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samedi 28 mai 2016

La filière newar

Un prêtre vajracharya bouddhiste newar
Asu le newar (tib. bal po a su), alias skye med bde chen, lama skye med, ou bal po skye med était né au Népal, dans la lignée d’un prêtre domestique (tib. mchod gnas) indien qui était au service du clan Bharo. Le clan Bharo faisait partie de l’aristocratie newar (Chatharīya, probablement dérivé de kśatriya, la caste des seigneurs). C’est le grand-père indien d’Asu qui était le prêtre domestique des Bharos. Le père d’Asu, qui n’avait pas reçu d’éducation, travaillait pour les Bharos en tant que serviteur (tib. gyog po). Initialement, Asu travaillait également au service des Bharos, notamment en transportant des biens vers la frontière indienne. Son maître, qui était très content de lui, voulait le récompenser avec une maison, mais Asu dit qu’il préférait entrer dans la religion, comme son grand-père. Il obtint l’autorisation de Bharo et étudia auprès d'un paṇḍita népalais du nom de Dze-hūṃ, alias Śāntibhadra.

Plus tard, il rencontra ācārya Vajrapāṇi, reçut des instructions et devint un « homme vrai » (tib. yang dag pa’i skyes bu). Il voulut se rendre en Chine, s’arrêta à ‘Phan yul[1], maria la dame de ‘Brom (tib. ‘brom ga za) et eut quatre fils et trois filles. Il devait rester au Tibet pour le restant de sa vie. Deux de ses fils deviendraient comme lui des experts en mahāmudrā et la pratique de Vajravārahī.

L’auteur des Annales bleus, Geu lotsāva (1392-1481) donne différents noms au système de mahāmudrā d’Asu le newar : « école basse » (tib. smad lugs), « traductions basses » (tib. smad ‘gyur), « système newar » (tib. bal lugs). Le système de mahāmudrā d’ācārya Vajrapāṇi étant désigné sous le nom « traductions hautes » (tib. stod ‘gyur). L’école haute (tib. stod lugs) étant selon Geu la mahāmudrā qui descendrait du personnage obscur Karopa, un autre newar, et de sa lignée aussi obscure. On y reviendra dans un autre blog.

Quel type de mahāmudrā enseignaient Asu le newar et ses fils ? ce sont les Annales bleus qui nous renseignent. L’ainé s’appelait Goeunpo le siddha (tib. grub thob mgon po). Il pratiqua la mahāmudrā et Vajravārahī, et eut des ḍākinī mondaines (sct. loka-ḍākinī) à son service (tib. bran du ‘khol). Il obtint des pouvoirs (sct. siddhi) grâce aux huit classes de dieux-démons et au dharmapala Nātha (Mahākala). Le deuxième fils, Sangs rgyas sgom pa, réalisa également la mahāmudrā, mais semblait avoir mené une vie plus sobre. Le dernier fils était le maître newar Jigten (tib. slob dpon bal po ‘jig rten). Lui aussi avait accès à une mahāmudrā plus spectaculaire. Il donna des ordres au dharmapala, et eut également des ḍākinī à son service.

Phag mo du bcad ma (de type Chinnamastā)
Asu le newar eut également de nombreux disciples, parmi lesquels Rwa lotsāva et Parpoupa I (tib. mnga ris par bu ba) de Ngari, aussi appelé Ngaripa, l’homme de Ngari. En lisant la vie de ce dernier racontée par Geu, on a l’impression que la boîte à outils du parfait hagiographe est ouverte pour sortir un des nombreux exploits hagiographiques de Geu lotsāva[2]. Malheureusement Geu ne donne pas de dates pour Parpoupa I. Celui-ci serait allé voir ācārya Vajrapāṇi (né en 1017) pour recevoir de lui les instructions secrètes d’un aspect de Vajravārahī à la tête tranchée (tib. dbu bcad ma sct. Chinnamastā). Mais Vajrapāṇi lui aurait laissé le choix entre des pouvoirs (sct. siddhi) et la réalisation ultime (tib. mchog gi dngos grub), et lui aurait donné le « Cycle mahāmudrā des cailloux » (tib. phyag rgya chen po rde’u), une instruction à l’aide de 175 cailloux. Cette instruction serait une sorte commentaire de la trilogie de dohākośa attribué à Saraha. Elle combina à la fois les expédients (sct. upāyamārga) et la sagesse (sct. prajñā)[3]. Cela est vrai pour toutes les instructions, mais ici « expédients » prend le sens particulier de voie des expédients, notamment les pratiques de divinités en union et les pratiques haṭhayoguiques et de yoga sexuel associés.

Ce que fait ici Geu lotsāva est d’authentifier et les Instructions de Vajravārahī à la tête tranchée (tib. dbu bcad ma) et le « Cycle mahāmudrā des cailloux » en faisant apparaître qu’ācārya Vajrapāṇi en fut détenteur.

Après cela, Ngaripa Parpoupa I va voir Goeunpo le siddha, le fils cadet d’Asu. Parpoupa I avait découvert que le siddha enseigna bien les textes de base, mais sans les expédients (tib. thabs bzhag nas), donc sans l’upāyamārga, à la différence de Vajrapāṇi. Il demande à Goeunpo le siddha pourquoi. Le siddha lui répond que les tibétains préfèrent ce genre d’instructions légères (tib. bun ne ba) et détaillées (tib. spros pa)[4]. Le siddha organise alors un banquet tantrique (sct. gaṇacakra) et transmet le cycle à Parpoupa I. Celui-ci découvre qu’il n’y a aucune différence entre le cycle de Vajrapāṇi et celui de Goeunpo le siddha. Pendant 8 ans, Parpoupa I resta auprès de Goeunpo le siddha en tant que prêtre domestique (tib. mchod gnas).[5]

Dans ce passage Geu lotsāva tente d’authentifier ce cycle de mahāmudrā diffusé par Parpoupa I, en montrant qu’il était connu par le fils d’Asu, même s’il ne l’enseigna pas publiquement, et aussi par Vajrapāṇi. Il réussit ainsi du même coup d’authentifier les instructions upāyamārga et la trilogie des dohākośa enseignés par Parpoupa I et ses disciples.

Toujours selon Geu, le principal disciple de Parpoupa I fut Drushuloua (tib. gru shul ba). De nouveau, Geu ne fournit pas de dates et fournit des anecdotes clichées. Drushuloua reçoit les instructions de Parpoupa I et se consacre à des pratiques secrètes (tib. gsang spyod).

Drushuloua aurait transmis les instructions du « Cycle mahāmudrā des cailloux » et la trilogie de dohākośa à l’érudit Parpoupa II Lodreu Sengé (par pu ba[6] blo gros seng ge). Toujours pas de dates... Mais une hagiographie de Parpoupa II par Dan Martin[7] est publiée par le site The Treasury of Lives. Un premier élément plus concret apparaît en la personne de Yelpa Yeshe Tsek (yel pa ye shes brtsegs, 1134-1194), un disciple de Parpoupa II. Yelpa est déçu par le manque d’érudition de Parpoupa II, que Geu[8] appelle cependant érudit (tib. mkhas pa) et l’envoie étudier auprès de Pamodroupa Dorje Gyelpo (phag mo gru pa rdo rje rgyal po, 1110-1170) au siège de Densatil (gdan sa mthil dgon). Plus tard Parpoupa II aurait fondé le monastère de Parpu (par/spar phu dgon). Lingrepa Pema Dorje (gling ras pa pad+ma rdo rje, 1128-1188) fut son disciple.

