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dimanche 16 juillet 2023

Sauver (les germes de Lumière) comme mission

Save Our Souls, photo : Richard Kleinert

Christ ( Χριστός, l’oint en grec) est la traduction du terme hébreu Mashia'h (en araméen meshi'ha), qui signifie également “oint”, et qui est à l’origine de la traduction “messie”. Le terme “oindre” correspond ici à un rituel d’intronisation (prêtres, rois, …). A l’image de la consécration de Maitreya, intronisé comme régent (s. yuvarāja) par le Bouddha, avant que ce dernier ne descende de Tuṣita pour prendre naissance sur la terre et conduire sa carrière de Bouddha. Il y a clairement un parallèle entre le prince héritier lors de son investiture et le bodhisattva de la dixième bhūmi au moment où il devient «Roi du dharma»[1].

Pour la fonction de "l’oint" chez les Hébreux, d’une part, il s’agit d’une onction par un prophète, etc., donnée à une personne choisie pour un certain office, et de l’autre de la croyance en un sauveur envoyé au peuple juif et/ou à l’humanité. La mission de ce sauveur, envoyé par Dieu, le plérôme, etc., peut être de différents types. Reconquérir l’indépendance, apporter paix et félicité dans le monde, établir un royaume, restaurer une religion orthodoxe, sauver les justes et condamner les méchants, etc. En bref, remettre de l’ordre et/ou sauver les âmes de leur geôles en fer noir.
Les prophéties bibliques[2] indiquent qu’un homme issu de la lignée du roi David, descendant d'Yshaï (Jessé), un sauveur, amènera à la fin des temps une ère de paix et de félicité éternelle dont bénéficieront la nation israélite et le monde entier qui s'élèvera avec ses croyants”.
La croyance en un sauveur, voire un prophète, envoyé par le ciel n’est pas une spécificité des religions de la Méditerranée (judaïsme, christianisme, “gnosticisme”, islam, etc.). Depuis linvention du ciel, celui-ci fait connaître top-down ses volontés à l’humanité par divers moyens. Notamment par des médiateurs “en contact” avec lui, et qui sont reconnus en tant que médiateurs/missionnaires par des cérémonies, des gestes symboliques et rituels, parmi lesquels “l’onction”, le baptême (par l’eau ou par “le feu”), qui semble avoir son équivalent en l’abhiṣeka[3] (tib. dbang), qui signifie “aspersion rituelle”, “consécration” (royale ou initiatique). Il s’agit de symboliser une transmission de pouvoir, reçu d’une autorité supérieure, désormais située allégoriquement dans le ciel.

Le “gnosticisme” en tant que la désignation des croyances et pratiques de groupes religieux au début de notre ère dans la région méditerranéenne na plus lieu dêtre[4]. En tant que tels, les “gnostiques” sont surtout l’invention de certains pères de l'Église et hérésiologues, voulant mettre à distance des disciples du Christ “hérétiques” de leurs propres doctrines et pratiques, et resserrer les rangs de leurs ouailles. En essentialisant les doctrines et leurs origines respectives, ainsi que leur “pureté” (adéquation entre la doctrine originale et sa source, dans le temps), les “gnostiques” étaient désignés comme des hérétiques, dont les doctrines ne pouvaient avoir pour source que “Satan”[5]. Ce message semblait avoir été destiné davantage aux propres fidèles chrétiens qu’aux “gnostiques”. 

La différence avec le judaïsme, pour les hérésiologues, étant que sa source était considérée “pure”, mais mal interprétée. Le judaïsme était d’ailleurs aussi multiforme, avec des variétés de croyances et de pratiques, comme on pouvait les trouver parmi les premiers chrétiens, “orthodoxes” et “hérétiques” confondus. Il faudrait donc sans doute parler d’un terreaugnostique (à définir), dont certains éléments pouvaient être partagés, et même en dehors de la région méditerranéenne. L’idée de la lutte entre forces du bien et du mal, et entre Lumières et ténèbres avait d’ailleurs une autre origine, et qui s’était répandue à la fois vers l’Ouest comme vers l’Est par les routes commerciales. 

D’autres facteurs d’influence (néfaste) selon les hérésiologues pouvaient être la philosophie grecque, les idées hellénistes, la religion dite païenne, ainsi que toute tentative syncrétiste. Les deux jambes du christianisme primitif étaient les écritures (Testament) et les révélations du Christ, les écritures devant être réinterprétées, mais uniquement par des spécialistes mâles, avec des tensions entre la foi vivante et le credo. Les injonctions religieuses (p.e. le véritable jeûne devient ainsi de “faire de bonnes actions” dans l'Épître de Barnabé, p. 44[6]).

“Philon le juif” d’Alexandrie (20 av. JC- 45 AD) avait déjà entrepris une réinterprétation des écritures juives sous influence hellénistique. C’était de toute façon une époque propice au brassage d’idées, où les religions, ou les cultes, étaient enrichis par les apports des sciences de l’époque.

Les missionnaires terriens considérés comme des envoyés doivent avoir à la fois une généalogie humaine, “pneumatique”/yoguique (corps psychique/astral) et spirituelle impeccable. L’origine humaine étant Seth, le troisième fils d’Eve. Noé et le Sauveur descendent de cette lignée. Certains groupes “gnostiques” ont exploité le potentiel de Seth en réinterprétant les écritures pour révéler la vérité vraie sur le créateur ou démiurge[7]. Caïn et Abel seraient ainsi les fils d’archontes et de “l’ombre” d’Eve-Zoé. Seth serait le fils d’Adam et d’Eve-Zoé. Il aurait une soeur Noréa (la vierge non-souillée).

Le livre des secrets de Jean (version longue) montrent une approche de salut/régénération similaire à celle que l’on retrouve dans certains tantras. Tous les éléments de la création ténébreuse des archontes sont doublés par leurs originaux lumineux. Tout élément ténébreux terrestre à un “jumeau céleste” lumineux (tattva). Le Livre des secrets les détaille façon tantra. Ainsi, 365 anges sont créés dans le monde archontique. Anges à prendre ici dans le sens d’agents. Les douze archontes [des mois] “créèrent pour eux-mêmes sept puissances [planètes/jour de la semaine] et (ces) puissance créèrent pour elles-mêmes <trois> anges chacune, jusqu’à atteindre trois cent soixante-cinq anges.” Ecrits gnostiques, p. 272)

Le “corps psychique” d’Adam, créé par les archontes, possède “des autorités préposées” à chaque partie du corps[8]. Chaque partie et fonction du corps est gérée par un agent de la Nature, une autorité dans son domaine spécifique. Celui qui sait cela et respecte ces autorités disposera de ce “corps psychique” comme véhicule, après la mort du corps physique. Qu’est-ce qui explique des similitudes du corps psychique avec celui des doctrines tantriques ? La solution est peut-être à trouver en Asie centrale. La création archontique est ignorante (avidyā) et manque de “puissance lumineuse”. Les humains, descendants de Seth, ont cependant une “étincelle lumineuse”, grâce à Sophia, qui permettra leur retour parmi les Lumières.
Et [l’Archonte] répartit sur eux de son feu, mais n'envoya pas (sur eux une part) de la puissance lumineuse qu'il avait prise à sa mère [Sophia].“Il est une obscurité ignorante, aussi lorsque la lumière s'est mélangée à l'obscurité, elle a illuminé l'obscurité. Mais l'obscurité, se mélangeant à la lumière, a assombri la lumière. Et (le Premier Archonte) ne fut plus ni lumière ni obscurité, mais il fut affaibli.”

