mercredi 19 octobre 2011

Intolérance, polémiques et pseudépigraphes



Au milieu du 9ème siècle, probablement sous le règne du roi Shankaravarman (883–902), le secte des Nīlāmbara était interdit au Cachemire. Il s’agissait d’une secte dont les yogis étaient en compagnie d’une femme (S. śakti) avec qui ils partageaient le même robe de couleur foncée ("bleue"), d’où leur nom. Leur comportement avait heurté la sensibilité de nombreux cachemiriens qui demandèrent audience au roi. Un conseil fut tenu auquel participaient toutes les traditions religieuses (S. āgama) cachemiriennes.

A ce conseil participa également Jayanta Bhaṭṭa (fin 9ème siècle), poète et adepte de l’école "philosophique" Nyāya. Il est l’auteur d’une pièce en quatre actes, intitulée Āgamaḍambara, qui est une satire prenant pour sujet les différentes religions. Les caractères de la pièce sont des adeptes de chacune des religions et Jayanta Bhaṭṭa montre leur incohérence par rapport à la doctrine de leur religion respective. Le caractère principal de la pièce est le jeune Sankarshana qui vient de conclure avec succès ses études védiques et qui commence une campagne contre les hérétiques jaïns et bouddhistes, avant de se rendre compte que le roi n’encourage pas une telle pratique. La pièce se termine en une grande fête de tolérance générale[1].

La pièce se termine en tolérance, mais le conseil décida d’exiler les Nīlāmbara ("robes bleues") Des sources jaïns font mention de l’assassinat d’un certain nombre parmi les membres de la secte, mais de nombreux Nīlāmbara s’enfuirent vers l’est et s’installèrent au Tibet occidental. Phyllis Granoff pense qu’il pourrait s’agir d’une secte jaïn, tandis que David Ruegg croit plutôt à une appartenance bouddhiste.[2]

On retrouve la trace d’une secte de « robes bleues » avec des us et coutumes qui choquent, au Tibet occidental, dans un texte historique du 15ème siècle. L’auteur de l’histoire de l’école Kadampa (T. Bka' gdams kyi rnam par thar pa bka' gdams chos 'byung gsal ba'i sgron me, (folio 44B) Las chen Kun dga' rgyal mtshan (1432-1506), fait dire ceci au roi Lha byang chub 'od :
« Il y a eu beaucoup d’allées et venues de la Doctrine ici au Tibet. En particulier, un certain « Maître rouge » (T. ācarya dmar po) avait traduit le « Cycle du véhicule de diamant » (T. gsang sngags theg pa’i skor) et avait fait quitter leurs voeux à tous les moines qui par la suite avaient fondé des familles. Nous avons eu les « robes bleues » (T. sham thabs sngon po can), qui enseignaient diverses perversions d’instructions sur l’union sexuelle et le meurtre rituel (T. sbyor ba dang sgrol ba), ce qui avait causé un grand préjudice à la Doctrine. Nos ancêtres avaient alors dû inviter treize paṇḍita de rang moyen (T. chang chung bcu gsum), mais ne pouvant pas être bénéfiques à la Doctrine, cela aussi avait contribué au préjudice. »
Le roi Yéshé Eu (T. ye shes ‘od 947-1024) avait déjà publié un édit contre des pratiques tantriques dégénérées de son époque :
"Vous êtes plus affamés de viande qu'un loup,
Vous êtes plus assujettis au désir qu'un âne ou un buffle en rut,
Vous êtes plus friand de restes en décomposition que les fourmis dans une ruine
Vous avez moins de notion de pureté qu'un chien ou un porc.
Aux divinités pures, vous offrez des fèces et de l'urine, du sperme et du sang
Hélas, avec une conduite pareille, avec une semblable conduite, vous renaîtrez dans un bourbier de cadavres en putréfaction
"[3]
Son neveu, le roi Lha byang chub 'od  tenait ses propos pour souligner l’importance d’inviter un vrai paṇḍita, le plus grand vivant en Inde a cette époque : Atiśa.

