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dimanche 30 mars 2014

Ceux qui ne voulaient plus servir la Déesse


Stèle de Qadesh

La déesse égyptienne Qadesh ou Qetesh, avait été importée de Syrie, durant le Nouvel Empire. Le fait qu’elle soit représentée de face semble montrer que c'est une déesse d'origine étrangère. Le nom Quadesh vient de la racine sémitique q-d-sh (hébreu : קדש)‎, qui signifie « sacré » ou « séparé ». Le mot sacré, s’oppose à profane et signifie « qui appartient à un domaine séparé, inviolable, privilégié par son contact avec la divinité et inspirant crainte et respect ».

Anahita révérée par Artaxerxes II Mnemon

Ses origines moyen-orientales et la représentation de Qadesh, débout sur un lion, suggèrent un lien avec la déesse Aredvi Sura Anahita (Arədvī Sūrā Anāhitā), la mère de Mithra, qui est représentée de façon similaire. Anahita est aussi rapprochée de la déesse sémitique Ishtar.
« Le Ve chapitre (Yasht) de l’Avesta, l'Hymne aux Eaux, invoque Anahita sous le nom de « celle qui hait les Daevas et obéit aux lois d'Ahura ». Le persan moderne a retenu la forme Nahid, utilisée entre autres pour nommer la planète Vénus. »
La représentation égyptienne est intéressante, car elle montre le double rôle de la Femme. Elle se tient entre deux dieux. A sa droite Min (qui semble très content de la voir), dont elle est l’épouse, est « le dieu de la fertilité et de la reproduction, il féconde la déesse du ciel tous les soirs pour donner naissance au disque solaire tous les matins, il est représenté comme "le taureau de sa mère". » A sa gauche le dieu d’origine cananéenne Reshep de la peste et de la guerre. Dans la main droite qu’elle tend vers Min, elle tient des lotus, et dans la gauche tendue vers Reshep des serpents. Reshep semble être l’équivalent de Nergal, le dieu du monde souterrain. Quadesh porte sur la tête les cornes et le disque solaire caractéristique de Hathor.


Il existe un premier compte-rendu écrit du culte iconique d’Anahita qui est de la main du prêtre Berosus, et qui date de 70 ans après le règne d’Artaxerxes II Mnemon. Selon Berosus, Artaxerxes II fut le premier à fabriquer des statues d’Anahita et à les installer dans les temples de son empire (Babylon, Susa, Ecbatana, Persepolis, Damascus et Sardis). Il aurait, selon Berosus, été le premier à faire des représentations iconiques des dieux. Il semblerait que l’édification des autels et de statues daterait du Vème siècle av. JC.[1] Artaxerxes II Mnemon fut d’ailleurs brièvement pharaon d'Égypte (-404 / -402).

Il semblerait que le terme qedesha (racine sémitique q-d-sh) est souvent traduit dans la bible hébreu par « prostituée du temple » avec un sens péjoratif. On se situe sans doute à une époque où il y avait une prise de conscience par rapport au culte de la Femme et du retour de la végétation, et où les rites associés furent considérés avec un œil plus critique. Un des thèmes principaux de l’Épopée de GilgameshDieu aux deux tiers, pour un tiers homme ») est sa lutte avec la Femme (Ishtar). Les habitants d’Uruk se plaignent auprès d’Elle du comportement de leur roi qui clame tous les jeunes hommes pour ses guerres et toutes les vierges pour son lit. Les dieux décident de créer un rival pour lui, Enkidu[2]. « Velu par tout le corps, Il a chevelure De femme, Drue comme ceux de la déesse des orges. Ne connaît ni peuple ni patrie. Vêtu comme Sumuqan (dieu des bêtes sauvages), En compagnie des gazelles, Il broute l’herbe, Avec les hardes, se presse au point d’eau ; Avec les bêtes il boit. » Un chasseur perçoit Enkidu, l’homme sauvage, et avertit Gilgamesh qui arrange une rencontre avec Shamhat, une prostituée du temple. Celle-ci séduira Enkidu, et au bout de sept jours passés avec elle, Enkidu aurait perdu de son animalité et par là son pouvoir sur les animaux. Shamhat aurait civilisé Enkidu en l'initiant aux rites sexuels de la déesse Ishtar.

Gilgamesh et Enkidu

Sur la tablette VI de l’épopée, Ishtar demande à Gilgamesh de devenir son époux en lui promettant l’opulence. « Non! Je ne veux pas de toi Pour épouse ! » « Pas un de tes amants Que tu aurais aimé toujours ! Pas un de tes favoris, Qui aurait échappé à tes pièges ! Viens ça, que je te récite Le triste sort de tes amoureux ! ».[3] Comme par exemple de Dumuzi… Gilgamesh se distancie du culte de la Femme. Pour se venger, Ishtar demande à son père Anu d’envoyer Gugalanna, le taureau céleste, qui causera une période de grande sécheresse. Gilgamesh et Enkidu réussissent à l’abattre (comme ils avaient déjà abattu le monstre Humbaba) et offrent son cœur à Shamash. Les dieux puniront Gilgamesh et Enkidu de l’assassinat de Humbaba et du taureau céleste. Enkidu trouvera la mort, et Gilgamesh est inconsolable.

« Gilgamesh fait constituer une statue d’Enkidu, d’or et de pierres précieuses ; il lui fait rendre les derniers hommages par toute la cité. Il a arraché ses beaux habits. Il fait vœux de laisser hirsute la peau de son corps et, revêtu d’une peau de lion, d’aller parcourir la steppe. Offrandes à Shamash. » Par la mort de son ami, son double, il prend conscience de sa propre mortalité et cherche à apprendre les secrets de l’immortalité en se rendant aux portes des Enfers (de Nergal).

Une autre preuve des tensions entre le culte de la Femme et le culte des Héros est l’épisode de la plainte d’Ishtar sur la perte du taureau céleste, quand Enkidu lui balance une patte du taureau à la figure.
« Mais lorsque Enkidu entendit
Ces paroles d'Ishtar,
II arracha une patte du Taureau,
Et la lui jeta au visage en disant :
« Si seulement je t'avais attrapée
Toi aussi,
Je t'en aurais fait autant !
Je t'aurais suspendu aux bras
Sa tripaille ! »
Alors Ishtar rassembla
Prostituées, Courtisanes et Filles-de-joie,
Pour faire une déploration
Devant la patte du Taureau ! »
De tous ces éléments, on a bien l’impression qu’il s’agisse d’une réforme du culte de la Femme (Vénus), sous la direction de prêtresses (Shamhat etc.), auquel participaient activement « Prostituées, Courtisanes et Filles-de-joie » et où un Taureau jouait un rôle important. La Femme (Shamhat) avait réussi à dérober l’homme sauvage Enkidu, en le civilisant et en le ramenant à Ourouk (center de la civilisation). Gilgamesh, le roi d’Ourouk, se méfie de l’activité d’Ishtar. Il fut témoin de ce qui arriva à Enkidu, et après sa mort, et ayant pris conscience de sa propre mortalité, il semble faire « pénitence » ou pratiquer une ascèse, en abandonnant son royaume et en menant la vie frugale d’un homme sauvage. Il semble vouloir mener la vie de son ami Enkidu. Il se rend aux Enfers pour y trouver des instructions sur l’immortalité. Et si c’était le point de départ de l’approche des renonçants (śramanera) ? Ou de systèmes plus patriarcaux comme dans la Bible.
Deutéronome 23:17 Il n'y aura aucune prostituée parmi les filles d'Israël, et il n'y aura aucun prostitué parmi les fils d'Israël.
23:18 Tu n'apporteras point dans la maison de l'Éternel, ton Dieu, le salaire d'une prostituée ni le prix d'un chien, pour l'accomplissement d'un voeu quelconque ; car l'un et l'autre sont en abomination à l'Éternel, ton Dieu.
Il semblerait que le mot pour désigner prostituée est kedeshah (קדש)‎, souvent rattachée à un temple. Cette pratique existait également dans le sud de l’Inde, où des filles appartenant à une lignée de devadāsī (servantes de la déesse), étaient mariées à leur adolescence à une divinité. Le Manimékhalaï, dont nous avions déjà parlé, raconte l’histoire d’une jeune courtisane, rattachée au temple de Champou/Parvati (l’Artémis ou la Cybèle locale) de la ville de Puhâr. Un autre livre (Cilappatikāram), plus ancien, avait raconté l’histoire de la mère de Manimékhalaï, Mādhavi, également une devadāsī, tout comme sa mère à elle, Chitrāpati. En tout, trois générations de servantes de la déesse. Les servantes de la déesse participaient activement aux fêtes en l’honneur d’Indra, tenues « dans le but de contrecarrer l’influence des planètes néfastes et des démons perfides ». Elles, ainsi que leurs activités au service des hommes de la ville[4], sont donc utiles pour le maintien de la société. Quand la plus jeune, Manimékhalaï, ne veut pas prendre part aux spectacles de danse et de musique des fêtes d’Indra, et veut devenir une nonne bouddhiste, sa grande-mère en est toute retournée.
« Pour une fille que sa naissance a destinée aux arts et aux plaisirs, devenir une ascète et pratiquer des mortifications sont des actes impies. Tous les lettrés et les sages te le diront et la population entière de la ville condamne Mādhavi sans pitié. Ce n’est pas vertu que d’agir à l’encontre des lois de la cité. Renonce à un comportement qui nous déshonore. »
Si sa petite-fille devenait une nonne bouddhiste, ce serait une déshonneur, un scandale… Mais ici aussi, les temps changent (les Jains et les bouddhistes sont très présents) et le culte de la Femme sera reformé.

