samedi 3 octobre 2026

Ce que des reliques peuvent nous apprendre

Jaya, le prequel d'Aśoka, offre de la terre au Bouddha (Légende d'Aśoka), Gandhara IIème s.

Samana Gotama, celui qu’on appelle depuis Aśoka “le Bouddha”, serait mort à l'âge de 80 ans environ vers 483 avant notre ère à Kushinagar en Inde. C’était, selon la tradition bouddhiste, sa sortie définitive du cycle des naissances, “l’extinction”, le parinirvāṇa. Après son éveil, il avait déclaré :
“Et la connaissance (p. ñāṇa) ainsi que la vision (p. dassana) s'élevèrent en moi : "Inébranlable (p. akuppā) est la libération (p. vimutti) de mon esprit. Ceci est ma dernière naissance (p. jāti), il n'y a plus désormais de re-devenir (p. punabbhavo’ti).[1]”
Après sa mort, son corps était incinéré, et, selon la tradition bouddhiste, les reliques furent répartis parmi les grands clans locaux et enchâssés dans des monticules. Les reliques étaient le seul relief physique de Samana Gotama et de sa présence terrestre. Durant sa vie, Samana Gotama était un “champs de mérite” (s. puṇyakṣetra[2]), ce qui voulait dire que faire des dons de nourriture, de robes, etc. à cet ascète, ainsi qu’aux autres ascètes mendiants (bhikkhu) résultait en du mérite pour le donateur. Puisque faire des dons/offrandes (1er pāramitā) aux reliques de Samana Gotama était devenu comme faire des dons au Samana Gotama vivant, cela permettait aux croyants d’accumuler le même mérite. Les reliques étant enchâssées dans des monticules, plus tard transformés en stūpas et caityas (Au tibet, ce sont des “supports de bénédictions”, (t. byin rlabs kyi rten), cette pratique fut appelée plus tard “culte de stūpas”, développé par l’empereur Aśoka, et associé à la légende de ce dernier. Etienne Lamotte raconte la légende de la naissance précédente (jātaka) du futur Aśoka :
“Un jour, le Buddha parcourait avec Ānanda les rues de Rājagṛha. Ils virent en passant deux petits garçons, Jaya et Vijaya, qui s'amusaient à faire une ville en terre, façonnant des maisons et des greniers et faisant des grains avec de la terre, qu'ils plaçaient dans les greniers. Ces deux petits garçons, apercevant le Buddha, furent remplis de joie. Alors Jaya, prenant dans le grenier la terre à laquelle il avait donné le nom de grain, l'offrit respectueusement au Buddha, tandis que Vijaya, les mains jointes, approuvait son compagnon. Le jeune Jaya, ayant fait l'aumône avec de la terre, formula le vœu de pouvoir à l'avenir abriter l'univers entier sous son parasol royal, réciter des gāthā et faire des offrandes. Le Buddha accepta la poignée de terre que le petit garçon lui offrait et se mit à sourire. A Ānanda, qui lui demandait la raison de ce sourire, il expliqua : Cent ans après mon Nirvāņa, ce petit garçon sera un saint roi cakravartin, maître de l'un des quatre continents. Dans la ville de Kusumapura (Pāțaliputra), il sera un roi de la loi correcte, sous le nom d'Aśoka. Ayant partagé mes reliques, il fera 84,000 stūpa précieux pour l'avantage et la prospérité des créatures.”[3]
Naissance de la religion bouddhiste (historycomic)

Aśoka avait organisé le culte de stūpas à grande échelle, c’est-à-dire à l’échelle de son empire, qu’il désignait par le nom de “Jambudvīpa”, le continent de notre terre dans la cosmographie indienne traditionnelle. Selon la tradition, Aśoka aurait fait construire 84 000 stūpas sur son territoire, qu’il avait “consacré” avec les reliques de Samana Gotama, qui devint un Bouddha, s’inscrivant dans une longue lignée de Bouddhas. Finalement, la situation des “bouddhistes”, les disciples des Bouddhas, n’était pas si catastrophique à ce qu’il paraissait à la mort et l’extinction de Samana Gotama. En fait, celui-ci était un Bouddha. D’autres Bouddhas étaient venus avant lui, et la majorité allait venir après lui, à commencer par Bouddha Maitreya, qui attendait son tour à Tuṣita. Ce nouveau soleil positif à l’horizon donnait de l’espoir et de l’optimisme aux bouddhistes.

Dans le Mahāparinibbānasutta (DN16) des Auditeurs, plus que complet sur la fin de vie de Samana Gotama, prend déjà en compte l’évolution future du fondateur, et le désigne sous le nom de “Bouddha pleinement éveillé” (p. sammāsambuddha), en le situant dans une lignée de Bouddhas pleinement éveillés (p. sammāsambuddhā), déjà venus ou à venir. Le sutta raconte également le partage des reliques entre huit clans (gaṇasaṅgha) dans la région, et du culte qui fut instauré par eux. Un des clans furent les Moriyas (Maurya) de Pippalivana, dont le futur empereur Aśoka descendait. Les Moriya ne recevaient pas les reliques de Samana Gotama, mais seulement les cendres de l’incinération. Les différents types de reliefs du Bouddha furent enchâssés dans des tumuli appelé “thūpa” (pāli) ou “stūpa” (sanskrit).

Grand stūpa de Sanchi (Brittanica)

