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dimanche 15 mai 2022

Chevaucher le tigre dionysiaque

Jeune Dionysos” une coupe à la main” chevauchant un tigre à tête de lion. Notez la couronne de fleursAncienne mosaïque romaine de la Maison du Faune, Pompéi, Musée archéologique de Naples.
[Dionysos] se tourna alors vers l'est et se dirigea vers l'Inde. Arrivé à l'Euphrate, il fut contré par le roi de Damas, qu'il écorcha vif, mais il construisit un pont sur le fleuve avec du lierre et de la vigne, après quoi un tigre, envoyé par son père Zeus, l'aida à traverser le Tigre. Il atteignit l'Inde, après avoir rencontré beaucoup d'opposition en chemin, et conquit tout le pays, auquel il enseigna l'art de la viticulture, lui donnant aussi des lois et fondant de grandes villes.”[1]
Ariadne et Dionysos, v. 520 av. J.-C. Provenance : Vulci
Staatliche Antikensammlungen Munich

Ariadne tenant la corne d'abondance, Dionysos une coupe à la main,
fresque Ier s. (Getty Villa)

Dionysos (portant couronne et corne d'abondance) et Ariadne,
IVème av. JC,  British Museum

Dionysos est probablement le dieu le plus célèbre représenté en chevauchant un tigre (lion, ou léopard), est-il la source de ce “théomème” (mème d’un dieu, excusez le néologisme) ? 

Dionysos marchant à côté d'un panthère/léopard, British Museum

Dionysos à Nagarjunakonda, l'habit cache le sexe,
la main tient une corne d'abondance ? Palace site

Dionysos est allé à l’est, ou peut-être y était-il déjà et ce sont les Grecs et les Romains, qui l’ont amené vers l’Ouest ? 

Libra et Libera, culte répandu en Mésie supérieure
au nord de la Macédoine. Leur fête était les Libéralia.

Est-ce un dieu indo-européen ? Fait est que ce dieu chevauchant un tigre a fait des émules. Il n’était peut-être pas le premier, mais il n’était certainement pas le dernier.

Dionysos, IIème. s., Musée du Louvre

Alain Daniélou (Śiva et Dionysos) pensait qu’il s’agissait du même dieu, ou de cultes du même terreau Śiva-Dionysos. Dionysos est souvent représenté comme un androgyne ou avec un femme à côté de lui. Il y a le couple Dionysos-Ariadne (ou Liber-Libera chez les Romains), parfois avec leur fils. 

Un herma de Dionysos, Museo archeologico nazionale (Cosa)

Pompeij, un phallus contre le mauvais oeil

Il y a le culte du phallus (“herma”) de Dionysos. Mais c’est plutôt les théomèmes du tigre que nous allons suivre.


Dionysos et Ariadne dans un chariot tiré par des lions. Dalle funéraire de 110-130. Trouvée près de la Via Appia, Rome. Altes Museum Berlin

Dionysos, portant une peau de tigre, un thyrse dans la main, marchant à côté d'un panthère/léopard,
précédé d'un satyre et une ménade AD 100, British Museum

Pour quelqu'un qui connaît un peu l'univers des mahāsiddha, Dionysos, le tigre dionysiaque, les ménades et les satyres ne sont pas si étrangers que cela. 

Fenngan

Il y a même des arhats, des thaumaturges et des maîtres Tiantai en Chine, comme Fenggan, qui chevauchent des tigres ou des tigresses. Avec la confusion féline régnante, il n'est pas impossible que le Mañjuśrī ci-dessous soit en fait Mañjuśrī Vādisiṃha (tib. 'jam dbyangs smra ba'i seng+ge), et qu'il est là pour transmettre les lignées aurales ésotériques de la transmission intermédiaire de la Pacification à Dampa. Dans ce cas, le tigre devrait être un lion... 

Mañjuśrī en mode Sthavira (Fenggan) rencontre Dampa Sangyé (photo : Chou)

Ḍombī-Heruka, coupe (kapāla) dans la main gauche,
tenant un serpent dans la main droite,
enlaçant sa saltimbanque (ḍomba)

Le mahāsiddha Ḍombī-Heruka, réunit plusieurs aspects dionysiaques à la fois. La peau de tigre est souvent représenté comme l'habit ou comme le tapis d'un yogi comme si celui-ci chevauchait un tigre/une tigresse. 

Dordjé Drollö (rdo rje gro lod), aspect de Gourou Rinpoché, tenant vajra et pourba


Plus surprenant, Jé Tsongkhapa en mahāsiddha "tibéto-chinois" (détail de thangka XVIIIème s.) chevauchant un tigre dionysiaque, l'épée de Mañjuśrī et une coupe (kapāla) à la main.

Si vous voyez d'autres théomèmes, laissez un message, merci !

MàJ 280522. Deux photos mettant en scène le lama nyingmapa Chatral Rinpoché, la deuxième étant un photo-montage.   



***

[1] “c. [Dionysos] then turned east and made for India. Coming to the Euphrates, he was opposed by the King of Damascus, whom he flayed alive, but built a bridge across the river with ivy and vine; after which a tiger, sent by his father Zeus, helped him across the river Tigris. He reached India, having met with much opposition by the way, and conquered the whole country, which he taught the art of viniculture, also giving it laws and founding great cities.”
Robert Graves, The Greek Myths, vol. 1, p.104
Note 4: Euripides: Bacchae 13; Theophilus, quoted by Plutarch: On Rivers 24; Pausanias: x. 29. 2; Diodorus Siculus: ii. 38; Strabo: xi. 5. 5; Philostratus: Life of Apollonius of Tyana ii. 8-9; Arrian: Indica 


samedi 3 février 2018

Le festival des chars de Purī



Le festival des chars de Purī (ratha jātrā) commence en mai/juin le jour de pleine lune du mois de Jyeṣṭha, qui est le dernier jour de ce mois. C’est le jour du Festival du bain (snāna purnimā), la pleine lune du bain). Le Festival ne dure qu’un jour et est suivi d’une période de maladie, et une fois tous les 19 ans de la « mort » des dieux. Les dieux obtiennent alors un nouveau corps (nabakalebara).

Le jour du Festival du bain, les représentations de Lakṣmī et de Bhūdevī (les femmes de Jagganāṭh) sont sorties du cœur du temple (garbha-griha), déplacées en procession et placées sur des plateformes de bain, visibles de la rue avec les autres dieux.

Festival du bain
Les dieux sont alors baignés avec l’eau de 108 jarres. L’eau coulant sur les représentations les efface. L’eau provient de la source devant le temple de la déesse Sitalā (déesse de la fièvre et de la variole). Une fois lavées des masques de Gaṇeśa (Ganeś beśa) sont attachés devant les représentations.

