) mobilisée dans les canaux corporels. Le chapitre 19 du texte donne une explication vertigineuse de l'anatomie subtile hiérogamique (l'union Śiva/Śakti abordée plus tôt) transposée dans le corps bouddhique. Le texte associe les voyelles sanskrites (A-li) à la Sagesse (t. shes rab, principe féminin), à la lune et à l'état de cause. Il associe les consonnes (Kā-li) à la Méthode (t. thabs, principe masculin) et au soleil. Leur union, déclenchée par la maîtrise des souffles (t. rlung), provoque la fusion des gouttes au centre des canaux, générant la Mahāmudrā ineffable et non-née et le Mahāsukha (Naudou, 1973).

Cette Mahāmudrā n’est évidemment pas le "Grand sceau" de Sahajavajra ou de Gampopa, et son objet alchimique de fusion est très différent. Il ne s’agit pas non plus du même type d'union (t. zung ‘jug s. yuganaddha).

Origines et étymologie du cycle de Cakrasaṃvara

Le cycle de Cakrasaṃvara constitue l'une des traditions les plus importantes du bouddhisme tantrique, classée parmi les "Tantras de Yoginī" ou "Tantras Mères". Cette tradition met l'accent sur les yogas sexuels, l'anatomie subtile et les pratiques visionnaires. Les tantras de Cakrasaṃvara (également appelés Saṃvara, Laghusaṃvara ou Śrīherukābhidhāna) ont émergé en Inde entre la fin du VIIe et le VIIIe siècle.

Le terme Saṃvara signifie étymologiquement "vœu" ou "sanctuaire", mais dans ce contexte, il est compris comme la "liaison" ou l' "union" (ḍākinījālasaṃvara signifiant "la liaison du réseau des ḍākinīs"). Selon la tradition, ce réseau spirituel englobe tout l'univers (macrocosme) et le corps du pratiquant (microcosme) pour mener à la félicité suprême (s. sahaja-sukha). Historiquement, le nom Saṃvara ferait aussi référence à une ancienne divinité védique à tête de buffle, ennemie d'Indra. Dans la mythologie bouddhique, le Bouddha Mahāvajradhara s'est manifesté sous la forme féroce de Śrī Heruka dans le continent de Jambudvīpa afin de dompter le dieu hindou Bhairava et de convertir ses adeptes, expliquant ainsi l'emprunt d'attributs shivaïtes (cendres, crânes, trident) (Gray, 2007). 

Les Textes : Tantras racines, explicatifs et commentaires

Le Cakrasaṃvara Tantra est un texte relativement court d'environ 700 stances. Il est délibérément cryptique, car on le considère comme le résumé d'un texte mythique originel beaucoup plus vaste (le Khasama ou Abhidhāna de 100 000 stances). Pour combler les lacunes et l'obscurité du texte racine, plusieurs tantras explicatifs ont été composés (généralement à partir du IXe siècle), tels que l'Abhidhānottara, le Ḍākārṇava, le Vajraḍāka et le Samvarodaya. Le Samvarodaya Tantra est crucial : contrairement au texte racine, il explicite le "stade d'accomplissement" (s. niṣpannakrama) et l'anatomie du corps subtil (les cakras et les souffles). Ce texte a d'ailleurs éclipsé le Cakrasaṃvara original au sein de la communauté bouddhiste Newar de la vallée de Katmandou.

Le texte nécessitait des instructions orales et des commentaires pour être compris. Le plus ancien commentaire conservé serait celui du Cachemirien Jayabhadra (début du IXe siècle). D'autres maîtres illustres comme Bhavabhaṭṭa (Śrīcakrasaṃvarapañjikā), Kambala (Sādhana-nidāna-nāma-śrī-cakrasaṃvara-pañjikā), Durjayacandra (Ratnagaṇa-nāma-pañjikā) et Vīravajra (2 commentaires) ont rédigé des exégèses majeures. Les sādhanas sont quant à eux des manuels de méditation guidant la visualisation détaillée du maṇḍala (qui compte jusqu'à 62 divinités, Lūyipa) à l'extérieur, mais aussi à l'intérieur du corps du pratiquant (kāyamaṇḍala) (Gray, 2007).

La transmission cachemirienne vers le Tibet

Le transfert de ces enseignements ésotériques vers le Tibet ne s'est pas fait sans heurts, et fait directement écho aux controverses entourant des figures comme le Maître Rouge Guhyaprajñā (voir ci-dessus). Au VIIIe siècle, sous l'Empire tibétain, les textes tantriques transgressifs faisaient déjà l'objet d'une censure royale. Lors de la "seconde propagation" (Xe-XIe siècles), le roi du Tibet occidental, Lha bla-ma Ye-shes-'od, doutant de l'orthodoxie de ces rituels violents et sexuels enseignés par des yogis errants, envoya le grand traducteur Rinchen Zangpo (958-1055) en Inde et au Cachemire pour enquêter. Sur place, Rinchen Zang-po constata que le Cakrasaṃvara était désormais pleinement intégré aux programmes des grandes universités monastiques indiennes comme Vikramaśīla.

