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jeudi 3 juillet 2014

Cakravarman = Ḍombī-Heruka ?



« Le règne d’Avantivarman, le premier souverain de la dynastie Utpala, inaugure une nouvelle période de grandeur, après la dégénérescence et l’extinction de la dynastie Kārkota au milieu du IXe siècle. Le Kaśmīr se trouvait alors réduit à la vallée de la Vitastā. Mais la tâche la plus urgente était de rétablir l’ordre intérieur et de restaurer l’économie kaśmīrienne ; Avantivarman s’y consacra et il y fut aidé par un ministre qui était en même temps un ingénieur, et dont les admirables travaux rendirent aux paysans kaśmīriens la prospérité. La richesse de l’État à cette époque est prouvée par les fondations nombreuses d’Avantivarman et de Suyya, et aussi par le patronage de poètes et de savants ; c’est l’époque de Ratnākara, d’Ānandavardhana, de Bhaṭṭa Kallaṭa et « d’autres siddha descendus sur terre pour le bien du peuple »[1].

Le successeur d’Avantivarman, Śaṅkaravarman [env. 883-902], s’employa, lui, à restaurer l’autorité du Kaśmīr sur les districts montagneux environnants, en y incluant sans doute le Trigarta ; Śaṅkaravarman aurait même disputé au souverain des Gūrjara un district nommé Ṭakka, dont la localisation est assez incertaine. Il semble, d’après la discrétion de Kalhaṇa, qu’une expédition contre les Sāhi n’ait été qu’un demi-succès. Mais cette politique de conquêtes exigeait des ressources, que Śaṅkaravarman obtint en organisant un système de taxations et de corvées qui lui valurent une sinistre réputation. De roi fut tué d’une flèche, peut-être un an après la mort identique rencontrée par Glang Dar-ma, ou bien soixante ans plus tard.

Son fils étant trop jeune pour exercer la royauté, ce fut son épouse, Sugandhā, qui prit en mains les affaires politiques, avant de régner personnellement. C’est alors que commencèrent à manifester leur turbulence des corps militaires, qui prirent l’habitude d’intervenir trop fréquemment dans la vie politique du Kaśmīr : ekānga et tantrin n’hésitèrent pas à résoudre les conflits de tendances par des interventions militaires, désastreuses pour le pays. Bientôt, ce sont les grands propriétaires terriens, appelés ḍāmara, qui interviennent à leur tour militairement, et le Kaśmīr vit dans un état de guerre civile latent jusqu’à l’avènement de Yaśaskara (939-948), qui parvient à restaurer l’autorité [101] de l’État, sans en abuser, et qui fonda, entre autres, un établissement d’intérêt culturel, un maṭha, destiné aux étudiants des autres régions indiennes. » (Jean Naudou, Les bouddhistes kaśmīriens au Moyen Age, Paris, Presses Universitaires de France, 1968, pp. 100-101)

Pendant cette période turbulente, les rois du Kaśmīr s’appuyaient sur les corps militaires rivaux ekānga et tantrin (garde prétorienne). Les tantrin faisaient et défaisaient des rois au gré de leurs intérêts financiers. À l’intérieur de l’armée, les soldats de castes divers (brahmane ou ḍomba) pouvaient tous accéder au rang de ḍāmara (grand propriétaire terrien féodal - sāmanta). Des mariages intercastes étaient courants au Kaśmīr à cette époque. La mère du roi Śaṅkaravarman fut la fille d’un marchand de vin de basse caste. Et le roi Cakravarman irait même plus loin en faisant de la fille d’un saltimbanque (ḍomba) sa reine…

Quand le roi Cakravarman (923-933) avait été demi de sa fonction pour la deuxième fois[2] par les tantrin, il fit un pacte avec le ḍāmara Saṁgrāma qui le fit remettre sur le trône (936) avec l’aide d’autres ḍāmara. Les tantrin furent exterminés, le roi s’étant distingué pendant la bataille en capturant et exécutant son rival, et les ḍāmara devinrent très influents. Cependant, le roi Cakravarman tomba amoureux d’une des filles (Hamsī) d’un saltimbanque (ḍomba) qui se produisit à la cour. Suite à ce mariage, les ḍomba gagnèrent en influence à la cour ce qui déplut fortement aux ḍāmara qui organisèrent un complot. En 937, le roi, surpris dans les bras de sa ḍombī, est assassiné. Il fut succédé par le roi « Avanti le fol », Unmattavanti, qui régna brièvement (937-939) et qui est considéré comme le pire roi de cette période. L’épisode du roi Cakravarman ci-dessus est basé sur les Chroniques des rois du Kaśmīr (Rājataraṃgiṇī) de Kalhaṇa (12ème s.).

