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mercredi 2 décembre 2020

Illuminer le monde


Vidéo youtube sur Kiriyama Seiyū de la secte japonaise Agonshū

Le “renouveau tantrique” en Chine avait conduit à la “fièvre Qigong”, qui avait mis le feu au Japon, en créant à partir des années 1970 un "mikkyō boom", une flambée ésotérique, avec comme chef de fil millénariste Tsutsumi Masao alias Kiriyama Seiyū (1921-2016), qui eut des visions à la fois de Guanyin (Kannon) et de Nostradamus. 

Seiyu Kiriyama présidant à une cérémonie (source)

En 1954, il fonda le Kannon Jikeikai, après que Guanyin l’avait empêché de se suicider. En 1970, Guanyin lui déclare “qu'il avait «coupé son karma» et qu'il devait effectuer le goma (rituel du feu) [skt. homa] pour sauver les âmes”. 

Aura festival (1984) avec le Dalaï-Lama (vidéo Youtube)

Dans les années 1970, il voyage à l’étranger où il rencontre le Dalaï Lama, le Pape et d'autres chefs religieux. En 1978 il dissout le premier mouvement Kannon Jikeikai, et fonde le deuxième “Agonshū”. 

Seiyu Kiriyama et le Dalaï-Lama faisant un homa/goma (1984) (vidéo youtube)

En
1984, il organise le Festival “Aura” pour la paix dans le monde pour la première fois, le Dalaï-Lama est son invité d’honneur. Il y procède à un de ses fameux rituels du feu, qu’il allume ensemble avec le Dalaï-Lama. Un certain Chizuo Matsumoto aurait assisté à la cérémonie…

A New York après les attaques

Au pays de Nostradamus avec ses yamabushi

A Auschwitz

A Jérusalem

Kiriyama Seiyū était un millénariste (Mappō) convaincu, qui avait adoré la traduction japonaise des prédictions de Nostradamus. Il était convaincu que tous les maux du monde étaient dû au matérialisme de la civilisation occidentale. L’ésotérisme était la remède qu’il fallait répandre partout. C’est la spiritualité orientale qui allait détruire le matérialisme occidental. Les misères des morts étaient une des causes des malheurs du monde et il fallait les rituels d’Agonshū pour apaiser leurs âmes, parmi lesquels les immenses bûchers pour la paix dans le monde, en 2003 à Paris.


Kiriyama Seiyū s’était reconnue comme l’avatar du “Roy d’Angolmois” dans une des prédictions de Nostradamus,
“L'an mil neuf cens nonante neuf sept mois,
Du ciel viendra un grand Roy d'effrayeur,
Ressusciter le grand Roy d'Angolmois,
Avant apres, Mars regner par bon heur
.”
Centurie 10 quatrain 72
Ses lectures et interprétations lui furent par ailleurs confirmées par des visions de Nostradamus. Les centres d’intérêt du maître ésotérique japonais furent notamment la réincarnation ("scientifique"), la méditation, les méthodes de guérison traditionnelles, l’avènement d’un âge nouveau, et le dialogue entre la science et la religion, la religion tirant la couverture vers elle et voulant sauver la science de son matérialisme. De nombreux figures bouddhiques et des bouddhas lui apparurent de son vivant pour approuver ce qu’il faisait, ou pour lui indiquer d’autres chemins à suivre. Ainsi, en 1980 Sakyamuni himself lui dit à Sravasti de restaurer un bouddhisme authentique et universaliste, en construisant un grand temple au Japon, où seront hébergés des reliques (reçus entre autres du Dalaï-Lama en 1983 (source : Baffelli, Erica, et Ian Reader) et du président du Sri Lanka en 1986), et de là répandre son message partout dans le monde. Pour être si important, Kiriyama Seiyū arborait évidemment le titre de Sa Sainteté (kanchō geika).

Rencontre avec Jean Paul II à Rome

Source principale : Baffelli, Erica, and Ian Reader. "The Story of a Religious Founder: Kiriyama Seiy#, Turmoil, Charisma and Experience." Dynamism and the Ageing of a Japanese ‘New’ Religion: Transformations and the Founder. London: Bloomsbury Academic, 2019



vendredi 27 novembre 2020

Le tantrisme plus fort que le Ch'an


Fahai Lama et ses disciples devant la grotte de Taijidong. (Source: Mianhuai Fahai shangshi 緬懷法海上師)

Il existe une biographie fragmentaire de Huiding, le maître Ch’an de Lama Fahai ("le quarantième patriarche de l'école Kagyu"噶举派第四十代祖师法海喇嘛德相), que ce dernier avait dictée à son propre disciple Xiaoyin (小音), le 6 novembre 1984. Cette biographie s’intitule Biographie du maître réalisé Huiding, un moine contemporain (Xiandai gaoseng Huiding fashi cheng jiu zhuan, 現代高僧慧定法師成就傳). Mon seul accès à cette biographie est à travers le résumé de Monica Esposito dans l’article rDzogs chen in China From Chan to Tibetan Tantrism in Fahai Lama’s (1920-1991) footsteps[0].

Les dates de Maître Huiding (高僧慧定法師) ne sont données nulle part, et il n’y a pas de photo de Maître Huiding à ma connaissance. Il y a une photo de groupe de 1963, où il pourrait figurer. Si cela se trouve, il figure peut-être à droite de la photo ci-dessus... [1] La partie biographique du maître Ch’an de Lama Fahai ne se limitant principalement qu’à la partie qui concerne l’enseignement du bouddhisme ésotérique tibétain de Lama Fahai à Maître Huiding, ainsi qu’à la note 6 de la page 476[2] de Images of Tibet in the 19th and 20th Centuries, mon billet ne sera basée que sur celle-ci. Il est très probable que la biographie fragmentaire contient d’autres données biographiques faisant défaut dans la traduction résumée anglaise. Des références à Maître Huiding, y compris en chinois, sur Internet sont très rares et viennent principalement de sources sur Lama Fahai. 

