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mercredi 21 septembre 2016

Les héros qui prennent leur propre destin en mains


Cakravartin, Musée Guimet

« Hercule, quoi qu’on en ait dit, n’est pas un petit prince grec fameux par des aventures romanesques, revêtues du merveilleux de la poésie, et chantées d’âge en âge par les hommes qui ont suivi les siècles héroïques. Il est l’astre puissant qui anime et qui féconde l’Univers ; celui dont la divinité a été partout honorée par des temples et des autels, et consacrée dans les chants religieux de tous les peuples. Depuis Méroé en Éthiopie, et Thèbes dans la haute Égypte, jusqu’aux îles britanniques et aux glaces de la Scythie ; depuis l’ancienne Trapobane et Palibothra dans l’Inde, jusqu’à Cadix et aux bords de l’Océan atlantique ; depuis les forêts de Germanie, jusqu’aux sables brûlants de la Libye, partout où l’on éprouva les bienfaits du Soleil, là on trouve le culte d’Hercule établi ; partout on chante les exploits glorieux de ce dieu invincible, qui ne s’est montré à l’homme que pour le délivrer de ses maux, et pour purger la Terre de monstres, et surtout de tyrans, qu’on peut mettre au nombre des plus grands fléaux qu’ait à redouter notre faiblesse. Bien des siècles avant l’époque où l’on fait vivre le fils d’Alcmène ou le prétendu héros de Tirynthe, l’Égypte et la Phénicie, qui certainement n’empruntèrent pas leurs dieux de la Grèce, avaient élevé des temples au Soleil sous le nom d’Hercule, et en avaient porté le culte dans l’île de Thase et à Cadix, où l’on avait aussi consacré un temple à l’année et aux mois qui la divisent en douze parties, c’est-à-dire, aux douze travaux ou aux douze victoires qui conduisirent Hercule à l’immortalité. »
(Charles-François Dupuis, Abrégé de l’origine de tous les cultes, CHAPITRE V. Explication de l’Héracléide ou du Poème sacré, sur les douze mois et sur le Soleil honoré sous le nom d’Hercule)

« Héraclès », comme on nommera ici l’Homme Fort[1] par facilité ici, semble avoir des liens avec Bilgames le sumérien, Gilgamesh le mésopotamien, Melqart le phénicien, Hercule le romain, Vajrapāṇi le ghandarien... Chaque version du héros solaire a ses caractéristiques propres et peut en emprunter à d’autres héros, voire des dieux, mais en essence, il s’agit ici de héros solaires. Le terme avait été défini par Mircéa Eliade dans son Traité d'histoire des religions (Chapitre III. - Le Soleil et les cultes solaires), mais il fut déjà utilisé par Charles-François Dupuis[2].

La légende ou l’épopée la plus ancienne[3] de notre liste est celle du mésopotamien Gilgamesh (IIIème millénaire av. JC). Gilgamesh, le roi d’Uruk, est le fils de Lugulbanda et de Ninsuna « la Buflesse ». Gilgamesh était « humain pour un tiers et divin aux deux tiers »[4]. Son admission, en l’état, au cercle des dieux immortels pose donc problème, et nous avons là sans doute la clé du phénomène du héros. Le héros est un dieu potentiel, un dieu en devenir. Il pourrait théoriquement faillir ou réussir, mais s’il réussit, il est un héros et sera divinisé. Ce sera le cas pour Héraclès, mais ce n’est pas ce qui arriva à Gilgamesh et Enkidu.

Il semblerait d’ailleurs que la légende d’Héraclès, l’Héracléide (Ἡράκλεια), compilée par Pisandre de Rhodes (645-590 av. JC), (selon Clément d’Alexandrie, possiblement inspiré par la version de Pisine de Lindos, Rhodes), introduit des nouveautés comme par exemple les douze travaux et l’attribut emblématique d’Héraclès : la massue. Les douze travaux et la massue seraient donc des inventions grecques. Selon Dumézil, l’apogée d’Héraclès serait aussi « propre au grecs »[5]. Les exploits de Gilgamesh et d’Enkidu se limitent à la destruction de Humbaba et du Taureau céleste. Suite à ces exploits, la mort d’Enkidu et la quête de l’immortalité de Gilgamesh, on pourrait considérer que le véritable et dernier exploit de Gilgamesh est d’être un bon roi (voir la dernière tablette).

L’épopée de Gilgamesh présente un plérôme, un conseil des dieux, sous la direction d’Anu, le dieu suprême. Ce conseil est convoqué suite à la méconduite du roi Gilgamesh. Il est décidé de créer un double parfait de Gilgamesh, pour le sauver de lui-même, sauver sa parcelle divine. Ce double sera l’homme sauvage Enkidu, créé à partir de l’argile et élevé par des animaux sauvages. Enkidu, l’inné, sera le double de Gilgamesh, l’acquis, « nature versus nurture ».

C’est Enkidu qui tirera Gilgamesh de sa débauche et en fera un vrai héros. Mais seulement après que Gilgamesh ait d’abord tenté de débaucher/civiliser Enkidu, en lui envoyant une prêtresse d’Ishtar/courtisane pour l’initier à l’art d’aimer. Il est séduit et l’accompagne à la ville, en abandonnant les plaines et les animaux. C’est à Uruk où il rencontre Gilgamesh, se bat avec lui et devient ami. L’épopée précise[6] que Gilgamesh et Enkidu sont sous la protection du dieu soleil Shamash, dont ils font le culte[7] et vers qui ils se tournent quand ils sont en difficulté. L’épopée, par la bouche de Ninsuna la mère de Gilgamesh, explique qu’Enkidu est une « étoile tombée du ciel, ton alter égo/L’essence du dieu du firmament. »[8]