Or, sur le site du Karmapa, on peut lire qu’il s’avère de « recherches historiques » que le roi Cakravarman serait identique au siddha Ḍombī-Heruka, qui aurait joué un rôle fondamental dans la diffusion du Hevajra-Tantra. L’hagiographie de Ḍombī-Heruka est racontée dans les Vies des 84 mahāsiddhas (caturaśīti-siddha-pravṛtti[3]) racontées par Abhayadattaśrī, traduite en tibétain par le moine tangoute smon grub shes rab, sans doute à partir du XIIème siècle. On y apprend que Ḍombī-Heruka fut un roi de Magadha, initié par Kṛṣṇācarya (version tibétaine, Keith Dowman et James B. Robinson traduisent « Virūpa ») dans le maṇḍala de Hevajra. C’était à toute évidence un excellent roi...

Un beau jour, un groupe de chanteurs (T. glu mkhan) de basse caste arrivent en ville et chantent et dansent devant le roi. Un des chanteurs avait une fille ravissante de douze ans, et le roi lui demanda de la lui donner[4]. Dowman ajoute que le roi décida de la prendre pour « partenaire spirituel » et qu’il demanda en secret au chanteur de la lui donner.[5] Le chanteur répond qu’ils étaient de caste différente et qu’il ne pouvait pas donner suite à cet ordre. Le roi insista et emporta la fille de force en laissant au père son poids en or.[6] Pendant douze ans, il l’utilisa comme mudrā, tout en la cachant aux autres. Quand cela fut découverte, l’union intercaste fut généralement désapprouvée et le roi abdiqua, laissa le royaume à son fils et aux ministres et partit avec son partenaire vivre dans un lieu solitaire, où ils pratiquèrent pendant douze ans « leur yoga tantrique » ajoute Dowman. Mais son royaume alla de mal en pis et son fils n’arriva plus à contrôler ses sujets. Une délégation fut expédiée à Ḍombī-Heruka pour lui demander de revenir pour sauver son royaume. Il refusa en disant qu’il était (désormais) de basse caste (de par son alliance avec la ḍombī). Il proposa à la délégation de les incinérer, lui et son partenaire, pour qu’il puissent renaître du feu purificateur, et donner suite à leur demande. Le feu brûla pendant sept jours et on pouvait percevoir Hevajra et Vajravarāhī dans les flammes. Au bout de sept jours, Ḍombī-Heruka ressortit des flammes en disant qu’il acceptait leur demande s’ils étaient capables de faire ce qu’il avait fait. Comme ses sujets en furent incapables, il répondit qu’il s’en irait dans un royaume de dharma, et il s’envola (khecarī).[7]

Ḍombī-Heruka est le nom de l’auteur de la Démonstration du Naturel (Sahajasiddhi), qui reprend quasi textuellement un tiers du Hevajra Tantra. Est-ce Ḍombī-Heruka qui a repris le texte du Hevajra Tantra (dans quel intérêt ?), ou plutôt le Hevajra Tantra qui est une élaboration du Sahajasiddhi de Ḍombī-Heruka ? Certains pensent que Ḍombī-Heruka pourrait même être le rédacteur (humain) du Hevajra Tantra.

Est-ce que Cakravarman et Ḍombī-Heruka sont la même personne ? Rien n’est moins sûr. Est-ce que l’hagiographie de Ḍombī-Heruka s’est inspirée de la vie de Cakravarman racontée par Kalhaṇa ? Peut-être, mais en remplaçant la fin dramatique par un happy end. Heruka est un titre donné à Cakrasaṁvara et Hevajra, ou à tous ceux qui les prennent pour modèle. Ḍombī-Heruka est donc le Heruka de la caste des ḍomba, ou le Heruka avec la partenaire ḍombī.

Les histoires racontées dans les 84 vies des mahāsiddhas ont clairement une portée symbolique. Les utiliser à d’autres fins et leur attribuer une réalité historique serait sans doute manquer leur cible.


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[1] R.T., V, 66.

[2] D’abord Partha fut demis, et Cakravarman et Suravarman (933-934) furent successivement intronisé puis détrôné. Partha (906 -921) fut remis sur le trône, mais rapidement échangé par Cakravarman qui promit davantage de biens aux tantrin, puis fut demis une deuxième fois, ne pouvant pas donner suite et s’étant enfui dans les montagnes.