C’est à l’âge de 13 ans que lama Fahai (né en 1920) rencontre maître Huiding dans le district Gushan, à l’Institut bouddhiste (Foxueyan), donc autour de 1933. Maître Huiding aurait reçu des enseignements Ch’an de Xuyun (1840-1959) au temple de Yongquan. Huiding donna le nom de dharma Miaokong à son disciple, et fit de lui son assistant-secrétaire, pour enregistrer ses propres enseignements de soutras. A 19 ans (autour de 1939), Miaokong suit son maître à Jiangxi pour répandre le Dharma. Quelques années plus tard, Miaokong devient l’abbé de Yuantongsi, et fonde à Nanchang une Association bouddhiste, avec Huiding comme président, et lui-même comme vice-président. Les deux auraient publié une revue "Eveil" (Juewu, 覺悟). Après une visite de Gangkar Rinpoché (1893-1957) à Nanchang, Miaokong quitte Nanchang pour aller au monastère de Gangkar au Tibet. Le voyage de Gangkar Rinpoché en Chine se termina en 1939. On peut présumer que Maître Huiding était resté à Nanchang pendant ce temps.

Taijidong, grotte taoïste, "the Great Ultimate cave", photo M. Esposito 1996

On n’entend de nouveau parler de Maître Huiding, que lorsque Lama Fahai s’installe dans une grotte appelée Taijidong (太極洞) au Mont Tianmu (Nan tianmushan) autour de 1961. Durant sa longue retraite (1961-1976) dans cette grotte, Maître Huiding aurait été en compagnie de Lama Fahai. A partir de 1976, notre duo reçoit de plus en plus de visiteurs, et décident d’établir un monastère pour femmes. Puis, plus de mention de Maître Huiding, ni même de sa mort, des rituels funéraires, un monument etc., comme s’il n’avait existé que par rapport à Lama Fahai.

La partie essentielle de la biographie de Maître Huiding est le compte-rendu de la conversion du maître Chan au bouddhisme ésotérique par son propre disciple. C’est un fait assez rare pour être signalé. En lisant ce passage, je me suis souvenu de “la conversion” de Gampopa par Milarépa, racontée dans les Cent milles chants de Milarepa par Tsangnyeun Heruka[3]. Gampopa y est décrit comme un moine kadampa un peu rigide, fin connaisseur du mahāyāna, que Milarepa va détendre et introduire dans les pratiques pneumatologiques du bouddhisme ésotérique.

Le rév. Fiolan, disciple principal de Fahai Lama pratique
les six yogas de Naropa, photo M. Esposito 1989


Je vous renvoie vers la traduction anglaise de la vie de Maître Huiding par Monika Esposito pour les détails de la conversion progressive.[4] Lama Fahai commence par mentionner que son maître avait toujours des doutes par rapport à l’engouement pour le tantrisme de son disciple, et qu’il n’avait pas compris son voyage au Tibet, après avoir atteint le but dans la voie du Ch’an. Un jour Lama Fahai demande à Huiding pourquoi celui-ci, après avoir étudié auprès de Xuyun, et avoir atteint le but sous ce maître, avait voulu continuer sa formation en étudiant les enseignements Huayan (Huyan Jing, Avataṃsaka sūtra) ? Son maître ne lui répond pas. Lama Fahai précise que Huiding ne considérait pas les pratiques ésotériques (mizong 密宗 ou tangmi 唐密) comme du bouddhisme.

Lama Fahai enseignant ses disciples, photo M.Esposito 1988

Lama Fahai commence par donner comme amuse-bouche des instructions de la récitation du mantra de Vairocana en association avec la visualisation des trois canaux, et la circulation du mantra. Lama Fahai explique que normalement il n’a pas le droit de donner ces instructions en tant que disciple de Huiding, mais ayant fait des offrandes aux protecteurs il est en mesure de le faire[5].

Huiding se montre un très bon élève et passe par toute une série d’expériences. Huiding veut alors continuer, et au cours d’une initiation devient le disciple de Lama Fahai. Huiding doit désormais pratiquer selon les instructions de de son disciple/maître, ne peut transgresser le samaya et croire en son guru[6]. Les expériences deviennent de plus en plus impressionnantes, et à la fin Huiding est en mesure de monter à Tuṣita, de faire des offrandes à maitreya et de recevoir sa bénédiction. Son corps entier finit par être rempli de nectar. Par la suite, Lama Fahai aurait donné les instructions de Dzogchen à son maître, mais la biographie s’arrête là.

Comment Huiding est-il mort, à quel âge, a-t-il obtenu un corps d’arc-en-ciel, ou un “corps doré”, où son corps est-il préservé ? Tout cela, nous ne le savons pas. Nous savons néanmoins l’essentiel. Le disciple a dépassé le maître Ch’an, et l’a fait progresser encore davantage grâce à la pratique ésotérique. Le renouveau tantrique en Chine a ses maîtres réalisés, et Fahai Lama son tulkou.

Comme je ne maîtrise pas le chinois, les fact-checkers sont le bienvenu.