On retrouvera des références aux robes bleues (T. sham stabs sngon po) un peu plus tard, désormais associées à la religion Bön, dans la littérature polémique tibétaine. Des informations abondantes à ce sujet peuvent être trouvées dans l’excellent livre de Dan Martin « Unearthing bon treasures: life and contested legacy of a Tibetan scripture ». Dan Martin consacre plusieurs chapitres de son livre aux polémiques anti Bön, notamment celle menée par l’école Drikhoung, sous la plume d’un certain rDo rje shes rab[4]. Dans la littérature polémique tibétaine, le jeu consiste à coller des doctrines officiellement condamnées sur ses adversaires. De préférence, la doctrine de la partie chinoise pendant le concile de Lhasa, les doctrines non-bouddhistes indiennes notamment celles prônant l’existence du soi, les déviances comme celles des « robes bleues »…

C’est sans doute dans le prolongement de ces polémiques, que se situe un des six chants inédits de Milarepa (T. rdo rje'i mgur drug gsung rgyun thor bu). Cette collection avait été compilée et éditée par lha btsun Rin chen rnam rgyal et imprimée à Brag dkar rta so (une des grottes de Milarepa), le 1er avril 1550.[5] Pour rappel, la collection des Chants de Milarepa, était déjà une "compilation"/édition de gTsang-smyon heruka (1452-1507), le fou de Tsang, qui appartenait à la lignée yoguique de Rechungpa (1084-1161). Les chants inédits seraient les chants que Tsang Nyeun aurait laissés de côté.

Dans ce texte Milarepa, en très petite forme, compose une véritable chanson gaillarde dénigrant les origines et les enseignements de l’école Bön :
« Un certain bouddhiste indien,
Paṇḍita très érudit,
Se rendit auprès d'une prostituée
Il remit sa robe quand il faisait encore nuit
Mais comme sa propre robe et celle de la femme
S'étaient intermelées, il se trompa [de robe]
Quand il rentra chez lui au petit matin
Voyant qu'il porta une robe bleue
Les autres moines l'ont expulsé
Au bout d'une longue pérégrination il atterrit au Tibet
Et par rancœur (T. ngan snying) contre ceux qui l'avaient expulsé
Il inventa une doctrine erronée à laquelle il donna le nom « Bön »
A la même époque, dans les régions élevées (Tibet occidental)
Un grand nāga noir et puissant
Éduquait son fils unique qu'il avait eu (T. btsas) avec une femme
Qui était ravissante
Comme les oreilles [du fils] n'arrêtaient pas de grandir
On lui donna comme nom
« Fiston mi-homme mi-âne » (bong = âne)
Bien qu'il fût le fils du [nāga] noir et puissant
Le mari de sa mère était un Bönpo
C'est pourquoi le fils aussi
En grandissant connut le Bön
Et qu’il fut connu comme « gshan rabs mi bong »  (jeu de mot « mi bong » : mi-homme mi-âne)
Quand il entendait parler du Bönpo à la robe bleue[6]
Shenrab
Voyagea vers le Nord pour le rencontrer
Ainsi, l'origine du Bön des générations suivantes
Remonte à « Robe [bleue] » et à Shenrab
En ce qui concerne le chemin utime (T. mthar thug lam)[7]
Quelle est la différence entre le Bön et le « Bouddhisme tibétain » (T. chos) ?
Voici ma réponse
La doctrine erronée à l'origine du Bön et
L'activité (T. byas pa) de nāga et d'esprits (S. bhūta) puissants
Ne permettent pas d'atteindre le chemin ultime
Le Bön est un lignage très vil (T. shin tu smad pa’i rigs)
La différence entre non bouddhistes et bouddhistes
Est la méprise sur les objets de refuge
Les objets de refuge des bouddhistes, ce sont les Trois Joyaux
Ceux des non bouddhistes Brahma, Shiva et Vishnou
Afin de pouvoir se sortir soi-même de l'Errance
Et d'aider les autres
Il faut être un parfait Bouddha
Les dieux mondains comme Shiva etc.
Sont eux-mêmes prisonniers de l'Errance et de ce fait
Ne peuvent donner que des pouvoirs (S. siddhi) temporaires aux autres
En revanche, comment
Pourraient-ils donner la libération complète ?
C'est pourquoi on les appelle « ceux à l'extérieur » (= non bouddhistes)
Dans « L'anthologie du nāga blanc » (T. klu ‘bum dkar mo) etc.
Et dans les maṇḍala des cinq familles de nāga
Comment y trouverait-on le parfait état de bouddha ?
Les nāga sont considérés comme des animaux et
Même si la plupart [de Bönpos] [pratique] le corps absolu (T. bon sku), Samantabhadra etc.
Ainsi que d'autres maṇḍala
Il semblerait que la doctrine inventée par les « robes bleues »
N'est qu'une doctrine erronée. »
Ce chant, qui est du dénigrement pur et simple, nous donne quand même des renseignements intéressants. D'abord, ne pas accepter les attributions de textes sans examen critique. Dans le cas présent, l’auteur se sent le pouvoir et la liberté de mettre ses propres idées, ou celles en vigueur dans son école à cette époque, dans la bouche de Milarepa. Il se sent habilité de « compiler » des chants de Milarepa, que Tsang nyeun aurait laissé de côté, de les leur attribuer et de les imprimer. Il y a quand même une certaine facilité déconcertante dans tout cela. Surtout vu la qualité plus que médiocre du chant. Mais il était loin d'être le seul et c’est sans doute le climat de l’époque qui voulait cela.