[3] grub thob brgyad cu rtsa bzhi’i lo rgyus PKTG 5091

[4] གླུ་མཁན་དེ་ལ་བུ་མོ་ལོ་བཅུ་གཉིས་ལོན་པ་འཇིག་རྟེན་གྱི་ཆོས་ཀྱིས་མ་གོས་པ་བཞིན་སྡུག་ཅིང་མདོག་ལེགས་པ་ལྟ་ན་སྡུག་ཅིང་ཡིད་དུ་འོང་བ་པདྨ་ཅན་གྱི་ཡོན་ཏན་ཐམས་ཅད་ཚང་བ་ཞིག་འདུག་པ་ལ། རྒྱལ་པོས་རིགས་ངན་གླུ་མཁན་དེ་ལ་གསུངས་པ་ཁྱོད་ཀྱི་བུ་མོ་དེ་ང་ལ་བྱིན་ཅིག
[5] Cela ne se trouve pas dans la version tibétaine, Masters of Mahāmudrā, p. 54

[6] རྒྱལ་པོས་གལ་གྱིས་བཅུན་ནས་རྒྱལ་པོས་བུ་མོ་དང་མཉམ་པའི་གསེར་བགར་ནས་ཕ་མ་ལ་བྱིན་ཏེ་བུ་མོ་རྒྱལ་པོས་ཁྱེར་རོ།

[7] རྒྱལ་སྲིད་ནི་མནོག་ཆུང་ལ་ཉེས་དམིགས་ཆེ་བར་འདུག་པས་ང་ནི་ཆོས་ཀྱི་རྒྱལ་སྲིད་བྱེད་པ་ཡིན། གསུངས་ནས་དེ་ཉིད་ནས་མཁའ་སྤྱོད་ཀྱི་གནས་སུ་འགྲོ་བའི་དོན་ལ་གཤེགས་སོ།

dimanche 27 novembre 2011

Une famille de brahmanes influente à Srinagar


Nous avions déjà vu une famille de scribes influente au Tibet, Gayadhara et ses descendants. Dans ce billet, je parlerai de Ratnavajra et ses descendants, une lignée de brahmanes qui avait fait beaucoup pour le bouddhisme tibétain. Ce qui frappe dans ce qui suit est la transmission de père en fils, la fonction importante des laïques dans un milieu monastique, le rôle joué par des membres de la caste des brahmanes et la désignation par le roi des administrateurs de vihāra bouddhistes.

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Un brahmane cachemirien, issu d’une longue lignée de pandits, du nom de Haribhadra fut battu dans un débat avec un bouddhiste et se convertit au bouddhisme. Il était le père de Ratnavajra, l’illustre pilier central de l’université bouddhiste de Vikramalaśīla. Ratnavajra (11ème s.) était un upasāka (laïque) qui apprit les sūtra et tantra au Cachemire jusqu’à l’âge de 33 ans avant de continuer ses études à Magadha. A Vajrāsana (T. rdo rje gdan), Bodhgaya, il eut la vision de Cakrasaṁvara, Vajravārāhī et d’autres divinités. Le roi lui donne alors la charge d'un collège de Vikramalaśīla, où il enseigna principalement les tantras, les sept traités de logique (pramāṇa), les cinq traités de Maitreya etc.

Il retourna ensuite au Cachemire, où il triompha sur les non-bouddhistes et où il fonda des centres d’études spécialisés en les tantras de Vidyāsambhāra et Guhya-samāja, et en le traité (attribué à Maitreya) du intitulé Sūtrālaṃkāra (T. rdo sde rgyan). A la fin de sa vie il serait allé à Oḍḍiyāna dans l’ouest. Il est encore connu pour avoir converti au bouddhisme Guhyaprajñā, le fameux maître rouge. Il serait également allé à Tho-ling pour y assister Rinchen Zangpo (958-1055) dans ses traductions, puis à Samyé pour surveiller la construction d’une terrasse circulaire, qui avait été détruite par un incendie en 968. Il aurait encore enseigné la Mahāmudrā à Dampa Sangyé (Paramabuddha).