Le jeune Fahai Lama II et Gankar Rinpoché X
   
***

[0] “This is a manuscript on the life of Huiding 慧定, Fahai Lama’s Chan master (see note 6), and titled Xiandai gaoseng Huiding fashi cheng jiu zhuan 現代高僧慧定法師成就傳 [Biography of the realized master Huiding, a contemporary eminent monk]. It was recorded by Xiaoyin 小音 at the dictation of Fahai Lama on November, 6, 1984. In the summer of 1991, during my last sojourn at the monastery when I asked Fahai Lama to tell me more about his life, he gave me a copy of this manuscript. The last chapter on the views of Fahai Lama on Chan and Tantrism is reproduced in Appendix 1 and partially translated in the sections below. My thanks to Rev. Folian 佛蓮 for sharing with me the majority of Fahai Lama’s manuscripts and documents. See also Appendix 2.”
L'article a été publié séparaément dans le livre "The Zen of Tantra".

[1] Je pense que le "vieux moine" sur la photo en haut de la page ainsi que sur la photo du blog Fusion du Ch'an et du bouddhisme tibétain au XXème siècle, est le "vieux moine" auquel fait référence Monika Esposito. Elle aurait sans doute mentionné que ce "vieux moine" était Maître Huding si tel était le cas. "In 1991, after Fahai Lama’s death, the community of nuns dispersed. The monastery is nowadays guarded by an old monk and some lay devotees who take care of the commemorative stupa built to preserve Fahai Lamas relics, and they hope for tourism to pick up." The Zen of Tantra, p. 18

[2] "Huiding was born in the Anle 安樂 prefecture (Hubei 湖北). When he was 7 years old, he became monk. At 14 years old, he was ordained by Jingyue 淨月 at the Zhanghuasi 章華寺 of Yichang 宜昌 (Hubei). Later, he went to Jiangxi 江西 at the Gaomingsi 高明寺. Afterwards he reached Fujian and, at the Yongquansi 涌泉寺 of Gushan, he received Chan teachings from Xuyun (Xiandai gaoseng Huiding fashi chengjiiu zhuan, 1-27). For a biography on Xuyun see Charles Luk and Richard Hunn, Empty Cloud, the Autobiography of the Chinese Zen Master Xuyun (Longmead: Element Books 1988). According to some disciples Fahai Lama, after having realized Chan’s three barriers (on this term see note 143), received the seal ( yinzheng 印證) from Huiding and Xuyun (see Fori, “Mianhuai Fahai shangshi,” 10). He withdrew for three years with his master Huiding at Gushan, and before leaving Fujian he devoted himself to the seven meditation practices (dachanqi 打禪七) at Mount Xuefeng 雪峰. See “Shangshi Fahai Lama shengping jianshu,”

[3] Garma C.C. Chang, The Hundred Thousand Songs of Milarepa, Shambala, 1977, volume II, à partir de p. 463, notamment p. 477 etc. Garma C.C. Chang Et également un disciple de gars quand Rimpoché et il n’est pas impossible que le traducteur des Champs et Fahai Lama se soient rencontrés dans son monastère au Tibet.

[4] The Zen of Tantra, p.24 etc.

[5] The Zen of Tantra, p. 28

[6] The Zen of Tantra, p. 29

jeudi 19 novembre 2020

L'énergie souffle où il veut


Photo Beliefnet

Pendant le renouveau tantrique chinois à la fin de l'empire, pendant la République de Chine et au début de la Chine communiste jusqu’à la révolution culturelle, les élites chinoises s'abreuvèrent aux sources tantriques tibétaines, pour se réapproprier le bouddhisme ésotérique (japonais et tibétain) et pour ainsi ré-enchanter le bouddhisme chinois. Je m’intéresse surtout à l’aspect de ré-enchantement : les aspects les plus ésotériques et surnaturels, et notamment tout ce qui se rapporte au lien corps-esprit, le corps subtil et son ingénierie. Comme il y a “le corps” et qu’il y a “l’esprit”, aussi insaisissable qu’il soit, il y a un lien entre les deux. En passant par l’un on doit pouvoir maîtriser l’autre et vice-versa. A la mort seul “le corps” meurt, l’esprit est immortel. Le bouddhisme a beau proclamer ses quatre vérités, l’ésotérisme l’emporte.

Pendant cette période, on s’intéresse plus particulièrement aux liens “lumineux” entre le corps et l’esprit et leur utilisation. On peut donc présumer que quand les lamas nyingma et kagyu enseignaient les pratiques visionnaires du Franchissement du Pic (tib. thod bgral), les Six yogas de Nāropa, les principes du corps intérieur (tib. Zab mo nang don), les pratiques énergétiques “rtsa rlung thig le”, le transfert de la conscience (tib. ‘pho ba), etc., ils étaient particulièrement attentifs. Les lamas tibétains (p.e. Gangkar Rinpoché), étaient invités par les universités chinoises pour donner des conférences.