L’amitié scellée, Gilgamesh se sent pousser des ailes.
« Pour quoi crois-tu que les hommes naissent ?
Leur ambition est-elle de demeurer inactifs ?
Non, bien sûr !
Montrons qui nous sommes
Et allons au-devant de notre destinée !
»[9]
L’immortalité recherchée par les héros est le souvenir de leur vie héroïque.
« Si je meurs, mon nom, lui, vivra à jamais,
Et la postérité se souviendra de moi
Comme du héros qui est tombé
Dans sa lutte contre Humbaba
. »[10]
« Je vais faire de mon nom un souvenir immortel ! »[11]
Après avoir triomphé sur Humbaba, les amis retournent à la Uruk, où la déesse Ishtar propose à Gilgamesh de la prendre pour femme, mais Gilgamesh refuse. Furieuse, elle convainc son père Anu d’envoyer le taureau céleste sur la terre d’Uruk. Les deux amis l’abattent et Enkidu défie Ishtar. Un conseil de dieux est tenu à cause du meurtre d’Humbaba et du taureau céleste. Un des deux amis doit mourir et ce sera Enkidu. Enkidu se lamente, maudit le jour où il est devenu civilisé et se révolte contre les dieux[12].
« Ô porte [du temple d’Enlil à Nippur qu’Enkidu avait construite], si seulement j’avais pu déviner
Ce que tu me réservais en échange de mes égards,
Je t’aurais massacrée à coups de hache.
»
Le dieu soleil le console. Quand Enkidu meurt de maladie, toute la nature est en deuil. Gilgamesh reste auprès de son corps pendant sept nuits et six jours. C’est comme s’il est devenu Enkidu. Effrayé par sa mortalité, il renonce à ses fonctions et se met à la quête de l’immortalité.
« Je me laisserai pousser barbe et cheveux,
Je me revêtirai de la peau d’un félin
Et m’en irai errer au fin fond des steppes
. »[13]
La quête révèle quelques détails très intéressants. Le sage de longue vie Ziusudra fut le seul survivant du Grand Déluge, et connaît le secret de l’immortalité. C’est lui que Gilgamesh va chercher et qu’il trouvera au terme d’un long voyage initiatique. Mais le sage de l’immortalité lui enseigne la mortalité des humains.
« La vie des hommes est fragile, éphémère ;
Tel un vulgaire roseau,
Elle est vouée à être fauchée par le temps ;
Son sort la condamne à être implacablement brisée. »[14]
Sur l’insistance de Gilgamish, Ziusudra lui transmet néanmoins le secret d’Enkidu. Enkidu fut présent au conseil des dieux où l’on décida du Déluge. En transgressant la volonté des dieux, il donna à Ziusudra des instructions pour survivre au Déluge, en construisant un arc, à l’instar de celui de Noé. Le dieu soleil Shamash prévient Ziusudra du jour fatidique. Deux dieux de mèche avec des humains. Tout le monde périt, sauf Ziusudra et son arc. « Les dieux eux-mêmes furent épouvantés ».[15] Ishtar se lamente :
« Je me suis prononcée contre eux
à l’assemblée des dieux ?
Quel genre de folie s’est emparée de moi
Pour souhaiter un tel malheur ?
»[16]« Et les grands dieux pleurèrent avec elles »
Le Grand Déluge que l’on trouve dans de nombreux mythes, toutes civilisations confondues, semble avoir été un événement réel marquant, et qui avait peut-être sonné le glas de l’asservissement des hommes aux dieux et annoncé la naissance de l’idéal du héros, l’homme qui ne fait plus (uniquement) confiance aux dieux et va « au-devant de sa destinée » .

Dans l’épopée, les protagonistes se montrent critiques des dieux (Enlil, Ishtar etc.) et de leurs décisions à plusieurs reprises. Le dieu que Gilgamesh et Enkidu respectent cependant est le dieu soleil Shamash. Le sage Enki joue également un rôle positif. D’ailleurs le nom Enki-du signifie « création d’Enki ». Enkidu serait une sorte d’émanation (« étoile ») ou envoyé d’Enki. Enki semble être l’équivalent de Mercure. L’avatar Enki-du semble particulièrement hostile à Ishtar, et le dieu Enki transgresse les ordres des autres dieux en divulguant leurs secrets.

Georges Dumézil[17] distingue entre des « divinités sombres » et des « divinités claires ». On pourrait proposer qu’Enki et Shamash sont des « divinités claires », davantage engagés. Enlil, divinité plutôt sombre, rapproche à Shamash : « A force de te lever chaque jour au-dessus de leurs têtes, Tu es devenu un des leurs ! »[18] Le soleil et les héros solaires se soucient des terriens. Bien qu’il existe des versions sumériennes plus anciennes de Bilgames et son serviteur (sic) Enkidu, la forme de l’épopée comme une ensemble est babylonienne. Il y a des thèmes dans l’épopée (l’homme sauvage etc.) que l’on ne trouve pas dans les versions sumériennes.[19] L’épisode du Taureau céleste y figure cependant. Et c’est celle-ci qui nous intéresse ici, car Dupuis nous montre que le Taureau céleste correspond au septième mois, plus précisément au « Passage du Soleil au signe du verseau, et au lieu du Ciel où se trouvait tous les ans la pleine Lune, qui servait d’époque à la célébration des jeux Olympiques. Ce passage était marqué par le vautour, placé dans le Ciel à côté de la constellation qu’on nomme Prométhée, en même temps que le taureau céleste, appelé taureau de Pasiphaé et de Marathon, culminait au méridien, au coucher du cheval Arion ou de Pégase. »[20]
« C’est au lecteur à juger des rapports, et à voir jusqu’à quel point le poème [l’Héracléiade] et le calendrier s’accordent. Il nous suffit de dire que nous n’avons point interverti la série des douze travaux ; qu’elle est ici telle que la rapporte Diodore de Sicile. Quant aux tableaux célestes, chacun peut les vérifier avec une sphère, en faisant passer le colure des solstices par le Lion et le Verseau, et celui des équinoxes par le Taureau et le Scorpion, position qu’avait la sphère à l’époque où le Lion ouvrait l’année solsticiale, environ deux mille quatre cents ans avant notre ère. »
Or, quand Ishtar conduit le Taureau céleste vers Uruk pour punir Gilgamesh, les effets sont terribles. La canicule/sécheresse s’accompagne de tremblements de terre, suivi d’une période de famine de sept ans.
« A son premier mugissement
La terre s’ouvrit,
Avalant cent, deux cents, puis trois cents hommes.
A son second mugissement
Une deuxième crevasse se créa,
Dans laquelle tombèrent
Cent, deux cents, puis trois cents hommes
. »[21]
Un troisième beuglement faillit emporter Enkidu, mais les deux amis viennent au bout du Taureau céleste. La discussion au conseil divin avant l’envoi du Taureau céleste montre que celui-ci amènera une famine de sept ans. La décision revient à provoquer une famine de sept ans sur tout un peuple, pour punir son roi. Il est néanmoins concédé à Ishtar de mener au bout son projet.

Devant les horreurs causées par le Déluge, le conseil des dieux montre certains regrets. Néanmoins, il est concédé à Ishtar d’envoyer le Taureau céleste, ce qui cause de nouveau de nombreuses pertes humaines. Ce sont Gilgamesh et Enkidu qui mettent fin à ce projet. Mais pour le conseil des dieux ils sont coupables de l’assassinat de Humbaba et du Taureau céleste, qui furent aux ordres des dieux. L’épopée de Gilgamesh fait aussi apparaître un début de scission parmi les dieux (polythéistes « sombres ») préfigurant peut-être les réformes de Zoroastre et le monothéisme. Shamash (le soleil) et Enki prennent parti pour les humains et soutiennent des héros solaires dans leurs projets.

