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dimanche 15 novembre 2020

Le bouddhisme ésotérique et son idéologie Nation-Roi-Religion


Couronnement du roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck (2017)

Le début du XXème siècle annonce la fin des empires, des aristocraties, et de la mainmise des religions. Le lien état-religion se détend, son ombre reste. D’autres idéologies veulent prendre la place des idéologies religieuses, si présentes dans les identités nationales, et les systèmes politiques monarchiques, théocratiques, féodaux, etc., dont l’idéologie religieuse est un ingrédient indispensable. Il est difficile d’imaginer la survie d’un tel système politique sans l’idéologie religieuse qui la supporte, ou la survie d’une religion sans le système politique fait à sa mesure, et qui la soutient. Nous avons encore l’exemple de la Thaïlande et du Bhoutan avec leur idéologie Nation-Roi-Religion “démocratique”.


A la mort de l’impératrice Cixi en 1908, la fin de l’empire chinoise est proche. C'est le treizième dalaï-lama Thubten Gyatso qui conduit les rituels funéraires et rédige l’éloge funèbre[1]. La République de Chine est déclarée en 1912 et durera jusqu’à 1949. Elle sera le terrain d’une guerre civile entre nationalistes et communistes, avec une immixtion internationale impressionnante. Parmi les nationalistes, certains sont nostalgiques de l’ordre ancien. Le temps d’une guerre (1937 Japon), les deux camps s’allient, tout en poursuivant leurs projets respectifs. En 1949, Mao proclame la république populaire de Chine.

Quand la Chine avait perdu la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois étaient convaincus que la victoire japonaise était due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux comme religion d’état, avec son culte de l'empereur[2]. Le bouddhisme Ch’an, sans dieux, n’était pas suffisamment “enchanté” pour porter idéologiquement un empereur. La religion du Tibet, avec son théocratique treizième Dalaï-Lama, même assez malheureux, avait de l’enchantement à revendre pour un projet Nation-Roi-Religion. Le bouddhisme tibétain était appelé au secours pour la renaissance du bouddhisme ésotérique en Chine, qui avait déjà commencé par un apport du Shingon japonais.

Gardes Kasung de Chogyam Trungpa

Des disciples taiwanais accueillent leurs maîtres tibétains

Le bouddhisme ésotérique EST une idéologie Nation-Roi-Religion. Le voir comme un simple “ensemble d’instructions ésotériques” c’est se tromper. Son idéal est le règne d’un carkravartin. Si le bouddhisme ésotérique se dit “apolitique”, il est aveugle, ou dans la manipulation. Chogyam Trungpa, qui avait commencé à partager la vie des hippies américains, avait fini par les transformer en sujets du règne du Maître-roi

Cour de Kalapa, avec le couple royal Sakyong

Son fils, le Sakyong, lui avait succédé. En 1982, Trungpa avait été sacré Roi-maître par Dilgo Khyentsé R. (1910-1991), un lama nyingmapa lointain descendant du roi tibétain Trisong Détsen. Le maître nyingmapa avait utilisé pour cela le même rituel de couronnement que pour le roi du Bhoutan. La même tendance, en beaucoup plus soft, existe cependant chez la dynastie Namkhai Norbu.

Mudrā du Maître-roi 

Les royalistes français ont leur propre version de l’idéologie Nation-Roi-Religion, mais sinon le bouddhisme tibétain pourrait leur donner un coup de main. Un mariage avec une princesse tibétaine par exemple, célébré par un grand hiérarque nyingmapa, la branche royaliste par excellence du bouddhisme tibétain. Le bouddhisme ésotérique a tous les rituels qu’il faut.

Un rapprochement entre nationalistes chinois et hiérarques bouddhistes ésotériques allait de soi, leurs idéologies étaient compatibles. Il y eut évidemment aussi des rapports sincères entre missionnaires tibétains et disciples chinois. L’un n’empêche pas l’autre. Après 1949, et surtout après 1959, c’est le Taiwan qui devint le terrain de la renaissance du bouddhisme ésotérique. Le bouddhisme ésotérique taiwanais est un syncrétisme, tout comme le bouddhisme ésotérique chinois. On pourrait dire du “néobouddhisme”, mais “on” préfère réserver ce qualificatif pour les adaptations désenchanteresses (“des Lumières”) du bouddhisme en occident. L’enchantement est approuvé, plus une religion devient “religieuse”, et plus elle s’accorde avec sa nature ; le désenchantement c’est une autre histoire, surtout s’il s’agit de préserver l’idéologie Nation-Roi-Religion, avec idéalement un “Roi-maître” ou un Dharmarāja.