"Liu Guizhen émettant du qi"

En 1950, Liu Guizhen (劉貴珍), l’inventeur du Qigong avait déjà intégré des pratiques tibétaines dans son cursus au sanatorium de Beidahe (北戴河) dans la province de Hebei[1]. Ne maîtrisant pas le chinois, je n’ai pas trouvé l’origine de cette intégration. Pendant sa période de grâce, Liu Guizhen a pu développer sa méthode et implanter ses instituts. Je n’ai pas de vue sur le comment et le pourquoi de l’intégration de pratiques tibétaines dans le Qigong, et très peu de vue également sur l’origine de la méthode de Liu Guizhen, héritée de ses ancêtres. A creuser.
“Liu Guizhen (1920-1983), jeune cadre du parti, sera soigné en 1947 d'un ulcère par son oncle Liu Duzhou qui lui apprend le travail de la force intérieure (neiyanggong), pratique transmise traditionnellement de maître à disciple. Le parti le pousse à approfondir cette pratique. Le secrétaire du parti, Cheng Yulin, l 'assigna à l'enseignement dans le sanatorium des cadres du Hebei méridional et l'entoura d'un groupe de chercheurs.” (Extrait de Histoire du Qi Gong De l'antiquité à nos jours)
Pour Liu Guizhen, le Qigong est une triple discipline (santiao) : du corps, de la respiration et de l’esprit. Sa méthode aurait même une petite lignée de transmission “Nei Yang Gong Qigong”, qui remonte de son oncle Liu Du Zhong[2] à un certain Hao Xiang Wu, en une transmission de quatre détenteurs. On peut se demander quel est exactement le lien entre le Qigong et le renouveau tantrique en Chine. La méthode Liu Guizhen était initialement très populaire, jusque dans les plus hauts rangs du Parti communiste. On comprend qu’une méthode ancestrale d’AOC chinoise, sans trop de surnaturel, ait pu les séduire. Pourquoi chercher chez les Tibétains un savoir énergétique et des techniques de longévité ancestraux que la Chine aurait déjà (Qigong, acupuncture, etc.)[3] ?

Le grand timonier se baignant à Beidahe

On peut imaginer que lorsque les membres du Parti passèrent leurs vacances d’été en famille à la plage de Beidahe, ils auraient pu en profiter pour se faire soigner au sanatorium du docteur Liu Guizhen[4].
“In 1959 over 200 hospital in China were offering Qigong treatment and over 50 of them attended a conference, each producing research data, with the treatment having a 94% positive effect rate in over 25 conditions and the treatment leading to a complete recovery in 80% of the cases studied.” (Extrait de site web Neiyanggong USA)
Puis, changement de programme abrupt, la période de grâce de Liu Guizhen se termine. “Le créateur de l’herbe vénéneuse Qigong” fera de la prison pendant 11 ans, et subira des tortures et de la rééducation. Mao et son Parti se seraient-ils aperçus que la méthode de Liu Guizhen n’était finalement pas si ancestrale ou chinoise ? Du même coup, les vacances d’été du Parti à Beidahe, ont été interrompues jusqu’à la fin des années 1970[5].

Après la mort de Mao en 1976, et l’arrestation de la Bande des Quatre (cinq avec leur leader Mao), responsable de la révolution culturelle, un renouveau modéré pouvait reprendre. Le Qigong pouvait revenir, et était de nouveau prêt à recevoir toutes sortes de greffes.

On peut de nouveau se baigner, Deng Xiaoping à Beidahe

Nous ne savons pas grand chose de la vie du futur Fahai Lama entre les années 1950, où il part à Shanghai, pour travailler dans un centre médical (qigong et acupuncture) entre Ningbeilu et Henang zhongdu. Il aurait tenté de retourner voir son maître au Tibet, mais comme celui-ci était en résidence surveillée (1956-57), il avait fait demi-tour, et repris son travail (?). En 1961, il aurait entamé sa “longue retraite” au Mont Tianmu (Nan tianmushan), jusqu’à la fin de la révolution culturelle. On le voit ré-émerger à partir de 1976, quand il commence à enseigner officiellement, et qu’il ouvre son centre. En 1983, la revue “Qigong” commence à expliquer des méthodes tantriques tibétaines. En 1988, a lieu la fondation de la Société de Qigong tantrique tibétain de la Société chinoise des sciences du Qigong (Zhongguo Qigong Yanjiuhui Zangmi Qigonghui 中国气功科学研究会 藏密氣功 ), avec de nombreux lamas et tulkous parmi leurs membres. Fahai Lama et Zhuba (?) furent de la partie (source Chen Bing).

Au milieu des années 1980, il y avait déjà 2000 organisations de Qigong et entre 60 et 200 millions de pratiquants dans toute la Chine, et à la fin des années 1980, le Qigong était pratiquée dans tous les segments de la population (source : Vibrational Energy Medicine).

Planche du Xingming guizhi

Le terme Qi gong apparaît pour la première fois dans un texte taoïste (Xingming guizhi, un recueil de préceptes taoïstes d’hygiène corporelle) datant de la dynastie des Tang (618-907), où il le sens de "procédés du souffle". Le terme “Qi” signifie quelque chose comme énergie vitale ou souffle. Il s’apparente à l’idée de souffle vital, le pneuma chez les Grecs, le prāṇa chez les Indiens, le rlung chez les Tibétains. Maîtriser et chevaucher le souffle vital est détenir le secret de la santé, de la longévité, voire de l’immortalité. La “pneumatologie” est donc l’étude de cette énergie vitale, qui affirme l’existence d’une énergie vitale qui pénètre le vivant, que l’on pourrait capturer, mesurer[6], faire circuler, monter, descendre, maîtriser... Cette énergie est censée établir “le lien” entre “le corps” et “l’esprit”. C’est une manière de penser qui peut rapidement aller vers une pensée essentialiste, où l’on aura du mal à ne pas attribuer une réalité à des idées qui n’en ont pas, ce qui n'exclut pas qu'elles ne puissent pas produire d'effets, mais c'est un autre débat. 
"Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies…" Montaigne, Apologie de Raymond de Sebonde 

Cours avancé de Qigong (1993) sur le mont Miaofeng, Pékin.
La casserole sur la tête aiderait à prendre conscience du lien entre l'homme et le Ciel (source internet).
 

