lundi 28 septembre 2026

Quand le corps des dieux devient la terre des rois

Pièce des Fidji présentant deux faces : Reine Elizabeth / Osiris, Isis et Horus

Je "connaissais" déjà le lien généalogique de la famille royale Windsor avec le roi David, mais avec ce que semble suggérer cette pièce de monnaie des îles Fidji (Commonwealth, succédant à l'Empire britannique), leur arbre généalogique gagne quelques millénaires. Plus sérieusement... 

Un corps démembré et découpé dont les morceaux, sont dispersés sur la terre, puis rassemblés. Ce n'est pas le début d'un film d'horreur, c'est le plus ancien scénario du pouvoir impérial. Du bord du Nil aux hauts plateaux du Tibet, des plaines de l'Inde aux contreforts de l'Himalaya, la même histoire est racontée encore et encore. Le corps d'un dieu, d’un futur dieu ou héros, est démembré, les fragments sont dispersés, et un héros, roi ou prêtre se charge de la mission sacrée de le “rassembler” à nouveau. Chaque rassemblement signifie l'incorporation d'un territoire à la souveraineté. Chaque lieu où le narratif a fait tomber un fragment du corps divin, voit s'élever un sanctuaire, un prêtre et une dîme. Ce n'est pas de la mythologie, c'est de la politique. Les narratifs qui l’accompagnent inéluctablement sont toujours indispensables, y compris de nos jours.

Égypte

Osiris momifié féconde Isis transformée en oiseau,
couche funéraire Abydos (wikimedia)

Le prototype du récit se trouve en Égypte. Osiris est assassiné par son frère Seth, son corps découpé en quatorze morceaux, dispersés le long du Nil. Sa femme/soeur Isis, à bord d'une barque de papyrus, parcourt les marais à la recherche de chaque fragment. Chaque fois qu'elle en trouve un, elle lui donne une sépulture et élève un tombeau en ce lieu. Les prêtres et les dynasties qu’ils servent expliquent que le corps d'Osiris, c'est en fait l'Égypte elle-même. Chaque segment de la vallée du Nil, chaque province, correspond à une partie du corps divin d’Égypte. Abydos conserve la tête, mais Memphis revendique aussi la tête. Les deux villes se sont disputé la même “relique” pendant des siècles. Busiris possède la colonne vertébrale, Philae abrite le “vrai tombeau”, et ainsi de suite.

Chaque lieu qui revendique un ossement d'Osiris obtient automatiquement un centre religieux, un collège de prêtres et une économie de pèlerinage. Les pèlerins affluent, car ils désirent être enterrés “comme Osiris” en terre sainte. Le pharaon, lui, joue le rôle d'Horus, le fils et vengeur d'Osiris. Celui-ci a pour mission de “restaurer” le corps de son père Osiris/Égypte, c'est-à-dire de réunifier le territoire égyptien… Le pouvoir souverain est ensuite rituellement réactualisée à chaque nouvelle génération. Lorsqu'un nouveau pharaon monte sur le trône, quelle est sa première action ? Ce n'est pas une conquête militaire, mais une “réparation” rituelle. Il embrasse la statue du dieu de ses deux bras, lui ouvre la bouche, la fait “revivre”. Ce geste s'appelle “l'union des Deux Terres”.

Monde helléniste

Emp. romain Probus / Sérapis, monnaie d'Alexandrie (279-280 ap. JC)

Deux mille ans plus tard, un autre jeune homme arrive en Égypte. Il s'appelle Alexandre. Il se rend à l'oasis de Siwa, où l'oracle le proclame fils d'Amon. Il se proclame “fils de Zeus-Amon” et n'hésite pas à sacrifier devant le taureau Apis à Memphis. Ce taureau, dans la tradition égyptienne, est l'incarnation de l'âme d'Osiris. Après la mort d'Alexandre, son général Ptolémée fait quelque chose de plus habile encore. Il ramène le corps d'Alexandre en Égypte, l'enterre à Memphis avec la plus grande pompe, puis institue un culte officiel d'Alexandre, avec des prêtres dédiés et des années nommées d'après le prêtre en fonction.

Ptolémée sait que Grecs et Égyptiens ont besoin d'un sanctuaire commun. Il “rêve” alors d'un dieu : Sérapis. Le nom lui-même est une fusion de deux divinités : Osir-Hap, c'est-à-dire “l'Apis mort”, mélange de l'Osiris égyptien et du Zeus-Hadès grec. Ptolémée fait “venir” la statue du dieu depuis Sinope et construit le grand Sérapéum d'Alexandrie. Désormais, Grecs et Égyptiens ont un protecteur commun. Un corps (Osiris/Apis) s'est transformé en un autre corps (Sérapis), et le nouveau corps protège une nouvelle cité et l'empire qui la soutient.

L’Indosphère

Chapiteau Sarnath avec
la roue du "Dharma" (wikimedia)

Troisième siècle avant notre ère, Inde. Aśoka vient de conquérir le Kalinga par la violence, dans un bain de sang. Il se repent publiquement, renonce à la force armée et se tourne vers le “Dharma”. Aśoka l'entend au sens large de piété religieuse, moralité personnelle et éthique sociale applicables à tout son royaume, pas dans un sens spécifiquement bouddhique. Dans le Deuxième Édit sur Pilier, il définit lui-même :
“Le Dharma est bon. Qu'est-ce que le Dharma ? Peu de fautes, abondance de vertus, compassion, générosité, véracité, pureté.[1]”
Les principes concrets sont : obéissance aux parents, respect des maîtres et des aînés, libéralité envers amis, famille, brahmanes et ascètes, abstention de tuer tout être vivant, douceur, modération. Assez proche des valeurs mentionnées par le śramaṇa Gautama (p. samaṇo gotamo) dans l’l'Apaṇṇaka Sutta (MN60 “un bon pari”)[2]. C'est un code moral universaliste, destiné à unifier un empire multiethnique et multiconfessionnel. Comparable au Mâât égyptien[3], mais qui se veut plus universel.

Depuis la bataille de Kalinga, Aśoka “le pieux” (Dharmāśoka) réduit la violence mais ne renonce pas à l'empire. Il lui faut un nouveau moyen d'unifier cette vaste terre qui s'étend de l'Himalaya au Mysore, du golfe du Bengale à la mer d'Arabie. Il s’inspire de l’ancienne méthode égyptienne, et macédonienne, en suivant, peut-être, les conseils de l’Arthaśāstra de Kauṭilya, mais ne prendra pas un dieu comme facteur d’harmonisation mais un ascète (śramaṇa) qu’il promeut en “le Buddha”. Son corps n’avait pas été démembré par un meurtre, mais incinéré après sa mort (parinirvāṇa), et, selon la légende, les reliques avait été distribués aux huit chefs de clans de la région, et préservé dans des sanctuaires (tumuli ou stūpa).

Toujours selon la légende, Aśoka ouvre les huit stūpas originels contenant les reliques du Bouddha, en extrait les ossements et les répartit dans 84 000 stūpas à travers tout le “Jambudvīpa”, c'est-à-dire son empire. Chaque stūpa signifie qu'un lieu est intégré au réseau sacré centré sur “le Bouddha”. Mais ce n'est pas seulement religieux. Aśoka fait graver ses édits sur les rochers des provinces reculées, dans les langues locales, pour diffuser une loi morale universelle. Son “Dharma” n'est pas exclusivement bouddhique. C'est une éthique civique impériale : respect des parents, des maîtres, des aînés, compassion envers tous, abstention de tuer.

Le “corps du Bouddha” est dispersé à travers l'empire, comme Osiris l'est à travers l'Égypte. La différence est que les fragments égyptiens étaient “déjà là” (selon le narratif des prêtres), ceux d'Aśoka sont “envoyés là”, où l'empereur le décide. Mais l'effet est identique. Chaque stūpa devient un nœud -t. gnad) de l'empire, chaque religieux un œil et une oreille, chaque offrande un flux vers le trésor impérial.

Cette loi sera parfaitement reprise par les souverains d'Asie du Sud-Est. Ils construisent des “États-théâtre”, élèvent au centre de la capitale une montagne du monde (le mont Meru), couronnée d'un stūpa, faisant du royaume entier une réplique miniature du cosmos. Le roi joue les rituels, imite les gestes des dieux, et attire les royaumes voisins dans son orbite.