Les masques de Gaṇeśa sont fixés 
Les dieux sont dissimulés derrière les masques. Les pūjā paṇḍā font les diverses offrandes de nourritures. Après le bain, la plateforme est balayée par le roi ou un de ses serviteurs. Le roi est le représentant terrestre séculier de Jagganāth, et quelquefois un officiant, mais lui reste subordonné, laquelle subordination est marquée rituellement (balayeur). Les dieux retournent dans le temple, mais pas dans le cœur du temple. Elles sont placées en position inclinées à même le sol, soutenues par des supports en bois. Elles seront « malades » (aṇasara), pendant quinze jours. Il n’y a plus de cuisine de faite, et les divinités reçoivent des nourritures non cuites (fruits, lait, produits laitiers), façon tribale (śabara pūjā). Les divinités reçoivent aussi des plantes médicinales. Un nouveau tissu est placé sur les représentations, et les traits des divinités sont repeints à l’exception des yeux. Les anciens tissus (praśād) sont portés au roi le douzième jour. Le roi ordonne l’organisation du festival des chars navaux. Le treizième jour, le peintre se remet à peindre les divinités. Il finira le quatorzième jour. L’exception étant que tous les 19 ans, Jagganāth « meurt », se manifeste dans un nouveau corps (Daru), et une nouvelle statue sera construite.

À l’aube du quinzième jour (de nouvelle lune), qui est le premier jour du Festival des chars, les pèlerins accourent vers le temple pour voir « la nouvelle jeunesse des divinités » (naba jaubana darśana), et par conséquence la nouvelle jeunesse du roi et du pays. Après cette présentation (darśana), le temple et les divinités sont purifiés et les trois pūjā paṇḍa peignent les pupilles des yeux des dieux (netroścaba). Quand les dieux ouvrent les yeux, une cérémonie de bienvenue (bandāpanā) a lieu. Les offrandes et la cuisine reprennent.


Le deuxième jour du festival, les pèlerins se baignent dans la mer, avant d’aller au temple, où les trois chars (navaux) se tiennent prêts, consacrés par les brahmanes et recouverts de tissus colorés : rouge et noir pour Subhadrā, jaune et rouge pour Jagganātha et vert et rouge pour Balabhadra.


Le pilier (phallique) qui représente Sudarśana (la puissance et le disque de Vichnou) est sorti en premier du temple et circumambule les trois dieux (vidéo youtube).

Le roi avec son balai d'or
Le roi balaie autour des plateformes avec un balai en or avant que les chars se mettent en marche. Les chevaux en bois sont alors fixés sur le devant de chaque chariot et le crieur du char (ratha dāhuka) équipé d’un bâton crie des obscénités aux gens, ce qui provoque des rires.


Les chars parcourent les trois kilomètres qui les séparent du temple de Guṇḍica. Il est dit que Guṇḍicā était la femme du roi Indradyumna, qui avait instauré le culte de Jagganātha dans la ville. Si Jagganātha est l’équivalent de Dionysos, le séjour auprès de Guṇḍicā, la femme de « l'archonte-roi », pourrait être l’équivalent de l’hiérogamie de Dionysos et la femme (« Bhūdevī ») de « l'archonte-roi », « sa sœur »[2], le deuxième jour des Anthestéries.



Sudarśana entre le temple, on lui enlève les lianes fleuries (à 35 sec.), suivi par Baladeva/Balabhadra

A la tombée de la nuit (donc par mesure de "discrétion"), les dieux sont portés à l’intérieur du temple, d’abord le pilier phallique Sudarśana et Balabhadra, ensuite Sulabhadra et Jagganāth. Ils y restent sept jours. Cette période correspond selon Marglin à la récréation (līlā) de Krishna, où le temps est suspendu.[1]

Le cinquième jour, il y a un retournement de situation et un petit vaudeville se joue. Jalouse, Lakṣmī, la deuxième femme de Jagganāth se pointe vers le temple de Guṇḍicā en compagnie des devadasi. Elle lui lance de la poudre magique aux yeux, qui a pour effet de réveiller Jagganāth et de le faire sortir du temps suspendu. La réalité (māyā) reprend le dessus, le temps se remet en marche. Jagganāth rejoindra Lakṣmī la septième jour.


Jagganath est revigoré par son séjour parmi les courtisanes, ce qui se manifeste par les attributs en or : les dieux reçoivent des habits en or (sunā beśa) et, pendant un moment, on fixe des bras et des jambes en or sur les bouts de leurs corps imparfaits, c’est le retour de l’abondance. Les chars retournent au temple de Jagganāth. Pendant deux jours, les chars resteront garés devant le temple, donnant aux pèlerins l'occasion de faire leurs dévotions et de célébrer avec les dieux. Le neuvième jour, les dieux sont ré-installés dans le cœur du temple. La vie reprend son cours habituel.


MàJ 15102018 "Festival des chars" bouddhiste en Inde

MàJ 04022019 Jupiter, Venus and Mercury of Heliopolis (Baalbek)

MàJ 01072020 En Inde, l'incarnation du dieu Vishnou plus forte que le Covid-19

***

[1] Frédérique Apffel Marglin, Wives of the God-King, The Rituals of the Devadasis of Puri, Oxford University Press (1985), p. 276