Plus tard, Aśoka aurait procédé à une redistribution de ces premiers reliques, pour les enchâsser dans les sanctuaires bouddhistes désormais caractéristiques, que nous connaissons sous le nom de stūpa (t. mchod rten) ou caitya, servant de “champs de mérite” au même titre que le “Bouddha” de son vivant. Dans le Mahāparinibbānasutta (DN16), Le Bhagavat (p. bhagavata) recommande aussi à Ānanda :
“C'est pourquoi, Ānanda, demeurez en étant votre propre île [ou votre propre lumière][4] votre propre refuge (p. saraṇā), sans chercher d'autre refuge ; en ayant le Dhamma [l'Enseignement] pour île, le Dhamma pour refuge (p. dhammasaraṇā), sans autre refuge (p. anaññasaraṇā).[5]”
Le Dhamma ici n’est pas le “Dhamma” (piété civique) de l’empire d’Aśoka. Nous y reviendrons. Ce ne sont pas non plus les “textes”, les suttas et sūtras, du “Bouddha”. Ce n’est pas même son Enseignement, en tant que le doigt montrant la lune (nirvāṇa).
“Ici, Ānanda, un moine demeure à contempler le corps dans le corps [p. kāye kāyānupassī], ardent, pleinement conscient et attentif, ayant surmonté la convoitise et l'affliction concernant le monde. Il demeure à contempler les sensations dans les sensations [p. vedanāsu vedanānupassī]… l'esprit dans l'esprit [p. citte cittānupassī]… les objets mentaux [dhammā] dans les objets mentaux p. dhammesu dhammānupassī], ardent, pleinement conscient et attentif, ayant surmonté la convoitise et l'affliction concernant le monde. C'est ainsi, Ānanda, qu'un moine demeure en étant sa propre île, son propre refuge, sans autre refuge, en ayant le Dhamma pour île, le Dhamma pour refuge, sans autre refuge.” (Môhan Wijayaratna, 1998)
Plus tard, quand les nouveaux “textes”, sūtras du mahāyāna (des paroles de “Bouddhas pleinement éveillés”, p. sammāsambuddhā), notamment sur la Perfection de Sagesse (s. Prajñāpāramitā) prennent de l’importance, et sont considérés comme les “Corps” propres du Bouddha, ils seront enchâssés aussi dans les stūpa, en tant que “véritables” “Corps de Bouddha”. La Perfection de sagesse en huit mille vers (Aṣṭasāhasrikā) affirme que le culte de la perfection de la lucidité est supérieur au culte des śarīra, car les reliques ne sont dignes de vénération que dans la mesure où elles procèdent de l'omniscience[6]. (chapitre 4, L'Exposition des qualités). A la fin du même sūtra, le Bodhisattva Dharmodgata déclare que le Tathāgata ne peut être vu à travers son corps physique, mais seulement à travers ses qualités (s. guṇakāyāś)[7].
Dharmodgata dit :

“ Il en est ainsi, fils de noble famille ; il en est bien ainsi. De la même manière, fils de noble famille, tous ceux qui s'attachent au Tathāgata, soit par sa forme physique, soit par sa voix, conçoivent mentalement la venue et l'allée du Tathāgata. Et ceux qui conçoivent la venue et l'allée du Tathāgata doivent tous être qualifiés d'êtres de nature enfantine et ignorante, tout comme cet homme qui perçoit de l'eau là où il n'y a pas d'eau.

Pour quelle raison ? Parce que le Tathāgata ne doit pas être vu à travers son corps de forme (rūpakāyato). Les Tathāgatas sont le Corps du Dharma (dharmakāya). De plus, fils de noble famille, la nature ultime des phénomènes (dharmatā) ne vient ni ne va. De la même manière, fils de noble famille, il n'y a ni venue ni allée pour les Tathāgatas.[8] “
L'adoration du trône vide (Mathura, 1-3ème s. wikimedia)

Comment représenter iconographiquement ce Bouddha ? Roues du Dharma, stèles avec les empreintes de pieds, trônes vides, … Le véritable “Corps de Bouddha” étant devenu “immatériel”, le corps physique incinéré à Kushinagar, n’était pas le véritable Corps de Bouddha. Le Mahāyāna Mahāparinirvāṇa-sūtra (T.374), traduit en chinois au début du Vème siècle, par le moine Dharmakṣema (曇無讖, 385–433) de l’Asie centrale ajoute une autre bonne nouvelle. C’est le sūtra mahāyāna annonçant une “essence de Bouddha” (佛性 fóxìng) qui perdure, rendu en sanskrit par buddhadhātu, tathāgatagarbha ou gotra. Cette “essence” a quatre vertus. Elle est permanente (常, nitya), parfaite (乐, sukha, le contraire de dukkha), le Soi (我 ātman), et pure 净, śuddha). Dans ce sūtra, buddhadhātu ou 佛性 en chinois est associé à la nature de Tathāgata (s. tathatā) et est identifié au corps de Bouddha éternel et pur, le Dharmakāya (法身), également appelé “vajrakāya” (corps de diamant) dans sa forme imminente. Le véritable Bouddha ne meurt pas et ne laisse donc pas de reliques (舍利), car son corps véritable est le Dharmakāya (法身), éternel et immuable, identique à la nature de Bouddha (佛性) présente en tous les êtres.

Avec cette doctrine (selon le sūtra mahāyāna), le corps de chaque humain est un temple ou un stūpa contenant déjà le véritable “relique de Bouddha” réactualisable. Cela aurait dû rendre superflu le culte des reliques et le culte des stūpas. Du moins selon le Mahāparinibbānasutta (DN16) des Auditeurs, “pour les plus élevés parmi les moines”, et “pour peu qu'ils désirent s'instruire” (Môhan Wijayaratna, 1998) qui prennent le Dhamma pour refuge.
"Les hommes frappés de peur vont en maints refuges, dans les collines, les bois, les jardins, les arbres et les temples. Mais un tel refuge n'est pas sûr, un tel refuge n'est pas suprême ; recourant à un tel refuge, on n'est pas libéré de tout mal." – Dhammapada, XIV, 188-189

“Car tous ceux, Ānanda, soit maintenant, soit après ma disparition, qui demeureront en étant leur propre île, leur propre refuge, sans autre refuge, en ayant le Dhamma pour île, le Dhamma pour refuge, sans autre refuge - ceux-là seront au sommet le plus élevé parmi mes moines, pour peu qu'ils désirent s'instruire.” (Mahāparinibbānasutta (DN16), Môhan Wijayaratna, 1998)
Pour tous les autres, la voie est plus sûre et davantage encadrée avec le refuge en trois Joyaux, la pratique du Dharma, l’accumulation du mérite et de gnose (s. jñāna), et, éventuellement en tant que sujet impérial, avec le “Dharma” / “Loi correcte” d’Aśoka ou d’autres souverains théocrates. On pourrait peut-être dire que la voie contemplative présentée par le Mahāparinibbānasutta des Auditeurs est d’ordre “spirituel”, ou sinon la pratique intime au niveau d’un individu (plutôt porté sur l’ascèse), et que le culte des reliques et des stūpas est une pratique religieuse, collective et tangible, empirique et mentale, au niveau de la communauté. Davantage utile aux pasteurs de toutes sortes. Pour faire société, voire empire, mais pas “île”.