"Cet Archonte affaibli possède trois noms : son premier nom est Yaltabaôth, le deuxième Saklas, le troisième Samaël. “Il est impie du fait de la folie qui l'habite. Il a en effet dit: "Je suis Dieu et il n'existe pas d'autre dieu à côté de moi!", car il est ignorant de son origine, du lieu d'où il est venu.” (Ecrits gnostiques, p. 272)
L’ignorance (avidyā), dans ce passage, est l’absence de la Gnose qui sauve du monde archontique. Cette Gnose n’est pas une simple connaissance, ou reconnaissance, mais implique la pratique de rituels et de la magie purificatrice et transformative. Brahma, le dieu créateur hindou, croit également, à tort, qu’il est le premier et qu’il a créé le monde, rejoignant ainsi en quelque sorte le “blasphème” du démiurge Yaltabaôth (p. 274). Dans le Matsya Purāṇa (sur le grand déluge)[9], Śiva décapite une des têtes de Brahma (Brahmahatyā), et ouvre une voie ascétique non-brahmaniste.

Les corps dans la création ténébreuse imparfaite des archontes sont évidemment imparfaits, mais contiennent néanmoins un germe de Lumière[10], permettant le retour ou l’accès au “Royaume”.
Jésus leur proposa une autre parabole, et il dit : le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu'un homme a pris et semé dans son champ. C'est la plus petite de toutes les semences ; mais, quand il a poussé, il est plus grand que les légumes et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.” (Matthieu, 13, versets 31 et 32)
Un arbre “royaume des cieux” qui semble avoir ses racines dans la terre. Un arbre qui peut faire penser à l’histoire d’Inanna et lArbre-Huluppu, racontée sur la tablette XII (prologue à L’Epopée de Gilgamesh), où l’oiseau Anzû, un serpent et Lilith causent du désordre en s’installant dans l’arbre. Ou à l’arbre Yggdrasil des mythes nordiques et à tant d’autres arbres encore, qui ont en commun de pousser à partir d’un petit grain, planté dans la terre, ou un autre champs (kṣetra).

Pourquoi le syncrétisme de Mani (mort en 276) a pu avoir le succès qu'on lui connaît, de la Chine jusqu’en Afrique ? Les doctrines qu’il prêcha n’ont pas semblé trop surprenant ou déroutant à ceux qui les recevaient, et adoptaient. Mani (Śvetavastrin, “revetu de blanc”), surnommé le “Bouddha de Lumière” était un pédagogue sans pareil, et semble avoir enseigné à l’aide de peintures qu’il fabriquait lui-même. Des tableaux qui parlent sans mots, et qui laissent une interprétation assez libre à ceux qui les regardent, et qui les “comprennent” (façon Rorschach ?) avec les moyens dont ils disposent.

Tableau avec la représentation de lunivers manichéen par un peintre chinois du XIIIème siècle,
découvert au Japon. Le détail montre le Mont Meru en f
orme de champignon ou d’arbre “Royaume” (ou Champs-Kṣetra ?)

Selon Zsuzsanna Gulácsi et Jason BeDuhni, cette représentation est anthropomorphique dans le sens que l’univers est symbolisé comme un Homme cosmique (s. lokapuruṣa, g. macranthropos). La tête et le cou représentent le nouvel éon (kalpa), les côtes les 10 couches d’éons (le ciel) , le phallus le mont Meru, les hanches la surface de la terre, et le bas du corps les huit couches d’éons de la terre. Tout en haut se trouve le Royaume de Lumière, le plérôme. Une des particularités de la doctrine de Mani est que la Vierge de Lumière[11] participe activement à la récupération des germes de lumière en séduisant les archontes. La Vierge de Lumière est une “vierge mâle” (bisexué).

XIIIème siècle Daênâ (or Light Maidenwith her attendants,
detail of the Sermon on Mani’s Teaching of Salvation, Yüen dynasty.

Manichaeism The Religion of LightFlavia Ruani, Ghent University
 Le Tibet encerclé de “gnostiques” “manichéens”... 

Le “gnosticisme” et le manichéisme en tant que tels nont pas survécu au Tibet, mais il est indéniable que le “bouddhisme tibétain”, notamment lécole Nyingmapa, comporte de nombreux éléments “gnostiques” (souvent mélangés à des éléments yoguiques) qui font penser à une influence manichéenne. Il suffit pour cela d’analyser les oeuvres hagiographiques de Padmasambhava et de Yeshe Tsogyal. Dans sa hagiographie[12] traduite par Padmakara, les éléments “gnostiques” foisonnent. A commencer par les hautes sphères du plérôme où sont décidées les missions terrestres. Le Précieux Guru Padmasambhava, qui n’est autre que Amitābha manifesté dans le monde des humains, commande la conception émanée du nirmāṇakāya Yéshé Tsogyal, Padmasambhava et Sarasvatī s’unissent et leur samādhi[13] commence par produire la formulegnostique (la syllabe E entourée des voyelles blanches et la syllabe Waṃ entourée des consonnes rouges) qui descend pour se mêler aux substances génétiques de l’embryon à naître. La descente de la Lumière dans l’obscurité/la matière est une sorte de dégradation, mais ne peut endommager la Lumière.
I, your child, a yogini nirmanakaya,
Am nourished by the food of pure essences
And unclean foods I now have long forgotten.
But, mother, I will eat—that you may gain in merit.
Essential teachings will be what I eat.
And all samsara will be what I swallow.
Awareness, pristine wisdom, will be now my fill. Ah Ye
” Lady of the Lotus-Born
Initialement, elle refuse de se marier, car elle s’enfoncerait davantage dans l’obscurité[14]. La seule présence de Lumière céleste dans l’obscurité terrestre est comme un assaut permanent.
“I wished to practice Dharma,
In this life and form.
But through the deeds of demon foes,
I'm tripped and fall Into the marshes of samsara
.” Lady of the Lotus-Born
Un(e) nirmāṇakāya peut en arriver à oublier sa mission, et dans ce cas le plérôme doit parfois envoyer des secours pour lui rappeler sa mission (anamnèse). Selon l'hagiographie, le roi Trisong Detsen, qui est un disciple de Padmasambhava, reçoit Yéshé Tsogyal en don de son père Karchenpa, et en fait une[15] épouse. Quand Padmasambhava vient pour enseigner la “Gnose” (Mantra secret[16]), le roi inclut Yéshé Tsogyal parmi les offrandes faites au guru. Le guru la prit comme partenaire (“consort”) “et ils pratiquèrent ensemble en secret[17]. Une sorte d’ingénierie inversée pour dépêtrer le germe de Lumière de la matière obscure du geôle qu’est le corps[18]. Ce sera l’occasion pour l’hagiographie de présenter les instructions de “lEssence séminale du Cœur” (snying thig) sur le “corps psychique”, servant de véhicule pour rejoindre le plérôme et de progressivement monter jusqu’aux plus hautes sphères (les 4 joies). Les corps microcosmique et macroscopique en parfaite adéquation. L’essence séminale correspondant sans doute au germe de Lumière à sauver, et à réunir avec la Lumière illimitée.