Il y a donc bien eu un “New Age” (tendance syncrétique) enchanteur chinois, mais tant que cela est encadré par une idéologie Nation-Roi-Religion classique (souhaitée ou réalisée), il n’y a rien de très choquant. L’histoire du bouddhisme tibétain est une histoire de syncrétismes de tout genre, mais tant qu'ils sont bien encadrés, et ne gênent pas l’idéologie générale, cela ne pose pas de problème. Au contraire, du sang neuf, et des idées nouvelles - dans de vieux habits - sont toujours les bienvenus. En Occident, en revanche, sans la notion de Nation (ou terroir imaginaire chez Trungpa), et de Roi, le New Age est fol, sans cadre, et cela ne peut que déraper.

Couronnement du roi Rama X (2019)


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[1] Le Monde des religions, Les 13 premiers dalaï-lamas : 5 siècles sur le toit du monde, Virginie Larousse, 06/10/2014.
Exaspéré par l’ingérence de la Chine, il est de plus confronté aux ambitions des Britanniques sur le Tibet, lesquels n’hésitaient pas à y mener des incursions armées. Le jeune dalaï-lama fait des rêves inquiétants, et est victime à 24 ans d’une tentative de meurtre par magie noire – un mantra de malheur ayant été dissimulé dans ses bottes. Soucieux d’éviter toute mainmise des Anglais sur son pays, il sollicite, sans succès, l’aide des Russes, et est finalement contraint de s’exiler en Mongolie, en 1904. En 1908, il se rend à Pékin pour y rencontrer l’impératrice, véritable maîtresse du pays. L’ambassadeur américain en Chine, qui assiste à la scène, raconte : « Le dalaï-lama avait été traité avec tout le cérémonial dont tout souverain indépendant aurait pu être gratifié ». Lorsque l’impératrice meurt quelques mois plus tard, c’est le dalaï-lama qui conduit les rituels funéraires et compose l’éloge funèbre…”

[2] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University, p. 4



samedi 17 octobre 2020

Le vajrayāna qui recycle et promeut les dieux anciens

 

La yakṣī (tib. snod byin ma) Dondrupma ou Donkun Dubma,
le sac des maladies dans la main droite, les siddhis dans la gauche (image Sorig Khang)
"Qui peut le bien peut le mal"

Un des caractéristiques du bouddhisme ésotérique est sa capacité d’adopter des êtres surnaturels d’autres traditions et de transformer leurs cultes en des pratiques bouddhistes ésotériques homologuées et assorties d’un pedigree. De quel type d’être surnaturel s’agit-il ? Il s’agit généralement de “dieux anciens”, certains diraient païens. Quand des nouveaux dieux sont adoptés, les anciens “chutent” et sont rétrogradés en démons, ou en dieux païens. Dans la réforme zoroastrienne des Avestas, les dieux anciens (daeva) deviennent des faux dieux ou des dieux à rejeter. Dans les Avestas plus tardifs, ils deviennent des dieux nuisibles, à l'origine du chaos et des désordres. Ils deviennent des dēws ou Druj qui punissent les méchants dans l'Enfer (voir mon billet Tourniqueti, tourniqueton). Dans la civilisation indienne les dieux anciens (asura) ont dû laisser la place des cultes officiels aux deva. Chez les grecs, c’étaient les titans qui furent remis par les dieux de l’Olympe.

Les anciens dieux, rétrogradés en démons, ne se laissent pas faire. Ils résistent, ou plutôt leurs fidèles résistent. Les anciens cultes ont laissé des marques profonds, qu’on n’efface pas si facilement. Les jours de la semaine en savent quelque chose. ce n’est pas si facile de se débarrasser de fondations, surtout quand elles sont profondes.