On trouve les deux aspects dans toute l’évolution du bouddhisme et dans d’autres religions. Le Mahāyāna Mahāparinirvāṇa-sūtra est cependant très explicite. “Si le Bouddha n'entre pas réellement en nirvāṇa, alors le corps véritable du Bouddha est le Dharmakāya (法身), éternel et immuable”[9]. “Si tel est réellement le cas, les Tathāgatas n'entrent pas en parinirvāṇa et n'ont pas de reliques. Dire qu'ils entrent en parinirvāṇa et ont des reliques relève d'un enseignement intentionnel (密意说), d'un moyen habile (权方便)”[10]. “Si l’un de mes disciples auditeurs (śrāvaka) affirme que le Tathāgata entre en nirvāṇa, sachez qu’une telle personne n’est pas mon disciple : c’est un partisan de Māra, un homme malveillant aux vues erronées, et non un homme de vue juste. Si [au contraire] elle affirme que le Tathāgata n’entre pas en nirvāṇa, sachez qu’une telle personne est mon véritable disciple : elle n’est point un partisan de Māra, mais une personne de vue juste”.[11]

Le Mahāyāna Mahāparinirvāṇa-sūtra ne voit pas l’ancien culte des reliques d’un bon oeil, car une personne de vue juste ne tomberait pour un enseignement intentionnel, et s’abstient de devenir un partisan de Māra. Il ouvre cependant la voie aux spéculations éternalistes de l’essence de Bouddha, qui contient le modèle (vajrakāya) inné, dont l’actualisation sera le Corps formel (s. saṃbhogakāya) éternel du Bouddha. Cette plus haute sphère lumineuse finit par échapper à la régie de la vacuité. Ces spéculations-là ne sont pas considérées comme relevant d'un enseignement intentionnel, car elles sont révélées par le Bouddha éternel comme étant de sens définitif (s. nītārtha t. nges don).

Les bouddhistes, qu’ils soient des auditeurs, des bodhisattvas ou des tāntrika, restent des humains avec tout ce qui il y a d'humain, et, quelque élevée soit leur vue, ils ne peuvent s’empêcher de recueillir les reliques d’un arhat, d’un bodhisattva, d’un “Bouddha vivant”, d’un grand yogi, d’un grand abbé, d’un Siddha, d’un Répa (t. ras pa), d’un Guru, qu’ils ont suivi et aimé, et de les vénérer dans le cadre d’un culte, y compris avec stūpa, comme s’il s’agissait au fond d’un individu unique, avec son corps unique que l’on a pu toucher, et qui, aussi “Buddha” (et éternel) qu’il soit, est finalement traité comme un proche, ou comme l’était le simple samana Gotama, entré en le nirvāṇa des śrāvaka. Comme l’avait bien compris Aśoka, et le Saṅgha bouddhiste, les cultes en général sont nettement plus efficace pour maintenir la “Pax Dharma”, que l'alternative des Auditeurs qui “demeurent en étant leur propre île, leur propre refuge, sans autre refuge, en ayant le Dhamma pour île, le Dhamma pour refuge, sans autre refuge”. Dhamma prenant ici évidemment le sens du Mahāparinibbānasutta (DN16) des auditeurs.

Le Je Khenpo du Bhoutan vénère des reliques à Thimphu
(9 novembre 2025, photo Dakinitranslations)

Avec le Lumenisme des tantras et du Dzogchen, la nature des reliques change encore. Il est difficile de maintenir qu’un être “pleinement réalisé” puisse laisser derrière lui des matières impures, même dotées d’ “omniscience” ou de qualités. Au Tibet, les perles-reliques (t. ring-bsrel) ne sont pas des fragments d'os d’un Ārya qui auraient résisté au, ou transformé par le feu de crémation, mais la cristallisation ou la précipitation des essences lumineuses subtiles (t. dwangs ma) de la physiologie subtile du yogi (sang, moelle, canaux, gouttes d'énergie thig-le). Dans l'ontologie du Dzogchen, toute matérialité n'est elle-même qu'une coagulation de la lumière causée par la saisie dualiste et le non-savoir (s. avidyā) associé. Le ring-bsrel est donc perçu comme du “savoir” (gnose) ou de la lumière ou énergie de Claire Lumière concentrée et condensée sous une forme solide et manipulable. C'est comme un pont physique créé entre l'invisible et le visible. Pour le culte, le visible est préférable à l’invisible, et le tangible à l’intangible. La perle-relique n’est censée rien contenir d'individuel au sens d'une personne historique, puisque tous les éléments et agrégats se sont dissous les uns dans les autres, du plus grosseur au plus subtil pour s’évanouir en Lumière. La perle-relique conserve l'empreinte sacrée (t. byin-rlabs) et la continuité d'intention (“l'énergie de la Bodhicitta”) de l'individu historique qui l’a “laissée derrière”. 

En quoi serait-elle encore un champ de mérite, selon la définition ancienne ? Comment la pensée bouddhique, qui refuse l'idée d'une âme individuelle substantielle (s. anātman), réussit-elle à affirmer qu'une petite perle spirito-matérielle (t. ring-bsrel) “conserve” l'empreinte de la bodhicitta d'un être réalisé, tout en jonglant avec la tension entre le besoin de garder l'ancienne référence (la relique comme champ de mérite concret) et celui de la dépasser, car la concrétisation matérielle contredirait la doctrine ultime plus tardive ? Quelles que soient les réponses spirito-matérialistes (ou spéculatives), les reliques sont des symboles. Ils permettent la rencontre symbolique entre la pensée éveillée des uns et des autres par la focalisation sur le même objet. Je propose de simplement s’arrêter au symbole. Lorsque la spéculation métaphysique s'efface, l'objet (relique, image, texte) cesse d'être une “porte” vers un monde invisible, et devient une sorte de foyer d'attention partagée, ici l’imagination du partage de la pensée éveillée. L’imagination d’un passage de relais ou de reconnexion si on veut.

S'arrêter au symbole et reconnaître que la rencontre est “en grande partie imaginaire” ne veut pas dire qu'elle est fausse ou trompeuse. Cela signifie qu'elle fonctionne grâce à un langage culturel partagé et un imaginaire mis à jour, et non par une magie matérielle. Le temps et le lieu changent, le langage culturel est interprété et vécu différemment, l'imaginaire mis à jour imagine toujours qu'il y a une rencontre, ou un transfert d’énergie d’une manière ou d’une autre.

L'imaginaire collectif, tel que le définit Jean-Claude Schmitt (Le corps des images, Gallimard, 2002), est une réalité sociale composée de récits, de symboles et de fictions partagés qui structurent les comportements et les émotions des acteurs sociaux[12]. La rencontre entre deux “pensées éveillées” autour d'un même symbole. Il n'y a pas besoin d’un “Arrière-monde” métaphysique platonicien ou d’une magie matérielle. Le symbole agit au niveau intersubjectif en synchronisant la pensée des acteurs sociaux. Elle est réelle au niveau intersubjectif. En s'orientant simultanément vers le même symbole à travers la même “grammaire” culturelle, des êtres humains séparés par le temps, voire la mort, ou l’espace peuvent produire un sens de rencontre.

En traduisant pour une entrevue avec Nyoshul Khenpo (1932-1999), une disciple lui avait demandé comment elle pouvait rester en contact avec lui. Sa réponse était “si moi, je suis dans le dharmakāya et vous aussi, nous sommes ensemble dans le dharmakāya”. Si deux personnes se “rencontrent” dans le Dharmakāya, ce n'est pas par la jonction de deux individus réels, mais par l’abstention de la saisie dualiste (t. gzung 'dzin).