Une fois parfaitement consacrée par le guru, qui est la manifestation d’Amitābha (Lumière illimitée), Yéshé Tsogyal est prête à accomplir sa mission terrestre. La grande félicité (māhasukha) dans ce contexte “gnostique” réfère aux plus hautes sphères du plérôme (voire du Royaume), pas à une quelconque expérience physique, pneumatique ou spirituelle[19].

Un élément qui revient souvent dans des discours (conscients ou inconscients) de type “gnostique” est une sorte de lutte ou d’’agonie[20] lorsque le “germe de Lumière” se libère enfin définitivement des griffes du corps physique et matérielle.
At first, her subtle channels were painful, the wind-energy was reversed and the essence stiff and motionless, but she persevered, refusing to consider as undesirable the sufferings that were almost killing her. And so, in due course, she beheld the vision of the deities and, mastering the subtle channels, wind-energy, and essence-drop, she severed the four streams of birth, old age, sickness, and death.” Lady of the Lotus-Born
Même dans le discours de la “libération” de Jiddu Krishnamurti[21] (ou aussi U. G. Krishnamurti[22]), qui ne pratiquait pourtant pas de vajrayoga, etc., on peut retrouver des idées similaires. La nuit de l’éveil du Bouddha racontée dans le Buddhacarita d’Aśvaghoṣa comporte des éléments de la lutte contre les troupes de Māra, que reprend la hagiographie de Yéshé Tsogyal[23]. Pour retrouver le plérôme, il faut traverser les couches des éons (kalpas). Le voyage dans l’espace est surtout une question de temps, des années de lumière... S’arracher à l’espace-temps, si c’est possible, est alors imaginé comme une affaire très douloureuse. Toute personne clamant s’être arraché à l’espace-temps a son propre discours pour relater la libération, à moins qu’il refuse de répondre à ce type de questions.

Durant sa mission terrestre, quand elle est assaillie par sept (toujours sept[24]) brigands qui la violent, Yéshé Tsogyal les “convertit” en “transformant” le viol en la “consécration”/”onction” (abhiṣeka)[25] des prédateurs. Comparez avec
Aussi longtemps qu'elle est seule auprès du Père, elle est vierge et de forme androgyne; mais lorsqu'elle tomba dans un corps et vint en cette vie, elle tomba au pouvoir de nombreux brigands, et les violents se la passèrent l'un à l'autre et la [souillèrent]. Certains la prirent par violence, d'autres en la séduisant par un cadeau illusoire. Bref, elle fut souillée et [perdit sa] virginité. Elle se prostitua dans son corps et se livra à tout le monde, pensant que celui auquel elle va s'enlacer est son mari.” L’Exégèse de l’âme, Écrits gnostiques, p. 477
Son vrai mari ou plutôt son “jumeau céleste”. Le jumeau céleste de Yéshé Tsogyal serait Padmasambhava (voire Sarasvatī), et leur mission est pilotée depuis le plérôme par le samādhi uni de Padmasambhava et Sarasvatī.

Comparez la conception spirituelle et la naissance de Yéshé Tsogyal à celle de Jean Baptiste
Il advint que lorsque je [Gabriel] fus venu au milieu des chefs des éons, je regardai d’en haut le monde des hommes suivant le commandement du premier mystère, et je trouvai Élisabeth, mère de Jean-Baptiste avant qu’elle l’eût conçu. Je mis en elle la force que j’avais reçue du petit Jaô, le bon qui est dans le milieu, afin qu’il pût prêcher avant moi, et qu’il préparât ma voie, et qu’il baptisât de l’eau de la rémission des péchés*. Et cette force est dans le corps de Jean. Et au lieu d’un archon destiné à la recevoir, je trouvai l’âme d’Élie le prophète dans la sphère des éons, et je le pris, et je reçus son âme, et je la conduisis à la vierge, fille de la lumière, et celle-ci la donna à ses héritiers qui la conduisirent dans la sphère des archons et la placèrent dans le sein d’Élisabeth. La force du petit Jaô, de celui qui est au milieu, et l’âme d’Élie le prophète, ont été liées dans le corps de Jean-Baptiste.” Le livre de la fidèle sagesse, Pistis Sophia, Abbé Migne
Le bouddhisme tibétain, mais aussi le bouddhisme mahāyāna avant lui, et sans doute le bouddhisme (post-Buddhacarita, post-Maitreyanisme) en général comporte certainement des éléments “gnostiques”. Il veut sauver les êtres, ou plutôt récupérer leur “âme” ou “germe de Lumière”, à tout prix. Il pose un plérôme et des hiérarchies célestes. Il envoie des missionnaires sur la terre. Il sait comment reconnaître ceux-ci, s’adresser à eux, les aider à gouverner les êtres. La voie ascétique proactive du bouddhisme originel (s’il a existé) se mêle alors avec les éléments “gnostiques” clairement religieux, à moins que ce mélange fut un fait dès le départ, ce qui resterait néanmoins à prouver (Buddhist Magic, Sam van Schaik).

***

[1] Mantras et mandarins, Michael Strickmann, p.85

[2] Isaïe, Ezéchiel, Zacharie, Jérémie, Sophonie, Amos... Voir Livre des Prophètes sur Sefarim en ligne [archive] Wikipédia Messie

[3] अभिषेक abhiṣeka [act. abhiṣic] m. sacre ; eau lustrale ; ablution rituelle, bain rituel ; consécration.
nābhiṣeko na saṃskāraḥ siṃhasya kriyate vane Il n'y a dans la nature ni sacre ni onction du lion.