D’autres signaux de rébellion dans l’épopée. Le « mauvais comportement » du roi Gilgamesh, utilisant son droit de cuissage, serait conforme aux volontés d’Ishtar dont on faisait le culte dans l’Eanna. Il aurait pu s’inscrire dans ce culte, voire dépasser ses pouvoirs dans celui-ci.
« Chaque année au nouvel an, le souverain était tenu « d’épouser » l’une des prêtresses d’Inanna, afin d’assurer la fertilité des terres et la fécondité des femelles. Ce fut sûrement tout d’abord un rite propre à Uruk, qui s’est ensuite généralisé vers la fin du IIIe millénaire.
Le roi remplace le dieu Dumuzi du mythe, et l’union avec la prêtresse (hiérodule), représentante de la déesse, a lieu dans l’Eanna. Les festivités étaient très joyeuses et se déroulaient dans l’allégresse. » (Wikipedia)
Enkidu se manifeste/est envoyé pour arrêter la « méconduite ». En même temps, il est très hostile à Ishtar, à ses prêtresses, à son culte. Serait-il venu pour mettre fin à la domination d’Ishtar ? Initialement l’Eanna était dédié au dieu suprême Anu, c’est par la suite qu’Ishtar devint sa divinité principale.

Il ne faut pas non plus oublier l’opposition entre peuples « bergers » et « fermiers » en Mésopotamie.
« Inanna éconduit d’abord Dumuzi le berger[1], lui préférant son rival, le fermier Enkimdu, et il faut toute l’éloquence persuasive de son frère, le dieu-soleil Utu, et celle de Dumuzi, pour la faire changer d’avis. »[2]
-

Pourquoi mon intérêt pour les héros (solaires) et leurs épopées ? Ils sont à mon avis le signe d’un déplacement d’intérêt des dieux à l’homme et une certaine prise de distance des dieux. L’homme devient la mesure et prend sa destinée en mains, pas en totale indépendance des dieux, mais ce ne sont plus eux les dieux qui dictent la loi. Les héros sont ainsi les précurseurs des philosophes. D’Alexandre le Grand, qui prend pour modèle Achille et Héraclès, Conche dit :
« Le projet qui inspira son entreprise fut un projet philosophique, car il tendait à faire l’unité du genre humain, et à réaliser cet État universel dont Zénon, le fondateur de l’École stoïcienne, devait ensuite faire la théorie dans sa république ‘tant admirée’ »[22]
Alexandre le Grand est lui-même comme un héros solaire, mais qui va de l’ouest en est… Et en tant que héros solaire il émule le soleil.
« C’est sous le nom d’Hercule Astrochyton ou du dieu revêtu du manteau d’étoiles, que le poète Nonnus désigne le dieu Soleil, adoré par les Tyriens. Les épithètes de roi du Feu, de chef du Monde et des Astres, de nourricier des hommes, de Dieu, dont le disque lumineux roule éternellement autour de la Terre, et qui, faisant circuler à sa suite l’Année, fille du Temps et mère des douze Mois, ramène successivement les saisons qui se reproduisent, sont autant de traits qui nous feraient reconnaître le Soleil, quand bien même le poète n’aurait pas donné à son Hercule le nom d’ Hélios ou de Soleil. » (l'Abrégé de l'origine de tous les cultes, chapitre V, de Charles-François Dupuis)
On ne compte pas le nombre de rois qui ont tenté d’émuler les grands héros (solaires) et qui se sont fait représenter sur leurs monnaies etc. en tant que leurs héros. Les rois eux-mêmes se considèrent comme le représentant du dieu soleil, et plus tard de « Dieu » tout court, sur la terre. Comme le soleil « dont le disque lumineux roule éternellement autour de la Terre ». Le concept du cakravala cakravartin emprunte évidemment au même imaginaire.

***

[1] Expression de Dumézil, Mythe et épopée I, II et III

[2] « Dès l’instant que les hommes eurent donné une âme au Monde, et à chacune de ses parties la vie et l’intelligence ; dès qu’ils eurent placé des anges, des génies, des dieux dans chaque élément, dans chaque astre, et surtout dans l’astre bienfaisant qui vivifie toute la Nature, qui engendre les saisons, et qui dispense à la Terre cette chaleur active qui fait éclore tous les biens de son sein, et écarte les maux que le principe des ténèbres verse dans la matière, il n’y eut qu’un pas à faire pour mettre en action dans les poèmes sacrés toutes les intelligences répandues dans l’Univers ; pour leur donner un caractère et des mœurs analogues à leur nature, et pour en faire autant de personnages qui jouèrent chacun son rôle dans les fictions poétiques et dans les chants religieux, comme ils en jouaient un sur la brillante scène du Monde. De là sont nés les poèmes sur le Soleil, désigné sous le nom d’Hercule, de Bacchus, d’Osiris, de Thésée, de Jason, etc., tels que l’Héracléide, les Dionysiaques, la Théséide, les Argonautiques, poèmes dont les uns ont parvenus en totalité, les autres seulement en partie jusqu’à nous.

Il n’est pas un des héros de ces divers poèmes qu’on ne puisse rapporter au soleil, ni un de ces chants qui ne fasse partie des chants sur la nature, sur les cycles, sur les saisons et sur l’astre qui les engendre. Tel est le poème sur les douze mois, connu sous le nom de chants sur les douze travaux d’Hercule ou du Soleil solsticial. »
Abrégé de l’origine de tous les cultes/V

[3] En tant que composition, même si l’épopée est constituée de fragments plus anciens, y compros d’origine sumérienne.

[4] Une explication possible est que son père, le deuxième roi d’Uruk de la période postdiluvienne, était lui mi-humain et mi-divin.

[5] Georges Dumézil, Mythe et épopée I, II et III, p. 789

[6] Toutes les citations de l'épopée de Gilgamesh viennent de l'Epopée de Gilgamesh traduite par Jean Kardec, p.49

[7] p. 75

[8] p. 50

[9] p. 67

[10] p. 69

[11] p. 70

[12] p. 117

[13] p. 129

[14] p. 159

[15] p. 167

[16] p. 167

[17] Mythe et épopée II, L’enjeu du jeu des dieux : un héros, Quarto Gallimard, p. 791

[18] p. 116

[19] A. R. George-The Babylonian Gilgamesh Epic_ introduction, critical edition and cuneiform texts - Volume 1-Oxford University Press (2003). « Other episodes extant in Old Babylonian versions that seem not to have been adapted from Sumerian sources, as our knowledge of the corpus now stands, are stages in the taming of Enkidu: the seduction and civilizing by a woman, the dreams portending Enkidu’s coming, the combat between the two heroes. All of these arose from a need to transform the character of Enkidu from beloved servant to alter ego and may have been original inventions. Elsewhere in the extant Old Babylonian epic the dreams about Humbaba, the cursing of the prostitute, the tavern at the world’s end and the myth of the Stone Ones all have no parallel in Sumerian literature. Either they are also original inventions or we have yet to discover their sources. Some of these sources may have been Akkadian. »