[2] Marglin, p. 259, ou encore la sœur de sa mère (māusi mā), p. 275…

samedi 8 août 2015

Des Mâles qui débarrassent du Mal


Héraclès amène Cerbère à Eurysthée
« Hercule, quoi qu’on en ait dit, n’est pas un petit prince grec fameux par des aventures romanesques, revêtues du merveilleux de la poésie, et chantées d’âge en âge par les hommes qui ont suivi les siècles héroïques. Il est l’astre puissant qui anime et qui féconde l’Univers ; celui dont la divinité a été partout honorée par des temples et des autels, et consacrée dans les chants religieux de tous les peuples. Depuis Méroé en Éthiopie, et Thèbes dans la haute Égypte, jusqu’aux îles britanniques et aux glaces de la Scythie ; depuis l’ancienne Trapobane et Palibothra dans l’Inde, jusqu’à Cadix et aux bords de l’Océan atlantique ; depuis les forêts de Germanie, jusqu’aux sables brûlants de la Libye, partout où l’on éprouva les bienfaits du Soleil, là on trouve le culte d’Hercule établi ; partout on chante les exploits glorieux de ce dieu invincible, qui ne s’est montré à l’homme que pour le délivrer de ses maux, et pour purger la Terre de monstres, et surtout de tyrans, qu’on peut mettre au nombre des plus grands fléaux qu’ait à redouter notre faiblesse. Bien des siècles avant l’époque où l’on fait vivre le fils d’Alcmène ou le prétendu héros de Tirynthe, l’Égypte et la Phénicie, qui certainement n’empruntèrent pas leurs dieux de la Grèce, avaient élevé des temples au Soleil sous le nom d’Hercule, et en avaient porté le culte dans l’île de Thase et à Cadix, où l’on avait aussi consacré un temple à l’année et aux mois qui la divisent en douze parties, c’est-à-dire, aux douze travaux ou aux douze victoires qui conduisirent Hercule à l’immortalité. »
Extrait de l’Abrégé de l’origine de tous les cultes, chapitre V, de Charles-François Dupuis 
Héraclès est célèbre pour ses douze travaux, douze au nombre des mois de l’année. Douze au nombre des animaux symbolisant les mois qu’un roi ancien devait combattre pour son sacre[1]. Le premier étant de combattre le lion de Némée, le fils d'Orthos, le chien de Géryon, et de la Chimère ou d'Échidna. D’abord, Héraclès tire sur lui ses flèches, mais sans effet. Ensuite, il s’attaque au lion avec sa massue, qui se brise. Finalement, il le tue en l’étouffant. Son dixième travail est de voler les bœufs de Géryon, où il tue Orthos le chien bicéphale, et son maître à coups de massue. Son dernier travail sera enchaînement de Cerbère, le chien à trois têtes qui garde l'entrée des enfers. Héraclès doit le maîtriser sans armes. Il le porte à moitié, et le traîne à moitié en traversant la rivière Styx et l’amena à Eurysthée, qui fut si effrayé qu’il lui demanda de le ramener aux enfers. Héraclès est donc un habitué de chiens monstrueux. Les monstres qu’il combat pendant ses douze travaux apparaissent tels qu’ils sont. D’autres adversaires comme Achéloos (dieu de fleuve) ont le pouvoir de se transformer et de paraître et combattre sous une autre forme. Mais Héraclès arrivera à bout d’eux avec ses flèches, sa massue ou en les étouffant avec sa force brute. Apollodore raconte même qu’un jour, embêté par la chaleur, il tira une flèche sur Hélios, le dieu du soleil.

Héraclès passa pour un mari infidèle et pour avoir eu de nombreuses épouses et maîtresses. Autre fait mémorable était le moment de folie d’Héraclès, causé par le courroux d’Héra. Il tua ses propres six enfants, qu’il eut avec Mégara la fille du roi Créon. Après cet acte, comme après chaque acte avec des dommages collatéraux (offense à d’autres dieux etc.), il se rend auprès du roi, pour qu’il le « purifie ». Dans le dernier cas, c’était le roi Thespios qui le purifia.[2] Ce roi eut cinquante filles de sa femme Mégamède. Il voulut que chacune d’elles eût un enfant d’Héraclès. Héraclès les déflora en une semaine ou en une nuit selon les versions, à l’exception d’une seule qui se fit religieuse.

C’est dans les versions du douzième travail, que l’on a un aperçu de ces « purifications ». Héraclès part à Éleusis (célèbre pour ses mystères) où le fils d’Héphaïstos, Pylios, l’initie aux mystères et le purifie du meurtre des centaures. Car une personne dont les mains sont recouvertes de sang ne peut pas être instruite dans les mystères. N’étant pas Athénien, il n’avait droit qu’aux mystères mineurs (Coré/Perséphone), les mystères majeurs (Démeter et Coré) étant réservés aux seuls Athéniens. Ces mystères sont donnés par un mystagogue sous le plus grand secret. C’est ainsi purifié et préparé qu’il avait pu se rendre dans les enfers.

Cet Héraclès mi-divin mi-humain en quête d’une divinisation complète semble avoir beaucoup de points en commun avec les mahāsiddhas. Héraclès, ou Gilgamesh son équivalent sumérien plus ancien, dont des tablettes d'argile furent datées fin du IIIe millénaire av. J.C. ? D’autres civilisations eurent sans doute leurs propres prototypes du héros solaire.

Nous avons en Héraclès un héros avec des origines divines partielles, qui doit regagner son statut divin par l’effort. Ses attributs sont sa massue, son arc, une peau de lion. Il combat les monstres de préférence avec sa massue. Notamment un chien bicéphale, Orthos, le père du lion de Némée, et Cerbère le chien gardien tricéphale des enfers. Il est un sacré coureur de jupons, il a de nombreux enfants, et dans un moment de folie il est même allé jusqu’à tuer ses propres enfants (au nombre de six). Il se fait purifier par des rois et par des mystagogues dont il reçoit les mystères sous le sceau du secret. Voilà des ingrédients de sa légende très ancienne, très répandue, qui ne surprendront aucun adepte du vajrayāna.

Héraclès était le fils de Zeus, mais né d’une femme. Cela faisait de lui comme un dieu incarné, un homme avec une part de divin, qui avait pour ambition de retrouver le ciel. Il était Zeus à échelle humaine, un Zeus terrestre avec des moyens terrestres, p.e. une massue en bois au lieu du foudre céleste. La mort de ce héros solaire était une apothéose qui fit enfin de lui un dieu. Son bûcher funéraire fut allumé par des foudres célestes qui le débarrassèrent des toutes ces parts mortelles. Débarrassé de son ancienne peau comme un serpent, il se montra sous la majesté de son père divin et fut enlevé par un nuage qui le porta aux cieux.[3] Le héros solaire fait ses adieux à la terre en montant au ciel dans un chariot tiré par quatre chevaux, le véhicule d’Hélios. Désormais, il sera vénéré comme un dieu et chapeautera les actions entreprises par des thaumaturges qui le représentent sur la terre.

René Girard (Je vois Satan tomber comme l'éclair, Grasset 1999), en donne un exemple :
« Apollonius de Tyane était un gourou célèbre du IIème siècle après Jésus-Christ. Dans les milieux païens ses miracles passaient pour très supérieurs à ceux de Jésus.” Le plus spectaculaire est certainement sa guérison d'une épidémie de peste dans la ville d Ephese. Nous en possédons un récit grâce à Philostrate, écrivain grec du siècle suivant et auteur d'une Vie d’Apollonius de Tyane. 
Les Ephésiens ne pouvaient pas se débarrasser de cette épidémie. Après force remèdes mutiles, ils s’adressèrent à Apollonius qui, par des moyens surnaturels se rendit chez eux en un clin d'œil et leur annonça leur guérison immédiate : 
«Aujourd'hui même je vais mettre à l’épidémie qui vous accable. » Sur ces mots, il conduisit le peuple entier au théâtre où une image du dieu protecteur était dressée. Il vit là une espèce de mendiant qui clignait des yeux comme s’il était aveugle et qui portait une bourse contenant une croûte de pain. L’homme, vêtu de haillons, avait quelque chose de repoussant. 
Disposant les Ephésiens en cercle autour de celui-ci, Apollonius leur dit : « Ramassez autant de pierres que vous pourrez et jetez-les sur cet ennemi des dieux. » Les Ephésiens se demandaient où il voulait en venir. Ils se scandalisaient à l’idée de tuer un inconnu manifestement misérable qui les priait et les suppliait d’avoir pitié de lui. Revenant à la charge, Apollonius poussait les Ephésiens à se jeter sur lui, à l’empêcher de s’éloigner.
Dès que certains d’entre eux suivirent ce conseil et se mirent à jeter des pierres au mendiant, lui que ses yeux clignotants faisaient paraître aveugle leur jeta soudain un regard perçant et montra des yeux pleins de feu. Les Ephésiens reconnurent alors qu’ils avaient affaire à un démon et le lapidèrent de si bon cœur que leurs pierres formèrent un grand tumulus autour de son corps. 
Après un petit moment, Apollonius les invita à enlever les pierres et à reconnaître l’animal sauvage qu’ils avaient mis à mort. Une fois qu’ils eurent dégagé la créature sur laquelle ils avaient lancé leurs projectiles, ils constatèrent que ce n’était pas le mendiant. À sa place, il y avait une bête qui ressemblait à un molosse, mais aussi grosse que le plus gros lion. Elle était là sous leurs yeux, réduite par leurs pierres à l’état de bouillie et vomissant de l’écume à la façon des chiens enragés. En raison de quoi, on dressa la statue du dieu protecteur, Héraklès, à l’endroit même où le mauvais esprit avait été expulsé. »
René Girard explique que le miracle d’Apollonius de Tyane raconté ci-dessus, était attribué à Héraclès[4].

Héraclès et Omphale s'amusent
Héraclès, le héros solaire avec sa massue et son arc, protège à l’époque hellénistique aussi les habitations privées avec d’autres dieux. Les emblèmes divins peuvent remplacer les dieux eux-mêmes. Ainsi, dans l’île de Délos, on trouve des habitations protégées par des reliefs représentant des massues (Héraclès), mais surtout par des phallus (Dionysos). Quelquefois, on a du mal à distinguer s’il s’agit d’un phallus ou d’une massue. Dans l’épisode, qui date de l’époque romaine[5], où Héraclès fréquente l’amazone Omphale, la reine de Lydie, les deux amants s’échangent les habits et les attributs, et c’est Omphale qui manie la massue d’Héraclès. La massue et les flèches d’Héraclès sont autant de symboles phalliques.



Nous savons qu’Héraclès avait servi de modèle pour représenter à la façon gréco-bouddhique Vajrapaṇi, le fidèle protecteur du Bouddha. Vajrapaṇi qui deviendra le gardien mystagogue des mystères bouddhistes que sont les tantras et un grand protecteur, combattant les démons, qu’il détruit avec le vajra qu’il tient toujours (sct. paṇi) dans sa main. En s’installant à Oḍḍiyāna[6], Vajrapaṇi en fit le berceau du vajrayāna.

Subjugation du serpent noir (Héraclès tend sa massue au Bouddha qui la saisit)
Allons maintenant vers l’est, au Tibet et au Bhoutan dont le héros national est le thaumaturge Droukpa Kunlé. Il est présenté comme un personnage historique (né en 1455, mort en 1529), mais on peut se demander si ses faits et gestes racontés avec beaucoup de plaisir le sont aussi. Il est considéré (et il l’écrit d’ailleurs lui-même dans son autobiographie[7]) comme une réincarnation du mahāsiddha Śavaripa, et on le représente iconographiquement comme un chasseur, portant un arc et des flèches et en compagnie d’un chien. Droukpa Kunlé est quelquefois représenté avec des cheveux longs frisés et une barbe. Il n’a pas de massue, mais se sert de son vajra-pénis[8], pour le même effet, et pour casser les dents des divers démons.[9] Il est évidemment un héros solaire qui tutoie le soleil[10] et qui combat les monstres pour protéger le peuple (tib. ‘gro ba’i mgon po), notamment au Bhoutan.

Droukpa Kunlé
(le chien noir est aussi le véhicule de Bhairava)
Droukpa Kunlé est généralement associé au culte phallique du Bhoutan, mais ce culte prédate l’arrivée de Droukpa Kunlé et même le bouddhisme dans ce pays himalayen. La légende de Droukpa Kunlé comporte des éléments d’un héros solaire, des éléments de culte phallique prébouddhiste[11], des éléments du yoga sexuel, notamment celui de l'mmortalité par la porte inférieure attribué à Réchungpa, des éléments de mahāsiddha de type vajrayāna, de « fripon » (voir ci-dessous) etc. C’en est trop pour un simple personnage historique. Ceux qui veulent prendre exemple sur ce maître devraient en être conscients. Il y a le Droupa Kunlé historique et ce que la légende a fait de lui. Et il est très probable que sa légende puise dans des couches plus anciennes que la couche bouddhiste. En se laissant inspirer par les faits et gestes de Droukpa Kunlé, par qui se laisse-t-on inspirer réellement ? Peut-on prendre modèle sur la vie d’un dieu ancien ou d’un héros solaire pour vivre la sienne propre, par imitation ? De toute façon, nous sommes prevenus.
« Drukpa Kunley, le Maître de la Vérité, disait lui-même :
Si vous pensez que j’ai révélé des secrets, je vous fais mes excuses ;
Si vous pensez que tout cela n’est qu’un tissu d’absurdités, prenez-y plaisir ! »
À de tels sentiments, je souscris sans réserve
. »[12]
La préface de la traduction anglaise (1980, 1982) de Keith Dowman a été écrite par Georg Feuerstein, qui présente son maître[13], le gourou américain Da Free John[14], comme un exemple vivant de la liberté de Droukpa Kunlé, en comparant la « folle sagesse » de ce dernier à celle de Da Free John. D’autres tibétains, bhoutanais… et occidentaux se sont également laissé inspirer par sa « folle sagesse » libertaire avec un succès très mitigé. Il est évident que la littérature de Droukpa Kunlé s’inscrit aussi dans le genre du fripon (trickster, Paul Radin), comme Le Roman de Renart, Till l'Espiègle, Nasreddin Hodja… avec les éléments de thaumaturge en plus. Ce sont certainement des tissus d'absurdités amusant à lire, mais est-ce un exemple à suivre ? Une lecture au premier degré ou à titre d’édification spirituelle est problématique.

Pour montrer ce que peut produire ce mélange de genres, et pour montrer un possible lien avec des éléments de type héraclitien (ou autres héros néolithiques ?), voici une anecdote où l’on voit Droukpa Kunlé combattre un démon, en véritable thaumaturge.

« [76] À Samye, il se rendit chez Pebdak, le fonctionnaire, et son épouse qui le saluèrent respectueusement.

« Bienvenue, précieux Maître de la Vérité. Depuis que tu as accompli les rites de Restauration des Vœux et de Destruction des Forces Maléfiques, la chance nous a favorisés ; la moisson a été abondante. L’année dernière, reprit Pebdak, à Zilung, en Chine, j’ai rencontré un marchand de Kongpo qui m’a dit comment [vous aviez] noué sa lance par magie [tib. mdung la mdud pa rgyab nas]. Depuis, je vis dans l’espoir de te revoir. Je suis très honoré de ta visite. »

Et il lui servit un repas et de la bière avec une grande obligeance. Plus tard, il lui demanda son aide.

« J’ai été marié trois fois. Les deux premières fois, mon épouse est morte peu après le mariage. Mon épouse actuelle m’a donné six fils ; mais aucun n’a vécu au-delà de trois mois. Mon dernier-né va bientôt avoir cet âge. Je te supplie de le bénir et je te prie d’accomplir un rite pour détourner de lui les forces démoniaques [tib. ltas ngan]. »

-Amène-le ici. Comment s’appelle-t-il?
-Mon fils s’appelle Gardien de Samyé [tib. bsam yas khyabs]. Il est né intelligent et en bonne santé. »

Lorsque Pebdak amena son fils, celui-ci fut saisi de tremblements et de convulsions [tib. khri li li byas pa].
« Du calme ! ordonna le Lama. N’aie pas peur. »

Il demanda à Pebdak de lui tendre le lasso noir qui pendait à un pilier et en passa la boucle autour [77] du cou de l’enfant qui reposait sur les genoux de sa mère.

« Si tu ne me fais pas une pipe [tib. khyod mje 'dags ma bcug na], aujourd’hui, je ne m’appelle plus Drukpa Kunley ! Descendons à la rivière ! [ma ga'i chu 'gram] »

Traînant l’enfant au bout de la corde, il gagna la berge, suivi des parents qui se lamentaient, mangeaient de la poussière et s’arrachaient les cheveux.

« Si tu ne t’en vas pas tout de suite, dit-il à l’enfant qu’il tenait par le cou à bout de bras, je continue le traitement ! »

Et il le précipita dans les flots bouillonnants [de la rivière Po Chu[15]]. Soudain, le corps de l’enfant [tib. bu tsha'i ro de] se changea en un chien noir dont la gueule rouge et béante gronda ; « Tu n’as pas de compassion, Drukpa Kunley ! »

Et le démon s’enfuit sur l’autre rive.
« C’était cela, votre fils ! » dit alors Kunley.

Les parents eurent une grande foi en lui et reprirent le chemin de leur demeure, délivrés de la peur et de 1a culpabilité*. Il leur enseigna la méthode de destruction des forces diaboliques qu’ils devaient utiliser pour leurs enfants [si les mauvais présages revenaient] :

« Lorsque l’enfant pleure dans son berceau, à minuit,
C’est que le père pénètre la mère.
Calmez-le en lui faisant manger des noix.
Si le moyen s’avère inefficace,
Entourez-lui la tête avec un pyjama.
L’enfant que possède un démon courroucé[16]
Apporte misères et souffrances sans fin.
Usez envers lui de la magie protectrice du Lama.
Si le charme n’opère pas.
[78] Détruisez le démon par un rite d’exorcisme.
Un fils inutile et impuissant
Est cause que la lignée s’éteint.
Moi, Drukpa Kunley, je puis annuler cette malédiction.
Mais, si ma bénédiction reste sans effet,
Une corde autour du cou aura raison de ce fléau. »

Après lui avoir donné cet enseignement, le Lama dit à Pebdak que l’année prochaine, à pareille époque, lui naîtrait un fils.
« S’il te plaît, donne-lui un nom maintenant, dit Pebdak, car l’année prochaine, tu ne seras peut-être pas ici.
- Appelle-le “Moisson Abondante”, car il sera l’origine d’une nombreuse descendance. »

Lorsqu’elle entendit cet oracle, l’épouse offrit ses bijoux au Lama en témoignage de gratitude. Quant à Pebdak, il lui donna une cassette qui contenait cinquante pièces d’or et une turquoise. »

Cette traduction française est extraite du Fou divin (Albin Michel), traduit de l’anglais (The Divine Madman, Keith Dowman). On peut trouver une version tibétaine de cette anecdote (pages 113-117) dans « ‘gro ba’i mgon po kun dga’ legs pa’i rnam thar mon spa gro sogs kyi mdzad spyod rnams » publié par Tibetan Cultural Printing Press en 1982.

J’ai toujours eu du mal avec cette histoire, sans doute à cause de ses éléments prébouddhistes, si l’on me permet cette remarque « orientaliste ». Un enfant, qui n’est pas un vrai enfant, mais un démon qui se fait passer pour tel. Il faut beaucoup d’ouverture et de retenue orientaliste pour accepter cela. Si nous lisions un mythe, un épisode du Héracleion, nous pourrions y voir le symbolique du héros solaire. Six enfants, les six mois de l’année qui décline. Nous n’aurions pas de mal à reconnaître un héros solaire qui ramène un chien monstrueux déguisé en enfant à la porte de l’enfer, le fleuve Styx. Mais nous lisons le rnam thar d’un personnage historique, Droukpa Kunlé, qui confond les démons et les combat avec son vajra physique (« Si tu ne me fais pas une pipe, aujourd’hui, je ne m’appelle plus Drukpa Kunley ! »). Ce qui pendant presque trois mois s’était fait passer pour un enfant beau et sage est démasqué et tué par notre héros. Le texte tibétain précise bien que c'est le corps (cadavre, ro) de l'enfant qui se transforme en démon. Son acte déterminé va le faire dévoiler sa véritable nature démoniaque. Soulagement général, l’enfant tué par Doukpa Kunlé n’était pas un enfant mais un démon, bon débarras ! Le soulagement a dû être le même quand le mendiant d’Apollonius de Tyane s’était re-transformé en molosse. Finalement, on avait eu raison de le lapider. Ce qui semblait être initialement un meurtre, s’avère être un acte judicieux...

Quand on croit en les thaumaturges et leur pouvoirs, en les démons se faisant passer pour des humains, et en leur « purification » ou « libération », alors vive Apollonius de Tyane, vive Droukpa Kunlé. Mais si on n’y croit pas, qu’est-ce que c’est qui est décrit là, que se passe-t-il vraiment ? D’autant plus que Droukpa Kunlé donne par la suite aux parents désemparés des conseils à la Françoise Dolto.
« Lorsque l’enfant pleure dans son berceau, à minuit,
C’est que le père pénètre la mère.
Calmez-le en lui faisant manger des noix.
Si le moyen s’avère inefficace,
Entourez-lui la tête avec un pyjama.
L’enfant que possède un démon courroucé[17]
Apporte misères et souffrances sans fin.
Usez envers lui de la magie protectrice du Lama.
Si le charme n’opère pas.
[78] Détruisez le démon par un rite d’exorcisme
. »
Nous ne sommes plus dans le domaine des mythes de héros solaire, mais bien dans celui du vajrayāna. « Le démon de rgyal ‘gong est une entité démoniaque qui s’attache aux malades, aux jeunes et aux infirmes, provoquant troubles nerveux et folie. » [note du traducteur du Fou divin] Essayez de les soigner d’abord par des mantras, et si cela ne marche pas, « détruisez le démon par un rite d’exorcisme ». Avis aux malades, aux jeunes et aux infirmes ! Cachez-vous quand le Lama arrive avec sa magie protectrice et ses rites d’exorcisme.

Dans la version que raconte le journal Kuenselonline, le démon se fond dans une grosse pierre, qui est ensuite réduite en poussière par le vajra de Droukpa Kunlé. Le journal ajoute que depuis cette destruction de démon, cette région du Bhoutan (sic, nous avons changé de décor, nous ne sommes plus à Samyé au Tibet), a été bénie par de nombreuses naissances masculines.[18]



Cette anecdote de Droukpa Kunlé semble ainsi mélanger des éléments prébouddhistes d’un culte phallique, dans une région où des emblèmes phalliques (apotropaia[19]) ont un pouvoir protecteur (contre le mauvais œil) et de fertilité, et où il existe une nette préférence pour les naissances masculines. Un temple sert de lieu de pèlerinage aux couples souhaitant la naissance d’un fils. Au cours d’un rituel un phallus en bois est apposé sur la tête de la femme.[20]




Les héros solaires Mâles avec leur massues comme Héraclès sonnaient le glas d'une société de type matriarcale en imprimant partout leurs marques phalliques, pour subjuguer "le Mal".

Texte tibétain de l'histoire de Droukpa Kunlé à Samyé

*La même phrase en tibétain : La mère dit : les six fils qui étaient nés auparavant furent emportés par les dieux-démons, maintenant c'est le yogi qui a tué mon fils chéri. Que dois-je faire maintenant ? dit-elle en pleurant. Ce n'est pas ma faute, je vais rentrer chez moi. C'est alors que Droukpa Kunlé enseigna au propriétaire (le mari) une méthode pour détourner les mauvais présages (mauvais oeil).

a ma de na re/ sngar bu drug skyes pa lha 'dres khyer/ da bu snying po sdug ma 'di rnal 'byor pas bsad/ da nga gang 'dra byed zer ngu zhing 'dug/ ngas skyon med da nang du log zer nas nang du slebs/ gnas po la ltas ngan bzlog thabs dgos na tshig 'di thon cig gsungs 'di byas so/

[1] Robert Graves, The Greek Myths 2, p. 105

[2] Diodorus de Sicile et Apollodore

[3] Ovide, Métamorphoses, Apollodore

[4] « La première phrase du récit contient une première allusion au dieu :

[Apollonius] conduisit le peuple entier au théâtre, où une image du dieu protecteur était dressée...
Il n’est plus question du dieu ensuite qu’à la toute fin du récit :
En raison [du « miracle »] on dressa la statue du dieu protecteur, Héraklès, à l’endroit même où le mauvais esprit avait été expulsé.
Les deux mentions d’Héraklès encadrent toute l’affaire et lui confèrent sa signification religieuse. Le véritable auteur du miracle, en définitive, c’est le dieu : il a décidé d’exercer sa fonction protectrice par l’intermédiaire d’un grand inspiré : Apollonius de Tyane. »

[5] Diodore de Sicile, IV, 31, 5-8.

[6] Voir le Sahajasiddhi de Lakṣmīṅkārā

[7] "It is also true that I am the rebirth of Shawari Mahesvara, the great siddha, the teacher of emptiness." Source

[8] The Divine madman, Keith Dowman, p.150

[9] The Divine madman, Keith Dowman, p. 120, 126

[10] Dans une des nombreuses anecdotes, il accroche son habit à un rayon solaire.

[11] « Toutefois, le lien entre le culte phallique et le fou divin est à nuancer. Françoise Pommaret explique qu’il y a plusieurs versions de la biographie de Drukpa Kunley, et que c’est celle riche en références phalliques qui est la plus couramment lue aujourd’hui. » Au Bhoutan, le phallus est sacré

[12] Le fou divin, Drukpa Kunley, yogi tantrique tibétain, de Geshey Chaphu, traduit en anglais par Keith Dowman et en français par Dominique Dussaussoy, p. 30

[13] « In 1982, yoga and religion scholar Georg Feuerstein formally became a follower of Adi Da, and wrote a number of introductions to Adi Da books. He later renounced this affiliation, becoming publicly critical of Adi Da and the community surrounding him in Fiji. Feuerstein devoted a chapter to Adi Da in his 1991 book Holy Madness: Spirituality, Crazy-Wise Teachers, and Enlightenment. » Source 

[14] « Ses méthodes et les controverses qu’elles ont soulevées en ont fait un des représentants les plus emblématiques de la figure du gourou occidental en Amérique du Nord. Il affirmait en particulier que la dévotion qu’on devait lui porter était le seul moyen d’obtenir l’illumination spirituelle. Son œuvre littéraire a cependant reçu autant de louanges de diverses personnalités (Elisabeth Kübler-Ross, psychiatre, écrivit une préface au livre Easy Death d’Adi Da en le présentant comme un chef-d’œuvre) que de critiques.
Au milieu des années 1980, les allégations d’abus sexuels, financiers et de « provocation intentionnelle d'une détresse émotionnelle » (la notion de manipulation mentale n'était pas encore très usitée) ont été abondamment couvertes par les médias en Amérique du Nord, contribuant à sa notoriété au-delà de son cercle d'adeptes, bien qu'il reste assez peu connu en Europe. » Source

[15] Selon le journal Kuenselonline du 11 juin, 2014. Dans cette version, le démon est exterminé par le vajra de Droukpa Kunlé. « Watch what happens, he said the parents, as their little boy disappeared beneath the surface of the Pho Chu. Under water, the demon shape-shifted from a boy to a black dog, which then swam to the side of the river. Kunley instantly understood that the dog was actually the demon. DK chased the dog/demon along the river, until the two of them reached a large rock. The demon merged into the rock, thinking he was safe. Not so. Kunley took his Flaming Thunderbolt in hand, thrust it into the rock with a satisfying crunch, and exterminated the demon. »

[16] Le démon de rgyal ‘gong est une entité démoniaque qui s’attache aux malades, aux jeunes et aux infirmes, provoquant troubles nerveux et folie. Note du livre Le fou divin.

[17] Le démon de rgyal ‘gong est une entité démoniaque qui s’attache aux malades, aux jeunes et aux infirmes, provoquant troubles nerveux et folie. Note du livre Le fou divin.

[18] « So, they did. And in a short time they had another son, this time a real one. It is said that this little part of Bhutan has been a great place for producing sons ever since. »

[19] Bruneau Philippe. Apotropaia déliens. La massue d'Héraclès. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 88, livraison 1, 1964. pp. 159-168

[20] « Drukpa Kunle is also associated with a small temple in the Punakha valley near the village of Lobeysa known as the Chimi Lhakang, where, as the story goes, he subdued a ferocious demoness of the Dochu La with the power of his "magic thunderbolt of wisdom" by transforming her into a black dog and burying her beneath a small stupa that remains a prominent feature of the temple today. The Chimi Lhakang itself is considered by Bhutanese to have been established by Drukpa Kunle's more conservative brother, Ngawang Chogyel ('brug pa ngag dbang chos rgyal, 1465-1540) in 1499. Today, the temple is renowned as a popular fertility site where infertile women from different countries come to be blessed on the head by a large wooden phallus and Drukpa Kunle's bow and arrows. » Source

samedi 1 février 2014

Le phallus qui soumet la nature et la femme


Srinmo du Tibet (illustration des archives d'Erwan Temple)

Le ciel, avec le foudre, est le principe masculin, et la terre le principe féminin. Quand tout va bien le ciel réussit à imprimer sa volonté sur la terre. Mais il arrive que la Nature tente de reprendre le dessus et que les titans, les élémentaux, toutes les forces terrestres se rebellent.

Ainsi, la terre du Tibet serait comme une rākṣasa (T. srin mo), couchée sur le dos. Ce sont les mandarins de l’épouse chinoise de l’empereur tibétain Srong-brstan qui l’avaient expliqué à son épouse népalaise, quand celle-ci voulait construire le 'phrul-snang (Jo-khang) à Lhasa. Pour la maîtriser/dompter, il fallait construire des monuments[1] (temples, stūpa…) aux endroits vitaux (T. gnad S. marma) de la rākṣasa. De l’acupuncture macroscopique… Quatre temples aux extrémités du pays (T. mtha' 'dul) et des monuments de “soumission renforcée” (T. yang ‘dul) dans des endroits où les forces rebelles ('dre, bdud et btsan) étaient particulièrement résistantes.

Srinmo du Tibet (illustration des archives d'Erwan Temple)

Le 'phrul-snang devait être construit au coeur (O-ma-thang) de la rākṣasa. Une cave à l’est correspondait aux parties génitales de la rākṣasa, et afin de neutraliser les forces maléfiques sortant de sa crevasse il fallait édifier un phallus (T. dbang-phyug chen-po ou dbang phyug mtshan) pointant dans sa direction. Hugh Richardson précise qu’on y avait retrouvé d’autres accessoires comme une conque, une image de garuda, un stūpa en pierre et un lion en pierre. Selon la même idée, des symboles phalliques peuvent être installés à des endroits pour conjurer les forces maléfiques ou telluriques.

Dans le deuxième chant des Chants de Milarepa de Tsang nyeun, nous voyons Milarepa en route pour Lachi (la phyi). Un moment donné, les non-humains (T. mi ma yin) produisent de nombreux (dgu=neuf=nombreux) sexes féminins immenses sur son chemin. Milarepa continua son chemin en maintenant le regard yoguique (T. lta stangs) et en préparant (T. las su rung ba) son vajra secret (T. gsang rdor). Après avoir dépassé les neuf sexes féminins, il détruisit (T. zhig) avec son vajra secret et le regard yoguique un rocher (T. rdo ba) qui contenait l’essence (S. rasa T. bcud) du site. Cet endroit s'appelait La dgu lung dgu (Neuf passes, neuf vallées).[2]
“Le saint emblématique du Bhoutan est le yogi fou Droukpa Kunleg, dont des légendes plus merveilleuses les unes que les autres circulent depuis le 16ème siècle, l’époque du mouvement politique des « yogis fous » (T. smyon pa). Il serait venu au Bhoutan pour y dompter les démons, comme avant lui Padmasambhava au Tibet. Appartenant à une lignée Réchungpiste, il pratiquait surtout la libération par la porte inférieure. Pour dompter les démons et pour bénir les femmes du Bhoutan, il utilisait le vajra que la nature lui avait donné, autrement dit son phallus.
Son phallus, capable de donner à la fois protection et bénédiction, est toujours représenté pour servir de porte-bonheur qui protège contre le mauvais œil (T. ltas ngan). Les couples font le pèlerinage vers le temple de Droukpa Kunleg pour se faire bénir avec son phallus afin d’obtenir de beaux enfants, de préférence pas de naissances basses...” (blog)
On trouve une anecdote dans la vie de Droukpa Kunleg (“Le fou divin”), qui m’a toujours mis mal à l’aise. Un homme vient le voir. Il en est à sa troisième femme, les deux premières étant mortes jeunes. La dernière lui avait déjà donné six fils, qui sont tous morts au bout de trois mois. Récemment, elle lui avait donné un septième fils, qui a presque trois mois. Le lama pourrait-il le bénir pourqu’il vive ? A la vue du lama, l’enfant se met à trembler. Droukpa Kunleg lui dit “Si tu ne me lèches pas la queue (T. mje), mon nom n’est pas Droukpa Kunleg. Viens à la rivière.”[3] Il traîne l’enfant à la rivière et le jette dans l’eau. Quand son corps remonte à la surface de l’eau, un chien noir avec une gueule rouge apparaît et crie “Droukpa Kunlegs, tu n’as pas de compassion !” en se sauvant. Droukpa Kunleg prédit alors au couple la naissance d’un autre fils, qui vivra et aura une descendance nombreuse. Il s’agissait en fait d’un exorcisme et les enfants (tous des garçons, notons-le[4]) étaient des démons. Tout est bien qui finit bien.