Les dieux anciens ont souvent participé à la création de la terre. Ils sont spécialisés en création … et en destruction. Agents de la Nature, chacun a son rôle à jouer et son rang dans la hiérarchie céleste. Ils connaissent tous des cycles de la Nature, car ce sont eux qui les gèrent. Ils font l’objet de cultes, car les hommes imaginent qu’en tant que fonctionnaires de la Nature, on peut leur demander des faveurs en leur graissant la patte. Chaque service demandé mérite un contre-service. Avant la science et les lois naturelles, le savoir de la Nature était celle qui connaissait les noms des dieux anciens, leurs rôles, leurs caractéristiques, leurs préférences, leurs points faibles, leurs biorythmes, leurs jours fastes et néfastes, les noms de leurs supérieurs, etc. Chaque service avait sa recette propre, que connaissait les Maîtres en Recettes (mages).

Quand des nouveaux dieux (souvent monothéisants) prennent le pouvoir, avec leurs Maîtres en Recettes à eux, ces derniers doivent gérer la transition, établir les correspondances, réorganiser le temps et l’espace, communiquer sur la chute des anciens dieux et l’avènement des nouveaux, éventuellement intégrer des éléments anciens dans les rites nouveaux, etc. D’ailleurs, l’avènement de nouveaux dieux ne veut pas dire que les anciens sont démis de leur fonction d’agents de la Nature. Les nouveaux dieux se soucient plutôt des affaires spirituelles et morales, et du salut de leurs fidèles. Pour les affaires courantes de la vie, les fidèles continuent de se tourner vers les spécialistes en la matière, comme l’avaient fait leurs parents et grands-parents, à défaut d’une science meilleure.

Dans la civilisation indienne, les clans des anciens dieux ont été domptés par les nouveaux dieux, qui devenaient leurs nouveaux supérieurs, leur Vināyaka, « chef des troupes », les troupes des dieux anciens. Tout le savoir traditionnel ancien, était désormais celui du nouveau dieu. On pouvait toujours s’adresser à chaque dieu ancien pour des problèmes spécifiques, mais ce dernier était subordonné au nouveau dieu monothéisant qui avait le dernier mot. Pour gérer efficacement un pays dans le passé, les gouvernants ne pouvaient pas se passer du “savoir traditionnel” pour gérer le quotidien de leurs sujets. Les experts en savoir traditionnel ont depuis été remplacés par des experts dit scientifiques dans nos contrées. Pour faire valoir son influence à la cour, il fallait bien que le bouddhisme ésotérique ait également un “savoir traditionnel” à proposer. A quoi bon un ascète, ou un expert en dhyāna et en vinaya, pour aider à gérer un pays ? Mais un bouddhisme ésotérique avec une expertise en divination et en rites pour accroître les richesses, la fertilité, la pluie, guérir les maladies, maîtriser les planètes et leur influence, etc. pouvait rivaliser avec ceux dont c’était l’activité primaire.

Ce savoir traditionnel a été progressivement intégré dans le bouddhisme mahāyāna, dans la mesure qu’il n’y était pas déjà présent. Disons plutôt qu’un cadre surnaturel fut développé qui permettait au moins une offre similaire à celle des experts non-bouddhistes. Un cadre dans lequel les dieux anciens étaient de nouveau mis en valeur. Ce cadre est le tantrisme, avec ses maṇḍala centrés autour d’un Bouddha monothéisant ou autre Heruka, et toute sa hiérarchie de fonctionnaires et agents de la Nature, “sous serment” (tib. dam can), aux ordres de la divinité principale. Cette approche permet de récupérer et intégrer tout savoir traditionnel, où les dieux anciens jouent le rôle principal. Cela implique aussi l’intégration de rituels anciens dans le rituel de pratique même de la divinité tutélaire principale. Ce sont les dieux anciens qui sont les véritables sources des “pouvoirs surnaturels” (skt. siddhi) “ordinaires”, afin des les distinguer de l’accomplissement suprême qui est l’identification à la divinité principale. Une fois de plus, ce n’est pas avec un “accomplissement suprême” qu’on gouverne un peuple.