Son fils était Mahajana, un collaborateur de Marpa, et l’auteur d’un commentaire sur le Soutra du Cœur, intitulé Prajñāpāramitāhṛdayarthparijñāna. Il travaillait en collaboration avec des traducteurs tibétains et notamment avec Seng nge rgyal mtshan à la traduction tibétaine de La discrimination entre les propriétés et la substance des propriétés (S. Dharma-dharmatā-vibhaṅga T. chos dang chos nyid rnam par 'byed pa), que Maitrīpa aurait rédécouverte.

Son fils, et donc le petit-fils de Ratnavajra, fut Sajjana ou Satyajñāna. Il étudia auprès d’un maître, laïque aussi, très réputé au Cachemire, du nom de Śrī Bhadra ou encore Suryaketu, qui vivait dans la ville cachemirienne Anumapamapura[1] (T. grong khyer dpe med), où se trouva le monastère Ratnaguptavihāra[2]. Sajjana est considéré être à l’origine de l’anuttarayogatantra (RGV?) au Cachemire[3].  Sa spécialité était l’enseignement des Cinq traités de Maitreya (T. byams chos lnga) et notamment du Traité mahāyāna du continuum insurpassable (S. Mahāyanottaratantra-śastra ou encore Ratnagotravibhāga (RGV) T. theg pa chen po rgyud bla ma'i bsten chos), qui aurait également été rédécouvert par Maitrīpa. Toutes les lignées du RGV au Tibet se rattachent à Sajjana. Ensemble avec rNgog blo ldan shes rab  (1059–1109), il traduit le RGV et le commentaire sur le RGV en tibétain.

Sajjana aussi eut un fils, Suksmajana[4] (Sūkṣma jñāna ?). Une lettre[5] que lui adressa Sajjana est préservée en tibétain. Ensemble avec le traducteur tibétain, le moine (pa tshab lo tsa ba) Nyi ma grags (1055-), Suksmajana traduisit Les 400 stances sur la conduite yoguique des bodhisattvas de Candrakīrti (T. slob dpon zla ba grags pa). Le colophon nous apprend que la traduction fut faite au temple du Ratnaguptavihāra (T.  rin chen sbas pa'i kun dga' ra bar) dans la ville cachemirienne d’Anumapamapura (T. dpal grong khyer dpe med) avec l’abbé (T. mkhan po) indien Sūkṣmajāna (T. sukshma dz'a na), qui était né dans la longue lignée de pandits du grand brahmane Ratnavajra comme le fils de Sajjana (T. sad dz’a na)[6]. Si Suksmajana était l'abbé du monastère, et donc un moine, on peut présumer que la lignée familiale de Ratnavajra s'était éteinte avec lui, à moins qu'il n'ait eu des frères.

Ratnavajra ne fut pas le premier maître de Rinchen Zangpo, mais Śrāddhakaravarman, qu’il rencontra au Cachemire, et auprès de qui il étudia pendant 7 ans avant d’aller à Vikramaśila pendant quelques années. Il retourna au Cachemire, et au bout de 13 ans, il retourna au Tibet, probablement en 987. Il ferait trois voyages en Inde. Son maître Śrāddhakaravarman avait appris le système de Guhya-samāja selon la tradition de Buddhaśrījñāna auprès de Śāntipa/Ratnakāraśānti.[7] De Ratnavajra le cachemirien, Rinchen Zangpo apprit les yogatantras, de Nāropa le Guhya-samāja et de Karuṇa ? de Ratnadvīpa (T. nor bu gling pa) le Sarva-durgatipariśodhanatantra (T. dpal ngan song thams cad yongs su sbyong ba'i rgyud)[8]. Pour la liste complète voir le site Treasury of lives. Tout comme Ratnavajra, Śrāddhakaravarman l’avait rejoint à Tholing (T. thod gling) pour l’assister dans ses traductions.

L’hagiographie de Niguma[9], que l’on trouve dans les textes canoniques de la lignée Shangpa[10], mentionne qu’elle fut née dans une famille de brahmanes, dans la ville d’Anumapamapura (Srinagar ?) au Cachemire. Selon l’hagiographie, les quartiers des marchands d’alcool y était très nombreux (3.600.000 quartiers T. 'bum tsho sum co so drug), ce qui laisse présager une sacrée consommation d’alcool… Un de ses quarties avait pour nom « Duna ». C’est là qu'auraient vécu les pandits Nārotapa et Ratnavajra. Niguma serait la fille du brahmane Śāntivarman et la sœur de Nāro panḍīta.