Drapeau indien avec la roue de "Dharma" (ajouté par Nehru)

L’Inde hindou

Śiva errant avec le cadavre de Satī (vers 1800, LA County Museum of Art)

Après Aśoka et les autres “dharmaraja”, et notamment avec la montée de l’ésotérisme des tantras, le “corps” territorial prend de nouveau une tournure davantage religieuse (tantrisme et śaktīsme), et à plus petite échelle. L’époque des grands empires a révolue. La "femme" śaktī joue un rôle plus important, mais est-ce que c'est pour le mieux ?

Satī est l'épouse de Śiva. Son père Dakṣa organise un grand sacrifice, mais omet volontairement d'inviter Śiva. Satī, humiliée, se jette dans le feu sacrificiel. Fou de douleur, Śiva erre à travers le monde en portant son corps. Pour l'empêcher de détruire l'univers, Viṣṇu découpe le corps de Satī en morceaux avec son disque. Les lieux où tombent les fragments deviennent les cinquante-et-un Śakti Pīṭha, les sanctuaires de la Déesse. Chaque pīṭha a sa déesse et son gardien (Bhairava). Le nombre de ces sanctuaires varie selon les textes, cinquante-et-un, cent huit… Mais c'est précisément ce qui révèle la vérité. Le nombre importe peu, l'essentiel est d'intégrer des cultes locaux de déesses dans un récit mythique unifié. Une déesse locale vénérée depuis des générations dans un village se voit soudain déclarer “tu es en réalité la réincarnation de la cheville droite de Satī”. Le culte villageois est alors “promu” en rituel hindou standardisé, les brahmanes remplacent les chamanes tribaux, et la dîme afflue vers le système religieux orthodoxe.

Au Tibet

Srinmo du Tibet (illustration des archives d'Erwan Temple)

Nous sommes au septième siècle, dans la vallée du Yarlung. Songtsen Gampo (VIIᵉ siècle) épouse deux princesses : l'une du Népal, l'autre de la Chine des Tang. Toutes deux apportent des statues du Bouddha et veulent construire des temples. Mais ce qui est édifié le jour est détruit la nuit par les esprits locaux. Songtsen Gampo (ou son épouse chinoise Wencheng[4]) voit la situation sous jacente. le Tibet entier repose sur une immense démone femelle (t. srin mo s. rākṣasī), dont le corps symbolise le Tibet, les membres étendus, face contre ciel[5]. Si on ne la cloue pas au sol, le bouddhisme ne pourra jamais s'enraciner. Le roi fait alors construire douze temples aux douze points vitaux de la démone, épaules, coudes, poignets, hanches, genoux, chevilles, … pour la “clouer” au sol. Le temple de la princesse népalaise est édifié au centre de la démone, comme treizième. Les classifications tibétaines Tadül (mtha' 'dul, soumission des frontières) et Yangdül (yang 'dul, soumission renforcée) correspondent à celles du “Miroir qui éclaire les généalogies royales” (t. rGyal rabs gsal ba'i me long). Il y a aussi quatre “temples de pression des quatre coins” (t. ru gnon), construits dans des régions plus éloignées. La démone est maîtrisée mais peut encore avoir des influences néfastes localement, requérant des thaumaturges comme Padmasambhava ou Milarepa (à Lachi), pour la rappeler à l’ordre (voir Andrew Quintman, 2008).

Un exemple de yoga géomantique de Milarepa pour subjuguer le paysage démoniaque en rébellion. N’oublions pas que c’est Gtsang smyon Heruka (1452–1507, le “Fou de Tsang) qui raconte la Vie et les Chants de Milarepa comme un aménagement géomantique du paysage ("landscaping").
“Poursuivant un peu plus loin, des êtres non-humains (t. mi ma yin) déployèrent des illusions magiques (t. cho 'phrul) tout au long du chemin, lui montrant de multiples grands organes génitaux féminins (t. mo mtshan chen po). Jetsun [Milarepa], maintenant son regard yogique (lta stangs) et rendant son vajra secret (t. gsang rdor) apte à l'action, continua d'avancer. Ayant franchi la limite des neuf organes féminins (mtshan ma dgu), il dirigea son vajra secret et son regard concentré sur une pierre, où s'était condensée l'essence du lieu (t. gnas kyi bcud 'dus pa'i rdo ba), apaisant ainsi toutes les illusions magiques. Cet endroit devint célèbre sous le nom de La-ngu Lung-ngu (“Neuf Cols et Neuf Vallées”, La dgu lung dgu).”  

En Wylie : de nas cung zad byon pa dang mi ma yin gyis cho 'phrul 'byon lam thams cad du mo mtshan chen po du ma bstan byung bas/ rje btsun gyis kyang lta stangs kyi ngang nas gsang rdor las su rung bar mdzad nas byon pas/ mtshan ma dgu 'das pa'i mtshams su gnas kyi bcud 'dus pa'i rdo ba zhig la gsang gnas rdor zhing lta stangs mdzad pas cho 'phrul kun zhi ba'i sa la/ la dgu lung dgur grags/ (米拉日巴传及其道歌, (Tibetan ed.). Xining: Qinghai Nationalities Publishing House, 1981, p. 213)
Le territoire devient macro/microcosmique (et politique) : le Kālacakra

Kalki, le dixième avatar de Viṣṇu

C'est le schéma que nous avons identifié à propos des 24 lieux-noeuds (t. gnas s. pīṭha). Le territoire extérieur et le corps intérieur sont isomorphes. Le Kālacakra pousse cette logique à son terme. Le cosmos entier, le corps du pratiquant, et le royaume de Shambhala sont trois expressions d'une même structure. Le Kālacakra intègre le mythe du Kalki, le dixième avatar de Viṣṇu, qui viendra à la fin des temps pour détruire les barbares et instaurer un âge d'or. Le tibétain “rigs ldan” désigne à la fois Kalki et les rois de Shambhala. Le roi Mañjuśrī-Yaśas est présenté comme celui qui a “emprunté” les images hindoues pour unifier son peuple. C’était exactement la stratégie d'Aśoka avec le Dharma, ou des Ptolémées avec Sérapis. Alexander Berzin[6], cité dans le document, l'analyse comme une stratégie délibérée : utiliser le langage et les métaphores de l'auditoire pour unir des populations hétérogènes. La prophétie de l'an 2424 est le cœur de cette théologie politique : une invasion barbare future, une guerre mondiale, l'arrivée des armées de Shambhala menées par le 25ᵉ Kalki, et l'instauration d'un âge d'or. Tous ceux qui ont reçu l'initiation Kālacakra renaîtront à ce moment-là, du côté victorieux. C'est le même schéma qu'Osiris et Aśoka : une guerre cosmique, un roi restaurateur, un territoire à reconquérir, et une armée de fidèles enrôlés. Sauf qu'ici, l'enrôlement se fait par l'initiation, et la renaissance se fait dans le futur.

Donald S. Lopez[7], cité dans le document, formule la chose sans détour : le Dalaï-lama aurait trouvé “une technique plus efficace pour peupler Shambhala et recruter des troupes pour l'armée du 25ᵉ roi. Dans mon blog In the year 2424… (2021), j’ajoute que le Dalaï-lama a initié 2 109 800 personnes au total, “prêtes à combattre pour la paix mondiale en 2424 aux côtés du roi de Shambhala”. L'initiation n'est pas seulement une transmission spirituelle, c'est un acte d'allégeance à un royaume futur, une inscription dans un corps territorial eschatologique. Le pratiquant devient un citoyen de Shambhala in absentia, en attente de sa renaissance…

C’est aussi, et en attendant surtout, une pratique yoguique pour conquérir le territoire intérieur du corps indestructible (vajrakāya). Mais le Kālacakra extérieur attire toujours de nouveaux recrus…

Aux Etats-Unis

Le Sakyong sur son cheval blanc, photo Andrea Roth

Chögyam Trungpa (1939-1987), qui croyait à l’importance d’une double lignée, spirituelle et de sang, se disait appartenir à la lignée du légendaire roi Gésar de Ling. Étant un “inventeur de terma” (t. gter ston), un genre de prophète, il commença à “recevoir” des termas relatifs au Royaume de Shambala à partir de 1976. Dès sa jeunesse, il aurait rêvé d’ “une société du bouddhadharma plus grande” (Midal, p. 215-217). Il veut tirer un trait (Ashé) entre l’Orient et l’Occident (p. 218) et “joindre le ciel et la terre” (p. 222).
“Pour joindre le ciel et la terre
Afin d'établir une société humaine
L’homme doit avoir son Roi.”
Ce Roi est le Sakyong, qui n’est pas un roi ordinaire. Par la vision et la pratique de la Cour de Shambala, le Sakyong invite chacun à devenir un monarque universel (cakravartin). En attendant ce grand jour, il faut se mettre au service du Sakyong et de son royaume. Cela est expliqué en détail dans la "Vision et pratique courtisane" (The Court Vision and Practice).