[20] Abrégé, ch. V

[21] p. 108-109

[22] Pyrrhon ou l’apparence, Marcel Conche, p. 27

jeudi 27 août 2015

Héraclès et Vajrapaṇi, compagnons du Bouddha dans l'empire kouchan


Petit brainstorming rapide (les références manquent souvent malheureusement) sur le lien entre "Héraclès" et Vajrapaṇi, qui semble dater de l'empire kouchan.
"L’Empire kouchan (env. ier – iiie siècles, francisation de la forme sanskritisée Kushana, IAST Kuṣāṇa) fut un État qui, à son apogée, vers 105–250, s’étendait du Tadjikistan à la mer Caspienne et à l’Afghanistan et, vers le sud, à la vallée du Gange. L’empire a été créé par les Kouchan, une tribu des Yuezhi, un peuple de l’actuel Xinjiang en Chine, possiblement apparenté aux Tokhariens. Ils ont eu des contacts diplomatiques avec Rome, l’Empire perse des Sassanides et la Chine et, pendant plusieurs siècles, furent au centre des échanges entre Orient et Occident." (wikipédia)
"Kadphisès Ier ou Kujula Kadphisès (丘就却 K’iu-tsiu-k’io) est un souverain Kouchan d'environ 30 à 80. Il unifie la confédération Yuezhi, dont Kouchan n'étaient auparavant qu'une des cinq principautés et joue un rôle décisif dans la formation de l'Empire kouchan, en conquérant plusieurs territoires. Il est le grand-père de Kanishka Ier." (wikipédia)
Kujula fit frapper une importante série de monnaies, dont un exemple ci-dessous. A l'avers, le portrait du roi, au revers une représentation d'Héraclès.



"Tetradrachm of Kujula Kadphises (30-80 CE) in the style of Hermaeus.
Obv: Hermaios-style diademed bust. Corrupted Greek legend: ΒΑΣΙΛΕΩΣ ΣΤΗΡΟΣΣΥ ΕΡΜΑΙΟΥ ("Basileos Stirossu Ermaiou"): "King Hermaeus, the Saviour".
Rev: Herakles standing with club and lion skin. Kharoṣṭhī legend: KUJULA KASASA KUSHANA YAVUGASA DHARMATHIDASA "Kujula Kadphises ruler of the Kushans, steadfast in the Law ("Dharma"). British Museum
." (légende reprise d'ici)

Le roi s'identifie peut-être à Héraclès ou veut s'associer à son influence. Il aurait été le grand-père de Kanishka 1er. Kanishka fit frapper des monnaies, où le roi est représenté sur l'avers et "Bodo", le Bouddha, au revers.



" Ce règne (iie siècle) favorisa l’expansion du bouddhisme et l'essor de l'art gréco-bouddhique du Gandhara, où le Bouddha, autrefois représenté sous forme symbolique (roue, empreinte des pieds), prit ponctuellement la forme de Zeus."

" L'art gréco-bouddhique, ou indo-grec selon certains auteurs, était né sous un autre grand protecteur du bouddhisme, Ménandre Ier[1] du royaume indo-grec." (wikipédia).

C'est dans l'art gréco-bouddhique justement, à Gandhara, pendant la période kouchane (env. ier – iiie siècles) que l'on voit des représentations des scènes de la vie du Bouddha, où celui-ci est côtoyé de Vajrapaṇi, sous les traits de "Héraclès", pour identifier ce héros solaire universel sous son nom grec. Si le roi Kujula Kadphisès et ses descendants aiment s'identifier/s'associer avec "Héraclès", en tant que défenseur de la Loi/Dharma (dharmathidasa), ou dharmarāja, la figure de Héraclès/Vajrapaṇi que l'on voit côtoyer le Bouddha, représente peut-être aussi le dharmarāja favorisant l'expansion du bouddhisme.


J'ai utilisé plusieurs fois une représentation du Bouddha subjuguant un serpent noir, où celui-ci est côtoyé de Héraclès/Vajrapaṇi, une massue dans la main droite que semble saisir le Bouddha, puis la main gauche posée sur la pomme d'une épée.



Cet été, je voyais dans le Victoria and Albert Museum à Londres, une représentation très similaire, mais où Héraclès/Vajrapaṇi serait méconnaissable, sans la scène de la subjugation du serpent noir. Je l'ai prise en photo en pensant la retrouver par la suite, mais ce ne fut pas le cas. Ci-dessus donc ma photo de qualité médiocre. Le visage d'Héraclès est abimé et la massue est moins nette, mais cela est bien lui. Ci-dessous cependant un autre relief représentant la même scène.



Pour finir quelques autres représentations d'Héraclès/Vajrapaṇi.










L'association de pouvoir spirituel et séculier ?

Meanwhile in Rome...

L'empereur Commode (180-193) se fait représenter comme Héraclès

Monnaie de Commode : avers, représenté en Héraclès, revers, attributs d'Héraclès



***


[1] "Ménandre Ier, en sanskrit Milinda, est le plus remarquable des rois indo-grecs qui succèdent en Afghanistan, au Pakistan et en Inde du nord à la dynastie gréco-bactrienne.
Il règne d'environ 160 à 135 av. J.-C., établit sa capitale à Sagala (actuelle Sialkot, au Pakistan) et se convertit probablement au bouddhisme. Le récit de ses entretiens avec le moine Nagasena, le Milindapañha, est un des livres canoniques du bouddhisme.
Le règne de Ménandre donne une première impulsion à l’art gréco-bouddhique, lequel connait son apogée sous la dynastie kouchane qui succède aux rois indo-grecs et dont le représentant le plus remarquable est Kanishka Ier." (wikipédia)