Petite digression, ce qui est intéressant, pour moi, dans le passage du Mahāparinibbānasutta (DN16) cité ci-dessus est la présence du terme “amanasikārā” (t. yid la mi byed pa)[13]. “Sabbanimittānaṁ amanasikārā”, la non-attention à tous les signes/représentations des objets mentaux (dhammā). C’est le Tathāgata qui l’utilise dans ce sens spécifique, et nous ne sommes pas dans le domaine ésotérique. Je ne sais pas si le résultat de cette “non-attention” est “l’autoconsécration lumineuse” (“luminous self-empowerment[14]”), ou un parfait mélange de la mahāmudrā tantrique et de la philosophie madhyamaka, mais le Samana Gotama, celui qui est entré dans le parinirvāṇa (selon les partisans de Māra), la propose ici dans sa toute dernière instruction, recommandant à ceux qu'il laisse derrière d'être leur propre refuge en prenant le Dhamma comme refuge.

En revanche, si on attribue une réalité à la rencontre (“union”) au niveau bodhicitta ou dharmakāya, en essentialisant ou en “spirito-matérialisant” ceux qui se rencontrent, la rencontre, un transfert quelconque, une énergie transférée, etc., il me semble que l’on sort de la voie médiane, et de la vacuité, et que l’on s’expose à toutes sortes d’élaborations spéculatives, qui empêcheront finalement tout “re-pos” (“reposement[15]”) dans le dharmakāya. Il reste encore beaucoup à dire, à imaginer, et à spéculer sur ce sujet, et j’y reviendrai sans doute.

Au Tibet, une controverse a opposé les rationalistes fondés sur les textes aux empiristes. Sakya Paṇḍita (XIIIᵉ siècle) a dénoncé les “fausses reliques” et la prétendue apparition miraculeuse d'images ou de perles (t. ring-bsrel) dans les cendres de crémation, tandis que des défenseurs comme le Droukpa Kagyupa Mkhas dbang Sangs rgyas rdo rje (1569-1645) ou le Nyingmapa Sog bzlog pa blo gros rgyal mtshan (1552-1624) affirmaient que ces images et reliques physiques étaient les signes authentiques d'une réalisation tantrique supérieure[16]. Ici je penche plutôt du côté de Sakya Paṇḍita… Des perles-reliques sont d'ailleurs aussi proposées en vente sur Ebay (un exemple).

***
[1] Ñāṇañca pana me dassanaṁ udapādi: ‘akuppā me vimutti, ayamantimā jāti, natthi dāni punabbhavo’ti.

Dhammacakkappavattanasutta SN 56.11

[2] Etienne Lamotte, Le traite de la grande vertu de sagesse de Nāgārjuna, Vol. II, Institut Orientaliste, Louvain, 1949, p. 723
“Il y a deux espèces de champs de mérite (puṇyakṣetra) : 1. champ de mérite misérable (karuņāpuṇyakṣetra) ; 2. champ de mérite vénérable (satkārapuṇyakṣetra). Le champ de mérite misérable provoque des pensées de pitié, tandis que le champ de mérite vénérable provoque des pensées de respect : ce fut le cas pour le roi A chou k'ie (Aśoka), [en langue des Ts'in "Sans-souci"], quand il fit au Buddha le don de la terre (pāmśupradāna).”
[3] Cette anecdote, connue sous le nom d'Avadāna du don de la terre (pāmsupradānāvadāna), est racontée dans le Divyāvadāna.

Etienne Lamotte, Le traite de la grande vertu de sagesse de Nāgārjuna, Vol. II, Institut Orientaliste, Louvain, 1949, p. 723

[4] Le terme pāli dīpa possède un double sens célèbre. Il dérive à la fois du sanskrit dvīpa (“île”, terre ferme au milieu des eaux du saṃsāra) et de dīpa (“lampe / flambeau”). Les deux traductions (“soyez votre propre île” ou “soyez votre propre lumière”) sont historiquement valides et souvent employées conjointement.

[5] Môhan Wijayaratna, Le dernier voyage du Bouddha, Avec la traduction intégrale du Mahāparinibbānasutta, Éditions LIS, Paris, 1998

Tasmātihānanda, attadīpā viharatha attasaraṇā anaññasaraṇā, dhammadīpā dhammasaraṇā anaññasaraṇā.

[6] “Mais en vérité, Seigneur, ces reliques du Tathāgata ne reçoivent de culte/d'hommages que parce qu'elles sont imprégnées par la Perfection de Sagesse "
api tu khalu punar bhagavaṁs tāni tathāgataśarīrāṇi prajñāpāramitāparibhāvitatvāt pūjāṁ labhante /

Variante :
“Car c'est de la Perfection de Sagesse qu'est née l'omniscience [sarvajñatā] des Tathāgatas”
prajñāpāramitānirjātā hi bhagavan tathāgatānām arhatāṁ samyaksambuddhānāṁ sarvajñatā /

Bones, Stones, and Buddhist Monks, Luis O. Gómez, etc., 1997 University of Hawai'i Press

[7] na hi kulaputra [ici : Bodhisattva Sadāprarudita] rūpakāyato Tathāgatā draṣṭavyāḥ, dharmakāyā hi Tathāgatāḥ / guṇakāyāś ca Tathāgatāḥ, dharmatānirjātāś ca Tathāgatāḥ /

 Car ce n'est pas à travers leur corps physique [leur corps de forme] que les Tathāgatas doivent être vus, ô fils de noble famille [Sadāprarudita] ; car les Tathāgatas ont pour corps le Dharmakāya [le Corps réel / du Dharma], ils ont pour corps leurs qualités spirituelles, et ils sont issus de la nature ultime des phénomènes [dharmatā].

[8] Aṣṭasāhasrikā Prajñāpāramitā (Gretil)

[Vaidya 253] dharmodgata āha - evametatkulaputra, evam etat / evameva kulaputra ye kecittathāgatarūpeṇa vā ghoṣeṇa vā abhiniviṣṭāḥ, te tathāgatasyāgamanaṃ ca gamanaṃ ca kalpayanti / ye ca tathāgatasyāgamanaṃ ca gamanaṃ ca kalpayanti, sarve te bālajātīyā duṣprajñajātīyā iti vaktavyāḥ, tadyathāpi nāma sa eva puruṣo yo 'nudake udakasaṃjñāmutpādayati / tatkasya hetoḥ? na hi tathāgato rūpakāyato draṣṭavyaḥ / dharmakāyāstathāgatāḥ / na ca kulaputra dharmatā āgacchati vā gacchati vā / evameva kulaputra nāsti tathāgatānāmāgamanaṃ vā gamanaṃ vā /

[9] 「如来常住,则名为我。如来法身无边无碍,不生、不灭,得八自在,是名为我。」
大般涅槃經

 Dà bānnièpán jīng, s. Mahāparinirvāṇa-mahāsūtra, t. Yongs su mya ngan las 'das pa chen po'i mdo (Toh 119).