Le Cachemire joua un rôle central dans cette légitimation. Avec l'aide du paṇḍit cachemirien Padmākaravarman, Rinchen Zangpo réalisa la première traduction tibétaine du Cakrasaṃvara Tantra à la fin du Xe siècle. Le roi tibétain occidental invita ensuite au monastère de Tholing plusieurs sommités cachemiriennes, dont Ratnavajra (le grand-père de Sajjana), Śraddhākaravarman et Padmākara, instaurant une ère d'échanges intellectuels intenses entre le Cachemire et le Tibet.

Plus tard, d'autres traducteurs tibétains comme Marpa Chos kyi dbang phyug (alias Marpa Dopa, 1042 - 1136) et Mal-gyo blo-gros-grags se rendirent au Népal et en Inde pour étudier le cycle de Samvara auprès des disciples de Nāropa (dont le Cachemirien Sumatikīrti). Ils ont produit de nouvelles révisions des traductions qui fonderont les lignées des écoles Sakya, puis Kagyu. (Naudou, 1973)

Orthodoxie et spiritualisation des pratiques

Pour que le Cakrasaṃvara soit accepté par les institutions monastiques (et pour contrer les accusations d'immoralité ou d'hérésie), les commentateurs ont dû user de stratégies herméneutiques ingénieuses. Des injonctions littérales à consommer des fluides sexuels ou à se réunir dans des charniers (s. gaṇacakra) ont été réinterprétées. Par exemple, le grand réformateur Atīśa (XIe siècle) exigeait que les moines s'abstiennent des initiations nécessitant une partenaire charnelle (s. karmamudrā), leur substituant une partenaire visualisée (s. jñānamudrā) et des substances purement symboliques lors des rituels publics. La pratique devenait ainsi une alchimie intérieure de l'esprit et du corps subtil, permettant d'atteindre l'Éveil sans briser les vœux monastiques. Gampopa, en bon kadampa, avait rédigé un rituel de gaṇacakra où on utilisait du lait au lieu d’alcool.

Le réseau des ḍākinīs comme anatomie subtile

L'union entre le principe masculin (Śiva/Heruka) et le principe féminin (Śakti/Yoginī/Ḍākinī) permet l'immanence de l'absolu dans le corps du pratiquant via le "réseau des ḍākinīs" (s. ḍākinījāla). Dans la physiologie tantrique, le terme "réseau des ḍākinīs" désigne de manière interne l'ensemble des canaux subtils (s. nāḍī) qui parcourent le corps humain, traditionnellement chiffrés au nombre de 72 000. Les ḍākinīs et les héros (s. vīra) sont perçus comme résidant naturellement au sein de ces canaux, lesquels correspondent intimement, sur le plan microcosmique, aux vingt-quatre grands lieux sacrés (s. pīṭha) de l'Inde.

Le processus d'immanence (de l'absolu au corps grossier)

Pour que la Conscience absolue (Śiva/Heruka) puisse s'incarner et animer le corps, elle se manifeste à travers sa propre Puissance (la Śakti/Ḍākinī). Cette énergie féminine primordiale, incarnant à la fois l'énergie divine (s. śakti) et la matérialité animée (s. prakṛti), opère sous la forme du grand souffle de vie (kundalinī ou prāṇaśakti). C'est en circulant et en descendant à travers ce réseau de milliers de conduits subtils que l'énergie en vient à structurer et à animer d'abord l'intellect, puis le corps humain physique et grossier.

C'est précisément "la liaison" (s. saṃvara) de ces principes qui permet la réalisation spirituelle Prémium Plus. Cette liaison est comprise comme le processus d'union ou d'identification mystique par lequel le yogin intègre initialement toutes ses pensées, ses dualités (sujet/objet) et ses attributs physiques au sein de la nature de la pensée. Puis à l'intérieur de ce réseau bi-corporel (grossier et subtil), la divine Sagesse et la Méthode (masculin) fusionnent dans une parfaite non-dualité (Yuganaddha).