Au Bhoutan

Le futur Shambala Dzong (en construction)

Les objectifs de la GMC (Gelephu Mindfulness City) combinent un développement économique ambitieux et la préservation de la philosophie spirituelle et culturelle du Bhoutan. Il y a des objectifs économiques, et aussi des objectifs spirituels et philosophiques. Moderniser le Bonheur National Brut (BNB), Harmoniser prospérité et valeurs, Préserver l'identité et l'environnement du Bhoutan, et aussi Incarner l'idéal de Shambhala. S'inspirer de la vision des maîtres spirituels bhoutanais pour construire une “ville qui prospère et qui a une âme”, en projetant la sagesse ancienne de Shambala dans le monde moderne (Kuenselonline 26/09/2026)[8]. Ce projet comprend la construction du Shambala Dzong, lancé en janvier 2026. Dirigé par le Corps monastique central du Bhoutan, cet édifice de sept acres servira de centre de formation pour le bouddhisme Vajrayana tout en préservant les arts sacrés et les rituels traditionnels. Inspiré par l'architecture du dzong de Rinpung, le complexe intégrera des installations modernes comme des centres de méditation et des salles de conférence pour un coût estimé à trois milliards de ngultrums.

***

[1] Jason Neelis, Early Buddhist Transmission and Trade Networks: Mobility and Exchange within and beyond the Northwestern Borderlands of South Asia, 2011, Brill.
“Dharma is good. And what is Dharma? (It is) few faults, abundant virtues, compassion, generosity, truthfulness, and purity.”
Dans l'édit bilingue gréco-araméen de Kandahar (Afghanistan), le mot dhamma est traduit en grec par εὐσέβεια (eusebeia), qui signifie “piété, révérence” . Benveniste notait qu'il s'agit moins de “piété envers les dieux” que de “révérence à l'égard des hommes, parents, maîtres, ou membres d'une autre communauté” . (Neelis, 2011)

En araméen, le traducteur utilise un terme qui signifie “chemin simple/droit” (קשיטא qšyṭ), et précise que ce dhamma n'est pas une loi (dīn'a) au sens juridique akkadien : il se situe avant toute loi, comme une éthique fondamentale (Phiroze Vasunia, An Indian King's Mark on Kandahar, 2015).

[2] “Il y a certains ascètes et brahmanes qui soutiennent cette doctrine et cette vue : “Le don, le sacrifice et l'offrande n'ont aucun sens. Il n'y a ni fruit ni résultat des bonnes et des mauvaises actions. Il n'y a pas d'au-delà (p. natthi paro loko). Il n'y a ni mère ni père, ni êtres qui renaissent de manière spontanée. Et il n'y a dans ce monde aucun ascète ni brahmane menant une vie droite et une pratique correcte qui décrive l'au-delà après l'avoir réalisé par sa propre connaissance directe.” En Pāli.

[3] Assmann, Jan. Maât, l'Égypte pharaonique et l'idée de justice sociale. Julliard, 1989. Sur Mâât comme ordre cosmique et politique.

[4] Wang, J.; Cedain, D. (2020). "Princess Wencheng in historical writing: The difficulty in narrating ethnic history in multi-ethnic China”.

[5] McKay, Alex (éd.). The History of Tibet. Routledge, 2003.
Down with the Demoness: Reflections on a Feminine Ground in Tibet, in Tibet Journal, 1987.

[6] Dr. Alexander Berzin, External Kalachakra, Originally published as chapter 3 of Berzin, Alexander. Taking the Kalachakra Initiation. Ithaca, Snow Lion, 1997. Reprint: Introduction to the Kalachakra Initiation. Ithaca: Snow Lion, 2010.

[7] Donald S. Lopez, Prisoners of Shangri-La: Tibetan Buddhism and the West, 1998, University of Chicago Press, p. 206

[8] Prime Minister pitches GMC to the world at the UN, YK Poudel, Kuenselonline, 26/09/2026

“Prime Minister Tshering Tobgay used Bhutan's address to the General Debate of the 81st United Nations General Assembly on September 22 to deliver what he called a sales pitch, urging governments, investors, and businesses to build Gelephu Mindfulness City (GMC) with Bhutan.”

Shambhala and Gross National Happiness

For more than half a century, Bhutan has pursued Gross National Happiness, that does not reject economic growth. The Prime Minister said the GMC gives this GNH philosophy a contemporary form, through markets, technology and investment.

"Some of our spiritual masters have looked at what is taking shape in GMC and said: under an enlightened King, Shambhala is being built," he said. "We make no claim to perfection. For us, Shambhala points not back to the past, but forward, a promise to carry its wisdom into the future. To build a city that prospers, and has a soul."

Lyonchhen Tshering Tobgay closed with an appeal: "To governments and institutions seeking partnership, and to investors, entrepreneurs and companies seeking the next great opportunity: do not watch GMC being built. Come to Bhutan. Come to GMC. Help define the journey. Build it with us. Become our co-founders. Because the future does not simply arrive. The future is built. And in Bhutan, we are already building it."











samedi 26 septembre 2026

Sur l'historicité du "Bouddha" et le projet de l'empereur Aśoka

Buddha enjoying reading his life story
(illustration University of Hawaii Press)

Le titre de Buddha est bien plus ancien que le bouddhisme lui-même, et n'a pas été utilisé comme titre officiel pour désigner Siddhartha Gautama de son vivant. Il est devenu son nom emblématique par défaut après sa mort, au fil de la diffusion de la doctrine. Dans l'Inde ancienne, “buddha” était une désignation commune et non un nom propre. Il vient du sanskrit et signifie “éveillé” ou “celui qui a compris”. Il était utilisé par plusieurs traditions religieuses, notamment le jaïnisme, pour désigner des sages ou des saints. À l’origine, le terme désignait une catégorie de personnes, pas un individu unique 1. Il en va d'ailleurs du même pour bodhi (éveil) et le verbe budh (s'éveiller) partagé dans les milieux Śramaṇa.

Le milieu des Renonçants et la désignation “Buddha”

Dans un dialogue jain (Bhagavatī sūtra, Vyākhyāprajñapti 2) entre Bhagavat (Mahāvīra 3) et Gautama, le disciple-chef de Mahāvīra, il est demandé (question 16-17) comment appeler un renonçant qui n'a plus aucun attachement (s. nir-grantha).
Question 16 : “Ô Bhagavat, le Nirgrantha mort [s. mṛta], dont l'existence (mondaine) est arrêtée [s. niruddha-bhava], dont le déploiement de l'existence est arrêté [s. niruddha-bhava-prapañca], (et ainsi de suite) jusqu'à celui dont l'œuvre à accomplir est achevée [s. niṣṭhitārtha-karaṇīya], ne revient-il donc plus jamais dans cet état d'existence-ci [s. itthattva] ?”

Réponse 16 : “Oui, Gautama. Le Nirgrantha mort (et ainsi de suite jusqu'à) ne revient plus jamais dans cet état d'existence-ci.”

Question 17 : “Ô Bhagavat, alors comment faut-il le désigner ?”