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[1] Chen Bing, The Tantric Revival and Its Reception in Modern China, traduit par Monica Esposito dans Images of Tibet in the 19th and 20th Centuries, 2008, p. 410
“ In the 1950s there were already some Tibetan Tantric practices in what Liu Guizhen taught at his qigong sanatorium in Beidahe (Hebei province), and contemporary qigong movements still regard meditative and esoteric practices as a kind of qigong therapy. In the modern Chinese translations of Tibetan Tantric works, breathing methods and techniques for the circulation of inner energy, like the vase-shaped breathing (Tib. bum can, Ch. baoping qi) were often translated by the term qigong (manipulation on qi or vital energy), and, from 1983, the review Qigong started to explain Tibetan Tantric methods.”

[2] “Eventually Uncle Liu Duzhou revealed the most important ‘secret’ of qigong and how it benefited a person’s health:
By silently repeating a phrase while focusing mental awareness below the navel, brain activity was slowed and the inner organs were strengthened. Doing this improved mental and physical well-being which consequently prolonged lif
e.” Chinese Buddhist Encyclopedia

[3] “Mao Zedong himself recognized the conflicting aims between the rejection of feudalistic ideas of the past and the benefits derived from those ideas. Traditional Chinese medicine was a clear example of this conflict. His solution can be summarized by his famous phrase "Chinese medicine is a great treasure house! We must make efforts to uncover it and raise its standards!", which legitimized the practice of traditional Chinese medicine and created an impetus to develop a stronger scientific basis.[21] The subject of qigong underwent a similar process of transformation. The historical elements of qigong were stripped to create a more scientific basis for the practice.” Extrait de Vibrational Energy Medicine, PediaPress

[4] “In 1956 the Beidaihe Medical Qigong hospital and training facility was established and many of the early patients included high ranking government officials.” Extrait de site web Neiyanggong USA
Voir aussi l’article en chinois 揭密夏都北 戴 河:看领 导 人如何度假? sur les vacances du Parti à Beidahe.

[5] “In the late 1970s, following the denial of the "Cultural Revolution", a large number of veteran cadres who had been impacted were rehabilitated, central and local sanatoriums were returned to various departments, and the past sanatorium system was gradually restored. Some senior central officials went to Beidaihe in the summer to recuperate and work, and some important domestic political activities and important decisions began to be related to Beidaihe.” traduction automatique Google de l’article 揭密夏都北 戴 河:看领 导 人如何度假?.

[6] "In the early 1980s, the Chinese scientific community attempted to verify the principles of qi through external measurements. Initially, they reported great success suggesting that qi can be measured as a form of electrical magnetic radiation. Other reports indicates that qi can induce external effects such as changing the properties of a liquid, clairvoyance, and telekinesis. Those reports created great excitement within the paranormal and para psychological research communities. (Wikipedia)  

dimanche 15 novembre 2020

Le bouddhisme ésotérique et son idéologie Nation-Roi-Religion


Couronnement du roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck (2017)

Le début du XXème siècle annonce la fin des empires, des aristocraties, et de la mainmise des religions. Le lien état-religion se détend, son ombre reste. D’autres idéologies veulent prendre la place des idéologies religieuses, si présentes dans les identités nationales, et les systèmes politiques monarchiques, théocratiques, féodaux, etc., dont l’idéologie religieuse est un ingrédient indispensable. Il est difficile d’imaginer la survie d’un tel système politique sans l’idéologie religieuse qui la supporte, ou la survie d’une religion sans le système politique fait à sa mesure, et qui la soutient. Nous avons encore l’exemple de la Thaïlande et du Bhoutan avec leur idéologie Nation-Roi-Religion “démocratique”.


A la mort de l’impératrice Cixi en 1908, la fin de l’empire chinoise est proche. C'est le treizième dalaï-lama Thubten Gyatso qui conduit les rituels funéraires et rédige l’éloge funèbre[1]. La République de Chine est déclarée en 1912 et durera jusqu’à 1949. Elle sera le terrain d’une guerre civile entre nationalistes et communistes, avec une immixtion internationale impressionnante. Parmi les nationalistes, certains sont nostalgiques de l’ordre ancien. Le temps d’une guerre (1937 Japon), les deux camps s’allient, tout en poursuivant leurs projets respectifs. En 1949, Mao proclame la république populaire de Chine.

Quand la Chine avait perdu la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois étaient convaincus que la victoire japonaise était due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux” comme religion d’état, avec son culte de l'empereur[2]. Le bouddhisme Ch’an, sans dieux, n’était pas suffisamment “enchanté” pour porter idéologiquement un empereur. La religion du Tibet, avec son théocratique treizième Dalaï-Lama, même assez malheureux, avait de l’enchantement à revendre pour un projet Nation-Roi-Religion. Le bouddhisme tibétain était appelé au secours pour la renaissance du bouddhisme ésotérique en Chine, qui avait déjà commencé par un apport du Shingon japonais.

Gardes Kasung de Chogyam Trungpa

Des disciples taiwanais accueillent leurs maîtres tibétains

Le bouddhisme ésotérique EST une idéologie Nation-Roi-Religion. Le voir comme un simple “ensemble d’instructions ésotériques” c’est se tromper. Son idéal est le règne d’un carkravartin. Si le bouddhisme ésotérique se dit “apolitique”, il est aveugle, ou dans la manipulation. Chogyam Trungpa, qui avait commencé à partager la vie des hippies américains, avait fini par les transformer en sujets du règne du Maître-roi. 