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Photo : "Group of famous brahmin pundits" Kamat Research Database

[1] L’actuel Shrinagar selon Jean Naudou.
[2] Selon Tarānātha construit par bhaṭṭāraka Saṃghadāsa (T. dge ‘dun ‘bangs)  à l’époque du roi Mahāsamatta (T. mang pos bkur ba), fils de Turuṣhka (de Turkistan). (p. 177)
[3] Saints and sages of Kashmir, Triloki Nath Dhar
[4] Ce pandit avait collaboré à la traduction tibétaine d’un texte d’Aryadeva dans le temple de Ratnaguptavihāra, dont il était l’abbé dans la ville d’ Anumapamapura., byang chub sems dpa'i rnal 'byor spyod pa bzhi brgya pa'i rgya cher 'grel pa / (bodhisattvayogacaryācatuHśatakaṭīkā)
[A] zla ba grags pa / (candrakIrti.), [Tr] sukSmajAna (sUkSmajana)., [Rev] pa tshab nyi ma grags /
[P. No.] 5266, dbu ma, ya 33b4-273b3 (vol.98, p.183-?)
[D. No.] 3865, mdo 'grel, ya 30b6-239a7. [N] ya 34b1-264a6. [Kinsha] 3265, ya 40b1 (p.21-3-1)
[5] Brahmana sajjanena putraya presita lekha, Pratyabhijna Vimarshini (Laghvi)
[6] slob dpon dang slob ma rnam par gtan la dbab pa bsgom pa bstan pa zhes bya ba ste rab tu byed pa bcu drug pa'i 'grel pa'o// //bzhi brgya pa'i 'grel pa slob dpon zla ba grags pa'i zhal snga nas kyis mdzad pa rdzogs so// //dpal grong khyer dpe med kyi dbus rin chen sbas pa'i kun dga' ra bar/ rgya gar gyi mkhan po sukshma dz'a na zhes bya ba gdud rabs grangs med par pandi ta brgyud pa'i rigs su sku 'khrungs pa bram ze chen po rin chen rdo rje'i dpon po bram ze chen po sad dz'a na'i sras gcig tu bde bar gshegs pa'i bstan pa la gces sgras su mdzad pa bdag dang gzhan gyi gzhung lugs rgya mtsho'i pha rol tu son pa'i zhal snga nas dang/ bod kyi sgra bsgyur gyi lo ts'a ba dge slong pa chang nyi ma grags kyis bsgyur cing zhus te gtan la phab pa// //
[7] Saints and sages of Kashmir, Triloki Nath Dhar
[8] Non trouvé. En revanche on trouve le dpal ngan song thams cad yongs su sbyong ba'i rgyud las phyung ba spyan ma'i ngan song sbyong pa'i cho ga, traduit par notre ami l'avadhuti Vairocanavajra, dont le colophon lit : shi ba bde 'gror sbyar ba'i cho ga shin tu 'dod pa mchog tu gyur pa zhes bya ba'i ming can dpal stong nyid ting nge 'dzin rdo rje'i zhabs kyis mdzad pa rdzogs so// //rgya gar gyi mkhan po aa ba dh'u t'i bee ro tsa na badzra'i zhal snga nas dang/ bod kyi lo ts'a ba khams ba ldi ri chos kyi grags pas bsgyur ba'o// 
[9] Ye shes kyi Dā ki ma ni gu ma’i rnam thar. Nigu-ma : cachée ou mystérieuse. niguh [ni-guh] v. [1] pr. (nigūhati) pp. (nigūḍha) couvrir, cacher, dissimuler — ca. (nigūhayati) cacher, dissimuler; mettre au secret.
[10] dpal ldan shangs pa bka' brgyud pa'i chos skor rnam lnga'i rgya gzhung, Delhi 1984

lundi 7 novembre 2011

La MIVILUDES du roi Shankaravarman




Puisque le règne du roi Śānkara-varman (883-902) est connu, la pièce de son conseiller Bhaṭṭa Jayanta (qui aurait été dans la cinquantaine ou la soixantaine à la fin du 9ème siècle[1]) peut nous fournir des indications précieuses sur l’évolution du bouddhisme et du shivaïsme à cette époque. D’autant plus, que Bhaṭṭa Jayanta, en tant que membre de la "MIVILUDES" cachemérienne de l'époque, était directement impliqué dans l’affaire de l’interdiction de la secte des « robes sombres » (S. nīlāmbhara) et que de par son érudition et les missions confiées par la cour il était particulièrement bien renseigné.