Réponse 17 : “Gautama ! Il faut le désigner comme Siddha [“parfait, accompli”] ; il faut le désigner comme Buddha [“éveillé”] ; il faut le désigner comme Mukta [“délivré”] ; il faut le désigner comme Pāragata [“parvenu à l'autre rive”] ; il faut le désigner comme Paraṃparagata [“parvenu au-delà, par degrés successifs”] ; il faut le désigner comme Siddha, Buddha, Mukta, Parinirvṛta [“entièrement éteint”], Antakṛta [“qui a fait cesser (le cycle)”], Sarvaduḥkha-prahīṇa [“qui a éliminé toute souffrance”]. 4”
La forme actuelle du sūtra remonterait au Ve siècle de notre ère (rédaction/fixation du canon), bien que la tradition orale et la composition remontent, selon la tradition jaina elle-même, à l'époque de Mahāvīra (VIe–Ve s. av. J.-C.). Nous n’avons pas de certitude quant aux vies et aux dates de Mahāvīra et de Śākyamuni. Il est probable que la terminologie qu’ils utilisaient était partagée dans les milieux des Renonçants ascètes (s. Śramaṇa).

Pendant la période où celui qui fut appelé plus tard “Bouddha” n’était pas encore appelé ainsi, il n’y eut pas encore de Buddhadharma (Dharma du Bouddha), Buddhavacana (paroles de Bouddha), ni Buddhasāsana (enseignement du Bouddha). Ses instructions eurent-elles même un nom ? Il était surtout le “Tathāgata”, et il se référait à son rôle par ce terme. Le “Bouddha”, d’avant le Mahāvastu, le Lalitavistara et le Buddhacarita d’Aśvaghoṣa n’était alors même pas encore le “prince Siddhārtha” qui s’était enfui de son palais parental… Cela relève de la légende ultérieure. En revanche, le canon pāli le plus ancien conserve la mémoire d'une renonciation beaucoup plus simple (Ariyapariyesana Sutta, MN 26) :
“Plus tard, quand j’étais encore un jeune homme aux cheveux noirs, avec la grâce de la jeunesse et dans le premier stade de la vie, bien que ma mère et mon père eussent souhaité autrement et essuyèrent les larmes de leurs yeux, je me rasai les cheveux et la barbe, revêtis un habit ocre et quittai la vie au foyer pour la vie sans foyer. 5”
La chronique cinghalaise du Dīpavaṃsa (IVe siècle apr. J.-C.) indique que les textes bouddhiques ont été mis par écrit au Śrī Lanka au début du Ier siècle avant notre ère, sous le roi Vaṭṭagāmiṇī (entre 104 et 76 av. J.-C.) . C'est la première attestation fiable d'une rédaction écrite du canon. Le corps principal du canon s'est constitué dans les deux siècles suivant la mort du Bouddha . Ainsi, les textes les plus anciens devraient refléter une mémoire encore relativement proche du maître. Les traductions des Āgama chinois s'étalent sur une période assez longue, du IIe siècle jusqu'au Ve siècle de notre ère, quand "Siddhartha Gautama" était devenu "le Bouddha".

Fixation du nom “Buddha” pour le Sage des Śākyas

Quand était-il devenu “le Bouddha” ? La première attestation épigraphique claire du terme “Buddha” appliqué à “Siddhartha Gautama” se trouverait dans les édits de l'empereur Aśoka, au milieu du IIIe siècle av. J.-C. Dans l'édit de la petite colonne à Nigali Sagar (Nigliwa), Aśoka mentionne avoir agrandi le stūpa d'un “Buddha Konāgamana” (un Bouddha du passé), et dans d'autres édits, il se déclare “disciple laïc du Buddha” . Ces inscriptions constituent la première preuve historique directe de l'usage du titre pour désigner le fondateur. On y apprend aussi par déduction qu’il y eut d’autres “Buddha” avant le sage du clan des Śākya (Śākyamuni), le sage des Scythes ? Il est évident que le très cruel Aśoka avait fait beaucoup pour le culte du “Buddha” après sa “conversion”. Et si c’était lui qui était à l’origine du titre “Buddha” et de sa légende, environ deux siècles après la mort du Bouddha ? Qui avait fait du Bouddha un prince kṣatriya appartenant au clan Śākya ? Imagine-t-on un Tathāgata dire  
"Descendants du Soleil (p. Ādicca) par la race (p. gottena), Śākya par la naissance (p. jātiyā). C'est de cette souche (p. kulā) que je suis parti en renoncement, ô roi" (Sutta Nipāta, Pabbajjā Sutta Sn 3.1)  
Voire un empereur cakravartin ? A l’instar d’Alexandre le Grand, et ses généraux. Qui utilisaient habilement la religion (“syncrétisme gréco-oriental”) dans leurs campagnes. Une fusion religieuse et culturelle à visée politique. Il s'agissait de créer des ponts entre les traditions grecques et orientales pour faciliter le gouvernement d'empires vastes et multiethniques. Entre autres par l'identification des dieux étrangers à leurs propres divinités. Cette habitude, antérieure à Alexandre, a facilité la communication religieuse. Zeus pouvait être vu dans un dieu local, Héraclès (“Vajrapāṇi” Gandhara) dans un autre. Ce mécanisme mental ("interpretatio graeca") a préparé le terrain à des créations plus audacieuses. Comme l’assemblage cultuel de Sérapis, sous Ptolémée Ier à Alexandrie. L'objectif était explicitement politique, donner aux Grecs et aux Égyptiens une divinité commune pour faciliter leur cohabitation.

Empire Maurya (Vastu at en.wikipedia, CC BY-SA 3.0)

Intérêts impérialistes convergents gréco-indiens

La confrontation et l’accord entre Chandragupta Maurya (grand-père d’Aśoka) et le satrape Séleucos Iᵉʳ Nicator crée un ensemble territorial immense avec des populations indiennes, iraniennes et hellénisées. Comment unifier ce territoire multiethnique sans recourir éternellement à la seule force militaire ? C'est ce défi d'intégration qu'Aśoka hérite de son grand-père. Aśoka était le premier souverain de l'histoire du sous-continent indien à faire graver des édits et des proclamations officielles sur la pierre 6. En gravant ses édits le long des grandes voies commerciales, aux frontières et sur les sites sacrés, il balise l'espace impérial et rappelle à chaque sujet que la loi du souverain s'applique partout. Comme le note John S. Strong 7, ces inscriptions agissent comme le vecteur d'auto-représentation d'un homme politique cherchant à façonner son image et à diffuser la charte morale du Dhamma. Dans l'édit bilingue de Kandahar (sur le territoire récupéré de Séleucos), la chancellerie traduit le Dhamma par εὐσέβεια (Eusebeia, “crainte religieuse”) en grec et par Qsyt en araméen, prouvant l'usage de la langue du vaincu pour diffuser l'éthique d'État. Dans l'édit de Bhabru/Bairat, il proclame sa foi envers le Buddha, le Dhamma et le Saṅgha. Dans l'inscription de Nigāli Sāgar, il mentionne l'agrandissement de la stūpa du Buddha Konākamana. À Rummindei (Lumbini), il fait graver : hida budhe jāte sakyamunī ti (“Ici est né le Bouddha, le sage des Śākyas”).

Realpolitik maurya entre Arthaśāstra et Dhamma (piété civique)

Kauṭilya/Chāṇakya, le conseiller de Chandragupta, le grand-père Maurya, est considéré comme l’auteur du “Traité de l'intérêt” (s. Arthaśāstra 8), un traité de politique, d'économie et de stratégie militaire, au fond un traité d'ingénierie religio-politique. Kauṭilya consacre plusieurs chapitres (notamment le Livre XIII sur la prise des villes ennemies et le Livre V sur la renflouement des caisses de l'État) à expliquer au roi comment orchestrer de “faux miracles”. Le roi est conseillé de faire fabriquer des statues d'où coule du sang ou du lait, de faire apparaître des apparitions divines nocturnes ou d'invoquer des présages célestes truqués pour effrayer l'ennemi ou persuader son peuple que les dieux sont de son côté. Le texte préconise de recruter des espions déguisés en renonçants, yogis, astrologues ou ascètes aux cheveux tressés. Infiltrés dans la population et les cours rivales, ces faux religieux collectent des renseignements, propagent des rumeurs, prédisent la victoire inévitable du roi et éliminent discrètement les opposants.

Quand le trésor royal est vide, Kauṭilya conseille au souverain de construire de nouveaux sanctuaires populaires ou d'inventer la présence d'un serpent sacré ou d'un démon dans une stūpa/arbre pour susciter des pèlerinages et percevoir des taxes et offrandes sur la crédulité publique. Sur le plan de la gouvernance ordinaire, le souverain doit financer les temples, accorder des exemptions fiscales aux brahmanes et respecter les coutumes religieuses locales des territoires conquis non par foi naïve, mais parce que c'est la condition sine qua non de la pacification et de l'obéissance des sujets.