***

[1] Source Herodote, Histories i.131.

[2] Gilgamesh sur la dépouille de son ami : « Enkidu, mon ami, ta mère une gazelle, Et l’âne sauvage, ton père t’ont engendré, toi : C’est le lait des onagres qui t’a élevé, toi, Et la harde te faisait découvrir tous les pâturages. »

[3] Source

[4] « Mâdhavi, aux bracelets d’or, avait étudié tous les arts que doivent pratiquer les filles de plaisir. Elle y avait atteint une perfection sans égal. Elle connaissait les deux sortes de danse, celle qui convenait pour le palais royal et celle destinée au public ordinaire, les poèmes mis en musique, l’art des attitudes (tukku) qui soulignent le rythme des mètres poétiques, les divers rythmes (tâla) et le jeu de la harpe (yâl) que l’on accorde selon les modes. Elle savait par cœur les poèmes chantés durant les danses et avait maîtrisé le langage des gestes (mudra) par lesquels on peut exprimer l’amour (akam), la vertu et la gloire (puram), le jeu du grand tambour et la manière d’ajuster la tension de la peau pour en régler le son, le jeu mélodieux de la flûte mais aussi l’art de jouer de la balle et celui de préparer des plats selon les meilleures recettes de cuisine, la préparation de poudres parfumées de diverses couleurs, les manières de prendre des bains durant diverses saisons, les soixante- quatre postures du corps dans les jeux de l’amour, l’art de prévenir les désirs des hommes, l’art de parler de façon charmante, de se cacher pour mieux exciter ses amants, d’écrire élégamment avec un roseau taillé, de faire de superbes bouquets avec des fleurs choisies selon leur forme et leur couleur, le choix des vêtements et des bijoux selon les circonstances, l’art de façonner des colliers de perles ou de pierres précieuses.
Elle avait étudié aussi l’astrologie et l’art de mesurer le temps et d’autres sciences analogues, les arts du dessin et de la peinture, tout ce qui, selon les livres, fait partie du métier de courtisane accomplie. »
Alain Daniélou, pp. 32-33

vendredi 17 janvier 2014

Réflexions pastorales en feuilletant un album d'images



L’opposition ciel-terre existe dans toutes les civilisations, souvent étoffée d’un troisième plan, car quand l’âme des morts ne meurt pas, il passe à un autre plan. Cela fait un univers en trois plans (montagne cosmique ou arbre de vie), les cieux, la terre et le monde souterrain. Les âmes qui ont vécu ont beaucoup d’expérience, beaucoup de connaissances pratiques. Des secrets d’outre-tombe. Ce troisième plan est donc traditionnellement une source de sciences ésotériques. Ce monde est seulement accessible aux morts, et ceux qui y vont n’en reviennent pas. A l’exception de dieux immortels, ou quelquefois de certains mortels, mais qui auront alors un rançon à payer. La trilogie du cosmos se retrouve d'ailleurs dans la trilogie de l'âme.

Hermès chriophore (Louvre)

Hermès, le guide et le messager par excellence, est aussi celui qui conduit les âmes des morts (« psychopompe »)[1]. Pouvant entrer et sortir des mondes souterrains, il est logiquement celui qui connaît les instructions hermétiques[2] qui en sont originaires et est vénéré à ce titre par les hermétistes et les alchimistes sous le nom d'Hermès Trismégiste (« trois fois très grand »), selon les grecs l’équivalent de Thot en Egypte. Et de Vajrapāṇi dans le bouddhisme ésotérique pourrait-on ajouter. Hermès est parfois représenté portant un bélier sur les épaules (« criophore » ou « créophore »)[3]. Sa représentation en porte-bélier semble être lié à un culte sacrificiel pour éliminer la peste. Mais en suivant la méthode de Dupuis, on pourrait aussi interpréter ce bélier comme annonciateur du retour du soleil.
« En comparant ces positions avec les fixes pour le début de l’ère chrétienne (vers 150 ap. J. C.), on retrouve assez exactement les régions du ciel que les assyro-babyloniens appelaient lieux du mystère des mêmes planètes. Il faut sans doute entendre par là que ces lieux avaient une signification magique particulière, apportant quelque révélation sur la nature divine ésotérique des astres en cause. Nous allons montrer qu’en effet, leur disposition répond à un symbolisme et à un plan voulus, liés au mythe solaire universel de l’année, mythe qu’il y avait lieu de tenir comme secret dans une religion astrale ordinairement dominée par la lune. C’était en quelque sorte la partie occulte de l’astrologie officielle. L’exaltation du soleil marquait à peu près l’équinoxe du printemps au —XIIe et —XIe s. Elle correspondait à la région de notre Bélier occupée par cet astre le 1er Nisan moyen, début de l’année religieuse. Cette région se levait héliaquement vers le 15 du même mois, date symbolique de l’équinoxe et milieu du printemps babylonien. Le « mystère du soleil » est donc tout simplement le triomphe mystique du jour sur la nuit et le renouvellement du cycle des mois. Le Bélier chaldéen s’appelait d’ailleurs KU.MAL, agrû, le travailleur en louage, image du dieu soleil qui « se loue » au début de chaque année pour accomplir les travaux de sa charge. » Extrait de Les origines chaldéennes du zodiaque de A. Florisoone.

C’est également Hermès qui sera envoyé chez Hadès par Zeus, pour demander le retour de Perséphone. C’est la version grecque de l’aventure de la déesse Ishtar/Inanna, la faiseuse de rois. Toujours le même mythe solaire. Quand un roi meurt, ou disparaît tel le soleil, c’est son successeur qui sera traité comme le soleil revenant par une prêtresse représentant Ishtar/Inanna. Pour être plus précis, le soleil reste là mais c’est sa puissance qui décline.


Le mariage spirituel est semblable au mariage entre Hermès et Aphrodite (Vénus, Ishtar), pour (re)former « l’herm-aphrodite », un être complet (ciel et terre). Le mot grec « herma » désigne d’ailleurs à l’origine un pilier de pierre rectangulaire ou carrée en tant que symbole phallique, sur lequel on versait de l’huile[4] et qu’on décorait de guirlandes de fleurs. Un genre de lingam. Voir ausi le phénomène Fascinus.