samedi 8 août 2015

Des Mâles qui débarrassent du Mal


Héraclès amène Cerbère à Eurysthée
« Hercule, quoi qu’on en ait dit, n’est pas un petit prince grec fameux par des aventures romanesques, revêtues du merveilleux de la poésie, et chantées d’âge en âge par les hommes qui ont suivi les siècles héroïques. Il est l’astre puissant qui anime et qui féconde l’Univers ; celui dont la divinité a été partout honorée par des temples et des autels, et consacrée dans les chants religieux de tous les peuples. Depuis Méroé en Éthiopie, et Thèbes dans la haute Égypte, jusqu’aux îles britanniques et aux glaces de la Scythie ; depuis l’ancienne Trapobane et Palibothra dans l’Inde, jusqu’à Cadix et aux bords de l’Océan atlantique ; depuis les forêts de Germanie, jusqu’aux sables brûlants de la Libye, partout où l’on éprouva les bienfaits du Soleil, là on trouve le culte d’Hercule établi ; partout on chante les exploits glorieux de ce dieu invincible, qui ne s’est montré à l’homme que pour le délivrer de ses maux, et pour purger la Terre de monstres, et surtout de tyrans, qu’on peut mettre au nombre des plus grands fléaux qu’ait à redouter notre faiblesse. Bien des siècles avant l’époque où l’on fait vivre le fils d’Alcmène ou le prétendu héros de Tirynthe, l’Égypte et la Phénicie, qui certainement n’empruntèrent pas leurs dieux de la Grèce, avaient élevé des temples au Soleil sous le nom d’Hercule, et en avaient porté le culte dans l’île de Thase et à Cadix, où l’on avait aussi consacré un temple à l’année et aux mois qui la divisent en douze parties, c’est-à-dire, aux douze travaux ou aux douze victoires qui conduisirent Hercule à l’immortalité. »
Extrait de l’Abrégé de l’origine de tous les cultes, chapitre V, de Charles-François Dupuis 
Héraclès est célèbre pour ses douze travaux, douze au nombre des mois de l’année. Douze au nombre des animaux symbolisant les mois qu’un roi ancien devait combattre pour son sacre[1]. Le premier étant de combattre le lion de Némée, le fils d'Orthos, le chien de Géryon, et de la Chimère ou d'Échidna. D’abord, Héraclès tire sur lui ses flèches, mais sans effet. Ensuite, il s’attaque au lion avec sa massue, qui se brise. Finalement, il le tue en l’étouffant. Son dixième travail est de voler les bœufs de Géryon, où il tue Orthos le chien bicéphale, et son maître à coups de massue. Son dernier travail sera enchaînement de Cerbère, le chien à trois têtes qui garde l'entrée des enfers. Héraclès doit le maîtriser sans armes. Il le porte à moitié, et le traîne à moitié en traversant la rivière Styx et l’amena à Eurysthée, qui fut si effrayé qu’il lui demanda de le ramener aux enfers. Héraclès est donc un habitué de chiens monstrueux. Les monstres qu’il combat pendant ses douze travaux apparaissent tels qu’ils sont. D’autres adversaires comme Achéloos (dieu de fleuve) ont le pouvoir de se transformer et de paraître et combattre sous une autre forme. Mais Héraclès arrivera à bout d’eux avec ses flèches, sa massue ou en les étouffant avec sa force brute. Apollodore raconte même qu’un jour, embêté par la chaleur, il tira une flèche sur Hélios, le dieu du soleil.

Héraclès passa pour un mari infidèle et pour avoir eu de nombreuses épouses et maîtresses. Autre fait mémorable était le moment de folie d’Héraclès, causé par le courroux d’Héra. Il tua ses propres six enfants, qu’il eut avec Mégara la fille du roi Créon. Après cet acte, comme après chaque acte avec des dommages collatéraux (offense à d’autres dieux etc.), il se rend auprès du roi, pour qu’il le « purifie ». Dans le dernier cas, c’était le roi Thespios qui le purifia.[2] Ce roi eut cinquante filles de sa femme Mégamède. Il voulut que chacune d’elles eût un enfant d’Héraclès. Héraclès les déflora en une semaine ou en une nuit selon les versions, à l’exception d’une seule qui se fit religieuse.

C’est dans les versions du douzième travail, que l’on a un aperçu de ces « purifications ». Héraclès part à Éleusis (célèbre pour ses mystères) où le fils d’Héphaïstos, Pylios, l’initie aux mystères et le purifie du meurtre des centaures. Car une personne dont les mains sont recouvertes de sang ne peut pas être instruite dans les mystères. N’étant pas Athénien, il n’avait droit qu’aux mystères mineurs (Coré/Perséphone), les mystères majeurs (Démeter et Coré) étant réservés aux seuls Athéniens. Ces mystères sont donnés par un mystagogue sous le plus grand secret. C’est ainsi purifié et préparé qu’il avait pu se rendre dans les enfers.

Cet Héraclès mi-divin mi-humain en quête d’une divinisation complète semble avoir beaucoup de points en commun avec les mahāsiddhas. Héraclès, ou Gilgamesh son équivalent sumérien plus ancien, dont des tablettes d'argile furent datées fin du IIIe millénaire av. J.C. ? D’autres civilisations eurent sans doute leurs propres prototypes du héros solaire.

Nous avons en Héraclès un héros avec des origines divines partielles, qui doit regagner son statut divin par l’effort. Ses attributs sont sa massue, son arc, une peau de lion. Il combat les monstres de préférence avec sa massue. Notamment un chien bicéphale, Orthos, le père du lion de Némée, et Cerbère le chien gardien tricéphale des enfers. Il est un sacré coureur de jupons, il a de nombreux enfants, et dans un moment de folie il est même allé jusqu’à tuer ses propres enfants (au nombre de six). Il se fait purifier par des rois et par des mystagogues dont il reçoit les mystères sous le sceau du secret. Voilà des ingrédients de sa légende très ancienne, très répandue, qui ne surprendront aucun adepte du vajrayāna.

Héraclès était le fils de Zeus, mais né d’une femme. Cela faisait de lui comme un dieu incarné, un homme avec une part de divin, qui avait pour ambition de retrouver le ciel. Il était Zeus à échelle humaine, un Zeus terrestre avec des moyens terrestres, p.e. une massue en bois au lieu du foudre céleste. La mort de ce héros solaire était une apothéose qui fit enfin de lui un dieu. Son bûcher funéraire fut allumé par des foudres célestes qui le débarrassèrent des toutes ces parts mortelles. Débarrassé de son ancienne peau comme un serpent, il se montra sous la majesté de son père divin et fut enlevé par un nuage qui le porta aux cieux.[3] Le héros solaire fait ses adieux à la terre en montant au ciel dans un chariot tiré par quatre chevaux, le véhicule d’Hélios. Désormais, il sera vénéré comme un dieu et chapeautera les actions entreprises par des thaumaturges qui le représentent sur la terre.

René Girard (Je vois Satan tomber comme l'éclair, Grasset 1999), en donne un exemple :
« Apollonius de Tyane était un gourou célèbre du IIème siècle après Jésus-Christ. Dans les milieux païens ses miracles passaient pour très supérieurs à ceux de Jésus.” Le plus spectaculaire est certainement sa guérison d'une épidémie de peste dans la ville d Ephese. Nous en possédons un récit grâce à Philostrate, écrivain grec du siècle suivant et auteur d'une Vie d’Apollonius de Tyane. 
Les Ephésiens ne pouvaient pas se débarrasser de cette épidémie. Après force remèdes mutiles, ils s’adressèrent à Apollonius qui, par des moyens surnaturels se rendit chez eux en un clin d'œil et leur annonça leur guérison immédiate : 
«Aujourd'hui même je vais mettre à l’épidémie qui vous accable. » Sur ces mots, il conduisit le peuple entier au théâtre où une image du dieu protecteur était dressée. Il vit là une espèce de mendiant qui clignait des yeux comme s’il était aveugle et qui portait une bourse contenant une croûte de pain. L’homme, vêtu de haillons, avait quelque chose de repoussant. 
Disposant les Ephésiens en cercle autour de celui-ci, Apollonius leur dit : « Ramassez autant de pierres que vous pourrez et jetez-les sur cet ennemi des dieux. » Les Ephésiens se demandaient où il voulait en venir. Ils se scandalisaient à l’idée de tuer un inconnu manifestement misérable qui les priait et les suppliait d’avoir pitié de lui. Revenant à la charge, Apollonius poussait les Ephésiens à se jeter sur lui, à l’empêcher de s’éloigner.
Dès que certains d’entre eux suivirent ce conseil et se mirent à jeter des pierres au mendiant, lui que ses yeux clignotants faisaient paraître aveugle leur jeta soudain un regard perçant et montra des yeux pleins de feu. Les Ephésiens reconnurent alors qu’ils avaient affaire à un démon et le lapidèrent de si bon cœur que leurs pierres formèrent un grand tumulus autour de son corps. 
Après un petit moment, Apollonius les invita à enlever les pierres et à reconnaître l’animal sauvage qu’ils avaient mis à mort. Une fois qu’ils eurent dégagé la créature sur laquelle ils avaient lancé leurs projectiles, ils constatèrent que ce n’était pas le mendiant. À sa place, il y avait une bête qui ressemblait à un molosse, mais aussi grosse que le plus gros lion. Elle était là sous leurs yeux, réduite par leurs pierres à l’état de bouillie et vomissant de l’écume à la façon des chiens enragés. En raison de quoi, on dressa la statue du dieu protecteur, Héraklès, à l’endroit même où le mauvais esprit avait été expulsé. »
René Girard explique que le miracle d’Apollonius de Tyane raconté ci-dessus, était attribué à Héraclès[4].