[10] 若实如是,诸佛如来不般涅槃、无舍利者。」Mahāparinirvāṇa-mahāsūtra

「云般涅槃有舍利者,是密意说。」

「或时见有般涅槃者,是权方便及留舍利

[11] 「若我所有声闻弟子说言如来入涅槃者,当知是人非我弟子,是魔伴党、邪见恶人,非正见也。若言如来不入涅槃,当知是人真我弟子、非魔伴党、正见之人。」Mahāparinirvāṇa-mahāsūtra (Volumes 21 à 30)

[12] Le corps des images, p. 345
“Par imaginaire, j'entends une réalité collective qui consiste en récits, en fictions, en images, partagés par les acteurs sociaux. Toute culture, tout groupe constitué, sécrète un imaginaire, des rêves collectifs, gages de sa cohésion et de son identité. Comme Jacques Le Goff l'a fait observer, le concept d'imaginaire chevauche en partie au moins les notions de représentation, de symbole, d'idéologie qui en désignent certains aspects ou certaines fonctions. [...] L'idéologie suppose une construction plus consciente et intellectuelle ; l'imaginaire fait plus appel aux passions diffuses, aux réactions émotionnelles : on pourrait dire qu'il est souvent la chair ou le sang de l'idéologie.” 
[13] Yasmā [ou Yasmimṁ], Ānanda, samaye Tathāgato sabbanimittānaṁ amanasikārā ekaccānaṁ vedanānaṁ nirodhā animittaṁ cetosamādhiṁ upasampajja viharati, tasmiṁ, Ānanda, samaye Tathāgatassa kāyo phāsukataro hoti.

[14] Mathes, A Fine Blend of Mahāmudrā and Madhyamaka, Introduction p. 1
“The collection of twenty-six texts on non-conceptual realization (in the following referred to as the amanasikāra cycle) is the result of blending the essence and tantric mahāmudrā teachings of Saraha, Nāgārjuna and Śavaripa with a particular form of Madhyamaka philosophy, called ‘non-abiding’ (apratiṣṭhāna), which aims at radically transcending any conceptual assessment of true reality. This goal is achieved by “withdrawing one’s attention” (amanasikāra) from anything that involves the duality of a perceived and perceiver. The result is a “luminous self-empowerment,” Maitrīpa’s (986-1063) final tantric analysis of amanasikāra. In an attempt to reflect these two meanings, I translate amanasikāra as “non-conceptual realization,” but leave the term untranslated when it is not certain, whether this double meaning is clearly intended.”
[15] Dictionnaire du Moyen Français
A. "Repos"
B. "Pause, arrêt"
C. "Etat de stabilité, absence d'agitation"
[16] Voir Dan Martin, Pearls From Bones: Relics, Chortens, Tertons and the Signs of Saintly Death in Tibet, Numen, Brill, 01 Jan 1994

Sakya Paṇḍita (1182–1251) dénonçait les croyances populaires (folio 69b) selon lesquelles des images de divinités, des lettres ou des perles (t. ring-bsrel) apparaîtraient spontanément dans les cendres de crémation des lamas (folios 88a à 89b), affirmant que ces phénomènes n'étaient pas enseignés dans les sūtras indiens authentiques et qu'ils étaient le plus souvent le produit de fraudes, de mauvais esprits ou d'illusions. Voir Sdom-pa gsum-gyi rab-tu dbye-ba (Classification des trois vœux),

Sangs-rgyas-rdo-rje rétorqua à Sa-paṇ quelque chose comme Fake News, voir c’est croire ! plus précisément : “Peu importe que ce soit écrit ou non dans un vieux texte indien ! Nous constatons ces perles et ces formes sur les os de nos propres yeux lors des crémations de nos maîtres !”

Sangs-rgyas-rdo-rje rappelle que les propres hagiographies de Sa-skya Paṇḍita (notamment le Sa-skya'i Gdung-rabs) rapportent qu'à sa mort, le crâne et les os de Sa-paṇ ont eux-mêmes manifesté des images parfaites de Hevajra, Mañjughoṣa, Avalokiteśvara, ainsi qu'un nombre incalculable de ring-bsrel ! Sakya Paṇḍita trahi par ses propres hagiographes.



lundi 28 septembre 2026

Quand le corps des dieux devient la terre des rois

Pièce des Fidji présentant deux faces : Reine Elizabeth / Osiris, Isis et Horus

Je "connaissais" déjà le lien généalogique de la famille royale Windsor avec le roi David, mais avec ce que semble suggérer cette pièce de monnaie des îles Fidji (Commonwealth, succédant à l'Empire britannique), leur arbre généalogique gagne quelques millénaires. Plus sérieusement... 

Un corps démembré et découpé dont les morceaux, sont dispersés sur la terre, puis rassemblés. Ce n'est pas le début d'un film d'horreur, c'est le plus ancien scénario du pouvoir impérial. Du bord du Nil aux hauts plateaux du Tibet, des plaines de l'Inde aux contreforts de l'Himalaya, la même histoire est racontée encore et encore. Le corps d'un dieu, d’un futur dieu ou héros, est démembré, les fragments sont dispersés, et un héros, roi ou prêtre se charge de la mission sacrée de le “rassembler” à nouveau. Chaque rassemblement signifie l'incorporation d'un territoire à la souveraineté. Chaque lieu où le narratif a fait tomber un fragment du corps divin, voit s'élever un sanctuaire, un prêtre et une dîme. Ce n'est pas de la mythologie, c'est de la politique. Les narratifs qui l’accompagnent inéluctablement sont toujours indispensables, y compris de nos jours.

Égypte

Osiris momifié féconde Isis transformée en oiseau,
couche funéraire Abydos (wikimedia)

Le prototype du récit se trouve en Égypte. Osiris est assassiné par son frère Seth, son corps découpé en quatorze morceaux, dispersés le long du Nil. Sa femme/soeur Isis, à bord d'une barque de papyrus, parcourt les marais à la recherche de chaque fragment. Chaque fois qu'elle en trouve un, elle lui donne une sépulture et élève un tombeau en ce lieu. Les prêtres et les dynasties qu’ils servent expliquent que le corps d'Osiris, c'est en fait l'Égypte elle-même. Chaque segment de la vallée du Nil, chaque province, correspond à une partie du corps divin d’Égypte. Abydos conserve la tête, mais Memphis revendique aussi la tête. Les deux villes se sont disputé la même “relique” pendant des siècles. Busiris possède la colonne vertébrale, Philae abrite le “vrai tombeau”, et ainsi de suite.

