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dimanche 15 novembre 2020

Le bouddhisme ésotérique et son idéologie Nation-Roi-Religion


Couronnement du roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck (2017)

Le début du XXème siècle annonce la fin des empires, des aristocraties, et de la mainmise des religions. Le lien état-religion se détend, son ombre reste. D’autres idéologies veulent prendre la place des idéologies religieuses, si présentes dans les identités nationales, et les systèmes politiques monarchiques, théocratiques, féodaux, etc., dont l’idéologie religieuse est un ingrédient indispensable. Il est difficile d’imaginer la survie d’un tel système politique sans l’idéologie religieuse qui la supporte, ou la survie d’une religion sans le système politique fait à sa mesure, et qui la soutient. Nous avons encore l’exemple de la Thaïlande et du Bhoutan avec leur idéologie Nation-Roi-Religion “démocratique”.


A la mort de l’impératrice Cixi en 1908, la fin de l’empire chinoise est proche. C'est le treizième dalaï-lama Thubten Gyatso qui conduit les rituels funéraires et rédige l’éloge funèbre[1]. La République de Chine est déclarée en 1912 et durera jusqu’à 1949. Elle sera le terrain d’une guerre civile entre nationalistes et communistes, avec une immixtion internationale impressionnante. Parmi les nationalistes, certains sont nostalgiques de l’ordre ancien. Le temps d’une guerre (1937 Japon), les deux camps s’allient, tout en poursuivant leurs projets respectifs. En 1949, Mao proclame la république populaire de Chine.

Quand la Chine avait perdu la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois étaient convaincus que la victoire japonaise était due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux comme religion d’état, avec son culte de l'empereur[2]. Le bouddhisme Ch’an, sans dieux, n’était pas suffisamment “enchanté” pour porter idéologiquement un empereur. La religion du Tibet, avec son théocratique treizième Dalaï-Lama, même assez malheureux, avait de l’enchantement à revendre pour un projet Nation-Roi-Religion. Le bouddhisme tibétain était appelé au secours pour la renaissance du bouddhisme ésotérique en Chine, qui avait déjà commencé par un apport du Shingon japonais.

Gardes Kasung de Chogyam Trungpa

Des disciples taiwanais accueillent leurs maîtres tibétains

Le bouddhisme ésotérique EST une idéologie Nation-Roi-Religion. Le voir comme un simple “ensemble d’instructions ésotériques” c’est se tromper. Son idéal est le règne d’un carkravartin. Si le bouddhisme ésotérique se dit “apolitique”, il est aveugle, ou dans la manipulation. Chogyam Trungpa, qui avait commencé à partager la vie des hippies américains, avait fini par les transformer en sujets du règne du Maître-roi

Cour de Kalapa, avec le couple royal Sakyong

Son fils, le Sakyong, lui avait succédé. En 1982, Trungpa avait été sacré Roi-maître par Dilgo Khyentsé R. (1910-1991), un lama nyingmapa lointain descendant du roi tibétain Trisong Détsen. Le maître nyingmapa avait utilisé pour cela le même rituel de couronnement que pour le roi du Bhoutan. La même tendance, en beaucoup plus soft, existe cependant chez la dynastie Namkhai Norbu.

Mudrā du Maître-roi 

Les royalistes français ont leur propre version de l’idéologie Nation-Roi-Religion, mais sinon le bouddhisme tibétain pourrait leur donner un coup de main. Un mariage avec une princesse tibétaine par exemple, célébré par un grand hiérarque nyingmapa, la branche royaliste par excellence du bouddhisme tibétain. Le bouddhisme ésotérique a tous les rituels qu’il faut.

Un rapprochement entre nationalistes chinois et hiérarques bouddhistes ésotériques allait de soi, leurs idéologies étaient compatibles. Il y eut évidemment aussi des rapports sincères entre missionnaires tibétains et disciples chinois. L’un n’empêche pas l’autre. Après 1949, et surtout après 1959, c’est le Taiwan qui devint le terrain de la renaissance du bouddhisme ésotérique. Le bouddhisme ésotérique taiwanais est un syncrétisme, tout comme le bouddhisme ésotérique chinois. On pourrait dire du “néobouddhisme”, mais “on” préfère réserver ce qualificatif pour les adaptations désenchanteresses (“des Lumières”) du bouddhisme en occident. L’enchantement est approuvé, plus une religion devient “religieuse”, et plus elle s’accorde avec sa nature ; le désenchantement c’est une autre histoire, surtout s’il s’agit de préserver l’idéologie Nation-Roi-Religion, avec idéalement un “Roi-maître” ou un Dharmarāja.