Le thème de Hermès porte-bélier a d’ailleurs été repris par le christianisme, où le Christ, autre envoyé/ange (christos angelos) et guide, est représenté comme le bon pasteur, venu chercher la brebis égarée dans les ténèbres et l’emportant avec lui dans son royaume de lumière. Mais là aussi, on pourrait y voir également un envoyé porte-bélier pour annoncer le retour de la lumière. 

A cause de la précession des équinoxes, le point vernale "se déplaça, à reculons, dans le Bélier vers l'an 2000 av. J.-C., marquant la fin de l'ère astrologique du Taureau » (4300 à 2000 av. J.C.). On entre alors dans l’ère du bélier (2000 à la naissance du Christ)." L’ère chrétienne correspond à l’ère des poissons. Le retour de la puissance du soleil peut ainsi être associé à différents signes au cours des siècles.

Le porte-veau (moschophore)

Se pourrait-il qu’il existe un lien entre les animaux sacrifiés et le signe astrologique correspondant au retour de la puissance du soleil, comme pour lui donner par voie de sacrifice la puissance qu’il lui fait défaut ? En Egypte, il existait le culte du taureau Apis. Apis est symbole de fertilité, de puissance sexuelle et de force physique.[5] L’Exode (Ex. 32) raconte comment le peuple hébreu, en l’absence de Moïse, construit un veau d’or, comme celui qui faisait l’objet du culte d’Apis en Egypte. Mais à son retour Moïse leur apportera une religion monothéiste, remplaçant le culte ancien. On lit quelquefois qu’il y aurait une évolution des religions, qui passent par des stades différents : animisme -> polythéisme -> monothéisme. Le plus souvent, quand les dieux ne sont pas trop jaloux, les formes anciennes ne seront pas simplement éradiquées mais intégrées et adaptées, en d’autres termes « domptées ». Ainsi, les nouveaux icônes peuvent reprendre des attributs des anciens. Les différentes formes peuvent aussi co-exister.

Gopala Krishna, le dieu moniste se tient devant la vache

On trouve une tendance monothéisante/moniste dans les cultes de Śiva, de Krishna et dans le bouddhisme ésotérique, peut-être au contact avec d’autres religions monothéistes ou parce que le monisme s’inscrit dans un processus naturel ? Un conseil de dieux (polythéisme) peut par exemple décider d’envoyer un envoyé/ange/avatar pour enseigner une nouvelle doctrine (syncrétique, moniste) qui rassemblera les hommes autour d’un seul médiateur. Ce médiateur devient alors le centre du nouveau culte et portera les attributs de cultes anciens, pour que tous puissent s’y rallier.

Dattatreya

Dans cette optique, la figure de Dattatreya est peut-être une tentative de fédération. Il ne s’agit pas du Dattatreya que l’on rencontre dans le Mahābhārata et le Rāmāyaṇa, mais celui qui a fait son apparition vers la fin du premier millénaire, et qui fut considéré comme un avatar de la trinité hindoue (trimūrti[6]). Son message, que l’on retrouverait entre autres dans l’Avadhūta Gīta, est plutôt universel et moniste. Il peut être représenté avec les trois têtes du trimūrti (dont il est l’avatar simultané), se tenant debout devant la vache Kāmadhenu « qui comble tous les désirs »[7], accompagné de quatre chiens de différentes couleurs, qui représentent soit les quatre védas ou les quatre castes/varṇa, montrant ainsi qu’il dépasse les castes ou qu’il est akula, tout en portant de ses six mains les attributs des trois religions hindoues. Il est alors considéré comme un maître primordial (adiguru) passe-partout.

Les neuf nāth 

Et c’est à ce titre qu’on le retrouve à la tête de la tradition nāth (nāth sampradāya), notamment dans le groupe de neuf premiers maîtres (navnāth). Matsyendranāth, l’adiguru des nāths est considéré comme un avatar de Dattatreya. Dans cette configuration, Matsyendranāth est représenté debout devant la vache Kāmadhenu, un trident dans la main. Je ne sais pas si c’est un hasard, ou une maladresse de l’artiste mais sur plusieurs représentations, la vache semble léviter/voler, ce qui a pour effet que l’adiguru parait la porter sur les épaules à la façon d’un porte-veau (moschophore). Une image vaut plus que mille mots et les images parlent leur propre langage et ont leur propre filiation artistique. Ces représentations ne sont sans doute pas antérieures à Goraknāth, le fondateur de la tradition nāth.
« Je m’inspire ici de David White qui, s’appuyant sur tout un ensemble d’éléments, notamment les citations dans les œuvres littéraires datées, conclut que « le Gorakh-nāth historique, appartient au nord-ouest de l’Inde et vécut vers la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle[8].
Tāranātha[9] (1575-1634), détenteur des lignées Jonang et Shangpa, a écrit une histoire de la transmission des tantras[10]. Dans cette oeuvre, la septième lignée d’instruction du bouddhisme ésotérique, descendant des 59 (sic) Mahāsiddha indiens, concerne la transmission de diverses traditions (S. amnāya T. man ngag), parmi lequelles figurent celles du Mahāsiddha Gorakṣa. Tāranātha écrit à ce sujet :

“Les douze branches (S. nikāya = bārah panth ?) de yogis[11] racontent que Mīnapa/Matsyendra suivait Maheśvara (Śiva) et qu’il atteint les pouvoirs mystiques (siddhi) ordinaires. Gorakṣa reçut de lui les instructions sur les énergies (S. praṇa), les metta en pratique suite à quoi la gnose de la Mahāmudrā naquit naturellement en lui.”[12]

Tāranātha, qui ne cite malheureusement pas ses sources, ajoute que plusieurs histoires du même genre circulent mais qu’elles sont sans fondement. Pour Tāranātha, qui avait sa propre liste de mahāsiddhas, parmi lesquels ne figurait pas non plus Tilopa, ces maîtres étaient des Nāths et ils pratiquaient des sādhana shivaïstes ou śakta hors d’un contexte bouddhiste et par conséquent la plus haute réalisation du bouddhisme tantrique, étant des non-bouddhistes, ne leur était pas accessible pour cette raison même...[13]

Mais si la thèse de White est vraie, Gorakṣanātha, le véritable fondateur des nāth avait vécu au XIIème XIIIème siècle, tandis qu’on fait remonter les transmissions des mahāsiddhas aux Xème siècle ou avant. La littérature hagiographique des mahāsiddhas est véritablement apparue au Tibet à partir du XXII-XIIIème siècle. Il en va de même pour les « pratiques psychopompes » plus élaborées. Le mot psychopompe est emprunté au grec et signifie « celui qui conduit les âmes des morts aux Enfers ». Mais il est composé de « l'âme » (ou principe conscient si on est plus pudique) et de « celui qui conduit ». La mort est alors un détail… Rappelons que quelque soit la définition d’anatta, ce terme ne désigne pas la survivance d’une âme au corps. 

Et que penser du caducée d'Hermès et du trident (triśūla) shivaïste ? Ou de la flûte de Pan d'Hermès et la flûte de Krishna, initialement à sept trous qui semblent représenter les sept planètes. Des hasards heureux ?

***

Pape chriophore

[1] « Hermès, associé aux Enfers, accompagnera les Ombres des mortels jusqu'au Styx, que Charon leur fera traverser. Il prendra alors le nom de Psychopompos, le conducteur des âmes. Il aidera Héraclès quand celui-ci cherchera Cerbère. Zeus l'enverra chez Hadès demander le retour de Perséphone. Hermès raccompagnera Orphée chez Hadès, lorsqu'elle perdra son droit à ramener Eurydicé parmi les vivants. « Source

[2] « Clément d'Alexandrie [vers 150/215) indique qu'il existe quarante-deux livres d'Hermès Trismégiste, dont trente-six contiennent l'ensemble de la philosophie égyptienne et six autres la médecine. » Source Wikipedia

[3] « C'est ainsi qu'à Tanagra, le plus beau des éphèbes, portant une brebis sur ses épaules, courait autour des murailles de la ville les jours de fête d'Hermès, pour rappeler que le dieu lui-même avait, lors d'une peste, détourné le fléau, en portant un bélier à l'entour des murs. » Il joue également un rôle dans le sauvetage de la prêtresse Io transformée en une génisse. Il est donc quelquefois représenté dans des scènes pastorales.