Cour de Kalapa, avec le couple royal Sakyong

Son fils, le Sakyong, lui avait succédé. En 1982, Trungpa avait été sacré Roi-maître par Dilgo Khyentsé R. (1910-1991), un lama nyingmapa lointain descendant du roi tibétain Trisong Détsen. Le maître nyingmapa avait utilisé pour cela le même rituel de couronnement que pour le roi du Bhoutan. La même tendance, en beaucoup plus soft, existe cependant chez la dynastie Namkhai Norbu.

Mudrā du Maître-roi 

Les royalistes français ont leur propre version de l’idéologie Nation-Roi-Religion, mais sinon le bouddhisme tibétain pourrait leur donner un coup de main. Un mariage avec une princesse tibétaine par exemple, célébré par un grand hiérarque nyingmapa, la branche royaliste par excellence du bouddhisme tibétain. Le bouddhisme ésotérique a tous les rituels qu’il faut.

Un rapprochement entre nationalistes chinois et hiérarques bouddhistes ésotériques allait de soi, leurs idéologies étaient compatibles. Il y eut évidemment aussi des rapports sincères entre missionnaires tibétains et disciples chinois. L’un n’empêche pas l’autre. Après 1949, et surtout après 1959, c’est le Taiwan qui devint le terrain de la renaissance du bouddhisme ésotérique. Le bouddhisme ésotérique taiwanais est un syncrétisme, tout comme le bouddhisme ésotérique chinois. On pourrait dire du “néobouddhisme”, mais “on” préfère réserver ce qualificatif pour les adaptations désenchanteresses (“des Lumières”) du bouddhisme en occident. L’enchantement est approuvé, plus une religion devient “religieuse”, et plus elle s’accorde avec sa nature ; le désenchantement c’est une autre histoire, surtout s’il s’agit de préserver l’idéologie Nation-Roi-Religion, avec idéalement un “Roi-maître” ou un Dharmarāja.

Il y a donc bien eu un “New Age” (tendance syncrétique) enchanteur chinois, mais tant que cela est encadré par une idéologie Nation-Roi-Religion classique (souhaitée ou réalisée), il n’y a rien de très choquant. L’histoire du bouddhisme tibétain est une histoire de syncrétismes de tout genre, mais tant qu'ils sont bien encadrés, et ne gênent pas l’idéologie générale, cela ne pose pas de problème. Au contraire, du sang neuf, et des idées nouvelles - dans de vieux habits - sont toujours les bienvenus. En Occident, en revanche, sans la notion de Nation (ou terroir imaginaire chez Trungpa), et de Roi, le New Age est fol, sans cadre, et cela ne peut que déraper.

Couronnement du roi Rama X (2019)


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[1] Le Monde des religions, Les 13 premiers dalaï-lamas : 5 siècles sur le toit du monde, Virginie Larousse, 06/10/2014.
“Exaspéré par l’ingérence de la Chine, il est de plus confronté aux ambitions des Britanniques sur le Tibet, lesquels n’hésitaient pas à y mener des incursions armées. Le jeune dalaï-lama fait des rêves inquiétants, et est victime à 24 ans d’une tentative de meurtre par magie noire – un mantra de malheur ayant été dissimulé dans ses bottes. Soucieux d’éviter toute mainmise des Anglais sur son pays, il sollicite, sans succès, l’aide des Russes, et est finalement contraint de s’exiler en Mongolie, en 1904. En 1908, il se rend à Pékin pour y rencontrer l’impératrice, véritable maîtresse du pays. L’ambassadeur américain en Chine, qui assiste à la scène, raconte : « Le dalaï-lama avait été traité avec tout le cérémonial dont tout souverain indépendant aurait pu être gratifié ». Lorsque l’impératrice meurt quelques mois plus tard, c’est le dalaï-lama qui conduit les rituels funéraires et compose l’éloge funèbre…”

[2] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University, p. 4



mercredi 11 novembre 2020

Le renouveau mondial de la Lumière enchanteresse


Dans la république populaire de Chine en 1956, photo du livre
"Tibetan Buddhists in the Making of Modern China", Gray Tuttle

Petit résumé de blog antérieurs sur le sujet.
Les Lumières furent suivies d’anti-Lumières de toutes sortes. Les protestants écossais tentent de ré-enchanter leurs ouailles, en redonnant vie aux fantômes. Face aux Lumières, les religions prennent conscience d’être des religions, et l’idée des « religions du monde » émerge. La religion des aryens de l’Inde serait la religion mondiale encore dans son état le plus pur, et les indianistes européens tentent de la recouvrir. Les yeux des religieux et des spiritualistes du monde se braquent sur l’Inde, et sur l'emblématique idée de la réincarnation. L’occultisme est une autre façon de faire la science, une science plus riche, car non-désenchantée, pas « fermée » et davantage « ouverte » (à quoi exactement ?). N’existe-t-il pas au fond une philosophie pérenne ou éternelle ? La théosophie développe l’idée d’une religion mondiale sous-jacente, avec sa science de la conscience immortelle. Le Tibet devient leur patrie de l’ésotérisme, car préservé dans l’état le plus pur par des maîtres encore vivants. Des intellectuels indiens reprennent à leur compte l’idée de l’Inde des aryens comme berceau de la religion pure, et font fureur pendant le Parlement des religions à Chicago (1893). D’autres s’intéressent à l’ésotérisme tibétain, pour des raisons moins avouables, et font des recherches sur la race aryenne. Il faudrait encore parler de l'influence (très modeste) de la théosophie en Chine pendant le renouveau tantrique, ce sera pour une autre fois. La pollinisation bouddhiste ésotérique passe plutôt par les élites chinoises nationalistes, comme on verra, le tout contre les chamboulements de la société chinoise. Cet événement au début du XXème siècle aurait-elle préparé les lamas tibétains à leurs missions en occident ? 