[4] Karen L. King, What is Gnosticism, Belknap (2003)

[5]This claim flowed directly into Irenaeus’ second strategy: constructing a genealogy of heresies from a single origin. He strategically manipulated this genealogy to contrast the demonic origin of heretical groups with the apostolic origin of the true Church. His opponents, Irenaeus insisted, were not really fellow Christians; they were the agents of the Devil. Their teaching derived from the Devil through his minion Simon and his harlot Helen, whereas the teaching of true Christians came from God through Jesus and his chosen male disciples. Hints at sexual pollution oppose pure patriarchal lineage in these genealogies of descent.” Karen L. King, What is Gnosticism,

Dans la littérature hagiographique bouddhiste, on trouve la figure de Māra.

In his short treatise, Tertullian succinctly articulated what became the normative treatment of difference within the history of Christianity. Origins were linked with unity, purity, essence, and truth. Heresies were later deviations caused by outside contamination of the original gospel truth.

The story of Christian origin and development was plotted as one of decline, as the increasing encroachment of Satan’s attacks against the purity of the Church’s apostolic foundations.” Karen L. King, What is Gnosticism

[6]For Barnabas, only the revelation of Christ provided the key to the true, spiritual meaning of Scripture through allegorical and typological interpretation. True fasting, for example, meant good deeds, but the Jews misunderstood Moses “owing to the lust of their flesh.” Karen L. King, What is Gnosticism

Les “hérétiques” n’avaient pas l’habileté des chrétiens orthodoxes en navigant entre l’interprétation juive et l’interprétation juste des écritures.

[7] Apocryphe de Jean (Livre des secrets), L’Hypostase des archontes

[8] Voir des traités tantriques comme p.e. Le Profond Sens intérieur (tib. zab mo nang don) de Rangjung Dorje, troisième karmapa, où sont expliqués les canaux, souffles et gouttes du "corps psychique" (p.e. Brief Presentation of Channels, Winds, and Drops according to Kālacakra Tradition). Voir aussi Helmut Hoffmann, Manichaeism and Islam in the Buddhist Kâlacakra System. Le Kālacakra connaît au moins huit guides “barbares” (mleccha) : Ārddha (Adam), Anogha (Enoch), Barāhī (Abraham), Mūṣe (Moïse), Īśa (Jésus), Mahomet (Madhumati), Mathanīya (Kṛnmati), Śvetavastrin (Mani)
ārddho 'nogho barāhī danubhujagakule tāmasānye 'pi pañca mūṣeśau śvetavastrī madhumati mathanīyo 'ṣṭamaḥ so 'ndhakaḥ syāt

saṃbhūtiḥ saptamasya sphuṭa makhaviṣaye bāgadādau nagaryām yasyāṃ loke 'surāṅgo nivasati balavān nirdayo mlecchamūrtiḥ

[9] Première version complète au IIIème siècle.

[10]Moi, la Pronoia parfaite de toutes choses, je me suis changée en ma semence. Comme j'existais en premier, c'est moi qui fais route en toute voie. Je suis la richesse de la lumière, je suis la mémoire du Plérôme, mais j'ai aussi fait route dans les ténèbres immenses.

“Je me suis avancée jusqu'à atteindre le milieu de la prison, et les fondations du chaos furent ébranlées. Alors moi, je me suis cachée d'eux à cause de leur malice et ils ne m'ont pas connue.

"A nouveau je suis retournée pour la deuxième fois et j'ai fait route. J'ai quitté (les éons) de la lumière, moi qui suis la mémoire de Pronoia, je me suis introduite dans le milieu des ténèbres et à l'intérieur de l'Amenté, me tournant vers mon économie. Alors les fondations du Chaos furent ébranlées, sur le point de tomber sur ceux qui sont dans le Chaos et de les détruire. Alors, à nouveau, je me suis enfuie vers ma racine de lumière afin de ne pas les détruire avant le temps (fixé)
.“ Livre des secrets de Jean, Ecrits gnostiques, p. 293

[11]Épiphane de Salamine transmet dans le Panarion XXV, 2-443 un mythe érotique qu’il attribue aux gnostiques nicolaïtes. Selon ceux-ci, Barbélo, par ses charmes de séduction, provoque l’intense désir des archontes qui éjaculent leur semence. Dans l’interprétation gnostique, il s’agit d’une ruse envisagée par Barbélo de façon à soustraire aux archontes les parcelles de lumière qu’ils avaient auparavant englouties.
Ce mythe réapparaît, avec quelques variantes, dans l’exposé de Turbon, conservé au ch. IX de l’ouvrage anti-manichéen des Acta Archelai. Lors d’un résumé des principaux points du mythe édifié par Mani, Turbon relate l’enseignement du Maître sur l’origine de la pluie. Celle-ci n’est autre que la transpiration du grand archonte, pris d’un désir incontrôlé pour la Vierge de lumière qui lui est apparue sous des formes très séduisantes. La semence éparpillée par les archontes dans le mythe gnostique se transforme plus pudiquement dans ce texte en transpiration. Quant à la Barbélo nicolaïte, elle est désormais remplacée par une des figures-clé du manichéisme, la Virgo lucis.
” Madeleine Scopello, Femme, Gnose et Manichéisme. De l’espace mythique au territoire du réel.

[12] Bod kyi jo mo Ye shes Mtsho rgyal gyi mdzad tshul rnam par thar pa gab pa mngon byung rgyud mangs dri za 'i glu phren, attribué à Namkhai Nyingpo et Gyalwa Changchub, “redécouvert” par Taksham Nüden Dorje (1655-1708).

[13]Yours is a Body displayed through concentration:
The Demon of Afflictions is transformed into your friend
.”

[14] "I will go with neither of them!" she cried.
"For then I will sink into the woeful prison of samsara and it will be hard indeed to escape from it! What misfortune! Mother, Father, I beg you, think of this
!"

Sophia : "Ma lumière m'a été enlevée et ma force a été détruite. J'ai perdu la mémoire de mon mystère. Ma force a succombé en moi par suite de ma frayeur. Je suis devenue comme un démon qui habite dans la matière, où il n'y a nulle lumière. Et mes ennemis ont dit: Au lieu de la lumière qui est en elle, remplissons-la du chaos. J'ai dévoré la sueur de ma substance, et l'amertume des larmes de la matière de mes yeux, pour que ceux qui me tourmentent ne m'enlèvent pas ces autres choses. Ta volonté m'a conduite dans l'Enfer, et je suis venue dans l'Enfer comme la force du chaos. Et ma force s'est glacée en moi. Maintenant, lumière, lève-toi, cherche ma voie et l'âme qui est en moi.” Le livre de la fidèle sagesse - pistis sophia.