[4] L'huile symbolise le feu, comme dans le baptême par l’eau et le baptême par le feu. C’est la substance utilisée pour l’onction.

[5] Wikipedia

[6] Brahma-Vishnu-Maheshwara

[7] « According to Indologist Madeleine Biardeau, Kamadhenu or Kamaduh is the generic name of the sacred cow, who is regarded as the source of all prosperity in Hinduism.[4] Kamadhenu is regarded as a form of Devi (the Hindu Divine Mother)[7] and is closely related to the fertile Mother Earth (Prithvi), who is often described as a cow in Sanskrit.[4][7] The sacred cow denotes "purity and non-erotic fertility, ... sacrificing and motherly nature, [and] sustenance of human life". » Wikipedia

[8] Itinérance et vie monastique: les ascètes Nāth Yogīs en Inde contemporaine, Véronique Bouillier, p. 7

[9] On peut remarquer qu’il écrit son nom en sanskrit et que son se termine en –nātha (T. mgon po).

[10] bka' babs bdun ldan gyi brgyud pa'i rnam thar ngo mtshar rmad du byung ba rin po che'i khungs lta bu'i gtam

[11] Il s’agit sans doute des 12 yoguis fondateurs des Kāpālika, parmi lesquels figurent Jālandhara/Hāḍipa, lui-même élève de Gorakṣa. Dowman, p. 249

[12] The Seven Instruction Lineages (Paperback) by Jonang Taranatha, traduit par David Templeman, Library of Tibetan Works & Archives, p. 75. Réf. TBRC W22276-2306-7-163. 117. grub chen gau ra+kSha’i man ngag rnams kyi bka’ babs yin te/ de yang sde tshan bcu gnyis kyi dzo gi rnams na re/ mA Ni pas lha dbang phyug chen po la brten te/ thun mong kyi dngos grub thob/ de la gau ra+kShas rlung gi gdams ngag zhus te bsgoms pas/ phyag rgya chen po’i ye shes rang byung du skyes pa yin zhes zer ba sogs khungs med kyi gtam sna tshogs yod kyang*/ re zhig bzhag go/

[13] Masters of Mahāmudrā, Keith Dowman, Suny Press, p. 83

dimanche 29 décembre 2013

La filière du figuier



L’arbre de la vie serait-il un figuier ? Nous avions déjà vu l’histoire d’Ishtar/Inanna et l'arbre Huluppu, qu’elle avait planté dans son jardin sacré, et qui fut occupé par des squatteurs.
« J'ai ramassé l'arbre Huluppu dans l'Euphrates,
je l'ai planté dans mon saint jardin, et j'ai attendu,
attendu pour en faire un trône brillant et un bon lit pour moi.
Puis un serpent s'est niché dans ses racines et il n'a pas pu être charmé,
L'oiseau Anzu a placé ses jeunes dans les branches
Et la sombre Lilith, a construit sa maison dans le tronc.
J'ai pleuré.
Combien j'ai pleuré!
Pourtant ils n'ont pas voulu laisser mon arbre
. »
A la fin, l’oiseau Anzu, le serpent et la sombre Lilith seront chassés par Ninshubu (la sœur de Gilgamesh)[1] ou par Gilgamesh dans une autre version.[2]
« Dans le tronc de l'arbre les fils d'Uruk ont taillé un trône brillant pour Inanna,
Dans le tronc de l'arbre, les filles d'Uruk ont taillé un lit douillet pour elle;
Des racines de l'arbre Inanna a taillé un pukku / ellag (anneau, boule ou tambour)
pour son frère,
De la couronne de l'arbre elle a taillé un mikku / ekidma (maillet ou baguette)
pour Enki, le sage père;
Et Ninshubu, était sa compagne fidèle, plus proche qu'une soeur.
»
Deux jeunes filles qui sont comme des sœurs. Un trône, un lit, un anneau et une baguette sont fabriqués avec le bois de l’arbre. Ces sont des attributs d’Ishtar/inanna. Ishtar/Innana est une faiseuse de roi, qui à son tour représente le soleil sur la terre. Dans le Livre des morts égyptien, le ciel que traverse le soleil/le roi « mort » est délimité par un figuier sycomore à l’est et à l’ouest[3]. Ces sycomores de turquoise sont des déesses-arbre. L’un nourrit le roi fatigué, l’autre le protège.

Nathalie Baum donne d’autres informations qui nous intéressent :
« Sur le sarcophage Uppsala 228, le dieu-soleil à corps humain et à tête de veau est assis dans le disque, qui repose entre les cornes de la tête étoilée de la vache du ciel : l’ensemble est encadré du double lion ikr (?) et de deux sycomores. On notera enfin que la vignette du LdM 110 du papyrus de Nakht167 associe les travaux dans le champ des souchets à la navigation vers l’est du défunt qui, comme le soleil, renaît entre deux sycomores. » 
Le roi mort monté au ciel est le « taureau du ciel » qui ira se reposer entre « les cornes de la tête étoilée de la vache du ciel ».


Il semblerait qu’un autre figuier (uḍumbara ou udumbara Ficus racemosa) joue un rôle similiare dans les Vedas (Atharva Veda xix,31). On y apprend que le roi Harischandra de la dynastie Ikshvaku portait une couronne faite d’une branche de l’uḍumbara et que son trône aux lions (simhasana) était fait avec le même bois. Le roi serait monté sur ce trône à genoux en priant les dieux de le monter ensemble avec lui. Une amulette faite avec le bois de cet arbre attirerait la prospérité.

La royauté semble donc jouer avec les éléments du mythe (égyptien/babylonien) du taureau du ciel, le dieu soleil à tête de veau, qui se repose entre les cornes de la tête étoilée de la vache du ciel, encadré de deux lions (que l’on retrouve sur le trône) et de deux figuiers sycomore. Deux figuiers, peut-être un pour le trône, quand le soleil est en puissance, et un pour le lit, quand le soleil « doit se reposer ». C’est alors Inanna/Ishtar/Vénus qui s’occupe de lui et lui rend la puissance nécessaire à sa prochaine manifestation : le roi ou détenteur suivant.


Il est dit que le Bouddha Shakyamouni descendrait de la dynastie Ikshvaku. Il se peut que pour mettre en scène cette appartenance, le sycomore faisait partie du cérémoniel royal de son clan. Dans le bouddhisme tibétain, le Bouddha est d’ailleurs souvent représenté assis sur un trône de lions. Sauf quand il est couché sur son lit, pour passer au nirvāṇa


J’ai déjà écrit un billet sur les similitudes entre des sceaux sumériens et des sceaux retrouvés à Harappa en Inde. On y perçoit une déesse-arbre (figuier sycomore), devant lequel est agenouillé un homme à tête de veau (le futur roi en tant que le dieu soleil qui retourne). Derrière lui se tient le taureau du ciel. La déesse-arbre a une longue tresse et devant la scène il y a sept figures à « tête à rameau fleuri ». La déesse-arbre est peut-être associée (plus tard) à une autre figure qui est celle de la nymphe sylvestre (śālabhañjikā), qui en tapant du pied contre la racine, d’un arbre Sal, fait s’écouler la sève. La déesse-arbre (Vénus) redonne la puissance au roi et fait revenir la prospérité dans le royaume avec le retour du roi/soleil.