Héraclès et Omphale s'amusent
Héraclès, le héros solaire avec sa massue et son arc, protège à l’époque hellénistique aussi les habitations privées avec d’autres dieux. Les emblèmes divins peuvent remplacer les dieux eux-mêmes. Ainsi, dans l’île de Délos, on trouve des habitations protégées par des reliefs représentant des massues (Héraclès), mais surtout par des phallus (Dionysos). Quelquefois, on a du mal à distinguer s’il s’agit d’un phallus ou d’une massue. Dans l’épisode, qui date de l’époque romaine[5], où Héraclès fréquente l’amazone Omphale, la reine de Lydie, les deux amants s’échangent les habits et les attributs, et c’est Omphale qui manie la massue d’Héraclès. La massue et les flèches d’Héraclès sont autant de symboles phalliques.



Nous savons qu’Héraclès avait servi de modèle pour représenter à la façon gréco-bouddhique Vajrapaṇi, le fidèle protecteur du Bouddha. Vajrapaṇi qui deviendra le gardien mystagogue des mystères bouddhistes que sont les tantras et un grand protecteur, combattant les démons, qu’il détruit avec le vajra qu’il tient toujours (sct. paṇi) dans sa main. En s’installant à Oḍḍiyāna[6], Vajrapaṇi en fit le berceau du vajrayāna.

Subjugation du serpent noir (Héraclès tend sa massue au Bouddha qui la saisit)
Allons maintenant vers l’est, au Tibet et au Bhoutan dont le héros national est le thaumaturge Droukpa Kunlé. Il est présenté comme un personnage historique (né en 1455, mort en 1529), mais on peut se demander si ses faits et gestes racontés avec beaucoup de plaisir le sont aussi. Il est considéré (et il l’écrit d’ailleurs lui-même dans son autobiographie[7]) comme une réincarnation du mahāsiddha Śavaripa, et on le représente iconographiquement comme un chasseur, portant un arc et des flèches et en compagnie d’un chien. Droukpa Kunlé est quelquefois représenté avec des cheveux longs frisés et une barbe. Il n’a pas de massue, mais se sert de son vajra-pénis[8], pour le même effet, et pour casser les dents des divers démons.[9] Il est évidemment un héros solaire qui tutoie le soleil[10] et qui combat les monstres pour protéger le peuple (tib. ‘gro ba’i mgon po), notamment au Bhoutan.

Droukpa Kunlé
(le chien noir est aussi le véhicule de Bhairava)
Droukpa Kunlé est généralement associé au culte phallique du Bhoutan, mais ce culte prédate l’arrivée de Droukpa Kunlé et même le bouddhisme dans ce pays himalayen. La légende de Droukpa Kunlé comporte des éléments d’un héros solaire, des éléments de culte phallique prébouddhiste[11], des éléments du yoga sexuel, notamment celui de l'mmortalité par la porte inférieure attribué à Réchungpa, des éléments de mahāsiddha de type vajrayāna, de « fripon » (voir ci-dessous) etc. C’en est trop pour un simple personnage historique. Ceux qui veulent prendre exemple sur ce maître devraient en être conscients. Il y a le Droupa Kunlé historique et ce que la légende a fait de lui. Et il est très probable que sa légende puise dans des couches plus anciennes que la couche bouddhiste. En se laissant inspirer par les faits et gestes de Droukpa Kunlé, par qui se laisse-t-on inspirer réellement ? Peut-on prendre modèle sur la vie d’un dieu ancien ou d’un héros solaire pour vivre la sienne propre, par imitation ? De toute façon, nous sommes prevenus.
« Drukpa Kunley, le Maître de la Vérité, disait lui-même :
Si vous pensez que j’ai révélé des secrets, je vous fais mes excuses ;
Si vous pensez que tout cela n’est qu’un tissu d’absurdités, prenez-y plaisir ! »
À de tels sentiments, je souscris sans réserve
. »[12]
La préface de la traduction anglaise (1980, 1982) de Keith Dowman a été écrite par Georg Feuerstein, qui présente son maître[13], le gourou américain Da Free John[14], comme un exemple vivant de la liberté de Droukpa Kunlé, en comparant la « folle sagesse » de ce dernier à celle de Da Free John. D’autres tibétains, bhoutanais… et occidentaux se sont également laissé inspirer par sa « folle sagesse » libertaire avec un succès très mitigé. Il est évident que la littérature de Droukpa Kunlé s’inscrit aussi dans le genre du fripon (trickster, Paul Radin), comme Le Roman de Renart, Till l'Espiègle, Nasreddin Hodja… avec les éléments de thaumaturge en plus. Ce sont certainement des tissus d'absurdités amusant à lire, mais est-ce un exemple à suivre ? Une lecture au premier degré ou à titre d’édification spirituelle est problématique.

Pour montrer ce que peut produire ce mélange de genres, et pour montrer un possible lien avec des éléments de type héraclitien (ou autres héros néolithiques ?), voici une anecdote où l’on voit Droukpa Kunlé combattre un démon, en véritable thaumaturge.

« [76] À Samye, il se rendit chez Pebdak, le fonctionnaire, et son épouse qui le saluèrent respectueusement.

« Bienvenue, précieux Maître de la Vérité. Depuis que tu as accompli les rites de Restauration des Vœux et de Destruction des Forces Maléfiques, la chance nous a favorisés ; la moisson a été abondante. L’année dernière, reprit Pebdak, à Zilung, en Chine, j’ai rencontré un marchand de Kongpo qui m’a dit comment [vous aviez] noué sa lance par magie [tib. mdung la mdud pa rgyab nas]. Depuis, je vis dans l’espoir de te revoir. Je suis très honoré de ta visite. »

Et il lui servit un repas et de la bière avec une grande obligeance. Plus tard, il lui demanda son aide.