C'est sur cet arrière-fond de renouveau spiritualiste que la Chine va s’intéresser au bouddhisme indien et au bouddhisme ésotérique, notamment par le biais du Tibet, après une période de désenchantement et de « modernisme bouddhiste ». En fait, les deux tendances, désenchanteresse et enchanteresse évolueront pendant la Chine républicaine (1912-1949). Quand la Chine, après avoir perdu les guerres d’opium contre l’impérialisme occidental, perd la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois sont convaincus que la victoire japonaise est due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux” comme religion d’état[1]. Le renouveau tantrique (密教復興運動, mìjiāo fùxīng yùndòng, « mouvement de renaissance du bouddhisme ésotérique ») va commencer. Des Tibétains se rendent en Chine pour enseigner, et des Chinois au Tibet pour apprendre, et surtout pour traduire le patrimoine bouddhiste tibétain en chinois[2]. Sur un arrière-fond de guerre civile entre seigneurs de la guerre, communistes, Parti nationaliste chinois (Guomindang GMD), etc. Les missionnaires tibétains choisissent le camp des nationalistes, contre les communistes. Mais pendant les premières décennies après la révolution communiste, ces échanges pour ré-enchanter le bouddhisme en Chine, et par la suite surtout à Taiwan, ont continué.

Les réformateurs chinois Fazun (1902–1980) et Nenghai (1886– 1967) entretainaient surtout des contacts avec des représentants de l’école Gélougpa, et contribuaient à sa diffusion en Chine. Le 13e Dalaï-Lama encouragea Fazun à enseigner en Chine la synthèse de Tsongkhapa sur les enseignements bouddhistes[3]. Nenghai pensait que le bouddhisme Ch’an était trop élitiste et ne correspondait pas aux « besoin de l’époque »[4] (kaliyuga, mappo). 


D’autres chinois, souhaitant un bouddhisme ésotérique davantage enchanté, se tournèrent vers des matériaux Nyingmapa. Leur source privilégiée fut d’abord Norlha Khutughtu (1876-1936), très politiquement engagé[5]. 

Karmapa XVI et son tuteur Gangkar Rinpoché en 1953, à Pékin,
pendant que 80 chinois étudient au monastère de Gangka Rinpoché au Tibet
1953年 16世大寶法王與貢嘎活伟在北京 

Après sa mort, c’est Bo Gangkar Rinpoché (Gongga Hutuketu 貢噶呼圖克圖; 1893-1957) qui prit la relève. Gangkar Rinpoché était un lama Kagyupa formé à Pelpung (siège des Situpa), mais enseignait en Chine surtout le Dzogchen à la demande des disciples de Norlha, qui devinrent les siens par la suite. Gangkar Rinpoché était proche des nationalistes. A cause de son excellente relation avec Situ Rinpoché, il fut nommé comme tuteur junior (tib. yongs ’dzin) de Karmapa XVI Rangjung Rikpé Dorjé (1924–1981)[6]. Gangkar Rinpoché fit trois voyages en Chine[7], le premier en 1936. Durant ce voyage, il fit construire un stūpa à Lu shan dans la province Jianxi, pour y recueillir les reliques de Norlha, à destination de ses nombreux disciples. Il fit également construire un petit temple dédié à Padmasambhava à côté[8]. Pendant les deux premiers voyages, il se servait d’un traducteur. En 1937, la guerre avec le Japon éclata, et Gangkar Rinpoché devait rentrer au Tibet, mais à cause de nombreuses difficultés, il ne rentra qu’en 1939. Pendant son deuxième voyage, en 1946, il avait déjà des milliers de disciples chinois[9]. 


Minyak Gangskar / Minya Konka (photo Tibetpedia)

En automne 1949, juste avant la création de la République populaire de Chine, il rentra à son monastère. Plusieurs seigneurs de la guerre faisaient partie de ses disciples : Pan Wenhua de Chengdu, Li Zongren et un autre membre de la clique de Guangxi, Li Jishen (1885–1959) de Chongqing, ainsi que le seigneur de la guerre et le gouverneur du Yunnan, Long Yun (1884– 1962). Il enseigna le Dzogchen à un cadre du Guomindang (Wang Jiaqi), qu’il autorisa de les transmettre à d’autres. Une célébration en l’honneur de Gangkar Rinpoché fut organisé en 1947, présidée par Chen Lifu, secretaire confidentiel de Tchang Kaï-chek. A cette occasion, il fut présenté par le gouvernement nationaliste comme un “maître de la nation chinoise” (tib. rgyal khab kyi bla ma) et comme un “instructeur de méditation omniscient, un ami spirituel repandant le bouddhisme ” (tib. bstan pa spel ba’i bshes gnyen kun mkhyen bsam gtan gyi slob dpon). Comme mentionné ci-dessus, il devait rentrer au Tibet à cause de la situation politique, et ses disciples nationalistes s’exilaient à Taiwan. Pendant 10 mois, Gangkar Rinpoché était sous résidence surveillée dans son monastère, et entama plus tard un dernier voyage en Chine entre 1953 et 1955, où il avait davantage de contacts avec les communistes. 