Chaque lieu qui revendique un ossement d'Osiris obtient automatiquement un centre religieux, un collège de prêtres et une économie de pèlerinage. Les pèlerins affluent, car ils désirent être enterrés “comme Osiris” en terre sainte. Le pharaon, lui, joue le rôle d'Horus, le fils et vengeur d'Osiris. Celui-ci a pour mission de “restaurer” le corps de son père Osiris/Égypte, c'est-à-dire de réunifier le territoire égyptien… Le pouvoir souverain est ensuite rituellement réactualisée à chaque nouvelle génération. Lorsqu'un nouveau pharaon monte sur le trône, quelle est sa première action ? Ce n'est pas une conquête militaire, mais une “réparation” rituelle. Il embrasse la statue du dieu de ses deux bras, lui ouvre la bouche, la fait “revivre”. Ce geste s'appelle “l'union des Deux Terres”.

Monde helléniste

Emp. romain Probus / Sérapis, monnaie d'Alexandrie (279-280 ap. JC)

Deux mille ans plus tard, un autre jeune homme arrive en Égypte. Il s'appelle Alexandre. Il se rend à l'oasis de Siwa, où l'oracle le proclame fils d'Amon. Il se proclame “fils de Zeus-Amon” et n'hésite pas à sacrifier devant le taureau Apis à Memphis. Ce taureau, dans la tradition égyptienne, est l'incarnation de l'âme d'Osiris. Après la mort d'Alexandre, son général Ptolémée fait quelque chose de plus habile encore. Il ramène le corps d'Alexandre en Égypte, l'enterre à Memphis avec la plus grande pompe, puis institue un culte officiel d'Alexandre, avec des prêtres dédiés et des années nommées d'après le prêtre en fonction.

Ptolémée sait que Grecs et Égyptiens ont besoin d'un sanctuaire commun. Il “rêve” alors d'un dieu : Sérapis. Le nom lui-même est une fusion de deux divinités : Osir-Hap, c'est-à-dire “l'Apis mort”, mélange de l'Osiris égyptien et du Zeus-Hadès grec. Ptolémée fait “venir” la statue du dieu depuis Sinope et construit le grand Sérapéum d'Alexandrie. Désormais, Grecs et Égyptiens ont un protecteur commun. Un corps (Osiris/Apis) s'est transformé en un autre corps (Sérapis), et le nouveau corps protège une nouvelle cité et l'empire qui la soutient.

L’Indosphère

Chapiteau Sarnath avec
la roue du "Dharma" (wikimedia)

Troisième siècle avant notre ère, Inde. Aśoka vient de conquérir le Kalinga par la violence, dans un bain de sang. Il se repent publiquement, renonce à la force armée et se tourne vers le “Dharma”. Aśoka l'entend au sens large de piété religieuse, moralité personnelle et éthique sociale applicables à tout son royaume, pas dans un sens spécifiquement bouddhique. Dans le Deuxième Édit sur Pilier, il définit lui-même :
“Le Dharma est bon. Qu'est-ce que le Dharma ? Peu de fautes, abondance de vertus, compassion, générosité, véracité, pureté.[1]”
Les principes concrets sont : obéissance aux parents, respect des maîtres et des aînés, libéralité envers amis, famille, brahmanes et ascètes, abstention de tuer tout être vivant, douceur, modération. Assez proche des valeurs mentionnées par le śramaṇa Gautama (p. samaṇo gotamo) dans l’l'Apaṇṇaka Sutta (MN60 “un bon pari”)[2]. C'est un code moral universaliste, destiné à unifier un empire multiethnique et multiconfessionnel. Comparable au Mâât égyptien[3], mais qui se veut plus universel.

Depuis la bataille de Kalinga, Aśoka “le pieux” (Dharmāśoka) réduit la violence mais ne renonce pas à l'empire. Il lui faut un nouveau moyen d'unifier cette vaste terre qui s'étend de l'Himalaya au Mysore, du golfe du Bengale à la mer d'Arabie. Il s’inspire de l’ancienne méthode égyptienne, et macédonienne, en suivant, peut-être, les conseils de l’Arthaśāstra de Kauṭilya, mais ne prendra pas un dieu comme facteur d’harmonisation mais un ascète (śramaṇa) qu’il promeut en “le Buddha”. Son corps n’avait pas été démembré par un meurtre, mais incinéré après sa mort (parinirvāṇa), et, selon la légende, les reliques avait été distribués aux huit chefs de clans de la région, et préservé dans des sanctuaires (tumuli ou stūpa).

Toujours selon la légende, Aśoka ouvre les huit stūpas originels contenant les reliques du Bouddha, en extrait les ossements et les répartit dans 84 000 stūpas à travers tout le “Jambudvīpa”, c'est-à-dire son empire. Chaque stūpa signifie qu'un lieu est intégré au réseau sacré centré sur “le Bouddha”. Mais ce n'est pas seulement religieux. Aśoka fait graver ses édits sur les rochers des provinces reculées, dans les langues locales, pour diffuser une loi morale universelle. Son “Dharma” n'est pas exclusivement bouddhique. C'est une éthique civique impériale : respect des parents, des maîtres, des aînés, compassion envers tous, abstention de tuer.

Le “corps du Bouddha” est dispersé à travers l'empire, comme Osiris l'est à travers l'Égypte. La différence est que les fragments égyptiens étaient “déjà là” (selon le narratif des prêtres), ceux d'Aśoka sont “envoyés là”, où l'empereur le décide. Mais l'effet est identique. Chaque stūpa devient un nœud -t. gnad) de l'empire, chaque religieux un œil et une oreille, chaque offrande un flux vers le trésor impérial.

Cette loi sera parfaitement reprise par les souverains d'Asie du Sud-Est. Ils construisent des “États-théâtre”, élèvent au centre de la capitale une montagne du monde (le mont Meru), couronnée d'un stūpa, faisant du royaume entier une réplique miniature du cosmos. Le roi joue les rituels, imite les gestes des dieux, et attire les royaumes voisins dans son orbite.

Drapeau indien avec la roue de "Dharma" (ajouté par Nehru)

L’Inde hindou

Śiva errant avec le cadavre de Satī (vers 1800, LA County Museum of Art)

Après Aśoka et les autres “dharmaraja”, et notamment avec la montée de l’ésotérisme des tantras, le “corps” territorial prend de nouveau une tournure davantage religieuse (tantrisme et śaktīsme), et à plus petite échelle. L’époque des grands empires a révolue. La "femme" śaktī joue un rôle plus important, mais est-ce que c'est pour le mieux ?