Parpoupa II (blo gros seng ge) et/ou ses disciples sont l’auteur de plusieurs manuscrits du fonds tibétain Tucci que l’on trouve dans la bibliothèque d’ISIAO à Rome. Parmi ceux-ci des textes relatifs à la trilogie de dohākośa attribuée à Saraha, ainsi qu’une série d’hagiographies des grands maître de la « transmission Par » (tib. par lugs) : Maitrīpa, Vajrapaṇi, Asu le newar, puis les tibétains Ngari Djoden (mnga’ ris jo gdan 11-12ème s., alias Ngaripa / Parpoupa I ?), Drushulwa (gru shul ba) et finalement Par phu pa II.

L’objectif de ces manuscrits, tout comme les anecdotes racontés ci-dessus par Geu dans les Annales bleus, semble être l’intégration d’instructions de type upāyamārga (du yoga, de la bière et des femmes) dans le cycle de mahāmudrā de Saraha/Maitrīpa/Vajrapāṇi, où ces instructions manquaient ou « n’étaient pas enseignées publiquement ».

En résumé, on peut dire que les transmissions trilogistes et upāyamārga Cycle mahāmudrā des cailloux ») sont enseignées de façon ouverte et concrète par les disciples de Parpoupa II blo gros seng ge au monastère de Parpu. La série d’hagiographies est la preuve d’une tentative d’authentification. La transmission des instructions trilogistes et upāyamārga qu’elles relatent est vague, manque d’éléments concrets (y compris dans les Annales bleus) et porte la trace de nombreuses astuces d’hagiographiste.

***

[1] 'Phan yul se situait au nord/nord-ouest sur l’autre rive de la rivière Skyi chu (Skyid chu), en face de Rgya ma. Source : PIATS 2000, International Association for Tibetan Studies. Seminar, Henk Blezer, A. Zadoks

[2] En gros, l’objectif est de faire croire que les maîtres du XIIème siècle n’enseignaient pas la « voie des expédients » (sct. upāyamārga), non pas parce qu’elle n’existait pas encore dans cette forme, mais pour diverses raisons, comme leur attachement aux vœux de moine, le manque de disciples qualifiés, etc. Pour empêcher des lacunes dans la lignée et pour authentifier les instructions de cette voie, il faut montrer que ces maîtres connaissaient leur existence, en étaient détenteurs, mais ne voulaient pas les diffuser.

[3] Thabs dang shes rab zung du sbral nas lam du ‘khre ba/ Deb ther p. 1008

[4] Bod ‘di lta bu bu bun ne ba cig dang*/ spros pa la dga’ bar ‘dug nas bdag gis rde’u skor ma bstan pa yin/

[5] Deb ther sngon po, pp. 1008-1009

[6] Aussi orthographié comme spar phu ba

[7] Les sources de Dan Martin pour cet article sont :  Roerich, George, trans. 1996. The Blue Annals. 2nd ed. Delhi: Motilal Banarsidas, pp. 566-8, et Schaeffer, Kurtis R. 2005. Dreaming the Great Brahmin. Oxford: Oxford University Press.

[8] Deb ther sngon po, p. 1010

jeudi 27 août 2015

Héraclès et Vajrapaṇi, compagnons du Bouddha dans l'empire kouchan


Petit brainstorming rapide (les références manquent souvent malheureusement) sur le lien entre "Héraclès" et Vajrapaṇi, qui semble dater de l'empire kouchan.
"L’Empire kouchan (env. ier – iiie siècles, francisation de la forme sanskritisée Kushana, IAST Kuṣāṇa) fut un État qui, à son apogée, vers 105–250, s’étendait du Tadjikistan à la mer Caspienne et à l’Afghanistan et, vers le sud, à la vallée du Gange. L’empire a été créé par les Kouchan, une tribu des Yuezhi, un peuple de l’actuel Xinjiang en Chine, possiblement apparenté aux Tokhariens. Ils ont eu des contacts diplomatiques avec Rome, l’Empire perse des Sassanides et la Chine et, pendant plusieurs siècles, furent au centre des échanges entre Orient et Occident." (wikipédia)
"Kadphisès Ier ou Kujula Kadphisès (丘就却 K’iu-tsiu-k’io) est un souverain Kouchan d'environ 30 à 80. Il unifie la confédération Yuezhi, dont Kouchan n'étaient auparavant qu'une des cinq principautés et joue un rôle décisif dans la formation de l'Empire kouchan, en conquérant plusieurs territoires. Il est le grand-père de Kanishka Ier." (wikipédia)
Kujula fit frapper une importante série de monnaies, dont un exemple ci-dessous. A l'avers, le portrait du roi, au revers une représentation d'Héraclès.



"Tetradrachm of Kujula Kadphises (30-80 CE) in the style of Hermaeus.
Obv: Hermaios-style diademed bust. Corrupted Greek legend: ΒΑΣΙΛΕΩΣ ΣΤΗΡΟΣΣΥ ΕΡΜΑΙΟΥ ("Basileos Stirossu Ermaiou"): "King Hermaeus, the Saviour".
Rev: Herakles standing with club and lion skin. Kharoṣṭhī legend: KUJULA KASASA KUSHANA YAVUGASA DHARMATHIDASA "Kujula Kadphises ruler of the Kushans, steadfast in the Law ("Dharma"). British Museum
." (légende reprise d'ici)

Le roi s'identifie peut-être à Héraclès ou veut s'associer à son influence. Il aurait été le grand-père de Kanishka 1er. Kanishka fit frapper des monnaies, où le roi est représenté sur l'avers et "Bodo", le Bouddha, au revers.



" Ce règne (iie siècle) favorisa l’expansion du bouddhisme et l'essor de l'art gréco-bouddhique du Gandhara, où le Bouddha, autrefois représenté sous forme symbolique (roue, empreinte des pieds), prit ponctuellement la forme de Zeus."

" L'art gréco-bouddhique, ou indo-grec selon certains auteurs, était né sous un autre grand protecteur du bouddhisme, Ménandre Ier[1] du royaume indo-grec." (wikipédia).

C'est dans l'art gréco-bouddhique justement, à Gandhara, pendant la période kouchane (env. ier – iiie siècles) que l'on voit des représentations des scènes de la vie du Bouddha, où celui-ci est côtoyé de Vajrapaṇi, sous les traits de "Héraclès", pour identifier ce héros solaire universel sous son nom grec. Si le roi Kujula Kadphisès et ses descendants aiment s'identifier/s'associer avec "Héraclès", en tant que défenseur de la Loi/Dharma (dharmathidasa), ou dharmarāja, la figure de Héraclès/Vajrapaṇi que l'on voit côtoyer le Bouddha, représente peut-être aussi le dharmarāja favorisant l'expansion du bouddhisme.