Ce n’est pas tout. On retrouve quelques-un de ces éléments théogoniques encore dans les tantras mère secrets (T. ma rgyud) Bön, et notamment dans les passages traduits en anglais par Dan Martin (Mandala Cosmogony: Human Body Good Thought and the Revelation of the Secret). Il existe trois cycles de tantras mère dans le Bön, chacun consistant en un texte-racine et des commentaires. Ils ont été enseignés par Kun tu bzang po à la demande de nombreuses ḍākinī. Ces tantras ont été révélés par le légendaire Corps-humain Bonne-pensée (T. mi lus bsam legs), dont le nom (qui se traduirait Vohu Manah ou Vahman) pointera selon Dan Marin[4] vers une origine Iranienne et le sacre de Corps-humain Bonne-pensée pourrait être d’origine ouighoure (Tourfan[5]).


L’histoire de ce personnage commence avec la naissance de sa mère (« Vénus »). Les Bouddhas créent par leur compassion un océan de turquoise entouré de neuf îles. Cela rappelle évidemment le les neuf montagnes (T. khor yug gi lcags ri dgu) qui entourent le Mont cosmique dans l’Abhidharma. L’eau de l’océan est agitée par le vent et par la mousse qui se forme ainsi apparaît un œuf en crystal. En s’ouvrant, une très belle femme apparaît dotée de toutes les qualités, bZang za ring btsun. Elle ferait d’ailleurs partie des ḍākinī ayant reçu les tantras mère de Kun tu bzang po. Son fils, Corps-humain Bonne-pensée (T. mi lus bsam legs), serait à l’origine de la transmission humaine de ces cycles. Il serait d’ailleurs né par une sorte de conception immaculée, son père céleste étant Ye-gshen Rlung-gi 'Dab-ma-can, qui n’est autre que le Père éternel Bön G.yung-drung Srid-pa'i Mi-po-che. Mais ce qui nous intéresse dans cette histoire est le fait que cette « Vénus », ayant donné naissance à un garçon sans père, le dépose au pied d’un arbre avec des feuilles d’un turquoise vif : le même figuier sycomore de turquoise que celui du Livre de morts égyptien ? Vénus avait la réputation d’être une mauvaise mère, mais les « reines des quatre saisons » le nourrirent de nectar (T. bdud rtsi)[6], ce qui avait pour effet qu’il lui poussa un rameau d’uḍumbara (T. u-du-'bar-ba) sur la tête. Il fut alors considéré comme un avatar et élevé comme tel.

Comme le remarque Dan Martin, la Femme/Mère apparaît avant les éléments. On peut y ajouter que le Père est invisible. Dans une autre version racontée à la page 36, nous apprenons que Corps-humain Bonne-pensée est apparu suite au décès d’un roi. Comme ce roi n’avait pas de successeur, tous ses sujets prièrent les divinités du plérôme (T. shen rab[7]), suite à quoi la Déesse-Mère du devenir est apparue dans le ciel avec sa suite en annonçant l’arrivée d’un prince très bientôt. La reine bZang za ring btsun donna alors naissance à un bouton de fleur uḍumbara, qui fut pris en charge par neuf nourrices (planètes).

Comparez cette version de la vie de Corps-humain Bonne-pensée avec celle du prince autoengendré « Belle Houppe » (T. gtsug phud rigs bzang), qui deviendra Padmasambhava.[8] Le nom du prince indique qu’il est également doté d’un « rameau fleuri » (T. gtsug phud). C’est le Bouddha en personne qui aurait annoncé l'avènement de Padmasambhava, assis entre deux arbres Sal[9]

Tout au long de « l’histoire », telle qu’elle nous est racontée, les vies des rois et des grands maîtres spirituels sont associées avec des éléments cosmogoniques/théogoniques, qui justifient le haut rang dans lequel ils sont tenus. Ce haut rang tient à leur ressemblance avec le grand astre, le soleil, et le cours de celui-ci en douze stations, en douze actes. Et tout comme le soleil revient après chaque hiver, les rois et les grands maîtres (T. khyu mchog) reviennent dans un corps nouveau, après s’être reposés « entre les cornes de la tête étoilée de la vache du ciel » et après s’être abreuvés de l’eau de la vie distribuée par « des déesses-arbres » au service de la Femme/Mère. 


Et l'élixir de Nāgārjuna l'alchimiste aurait-il aussi un lien avec une déesse-arbre figuier distributrice de sève ? 

Sous cette lumière, il est possible que les excavations de l’archéologues Robin Coningham de l'université de Durham dans le Temple Maya Devi à Lumbini, l'endroit où le Bouddha serait né, aient révélé un sanctuaire de "déesse-arbre", l'arbre en question ici étant toujours un figuier... "un ancien bodhigara, ou arbre sanctuaire (arbre de la Bodhi)."
  
***

[1] Hercule, Vajrapāṇi

[2] Source

[3] Le roi mort monte au ciel: «Le taureau du ciel a détourné sa corne et il poursuit de là son chemin vers les lacs de la douât. Ô ce roi! Tu ne tomberas pas sur terre. Ce roi apostrophe les deux sycomores qui se trouvent de ce côté du ciel: «Faites-moi traverser!», et ils le placent de ce côté oriental du ciel» Arbres et arbustes de l'Egypte ancienne, Nathalie Baum, p. 62

[4] Source

[5] « Tout d'abord bouddhiste, avec la présence de communautés manichéenne et nestorienne, la région fut islamisée à l'époque de Tamerlan, à la fin du XIVe siècle. » Wikipedia

[6] Cette épisode fait aussi penser à Skandha le fils de Śiva et de Parvati, qui fut élevé par les sept pléiades ou les neuf planètes.

[7] Martin ajoute comme note 129 Perhaps the instrumental case of T makes better sense here. "All the Shenrabs made prayers to the gods."

[8] Toussaint, p. 55, PKT p. 75

[9] Toussaint p. 63, PKT, p. 87

dimanche 1 décembre 2013

Des jeunes filles à pattes et à plumes



Dans sa descente dans le monde souterrain pour en devenir la maîtresse, la déesse Ishtar (akkadien)/Inanna (sumérien) doit passer sept portes en se séparant d’un de ses attributs à chaque fois. Cette Venus arrive alors nue devant sa sœur Ereshkigal, l’amant de Nergal, le maître des enfers. Inanna est jugée et meurt. Le corps doit alors être ramené aux cieux, mais le breuvage de vie la ramène à la vie. Afin de pouvoir quitter le monde souterrain, il faut qu’elle trouve quelqu’un qui prendra sa place de mort. Avec cette mission elle quitte les enfers accompagnée de démons qui doivent la surveiller et ramener la personne qui la remplacera. Dans la civilisation mésopotamienne, les morts qui entrent dans le monde souterrain (Aralu) sont représentés le corps couvert de plumes.


Le dieu solaire Shamash émerge du monde souterrain sumérien (Kur)
et est salué par quatre grands dieux parmi lesquels figure Inanna.


Dans la mythologie grecque et romaine, Déméter est la déesse du monde souterrain. Mais Hadès s’entiche de la jeune fille (Kórê) Perséphone, appelée Kórê par opposition à Déméter , la mère (ou la sœur ainée), et la ramène dans le monde souterrain. Comme les compagnes de la « Jeune fille » n’avaient pas empêché Hadès de la ravir, Aphrodite les punit en les affublant de pattes et de plume tout en conservant leur visage de jeunes filles.[1] Les pattes et les plumes semblent donc être des attributs associés au monde souterrain.


Les sirènes étaient représentées, chez les Grecs, avec « un corps d’oiseau et une tête de femme, et jamais avec un corps de poisson comme dans les mythes nordiques »[2] Selon la tradition homérique, les sirènes sont des divinités de la mer qui séjournent à l’entrée du détroit de Messine en Sicile. Musiciennes dotées d’un talent exceptionnel, elles séduisaient les navigateurs qui, attirés par les accents magiques de leur chant, de leurs lyres et flûtes perdaient le sens de l’orientation, fracassant leurs bateaux sur les récifs où ils étaient dévorés par ces enchanteresses. Elles sont décrites au chant XII de l’Odyssée comme couchées dans l’herbe au bord du rivage entourées par les « amas d’ossements et les chairs desséchées des hommes qu’elles ont fait périr ». Euripide évoque dans Hélène[3] le caractère funéraire des sirènes ce que confirment les représentations de sirènes sur des stèles funéraires (voir exemple ci-dessus).