Les dieux anciens de l’Inde sont notamment les yakṣa et yakṣī (ou yakṣiṇī), agents de la Nature, dieux de terroir. Le yakṣa le plus célèbre du bouddhisme ésotérique est Vajrapāṇi, à l’origine un chef des yakṣa, qui connaîtra une promotion fulgurante, quand ce « maître des mystères » (skt. guhyapati tib. gsang bdag, l'équivalent de Gaṇeśa) deviendra le recenseur de tous les tantras bouddhistes. Le savoir traditionnel des yakṣa deviendra une source intarissable des tantras bouddhistes. Du moins, dans l’imaginaire des bouddhistes ésotériques. Après cette première promotion, Vajrapāṇi deviendra même Vajradhara, le Bouddha monothéisant du bouddhisme ésotérique. C’est la revanche ultime des dieux anciens.

Le bouddhisme ésotérique n’avait pas pour objectif de produire des renonçants et des ascétiques, en donnant aux êtres l’exemple pour tourner le dos au monde. Au contraire, il cherchait à s’établir sur les plus hautes marches du pouvoir pour gouverner les êtres, idéalement en les conduisant à l’éveil. Pour ce modèle théocratique, il lui fallait tout nouveau “savoir traditionnel” qu’il put intégrer par des Instructions orales (tib. zhal gdams), des transmissions aurales (tib. snyan brgyud), des Révélations (tib. gter ma), etc.

Les yakṣa et yakṣī (ou yakṣiṇī) furent les modèles des dakas et des ḍākinī. Il n’y a pas réellement de différence entre les uns et les autres. Pour preuve, par exemple la pratique de la Yakṣiṇī Don sgrub ma (Nodjinma Dondrupma ou encore Donkun Dubma), publiée par Erick Tsiknopoulos pour contrer la diffusion du Covid 19. Ce texte, qui fait partie du cycle Quintessence séminale de Youthok (g.yu thog snying thig), est attribué au Vème Dalaï-Lama Lobsang Gyatso (1617-1682), dit “le grand cinquième”. C’était sans doute sa manière de lutter contre les épidémies de son époque, et pour soutenir le moral de son peuple. Le contenu de sa louange montre que le Vème Dalaï-Lama traite la yakṣiṇī Don sgrub ma, la compagne ésotérique du général des yakṣa Zhang blon rdo rje bdud ‘dul (qui est sur Facebook...), en véritable ḍākinī. C’est elle qui génère la grande félicité (tib. zag bral bde ba chen po) en manifestant la non-dualité comme dualité [1]. Son compagne, le général des yakṣa (tout comme Vajrapāṇi auparavant), est prié de faire pleuvoir les siddhi ordinaires et suprême. Les dieux anciens, les yakṣa et les yakṣiṇī, étaient la source de bonheur terrestre et de protection avant l’avènement des nouveaux dieux en Inde, grâce au tantrisme et au bouddhisme ésotérique, ils le sont toujours aujourd’hui, y compris pour les nouveaux convertis bouddhistes ésotériques en occident. Les maîtres tibétains et leurs disciples occidentaux inondent les réseaux sociaux avec les mantras miraculeux d’anciens dieux, susceptibles d’arrêter épidémies et pandémies, et en même temps de faire pleuvoir une pluie de siddhis ordinaires et suprême [2]. Je ne sais pas si les convertis occidentaux qui récitent ces formules ont conscience des anciens dieux dont ils sont dits provenir, et du monde qu’ils représentent et véhiculent, ou si c’est simplement par foi, par désespoir ou pour une raison inconnue qu’ils aient recours à ces remèdes.

Il ne faut pas être dupe, ces représentations et pratiques ne sont pas réellement celles des dieux anciens. Le néopaganisme, ou “New Age” n’est pas une innovation de notre temps. La tendance “néo-”, et la volonté de “restaurer” des traditions “anciennes”, avec leur halo d’autorité spirituelle et de siddhis, en fonction des “besoins” de son époque est sans doute aussi ancienne que l’humanité.