J'ai utilisé plusieurs fois une représentation du Bouddha subjuguant un serpent noir, où celui-ci est côtoyé de Héraclès/Vajrapaṇi, une massue dans la main droite que semble saisir le Bouddha, puis la main gauche posée sur la pomme d'une épée.



Cet été, je voyais dans le Victoria and Albert Museum à Londres, une représentation très similaire, mais où Héraclès/Vajrapaṇi serait méconnaissable, sans la scène de la subjugation du serpent noir. Je l'ai prise en photo en pensant la retrouver par la suite, mais ce ne fut pas le cas. Ci-dessus donc ma photo de qualité médiocre. Le visage d'Héraclès est abimé et la massue est moins nette, mais cela est bien lui. Ci-dessous cependant un autre relief représentant la même scène.



Pour finir quelques autres représentations d'Héraclès/Vajrapaṇi.










L'association de pouvoir spirituel et séculier ?

Meanwhile in Rome...

L'empereur Commode (180-193) se fait représenter comme Héraclès

Monnaie de Commode : avers, représenté en Héraclès, revers, attributs d'Héraclès



***


[1] "Ménandre Ier, en sanskrit Milinda, est le plus remarquable des rois indo-grecs qui succèdent en Afghanistan, au Pakistan et en Inde du nord à la dynastie gréco-bactrienne.
Il règne d'environ 160 à 135 av. J.-C., établit sa capitale à Sagala (actuelle Sialkot, au Pakistan) et se convertit probablement au bouddhisme. Le récit de ses entretiens avec le moine Nagasena, le Milindapañha, est un des livres canoniques du bouddhisme.
Le règne de Ménandre donne une première impulsion à l’art gréco-bouddhique, lequel connait son apogée sous la dynastie kouchane qui succède aux rois indo-grecs et dont le représentant le plus remarquable est Kanishka Ier." (wikipédia)

samedi 19 avril 2014

De la traçabilité chez les dieux


Yakṣi, sous un ashoka dynastie Shunga
Je reviens vers le culte de la Déesse, que j’appelle « la Femme », pour avoir un champ aussi vaste que possible. J’ai déjà parlé du culte des nymphes (yakṣi), de l’association entre la Femme et l’Arbre, entre la Femme et l’Eau. Ici, je veux parler de quelques éléments iconographiques persistants. Je commence par la représentation d’une yakṣi sous un arbre aśoka (saraca indica, 2ème/1er siècle av. J.C) de la dynastie Shunga[1] à Magadha. Elle semble faire corps avec l’arbre, ses pieds plantés fermement sur le sol, les mains sur les hanches. On observe un couvre-chef singulier sur la tête, qui fait penser à celui de déesses sumériennes.

L’arbre sal, sâla ou śāla (Shorea robusta) est souvent confondu avec l’arbre aśoka (saraca indica) dans la littérature ancienne de l’Inde.[2] C’est d’ailleurs d’après cet arbre (sal) que sont nommées les nymphes sylvestres (śālabhañjikā), souvent représentées dans la posture caractéristique de la mère du Bouddha.


Ambika, Ellora

Ambika, Maljagaon

Une autre représentation de « la Femme », ici Ambikā, la « Mère » (caves Jain d’Ellora), assise sur un lion sous un arbre (manguier ?), en posture lalitāsana, (« de bodhisattva »). Habituellement, elle porte dans la main une branche d’arbre (manguier ?).

Matanga, Ellora 

Cette représentation peut-être accompagnée (Ellora, Maljagaon,…) de celle du yakṣa Matanga assis sur un éléphant. L’éléphant sert aussi de monture à Kubera,[3] à Indra et à Samantabhadra.

Il se trouve sous un arbre sal/aśoka à Maljagaon (Maharashtra). Chez les jains, ce yakṣa est un « dieu » de la prospérité, au même titre que Kubera (Vaiśravaṇa, Jambhala) également un yakṣa. Le grand « fondateur » du jainisme Mahāvīra (599-527 av. J.C.) ne fut que le dernier d’une succession de 24 maîtres (tīrthaṅkara). A chaque tīrthaṅkara est associé un arbre, un yakṣa et une yakṣi, qui sont les protecteurs des tīrthaṅkara. Les yakṣa/yakṣi sont des vyantara, des « êtres intermédiaires », divisés en huit classes : piśācās, bhūtās, yakṣās, rākṣasās, kinnarās, kimpuruṣās, mahoragās et gandharvās. Ils peuvent être comparés avec les génies et les nymphes. Ils étaient associés aux villages, les étangs, les bosquets et à l’élément fluide et l’opulence (rasa), leurs dons aux humains étant la pluie, la rosée, le sang, la semence et le vin (sura).[4]

Quand Kubera (Vaiśravaṇa, Jambhala) apparaît comme le dieu de l’opulence, le seigneur des êtres intermédiaires, il s’agit sans doute d’une opération de subjugation, de l'apprivoisement de cultes mineurs. Traditionnellement, Kubera, le Seigneur du plaisir (kameśvara)[5], est l’époux de la yakṣi Bhadrā (« prospère »), aussi appelée Kauberi (« femme de Kubera »), la fille du démon Mura. En plus de sa femme, Kubera semble aussi avoir pour parèdre/ « maîtresse » la Femme Lakṣmi. Il est vénéré avec elle pendant la «Fête de la lumière» (Dīpāvali), au premier jour de la fête (dhanteras),[6] qui se tient avec la nouvelle lune d’automne (kārtika, entre mi-octobre et mi-novembre) pour célébrer la victoire sur l’obscurité et le retour de la lumière.

Le paradis de Kubera est Alaka(puri). Alaka signifie « boucle, mêche ». En tibétain, son paradis s’appelle « lcang lo can », qui signifie « tresse, natte ». Mais ce nom est plus connu pour indiquer le paradis de Vajrapāṇi, également un yakṣa. Il semblerait que le culte des yakṣa soit un culte ancien, qui a été intégré par la suite par les grandes religions (jainisme, bouddhisme, shivaïsme...), sous la forme du tantrisme.

Il y aura beaucoup à dire et on peut développer davantage le lien entre les yakṣa et les divinités tantriques, mais pour l’instant j’ai envie de passer à la divinité bouddhiste Tārā. Elle est sans doute mentionnée et décrite pour la première fois dans le Mañjuśrī-mūla-kalpa assise en dessous d’Āryāvalokiteśvara sur une montagne de lapis lazuli/béryl. Son corps y est de couleur dorée, sa main gauche tient un utpala bleu et sa main droite fait le geste d’exaucement de voeux (varada). Son corps est quelque peu incliné et entouré de flammes. La montagne de lapis lazuli, sur laquelle est se trouve est parsemée d’arbres takamaka (S. punnāga, L. Calophyllum inophyllum) en fleurs, qui abritent Tārā. Leurs branches sont couvertes de jeunes pousses et germes qui ont l’air de se tourner vers Tārā. Elle protège contre les dangers (maîtresse des animaux) et exauce les vœux.