Le personnage principal de la pièce est le très zélé et fraichement gradué brahmane Sankarśana qui veut nettoyer le Cachemire en éliminant les sectes qui ne respectaient pas les Vedas. Excellant logicien il va débattre avec les chefs de chacun des sectes non védisantes pour démonter leurs arguments. Hormis le faste des temples avec des bouddhas dorés et des offrandes somptueuses présentées par des jeunes filles au buste généreux, le scrupuleux inquisiteur n’a pas grand-chose à leur reprocher. Le moine bouddhiste en chef Dharmottara semble suivre la doctrine vijñānamātra. Il n’y a pas de signe d’une pratique yoginitantrique bouddhiste, ou de moines débauchés à part les regards complaisants lancés aux jeunes filles qui les servent.

La discipline semble en revanche plus relâchée chez les jaïns. Mais c’est surtout parmi les shivaïtes que Sankarśana veut faire le ménage. L’appartenance des « robes sombres » n’est pas très claire, mais vu la ressemblance de leurs comportements avec ceux des shivaïtes dégénérés, on peut soupçonner qu’il y a un lien. Après leur exil, d’autres membres de sectes qui se sentent menacés quittent le pays. Parmi eux ceux qui suivent « la grande ascèse » (S. mahāvrata) et portent de noms significatifs « Cendres crématoires » (Maśāṇa), « Bannière de Squelette » (Kaṃkāla), « Flammes du feu la fin du temps » (Kālaggi). Sans doute des Kāpālika. Mais même les honnêtes citoyens adeptes de Śiva commencent à se sentir menacés et sont sur le point de s’enfuir. Il faut donc les retenir.

Les « mauvais shivaïtes » sont décrits comme des adeptes « accros à la bonne chère, l’alcool et aux rapports sexuels avec des servantes (déjà le fantasme des soubrettes ?) »[2].
« Que ne boivent-ils pas ? Sans doute uniquement ce qui n’est pas liquide. La seule chose qu’ils ne sont pas autorisés à manger, c’est ce qui est amère ou ce qui ne peut pas se casser avec les dents. S’il y a une seule créature avec des seins avec laquelle les rapports sexuels ne sont pas autorisés, ce serait bien parce qu’elle n’est pas encore née ou qu’elle est morte. Quel sanctuaire dans le monde se prêterait le mieux à leur ascèse ? Sans doute une taverne. »[3]
D’où sort ce reproche ? Les bons shivaïtes  sont dits « chastes ». Ils ont la peau couverte de cendres et boivent du nectar de fleurs (S. puṣp'āsavāḥ). Le roi lui-même est d’ailleurs un adepte de Śiva. Dans la pièce, Sankarśana impose deux règles à toutes les sectes. Elles ne doivent pas se mélanger ; il faut éviter la confusion. Il ne faut pas qu’elles acceptent des membres qui n’ont qu’une pratique extérieure et qui rejettent les écritures et le Dharma. Les sectes désapprouvées par Sankarśana et interdites par le roi Śānkara-varman viennent probablement juste d’arriver. Leurs membres sont exilés et s’exilent (certains au Tibet occidental), mais ce n’est pas la fin de ces nouvelles doctrines. Alexis Anderson[4] confirme qu’il y existait au Cachemire du dixième siècle des tensions entre les shivaïtes orthodoxes et dualistes (Śaiva Siddhānta) et des shivaïtes non dualistes. Il ajoute que les chefs de famille suivaient extérieurement le comportement orthodoxe tout en étant secrètement initié dans le Trika et pratiquant en secret (11éme-12ème s.) les rites Kaula (consommation de viande, de vin et pratiques sexuelles), reformés par Abhinavagupta (approx. 950 - 1020 AD).[5] Le bouddhisme tantrique connaîtra un développement similaire. Ce sera pour une autre fois.

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Illustration : sculpture de Durga à quatre bras, fin 9ème siècle, Cachemire

MàJ 020412 Article (en anglais) sur le blog d'Elisa Freschi
MàJ 20122015 Tolerance, Exclusivity, Inclusivity, and Persecution in Indian Religion During the Early Mediaeval Period, Alexis Sanderson

[1] Much ado about religion, Dezsö, Csaba, 2005,  p. 15
[2] (Dezsö, 2005),  p. 143
[3] (Dezsö, 2005), p. 141
[4] Śaivism : Śaivism in Kashmir, 1986, vol. 13, p. 16
[5] Kiss of the Yoginî, White, 2003,  p. 159