Le Maṇḍala du corps (Kāyamaṇḍala)

Par cette union interne, le corps humain ne fait plus obstacle à l'Éveil ; il se transforme au contraire en l'espace sacré du maṇḍala, ce que l'on appelle la pratique du "maṇḍala du Corps" (s. kāyamaṇḍala). Grâce à ce réseau vivant de canaux animés par la divine Puissance, le corps entier se pare de l'immanence du divin et devient le véhicule d'une vérité métaphysique où les mondes phénoménaux samsariques et la vérité transcendante absolue (Heruka) ne font plus qu'un à l'intérieur même des enveloppes humaines déifiés. Le pratiquant s'identifie ainsi de manière ultime et concrète au Bouddha Śrī Heruka, le Bouddha Prémium Plus.

Le culte de Bhairava au cœur du Cachemire

Abhinavagupta, le grand théoricien du shivaïsme moniste (les systèmes du Trika et de la Pratyabhijñā), a vécu au Cachemire exactement à la même époque que Ratnavajra, soit à la fin du Xe siècle et au début du XIe siècle. Abhinavagupta a daté plusieurs de ses œuvres majeures entre les années 990 et 1015. Ratnavajra, qui collaborait avec Rinchen Zangpo (dont le premier grand voyage au Cachemire se situe autour de 986-991), est son strict contemporain.

Étant issu d'une lignée de brahmanes shivaïtes cachemiriens avant sa conversion au bouddhisme, Ratnavajra baignait dans ce bouillonnement intellectuel. Pour Abhinavagupta et les traditions shivaïtes ésotériques de son époque, Bhairava n'est pas une simple divinité féroce, mais la Réalité absolue, la Conscience universelle indifférenciée et unique, sans second (s. ekam eva advitīyam). Le nom même de Bhairava y est étymologiquement interprété comme la lumière consciente qui maintient, protège et résorbe l'univers.

Il est certain que Ratnavajra connaissait les interprétations monistes très sophistiquées de Bhairava systématisées par des penseurs comme Abhinavagupta (ou ses maîtres immédiats). Au Cachemire, à cette époque, les frontières entre les yogis shivaïtes du Trika (shivaïsme cachemirien) et les Siddhas bouddhistes du Mantrayāna étaient extrêmement poreuses.

Lorsque Ratnavajra s'est investi dans le Cakrasaṃvara Tantra, il ne lisait pas ces textes avec le regard d'un bouddhiste naïf, mais avec le bagage philosophique d'un ancien brahmane shivaïte. C'est d'ailleurs ce qui explique l'importance des maîtres cachemiriens dans la "bouddhisation" formelle du Cakrasaṃvara : face à un texte-racine (mūla-tantra) rempli de rituels shivaïtes transgressifs (culte dans les charniers, utilisation de crânes, référence à Bhairava), des pandits comme Ratnavajra (et plus tard les commentateurs indiens) disposaient de l'armature philosophique, très proche de la métaphysique de la lumière et de la conscience d'Abhinavagupta, pour intérioriser ces pratiques extrêmes et les interpréter comme de purs yogas de l'anatomie subtile et de la conscience éveillée.

Réalité absolue, Conscience universelle et Lumière

Le nom de Bhairava n'est pas seulement l'appellation d'une divinité féroce, mais désigne la Réalité absolue, la Conscience universelle et la Lumière. Les exégètes tels qu'Abhinavagupta et son commentateur Jayaratha ont longuement développé une étymologie mystique du mot "Bhairava" pour illustrer comment cette Réalité maintient, protège et résorbe l'univers.
“Au moyen de « bhā- », la lumière consciente, tout résonne (rava). «Sarvadah» : il donne toute chose (da = RA), il pénètre dans tout (l'univers) (vyāpaka = ). Ainsi par la récitation ininterrompue du mot Bhairava, on devient Śiva[2]."
Ici, la syllabe bha (de bhāsā) représente la "lumière consciente" par laquelle tout résonne (rava, de ravayati). La syllabe ra rappelle qu'il "donne toute chose" (sarvado / da se substituant métaphoriquement à ra), et la syllabe va indique qu'il pénètre la totalité de l'univers (vyāpako 'khile). C'est par la récitation ininterrompue et intériorisée du mot Bhairava, compris dans son sens absolu, que le pratiquant devient Śiva lui-même.

Les deux sources les plus authentiques des nouveaux tantras au Tibet étaient donc Rinchen Zangpo et le clan Khön de Sakya. Rinchen Zangpo s’est satisfait de traduire les textes fondamentaux, l’école Sakya a davantage travaillé avec les Cachemiriens, et se considèrent comme les détenteurs de l’orthodoxie tantrique. Il se permettent de contester l’authenticité et l’orthodoxie des autres écoles. Le Cakrasaṃvara des Kagyupa vient dune lignée aurale récupérée au Népal par Réchungpa, le disciple laïc de Milarépa, et celui de la lignée Shangpa est une lignée aurale venant de la ḍākinī Niguma, dont les hagiographes disent qu’elle était la soeur de Nāropa. On verra les efforts Kagyupas pour étoffer leur lignée aurale dans un autre blog.