Il y a donc bien eu un “New Age” (tendance syncrétique) enchanteur chinois, mais tant que cela est encadré par une idéologie Nation-Roi-Religion classique (souhaitée ou réalisée), il n’y a rien de très choquant. L’histoire du bouddhisme tibétain est une histoire de syncrétismes de tout genre, mais tant qu'ils sont bien encadrés, et ne gênent pas l’idéologie générale, cela ne pose pas de problème. Au contraire, du sang neuf, et des idées nouvelles - dans de vieux habits - sont toujours les bienvenus. En Occident, en revanche, sans la notion de Nation (ou terroir imaginaire chez Trungpa), et de Roi, le New Age est fol, sans cadre, et cela ne peut que déraper.

Couronnement du roi Rama X (2019)


***

[1] Le Monde des religions, Les 13 premiers dalaï-lamas : 5 siècles sur le toit du monde, Virginie Larousse, 06/10/2014.
Exaspéré par l’ingérence de la Chine, il est de plus confronté aux ambitions des Britanniques sur le Tibet, lesquels n’hésitaient pas à y mener des incursions armées. Le jeune dalaï-lama fait des rêves inquiétants, et est victime à 24 ans d’une tentative de meurtre par magie noire – un mantra de malheur ayant été dissimulé dans ses bottes. Soucieux d’éviter toute mainmise des Anglais sur son pays, il sollicite, sans succès, l’aide des Russes, et est finalement contraint de s’exiler en Mongolie, en 1904. En 1908, il se rend à Pékin pour y rencontrer l’impératrice, véritable maîtresse du pays. L’ambassadeur américain en Chine, qui assiste à la scène, raconte : « Le dalaï-lama avait été traité avec tout le cérémonial dont tout souverain indépendant aurait pu être gratifié ». Lorsque l’impératrice meurt quelques mois plus tard, c’est le dalaï-lama qui conduit les rituels funéraires et compose l’éloge funèbre…”

[2] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University, p. 4



vendredi 7 février 2020

Le rêve d’un anthropologue ?

Mantra circulant sur FB suite à l'apparition du coronavirus

Notre époque est marquée par des replis identitaires de toutes sortes. Le retour du religieux en fait partie. La tendance anti-orientaliste actuelle m’interpelle un peu. Peut-être c’est simplement une façon de justifier son attirance vers des pratiques religieuses délicieusement obsolètes d’antan.

Je viens de lire l’article “Buddhism on the ground” du blog Endangered archives de Sam van Schaik, toujours intéressant à lire. Van Schaik regrette l’attitude (“préjudice”) qui avait dominé le monde universitaire bouddhiste occidental jusqu’à récemment, où seule la voie monastique de type Pâli etc. était considérée comme du bouddhisme “pur”. Un bouddhisme, où le Bouddha avait interdit les “rituels, récitations, histoires dévotes, la fabrication d’amulettes et les envoûtements”. Van Schaik se félicite du changement du monde universitaire en faveur d’un bouddhisme plus enclin vers le surnaturel, où ces éléments reçoivent désormais toute l’attention qu’ils méritent. Les envoûtements seraient du bouddhisme “pur” au même titre que la poursuite de l’octuple chemin.

Le bouddhisme c’est ce que font ceux qui s’appellent et se considèrent bouddhistes. Répertorier comment ceux-ci ont pratiqué et pratiquent toujours le bouddhisme nous donnerait une idée plus complète du bouddhisme “pur”. Ce point de vue de type sociologique et anthropologique se défend.

Tournons-nous vers le christianisme et appliquons les mêmes définitions. Il y a le dogme chrétien officiel (“pur”) et il y a ce que ceux qui s’appellent chrétiens (ou pas) pourraient pratiquer, y compris quand ils se tournent vers une sorcellerie et des moyens extraordinaires qui participent de l’univers chrétien (anges, saints,démons, etc.). Il suffit de lire des livres sur la sorcellerie dans les campagnes françaises pour voir que les intervenants surnaturels invoqués sont des saints chrétiens etc. Pourtant, cet aspect plus populaire et très pratique (guérison, désenvoûtement, amour, fertilité, exorcisme, etc.) du christianisme ne semble pas faire partie des études mainstream du christianisme, il serait plutôt classé dans la catégorie croyances populaires, sorcellerie, tradipracticiens, … Pas dans la catégorie “christianisme pur”.

Il se trouve que les Lumières, la science, la politique etc. sont passés par là et que le christianisme a dû s’adapter. Le catholicisme avait pris ses distances avec la magie et lastrologie dès la fin du Moyen-Âge. Cela n’a pas empêché que ces pratiques plus populaires avaient continué dans les campagnes françaises et ailleurs. Mais il ne viendrait à l’idée de personne d’appeler ces pratiques du christianisme “pur” au même titre que le christianisme plus orthodoxe.