民國53年恭迎全剛上師貢噶人治南傳授頗法開间 24 novembre 1953 à Gangs dkar (Facebook Gongga)

En 1940, il avait fondé un Collège d’études "Shédra" non-sectaires (byams chen chos ‘khor gling) dans son monastère au Tibet. Initialement pour des étudiants tibétains, mais plus tard aussi pour les disciples chinois. Par exemple, en 1946, Garma C.C. Chang (dont le père Zhang Dulun était gouverneur de Hubei, sa mère était une disciple de Gangkar Rinpoché), le traducteur des Chants de Milarepa en anglais, y étudia pendant six ans. En 1952, un groupe d’environ 80 étudiants chinois[10] arriva pour une période de dix mois, en coopération avec la partie communiste, parmi lesquels figuraient des futurs tibétologistes célèbres[11]. C’est à la suite de cet événement, que Gangkar Rinpoché fut invité pour une conférence à Institut central des minorités de Pékin, et qui fut l’objet initial de son dernier voyage en Chine. Après son retour, et la dernière année de sa vie, Gangkar Rinpoché, était un conseiller auprès de la Conférence Consultative Politique (zhengxie) de la partie communiste à Dartsedo. En février 1957, il prit un mois de vacances pour retourner dans son monastère, où il décéda en mars 1957[12].

Nous avions vu que la future Vénérable Gongga (1902/1903-1997), petite-fille d'un empereur, avait rencontré Gangkar Rinpoché en Chine, quand elle avait 38 ans, donc disons autour de 1940, probablement en 1939, la fin du premier voyage en Chine de Gangkar Rinpoché. Elle l’aurait suivi dans son monastère tibétain. En 1946, elle l’accompagne pendant son deuxième voyage en Chine. A la fin de sa vie, Gangkar Rinpoché invite la Vénérable Gongga pour une dernière série de transmissions, juste avant qu’il décède. 

Vénérable Gongga, photo FB

En 1947, Vénérable Gongga part à Taiwan, pour enseigner les disciples chinois nationalistes exilés de Gangkar Rinpoché. Ce ne sera qu’une des nombreuses filières de bouddhisme ésotérique qui se sont développées à Taiwan. La « love affaire » chinoise avec l’ésotérisme tibétain (et japonais) se poursuit à Taiwan.



[1] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University, p.4

[2] Translating Buddhism from Tibetan to Chinese in Early-Twentieth-Century China (1931-1951), Gray Tuttle, p. 141 dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009

[3] Robert E. Buswell Jr., Donald S. Lopez Jr., The Princeton Dictionary of Buddhism, p. 301-302

[4] The “Chinese Lama” Nenghai (1886-1967): Doctrinal Tradition and Teaching Strategies of a Gelukpa Master in Republican China, Ester Bianchi, dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009

[5] « The nyingma lama Norlha was a native of Riwoché in the Chamdo area. In Tibet he was also known as Garra Lama, whereas in China he was usually referred to as Nuona Hutuketu after the Mongolian title Khutughtu was conferred on him by the late Qing Emperor. During the Sino-Tibetan conflict of 1917 near Chamdo, Norlha assisted the Chinese garrison in Riwoché and was subsequently arrested by the Central Tibetan government and sentenced to life imprisonment for treason. »
« When norlha began teaching in the nyingma tradition, the novelty was enthusiastically welcomed and ethnic Chinese came in flocks to take refuge with him. Among his most famous disciples was the warlord Liu Xiang, the arch-enemy of Liu Wenhui and ultimately the most powerful warlord in Sichuan. Many years later Liu Xiang would supply norlha with military support in an attempt to break Liu Wenhui’s monopoly interest in the formation of Xikang province in 1935
. »

« Norlha became respected as a religious leader within the Chinese community during the years he spent in Nanjing, from 1927 to 1935. »

« In 1935 Norlha took a last trip to Kham as an appointed “Xikang Pacification Commissioner." »

« He was meant to organize opposition to the Red Army on the Long March in Kham, but he also used the opportunity to undermine Liu Wenhui’s power by coordinating a propaganda campaign. When norlha’s conflict with Liu escalated, he proclaimed Khampa self-rule, but after several beatings, he finally surrendered himself to the Red Army in Ganzi (Dkar mdzes). There, he died in May 1936 in a Red Army hospital. »
Extraits de : Gangkar Rinpoche between Tibet and China: A Tibetan Lama among Ethnic Chinese in the 1930s to 1950s , Carmen Meinert, dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009.

[6] Meinert, p. 217

[7] 1936-1939, 1946 à 1949, et 1953-1955. Pendant la deuxième guerre mondiale, ces échanges n’étaient pas possibles.

[8] Meinert, p. 223

[9] Des dizaines de milliers, à la fin de son deuxième voyage, selon Minyak Gönpo, son disciple. Un des enseignements devait être organisé dans un stade sportif. Meinert p. 224
Voir aussi Mi nyag Mgon po.’Bo Gangs dkar sprul sku’i rnam thar dad pa’i pad dkar (The White Lotus of Faith: A Biography of the ‘Bo Gangs dkar Incarnation). Beijing: Mi r igs dpe skrun khang 

[10] « Events in 1952, however, ushered in changes to the traditional curriculum of Gangkar’s monastery, when a group of some eighty young Chinese students arrived at the shedra from either the newly established Central nationalities Institute (Zhongyang minzu xueyuan) in Beijing or from the Southwest nationalities Institute (Xinan minzu xueyuan) in Chengdu. » Meinert, p. 226.

[11] « Wang Yao, Kelzang Gyurmé, Tong Jihua (d. 1989), and Hu Tan, as well as the future political leaders Geng Yufang and Li Bingquan. »

[12] Meinert, p. 227