[15]First among the royal queens Is Yeshe Tsogyal.”

[16]From the Lotus-field of Great Felicity,
Devoid of place or bearings, nowhere found,
A globe of light, the vajra Body, Speech, and
Mind Of Amitabha free from birth and death,
Came down upon a lotus cup, uncaused, unwrought,
Floating on an ocean vast, unbounded. Thence am I
.

No father, no mother, no lineage have I.
Wondrous, I have risen of myself.
I was never born, and neither shall I die.
I am the Enlightened, I the Lotus-Born.
I, the sovereign of the host of dakinis,
Am holder of the very secret Secret Mantras
.”

[17]And with these words, the Guru appeared in the form of Vajradhara. Forthwith the king prostrated, striking his head on the ground. And he offered the Lady Tsogyal together with the five substances of samaya. The Master was well pleased and made Tsogyal his consort. He bestowed empowerment upon her, and they went to Chimphu Geu, where they practiced in secret.”

[18]Hear me, mistress, maid of Kharchen! Your body is now disciplined

[19]Seven robbers linked to me by karma from the past!
The mental states of lust and hankering
Are but Primal Wisdom All-perceiving.
Wanting to possess, and greed for pleasure:
From nowhere else comes clear perception.
Watch this fresh, unchanging state, for that is Amitabha!
Do not be enthralled by clarity, Let bliss itself arise
.”

[20]Then she practiced the innumerable different forms of bodily purification, mostly according to the texts of the different pith instructions. She passed through the three levels of physical exhaustion. The essential fluid in the joints of her limbs changed into lymph, boiling and aching, causing them to cramp and swell. Her subtle channels were dislocated. Their ends opened and her body began to weaken. Later, however, the pure essence separated off from that which had degenerated, and her spirits rose. The essence stabilized in the nature of primordial wisdom, the knots on her subtle channels were loosed, her twisted limbs straightened, and all illness was cured. Whatever had been severed was knit together again; whatever had been wrenched and dislocated was restored to its proper place. Thus a firm foundation was established for the accomplishment of Secret Mantra.”

[21]Although the notes we took on the final night are lost, Nandini and I remember the occasion vividly.

Krishnaji had been suffering excruciating pain in his head and neck, his stomach was swollen, tears streamed down his face. He suddenly fell back on the bed and became intensely still. The traces of pain and fatigue were wiped away, as happens in death. Then life and an immensity began to enter the face. The face was greatly beautiful. It had no age, time had not touched it. The eyes opened, but there was no recognition. The body radiated light; a stillness and a vastness illumined the face. The silence was liquid and heavy, like honey; it poured into the room and into our minds and bodies, filling every cell of the brain, wiping away every trace of time and memory. We felt a touch without a presence, a wind blowing without movement. We could not help folding our hands in pranams. For some minutes he lay unmoving, then his eyes opened. After some time, he saw us and said, "Did you see that face?" He did not expect an answer. He lay silently. Then, "The Buddha was here, you are blessed
." Krishnamurti: A Biography, Pupul Jayakar, p. 134

[22]The next day U.G. was again pondering the question "How do I know I am in that state?" with no answer forthcoming. He later recounted that on suddenly realising the question had no answer, there was an unexpected physical, as well as psychological, reaction. It seemed to him like "a sudden 'explosion' inside, blasting, as it were, every cell, every nerve and every gland in my body." Afterwards, he started experiencing what he called "the calamity", a series of bizarre physiological transformations that took place over the course of a week, affecting each one of his senses, and finally resulting in a deathlike experience.” Wikipedia

[23]Then , from E in Nepal to J a in Mon , hordes of gods and spirits came. They were of the tribes of Khatra and Kangtra in the land of Lo, and said, "Behold, we are legion." Some were weeping, others screaming, groaning, bellowing in their fury. And they began to work their mischief. From above they hurled their thunders. From below their fires blazed up. In between came water swirling. Choking blizzards of furious weapons raged. But this only served to strengthen the Lady Tsogyal's realization. Pure awareness broke forth, and her wisdom channel opened.”

[24] Les sept autorités du démiurge Yaltabaôth, l’hebdomade du Sabbaton ? Yaltabaôth possède en effet de multiples visages... Ecrits gnostiques, p. 273 Les sept Puissances, les sept planètes et leur influence sublunaire, qui impose la grille de l'espace-temps.

[25]It happened later that the Lady Tsogyal was in Shampo Gang where she was assailed by seven bandits who violated her and robbed her. But she sang this song to them, introducing them to the Four Joys”.

Joining with the blissful channel of myself, your mother, If you do not lose, but keep, your bodhichitta, The dualistic sense of self and others ceases. Through this Primal Wisdom you obtained Empowerment of Awareness-Power. In the midst of your perceptions, Preserve an uncontrived simplicity of mind. Your pleasure mix with emptiness— The Great Perfection—this and nothing else. Experience, O my sons, the coemergent Joy that exceeds joy. “

As she spoke these words, the seven thieves, in a single moment, attained spiritual maturity and liberation.”

And even in their physical bodies, those seven robber-mahasiddhas went to Orgyen and there brought about the limitless welfare of beings.” Lady of the Lotus-Born

vendredi 27 novembre 2020

Le tantrisme plus fort que le Ch'an


Fahai Lama et ses disciples devant la grotte de Taijidong. (Source: Mianhuai Fahai shangshi 緬懷法海上師)

Il existe une biographie fragmentaire de Huiding, le maître Ch’an de Lama Fahai ("le quarantième patriarche de l'école Kagyu"噶举派第四十代祖师法海喇嘛德相), que ce dernier avait dictée à son propre disciple Xiaoyin (小音), le 6 novembre 1984. Cette biographie s’intitule Biographie du maître réalisé Huiding, un moine contemporain (Xiandai gaoseng Huiding fashi cheng jiu zhuan, 現代高僧慧定法師成就傳). Mon seul accès à cette biographie est à travers le résumé de Monica Esposito dans l’article rDzogs chen in China From Chan to Tibetan Tantrism in Fahai Lama’s (1920-1991) footsteps[0].