Un des 21 aspects de Tara (dbang mchog ster ba'i sgrol ma) (copyright: Bokar Ngedhon Choekhor Ling)

Une louange de Tārā composée par Candragomin précise que sa pratique est surtout faite sur le littoral et sur les rives des grands fleuves.[7] Elle est celle qui aide à traverser et protège les marins. Elle réside à l’est (où se trouve également le paradis Alaka), dans son propre champs (kṣetra), où le grand roi des yakṣa, Jambhala, lui succède. La louange se termine en disant qu’un grand roi yakṣa fait également sa pratique et que dans les régions de Harikela, Karmaraṅga, Kāmarūpa et Kalaśa de nombreux messagères et yakṣa font des miracles.[8] La fameuse louange aux 21 aspects de Tārā comporte la louange à l’aspect particulier de Tārā qui écrase les quatre Māra et qui exauce tous les vœux.
« Hommage à vous, Tārā, la grande terrifiante
Qui par Ture (« la prompte », turā) détruisez complètement les puissants démons.
Votre visage de lotus grimaçant de courroux,
Vous anéantissez tous les ennemis sans exception. »
La louange aux 21 aspects que l'on trouve dans le Tantra de Tārā est attribué au parfait Bouddha Vairocana, dont elle est dite issue quelquefois (p.e. Ārya-tārā-stotra attribué à Mātṛceṭa). Cet aspect est assises en posture de danse (ardhaparyaṅka) sur une monture de makara. Son corps est de couleur dorée, son visage « grimace de courroux » (bhṛkuṭī-kṛta), et elle a quatre bras, la première main droite tenant la branche d’un arbre aśoka, la deuxième droite tient un joyau tout en faisant le geste d’exaucer les vœux, la première main gauche tient un lotus et la deuxième un jarre, pour accorder les perfections (siddhi). Elle fait penser à Gangama.

Gangama
Le procédé de « subjugation » que l’on trouve en Inde, au Tibet et ailleurs, consiste à rassembler tous les dieux, génies, nymphes « de village » ou païens en une seule divinité (celle qui subjugue) et dont ceux-ci seront désormais des aspects. Il en va de même pour tous les cultes associés, qui seront intégrés dans le culte officiel de la nouvelle divinité subjugatrice sous forme d’éléments liturgiques atténués. Tārā reprend ainsi les deux aspects de la Femme/déesse-mère protectrice et nourricière.

Illustration "In praise of Tara" (Andy Weber) p. 177
Un des aspects de Tārā protège contre les lions. L’anecdote associée décrit un aspect habillé de feuilles, à la façon de Parṇa[9]-śabarī, montrant les origines śabara de cet aspect. Dans son Rosaire doré qui raconte l’origine du tantra de Tārā, Tārānātha commence par raconter l’origine générale des sūtra du mahāyāna et des tantras. C’est quelque temps après le troisième concile[10], raconte-t-il, que la plupart des sūtra qui avaient été « gardés » dans les mondes des deva, nāga, yakṣa, gandharva et rākṣasa, commncèrent à être « progressivement introduits » dans le monde (Jambudvīpa). En même temps, apparurent des « textes spontanément apparus ». Ceux qui les pratiquèrent, réalisèrent que les dharmas étaient inengendrés et eurent des visions de Mañjuśrī, Avalokita, Maitreya et d’autres. A la même époque furent répandus les tantra kriyā, caryā et yoga ainsi que les tantra anuttara. Ceux qui les pratiquèrent eurent la vision de Vajrasattva et du Maître ésotérique (Guhyapati = Vajrapāṇi). Le tantra de Tārā en fit partie.

Le Maître ésotérique, Vajrapāṇi, yakṣa et chef des yakṣa, qui subjuguera même Śiva en personne, est en charge de recenser, garder et diffuser les tantras. Les tantras, attribués au Bouddha historique dans les mondes des êtres intermédiaires et préservés dans ceux-ci, jusqu’au moment de leur diffusion à Jambudvīpa, relaté par Tārānātha ci-dessus. Il n’est donc pas étonnant que les tantras portent la griffe des yakṣa et de leur culte. Ce récit de l’origine des tantras bouddhistes désigne donc bien la source véritable des tantras, mais en y ajoutant un écran de fumée. Il est un peu ironique que les méthodes préconisées par Vajradhara dans le Saṃdhivyākaraṇatantra soient à la fois pré-bouddhistes et post-bouddhistes. Ce sont les mêmes méthodes pratiquées avant l’introduction du bouddhisme, qui, évidemment adaptées et améliorées, sont proposées aux générations futures dégénérées, afin de les libérer de leurs inclinations matérialistes et hédonistes.

Les éléments iconographiques des dieux et génies peuvent constituer un excellent guide pour aider à rétablir leur évolution et leurs influences, une véritable traçabilité des dieux… La Femme, l’Arbre, la Maîtresse des animaux, l’Eau et les fluides, et du temps des sacrifices l’Homme-Taureau

Tara assise sous un arbre, détail de Tara protégeant contre les éléphants (Andy Weber, In praise of Tara)
Sceau minoen représentant Déméter

Sceau sumérien (3000 av. JC) de la maîtresse des animaux


***

[1] Après la chute des Maurya.

[2] Eckard Schleberger, Die indische Götterwelt. Gestalt, Ausdruck und Sinnbild Eugen Diederich Verlag. Cologne.

[3] Kubera also rides the elephant called Sarvabhauma as a loka-pala. « sarvabhūmi [bhūmi] f. la Terre entière — a. m. n. f. qui possède la Terre entière ». Source : Hopkins, Edward Washburn (1915). Epic mythology.

[4] Source

[5] Parmi d’autres nombreux titres, qui rappellent ceux de Vajrapāṇi. « Kubera also enjoys the titles "king of the whole world", "king of kings" (Rajaraja), "Lord of wealth" (Dhanadhipati) and "giver of wealth" (Dhanada). His titles are sometimes related to his subjects: "king of Yakshas" (Yaksharajan), "Lord of Rakshasas" (Rakshasadhipati), "Lord of Guhyakas" (Guhyakadhipa), "king of Kinnaras"(Kinnararaja), "king of animals resembling men" (Mayuraja), and "king of men" (Nararaja). Kubera is also called Guhyadhipa ("Lord of the hidden"). The Atharvaveda calls him the "god of hiding" » Source

[6] Fairs and Festivals of India. Pustak Mahal. September 2006. p. 32. ISBN 81-223-0951-8.