« J’ai été marié trois fois. Les deux premières fois, mon épouse est morte peu après le mariage. Mon épouse actuelle m’a donné six fils ; mais aucun n’a vécu au-delà de trois mois. Mon dernier-né va bientôt avoir cet âge. Je te supplie de le bénir et je te prie d’accomplir un rite pour détourner de lui les forces démoniaques [tib. ltas ngan]. »

-Amène-le ici. Comment s’appelle-t-il?
-Mon fils s’appelle Gardien de Samyé [tib. bsam yas khyabs]. Il est né intelligent et en bonne santé. »

Lorsque Pebdak amena son fils, celui-ci fut saisi de tremblements et de convulsions [tib. khri li li byas pa].
« Du calme ! ordonna le Lama. N’aie pas peur. »

Il demanda à Pebdak de lui tendre le lasso noir qui pendait à un pilier et en passa la boucle autour [77] du cou de l’enfant qui reposait sur les genoux de sa mère.

« Si tu ne me fais pas une pipe [tib. khyod mje 'dags ma bcug na], aujourd’hui, je ne m’appelle plus Drukpa Kunley ! Descendons à la rivière ! [ma ga'i chu 'gram] »

Traînant l’enfant au bout de la corde, il gagna la berge, suivi des parents qui se lamentaient, mangeaient de la poussière et s’arrachaient les cheveux.

« Si tu ne t’en vas pas tout de suite, dit-il à l’enfant qu’il tenait par le cou à bout de bras, je continue le traitement ! »

Et il le précipita dans les flots bouillonnants [de la rivière Po Chu[15]]. Soudain, le corps de l’enfant [tib. bu tsha'i ro de] se changea en un chien noir dont la gueule rouge et béante gronda ; « Tu n’as pas de compassion, Drukpa Kunley ! »

Et le démon s’enfuit sur l’autre rive.
« C’était cela, votre fils ! » dit alors Kunley.

Les parents eurent une grande foi en lui et reprirent le chemin de leur demeure, délivrés de la peur et de 1a culpabilité*. Il leur enseigna la méthode de destruction des forces diaboliques qu’ils devaient utiliser pour leurs enfants [si les mauvais présages revenaient] :

« Lorsque l’enfant pleure dans son berceau, à minuit,
C’est que le père pénètre la mère.
Calmez-le en lui faisant manger des noix.
Si le moyen s’avère inefficace,
Entourez-lui la tête avec un pyjama.
L’enfant que possède un démon courroucé[16]
Apporte misères et souffrances sans fin.
Usez envers lui de la magie protectrice du Lama.
Si le charme n’opère pas.
[78] Détruisez le démon par un rite d’exorcisme.
Un fils inutile et impuissant
Est cause que la lignée s’éteint.
Moi, Drukpa Kunley, je puis annuler cette malédiction.
Mais, si ma bénédiction reste sans effet,
Une corde autour du cou aura raison de ce fléau. »

Après lui avoir donné cet enseignement, le Lama dit à Pebdak que l’année prochaine, à pareille époque, lui naîtrait un fils.
« S’il te plaît, donne-lui un nom maintenant, dit Pebdak, car l’année prochaine, tu ne seras peut-être pas ici.
- Appelle-le “Moisson Abondante”, car il sera l’origine d’une nombreuse descendance. »

Lorsqu’elle entendit cet oracle, l’épouse offrit ses bijoux au Lama en témoignage de gratitude. Quant à Pebdak, il lui donna une cassette qui contenait cinquante pièces d’or et une turquoise. »

Cette traduction française est extraite du Fou divin (Albin Michel), traduit de l’anglais (The Divine Madman, Keith Dowman). On peut trouver une version tibétaine de cette anecdote (pages 113-117) dans « ‘gro ba’i mgon po kun dga’ legs pa’i rnam thar mon spa gro sogs kyi mdzad spyod rnams » publié par Tibetan Cultural Printing Press en 1982.

J’ai toujours eu du mal avec cette histoire, sans doute à cause de ses éléments prébouddhistes, si l’on me permet cette remarque « orientaliste ». Un enfant, qui n’est pas un vrai enfant, mais un démon qui se fait passer pour tel. Il faut beaucoup d’ouverture et de retenue orientaliste pour accepter cela. Si nous lisions un mythe, un épisode du Héracleion, nous pourrions y voir le symbolique du héros solaire. Six enfants, les six mois de l’année qui décline. Nous n’aurions pas de mal à reconnaître un héros solaire qui ramène un chien monstrueux déguisé en enfant à la porte de l’enfer, le fleuve Styx. Mais nous lisons le rnam thar d’un personnage historique, Droukpa Kunlé, qui confond les démons et les combat avec son vajra physique (« Si tu ne me fais pas une pipe, aujourd’hui, je ne m’appelle plus Drukpa Kunley ! »). Ce qui pendant presque trois mois s’était fait passer pour un enfant beau et sage est démasqué et tué par notre héros. Le texte tibétain précise bien que c'est le corps (cadavre, ro) de l'enfant qui se transforme en démon. Son acte déterminé va le faire dévoiler sa véritable nature démoniaque. Soulagement général, l’enfant tué par Doukpa Kunlé n’était pas un enfant mais un démon, bon débarras ! Le soulagement a dû être le même quand le mendiant d’Apollonius de Tyane s’était re-transformé en molosse. Finalement, on avait eu raison de le lapider. Ce qui semblait être initialement un meurtre, s’avère être un acte judicieux...

Quand on croit en les thaumaturges et leur pouvoirs, en les démons se faisant passer pour des humains, et en leur « purification » ou « libération », alors vive Apollonius de Tyane, vive Droukpa Kunlé. Mais si on n’y croit pas, qu’est-ce que c’est qui est décrit là, que se passe-t-il vraiment ? D’autant plus que Droukpa Kunlé donne par la suite aux parents désemparés des conseils à la Françoise Dolto.
« Lorsque l’enfant pleure dans son berceau, à minuit,
C’est que le père pénètre la mère.
Calmez-le en lui faisant manger des noix.
Si le moyen s’avère inefficace,
Entourez-lui la tête avec un pyjama.
L’enfant que possède un démon courroucé[17]
Apporte misères et souffrances sans fin.
Usez envers lui de la magie protectrice du Lama.
Si le charme n’opère pas.
[78] Détruisez le démon par un rite d’exorcisme
. »
Nous ne sommes plus dans le domaine des mythes de héros solaire, mais bien dans celui du vajrayāna. « Le démon de rgyal ‘gong est une entité démoniaque qui s’attache aux malades, aux jeunes et aux infirmes, provoquant troubles nerveux et folie. » [note du traducteur du Fou divin] Essayez de les soigner d’abord par des mantras, et si cela ne marche pas, « détruisez le démon par un rite d’exorcisme ». Avis aux malades, aux jeunes et aux infirmes ! Cachez-vous quand le Lama arrive avec sa magie protectrice et ses rites d’exorcisme.