Les dates de Maître Huiding (高僧慧定法師) ne sont données nulle part, et il n’y a pas de photo de Maître Huiding à ma connaissance. Il y a une photo de groupe de 1963, où il pourrait figurer. Si cela se trouve, il figure peut-être à droite de la photo ci-dessus... [1] La partie biographique du maître Ch’an de Lama Fahai ne se limitant principalement qu’à la partie qui concerne l’enseignement du bouddhisme ésotérique tibétain de Lama Fahai à Maître Huiding, ainsi qu’à la note 6 de la page 476[2] de Images of Tibet in the 19th and 20th Centuries, mon billet ne sera basée que sur celle-ci. Il est très probable que la biographie fragmentaire contient d’autres données biographiques faisant défaut dans la traduction résumée anglaise. Des références à Maître Huiding, y compris en chinois, sur Internet sont très rares et viennent principalement de sources sur Lama Fahai. 

C’est à l’âge de 13 ans que lama Fahai (né en 1920) rencontre maître Huiding dans le district Gushan, à l’Institut bouddhiste (Foxueyan), donc autour de 1933. Maître Huiding aurait reçu des enseignements Ch’an de Xuyun (1840-1959) au temple de Yongquan. Huiding donna le nom de dharma Miaokong à son disciple, et fit de lui son assistant-secrétaire, pour enregistrer ses propres enseignements de soutras. A 19 ans (autour de 1939), Miaokong suit son maître à Jiangxi pour répandre le Dharma. Quelques années plus tard, Miaokong devient l’abbé de Yuantongsi, et fonde à Nanchang une Association bouddhiste, avec Huiding comme président, et lui-même comme vice-président. Les deux auraient publié une revue "Eveil" (Juewu, 覺悟). Après une visite de Gangkar Rinpoché (1893-1957) à Nanchang, Miaokong quitte Nanchang pour aller au monastère de Gangkar au Tibet. Le voyage de Gangkar Rinpoché en Chine se termina en 1939. On peut présumer que Maître Huiding était resté à Nanchang pendant ce temps.

Taijidong, grotte taoïste, "the Great Ultimate cave", photo M. Esposito 1996

On n’entend de nouveau parler de Maître Huiding, que lorsque Lama Fahai s’installe dans une grotte appelée Taijidong (太極洞) au Mont Tianmu (Nan tianmushan) autour de 1961. Durant sa longue retraite (1961-1976) dans cette grotte, Maître Huiding aurait été en compagnie de Lama Fahai. A partir de 1976, notre duo reçoit de plus en plus de visiteurs, et décident d’établir un monastère pour femmes. Puis, plus de mention de Maître Huiding, ni même de sa mort, des rituels funéraires, un monument etc., comme s’il n’avait existé que par rapport à Lama Fahai.

La partie essentielle de la biographie de Maître Huiding est le compte-rendu de la conversion du maître Chan au bouddhisme ésotérique par son propre disciple. C’est un fait assez rare pour être signalé. En lisant ce passage, je me suis souvenu de “la conversion” de Gampopa par Milarépa, racontée dans les Cent milles chants de Milarepa par Tsangnyeun Heruka[3]. Gampopa y est décrit comme un moine kadampa un peu rigide, fin connaisseur du mahāyāna, que Milarepa va détendre et introduire dans les pratiques pneumatologiques du bouddhisme ésotérique.

Le rév. Fiolan, disciple principal de Fahai Lama pratique
les six yogas de Naropa, photo M. Esposito 1989


Je vous renvoie vers la traduction anglaise de la vie de Maître Huiding par Monika Esposito pour les détails de la conversion progressive.[4] Lama Fahai commence par mentionner que son maître avait toujours des doutes par rapport à l’engouement pour le tantrisme de son disciple, et qu’il n’avait pas compris son voyage au Tibet, après avoir atteint le but dans la voie du Ch’an. Un jour Lama Fahai demande à Huiding pourquoi celui-ci, après avoir étudié auprès de Xuyun, et avoir atteint le but sous ce maître, avait voulu continuer sa formation en étudiant les enseignements Huayan (Huyan Jing, Avataṃsaka sūtra) ? Son maître ne lui répond pas. Lama Fahai précise que Huiding ne considérait pas les pratiques ésotériques (mizong 密宗 ou tangmi 唐密) comme du bouddhisme.

Lama Fahai enseignant ses disciples, photo M.Esposito 1988

Lama Fahai commence par donner comme amuse-bouche des instructions de la récitation du mantra de Vairocana en association avec la visualisation des trois canaux, et la circulation du mantra. Lama Fahai explique que normalement il n’a pas le droit de donner ces instructions en tant que disciple de Huiding, mais ayant fait des offrandes aux protecteurs il est en mesure de le faire[5].

Huiding se montre un très bon élève et passe par toute une série d’expériences. Huiding veut alors continuer, et au cours d’une initiation devient le disciple de Lama Fahai. Huiding doit désormais pratiquer selon les instructions de de son disciple/maître, ne peut transgresser le samaya et croire en son guru[6]. Les expériences deviennent de plus en plus impressionnantes, et à la fin Huiding est en mesure de monter à Tuṣita, de faire des offrandes à maitreya et de recevoir sa bénédiction. Son corps entier finit par être rempli de nectar. Par la suite, Lama Fahai aurait donné les instructions de Dzogchen à son maître, mais la biographie s’arrête là.

Comment Huiding est-il mort, à quel âge, a-t-il obtenu un corps d’arc-en-ciel, ou un “corps doré”, où son corps est-il préservé ? Tout cela, nous ne le savons pas. Nous savons néanmoins l’essentiel. Le disciple a dépassé le maître Ch’an, et l’a fait progresser encore davantage grâce à la pratique ésotérique. Le renouveau tantrique en Chine a ses maîtres réalisés, et Fahai Lama son tulkou.

Comme je ne maîtrise pas le chinois, les fact-checkers sont le bienvenu.

Le jeune Fahai Lama II et Gankar Rinpoché X
   
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[0]This is a manuscript on the life of Huiding 慧定, Fahai Lama’s Chan master (see note 6), and titled Xiandai gaoseng Huiding fashi cheng jiu zhuan 現代高僧慧定法師成就傳 [Biography of the realized master Huiding, a contemporary eminent monk]. It was recorded by Xiaoyin 小音 at the dictation of Fahai Lama on November, 6, 1984. In the summer of 1991, during my last sojourn at the monastery when I asked Fahai Lama to tell me more about his life, he gave me a copy of this manuscript. The last chapter on the views of Fahai Lama on Chan and Tantrism is reproduced in Appendix 1 and partially translated in the sections below. My thanks to Rev. Folian 佛蓮 for sharing with me the majority of Fahai Lama’s manuscripts and documents. See also Appendix 2.”
L'article a été publié séparaément dans le livre "The Zen of Tantra".