[7] In praise of Tārā, Martin Wilson, p. 42. Citant Mallar Ghosh, Development of Buddhist Iconography in Eatsren India

[8] In praise of Tārā, Martin Wilson, p. 43

[9] Butea frondosa, arbre sacré (légumineuse) aux larges feuilles trifoliées dont on fait des assiettes jetables, et aux grandes grappes de fleurs rose saumon et orange

[10] Env. 250 av. J.C. à Pataliputra.

mardi 8 avril 2014

In illo tempore


Vajrapāṇi sur le site de Himalayan Art

Sur l'expression "in illo tempore"
« Eliade étudie dans ce volume le concept de réalité dans les sociétés dites primitives et archaïques indo-européennes. Il part du principe que dans ces sociétés un objet ou un geste n'est réel que parce qu'il répète une action effectuée in illo tempore, c'est-à-dire à une époque mythique, originelle. Il acquiert un sens parce que le rituel, qui fait référence à un archétype, le lui confère en le dotant d'une fonction ou d'une force sacrée. Seul ce qui est sacré est réel. Par conséquent, tout ce qui n'entre pas dans le cadre d'un rite archétypal n'existe pas. Ce même phénomène apparaît dans la géographie et en particulier dans la situation des temples : ils doivent eux aussi se rapporter à un lieu sacré, à un modèle céleste qui leur est antérieur. » Wikipédia
Les tantra sont classés parmi les paroles du Bouddha (buddhavacana), au même titre que le vinaya, les sūtra et l’abhidharma (bouddhisme ancien). Officiellement, ce serait le Bouddha Śakyamuni, qui en prenant un aspect spécifique (Bouddha archétypal, divinité…) les aurait révélé au maître ésotérique (guhyapati), Vajrapāṇi. Comme il s’agit néanmoins de buddhavacana, ils doivent, pour s’authentifier, mentionner l’endroit, l’époque, l’entourage etc. C’est ce qu’ils font en effet, mais en y introduisant des éléments (evaṃ mayā śrutam), quelquefois non sans humour, permettant de savoir que ces enseignements furent donnés in illo tempore. Ces éléments spatiotemporels ont pour unique raison d’accrocher des personnes captives du temps et de l’espace, pour les en sortir et les placer dans la vraie réalité, le temps mythique des tantras.

Il s’agit tout de même de textes composés dans le monde des humains, à une certaine époque, et contenant les éléments linguistiques et spatiotemporels de l’époque de leur composition ou édition. Un texte comme le Guhyasamāja vient en une version racine et des tantras d’explication (bshad rgyud). Un des tantras d’explication est le Tantra de la révélation de la Pensée/Intention (T. dgongs pa lung bstan pa’i rgyud, S. Saṃdhivyākaraṇatantra), traduit en tibétain par Dharmaśrībhadra et Rinchen Zangpo (958-1055), probablement à Tholing (Guge) au Tibet, où Dharmaśrībhadra avait résidé pour y travailler avec des traducteurs tibétains. Rinchen Zangpo, était un des jeunes tibétains envoyés en Inde pour y apprendre le sanskrit. Cette mission s’inscrivait dans le projet du roi Yéshé Eu (T. ye shes ‘od 947-1024) de Guge, qui voulait assainir la région d’un point de vue religieux. C’est également dans ce cadre que le grand Atiśa fut invité. Le roi avait publié un édit contre les pratiques dégénérées de son époque :
« Vous êtes plus affamés de viande qu'un loup,
Vous êtes plus assujettis au désir qu'un âne ou un buffle en rut,
Vous êtes plus friand de restes en décomposition que les fourmis dans une ruine
Vous avez moins de notion de pureté qu'un chien ou un porc.
Aux divinités pures, vous offrez des fèces et de l'urine, du sperme et du sang
Hélas, avec une conduite pareille, avec une semblable conduite, vous renaîtrez dans un bourbier de cadavres en putréfaction
»
Grâce à l’omniscience et à la prévoyance du Bouddha, c’était pile à cette époque-là, que Vajrapāṇi diffusa des tantras qui semblaient tomber à pique. Dans le tantra d’explication du Guhyasamāja, Vajradhara remercie Vajrapāṇi de l’avoir demandé de regarder dans le futur, ce qui lui avait permis de constater la dégénération à venir et de donner des instructions taillées sur mesure pour venir en aide. Vajradhara décrit en détail les désordres, dont le roi Yéshé Eu avait fait également état. Les grands esprits se rencontrent et le Bouddha est un excellent gestionnaire.

Ceux qui ne veulent pas tout de suite se rendre in illo tempore, et qui se demandent comment des textes de ce genre sont introduits dans le monde, peuvent me rejoindre pour tenter d’avoir un aperçu des cuisines de Tholing avec ses gros chaudrons, et de ce qui s’y mijote.

Le Tantra de la révélation de la Pensée/Intention (T. dgongs pa lung bstan pa’i rgyud, S. Saṃdhivyākaraṇatantra), a été énoncé à un moment « très secret »[1], dans un lieu qui s’appelle Utopie[2], par le Prince secret, le Vajrabhagavat et destiné au Maître du secret (guyhapati). Les cartes sont brouillées intentionnellement, pour nous amener in illo tempore, selon Eliade. Mais, surprise, quand Vajradhara se met à parler, il semble parler de l’époque du roi Yéshé Eu, de Dharmaśrībhadra, Rinchen Zangpo etc. et des désordres dans la région transfrontalière de l’Inde. C’est comme si on entendait parler le roi dharmaraja en personne… Imaginez un sujet d’actualité dont parlent tous les médias, et tout d’un coup on redécouvre au même moment un évangile ou autre révélation, qui reprendrait l’exacte position du gouvernement. C’est un peu l’effet qu’ont dû avoir les tantras fraîchement ramenés de l’Inde (ou de Tholing ?)

Il y a eu par la suite des pamphlets comme le sngags log sun ‘byin, dont ‘Gos lhas btsas serait[3] l’auteur, contre les déviations tantriques qu'il imputait au Guyagarbha Tantra, mais ce sera dans le cadre des conflits intersectaires habituels. Ces pamphlets se sont sans doute inspirés des arguments que l’on trouve parmi les propos de Vajradhara himself. Jugez pour vous-mêmes.

« Ensuite, le Bienheureux Vajradhara
Rayonnant de lumière dit :
« Ayant vu les générations futures
Comme vous me l'aviez demandé
- C'est parfait, c'est parfait, grand individu,
C'est parfait, Maître ésotérique ! -
Les différents points à exposer en détail
Je vous les énoncerai ici.
Dans des temps à venir
Le monde inclinera vers le matérialisme (cārvāka)
Et entretiendra des vues erronées
Chacun agissant à sa guise
Certains aimeront les chants et les danses (S. nṛtti-gīti)
Et inclineront vers l'amusement et la séduction
Ils aimeront les parfums et les guirlandes
Et les rapports amoureux
Ces aveuglés se voueront aux haines
Et à la stupidité
D'autres seront obsédés par leur libido
Et auront envie de nouvelles expériences
Du poisson, de la viande, de l'alcool
Des excréments, de l’urine, du sperme et du sang
Ces individus imbéciles mangeront tout cela
Et s'associeront avec des nihilistes (nāstika-vādin)
Une femme, leur mère, leur sœur etc.
Ils feront l'amour avec celles avec qui cela n'est pas permis
Ils tueront leur père et leur mère
Ainsi que toutes les autres créatures
Ils diront des mensonges
Plus particulièrement, ils commettront le vol
Et convoiteront la femme d'un autre
Ils commettront également les autres vilenies (T. nyes smad).
Certains abandonneront le dharma authentique
Et commettront même les actes sans rémission
Mais même ayant commis divers actes négatifs
Les mantrikas aspireront toujours aux perfections (siddhi)
Les poisons auxquels s'ajoutent le poison de la douleur
[Causeront] diverses maladies insupportables
Déprimés par celles-ci
Ils aspireront alors à la quiétude
Mais ces aveuglés qui l'avaient rejetée auparavant
Ne commettront que des actes négatifs insupportables
Par leur inclinaison aux vues erronées
Ils iront dans les mauvaises destinées.