De la Jeune fille Inanna/Ishtar, également affublée de pattes et de plumes, le mythe de Gilgamesh nous raconte l’histoire d’Inanna et l’arbre Huluppu[4] et comment elle le sauve de l’eau (il était planté sur les rives de l'Euphrates) en le plantant dans son jardin sacré à Uruk. Cette histoire parle aussi de la sombre Jeune fille (ki-sikil) aérienne (lil-là) qui vivait dans l’arbre (l'huluppu, assimilé au saule). La Jeune fille deviendra Lilith (notamment dans le Talmud de Babylone). Elle aurait été reprise par la tradition juive aux temps de la captivité de Babylone. Lilith est considéré comme un démon dévorateur et liée à une déesse mère.
« J'ai ramassé l'arbre Huluppu dans l'Euphrates,
je l'ai planté dans mon saint jardin, et j'ai attendu,
attendu pour en faire un trône brillant et un bon lit pour moi.
Puis un serpent s'est niché dans ses racines et il n'a pas pu être charmé,
L'oiseau Anzu / Imdugud a placé ses jeunes dans les branches
Et la sombre Lilith (ou Kisil-Lilake), a construit sa maison dans le tronc.
J'ai pleuré.
Combien j'ai pleuré!
Pourtant ils n'ont pas voulu laisser mon arbre. »


Innana (voir l'étoile de Vénus) et l'arbre cosmique Huluppu avec dans les branches l'oiseau Anzu, 
au milieu Lilith et dans les racines le serpent. 

Avec l’aide de son père Enki, les squatteurs sont chassés, et l’arbre avait pu être utilisé par Inanna. Cette histoire semble suggérer le remplacement d’un culte ancien au serpent, à l'oiseau Anzu/Imdugud (qui tient beaucoup d'un garuda) et à Lilith par un culte d’Inanna/Ishtar. Cultes associés à l’arbre Huluppu (saule) dans son jardin sacré. Lilith et ses compagnons vont ensuite tenter de squatter d’autres arbres mais avec le même succès… Il ne s’agit pas d’un quelconque arbre, mais de l’arbre cosmique, que l’on ne peut pas laisser à des êtres affublés de pattes et de plumes. Il n’est d’ailleurs pas impossible que le culte du Bouddha ait supplanté un culte à une Jeune fille, qui avait à son tour supplanté celui à des êtres plus sombres, plus païens, issus d’un monde souterrain. 



***

MàJ

An Egyptian Contribution to a Late 5th-Century Chinese Coffin 93 + Plate V, by Rosalind E. Bradford

[1] Wikipedia. Cette tradition est rapportée par le scholiaste V à l’Odyssée (XII, 39).

[2] Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'Alain Rey, réimpression mise à jour en 2006, Le Robert

[3] Source Wikipedia : Euripide, Hélène, 164-179.

[4] Tablette XII du mythe Gilgamesh, Enkidur et le Kur, Innana et l'arbre Huluppu

vendredi 18 octobre 2013

De la sève qui coule un peu partout


Après une première période de recherches archéologiques (1873) à Harappa par Sir Alexander Cunningham, pendant lesquelles un sceau carré fut découvert, Sir John Marshall reprit les recherches en 1920, sans trop de succès initialement. Mais une autre découverte, à 350 miles au sud, dans les couches les plus profondes du site d’un stupa bouddhiste à Mohenjodaro le mont des morts ») au Pakistan, relança tout. R.D. Banerji, faisant partie de l’équipe de Marshall, y trouva une gravure de cuivre et des sceaux en pierre qui ressemblèrent au sceau découvert à Harappa. On en conclue que les deux sites dataient de la même époque et appartenaient à la même culture. En 1924, Marshall publia un article sur ces découvertes dans le journal Illustrated London News, et dès le numéro suivant la réaction enthousiaste d’un assyriologue, A.H. Sayce, fut publiée, suivie d’une révélation par Dr. Ernest Mackay, le chef d’une expédition américaine en Mésopotamie. Ils avaient découvert un sceau identique à ceux de Harappa et de Mohenjodaro en dessous d’un temple du dieu de la guerre Ildaba, et qui daterait de 2300 av. JC environ. Le premier lien fut établi.

Thomas McEvilley, décédé au mois de mars 2013, a publié un livre, The Shape of Ancient Thought, dans lequel il explique les liens anciens et les allers-retours entre l’orient et l’occident en cinq grandes phases. Dans ce livre, il compare les détails iconographiques des sceaux de Mésopotamie et de la vallée de l’Indus.

Quelques exemples :



Les deux sceau datent d’entre le 2ème et 3ème millénaire avant JC. On y perçoit entre autres un mont/monticule (de neuf pierres) surmonté d’un arbre, flanqué de deux chèvres ou gazelles ? Idem sur le sceau de Mohenjodaro, à gauche, sous un arbre plus grand.


Sur les deux sceau, on perçoit une déesse d’arbre. La première est assise. Elle semble porter une sorte de coiffe. Elle tient un enfant sur les genoux avec une sorte de touffe sur la tête. McEvilley parle d’enfant « à rameau sur la tête » (sprout-headed). Sa robe rassemble à la robe d’Ishtar. La déesse de la vallée de l’Indus porte une coiffe similaire. Devant elle se tient à genoux un homme à cornes, peut-être faisant un geste d’offrande de ses mains. Derrière lui, se tient un taureau. Sur le devant, on perçoit sept personnages (femmes) avec des « têtes à rameau ».


Dans un de ses articles, The Lady and the Tree, Bhikkhu Sujato parle de ce sceau dont il produit une autre reproduction davantage interprétée. Pour lui, l’arbre est l’arbre de bodhi. Plus probablement, c’est un arbre śālā (Shorea robusta) ou Sal (Śāl). Les cheveux de la déesse font une seule longue tresse. Sujato distingue devant la déesse un petit autel avec un crâne humain. L'homme-taureau est barbu et porterait un trident selon Bhikkhu Sujato. Le taureau derrière lui serait masqué et porterait le masque d’un humain. Il y voit le totem du roi, tandis que le crâne signifie son destin sacrificiel, ou bien le rançon de ce sacrifice. Le taureau sera sacrifié à la place du roi.

Les sept déesses (la « tête à rameau fleuri » semble désigner une origine céleste) ont été identifiées avec les sept rivières (saptas­indhu)[1], ou avec les pléiades[2]. On perçoit également des symboles en haut du sceau, dont la signification est inconnue. Asko Parpola[3] pense que le poisson au-dessus du taureau est le symbole d’une divinité et qu’il doit représenter une étoile. Le mot « min » désigne à la fois un poisson et et une étoile, les deux brillent... En Mésopotamie, les dieux étaient marqués du symbole d’une étoile. Le symbole de la déesse Ishtar est une étoile à huit branches, une rosette, qui peut prendre la forme d’une roue à huit rayons. La déesse à cornes (Vénus/Ishtar ?) qui habite l’arbre était probablement vénérée comme une nymphe sylvestre (śālabhañjikā[4]) à Harappa.[5] L’homme à cornes (homme-taureau) pourrait être un genre de Gilgamesh[6], un héros solaire comme Héracles ou Vajrapāṇi

Et la tête à rameau fleuri est-elle en quelque sorte l’équivalent du mont surmonté d’un arbre (flanqué de deux chèvres ou gazelles) ? Le rameau fleuri est un symbole de fertilité, et par là associé à la déesse à cornes dans l’arbre. L’arbre qui surmonte le mont (ou qui le transperce ?) serait-il l’équivalent macrocosmique du rameau fleuri ? Si l’arbre symbolise la déesse à cornes, le symbole des deux animaux se faisant face et séparé/maîtrisé par la déesse à cornes pourrait être sa référence. Mais le maître/la maîtresse des animaux est-il alors masculin ou féminin ? Héraclès ou Diane ? Un héros solaire ou une déesse ?