Autre renseignement, on avait toujours la mémoire d’une doctrine erronée, enseignée par des porteurs d’une robe bleue, originaires du Cachemire, sur les hauteurs du Tibet occidental. Peut-être ravivée par l’Histoire de l’école Kadampa publiée par Las chen Kun dga' rgyal mtshan (1432-1506).

Le chant dans son intégralité est particulièrement haineux et témoigne des tensions et d'une concurrence à l’époque, où on rafistolait ses propres pédigrées et où l’authenticité et l’origine seules suffisaient à créditer et à discréditer une doctrine ou des propos. En lisant le chant ci-dessus, on était apparemment beaucoup moins regardant sur la qualité…

Pour en savoir plus sur l'école Bön éternel (T. g.yung drung bon) telle qu'elle se présente elle-même.

***

MàJ 20122015 Tolerance, Exclusivity, Inclusivity, and Persecution in Indian Religion During the Early Mediaeval Period, Alexis Sanderson

[1] Source : Wikipedia. La pièce a été traduite en anglais sous le titre Much Ado about Religion by Csaba Dezső, Clay Sanskrit Library, 2005.
[2] Gampopa, the Monk and the Yogi : His Life and Teachings, thèse présentée par Trungram Gyaltrul Rinpoche Sherpa, p. 7. Sources utilisées par Trungram Gyaltrul :
Wezler, Albrecht. "Zur Proklamation religiös-weltanschaulicher Toleranz bei dem indischen Philosophen Jayāntabhaṭṭa" Saeculum 27 (1976): 329-347
Granoff, Phyllis. "Tolerance in the Tantras: Its Form and Function." Journal of Oriental Research, Madras 56-62: (1986-92): 283-302.
Ruegg, David Seyfort. "Deux problèmes d'exégèse et de pratique trantriques." In Tantric and Taoist studies in honour of R.A. Stein / edited by Michel Strickmann. Bruxelles : Institut belgedes hautes études chinoises, 1981
Davidson, Ronald M. « Indian Esoteric Buddhism : A Social History of the Tantric Movement ». New York : Columbia University Press, 2002
[3] Indo-Tibetan Buddhism: Indian Buddhists and their Tibetan successors de David Snellgrove, 1987 p. 186
[4] Dans son commentaire de L'intention unique (T. dgongs gcig yig cha, qui date d’env. 1260) des Propos vajra (T. rdo rje’i gsung) de son oncle, ‘jig rten mgon po (1143-1217), le fondateur de l’école.
[5] Colophons as sources: historical information from some brag dkar rta so xylographies, Michela Clemente
[6] Pour info, dans l’Histoire du Bön (rgyal rabs bon gyi ‘byung gnas) de dGongs pa rab gsal, le Grand maître (T. bla chen) dit qu’il n’y a pas de différence entre le Bön et le « Bouddhisme tibétain » (T. chos), mais que sa propre lignée de vinaya est Bön, et qu’il fallait garder le souvenir de l’ordination à, l’aide de quatre signes distinctifs. Ces signes sont « le pilier (T. ka ba) bleu de la chemise, les deux « pans » (Anglais : flaps) bleues, le liserai bleu sur la robe extérieure et le centre bleu du coussin de méditation. Dan Martin, p. 101-102
[7]  Aussi connu comme le cinquième (troisième dans le Bön) et dernier chemin de non apprentissage (T. mi slob lam).