C'est pour les prendre en charge
Que j'ai enseigné ces instructions ésotériques.
Celui qui veut retrouver de l'authentique
Pourra devenir un tathāgata en cette [méthode] (tshul)
Maître ésotérique, les sages
Qui trouveront cette méthode suprême
Et qui trouveront le principe lumineux authentique
Et qui retomberont de nouveau dans l'orgueil
Ceux-là s'éloigneront de la quiétude de l'absorption
Et de la lucidité (prajñā)
Étant dotés d'enthousiasme (pramodya)
Ces yogis habitués à la vanité
D'avoir un Soi[4]
Posséderont des dharma trompeurs et fabriqués
Ils mépriseront (dūṣaṇa) la Quiétude, les autres créatures,
Et se mépriseront entre eux
En s'appuyant sur les mantras ésotériques
Ils se disputeront les uns avec les autres
Comme ils seront sous l'influence de Māra
S'ils trouvent la moindre perfection (siddhi)
Ils se gonfleront d’orgueil
En se prenant pour des sages
Ils se disputeront devant un large public
Comme des chiens se battant pour de la nourriture
Les bonnes choses qui se produisent naturellement ou volontairement
Il les empêcheront
Ils diront que les actes positifs et négatifs
Sont notre dynamisme[5]
Ces maîtres (ācārya) qui prendront l'air d'un véritable éveillé
Ne doivent être ni méprisés ni vénérés
Un instant, ils se mettront en colère,
L'instant suivant, ils seront en rut
Du chien, du porc et du corbeau
Ils imiteront le comportement
Ils se feront du mal les uns aux autres
Étant gonflés de vanité
Et sans connaître le Guhyasamāja
Ils en préserveront les liens (samaya) etc.
Étant incapables de le garder secret
Ils le révéleront à tout le monde
Se rabaissant au niveau du monde
Ils le divulgueront aux autres
Le Soi étant sans racine
Ils transgresseront les liens (samaya).
Étant stimulés par les sons rauques de plaisir
Ils n'auront pas d'opportunité pour eux-mêmes
Et ne se (re)connaîtront pas à l’aide de
L'absorption qui vient de l'intuition de l'essentiel
Même [en réaction à] des actes négatifs infimes
Ils pratiqueront une magie noire (abhicāra) violente
La mise en oeuvre inférieure du yoga
Ne donnera pas la réalisation aux mantrikas.
Ils se délecteront de traités non-bouddhistes
Et seront seulement experts en leur mise en oeuvre
Mais en renonçant à leur lien (samaya) naturel
Ils seront comme [des éléphants] sans cornac
En appliquant les mantras et les mudrā
Leur [seule] « réussite » sera de gagner leur vie ainsi
En acceptant tout ce qui leur tombe sous la main
Ils enseigneront la doctrine authentique

Afin de les regrouper parfaitement
J'ai enseigné les instructions ésotériques par le biais de la Pensée (abréviation pour le titre?).
Ceux qui ont endommagé leurs engagements
Seront tous attirés par celle-ci (la Pensée)
Si je ne sais pas me conformer (anugacchati) à eux
Comment pourraient-ils être apaisés ?
C'est donc pour les prendre en charge
Que ces méthodes ont été transformées. »

Ce passage est très intéressant de plusieurs points de vue. Je laisserai de côté le point de vue que les tantras, celui-ci y compris, avaient été enseignés par le Bouddha historique et que ce dernier avait en effet le don de connaître l’avenir et de faire des prédictions. Je pars donc du point de vue que ce tantra explicatif (le tantra-racine est plus ancien) avait été composé à l’époque des désordres qui y étaient décrits, et qui correspond à peu près à celle des acteurs mentionnés ci-dessus. Le roi Yéshé Eu a décidé de reprendre les choses en main pour ce qui est des pratiques religieuses et de réorganiser la religion en la finançant. Ce serait ce roi qui aurait envoyé Rinchen Zangpo et d’autres en Inde, pour y étudier et ramener les écritures bouddhistes, et qui aurait sans doute contribué à sponsoriser cette entreprise.[6] Entre autres, pour faire cesser les désordres. Quels désordres ?
« Selon la version officielle, après l’assassinat du roi tibétain Langdarma (842), le bouddhisme avait continué son développement, mais sans la forme monastique. Ce serait surtout le bouddhisme monastique qui avait souffert des persécutions. Il n’était plus une religion d’état, centralisé et soutenu par les familles puissantes. Les « religions de village », en revanche, avaient continué de se développer et prirent leur essor. Les officiants de ces religions, qui étaient un mélange de tantras indiens (bouddhistes et non-bouddhistes), de Bön… étaient les maîtres mantrika (T. sngags pa), très portés sur la magie. »
Le roi Yéshé Eu et ses successeurs semblaient donc vouloir renouer avec la tradition où la religion, bouddhiste, était organisée par le roi. L’intention de Vajradhara, en enseignant le Guhyasamāja et autres tantras, semble être de prendre pour une fait accompli que les temps étaient dégénérées, que les gens avaient des pratiques religieuses non conformes, et qu’il fallait reprendre ces pratiques religieuses tout en les transformant ou subjuguant. Il s’agissait donc d’éviter un pis-aller. Les pratiques répréhensibles étaient les pratiques sexuelles (T. sbyor ba), les pratiques sacrificielles (T. grol ba) à la fois avec des victimes animales qu’humaines (T. mchod sgrub), la manipulation de cadavres (T. bam sgrub) etc. Les croyances répréhensibles étaient l’essentialisme (ātmavāda) et une sorte de refus d’inhibition des volontés du dieu intérieur (nātha), considérées comme divines[7], par le biais de diverses observances. Toutes ces pratiques devaient être récupérées et réorganisées, afin de sauver tous ces pauvres égarés. Le choix de l'ancien yakṣa Vajrapāṇi, représentant des pratiques païennes, n'est alors pas arbitraire.

Ce vaste projet, initié par Vajradhara, dans le tantra explicatif du Guhyasamāja, devait demander toute un travail d’écriture, de ré-écriture et de traduction pour transformer[8] les anciennes méthodes des mantrika. Et c’est entre autres à Tholing que cela a dû se passer.