Supposons que la déesse à cornes de l’arbre soit « Vénus », la planète Vénus, déesse de la fertilité, annonçant le retour du soleil et du printemps, faiseuse de rois. Elle semble en Inde avoir évolué en la figure de la nymphe sylvestre (śālabhañjikā), une yakṣi capable de faire fleurir les rameaux, en tapant du pied la racine de l’arbre Sal. J’avais déjà remarqué que l’iconographie de la mère du Bouddha faisait des emprunts à celle des nymphes sylvestres. Les représentations de la naissance du Bouddha parlent d’elles-mêmes. La mère du Bouddha ne sera donc pas une simple yakṣi, mais aussi mythologiquement associée à Vénus, qui n’est pas la mère idéale. Dans la légende du Bouddha, elle disparaît rapidement pour laisser la place à une mère de substitution[7]. Dès sa naissance, notre dieu solaire fait sept pas, et de chaque pas naîtra un lotus.

En effet, le futur Bouddha, est un enfant avec une « tête à rameau fleuri » : sa protubérance. Une marque de fertilité, un trop plein de sève, de puissance. Et qui symbolise son lien céleste. Un de ses épithètes est d’ailleurs « homme-taureau »[8]. Quand le Bouddha meurt, on lui fait les honneurs d’un roi. Ses reliques sont enterrés dans des stūpa, qui deviennent ses représentations terrestres. Ils consistent en une base carrée, sur laquelle est édifié un dôme, traversé et surmonté d’un « rameau fleuri ».

Dans divers traités tibétains sur l’édification d’un stūpa ou caitya, ceux-ci sont appelés couramment des « arbres d’offrandes » ou « poteaux sacrificiels » (T. mchod sdong S. yūpa). Afin de « charger » un stūpa, tout comme une statuette d’ailleurs, il faut y introduire, planter (T. gtsugs) un « arbre de vie »[9] (T. srog shing). Sans cela, le stūpa ou la statuette est comme mort. L’arbre de vie traverse le stūpa et le surmonte. Pour ceux qui ont peu de moyens, le Sūtra des sanctuaires[10] dit que l’on peut les fabriquer « de la taille d'un noyau de fruit du myrobolan, avec une ombrelle de la taille d'une feuille de genévrier et un arbre-de-vie de la taille d'une aiguille. »
« Ceux qui les construisent avec des tas de sable
Quand ils se trouvent dans la solitude du désert
Ou les enfants qui en construisent par-ci par-là en jouant
Tous ceux qui construisent des monuments symbolisant le Victorieux
Même avec des tas de sable
Trouveront l'éveil
. »[11]
Ce n’est pas tout. Notre rameau fleuri va faire une réapparition dans la légende de Padmasambhava, dont le Bouddha annonça l'avènement, d'ailleurs assis entre deux arbres Sal (Toussaint p. 63, PKT, p. 87). Quand le Plérôme, sous la direction de Samantabhadra, décida d’envoyer un Sauveur, ce sera d’abord le Fils de dieu Dam pa tog dkar[12] qui recevra cette mission. Il reçoit la quadruple consécration, fait de Maitreya son régent, et part en mission dans un corps d’émanation (T. sprul pa’i sku ru). Il a la carrière que l’on connaît. Après sa disparition, Samantabhadra vit qu’il fallait convertir les hommes par les trois yogas (T. yo ga gsum) et envoya le Fils de dieu Ye shes tog gi rgyal mtshan. Celui-ci alla devenir le fils de Roi gtsug phud rigs bzang d’Oḍḍiyāna.[13] Il reçut également les quatre consécrations et fut loué/investi par les autres dieux comme l’homme-taureau (T. khyu mchog)[14].

Toussaint traduit le nom du prince par « Belle-Houppe ». Et en effet, « phud » signifie cūḍā, houppe, touffe de cheveux sur le sommet du crâne comme la tonsure d'un brāhmaṇa. Le mot « gtsug » signifie planter, ou sommet de la tête. Le mot tibétain « gtsug tor » traduit le terme sanscrit uṣṇīṣa, qui désigne la protubérance crânienne du Bouddha. Quoi qu’il en soit, Padmasambhava comme le Bouddha ont des têtes à rameau fleuri et sont considérés comme des « hommes-taureau ». Par ailleurs, le terme « gtsug phud » se trouve surtout dans le milieu Bön. 

Le pays d’Oḍḍiyāna où se manifestera notre Sauveur, est comme une représentation miniature du cosmos. Au centre du pays, la cité Radieuse (T. mdzes ldan, épithète de Vénus), au centre duquel se situe le Palais des neuf chignons (thor cog, Houppes traduit Toussaint), au centre duquel se dresse un stūpa spontanément apparu, où se trouve le temple de Heruka. La comparaison entre le palais, "au rayonnement ardent du béryl", et le Mont Meru est faite dans le texte même. Il est probable que les neuf chignons/houppes/rameaux fleuris représentent les neuf planètes, mentionnés au chapitre XIII. Il s'agit évidemment des nava graha.

Un premier fils né de l'union du roi et de la reine meurt, mais un jeune enfant autoengendré/Autogène apparaîtra miraculeusement au milieu d'un lotus à huit pétales, semblable à une roue à huit rayons ou à une étoile à huit branches. "Est-il bon ? S'il est bon, ce sera le bonheur des neuf planètes". Il deviendra le Sauveur Padmasambhava.     

***

[1] WIJESEKERA, O.H. de A. Buddhist and Vedic Studies. Motilal Barnasidass, 1994, pp. 213ff.

[2] PARPOLA,

[3] The Indus script, 5. Do the 'fish' signs denote dieties?

[4] "femme ou nymphe sylvestre [yakṣī] d'une telle beauté qu'elle fait fleurir un arbre qu'elle touche du pied; en sculpture on la représente déhanchée devant un arbre śāla, touchant de la main un rameau fleuri | courtisane."  Dictionnaire Héritage du Sanscrit

[5] Ancient India : Land of mystery, Lost civilizations, p. 21

[6] David Rohl,

[7] Pensons à cet égard aussi aux mères des tulkous tibétains.

[8] « Then another devata exclaimed in the Blessed One's presence: "See a concentration well-developed, a mind well-released — neither pressed down nor forced back, nor with mental fabrication kept blocked or suppressed. Whoever would think that such a naga of a man, lion of a man, thoroughbred of a man, peerless bull of a man, strong burden-carrier of a man, such a tamed man should be violated: what else is that if not blindness? » http://www.accesstoinsight.org/tipitaka/sn/sn01/sn01.038.than.html, Sakalika Sutta, SN 1.38

[9] « Il doit être fabriqué du meilleur matériau, tel le bois de santal blanc ou rouge ou le bois d'aloès (S. Agaru) etc. Au pire, il doit être fabriqué avec du bois de genévrier ou d'un arbre fruitier. » « Il doit provenir d'un endroit ou d'une montagne excellents. En tous les cas, il faudra demander la permission aux gens de cet endroit et présenter des gâteaux d'offrandes aux non-humains en leur priant de nous le donner. Ensuite, un jour, pendant la phase de la lune croissante, où l'on sait que les planètes et les constellations sont en jonction on le marque du côté de l'est et on le coupe. On le laisse bien sécher, et sans inverser le côté de la racine et du sommet, on le rabote des quatre côtés. Côté racine il doit être plus gros et côté sommet plus fin. »

[10] T. khang bu brtseg pa'i mdo

[11] Lotus blanc du Dharma authentique (S. Saddharma-pundarikā-sūtra T. Dam chos pad+ma dkar po), section des Sūtra, volume JA, page 21b :

[12] Ye shes tog gy rgyal mtshan, Fils du roi Belle-Houpe selon Gustave-Charles Toussaint, Dict de Padma, p. 55

[13] Toussaint, p. 55, PKT p. 75

[14] Les équivalents sanscrit donnés sont : gopati, vṛṣabhi, ārṣabha et ṛṣabha.

mardi 27 août 2013

Pour faire un roi ou un cakravartin ?