Avec le vihāra de Vikramaśīla (et son "maître ès Lumières divines" Ratnākaraśānti), la famille cachemirienne de Ratnavajra a eu une importance capitale pour le bouddhisme tibétain et son inclination éternalisante envers tout ce qui relève de la “lumière consciente”. L’importance des tantras de divinités de choix (s. iṣṭa-devatā t. yi dam), qui sont des aspects du Bouddha (projetées de sa protubérance lumineuse uṣṇīṣa), et de toutes les pratiques associées, rendues possible par l’essence lumineuse de la pensée. Pour expliquer cette dernière, l’exploitation à fond de l’idée du potentiel d’éveil, jusqu’à en faire un Soi lumineux. C’est la contribution de Sajjana dont la spécialité était l’enseignement des Cinq traités de Maitreya (t. byams chos lnga) et notamment du Traité mahāyāna du continuum insurpassable (S. Mahāyanottaratantra-śastra RGV, qui rédécouvert depuis peu par Maitrīpa. Toutes les lignées du RGV au Tibet se rattachent à Sajjana. Ensemble avec rNgog blo ldan shes rab (1059–1109), il traduit le RGV et le commentaire sur le RGV en tibétain.

Comme nous l’avons vu ci-dessus, la Mahāmudrā tantrique “cachemirienne” n’est pas le Grand sceau de Gampopa. Atiśa, ses disciples Kadampa après lui, puis Gampopa, qui selon ses propres propos à la fin de Les guirlandes de joyaux du chemin éminent (t. lam mchog rin po che'i 'phreng ba), voulait réunir les transmissions Kadampa et Mahāmudrā[3], semblent avoir pris un certain recul des Méthodes du chemin de la Méthode (t. thabs lam).

A suivre...
***

[1] toh382
The Tilaka of Sampuṭa (“Illuminating the Memory of Pure Vision”)
dpal kha sbyor thig le zhes bya ba rnal 'byor ma'i rgyud kyi rgyal po'i rgya cher 'grel pa yang dag par lta ba'i dran pa'i snang ba
śrīsaṃpuṭatilaka-nāma-yoginītantrarāja-ṭīkāsmṛtisaṃdarśanāloka

toh420
Tantra of the Tilaka (Forehead Mark) of Mahāmudrā
dpal phyag rgya chen po'i thig le zhes bya ba rnal 'byor ma chen mo'i rgyud kyi rgyal po'i mnga' bdag
Śrī-Mahāmudrātilaka-nama-mahā yoginītantrarāja-adhipati

toh422
The Tilaka (Forehead Mark) of Gnosis, a Yoginī Tantra
dpal ye shes thig le rnal 'byor ma'i rgyud kyi rgyal po chen po mchog tu rmad du byung ba zhes bya ba
śrī-jñānatilakayoginītantrarājaparamamahādbhuta-nāma

[2] Lilian Silburn, Le Vijnanabhairava 'la discrimination de la Réalité ultime', texte traduit et commenté, 1961, Institut Civilisation Indienne, p. 155

Bhāsā sarvaṃ ravayati sarvado vyāpako 'khile / iti bhairavaśabdasya santatoccāraṇāc chivaḥ // (Vijñānabhairava Tantra 130)

[3] “Des guides connaissant l'extinction des toxines (P. āsava) (l'absence des toxines=nirvāṇa) et des dieux éminents tels la Dame Tārā avaient autorisé Śrī Dīpaṅkara [Atiśa] d'enseigner le Dharma aux Pays de neiges au Nord. Ses (Atiśa) paroles et celles de ses fils ont été transmises sans déformation jusqu'aux guides bienveillants de la lignée Kadampa, auprès de qui je les avais étudiées moi-même. Le souverain parmi les seigneurs, Milarepa, détenait la sève du Coeur (tib. thugs kyi bcud) des grands individus Nāropa et Maitrīpa, qui étaient aussi connus comme le soleil et la lune au noble pays de l'Inde, et des érudits accomplis tels Marpa de Lhodrag. Les paroles de l'une et de l'autre transmission, je les ai réunies sans les déformer en ce texte intitulé "Les guirlandes de joyaux du chemin éminent". Ce texte est le trésor qui contient donc les instructions des transmissions Kadampa et Mahāmudrā. Il a été composé à Dwags po par le méditant de sNyi, bSod nams rin chen.” Blog Gampopa répond

rje btsun gyi rgyal po mi la ras pas rjes su bzung ba'i gsung dri ma med pa rnams phyogs gcig tu bsdus pa'i lam mchog rin po che'i phreng ba zhes bya ba/_bka' phyag gnyis kyi gdams pa'i mdzod 'chang ba/