Satī est l'épouse de Śiva. Son père Dakṣa organise un grand sacrifice, mais omet volontairement d'inviter Śiva. Satī, humiliée, se jette dans le feu sacrificiel. Fou de douleur, Śiva erre à travers le monde en portant son corps. Pour l'empêcher de détruire l'univers, Viṣṇu découpe le corps de Satī en morceaux avec son disque. Les lieux où tombent les fragments deviennent les cinquante-et-un Śakti Pīṭha, les sanctuaires de la Déesse. Chaque pīṭha a sa déesse et son gardien (Bhairava). Le nombre de ces sanctuaires varie selon les textes, cinquante-et-un, cent huit… Mais c'est précisément ce qui révèle la vérité. Le nombre importe peu, l'essentiel est d'intégrer des cultes locaux de déesses dans un récit mythique unifié. Une déesse locale vénérée depuis des générations dans un village se voit soudain déclarer “tu es en réalité la réincarnation de la cheville droite de Satī”. Le culte villageois est alors “promu” en rituel hindou standardisé, les brahmanes remplacent les chamanes tribaux, et la dîme afflue vers le système religieux orthodoxe.

Au Tibet

Srinmo du Tibet (illustration des archives d'Erwan Temple)

Nous sommes au septième siècle, dans la vallée du Yarlung. Songtsen Gampo (VIIᵉ siècle) épouse deux princesses : l'une du Népal, l'autre de la Chine des Tang. Toutes deux apportent des statues du Bouddha et veulent construire des temples. Mais ce qui est édifié le jour est détruit la nuit par les esprits locaux. Songtsen Gampo (ou son épouse chinoise Wencheng[4]) voit la situation sous jacente. le Tibet entier repose sur une immense démone femelle (t. srin mo s. rākṣasī), dont le corps symbolise le Tibet, les membres étendus, face contre ciel[5]. Si on ne la cloue pas au sol, le bouddhisme ne pourra jamais s'enraciner. Le roi fait alors construire douze temples aux douze points vitaux de la démone, épaules, coudes, poignets, hanches, genoux, chevilles, … pour la “clouer” au sol. Le temple de la princesse népalaise est édifié au centre de la démone, comme treizième. Les classifications tibétaines Tadül (mtha' 'dul, soumission des frontières) et Yangdül (yang 'dul, soumission renforcée) correspondent à celles du “Miroir qui éclaire les généalogies royales” (t. rGyal rabs gsal ba'i me long). Il y a aussi quatre “temples de pression des quatre coins” (t. ru gnon), construits dans des régions plus éloignées. La démone est maîtrisée mais peut encore avoir des influences néfastes localement, requérant des thaumaturges comme Padmasambhava ou Milarepa (à Lachi), pour la rappeler à l’ordre (voir Andrew Quintman, 2008).

Un exemple de yoga géomantique de Milarepa pour subjuguer le paysage démoniaque en rébellion. N’oublions pas que c’est Gtsang smyon Heruka (1452–1507, le “Fou de Tsang) qui raconte la Vie et les Chants de Milarepa comme un aménagement géomantique du paysage ("landscaping").
“Poursuivant un peu plus loin, des êtres non-humains (t. mi ma yin) déployèrent des illusions magiques (t. cho 'phrul) tout au long du chemin, lui montrant de multiples grands organes génitaux féminins (t. mo mtshan chen po). Jetsun [Milarepa], maintenant son regard yogique (lta stangs) et rendant son vajra secret (t. gsang rdor) apte à l'action, continua d'avancer. Ayant franchi la limite des neuf organes féminins (mtshan ma dgu), il dirigea son vajra secret et son regard concentré sur une pierre, où s'était condensée l'essence du lieu (t. gnas kyi bcud 'dus pa'i rdo ba), apaisant ainsi toutes les illusions magiques. Cet endroit devint célèbre sous le nom de La-ngu Lung-ngu (“Neuf Cols et Neuf Vallées”, La dgu lung dgu).”  

En Wylie : de nas cung zad byon pa dang mi ma yin gyis cho 'phrul 'byon lam thams cad du mo mtshan chen po du ma bstan byung bas/ rje btsun gyis kyang lta stangs kyi ngang nas gsang rdor las su rung bar mdzad nas byon pas/ mtshan ma dgu 'das pa'i mtshams su gnas kyi bcud 'dus pa'i rdo ba zhig la gsang gnas rdor zhing lta stangs mdzad pas cho 'phrul kun zhi ba'i sa la/ la dgu lung dgur grags/ (米拉日巴传及其道歌, (Tibetan ed.). Xining: Qinghai Nationalities Publishing House, 1981, p. 213)
Le territoire devient macro/microcosmique (et politique) : le Kālacakra

Kalki, le dixième avatar de Viṣṇu

C'est le schéma que nous avons identifié à propos des 24 lieux-noeuds (t. gnas s. pīṭha). Le territoire extérieur et le corps intérieur sont isomorphes. Le Kālacakra pousse cette logique à son terme. Le cosmos entier, le corps du pratiquant, et le royaume de Shambhala sont trois expressions d'une même structure. Le Kālacakra intègre le mythe du Kalki, le dixième avatar de Viṣṇu, qui viendra à la fin des temps pour détruire les barbares et instaurer un âge d'or. Le tibétain “rigs ldan” désigne à la fois Kalki et les rois de Shambhala. Le roi Mañjuśrī-Yaśas est présenté comme celui qui a “emprunté” les images hindoues pour unifier son peuple. C’était exactement la stratégie d'Aśoka avec le Dharma, ou des Ptolémées avec Sérapis. Alexander Berzin[6], cité dans le document, l'analyse comme une stratégie délibérée : utiliser le langage et les métaphores de l'auditoire pour unir des populations hétérogènes. La prophétie de l'an 2424 est le cœur de cette théologie politique : une invasion barbare future, une guerre mondiale, l'arrivée des armées de Shambhala menées par le 25ᵉ Kalki, et l'instauration d'un âge d'or. Tous ceux qui ont reçu l'initiation Kālacakra renaîtront à ce moment-là, du côté victorieux. C'est le même schéma qu'Osiris et Aśoka : une guerre cosmique, un roi restaurateur, un territoire à reconquérir, et une armée de fidèles enrôlés. Sauf qu'ici, l'enrôlement se fait par l'initiation, et la renaissance se fait dans le futur.