Il y a un “Bad Aśoka” (Caṇḍāśoka, le Violent) et un “Good Aśoka” (Dharmāśoka, le Pieux), le premier manie le “hard power” et le deuxième le “soft power”, mais pas si soft que cela... Les deux semblent toujours gouverner de concert. Là où les édits sur roche d'Aśoka affichent la charte éthique du Dhamma (Eusebeia) pour pacifier l'Empire, l'Arthaśāstra nous donne les codes des rouages du pouvoir maurya fondé par Chandragupta. La surveillance, la raison d'État et le contrôle des consciences. Dans sa 13ᵉ ou 14ᵉ année de règne, Aśoka crée la nouvelle catégorie de hauts fonctionnaires appelés Dhamma-Mahāmātras (officiers du Dhamma). Ces agents avaient pour mission d'inspecter les provinces, de veiller au respect de l'éthique du Dhamma, mais aussi de surveiller l'ensemble des sectes religieuses (bouddhistes, brahmanes, ajivikas, jains). Fonction assurée par l'équivalent du Ministre de l’Intérieur et du Culte. Comme le soulignent les historiennes de l'Inde ancienne (notamment Romila Thapar et Upinder Singh 9), ces fonctionnaires effectuaient des tournées d'inspection régulières (s. anusamyāna) tous les cinq ans. Ils servaient d'yeux et d'oreilles à l'Empereur au sein des provinces éloignées (comme Taxila ou Ujjain, souvent sujettes aux rébellions) pour garantir la loyauté de l'administration locale.

Porte du grand stūpa de Sânchî (Anandajoti Bhikkhu)
Culte du stupa en présence d'Aśoka dans son char   

Le charisme des reliques du “Buddha” pour donner corps à l'Empire


Dans le monde ancien comme actuellement, les reliques sont un actif. Une relique présuppose que le corps mortel d'un personnage charismatique transfiguré conserve une efficacité charismatique et agit comme une personne vivante. En Grèce antique, un hérôon était un édifice dédié à un héros, une héroïne, un dieu ou une déesse. Le hérôon forme un sanctuaire bâti sur la sépulture réelle ou supposée du héros. En Inde, la pratique du tumulus mortuaire (stūpa ou caitya) préexistait au bouddhisme. C'était une coutume funéraire aristocratique et védique réservée aux souverains universels (cakravartin), aux chefs de clan guerriers (kṣatriya) et à certains grands ascètes ou rishis. Dans la vingtième année de son règne, Aśoka aurait restauré et doublé en taille le stūpa consacré à Buddha Konākamana (un Buddha ancien) en y érigeant un pilier en pierre.

La tradition littéraire (Aśokāvadāna, la légende d'Aśoka, les chroniques sri-lankaises) attribue à Aśoka l'ouverture des huit stūpas originels contenant les reliques (śarīra) du “Buddha”, pour les redistribuer dans 84 000 sanctuaires à travers “le Jambudvīpa” 10. Dans ses édits officiels, Aśoka emploie Jambudvīpa pour désigner l'ensemble du territoire sous sa souveraineté, son "empire". Ce faisant, il efface symboliquement les frontières locales des anciens royaumes conquis pour imposer l'idée d'un espace impérial unique et continu, marqué par les 84.000 reliques du Bouddha, constituant dans leur ensemble le Corps intégral du Bouddha, ou Dharmakāya, mais alors Dharma tel que le comprenait Aśoka comme la Pax Maurya. 

Ci-dessous un tableau avec les dates importantes de sa politique “des reliques”, que l’on pourrait appeler de l’ingénierie idéologique et spatiale. Il faut distinguer entre les petits édits (communication de type “People” : "je regrette", "j’ai changé"…), et les grands édits qui sont des véritables édits. Le Saṅgha n’est pas à comprendre dans un sens bouddhiste, mais comprend tous les religieux officiellement reconnus participant à la politique de la Pax “Dharma” d’Aśoka, la politique d’État, pourrait-on dire. Les désaccords, “schismes”, dans ce Saṅgha (l’appareil des clercs de l’Etat) sont aussi à prendre dans ce sens.

An & Date Événement politique & religieux Source / Support
An 8 (~260 av. J.-C.) Conquête du Kalinga et virage vers la propagation du Dhamma 13ᵉ Grand Édit sur rocher
Ans 8–10 (~260–258) Conversion progressive comme disciple laïc (upāsaka) Petits Édits sur rocher 1 & 3
An 10 (~259) Premier pèlerinage royal (dhammayātā) à Bodh-Gaya 8ᵉ Grand Édit sur rocher
Ans 12–13 (~257) Création des Dhamma-Mahāmātras (contrôle provincial) Grands Édits sur rocher III & V
An 14 (~254) Agrandissement au double du stūpa du Bouddha passé Konākamana Pilier de Nigāli Sāgar
An 18/19 (~250) Purge monastique à Pāṭaliputra (3ᵉ Concile traditionnel) Mahāvaṃsa / Dīpavaṃsa
An 19 (~249) Donation des grottes de Barabar aux ascètes Ājīvikas Inscription de Barabar
An 20 (~248) Pèlerinage à Lumbini et exemptions fiscales (ubalike) Pilier de Rummindei
Période mature (IIIᵉ s.) Redistribution légendaire des reliques dans 84 000 stūpas Aśokāvadāna / Mahāvaṃsa
Ans 26–27 (~242) Édits sur piliers et répression du schisme (saṅghabheda) Piliers I–VII & Édits du Schisme
Ans 29–37 (~232) Intrigues de cour et fin de règne d'Aśoka Aśokāvadāna

Intrigues de cour et fin de règne d'Aśoka 

Que savons-nous au fond de la réalité historique de la distribution des reliques du “Buddha” après la mort du "Sage des Śākyas" ? Une attestation textuelle est fournie notamment par le Mahāparinibbāna-sutta. Il rapporte qu'immédiatement après la crémation du Bouddha à Kusinārā, ses restes corporels (śarīra) ont fait l'objet d'un partage (s. śarīradhātuvibhajana) entre huit royaumes et clans de la vallée du Gange (Ajātasattu du Magadha, les Licchavis de Vesālī, les Śākyas de Kapilavatthu, les Mallas, etc.). 

Vase de Piprahwa (photos Shilong Times)

La découverte du stūpa de Piprahwa (à la frontière indo-népalaise) apporte une preuve matérielle. Le reliquaire en stéatite porte l'une des plus anciennes inscriptions en brāhmī (“iyam salilanidhane budhase bhagavate sakiyanam”), enregistrant le dépôt des reliques du Bouddha par le clan des Śākyas (qui serait le clan du “Buddha”). Ce dépôt montre que dès les IVᵉ–IIIᵉ siècles av. J.-C., des communautés claniques érigeaient des stūpas sur des reliques corporelles. Aśoka a vécu au IIIème s. av. JC. Les Mauryas ont été actifs depuis le IV-IIIème siècle av. JC. Falk a démontré que le coffre en grès de Piprahwa a été taillé dans la même pierre de Chunar que les piliers d'Aśoka et suggère que le reliquaire en cristal de Lumbini a été transféré à Piprahwa par la famille Śākya à la fin du IIIᵉ ou au début du IIᵉ siècle av. J.-C. (Milligan, 2018).