Explication par Dr. Ben Joffe de Nodjinma Dondrupma sur Facebook


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[1] gnyis med gnyis su snang ba’i sgyu dra yis// zag bral bde ba chen po bskyed ba’i yum// nad rkyal rin chen zhags pa ‘dzin mdzad ma// don kun sgrub pa’i snod sbyin dbang mor bstod//


[2]  La formule de la piśācī Parṇaśavarī, ancienne déesse hindoue, en est un autre. Une Piśācī est une “Mère” (skt. mātṛ), créée dans le but de boire le sang des démons Andhaka selon le Matsya-purāṇa 179.8.

lundi 15 octobre 2018

Attendre et/ou préparer le nouvel âge


Rembrandt, Faust (1652)

Les idées d’envoyés, de messies, d’émanations (avatars), d’imams à partir d’une sorte de plérôme peuvent exister indépendamment de la croyance en la réincarnation (par ignorance et oubli). On trouve aussi bien l’idée d’émanations que de réincarnations (tib. sprul sku) dans le bouddhisme tibétain. Actuellement, on semble se poser la question si le XIVème Dalaï-Lama continuera d’exister, et si oui, sous forme d’émanation ou de réincarnation (Claude Arpi, India and the Dalai Lama's Successor ). « The choice is between a reincarnation and an emanation; the latter seems more adapted to a modern system of governance which cannot afford a gap of 20 years or so in leadership. »

Je suis en train de lire Le XIXème siècle à travers les âges de Philippe Murray (pour qui les maux du monde moderne viennent d’une convergence de féminisme, socialisme et occultisme ; ce sera un autre sujet[1]), où je tombe sur un passage qui aborde la métempsychose (p.173), où le Saint-Esprit joue un rôle central, et où l’on voit divers personnages intéressants passer la revue de façon un peu aléatoire : Joachim de Flore (1130-1202), Guillaume Postel (1510-1581), Gotthold Ephraim Lessing (1729-1781), Johann Gottfried von Herder (1744-1803), puis les romantiques allemands (Heinrich Heine). Tout cela débouchera sur la théosophie.

L’idée des envoyés se trouve déjà dans l’évangile :
« C'est pourquoi, voici, je vous envoie des prophètes, des sages et des scribes. Vous tuerez et crucifierez les uns, vous battrez de verges les autres dans vos synagogues, et vous les persécuterez de ville en ville. » (Mathieu 23, 34)
Joachim de Flore, qui apparemment considérait Saint-François comme une réincarnation du Christ, est l’inventeur de la théorie des trois âges (trois règnes du monde) : du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
« Le premier est l'âge de la servitude servile, le second de l'obéissance filiale, le troisième de la liberté. »
L’âge du Saint-Esprit et de la liberté est le troisième et nouvel âge (« New Age ») « que nous attendons prochainement » (on est au XIIème siècle). Il se divise encore en trois périodes : « celle de la ‘lettre de l'Évangile’, celle de l'’intelligence spirituelle’, celle enfin de la ‘pleine’ « manifestation de Dieu » (Wikipedia)

Guillaume Postel (1510-1581) est un esprit nettement plus libre et tourné vers l’Orient. Il se voyait sans doute habité par le Saint-Esprit (glossolalie), car « bien que de comportement humble et religieux, il est incapable de s'abstenir de vaticinations en public, ce qui est source d'embarras et de scandale. » (Wikipedia)

Wikipedia donne un exemple de ses « vaticinations » :
« Mère Jeanne (ou « Zuana »)[2] étant morte (le 29 août 1550, avant le retour de Postel d'Orient), il est alors convaincu qu'elle a pris possession de son « corps spirituel » (le 6 janvier 1552, jour de son « Immutation »), et il prétend avoir des visions annonciatrices de la fin du monde. Il consacre deux livres à la mystique : Les très merveilleuses victoires des femmes du nouveau monde et La vergine venetiana. »
Cette relation inhabituelle où une femme, « la nouvelle Ève mère du monde », prend le rôle de « confesseur » pour un homme, prêtre et érudit, fait penser aussi à la relation entre Madame Guyon (1648-1717) et Fénelon (1651-1715). Postel ne sera jamais qualifié d'hérétique, « mais de fou (amens), et laissé en liberté » (Wikipedia). Postel écrit dans De admirandis numerorum platonicorum secretis :
« Que les esprits puissent et doivent revenir dans les mêmes corps, après un long sommeil, est aujourd’hui tenu pour certain par les Ismaélites, les Chrétiens, les Juifs et la meilleure partie des païens, au point que, chez les Indiens, ces reines qui, par ailleurs, furent très chères au roi défunt et comblées des délices d’une vie présente très confortable, recherchent très librement la mort par désir spontané de l’immortalité. Qu’ils reviennent après quelque temps, j’ai pu le constater par mes sens. En effet, j’ai parlé avec ceux qui étaient revenus du tertre funéraire après deux jours. Mais quoi ? Quand nous voyons les esprits rester très longtemps liés aux corps sans nourriture ni boisson, que voyons-nous de difficile à propos du composé né de nouveau, quand nous constatons qu’il vit très longtemps sans aucune alimentation dans son organisme, comme si celui-ci était immortel? »[3] (traduction de Jean-Pierre Brach)
Chez Lessing (1729-1781), la croyance en la métempsychose se combine avec le progrès de la Raison. Chaque réincarnation successive (ou palingénésie) conduirait l’humanité vers son « âge adulte ». Johann Gottfried von Herder (1744-1803) est plus prudent, mais n’en pense pas moins : eine grosse Palingenesie der Gesinnungnen » (une grande palingénésie des convictions) et « ein Reich der Vernunft, Billigkeit und Güte » (un royaume de la Raison, de l’Équité et du Bien).

La thèse de Murray est que le côté obscur de la médaille (inconscient) de la poursuite des Lumières est « l’illuminisme » et que les deux vont de paire souvent sous la direction de « nouvelles Èves ». Les exemples qu’il cite sont néanmoins très intéressants, et même s’il n’y a pas ici de ligne claire dans l’évolution de l’idée de réincarnation en Europe, et que la volonté de Murray de faire converger ces trois facteurs force un peu trop le trait à mon avis, cela vaut le coup de s’y plonger. On voit bien que ça grondait pas mal bien avant le XIXème siècle et les Lumières (Ose savoir !), qui ne sont pas tombées du ciel.

On dirait presque qu’avec les Lumières on était enfin prêt à sacrifier les religions (trop dogmatiques et contraignantes) mais pas la croyance en l’immortalité, et donc en une sorte d’âme. Métempsychose, palingénésie, réincarnation, renaissance, avènement d’un troisième règne (non merci, pas de quatrième), d’un nouvel âge d’« intelligence spirituelle » et de liberté. Ceux qui voudraient resserrer la vis et revenir en arrière auront tort, ce serait forcément du « néo » : faire du neuf avec du vieux. le ver était déjà dans la pomme bien avant les Lumières et l'« anti-christianisme » qui s'en est suivi. Y compris les inventeurs du néobouddhisme.

Le contrôle d’une religion ne convenait clairement plus, donc davantage de liberté, moins d’hiérarchie, plus d’égalité, et moins d’ignorance (obscurantisme), davantage de Raison, ce qui ne voulait pas dire qu’on renonçait à toute « intelligence spirituelle » ou à la soif d’immortalité. Ce n’est pas comme si « l’occultisme » ne serait que la religion refoulée qui saute à la figure des « illuminés ». Que l’« intelligence spirituelle » post-Lumières avançait à tatillons, c’est certain. Qu’il y eut beaucoup de délires, aussi, mais toutes les religions en sont autant capables. D'ailleurs ce sont elles qui fournissent les matières premières, le plus souvent déjà des produits recyclés.

Quand, avec l’avènement des Lumières, ça commence à tourner mal pour les religions, comment réagissent-elles ? Voir mon billet Des fantômes pour combattre le rationalisme naissant et Sur l'entretien du tunnel.

En parlant d’Auguste Comte et de Madame Blavatski, Murray parle de « tous les sauveteurs de l’occulte par la science » et « tous les guérisseurs de la science par l’occulte »[4]. J'aime bien ces formules. Pour moi, l’occulte n’est autre que le désir d’immortalité. Et l’occultisme c’est bien la recherche de cette immortalité, ou de sa preuve, par tous les moyens, parce qu’au fond on n’y croit pas… Et donc si la science (d’habitude si « matérialiste ») pouvait donner un coup de pouce pour prouver l’existence de l’âme, de la Conscience ou de l’Esprit, ce serait formidable... Les Catholiques, les Protestants et autres membres des religions officielles sont prêts à s’allier avec leurs ennemis « illuministes » pour réaliser ce vœu.

Voir Corps d'arc-en-ciel et de résurrection.

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[1] Un Jean-Louis Harouel – Droite, gauche ce n’est pas fini - partage les mêmes idées.

[2] « En 1547, Postel se trouve à Venise où il travaille sur une traduction en latin du Zohar et du Bahir. