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dimanche 15 mai 2022

Chevaucher le tigre dionysiaque

Jeune Dionysos” une coupe à la main” chevauchant un tigre à tête de lion. Notez la couronne de fleursAncienne mosaïque romaine de la Maison du Faune, Pompéi, Musée archéologique de Naples.
[Dionysos] se tourna alors vers l'est et se dirigea vers l'Inde. Arrivé à l'Euphrate, il fut contré par le roi de Damas, qu'il écorcha vif, mais il construisit un pont sur le fleuve avec du lierre et de la vigne, après quoi un tigre, envoyé par son père Zeus, l'aida à traverser le Tigre. Il atteignit l'Inde, après avoir rencontré beaucoup d'opposition en chemin, et conquit tout le pays, auquel il enseigna l'art de la viticulture, lui donnant aussi des lois et fondant de grandes villes.”[1]
Ariadne et Dionysos, v. 520 av. J.-C. Provenance : Vulci
Staatliche Antikensammlungen Munich

Ariadne tenant la corne d'abondance, Dionysos une coupe à la main,
fresque Ier s. (Getty Villa)

Dionysos (portant couronne et corne d'abondance) et Ariadne,
IVème av. JC,  British Museum

Dionysos est probablement le dieu le plus célèbre représenté en chevauchant un tigre (lion, ou léopard), est-il la source de ce “théomème” (mème d’un dieu, excusez le néologisme) ? 

Dionysos marchant à côté d'un panthère/léopard, British Museum

Dionysos à Nagarjunakonda, l'habit cache le sexe,
la main tient une corne d'abondance ? Palace site

Dionysos est allé à l’est, ou peut-être y était-il déjà et ce sont les Grecs et les Romains, qui l’ont amené vers l’Ouest ? 

Libra et Libera, culte répandu en Mésie supérieure
au nord de la Macédoine. Leur fête était les Libéralia.

Est-ce un dieu indo-européen ? Fait est que ce dieu chevauchant un tigre a fait des émules. Il n’était peut-être pas le premier, mais il n’était certainement pas le dernier.

Dionysos, IIème. s., Musée du Louvre

Alain Daniélou (Śiva et Dionysos) pensait qu’il s’agissait du même dieu, ou de cultes du même terreau Śiva-Dionysos. Dionysos est souvent représenté comme un androgyne ou avec un femme à côté de lui. Il y a le couple Dionysos-Ariadne (ou Liber-Libera chez les Romains), parfois avec leur fils. 

Un herma de Dionysos, Museo archeologico nazionale (Cosa)

Pompeij, un phallus contre le mauvais oeil

Il y a le culte du phallus (“herma”) de Dionysos. Mais c’est plutôt les théomèmes du tigre que nous allons suivre.


Dionysos et Ariadne dans un chariot tiré par des lions. Dalle funéraire de 110-130. Trouvée près de la Via Appia, Rome. Altes Museum Berlin

Dionysos, portant une peau de tigre, un thyrse dans la main, marchant à côté d'un panthère/léopard,
précédé d'un satyre et une ménade AD 100, British Museum

Pour quelqu'un qui connaît un peu l'univers des mahāsiddha, Dionysos, le tigre dionysiaque, les ménades et les satyres ne sont pas si étrangers que cela. 

Fenngan

Il y a même des arhats, des thaumaturges et des maîtres Tiantai en Chine, comme Fenggan, qui chevauchent des tigres ou des tigresses. Avec la confusion féline régnante, il n'est pas impossible que le Mañjuśrī ci-dessous soit en fait Mañjuśrī Vādisiṃha (tib. 'jam dbyangs smra ba'i seng+ge), et qu'il est là pour transmettre les lignées aurales ésotériques de la transmission intermédiaire de la Pacification à Dampa. Dans ce cas, le tigre devrait être un lion... 

Mañjuśrī en mode Sthavira (Fenggan) rencontre Dampa Sangyé (photo : Chou)

Ḍombī-Heruka, coupe (kapāla) dans la main gauche,
tenant un serpent dans la main droite,
enlaçant sa saltimbanque (ḍomba)

Le mahāsiddha Ḍombī-Heruka, réunit plusieurs aspects dionysiaques à la fois. La peau de tigre est souvent représenté comme l'habit ou comme le tapis d'un yogi comme si celui-ci chevauchait un tigre/une tigresse. 

Dordjé Drollö (rdo rje gro lod), aspect de Gourou Rinpoché, tenant vajra et pourba


Plus surprenant, Jé Tsongkhapa en mahāsiddha "tibéto-chinois" (détail de thangka XVIIIème s.) chevauchant un tigre dionysiaque, l'épée de Mañjuśrī et une coupe (kapāla) à la main.

Si vous voyez d'autres théomèmes, laissez un message, merci !

MàJ 280522. Deux photos mettant en scène le lama nyingmapa Chatral Rinpoché, la deuxième étant un photo-montage.   



***

[1] “c. [Dionysos] then turned east and made for India. Coming to the Euphrates, he was opposed by the King of Damascus, whom he flayed alive, but built a bridge across the river with ivy and vine; after which a tiger, sent by his father Zeus, helped him across the river Tigris. He reached India, having met with much opposition by the way, and conquered the whole country, which he taught the art of viniculture, also giving it laws and founding great cities.”
Robert Graves, The Greek Myths, vol. 1, p.104
Note 4: Euripides: Bacchae 13; Theophilus, quoted by Plutarch: On Rivers 24; Pausanias: x. 29. 2; Diodorus Siculus: ii. 38; Strabo: xi. 5. 5; Philostratus: Life of Apollonius of Tyana ii. 8-9; Arrian: Indica 


mercredi 12 mars 2014

La religion d'un bon gestionnaire



Le Manimékhalaï est riche en informations sur le sud de l’Inde et l’état du bouddhisme entre le 3ème et le 6ème siècle (sans exclure la possibilité d'une composition postérieure). Les diverses sectes que l’on rencontre dans ce conte ont chacune leurs propres caractéristiques, mais tous les membres des divers sectes sont aussi les sujets de leurs royaumes respectifs. Quelques soient les croyances spécifiques de leur secte, ils partagent la même croyance que les dieux sont les gestionnaires de leur territoire. En fait, les croyances spécifiques des sectes concernent surtout le discours et les méthodes se rapportant à la libération (mokṣa). Pour le reste, ils semblent plus ou moins d’accord sur les pouvoirs des dieux, des planètes, des divers génies et nymphes et sur l’importance de les honorer. Les rois sont les représentants locaux d’Indra, et ils se rapportent par rapport à leur roi, comme les autres dieux et êtres surnaturels par rapport à Indra.

Il y a donc comme un culte officiel auquel participe tout le monde, quel que soit la secte à laquelle on appartient. Le Manimékhalaï fait l’apologie du bouddhisme, mais montre que ces héros et héroïnes participent en même temps au culte officiel local. Le culte local s’inscrit dans la mythologie du territoire. Le territoire dans notre contre est le Continent du Jambousier (Continent du Bois de Rose, Jambudvīpa) dont l’Inde est le centre. Champou ou Champapati (Pārvatī) est la déesse de la Terre et la protectrice de tout le continent et Manimékhala est la déesse de l’Océan. Amaravati est considéré être la capitale d’Indra. Les capitales des trois royaumes (Chéra, Pandya et Chola) ont chacune une déesse protectrice qui protège la ville et qui la rend prospère. Il y a Champapati à Puhār (Chola), Madurapati à Madurai (Pandya) et à Kannaki/Kannagi à Vanji (Chéra). Dans leurs temples respectifs, ces déesses ont des statues qui les représentent iconiquement. Elles parlent et donnent conseil à l’héroïne. Kannaki/Kannagi et son mari Kovalan, avaient acquis le statut des dieux de Vanji, mais la déesse explique à Manimékhalaï, que lorsqu’ils auront épuisé leur crédit, qu’il faudrait payer pour leurs mauvaises actions. Elle lui apprend en outre qu’Indra aurait construit sept monastères (vihāra) bouddhistes dans la ville (engloutie) de Puhār en l’honneur du Bouddha.[1]

Tous les lieux, montagnes, collines, fleuves etc. ont d’ailleurs leur dieu protecteur. Souvent une déesse dans le sud. A certains endroits des piédestaux du Bouddha ont été édifié, qui les représentent aniconiquement. Le Bouddha ne parle pas et ne donne pas conseil à l’héroïne. Mais ces lieux sont gardés par des déesses, qui elles sont accessibles.
« Il nous suffira de savoir qu’après avoir fait de la matière une cause première, un Dieu, on a divinisé la terre, ses parties principales, les montagnes, les mers, les fleuves, les fontaines. On a fait des quatre éléments des génies présidant aux quatre saisons ; on a été jusqu’à les faire présider à tels signes du zodiaque, à telles constellations. On ne s’en est pas tenu là : on a affecté au feu le principe du chaud, à l’air celui du froid, à l’eau celui de l’humide, et à la terre celui du sec. On a personnifié ces quatre principes, et on a imaginé qu’ils dominaient chacun dans des astres, et que ces signes, ces astres, et ces principes, modifiaient et gouvernaient toutes les choses d'ici-bas. Tout cela a fourni ample matière à l’astrologie, et a donné lieu à d'immenses généalogies de dieux, et à de nombreuses fables : c’est tout ce que nous avons besoin d’en savoir. » (Extrait de chapitre 4 de l'Analyse raisonnée de l'origine de tous les cultes, ou Religion universelle par Antoine Louis Claude Destutt de Tracy)
Tous les phénomènes sont ainsi doublés de leurs agents respectifs, qui servent de médiateur. Le monde céleste est ainsi imprimé sur le monde terrestre et le dirige. La terre prend modèle sur le ciel, à commencer par l’idée d’hiérarchie. Les palais royaux prennent modèle sur le palais d’Indra, et l’univers est reproduit en miniature. Le réseau recouvrant la réalité qui a le dieu Indra pour centre est donc véritablement comme le filet d’Indra (indrajala), qui est un synonyme pour la Māyā. Pour commémorer par exemple la venue de tous les dieux dans le terrible cimetièreShudukāttu-Kottam ») de Puhār, « Māyā, l’abile architecte divin, y a construit, avec de l’argile et du stuc, un temple à l’image des demeures des dieux. Au centre est représenté l’axe du monde, le mont Mérou, encerclé des sept chaînes de montagnes et des quatre continents, entouré d’îles au nombre de deux mille. Sur chaque continent sont indiqués les sites les plus remarquables, l’apparence de ses habitants et le style de leurs maisons. »[2] Tous ces dieux et agents ne sont pas des philanthropes et réclament leur dû. Le roi de Chola, en de bons termes avec Indra, avait prié celui-ci de venir tous les ans avec tous les dieux pour un festival de 28 jours. Pendant ce festival, il y arriva que des dieux, des génies etc. « s’étaient dépouillés de leur gloire afin de ressembler à des hommes, » et circulaient librement dans la ville. « On prétendait que, si l’on négligeait l’ordonnance des fêtes, le génie protecteur de la ville entrerait en fureur. »[3] Les génies dans le Manimékhalaï sont présents aux carrefours et aux croisements, leurs représentations gravées dans des piliers. Le culte des dieux, quel que soit son appartenance sectaire, est nécessaire « pour contrecarrer l’influence des planètes néfastes et les intrigues des perfides démons. »[4] C’est d’ailleurs à cause d’avoir manqué à ses obligations que la ville de Puhār fut engloutie par un tsunami.

La religion, la chose publique, est une chose et la libération individuelle (mokṣa) en est une autre. Il y avait une liberté de sectes, mais aussi comme une obligation de religion. Nous sommes évidemment à une période où le bouddhisme a réintégré la ville et que les bhikkhus ne sont plus de véritables mendiants (certains disent même qu’ils seraient devenus des banquiers). Ils participent donc pleinement à la vie en société. Si une secte ne participait pas au culte officiel et si par malheur une catastrophe naturelle s’ensuivrait, on peut être certain que celle-ci leur serait imputée.

Manimékhalaï n’érigerai pas seulement des piédestaux de Bouddha, mais « elle fit aussi construire un temple avec des statues de Tivatilakaï [genie protecteur du piédestal dans l’île Manipallavam ] et de la déesse [de la mer, qui avait sauvé son père, et d’après qui elle avait été nommée] »[5]. Elle accomplit ainsi ses devoirs de « bouddhiste » et du « culte commun ». Elle est un bon sujet.

On pourrait voir les dieux comme des colonisateurs. Ils habitent les cieux mais ont colonisé la terre, où ils ont installé des agents à tous les endroits stratégiques. Si les terriens veulent obtenir des faveurs, ils doivent s’adresser aux dieux ou à leurs agents et représentants, afin de les obtenir. Les « dieux » ont pour fonction de pourvoir à tous les besoins matériels, à tout ce dont on a besoin pour vivre, et de détourner (ou causer…) les catastrophes naturelles, à faire tomber la pluie etc. C’est cela, le premier et véritable sens de religion. Quand le Christ dit « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu », la part de « César » correspondrait plutôt à celle de la religion, telle que nous venons d’en parler. La part de Dieu, du Christ serait plutôt celle du salut (mokṣa). Bien public, bien individuel.

Il semblerait donc qu’il ne faut pas confondre dans la tradition bouddhiste ce qui relève de « César » et ce qui relève du salut intime. C’est cette attitude, qui, selon moi, explique la présence de Gaja-Lakṣmī dans les grottes « hīnayāna », le geste de Manimékhalaï de construire un temple de dieux « hindous », l’habitude des bouddhistes d’adresser des prières à Kubera etc. Nous sommes encore dans une société où la « magie antique » joue un rôle important, à défaut de science véritable. On s’adresse tout simplement aux gestionnaires du monde. La magie antique relève de la société et de son organisation. Elle n’a rien à voir avec le salut.

Dans un premier temps, quand les bouddhistes suivirent l’idéal du renonçant, l’objectif était une sortie du monde et l’Extinction. Dans un deuxième temps, sans doute en réaction aux épopées indiennes qui proposèrent un idéal d’engagement, d’accomplissement des devoirs, le bouddhisme a mis en avant l’idéal du bodhisattva également engagé dans le monde. Et pour vraiment être capable d’agir dans le monde, il faut connaître les voies de celui-ci. Il faut avoir les bonnes relations, de bons réseaux, et à défaut d’experts en science, s’entourer de bon spécialistes en magie antique, en religion.

***

[1] Daniélou, p. 219

[2] Daniélou, p. 69

[3] Daniélou, p. 26. C’est d’ailleurs un vidyadhāra qui coupera le prince Udhayakumāra en deux avec son épée, à cause d’un qui pro quo, mais cet acte sera néanmoins considéré comme justice. Comment distinguer dans ce monde, où les être surnaturels peuvent prendre la forme de simple mortels, les uns des autres ? Et si les êtres surnaturels n’existaient pas, qui aurait coupé en deux le prince Udhayakumāra de Chola ?

[4] Daniélou, p. 27

[5] Daniélou, p. 255

vendredi 17 janvier 2014

Réflexions pastorales en feuilletant un album d'images



L’opposition ciel-terre existe dans toutes les civilisations, souvent étoffée d’un troisième plan, car quand l’âme des morts ne meurt pas, il passe à un autre plan. Cela fait un univers en trois plans (montagne cosmique ou arbre de vie), les cieux, la terre et le monde souterrain. Les âmes qui ont vécu ont beaucoup d’expérience, beaucoup de connaissances pratiques. Des secrets d’outre-tombe. Ce troisième plan est donc traditionnellement une source de sciences ésotériques. Ce monde est seulement accessible aux morts, et ceux qui y vont n’en reviennent pas. A l’exception de dieux immortels, ou quelquefois de certains mortels, mais qui auront alors un rançon à payer. La trilogie du cosmos se retrouve d'ailleurs dans la trilogie de l'âme.

Hermès chriophore (Louvre)

Hermès, le guide et le messager par excellence, est aussi celui qui conduit les âmes des morts (« psychopompe »)[1]. Pouvant entrer et sortir des mondes souterrains, il est logiquement celui qui connaît les instructions hermétiques[2] qui en sont originaires et est vénéré à ce titre par les hermétistes et les alchimistes sous le nom d'Hermès Trismégiste (« trois fois très grand »), selon les grecs l’équivalent de Thot en Egypte. Et de Vajrapāṇi dans le bouddhisme ésotérique pourrait-on ajouter. Hermès est parfois représenté portant un bélier sur les épaules (« criophore » ou « créophore »)[3]. Sa représentation en porte-bélier semble être lié à un culte sacrificiel pour éliminer la peste. Mais en suivant la méthode de Dupuis, on pourrait aussi interpréter ce bélier comme annonciateur du retour du soleil.
« En comparant ces positions avec les fixes pour le début de l’ère chrétienne (vers 150 ap. J. C.), on retrouve assez exactement les régions du ciel que les assyro-babyloniens appelaient lieux du mystère des mêmes planètes. Il faut sans doute entendre par là que ces lieux avaient une signification magique particulière, apportant quelque révélation sur la nature divine ésotérique des astres en cause. Nous allons montrer qu’en effet, leur disposition répond à un symbolisme et à un plan voulus, liés au mythe solaire universel de l’année, mythe qu’il y avait lieu de tenir comme secret dans une religion astrale ordinairement dominée par la lune. C’était en quelque sorte la partie occulte de l’astrologie officielle. L’exaltation du soleil marquait à peu près l’équinoxe du printemps au —XIIe et —XIe s. Elle correspondait à la région de notre Bélier occupée par cet astre le 1er Nisan moyen, début de l’année religieuse. Cette région se levait héliaquement vers le 15 du même mois, date symbolique de l’équinoxe et milieu du printemps babylonien. Le « mystère du soleil » est donc tout simplement le triomphe mystique du jour sur la nuit et le renouvellement du cycle des mois. Le Bélier chaldéen s’appelait d’ailleurs KU.MAL, agrû, le travailleur en louage, image du dieu soleil qui « se loue » au début de chaque année pour accomplir les travaux de sa charge. » Extrait de Les origines chaldéennes du zodiaque de A. Florisoone.

C’est également Hermès qui sera envoyé chez Hadès par Zeus, pour demander le retour de Perséphone. C’est la version grecque de l’aventure de la déesse Ishtar/Inanna, la faiseuse de rois. Toujours le même mythe solaire. Quand un roi meurt, ou disparaît tel le soleil, c’est son successeur qui sera traité comme le soleil revenant par une prêtresse représentant Ishtar/Inanna. Pour être plus précis, le soleil reste là mais c’est sa puissance qui décline.


Le mariage spirituel est semblable au mariage entre Hermès et Aphrodite (Vénus, Ishtar), pour (re)former « l’herm-aphrodite », un être complet (ciel et terre). Le mot grec « herma » désigne d’ailleurs à l’origine un pilier de pierre rectangulaire ou carrée en tant que symbole phallique, sur lequel on versait de l’huile[4] et qu’on décorait de guirlandes de fleurs. Un genre de lingam. Voir ausi le phénomène Fascinus.


Le thème de Hermès porte-bélier a d’ailleurs été repris par le christianisme, où le Christ, autre envoyé/ange (christos angelos) et guide, est représenté comme le bon pasteur, venu chercher la brebis égarée dans les ténèbres et l’emportant avec lui dans son royaume de lumière. Mais là aussi, on pourrait y voir également un envoyé porte-bélier pour annoncer le retour de la lumière. 

A cause de la précession des équinoxes, le point vernale "se déplaça, à reculons, dans le Bélier vers l'an 2000 av. J.-C., marquant la fin de l'ère astrologique du Taureau » (4300 à 2000 av. J.C.). On entre alors dans l’ère du bélier (2000 à la naissance du Christ)." L’ère chrétienne correspond à l’ère des poissons. Le retour de la puissance du soleil peut ainsi être associé à différents signes au cours des siècles.

Le porte-veau (moschophore)

Se pourrait-il qu’il existe un lien entre les animaux sacrifiés et le signe astrologique correspondant au retour de la puissance du soleil, comme pour lui donner par voie de sacrifice la puissance qu’il lui fait défaut ? En Egypte, il existait le culte du taureau Apis. Apis est symbole de fertilité, de puissance sexuelle et de force physique.[5] L’Exode (Ex. 32) raconte comment le peuple hébreu, en l’absence de Moïse, construit un veau d’or, comme celui qui faisait l’objet du culte d’Apis en Egypte. Mais à son retour Moïse leur apportera une religion monothéiste, remplaçant le culte ancien. On lit quelquefois qu’il y aurait une évolution des religions, qui passent par des stades différents : animisme -> polythéisme -> monothéisme. Le plus souvent, quand les dieux ne sont pas trop jaloux, les formes anciennes ne seront pas simplement éradiquées mais intégrées et adaptées, en d’autres termes « domptées ». Ainsi, les nouveaux icônes peuvent reprendre des attributs des anciens. Les différentes formes peuvent aussi co-exister.

Gopala Krishna, le dieu moniste se tient devant la vache

On trouve une tendance monothéisante/moniste dans les cultes de Śiva, de Krishna et dans le bouddhisme ésotérique, peut-être au contact avec d’autres religions monothéistes ou parce que le monisme s’inscrit dans un processus naturel ? Un conseil de dieux (polythéisme) peut par exemple décider d’envoyer un envoyé/ange/avatar pour enseigner une nouvelle doctrine (syncrétique, moniste) qui rassemblera les hommes autour d’un seul médiateur. Ce médiateur devient alors le centre du nouveau culte et portera les attributs de cultes anciens, pour que tous puissent s’y rallier.

Dattatreya

Dans cette optique, la figure de Dattatreya est peut-être une tentative de fédération. Il ne s’agit pas du Dattatreya que l’on rencontre dans le Mahābhārata et le Rāmāyaṇa, mais celui qui a fait son apparition vers la fin du premier millénaire, et qui fut considéré comme un avatar de la trinité hindoue (trimūrti[6]). Son message, que l’on retrouverait entre autres dans l’Avadhūta Gīta, est plutôt universel et moniste. Il peut être représenté avec les trois têtes du trimūrti (dont il est l’avatar simultané), se tenant debout devant la vache Kāmadhenu « qui comble tous les désirs »[7], accompagné de quatre chiens de différentes couleurs, qui représentent soit les quatre védas ou les quatre castes/varṇa, montrant ainsi qu’il dépasse les castes ou qu’il est akula, tout en portant de ses six mains les attributs des trois religions hindoues. Il est alors considéré comme un maître primordial (adiguru) passe-partout.

Les neuf nāth 

Et c’est à ce titre qu’on le retrouve à la tête de la tradition nāth (nāth sampradāya), notamment dans le groupe de neuf premiers maîtres (navnāth). Matsyendranāth, l’adiguru des nāths est considéré comme un avatar de Dattatreya. Dans cette configuration, Matsyendranāth est représenté debout devant la vache Kāmadhenu, un trident dans la main. Je ne sais pas si c’est un hasard, ou une maladresse de l’artiste mais sur plusieurs représentations, la vache semble léviter/voler, ce qui a pour effet que l’adiguru parait la porter sur les épaules à la façon d’un porte-veau (moschophore). Une image vaut plus que mille mots et les images parlent leur propre langage et ont leur propre filiation artistique. Ces représentations ne sont sans doute pas antérieures à Goraknāth, le fondateur de la tradition nāth.
« Je m’inspire ici de David White qui, s’appuyant sur tout un ensemble d’éléments, notamment les citations dans les œuvres littéraires datées, conclut que « le Gorakh-nāth historique, appartient au nord-ouest de l’Inde et vécut vers la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle[8].
Tāranātha[9] (1575-1634), détenteur des lignées Jonang et Shangpa, a écrit une histoire de la transmission des tantras[10]. Dans cette oeuvre, la septième lignée d’instruction du bouddhisme ésotérique, descendant des 59 (sic) Mahāsiddha indiens, concerne la transmission de diverses traditions (S. amnāya T. man ngag), parmi lequelles figurent celles du Mahāsiddha Gorakṣa. Tāranātha écrit à ce sujet :

“Les douze branches (S. nikāya = bārah panth ?) de yogis[11] racontent que Mīnapa/Matsyendra suivait Maheśvara (Śiva) et qu’il atteint les pouvoirs mystiques (siddhi) ordinaires. Gorakṣa reçut de lui les instructions sur les énergies (S. praṇa), les metta en pratique suite à quoi la gnose de la Mahāmudrā naquit naturellement en lui.”[12]

Tāranātha, qui ne cite malheureusement pas ses sources, ajoute que plusieurs histoires du même genre circulent mais qu’elles sont sans fondement. Pour Tāranātha, qui avait sa propre liste de mahāsiddhas, parmi lesquels ne figurait pas non plus Tilopa, ces maîtres étaient des Nāths et ils pratiquaient des sādhana shivaïstes ou śakta hors d’un contexte bouddhiste et par conséquent la plus haute réalisation du bouddhisme tantrique, étant des non-bouddhistes, ne leur était pas accessible pour cette raison même...[13]

Mais si la thèse de White est vraie, Gorakṣanātha, le véritable fondateur des nāth avait vécu au XIIème XIIIème siècle, tandis qu’on fait remonter les transmissions des mahāsiddhas aux Xème siècle ou avant. La littérature hagiographique des mahāsiddhas est véritablement apparue au Tibet à partir du XXII-XIIIème siècle. Il en va de même pour les « pratiques psychopompes » plus élaborées. Le mot psychopompe est emprunté au grec et signifie « celui qui conduit les âmes des morts aux Enfers ». Mais il est composé de « l'âme » (ou principe conscient si on est plus pudique) et de « celui qui conduit ». La mort est alors un détail… Rappelons que quelque soit la définition d’anatta, ce terme ne désigne pas la survivance d’une âme au corps. 

Et que penser du caducée d'Hermès et du trident (triśūla) shivaïste ? Ou de la flûte de Pan d'Hermès et la flûte de Krishna, initialement à sept trous qui semblent représenter les sept planètes. Des hasards heureux ?

***

Pape chriophore

[1] « Hermès, associé aux Enfers, accompagnera les Ombres des mortels jusqu'au Styx, que Charon leur fera traverser. Il prendra alors le nom de Psychopompos, le conducteur des âmes. Il aidera Héraclès quand celui-ci cherchera Cerbère. Zeus l'enverra chez Hadès demander le retour de Perséphone. Hermès raccompagnera Orphée chez Hadès, lorsqu'elle perdra son droit à ramener Eurydicé parmi les vivants. « Source

[2] « Clément d'Alexandrie [vers 150/215) indique qu'il existe quarante-deux livres d'Hermès Trismégiste, dont trente-six contiennent l'ensemble de la philosophie égyptienne et six autres la médecine. » Source Wikipedia

[3] « C'est ainsi qu'à Tanagra, le plus beau des éphèbes, portant une brebis sur ses épaules, courait autour des murailles de la ville les jours de fête d'Hermès, pour rappeler que le dieu lui-même avait, lors d'une peste, détourné le fléau, en portant un bélier à l'entour des murs. » Il joue également un rôle dans le sauvetage de la prêtresse Io transformée en une génisse. Il est donc quelquefois représenté dans des scènes pastorales.

[4] L'huile symbolise le feu, comme dans le baptême par l’eau et le baptême par le feu. C’est la substance utilisée pour l’onction.

[5] Wikipedia

[6] Brahma-Vishnu-Maheshwara

[7] « According to Indologist Madeleine Biardeau, Kamadhenu or Kamaduh is the generic name of the sacred cow, who is regarded as the source of all prosperity in Hinduism.[4] Kamadhenu is regarded as a form of Devi (the Hindu Divine Mother)[7] and is closely related to the fertile Mother Earth (Prithvi), who is often described as a cow in Sanskrit.[4][7] The sacred cow denotes "purity and non-erotic fertility, ... sacrificing and motherly nature, [and] sustenance of human life". » Wikipedia

[8] Itinérance et vie monastique: les ascètes Nāth Yogīs en Inde contemporaine, Véronique Bouillier, p. 7

[9] On peut remarquer qu’il écrit son nom en sanskrit et que son se termine en –nātha (T. mgon po).

[10] bka' babs bdun ldan gyi brgyud pa'i rnam thar ngo mtshar rmad du byung ba rin po che'i khungs lta bu'i gtam

[11] Il s’agit sans doute des 12 yoguis fondateurs des Kāpālika, parmi lesquels figurent Jālandhara/Hāḍipa, lui-même élève de Gorakṣa. Dowman, p. 249

[12] The Seven Instruction Lineages (Paperback) by Jonang Taranatha, traduit par David Templeman, Library of Tibetan Works & Archives, p. 75. Réf. TBRC W22276-2306-7-163. 117. grub chen gau ra+kSha’i man ngag rnams kyi bka’ babs yin te/ de yang sde tshan bcu gnyis kyi dzo gi rnams na re/ mA Ni pas lha dbang phyug chen po la brten te/ thun mong kyi dngos grub thob/ de la gau ra+kShas rlung gi gdams ngag zhus te bsgoms pas/ phyag rgya chen po’i ye shes rang byung du skyes pa yin zhes zer ba sogs khungs med kyi gtam sna tshogs yod kyang*/ re zhig bzhag go/

[13] Masters of Mahāmudrā, Keith Dowman, Suny Press, p. 83