Dans la version que raconte le journal Kuenselonline, le démon se fond dans une grosse pierre, qui est ensuite réduite en poussière par le vajra de Droukpa Kunlé. Le journal ajoute que depuis cette destruction de démon, cette région du Bhoutan (sic, nous avons changé de décor, nous ne sommes plus à Samyé au Tibet), a été bénie par de nombreuses naissances masculines.[18]



Cette anecdote de Droukpa Kunlé semble ainsi mélanger des éléments prébouddhistes d’un culte phallique, dans une région où des emblèmes phalliques (apotropaia[19]) ont un pouvoir protecteur (contre le mauvais œil) et de fertilité, et où il existe une nette préférence pour les naissances masculines. Un temple sert de lieu de pèlerinage aux couples souhaitant la naissance d’un fils. Au cours d’un rituel un phallus en bois est apposé sur la tête de la femme.[20]




Les héros solaires Mâles avec leur massues comme Héraclès sonnaient le glas d'une société de type matriarcale en imprimant partout leurs marques phalliques, pour subjuguer "le Mal".

Texte tibétain de l'histoire de Droukpa Kunlé à Samyé

*La même phrase en tibétain : La mère dit : les six fils qui étaient nés auparavant furent emportés par les dieux-démons, maintenant c'est le yogi qui a tué mon fils chéri. Que dois-je faire maintenant ? dit-elle en pleurant. Ce n'est pas ma faute, je vais rentrer chez moi. C'est alors que Droukpa Kunlé enseigna au propriétaire (le mari) une méthode pour détourner les mauvais présages (mauvais oeil).

a ma de na re/ sngar bu drug skyes pa lha 'dres khyer/ da bu snying po sdug ma 'di rnal 'byor pas bsad/ da nga gang 'dra byed zer ngu zhing 'dug/ ngas skyon med da nang du log zer nas nang du slebs/ gnas po la ltas ngan bzlog thabs dgos na tshig 'di thon cig gsungs 'di byas so/

[1] Robert Graves, The Greek Myths 2, p. 105

[2] Diodorus de Sicile et Apollodore

[3] Ovide, Métamorphoses, Apollodore

[4] « La première phrase du récit contient une première allusion au dieu :

[Apollonius] conduisit le peuple entier au théâtre, où une image du dieu protecteur était dressée...
Il n’est plus question du dieu ensuite qu’à la toute fin du récit :
En raison [du « miracle »] on dressa la statue du dieu protecteur, Héraklès, à l’endroit même où le mauvais esprit avait été expulsé.
Les deux mentions d’Héraklès encadrent toute l’affaire et lui confèrent sa signification religieuse. Le véritable auteur du miracle, en définitive, c’est le dieu : il a décidé d’exercer sa fonction protectrice par l’intermédiaire d’un grand inspiré : Apollonius de Tyane. »

[5] Diodore de Sicile, IV, 31, 5-8.

[6] Voir le Sahajasiddhi de Lakṣmīṅkārā

[7] "It is also true that I am the rebirth of Shawari Mahesvara, the great siddha, the teacher of emptiness." Source

[8] The Divine madman, Keith Dowman, p.150

[9] The Divine madman, Keith Dowman, p. 120, 126

[10] Dans une des nombreuses anecdotes, il accroche son habit à un rayon solaire.

[11] « Toutefois, le lien entre le culte phallique et le fou divin est à nuancer. Françoise Pommaret explique qu’il y a plusieurs versions de la biographie de Drukpa Kunley, et que c’est celle riche en références phalliques qui est la plus couramment lue aujourd’hui. » Au Bhoutan, le phallus est sacré

[12] Le fou divin, Drukpa Kunley, yogi tantrique tibétain, de Geshey Chaphu, traduit en anglais par Keith Dowman et en français par Dominique Dussaussoy, p. 30

[13] « In 1982, yoga and religion scholar Georg Feuerstein formally became a follower of Adi Da, and wrote a number of introductions to Adi Da books. He later renounced this affiliation, becoming publicly critical of Adi Da and the community surrounding him in Fiji. Feuerstein devoted a chapter to Adi Da in his 1991 book Holy Madness: Spirituality, Crazy-Wise Teachers, and Enlightenment. » Source 

[14] « Ses méthodes et les controverses qu’elles ont soulevées en ont fait un des représentants les plus emblématiques de la figure du gourou occidental en Amérique du Nord. Il affirmait en particulier que la dévotion qu’on devait lui porter était le seul moyen d’obtenir l’illumination spirituelle. Son œuvre littéraire a cependant reçu autant de louanges de diverses personnalités (Elisabeth Kübler-Ross, psychiatre, écrivit une préface au livre Easy Death d’Adi Da en le présentant comme un chef-d’œuvre) que de critiques.
Au milieu des années 1980, les allégations d’abus sexuels, financiers et de « provocation intentionnelle d'une détresse émotionnelle » (la notion de manipulation mentale n'était pas encore très usitée) ont été abondamment couvertes par les médias en Amérique du Nord, contribuant à sa notoriété au-delà de son cercle d'adeptes, bien qu'il reste assez peu connu en Europe. » Source

[15] Selon le journal Kuenselonline du 11 juin, 2014. Dans cette version, le démon est exterminé par le vajra de Droukpa Kunlé. « Watch what happens, he said the parents, as their little boy disappeared beneath the surface of the Pho Chu. Under water, the demon shape-shifted from a boy to a black dog, which then swam to the side of the river. Kunley instantly understood that the dog was actually the demon. DK chased the dog/demon along the river, until the two of them reached a large rock. The demon merged into the rock, thinking he was safe. Not so. Kunley took his Flaming Thunderbolt in hand, thrust it into the rock with a satisfying crunch, and exterminated the demon. »

[16] Le démon de rgyal ‘gong est une entité démoniaque qui s’attache aux malades, aux jeunes et aux infirmes, provoquant troubles nerveux et folie. Note du livre Le fou divin.

[17] Le démon de rgyal ‘gong est une entité démoniaque qui s’attache aux malades, aux jeunes et aux infirmes, provoquant troubles nerveux et folie. Note du livre Le fou divin.

[18] « So, they did. And in a short time they had another son, this time a real one. It is said that this little part of Bhutan has been a great place for producing sons ever since. »

[19] Bruneau Philippe. Apotropaia déliens. La massue d'Héraclès. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 88, livraison 1, 1964. pp. 159-168

[20] « Drukpa Kunle is also associated with a small temple in the Punakha valley near the village of Lobeysa known as the Chimi Lhakang, where, as the story goes, he subdued a ferocious demoness of the Dochu La with the power of his "magic thunderbolt of wisdom" by transforming her into a black dog and burying her beneath a small stupa that remains a prominent feature of the temple today. The Chimi Lhakang itself is considered by Bhutanese to have been established by Drukpa Kunle's more conservative brother, Ngawang Chogyel ('brug pa ngag dbang chos rgyal, 1465-1540) in 1499. Today, the temple is renowned as a popular fertility site where infertile women from different countries come to be blessed on the head by a large wooden phallus and Drukpa Kunle's bow and arrows. » Source