***

[1] shin tu gsang ba'i dus gcig na/

[2] gnas med pa la gnas zhes bya/

[3] probablement été rédigé par Chag Lo tsā ba Chos rje dpal (1197-1264)

[4] "This is one of seven prides which Nāgārjuna mentions in his Precious Garland, stanzas 407-412: pride of selfhood (bdag nyid nga rgyal), exceeding pride (lhag pa'i nga rgyal), pride beyond pride (nga rgyal las kyang nga rgyal), pride of thinking I (nga'o snyam pa'i nga rgyal), pride of conceit (mngon pa'i nga rgyal), erroneous pride (log pa'i nga rgyal), pride of inferiority (dman pa'i nga rgyal)" Source

[5] Ils suivent leurs impulsions en les considérant comme authentiques.

[6] « Most of the attributions to Rinchen Zangpo must be taken with some suspicion, as they are the invention of later tradition. Some of the more notable contributions he is said to have made include what would have been his first major temple, after Toling, Khachar (kha char; also spelled 'kha' char and 'khab char), a royal temple sponsored by either King Lhade (lha lde, 996-1024), the nephew of Yeshe O and the uncle of Jangchub O (byang chub 'od, r. 1037-57) who invited Atisha Dīpaṃkara (982-1054) to Tibet, or, alternately, by King Khorre (khor re, r. 988-996), Lhade's father and the brother of Yeshe O. This temple is likely near a town called Langka northwest Ladakh. Another temple was named Nyama (mya ma), now a pile of ruins near Tikse in Ladakh. He is also credited with establishing the famous Tabo Monastery in Spiti in 996. » Alexander Gardner

[7] Les éléphants sans cornac…

[8] tshul 'di dag ni gyur pa yin/

Texte tibétain en Wylie 

de nas bcom ldan rdo rje can/
'od chen ldan pas bka' stsal pa/
ma 'ongs skye bo mthong nas ni/
gang zhig khyod kyis nga dris pa/
legs so legs so sems dpa' che/
gsang ba'i bdag po khyod legs so/
smras don ji lta ji lta bar/
de ltar khyod la lung bstan bya/
ma 'ongs dus na mi rnams ni/
'jig rten rgyang phan mchog gzhol 'gyur/
log par lta ba la gnas te/
ci dga' bar yang spyod par byed/
la la glu dang gar la dga'/
dgod dang sgeg la mchog tu gzhol/
dri dang phreng ba la dga' zhing*/
de bzhin 'khrig pa la dgar 'gyur/
rmongs pa la sdang ba dang*/
de bzhin gti mug la rab gzhol/
la la de bzhin 'dod chags zhen/
shes pa gzhan dag 'dod par 'gyur/
nya dang sha dang de bzhin chang*/
bshang gci khu ba khrag rnams ni/
skyes bu glen pa za byed cing*/
med par smra ba chos su sgrog_/
ma dang sring mo la sogs pa/
bgrod min la ni bgrod pa dang*/
pha dang ma yang gsod pa dang*/
de bzhin srog chags gzhan rnams gsod/
rdzun gyi tshig nyid smra ba dang*/
khyad par du yang brku ba dang*/
gzhan gyi chung ma'i thad 'gro zhing*/
smad pa gzhan yang byed par 'gyur/
la la dam chos spong ba dang*/
de bzhin mtshams med byed pa ste/
sna tshogs sdig pa byas nas kyang*/
sngags pa dngos grub 'dod par 'gyur/
gzer nad dug dang sbyar ba'i dug_/
sna tshogs nad ni mi bzad pa/
'di rnams kyis ni gzir gyur nas/
zhi ba nyid ni 'dod par 'gyur/
'dor bar byed pa rmongs pa de/
mi bzad sdig pa byas pa dang*/
log par lta la mchog gzhol rnams/
ngan song gsum du 'gro bar 'gyur/
de rnams rjes su gzung ba'i phyir/
gsang ba 'di ltar bstan pa yin/
gang zhig yang dag thob pa nyid/
'dir ni de bzhin gshegs par 'gyur/
gsang ba'i bdag po mkhas rnams kyis/
tshul mchog 'di ni rnyed gyur nas/
don gsal yang dag rnyed pa dang*/
de yang nga rgyal dag tu ltung*/
de rnams ting 'dzin zhi nyid dang*/
shes rab nyid kyang shin tu ring*/
rab tu dga' dang ldan pa yis/
rnal 'byor pa ni bdag nyid ces/
mngon pa'i nga rgyal la rtag dga'/
sgyu dang bcos ma'i chos dang ldan/
mya ngan 'das dang gzhan 'gro ba/
phan tshun dag ni sun yang 'byin/
gsang sngags smra ba la brten nas/
gcig la gcig ni rtsod par 'gyur/
de rnams bdud kyi byin rlabs kyis/
gal te dngos grub phra thob na/
des ni mngon par nga rgyal bas/
mkhas pa snyam du shes par 'gyur/
tshogs pa'i nang du rtsod pa dang*/
khyi bzhin kha zas la spyod 'gyur/
rang las 'bras las byung ba yi/
phan pa la ni gnod pa byed/
de rnams dge dang mi dge rnams/
bdag cag rnams kyi stobs yin zer/
mngon sum sangs rgyas 'dra ba yi/
slob dpon smod cing bsnyen bkur med/
skad cig gcig gis sdang byed cing*/
de la skad cig gis rjes chags/
khyi dang phag dang khwa rnams kyi/
spyod pa dag ni ston par byed/
de rnams phan tshun rnam 'tshe bar/
mngon par dga' bar byed par 'gyur/
gsang ba 'dus pa mi shes par/
dam tshig la sogs byed par 'gyur/
gsang ba srung bar mi byed par/
thams cad du ni ston par byed/
'jig rten la ni smad byas nas/
gzhan dag la yang rab gsal byed/
bdag nyid rtsa ba med par ni/
dam tshig 'das par byed par 'gyur/
sgra bcas sbror ldan gyis bskul bas/
rang la rang gi glags rnyed med/
de nyid ye shes 'byung ba yi/
ting 'dzin de yis shes mi 'gyur/
nyes pa cung zad tsam gyi phyir/
mngon spyod rab tu byed par 'gyur/
rnal 'byor rab sbyor dman pa yi/
sngags pa rnams ni 'grub mi 'gyur/
phyi rol bstan bcos la rtag dga'/
de yi sbyor la gcig tu mkhas/
rang gi dam tshig yongs spangs nas/
lcags kyu med pa bzhin du spyod/
sngags dang phyag rgya'i sbyor ba yis/
de rnams 'tsho ba sgrub par 'gyur/
gang du rnyed pa thob 'gyur bar/
dam pa'i chos ni ston par byed/
de rnams yang dag sdud byed pa'i/
gsang ba dgongs pas bshad pa yin/
dam tshig nyams te gnas pa rnams/
'di yis thams cad dgug par bya/
de dag rjes rig mi shes na/
de rnams zhi bar ga la 'gyur/
de nas rjes su gzung don du/
tshul 'di dag ni gyur pa yin/

lundi 9 septembre 2013

Un passage de relais entre héros solaires



Le dragon que combat Cadmos lors de la fondation de Thèbes[1], « son corps, si on l'apercevait en entier, est aussi grand que le Serpentaire entre les deux Ourses. » Le serpentaire (Ophiuchus) est aussi le nom d’une « constellation de l'hémisphère nord traversée par le Soleil du 29 novembre au 18 décembre » (Wikipedia) qui coupe en deux la constellation du serpent, la tête et la queue. « La Tête du Serpent se trouve principalement dans l’hémisphère céleste nord, la Queue du Serpent essentiellement dans l’hémisphère céleste sud. » (Wikipedia) Le serpent est le plus souvent représenté avec le serpentaire qui le porte. Ce serpentaire peut être Cadmos, Asclépios, Apollon (python) ou Héraclès...