Les correspondances micro/macrocosmiques c’est très bien, considérer la terre où nous vivons comme un prolongement de nous même c’est parfait. La considérer comme une mère nourricière, c’est tout naturel. Mais, il y a des éléments plus gênants dans l’idée ancienne de l’opposition ciel-terre, esprit-matière/nature, mâle-féminin, actif-passif, dominant-dominé toujours d’actualité, du moins par son champ d’influence (s’il ne reste plus que cela…). Pourquoi les femmes sont des “naissances basses” (T. skye dman), pourquoi est-il préférable d’avoir des fils, pourquoi la femme est-elle une tentatrice et donc associée à des forces maléfiques (ou plus facilement persuadée par celles-ci) ? Quel est ce pouvoir du phallus de Milarepa ou de Droukpa Kunleg, susceptible de conjurer le mal, de bénir les couples (lire: de donner des fils), et de donner accès à l’éveil à toute vierge par un coup de queue ? J’ai bien peur que les raisons remontent aux fables cosmogoniques qui ont cours depuis les débuts de l’humanité.

Quelles sont les raisons profondes derrière l’efficacité ou la magie de ces gestes où la femme a toujours le mauvais rôle ? Comment interpréter cette anecdote pour y trouver de la sagesse, ou sinon du moins une sagesse populaire, une moralité ? Quel est son véritable message ? Tout ce qu’elle semble faire est de mettre en avance la mission et la puissance du lama, grâce à son phallus. Puissance qui soumet les démons, la nature et la femme. Aux non-initiés, le comportement du lama pourrait sembler étrange (“la folle sagesse”). Comment pouvions-nous savoir que ces enfants étaient en fait des démons, que Droukpa Kunleg conjure à l’aide de son phallus ? L’hagiographie de Droukpa Kunleg nous aide à y voir plus claire. Désormais, quand nous sommes confrontés à un lama qui fait de drôles de choses avec son phallus, on saura qu’il est toujours possible que celui en fait conjure, bénie, consacre etc. et qu’il remette de l’ordre là où il y avait du désordre.

Ce pourrait être amusant, si certains ne prenaient au premier degré ce type d'hagiographie en essayant d'imiter le comportement de leurs héros.

***

Le territoire comme le féminin dans le shivaïsme, les shakti-pitha.


Voir aussi l'article de Françoise Pommaret, Bhutan's pervasive phallus: Is Drukpa Kunley really responsible?

Dérangeant, la "justice" (conseil de village) qui commande le viol collectif d'une femme en Inde

MàJ 10062014

Flight of the Khyung, June 2014
"Reflecting her degraded status, Trari Nam Tsho is mainly considered a demonic lake (bdud-mtsho). According to local Buddhists, the lake is the haunts of Trati Gyalmo Ralchikmo (Pra-ti rgyal-mo ral-cig ma, she with one braid) or Trati Gyalmo Rachikmo (Pra-ti rgyal-mo rwa-cig, she with one horn). The oral tradition states that this problematic female spirit once caused a flood so destructive the water met the sky, causing many to perish. It was at Bell Island that the great Buddhist hero of the 8th century CE, Guru Rinpoche, is supposed to have tamed this destructive female spirit and to have impelled her to take an oath upholding the Buddhist doctrine. During these activities, Guru Rinpoche is said to have magically created the land bridge to Bell Island with earth taken from the folds of his robe and the island itself with his bell.

This tale of subjugation by Guru Rinpoche explains an alternative name for Bell Island, Nam Tsho Karel (gNam-mtsho kha-ral: ‘Cleft of the Mouth of Celestial Lake’), the place where Guru Rinpoche forced an oath into the demoness’ mouth. After her defeat, the great magician caused the four mountains flanking the lake, the Gyalchen Rizhi (rGyal-chen ri-bzhi: ‘Four Great Victorious Mountains’), to pin down Trati Gyalmo Ralchikmo, rendering her impotent. Each of these four differently colored mountains is perceived of as home to a fierce male spirit of the tsen (btsan) class. As we know, the land bridge connecting Bell Island to the mainland was still underwater 700 years ago, showing that this myth is of more recent origins (perhaps no more than two or three centuries old)
."

[1] mtha' 'dul yang 'dul lha khang rnams

[2] Version de mtsho sngon mi rigs dpe skrun khang, p. 213. Garma C.Cchang, p.20 De nas cung zad byon pa dang mi ma yin gyis cho 'phrul 'byon lam thams cad du mo mtshan chen po du ma bstan byung bas/ rje btsun gyis kyang lta stangs kyi ngang nas gsang rdor las su rung bar mdzad na byon pas/ mtshan ma dgu 'das pa'i mtshams su gnas kyi bcud 'dus pa'i rdo ba zhig la gsang gnas rdor zhing lta stang mdzad pas cho 'phrul kun zhi ba'i sal/ la dgu lung dgur grags/

[3] Dus de ring khyod mje ‘dags ma bcug na/ nga ‘brug smyon kun legs min pa’I rtags yin pas/ ma ga’I chu ‘gram ‘gro zer drud song bas/ ‘gro ba’I mgon po kun dga’ legs pa’I rnam thar mon spa gro sogs kyi mdzad spyod rnams bzhugs so, Tibetan Cultural Printing Press, 1982,.p. 115

[4] On pourrait même se demander si cette histoire ne cacherait pas autre chose. Ces “garçons morts » et démoniaques étaient peut-être des filles, noyées dans la rivière ?

L'histoire de Droukpa Kunleg racontée par Keith Downman (The Divine Madman) :

"Later Pebdak asked for the Lama’s help. ‘I have had three wives of whom two died shortly after I married them. My present wife has given birth to six sons, but none of them has lived longer than three months. This year my wife gave birth to another son who is now nearly three months old. I entreat your blessings upon him, and beg you to perform a rite that will keep all destructive forces out of him.’
‘What is your son’s name?’ asked the Lama. ‘Bring him here.’
‘His name is Samye Guardian,’ Pebdak told him. ‘He was born healthy and intelligent.’
When Pebdak’s wife brought her son, the child immediately began to shake and tremble. ‘Stay still! Don’t be afraid!’ the Lama commanded, and he asked Pebdak to bring a black lassoo that he had seen hanging upon a pillar. He put the noose round the child’s neck as it lay in its mother’s lap and said, ‘If you don’t lick my cock today, my name isn’t Drukpa Kunley! Now down to the river!’ Dragging the child behind him with the lassoo, followed by the parents wailing, swallowing dust, chewing stones, and tearing their hair, he reached the river bank, if you dare to return here again, you’ll get this same treatment,’ said the Lama holding the child at arm’s length by the neck and then hurling him into the centre of the swirling stream. Suddenly the child’s corpse was seen to change into a black dog with a gaping red mouth which snarled, ‘You’ve no compassion, Drukpa Kunley!’ as it swam to the opposite bank.
‘That was your son!’ he told the parents, and gaining complete faith in the Lama, they returned to their house blameless and free from fear."