[1] Je pense que le "vieux moine" sur la photo en haut de la page ainsi que sur la photo du blog Fusion du Ch'an et du bouddhisme tibétain au XXème siècle, est le "vieux moine" auquel fait référence Monika Esposito. Elle aurait sans doute mentionné que ce "vieux moine" était Maître Huding si tel était le cas. "In 1991, after Fahai Lama’s death, the community of nuns dispersed. The monastery is nowadays guarded by an old monk and some lay devotees who take care of the commemorative stupa built to preserve Fahai Lamas relics, and they hope for tourism to pick up." The Zen of Tantra, p. 18

[2] "Huiding was born in the Anle 安樂 prefecture (Hubei 湖北). When he was 7 years old, he became monk. At 14 years old, he was ordained by Jingyue 淨月 at the Zhanghuasi 章華寺 of Yichang 宜昌 (Hubei). Later, he went to Jiangxi 江西 at the Gaomingsi 高明寺. Afterwards he reached Fujian and, at the Yongquansi 涌泉寺 of Gushan, he received Chan teachings from Xuyun (Xiandai gaoseng Huiding fashi chengjiiu zhuan, 1-27). For a biography on Xuyun see Charles Luk and Richard Hunn, Empty Cloud, the Autobiography of the Chinese Zen Master Xuyun (Longmead: Element Books 1988). According to some disciples Fahai Lama, after having realized Chan’s three barriers (on this term see note 143), received the seal ( yinzheng 印證) from Huiding and Xuyun (see Fori, “Mianhuai Fahai shangshi,” 10). He withdrew for three years with his master Huiding at Gushan, and before leaving Fujian he devoted himself to the seven meditation practices (dachanqi 打禪七) at Mount Xuefeng 雪峰. See “Shangshi Fahai Lama shengping jianshu,”

[3] Garma C.C. Chang, The Hundred Thousand Songs of Milarepa, Shambala, 1977, volume II, à partir de p. 463, notamment p. 477 etc. Garma C.C. Chang Et également un disciple de gars quand Rimpoché et il n’est pas impossible que le traducteur des Champs et Fahai Lama se soient rencontrés dans son monastère au Tibet.

[4] The Zen of Tantra, p.24 etc.

[5] The Zen of Tantra, p. 28

[6] The Zen of Tantra, p. 29

samedi 12 novembre 2011

Le sixième, en plus des cinq



« Imaginez, mes sœurs, une lampe à huile allumée. L'huile ne dure qu'un temps, elle va s'épuiser. La mèche ne dure qu'un temps elle aussi, elle va se consumer. La flamme est temporaire, elle va s'éteindre. Et la lumière aussi est temporaire, elle va disparaître. Parlerait-on correctement en affirmant : « L'huile de cette lampe allumée ne dure qu'un temps et va s'épuiser, la mèche ne dure qu'un temps et va se consumer, la flamme est temporaire et va s'éteindre, mais la lumière, elle, est éternelle, durable, permanente, immuable » ? »

« Imaginez à présent, mes sœurs, un grand arbre debout, solide. Ses racines sont temporaires et vont pourrir, son tronc est temporaire lui aussi et va se détériorer, sa ramure feuillue est provisoire et va dépérir, et son ombre est temporaire et va disparaître. Parlerait-on correctement en affirmant : « Les racines de ce grand arbre sont temporaires et vont pourrir, son tronc est temporaire et va se détériorer, sa ramure feuillue est provisoire et va dépérir, mais son ombre est éternel, durable, permanent, immuable » ? » (MN 146 Nandakovāda sutta)

Le bouddhisme affirme par conséquent qu’il n’y a pas de soi dans l’expérience individuelle et que l’individu n’a pas de soi, qu’il compare à la lumière d’une lampe et à l’ombre d’un arbre. Tout comme la lumière est dépendante de la lampe et l’ombre de l’arbre, le soi est dépendant des cinq facteurs de l’expérience individuelle.

Le tantrisme a pour but de transmuter la perception erronnée en perception authentique en passant par le symbolique. Ainsi, les cinq constituants ou groupes d’appropriations (S. skandha) de l’existence individuelle que sont la forme, les sensations, les représentations, les facteurs de composition et les consciences correspondent à une perception erronnée, car réfléchie, de ces constituants. Il s’agit au fond de cinq intuitions ou de gnoses, cinq concentrations (S. dhyāna) éveillées symboliquement représentées par cinq tathāgata (S. dhyānī buddha). Dans le maṇḍala qui est la représentation symbolique de tous les constituants de « l’existence individuelle » authentique, le Bouddha, un des tathāgata (Vairocana) se trouve au centre et est entouré des quatre autres dans chacune des directions cardinales.  

La nouveauté d’un tantra mahāyoga ou anuttaratantrayoga, comme le Guhya-samāja, est qu’il enseigne 6 bouddhas au lieu des 5 habituels. Le 6ème est appelé Bhagavān. Il pose ainsi un bouddha primordial hormis les 5 tathāgata qui deviennent des chefs de familles (S. kula T. rigs). Ce 6ème bouddha est quelquefois appelé Vajradhara ou Mahāvajradhara. Il est le Corps et les 5 bouddhas sont les 5 constituants (S. skandha) de ce Corps. Le maṇḍala du Guhya-samāja constitue l’ensemble de son Corps. Le premier chapitre explique l’émergence de l’univers de la source primordiale à travers cinq familles correspondantes au cinq bouddhas. Il y est encore appelé Détenteur vajra du Corps, Parole et Esprit de tous les tathāgatha (S. Bhagavān sarvatathāgatakāyavāk-cittavajrādhipati[1]) et conscience éveillée indestructible (S. Bodhicittavajra), qui incorpore la compassion (S. upāya) et la vacuité (S. prajñā)[2]. Les cinq constituants peuvent être représentés de façon plus abstraite encore en cinq lumières de couleurs différentes. Ci-dessous un tableau avec toutes les correpondances.