« Les formes astronomiques que prenait le dieu Lumière et le chef des ténèbres, c’est-à-dire, le Taureau, et ensuite l’Agneau d’un côté, et le Serpent ou le Dragon de l’autre, formaient les attributs des chefs opposés de ce ce combat. Les constellations placées hors du zodiaque, qui se liaient à cette position céleste, et qui déterminaient cette importante époque, étaient aussi personnifiées et mises en scène. Tels sont ici le Cocher ou Pan, qui accompagne aussi Osiris dans ses conquêtes, et Cadmus ou le Serpentaire. »
« Ici Nonnus suppose que pendant l’hiver le dieu de la Lumière n’avait plus de foudres, qu’elles étaient entre les mains du chef des Ténèbres, qui lui-même n’en pouvait pas faire usage. Mais, durant le temps que Jupiter en est privé, son ennemi bouleverse et désorganise tout dans la Nature, confond les éléments, répand sur la Terre le deuil, les ténèbres et la mort, jusqu’au lever du matin du Cocher et de la Chèvre, et jusqu’au lever du soir du Serpentaire ; ce qui arrive au moment où le Soleil atteint le Taureau céleste dont Jupiter prit la forme pour tromper Europe, sœur de Cadmus. C’est alors que le dieu du jour rentre dans tous ses droits, et rétablit l’harmonie de la Nature, que le génie des Ténèbres avait détruite. C’est là l’idée qu’amène naturellement le triomphe de Jupiter, et que le poète nous présente en commençant le troisième chant de son poème sur les Saisons ou des Dionysiaques. »
« Dans les fables sur Hercule ou sur le Soleil, on prétend que ce fut ce héros qui bâtit Thèbes après avoir défait un tyran qui, comme Orion, poursuivait les Pléiades. Je fais ces remarques afin de rapprocher entre elles ces anciennes fables solaires, et de faire voir leur liaison avec cette partie du ciel où se trouvent le Taureau, le Bélier, les Pléiades et Orion opposé au Serpentaire ; Hercule, Cadmus, etc., qui par son lever du soir, annonçait tous les ans le rétablissement de l’harmonie du Monde, désigné ici sous l’emblème d’une grande ville : c’est la ville sainte de l’Apocalypse. Cadmus bâtit sa ville de forme circulaire, telle qu’est la sphère. Des rues la traversaient dans le sens de quatre points cardinaux du Monde, ou de l’Orient, de l’occident, du midi et du nord ; elle avait autant de portes qu’il y a de sphères planétaires. Chacune des portes était consacrée à une planète. La Jérusalem de l’Apocalypse, fiction du même genre, en avait douze, nombre égal à celui des signes, et fut bâtie après la défaite du grand Dragon. »
Pour connaître tous les détails, relire dans l’Abrégé le chapitre VII (Explication des Dionysiaques, ou du poème de Nonnus sur le Soleil, adoré sous le nom de Bacchus)

Dans l’Héracléide, qui raconte les douze travaux d’Hercule, au nombre des maisons que travers le Soleil au cours d’une année, on voit Hercule tuer l’hydre de Lerne, représenté comme un serpent à cent têtes. Dès sa naissance, on raconte qu’il étouffa deux serpents qu’Héra aurait envoyé pour le tuer, pour se venger de l’amour illicite de Zeus et Alcmène, une mortelle. Selon Dupuis, l’épisode du hydre correspondrait astronomiquement au « Passage du Soleil au signe de la Vierge, marqué par le coucher total de l’hydre céleste, appelé hydre de Lerne, et dont la tête renaît le matin avec le cancer. »[2] La longueur du serspent/hydre est telle que quand la tête du serpent ré-apparaît, la queue n’a pas encore entièrement disparu. C’est un ennemi redoutable.


Alors quand un héros solaire de l’occident rencontre un héros solaire de l’orient, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Des histoires de serpent ! Iconographiquement, l’image ci-dessus est très intéressante.

Il s’agit d’un fragment de sculpture de la période Kusana (1-2ème siècle). On y voit le Bouddha, avec un beau soleil autour de la tête, subjuguer un serpent noir, assisté de Vajrapāṇi/Hercule. « Hercule » tendant sa massue/clavicule (clava)/vajra au Bouddha qui la saisit. De l’autre main, Vajrapāṇi tient une épée (kadga).[3] 



Relire ici le billet sur la promotion fulgurante du yaksa Vajrapāṇi. Lire ici un article en allemand sur les origines grecques de Vajrapāṇi/Kongōshu.

Existe-t-il un lien entre les douze actes du Bouddha et les douze travaux d'Hercule, comme il semblerait  exister un lien entre les douze travaux d'Hercule et les douze tablettes de l'épopée de Gilgamesh ? A part le nombre douze, qui selon Dupuis correspond aux douze maisons que traverse le soleil en un an.




***
Cliquer sur les images pour voir leurs sources

MàJ 16/10/2013


Article d'Andy Fergusson


[1] OVIDE, MÉTAMORPHOSES, LIVRE III  Dans les textes grecs le mot est synonyme de "ophis" (serpent). Pour cette raison, dans cette traduction (Louis Fabre et Jacques Angiot, 1870) d'Ovide, la créature que combat Cadmos est nommée tantôt "dragon", tantôt "serpent". http://www.maremurex.net/ovide.html

[2] Dupuis sur la longueur du serpent/hydre

[3] Cette représentation est décrite dans Buddhist Art from Norther India de Janice Leoshko : « Typically, scenes relating to different stories are separated by pilasters. In the relief of figure 10 scenes from two stories are shown. On the left side the Buddha is depicted taming a serpent in the city of Rajgir. The story concerns a selfish rich man who buried his wealth in his backyard. After he died, he was reborn as a serpent who lived in the yard and terrorized the neighbourhood in order to protect the buried treasure. In response to pleas from King Bimbisara, who is perhaps the richly dressed figure on the right, the Buddha quells the serpent. Here the Buddha is holding his begging bowl, from which hangs the serpent, over a mound that symbolizes the garden. Vajrapani, a frequent attendant of the Buddha, appears behind him. The right side of the relief depicts another serpent tale. In this case the Buddha is presenting a serpent that he has calmed to some ascetics in the town of Uruvilva. One ascetic recoils in horror at the sight of this once fearsome snake now coiled up in the Buddha's begging bowl. Again Vajrapani stands behind the Buddha. Other ascetics, identifiable by their scanty dress, beards and hair in topknots, witness this amazing event. It is interesting that although these two stories appear fairly frequently in Gandharan art, they are rarely encountered elsewhere in the Buddhist world. »