Le jour du solstice d'hiver est le jour le plus court de l'année et le début du retour du soleil. Ce jour s'appelait Jupiter stator (ou stationnaire) et représentait la renaissance de l’espérance, natalis solis invicti, ou Noël. Ce jour, Vénus, l’étoile du Matin, se lève avant le soleil. Elle annonce son retour.

Ou bien, elle va chercher le dieu solaire dans les enfers pour le raviver et pour le ramener. « Le solstice d'été est le maximum de sa gloire. À l’équinoxe d'automne, les ténèbres ne l’emportent pas encore sur la lumière ; mais la force de la chaleur est diminuée, et le soleil est privé de sa vertu génératrice. » C’est Vénus qui se charge de rallumer le feu du « dieu mourant ». C’est Vénus qui a le pouvoir de ramener le soleil. D’où l’importance que certains donnent à l’étoile du Matin.

Uruk (ou Ourouk, Erech) était une ville sumérienne, et plus tard babylonienne, dans le sud de l'Irak. La population était un mélange de sumériens (non-sémitiques), venus de la montagne, et d’akkadiens (sémitiques) vivant de l’agriculture. Dans cette ville fut célébré le culte d’Innana (nom sumérien) ou Ishtar (nom sémitique). Cette divinité cherchait un roi comme mari, qu’elle élèverait au rang de divinité par un mariage sacré, l'union de deux principes.

« Inanna éconduit d’abord Dumuzi le berger[1], lui préférant son rival, le fermier Enkimdu, et il faut toute l’éloquence persuasive de son frère, le dieu-soleil Utu, et celle de Dumuzi, pour la faire changer d’avis. »[2]

Elle se prend de passion pour Dumuzi et lui compose un hymne à sa vulve, « la comparant à une corne [d’abondance ?], à un « vaisseau du ciel », au croissant de la nouvelle lune, à une terre en jachère, à un champ élevé, à un monticule. » Voire au dharmodaya (T. chos 'byung) de Vajra Vārāhī ?

« Pour moi, ma vulve,
Pour moi, le monticule élevé,
Pour moi, la vierge, pour moi, qui la labourera ?
Ma vulve, terre arrosée, pour moi,
Moi, la Reine, qui amènera le taureau ? »

A quoi le berger Dumuzi répond :

« Ô Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour loi. »

Et la déesse de rétorquer joyeusement :

« Laboure ma vulve, homme de mon cœur. »[3]

Et c’est le berger (sumérien des montagnes) Dumuzi qui deviendra le roi d’Uruk en labourant sa Reine. Le berger, devenu roi, devient du même coup un dieu, un dieu solaire. Quand il disparaît dans les enfers (les mois d’hiver), Inanna/Ishtar/Vénus y descendra pour l’en sortir. Car dans les champs plus rien ne pousse, et il n’y a plus de naissances dans le pays. Dumuzi est sorti des enfers, devenant du même coup immortel, et l’opulence revient dans le pays. C’est le mythe qui alimente ou qui doit justifier le rite du mariage sacré, par lequel tout roi futur d’Uruk deviendra l’amant de la déesse.

« A l’origine rite local d’Erech, le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna est devenu au cours des siècles une célébration nationale où le roi de Sumer, par la suite roi de Sumer et Akkad, prit la place de Dumuzi en tant que son avatar ou incarnation mystique. Quoique nous n’ayons aucun moyen de savoir à quelle date précise cela eut lieu, c’est-à-dire quel fut le premier chef sumérien qui célébra ce rite en tant que Dumuzi réincarné, on peut vraisemblablement situer le fait vers le troisième quart du IIIe millénaire, au moment où les Sumériens devenaient de plus en plus nationalistes. »[4]

Le rite qui se développe comportera un Hymne à Shulgi, dans lequel la déesse dit à l’avatar de Dumuzi dont elle fait un roi :

« Dans la bataille je suis ton chef, dans le combat je suis ton [écuyer],
Dans rassemblée je suis ton défenseur,
A la guerre je suis ton inspiration,
Toi, le berger élu du sanctuaire (?) saint,
Toi, le roi, le fidèle pourvoyeur d’Eanna,
Toi, le luminaire du grand sanctuaire d'An,
De tout tu es digne,
De porter haut la tête sur l'estrade élevée, tu es digne.
De t'asseoir sur le trône de lapis-lazuli, tu es digne,
De couvrir ta tête de la couronne, tu es digne,
De porter sur ton corps de longs vêtements, tu es digne.
De te ceindre toi-même des vêtements de la royauté, tu es digne,
De porter la masse et l'arme, tu es digne.
De diriger droit l'arc allongé et la flèche, tu es digne.
De fixer l'arme de jet et la fronde à ton côté, tu es digne,
Du sceptre saint en ta main, tu es digne,
Des sandales saintes à tes pieds, tu es digne,… »

Ce rite était sans doute accompli la veille du jour du nouvel an. Pourquoi pas au solstice d’hiver ? Et il était suivi le lendemain d’un banquet plantureux, où l’on mangeait et buvait abondamment au son de la musique et des chants. On ne sait pas si ce rite était célébré tous les ans et qui prenait la place de la déesse, qui était baignée, parfumée, habillée et sur la tête de laquelle on mettait une perruque.

On pense que ce rite et les hymnes associés peuvent être le prototype du Cantique des cantiques biblique. Il n’est pas exclu que les rois sumériens et babyloniens et les rites associés aient pu avoir une influence sur des souverains asiatiques. Ils ont certainement eu de l’influence sur la Grèce.

Marcel Detienne écrit :

"Le combat de Zeus contre les Titans et la bataille contre Typhée ont suggéré à F. M. Comford de précieuses comparaisons avec les théogonies de Babylone et plus particulièrement avec le combat de Marduk contre Tiamat. La comparaison s’est révélée fort instructive, car Babylone offre l’exemple d’une civilisation où le récit mythique est encore vivant, où il s’articule étroitement à un rituel. Tous les ans, le quatrième jour de la fête royale de Création de la Nouvelle Année, le roi mimait le combat rituel qui répétait l’exploit accompli par Marduk contre Tiamat. En même temps que se déroulait le rituel, on récitait le poème de la Création, l’Enuma Eliš."

Si, comme l’écrit Ronald Davidson[5], le rite de la consécration (S. abhiṣeka T. dbang) du bouddhisme ésotérique était calqué sur le rite de consécration des souverains indiens (indo-aryens ?), pourquoi n’inclurait-il pas les rites nécessaires pour amener la fécondité et la fertilité dans un pays ? Strickmann[6] rappelle que le tantrisme s’enracine profondément dans les rituels védiques, effectué par les « maîtres de vérité » que furent les officiants brahmanes qui avaient pour effet de renforcer le pouvoir du roi et d’assurer la prospérité et l’harmonie du peuple. Et cela à travers les mythes et la réactualisation de ces mythes dans les rituels.

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[1] « Moi, le berger, je ne veux pas l'épouser,
Je ne veux pas porter ses vêtements rugueux,
Je ne veux pas accepter sa laine grossière,
Moi, la vierge, je veux épouser le fermier,
Le fermier qui fait pousser maintes plantes,
Le fermier qui fait pousser abondance de grains. »
Un rapprochement fut fait entre ce passage du mythe et l'histoire de Caïn et Abel dans la Bible.

[2] Kramer Samuel-Noah. Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna. In: Revue de l'histoire des religions, tome 181 n°2, 1972. pp. 121-146. doi : 10.3406/rhr.1972.9833 url :

[3] Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna

[4] Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna

[5] Indian Esoteric Buddhism, p.122

[6] Mantras et mandarins, le bouddhisme tantrique en Chine, Gallimard, p. 39