Le bouddhisme ancien enseigna comment l’ombre ne peut exister que grâce aux différents constituants de l’arbre, et la lumière grâce aux différents constituants de la lampe. Il en va de même pour le « soi » qui ne dure tant que durent les constituants d’une existence individuelle. Mais dans ces nouveaux tantras, les cinq constituants  symboliquement représentés par des tathāgatas, ou plus tard par des lumières de différentes couleurs, semblent justement émaner d’un 6ème bouddha ou d’une Lumière non fractionnée, qui est indestructible. La formule que j’utilise ici est intentionnellement tordue pour faire apparaître que ce qui apparaît ordinairement comme les constituants (S. skandha), sont en fait les 5 intuitions de l’être indestructible qu’est le Vajrasattva, Bhagavān, Mahāvajradhara ou Mahāvairocana. Tout comme les 5 tathāgatas émanent d’un 6ème, les cinq couleurs de lumières d’une Lumière, les 5 intuitions émanent d’une « sixième », l'Intuition naturellement présente (S. svayaṃbhu[3]-jñāna T. rang byung ye shes), que Longchenpa (klong chen rab 'byams 1308-1364) définit ainsi :
"Son essence est vide comme l'espace, sa nature est lumineuse comme le soleil et son engagement altruiste s'étend partout comme les rayons de lumière. du Principe de manifestation (T. de nyid) qui est vide semblable à l'espace. Le triple corps éveillé est indissociable de ces trois catégories. Dans sa nature d'intuition, il évolue comme un élément (S. dhātu T. dbyings) qui a été présent depuis toujurs (T. ye nas), permanent (T. rtag pa) et no sujet à la transmigration et au changement (T. 'pho ba dang 'gyur ba med). [L'intuition naturellement présente] est doté du cœur du triple corps : son essence vide est le dharmakāya, sa nature lumineuse est le saṃbhogakāya et son engagement actif qui s'étend partout est le nirmāṇakāya. Elle transcende l'Errance (S. saṃsāra) et la Quiétude (S. nirvāṇa)."[4]
Il s’agit d’une interprétation positive de l’intuition auto-engendrée (S. svayaṃbhu –jñāna), qui est mise en équivalence avec la nature fondamentale (T. gnas lugs), que Longchenpa traduit d'ailleurs en sanscrit par « tathatā », avec l’Intelligence (T. rig pa) et même avec la Grande complétude (T. rdzogs chen) :
« Puisque l’intuition auto-engendrée, la Grande complétude même, existe depuis les temps sans commencement en tant que les qualités naturellement présentes, elle est aussi dotée des trois Corps (kāya). Par conséquent, il est inutile de les rechercher ailleurs. »[5]
Hormis l’affirmation catégorique du rôle joué par l’Intuition (auto-engendrée) ce point de vue est asez proche de celui de Saraha et Maitrīpa. Mais, nous ne sommes pas loin de la doctrine qui proclame non pas la seule existence de la conscience (citta, vijñāna), mais de l’intuition (auto-engendrée), qui en sanscrite est dite Jñānamātravada (T. ye shes tsam du smra ba), comme c’est le cas pour le concept de Śivatattva. Le grand réorganisateur de ce qui allait devenir le Dzogchen, Longchenpa va encore plus loin en combinant cette vue philosophique/théologique avec le (hatha)yoga (snying thig) et la médecine, sans doute influencé en cela par le succès du Kālacakra et son yoga visionnaire, pour faire de cette Intuition une substance vitale qu’il convient de capter et contrôler par des moyens yoguiques.
« "L'intuition du Corps, Parole et Esprit éveillés n'est pas apparente [chez les êtres ordinaires], mais il n'est pas absente. Elle se tient dans les canaux subtils (S. nadī) du corps. Dans les canaux elle s'appuie sur les souffles (S. vayu) et sur les constituants (S. dhātu T. khams). Le 'centre du centre' des quatre cakra est la demeure de l'intuition. Dans le palais du Cœur. »[6]
Cette "intuition naturelle" se mélange aux bindu substantiels des parents pour former le corps et devient indissociable des énergies et de la conscience. Elle reste alors associée au bindu fondamental de Samantabhadra (T. kun tu bzang po gzhi'i thig le) au centre du cœur et se diffuse dans tous les canaux subtils, ce qui est appelé "Le cœur du Bienheureux (Bhagavān) qui s'étend partout"[7].    

C’est dans le cœur que se trouve l’énergie vitale (T. srog ‘dzin), qui gère la relation esprit et corps et qui est quelquefois associée à l’énergie de l’intuition auto-engendrée, qui se situe ainsi au centre du maṇḍala. Dans le système Nyingthik, notre propre corps est depuis toujours le maṇḍala du Victorieux et tous ces éléments, canaux et énergies et essences sont des bouddhas, des Héros (S. vira) et des dākiṇī.
” C’est uniquement à travers la reconnaissance de la pureté de nos corps que l’éveil est possible affirme ce tantra : Si vous ne reconnaissez pas votre propre corps comme le maṇḍala des bouddhas, et ainsi abandonnerez les essences, que vous pratiquez un yidam de facon extérieure, que vous faites des offrandes de façon extérieure ou que vous développez cette pratique de façon extérieures, il sera impossible de vous libérer de l’existence cyclique, même en accumulant ces pratiques spirituelles pendant trois zillions de kalpas. »[8]
Il ne suffit plus de reconnaître, il faut désormais reconnaître comme...

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[1] sku gsung thugs kyi rdo rje can
[2] de nas de bzhin gshegs pa thams cad yang gcig tu 'dus nas bcom ldan 'das de bzhin gshegs pa byang chub sems rdo rje la de bzhin gshegs pa thams cad kyi mchod pa spros pa'i dam tshig de kho na nyid kyi rin po che'i sprin gyis yang dag par mchod de phyag 'tshal nas 'di skad ces gsol to/ /'dus pa gsang ba las byung ba/ /de bzhin gshegs pa kun gyi gsang / /rdo rje snying po btus pa yis/ /de nyid bcom ldan 'das bshad du gsol/
[3] svayaṃbhu [bhu] m. myth. np. de Svayaṃbhu, épith. de Brahmā, le démiurge «Auto-engendré» | var. svayaṃbhuva id. — a. m. n. f. svayaṃbhū [«auto-engendré»] indépendant, autonome, spontané — m. myth. épith. de Brahmā, Śiva ou Viṣṇu.
[4] Trésor des doctrines (T. grub mtha' mdzod), p. 364. Version : mdzod bdun (a 'dzom par ma) (Réf. TBRC W1PD8)
[5] Mathes, p. 103. Trésor des doctrines (T. grub mtha' mdzod), p. 329 rang byung ye shes rdzogs pa chen po nyid ye nas sangs rgyas kyi che ba’i yon tan lhun grub tu yod pas/ sku gsum rang chas su tshang ba’i phyir log nas btsal mi dgos..
[6] p. 365
[7] bder gshegs snying pos khyab pa, p. 369:2. De’ang snying ga’i dbus dangs ma’i dangs ma la brten po ‘od rtsa ‘od gsal dang bcas pa brten pa las/ rtsa phran kun du zer ‘phro ba ltar snang bas/ bder gzhegs snying po s khyab pa zhes bya ba/ Et p. 368 ka tig ser gyi rtsa chen dbu ma’i dbus dang*/ de las snying gi dbus na ‘brel pas kun tu bzang po gzhi’i thig les sgang bar gnas so/
[8] Klong chen pa, Mkha’ ‘gro snying thig, 11 vols., vol. 2, Snying thig ya bzhi, New Delhi: Trulku Tsewang, Jamyang and L. Tashi, 1971, 433. Cited in David Germano, “Poetic thought.”