Donald S. Lopez[7], cité dans le document, formule la chose sans détour : le Dalaï-lama aurait trouvé “une technique plus efficace pour peupler Shambhala et recruter des troupes pour l'armée du 25ᵉ roi. Dans mon blog In the year 2424… (2021), j’ajoute que le Dalaï-lama a initié 2 109 800 personnes au total, “prêtes à combattre pour la paix mondiale en 2424 aux côtés du roi de Shambhala”. L'initiation n'est pas seulement une transmission spirituelle, c'est un acte d'allégeance à un royaume futur, une inscription dans un corps territorial eschatologique. Le pratiquant devient un citoyen de Shambhala in absentia, en attente de sa renaissance…

C’est aussi, et en attendant surtout, une pratique yoguique pour conquérir le territoire intérieur du corps indestructible (vajrakāya). Mais le Kālacakra extérieur attire toujours de nouveaux recrus…

Aux Etats-Unis

Le Sakyong sur son cheval blanc, photo Andrea Roth

Chögyam Trungpa (1939-1987), qui croyait à l’importance d’une double lignée, spirituelle et de sang, se disait appartenir à la lignée du légendaire roi Gésar de Ling. Étant un “inventeur de terma” (t. gter ston), un genre de prophète, il commença à “recevoir” des termas relatifs au Royaume de Shambala à partir de 1976. Dès sa jeunesse, il aurait rêvé d’ “une société du bouddhadharma plus grande” (Midal, p. 215-217). Il veut tirer un trait (Ashé) entre l’Orient et l’Occident (p. 218) et “joindre le ciel et la terre” (p. 222).
“Pour joindre le ciel et la terre
Afin d'établir une société humaine
L’homme doit avoir son Roi.”
Ce Roi est le Sakyong, qui n’est pas un roi ordinaire. Par la vision et la pratique de la Cour de Shambala, le Sakyong invite chacun à devenir un monarque universel (cakravartin). En attendant ce grand jour, il faut se mettre au service du Sakyong et de son royaume. Cela est expliqué en détail dans la "Vision et pratique courtisane" (The Court Vision and Practice).

Au Bhoutan

Le futur Shambala Dzong (en construction)

Les objectifs de la GMC (Gelephu Mindfulness City) combinent un développement économique ambitieux et la préservation de la philosophie spirituelle et culturelle du Bhoutan. Il y a des objectifs économiques, et aussi des objectifs spirituels et philosophiques. Moderniser le Bonheur National Brut (BNB), Harmoniser prospérité et valeurs, Préserver l'identité et l'environnement du Bhoutan, et aussi Incarner l'idéal de Shambhala. S'inspirer de la vision des maîtres spirituels bhoutanais pour construire une “ville qui prospère et qui a une âme”, en projetant la sagesse ancienne de Shambala dans le monde moderne (Kuenselonline 26/09/2026)[8]. Ce projet comprend la construction du Shambala Dzong, lancé en janvier 2026. Dirigé par le Corps monastique central du Bhoutan, cet édifice de sept acres servira de centre de formation pour le bouddhisme Vajrayana tout en préservant les arts sacrés et les rituels traditionnels. Inspiré par l'architecture du dzong de Rinpung, le complexe intégrera des installations modernes comme des centres de méditation et des salles de conférence pour un coût estimé à trois milliards de ngultrums.

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[1] Jason Neelis, Early Buddhist Transmission and Trade Networks: Mobility and Exchange within and beyond the Northwestern Borderlands of South Asia, 2011, Brill.
“Dharma is good. And what is Dharma? (It is) few faults, abundant virtues, compassion, generosity, truthfulness, and purity.”
Dans l'édit bilingue gréco-araméen de Kandahar (Afghanistan), le mot dhamma est traduit en grec par εὐσέβεια (eusebeia), qui signifie “piété, révérence” . Benveniste notait qu'il s'agit moins de “piété envers les dieux” que de “révérence à l'égard des hommes, parents, maîtres, ou membres d'une autre communauté” . (Neelis, 2011)

En araméen, le traducteur utilise un terme qui signifie “chemin simple/droit” (קשיטא qšyṭ), et précise que ce dhamma n'est pas une loi (dīn'a) au sens juridique akkadien : il se situe avant toute loi, comme une éthique fondamentale (Phiroze Vasunia, An Indian King's Mark on Kandahar, 2015).

[2] “Il y a certains ascètes et brahmanes qui soutiennent cette doctrine et cette vue : “Le don, le sacrifice et l'offrande n'ont aucun sens. Il n'y a ni fruit ni résultat des bonnes et des mauvaises actions. Il n'y a pas d'au-delà (p. natthi paro loko). Il n'y a ni mère ni père, ni êtres qui renaissent de manière spontanée. Et il n'y a dans ce monde aucun ascète ni brahmane menant une vie droite et une pratique correcte qui décrive l'au-delà après l'avoir réalisé par sa propre connaissance directe.” En Pāli.

[3] Assmann, Jan. Maât, l'Égypte pharaonique et l'idée de justice sociale. Julliard, 1989. Sur Mâât comme ordre cosmique et politique.

[4] Wang, J.; Cedain, D. (2020). "Princess Wencheng in historical writing: The difficulty in narrating ethnic history in multi-ethnic China”.

[5] McKay, Alex (éd.). The History of Tibet. Routledge, 2003.
Down with the Demoness: Reflections on a Feminine Ground in Tibet, in Tibet Journal, 1987.

[6] Dr. Alexander Berzin, External Kalachakra, Originally published as chapter 3 of Berzin, Alexander. Taking the Kalachakra Initiation. Ithaca, Snow Lion, 1997. Reprint: Introduction to the Kalachakra Initiation. Ithaca: Snow Lion, 2010.

[7] Donald S. Lopez, Prisoners of Shangri-La: Tibetan Buddhism and the West, 1998, University of Chicago Press, p. 206

[8] Prime Minister pitches GMC to the world at the UN, YK Poudel, Kuenselonline, 26/09/2026

“Prime Minister Tshering Tobgay used Bhutan's address to the General Debate of the 81st United Nations General Assembly on September 22 to deliver what he called a sales pitch, urging governments, investors, and businesses to build Gelephu Mindfulness City (GMC) with Bhutan.”

Shambhala and Gross National Happiness

For more than half a century, Bhutan has pursued Gross National Happiness, that does not reject economic growth. The Prime Minister said the GMC gives this GNH philosophy a contemporary form, through markets, technology and investment.

"Some of our spiritual masters have looked at what is taking shape in GMC and said: under an enlightened King, Shambhala is being built," he said. "We make no claim to perfection. For us, Shambhala points not back to the past, but forward, a promise to carry its wisdom into the future. To build a city that prospers, and has a soul."

Lyonchhen Tshering Tobgay closed with an appeal: "To governments and institutions seeking partnership, and to investors, entrepreneurs and companies seeking the next great opportunity: do not watch GMC being built. Come to Bhutan. Come to GMC. Help define the journey. Build it with us. Become our co-founders. Because the future does not simply arrive. The future is built. And in Bhutan, we are already building it."