Inscription Vase de Piprahwa (photos Shilong Times)

Le silence des sources anciennes


Avons-nous des preuves du titre de Buddha, de la réalité historique des reliques, de leur culte, des stūpas bouddhistes, avant la période Maurya ? La légende d’Aśoka (Aśokāvadāna) a été écrite sous sa forme finale vers le IIe siècle de notre ère (IIe siècle ap. J.-C.). Les chroniques śrīlankaises s'étendent du IVe siècle de notre ère jusqu'au XIXe siècle. Mégasthène, ambassadeur du roi séleucide Séleucos Iᵉʳ, fut envoyé à Pāṭaliputra auprès de Chandragupta Maurya vers 300 av. J.-C. Les fragments de son témoignage “Indica” est un des documents les plus célèbres sur les contacts gréco-indiens. Mégasthène n’y mentionne pas directement le "Bouddha" sous ce titre, ni le culte des reliques, ni explicitement la présence et le culte des stūpas. Il répartit les philosophes et religieux indiens en deux grands groupes : les Brachmanes (Brahmanes) et les Sarmanes (du sanskrit Śramaṇa / ascètes). Ces Sarmanes englobaient l'ensemble des courants ascétiques de l'époque (bouddhistes, jaïns, ājīvikas), mais Mégasthène ne distingue pas spécifiquement la figure du fondateur du bouddhisme, ni “les bouddhistes”. Il faut attendre Clément d'Alexandrie (143-215 après JC), auteur des Stromates, III, 194), qui est le premier auteur grec/chrétien à mentionner explicitement le nom de « Bouta » (Βούττα), et qui mentionne, en parlant des Sarmanes, qu'ils “adorent une sorte de pyramide sous laquelle, pensent-ils, reposent les os d'un certain dieu.11”

Dans son étude sur les rencontres gréco-bouddhiques (When the Greeks Converted the Buddha), Georgios T. Halkias 12 met en lumière plusieurs parallèles frappants entre les pratiques funéraires royales macédoniennes et le traitement réservé aux dépouilles des grandes figures bouddhiques (le Bouddha et le monarque universel / cakravartin). Les Macédoniens avaient pour habitude d'édifier d'imposantes chambres funéraires recouvertes d'un tumulus de terre ("earthen tumuli"). Halkias note la ressemblance visuelle et fonctionnelle entre ces tumuli funéraires macédoniens et la structure du stūpa bouddhique 13. Dans la tradition macédonienne, les rois et héros de la dynastie (comme Alexandre le Grand) faisaient l'objet d'un culte héroïque ou divin après leur mort (deification). Halkias rappelle le témoignage de Plutarque concernant le roi indo-grec Ménandre Iᵉʳ (Milinda, ~155–130 av. J.-C.) A sa mort, ses sujets et ses cités se sont disputé ses restes, pour finalement convenir de répartir ses cendres/reliques entre ses différentes capitales afin d'y ériger des monuments (stūpas). Ce traitement reproduit point par point le récit du partage des reliques du Bouddha et la tradition du cakravartin.
“- Mais, Seigneur, que devons-nous faire de la dépouille du Tathāgata [le Bouddha] ?
- Ānanda, elle doit être traitée exactement comme la dépouille d’un monarque universel [cakravartin].
- Et comment cela se fait-il, Seigneur ?
- Ānanda, on enveloppe la dépouille du monarque universel dans une étoffe de lin neuve, puis dans du coton cardé, puis à nouveau dans une étoffe neuve. Après avoir répété cette opération cinq cents fois pour chacune [de ces couches], on dépose le corps du roi dans une cuve de fer remplie d’huile, que l’on recouvre d’un autre réceptacle de fer. Ensuite, après avoir dressé un bûcher funéraire composé de toutes sortes d'arômes et de parfums, on incinère le corps du roi et l’on érige un stūpa au croisement des grands chemins. Voilà, Ānanda, ce que l’on fait de la dépouille d’un monarque universel ; et c’est de la même manière que l’on doit traiter le corps du Tathāgata.” (Mahāparinibbāna-sutta 5.11)
Monnaie Ménandre II (90–85 av. JC) avec roue du Dharma (wikimedia)

Le Mahāparinibbāna-sutta n'est que la mise par écrit ultérieure d'une technologie du pouvoir (l'alliance du souverain Cakravartin, de la roue du Dharma et du maillage par les reliques) que Ménandre et les rois indo-grecs pouvaient observer, manipuler et frapper sur leurs monnaies directement dans leur quotidien impérial. À l'époque de Ménandre Iᵉʳ (~155–130 av. J.-C.), les pièces de monnaie bilingues constituaient le médium politique et économique le plus puissant de l'Orient hellénisé. Sur ses tétradrachmes et bronzes, Ménandre fait graver la légende grecque BASILEŌS DIKAIOU MENANDROU (“Du roi Ménandre le Juste”), à laquelle répond en kharoṣṭhī du Gandhara au revers la formule Maharajasa dhammikasa Menandrasa (“Du grand roi Ménandre, le suiveur du Dharma/Dhammaka”, toujours dans le sens de la Pax Dharma selon Aśoka), le tout accompagné du symbole de la roue (cakra) à huit rayons ou du stūpa. Ce n'est pas une spéculation littéraire, mais un fait archéologique et monétaire concret. Un “Maharajasa dhammikasa” est au fond un Dhammaraja… Pas forcément bouddhiste d’ailleurs, il ne s’agit pas de ce Dharma là. Dikaios ("le Juste") traduit directement Dhammika (“le Suiveur/Roi du Dharma”), prouvant que la titulature de Dharmarāja / Cakravartin circulait comme une monnaie politique réelle entre Grecs et Indiens sans nécessiter une transmission par les textes.

Pour une critique avec l'Arthaśāstra comme grille de lecture

Je n'applique pas à l'Inde du IIIᵉ siècle av. J.-C. des concepts inventés par la modernité européenne (comme Machiavel, le colonialisme ou la laïcité moderne) pour juger Aśoka de l'extérieur. J’essaie d’évaluer l'Empire maurya à partir de son propre manuel de gouvernement (Arthaśāstra), produit dans son propre milieu intellectuel et politique, avec peut-être des apports macédoniens. Je m’appuie sur la boîte à outils théorique que le Magadha avait lui-même élaborée pour penser le pouvoir, le territoire, la fiscalité et le contrôle des populations. Les souverains Mauryas doivent être évalués avec le même niveau d'exigence et de réalisme historique que celui réservé aux empereurs romains, séleucides ou hellénistiques. Comme le font les grands historiens indiens (comme Romila Thapar, Upinder Singh ou D.D. Kosambi 14). Traiter le Saṅgha et la figure du “Bouddha” (possiblement construit par les Mauryas et leurs contemporains), comme des partenaires ou des vecteurs d'ingénierie religio-politique ne relève donc pas du “néocolonialisme”, mais de l'histoire sociale et institutionnelle. Cela étant précisé, je propose l’hypothèse suivante.

Je propose de relire les origines du bouddhisme non pas comme le développement spontané d'une doctrine religieuse ancienne, mais comme, étant aussi portant les traces de la technologie d'État et d’ingénierie politique de l'Empire maurya (Aśoka) dans des territoires multi-ethniques, lesquels étaient prolongées par les dynasties ultérieures (notamment les souverains indo-grecs comme Ménandre Iᵉʳ/Milinda).

Le terme Buddha ne semble pas avoir existé avant Asoka comme le titre officiel d’un fondateur unique. Rappelons que le terme “bouddhisme” a été inventé au XIXème siècle et en Occident. Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (XVIIIème s.), le nom de Bouddha n’était pas encore unifié et la figure était désignée par divers termes selon les régions asiatiques évoquées.
“SIAKA, religion de, (Hist. mod. superstition.) cette religion qui s’est établie au Japon, a pour fondateur Siaka ou Xaca, qui est aussi nommé Budsdo, & sa religion Budsdoïsme. On croit que le buds ou le siaka des Japonois, est le même que le foë des Chinois, & que le visnou, le buda ou putza des Indiens, le sommonacodum des Siamois ; car il paroît certain que cette religion est venue originairement des Indes au Japon, où l’on professoit auparavant la seule religion du sintos. Voyez Sintos. Les Budsdoïstes disent que Siaka naquit environ douze cens ans avant l’ere chrétienne ; que son pere étoit un roi ; que son fils quitta le palais de son pere, abandonna sa femme & son fils, pour embrasser une vie pénitente & solitaire, & pour se livrer à la contemplation des choses célestes.” L’Encyclopédie, 1re éd. 1751 (Tome 15, p. 147-148).
Nous avons échappé au Budsdo et au Budsdoïsme. Est-ce que cette religion aurait eu le même succès sous ce nom ?

Je me demande si c’est le pouvoir Maurya qui a promu le "Buddha", cette figure d'autorité transcendantale pour unifier son territoire, conformément à une politique comme celle présentée dans l’Arthaśāstra, et qui semble avoir être partagée par les souverains dans cette région gréco-orientale.

Statue d' à Delhi (wikimedia) au centre de la roue

Du Jambudvīpa au Lokavivarana : l’Oeil du Cakravartin


Les stūpas n'étaient à l'origine que de simples tumuli funéraires majeurs ou locaux. L'idée de stūpas sacrés contenant les reliques du Bouddha Śākyamuni et maillant le continent/empire (Jambudvīpa) est une création impériale maurya. Avant la dynastie maurya, le Jambudvīpa n'existait que comme une abstraction géographique ou cosmologique. Dans ses édits officiels, Aśoka emploie Jaṃbudīpa pour désigner l'ensemble du territoire sous sa souveraineté. "Make Jambudvīpa Great Again" (pas verbatim dans l’Arthaśāstra, je l'admets). Ce faisant, il efface symboliquement les frontières locales des anciens royaumes conquis pour imposer l'idée d'un espace impérial unique et continu. Dans la théorie politique de l'Inde ancienne, le Jambudvīpa est le théâtre légitime du Cakravartin, le roi "tourneur de roue" ou souverain universel. En revendiquant l'autorité sur le Jambudvīpa, Aśoka projette l'image d'un monarque dont la légitimité ne découle pas seulement de la force militaire du Magadha, mais d'une mission cosmologique d'unification et de pacification 15.

Selon les hagiographies (Aśokāvadāna, Mahāvaṃsa), Aśoka rassemble les reliques du Bouddha pour les redistribuer dans 84 000 stūpas à travers tout “le Jambudvīpa” 16, ciblant chaque cité d'au moins 100 000 habitants17. Les textes racontent que lors de la consécration simultanée des sanctuaires, les moines accordent à Aśoka la vision miraculeuse du Lokavivarana (concept provenant de la légende d'Aśoka), la révélation du monde dans son intégralité, comme l’oeil de Sauron... Posté dans sa capitale Pāṭaliputra, l'empereur contemple d'un seul regard l'intégralité du Jambudvīpa bordé par l'océan, entièrement constellé de ses stūpas (Strong, 2004). Comme le soulignent les historiens Paul Mus (1935) et John Strong (2004), ce miracle matérialise le passage d'un territoire morcelé à la Pax Dharma centripète. Le nouveau Jambudvīpa devient à la fois le corps, l’ensemble (corpus), du “Dharma” Aśokien (s. Dharmakāya) et le corps politique de l'Empire (Strong, 2004, p.142).

Comme si le réseau des stūpas transmettaient en temps réel, ce qui se passait dans l'empire mauryan “Jambudvīpa”. Les stūpas, contenant des reliques, représentant le corps du “Bouddha” éparpillé (façon Osiris le long du Nil), étaient autant de champs de mérite, auxquels les fidèles pouvaient faire des offrandes pour accumuler du mérite. Les offrandes furent recueillis par les religieux s’occupant des stūpas et des haut-lieux, agissant en clercs mauryans, surveillés à leur tour par les officiers du Dhamma, les Dhamma-Mahāmātras qui servaient d'yeux et d'oreilles à l'Empereur Maurya au sein des provinces éloignées (comme Taxila ou Ujjain, souvent sujettes aux rébellions) pour garantir la loyauté des administrations locales 18.

Comme nous l'avons vu, quand le trésor royal est vide, peut-être suite à des batailles coûteuses en argent et en vies humaines comme celle de Kalinga, l'Arthaśāstra de Kauṭilya conseille au souverain de construire de nouveaux sanctuaires populaires ou d'inventer la présence d'un serpent sacré ou d'un démon dans une stūpa/arbre pour susciter des pèlerinages et percevoir des taxes et offrandes sur la crédulité publique. Il lui faut aussi de l’argent pour ses projets soft power. Financer les temples, accorder des exemptions fiscales aux brahmanes, et respecter les coutumes religieuses locales des territoires conquis, non par foi naïve, mais parce que c'est la condition sine qua non de la pacification et de l'obéissance des sujets.

Aśoka accompagné de deux reines visite le Dhamekh Stupa à Sarnath (parc de gazelles)
construit par lui-même en 249 (Worldhistory.org) 

La naissance du stūpa bouddhiste au dôme impérial


Les preuves qui sont invoquées pour affirmer le lien religieux entre “le Bouddha” et le cakravartin, et pour l’incinération du "Sage des Śākyas", le partage de ses reliques entre les huit clans, et leur installation dans des stūpas “bouddhistes” édifiés à cet effet, sont le Mahāparinibbāna-sutta (la version écrite que nous connaissons), les légendes du Bouddha écrites pendant ou après l’empire mauryan, et l’existence d’un tumulus dédié à “Buddha Konāgamana” (ou Kanakamuni), qu’Aśoka aurait découvert et restauré, en doublant sa taille, lors de sa 14ᵉ année de règne. Il ne mentionne cependant aucune relique corporelle (śarīra) de ce Bouddha. Avant l'intervention de l'État maurya, les sanctuaires ou tumuli funéraires étaient faits de piles de terre, de boue séchée (s. mṛttikāpiṇḍa) ou de briques crues. Il s'agissait de simples amas de formes souvent irrégulières, ou de piédestaux tronqués (Strong, 2004, p.35). Les ingénieurs et bâtisseurs d’Aśoka enveloppent le tertre primitif (de terre ou de briques crues) sous un grand manteau de maçonnerie (Milligan, 2018). C'est cette ingénierie d'État qui géométrise le monument pour lui donner la forme classique du dôme hémisphérique (l'aṇḍa, le “millier” ou “l'œuf”), posé sur un tambour circulaire ou une plateforme, et surmonté d'une balustrade (s. harmikā) et d'un parasol (s. chattra) 19.

Dhamekh Stupa à Sarnath (wikimédia)

Une police de Saṅgha pour garantir l’harmonie


Contrairement aux sources śrīlankaises (Dīpavaṁsa, Mahāvaṁsa et des commentaires de Buddhaghosa), il n’y a sans doute jamais eu de troisième concile bouddhique sous Asoka à Pāṭaliputra vers 250 av. J.-C. Pour cela Aśoka aurait fait appel au vénérable Moggaliputta Tissa de Śrī Lanka. L'empereur aurait fait interroger les moines, fait défroquer et bannir 60 000 imposteurs, puis Tissa préside un concile de 1 000 moines pour fixer l'orthodoxie et rédiger le Kathāvatthu (un texte de réfutation des hérésies).

Il s'agissait plus vraisemblablement d'une opération de police monastique locale et d'assainissement administratif menée dans la capitale. Des textes bouddhiques du Nord de l'Inde rédigés en sanskrit (Aśokāvadāna, Divyāvadāna) ainsi que les récits des pèlerins chinois (Faxian, Xuanzang) ne mentionnent jamais l'existence de ce Troisième Concile ni la figure de Moggaliputta Tissa. En croisant les Édits du Schisme d'Aśoka et l'analyse institutionnelle, les historiens reconstituent une autre réalité. Sur les piliers de Sarnath, Sanchi et Kosam, Aśoka ordonne d'expulser et de défroquer quiconque divise le Saṅgha (Aśokien, saṅghabheda). Cela prouve que l'État maurya est effectivement intervenu par la force publique pour réprimer les factions et purger les monastères de sa capitale. Si une réunion a eu lieu sous Moggaliputta Tissa, il s'agissait d'une assemblée régionale de la faction Vibhajjavāda (l'ancêtre du Theravāda) à Pāṭaliputra pour régler les litiges disciplinaires au sein du monastère financé par le roi. Les moines du Śrī Lanka ont ensuite amplifié cet événement local pour en faire un “concile universel”, afin de proclamer que leur propre école (le Theravāda) était la seule lignée légitime adoubée par le grand empereur Aśoka 20.

Tout comme les Mauryas ont mobilisé la figure du "Bouddha" et ses reliques pour édifier leur empire, les communautés bouddhiques ultérieures ont instrumentalisé Aśoka et sa légende pour servir leurs propres agendas institutionnels. Une fois le matériau hagiographique fixé, il devient une matrice narrative disponible pour chacun qui veut s'en emparer pour y ajouter ses préquels, sequels ou spin-offs, et ouvrir ainsi de nouveaux horizons de légitimité.