Il arrive qu’en faisant des travaux BTP, on découvre les vestiges d’édifices anciens, p.e. un temple romain ou gaulois. Dans ce cas, tout est mis en oeuvre pour préserver l’ouvrage. Que faudrait-il faire si on tombait sur un tribu népalais ou tibétain inconnu vivant par miracle encore comme on vivait il y a des siècles. Préserver le tribu et ses façons de vivre à l’abri du monde moderne ? Leur vie serait sans doute immédiatement partagée par des anthropologues ravis et quelques occidentaux déçus de la modernité qui feraient tout pour sauver cette culture “menacée”. Est-ce réaliste ? Faudrait-il lui souhaiter que le New Age et le Marché s'y intéressent et s'en emparent ? C’est vrai que même des religions avec des objets universalistes finissent toujours par se particulariser. C’est sans doute un phénomène naturel. Mais laissons aux moins les religions évoluer (c’est-à-dire s’adapter...) naturellement. Certes pour être bouddhiste, il n’est pas besoin d’être moine. Mais pour être un laïc bouddhiste, il n’est pas besoin non plus d’être un bouddhiste surnaturaliste, et encore moins de le rester.

Amulette protégeant contre les tremblements de terre

Dans le cas de tremblements de terre, d’épidémies, de guerres, de dérèglements climatiques, de troubles sociaux, la première réaction d’un bouddhiste, moine ou laïc, n’a plus besoin d’être la pratique de rituels, la récitation de prières et de mantras, la fabrication d’amulettes, les désenvoûtements,...

Et pourtant, des maîtres tibétains n’ont de cesse de recommander à leurs disciples occidentaux ce type de pratiques en cas de calamités diverses. Même si le Dalaï-Lama conseille de ne pas prier, mais d’agir plutôt.

Que des anthropologues s’interessent à des aspects du bouddhisme plus populaires, plus surnaturalistes, c’est leur métier. Ils sont aussi libres d’exprimer leur opinion en disant que ces aspects plus populaires sont autant du bouddhisme “pur” que la pratique d’un bouddhisme plus “spirituel”. Mais est-il nécessaire - et là je m’adresse aux maîtres bouddhistes contemporains et aux occidentaux qui raffolent de ce type de conseils - de garder ces aspects de bouddhisme en vie artificiellement, et de leur accorder autant d’importance ?

Quelques exemples récents. 
Suite au tremblement de terre (Népal, Tibet) : NMPT, Phakchok Rinpoche, Karmapa XVII
Pour prévenir les épidémies et les maladies : NMPT Ebola, NMPT ALS, Sakya Monastery, Karmapa XVII, mantras shivaïtes,
Le président de Hindu Mahasabha recommande lurine et les déjections de vache pour guérir le coronavirus.



Un stage de pacification de l’esprit et de joie de vivre organisé par Mingyur Rinpoché a dû être annulé... Preuve que le calme mental et la béatitude ne sont pas si indépendants de la marche du monde.

MàJ 28022020 Le Dr. Nida Chenagtsang propose des remèdes traditionnels contre le Corona-virus

"Corona Virus !
Many people have been asking me for advice on what to do about the new Corona or COVID-19 virus. In Tibetan medicine, we refer to viruses like COVID-19 as ‘duruka’. Duruka problems are mentioned in the prophecies of Yuthok Yonten Gonpo the Younger, the father of Sowa Rigpa or Tibetan traditional medicine. In Sanskrit, duruka means ‘that which brings suffering’. In the Tibetan tradition, we talk about the duruka of weapons, the duruka of poison, and the duruka of disease. According to Yuthok’s prophecies, COVID-19 would fall under the category of the duruka of disease. Duruka diseases refer especially to epidemic, contagious diseases which have the power to kill very many people.

In general, Tibetan medicine recognizes four main causes of disease: disease caused by imbalanced diet; disease caused by an imbalanced or unhealthy lifestyle; disease caused by seasonal influences; and disease caused by so-called ‘provocations’ or invisible, harmful influences (dön in Tibetan). Dön generally refers to disease triggered by the provoking of spirits, but it can also include illnesses linked with invisible microbes. In the Tibetan worldview, rimné or infectious diseases are seen as mostly coming from dön. Spirits who are the true owners of natural forests, mountains, oceans etc. and the wild animals and ecosystems found there are said to send out contagious bacteria and viruses in retaliation when human beings disrespect nature and wild animals and engage in destructive and unsustainable activities (extracting resources through mining, cutting down forests, releasing poisons into the air and water, polluting ecosystems and so on). This is why Tibetans sometime do ritual practices to propitiate and pacify these owners of disease and the natural environment they govern when contagious diseases strike."

"For preventing new infectious, epidemic diseases/ Avoid going to crowded public places where a lot of people are gathered/ wash your hands continuously with alcohol [based sanitizer]/ drink a lot of boiled water/wear protective face masks continuously/ Ensure you get adequate rest and sleep/ take mani rilbu precious pills weekly/ chant ‘wild’ or fierce mantras like those of Drakpo Sumdril, Logyönma, Dorje Gotrap and so on."

  copie PDF

Remède de Lama Zopa Rinpoché contre le coronavirus