Texte du chant en tibétain Wylie :


rgya gar yul du nang pa yi//
shin tu mkhas pa’i pa+NDi+tas//
bud med smad ‘tshong ‘dabs su phyin//
nam smad langs nas gos gyon pas//
rang gi gos dang bud med kyi//
smad dkris dag ni nor pa gyon//
nam langs rang gnas slebs tsa na//
sham stabs sngon po gyon mthong nas//
dge ‘dun kun gyis gnas nas dbyung*//
de ni rim gyis bod du ‘phyugs//
gnas dbyung byas pa’i ngan snying la//
log chos brtsam nas bon ming btags//
de tshe stod kyi sa phyogs su//
klu chen nag po stobs ldan gyis//
bskyong pa’i bu gcig bud med ni//
gzugs bzang gcig la btsas pa’i tshe//
rna mchog shin tu che bar byung*//
de la brten nas ming yang ni//
khye’u mi bong zhes su grags//
nag po stobs ldan bu yin kyang*//
ma yi khyo de bon po yin//
de la brten nas bu de yang*//
cher skyes bon ni shes pa dang*//
gshan rabs mi bong zhes su grags//
de tshe bon po sham sngon gyi//
grags pa thos nas gshan rabs kyis//
byang lam brgyud nas de drung bsnyegs//
phyi rabs bon gyi byung khungs ni//
sham stabs gshan rabs gnyis la thug/
mthar thug lam ni bgrod gyur na//
bon chos gnyis la khyad ci [119] yod//
snyam na rgyu mtshan ‘di lta ste//
bon gyi byung khung log chos dang*//
klu dang ‘byung po stobs ldan gyis//
byas pas mthar thug lam mi bgrod//
bon ni shin tu smad pa’i rigs//
phyi nang gnyis kyi khyad par ni//
skyabs gnas dag la ‘dzol ba’o//
nang pa’i skyabs gnas dkon mchog gsum//
phyi pa’i tshangs dbang khyab ‘jug go//
rang nyid ‘khor ba las grol nas//
gzhan dag sgrol bar nus pa ni//
rdzogs pa’i sangs rgyas nyid yin no//
dbang phyug la sogs ‘jig rten lha//
rang yang ‘khor bar bcings gyur pas//
gzhan la gnas skabs dngos grub tsam//
stsol bar nus kyi thar pa yi//
rnam grol ster bar ga la nus//
des na phyi rol pa zhes bya//
klu ‘bum dkar mo la sogs na//
rigs lnga klu yi dkyil ‘khor du//
sangs rgyas thob par gyur cig lo//
klu ni dud ‘gro’i grangs su bgrangs//
phal cher bon sku kun bzang sogs//
dkyil ‘khor sna thsogs byed na yang*//
sham sngon can gyis bzos pa yi//
log chos ‘ba’ zhig yin par snang*//


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