Chakravartin Ashoka Samrat, série sur Ashoka (imdb)

***

1 Gérard Huet’s Sanskrit Heritage Dictionary, p. 725
√बुध्budh₁v. [1] pr. (bodhati) v. [4] pr. r. (bud-hyate) pft. (bubodha) aor. r. [4] (abuddha) pp. (buddhá) inf. (boddhum) abs. (buddhvā, -budhya) pf. (anu, ava, ut, ni, pra, prati, vi, sam) s'éveiller, réveiller, veiller | apprendre, découvrir, percevoir, s'apercevoir de; comprendre | observer, penser, réfléchir à ca. (bodháyati) pfp. (bodhayita-vya) abs. (bodhayitvā) attirer l'attention; éveiller ; réveiller, ranimer, exciter | faire comprendre, rappeler, révéler; aviser, informer, conseiller; instruire ca. (bodháyati) pp. (bodhita) faire savoir intens. (bobhudhīi) réfléchir intensément dés. (bubhut-sati) dés. r. (bubhutsate) vouloir comprendre dés. (bubhodhişti) dés. r. (bubhodişte) id. || ang. to bid; all. bieten. bodhayati padmam il éveille le lotus. sukhasuptan na bodhayişāi Je ne réveillerai pas ceux qui dorment paisiblement.

बुध budh2 [agt. budh₁ ifc. a. m. n. f. qui s'éveille | qui comprend (iic.); versé en (iic.) | intelligent, éclairé, sage en (iic.). vedabhut qui connaît le Veda.

बुध budha [agt. budh₁ a. m. n. f. budhā savant, sage m. un savant myth. np. de Budha "(Mercure) le Sage", fils adultérin de Soma et Tārā, époux d'Idā dont il engendra le roi Purūravā, fondateur de la lignée lunaire [somavaṃśa]; il est l'influence [graha] de la planète Mercure, dont il est régent; on lui attribue le Rājaputrīya ; cf. Jña. 
2 Le cinquième des douze Aṅga (branches) du canon jaina Śvetāmbara. Il est traditionnellement dit avoir été composé par Sudharmaswami de l'école Śvetāmbara du jaïnisme, en prâcrit jaina, et c'est le plus vaste texte du canon, censé contenir 36 000 questions auxquelles Mahāvīra aurait répondu.

3 Le 24e maître jaïn (Tīrthaṅkara) du jainisme.

4  प्रश्न १६-मडाई ण भते। नियठे निरुद्धभवे निरुद्धभवपवचे जाव नि‌ट्ठियट्ठकरणिज्जे णो पुणरवि इत्यत्थ हव्वमागच्छइ ?
उत्तर १६-हता गायमा। मडाई ण नियठे जाव नो पुणरवि इत्यत्य हव्वमागच्छइ ।
प्रश्न १७-से ण भते कि बत्तव्व सिया ?
उत्तर १७-गोयमा। सिद्धे त्ति बत्तव्व सिया बुद्धे त्ति वत्तव्य सिया मुत्ते त्ति वत्तव्व सिया पारगए त्ति वत्तव्त्र सिया परपरगए त्ति वत्तब्व मिया सिद्धे बुद्धे मुत्ते-परिनिब्बुडे अतकडे-सव्वदुक्खप्पहीणे त्ति वत्तव्व सिया।

Bhagavatī sūtra, Vyākhyāprajñapti, K. C. Lalwani, 1973, p.150

5 Ariyapariyesana Sutta (Majjhima Nikāya 26) ou du Mahāsaccaka Sutta (MN 36).

 so kho ahaṃ, bhikkhave, aparena samayena daharova samāo susukāḷkeso, bhadrena yobbanena samannāato paṭamena vayasā akāakāaṃ māāitūaṃ assumukhāaṃ rudantāaṃ kesamassuṃ ohāetvā kāāāi vatthāi acchāetvā agāasmā anagāiyaṃ pabbajiṃ.

6 Les historiens s'accordent sur le fait qu'Aśoka s'est probablement inspiré de la tradition monumentale de l'Empire perse achéménide (comme les grandes inscriptions rupestres de Darius Iᵉʳ), ainsi que des édits et ordres royaux du monde hellénistique avec lequel son empire était directement frontalier depuis l'accord entre Chandragupta et Séleucos Iᵉʳ. Pour imprimer visuellement la majesté impériale, il utilise la technique de sculpture sur roche et sur piliers monolithes de grès, caractérisée par le fameux “polissage maurya”(Mauryan polish). L'écriture brāhmī apparaît dans un état pleinement développé sous son règne, et plusieurs spécialistes émettent l'hypothèse qu'elle aurait été formalisée ou promue par la chancellerie d'Aśoka spécifiquement pour diffuser ses édits à travers le sous-continent.

7 The Legend of King Aśoka: A Study and Translation of the Asokavadana, 1984, Princeton University Press.

8 Wikipedia Arthashâstra
"L'identification habituelle de Kautilya ou de Vishnugupta avec le ministre Chāakya de Chandragupta Maurya date l'ouvrage du IVe siècle avant notre ère. Mais des affinités avec les Smṛi et des références qui seraient anachroniques au IVe siècle av. J.-C. suggèrent qu'il pourrait dater plutôt de la période allant du IIe au IVe siècle de notre ère." 
9 Wikipedia Ashoka.

10 Corporate Bodies in Early South Asian Buddhism: Some Relics and Their Sponsors According to Epigraphy, Matthew D. Milligan, Georgia College & State University, 22 December 2018

11 Georgios Halkias, When the Greeks Converted the Buddha: Asymmetrical Transfers of Knowledge in Indo-Greek Cultures
“Clement is the first extant western source to mention the name of the Buddha. In the Stromateis (I, 15), he writes: “among the Indians are those philosophers also who follow the precepts of Bouta [Βούττα/Buddha], who they honour as god on account of his sanctity.”In the same work, III, 194, he refers to the worship of the śamaṇa who hold “a certain pyramid beneath which, they think, lie the bones of a certain god”—a clear reference to a Buddhist reliquary, the stūpa.”
12 Georgios Halkias, When the Greeks Converted the Buddha: Asymmetrical Transfers of Knowledge in Indo-Greek Cultures, In book: Religions and Trade (pp.65-115), Brill, 2014

13 Il remarque au passage le rapprochement étymologique entre le sanskrit stūpa (qui désigne au départ une touffe de cheveux, un nœud ou un sommet) et le terme grec stupos (στύπος), désignant un tronc, un bloc ou une souche.

14 Thapar, Romila. Aśoka and the Decline of the Mauryas. Oxford: Oxford University Press, 1961 (3ᵉ éd. révisée, 2015)

15 Relics of the Buddha, John S. Strong, 2004, Princeton University Press, p.140
“Paul Mus (1998: 280–1) has argued that Asoka’s “lokavivarana”is tantamount to the cosmic circumambulation (pradaksina) of the cakravartin. According to the Cakkavatti Sihanada sutta, at the beginning of each cakravartin’s reign, a great wheel—the wheel of dharma—appears in mid-air in front of the king, as a sign of his righteousness. It then leads him in a great cosmic conquest of the world. It takes him to the East, South, West, and North, as far as the great ocean in every direction, and wherever it rolls, he meets with no resistance. Finally, the wheel takes Asoka back to his capital at the center of the world, and there it remains, miraculously suspended in mid-air over the royal palace, an illuminating emblem of his sovereignty, visible to all (D., 3:61–3 = Eng. trans., Davids 1899–924, 3:62–4).”
16 Or, comme l'ont démontré les travaux épigraphiques et critiques de Gregory Schopen (1997) et John S. Strong (2004), Aśoka ne mentionne jamais dans ses propres édits gravés la moindre ouverture de stūpas originels, ni la redistribution des reliques corporelles de Śākyamuni dans 84 000 sanctuaires. Ce décalage béant entre le silence des décrets officiels et l'ampleur du mythe ultérieur prouve que l'image d'un Aśoka grand redistributeur des reliques est une construction hagiographique rétrospective (élaborée principalement à partir du IIᵉ siècle ap. J.-C. dans l'Aśokāvadāna), destinée à offrir un modèle religieux au souverain Cakravartin.

17 Corporate Bodies in Early South Asian Buddhism: Some Relics and Their Sponsors According to Epigraphy, Matthew D. Milligan, Georgia College & State University, 22 December 2018

18 Wikipedia Ashoka.


19 Gregory Schopen etc., Bones, Stones, and Buddhist Monks, Studies in the Buddhist Traditions, 1997, University of Hawai'i Press, p. 120,

20 Wikipedia Ashoka.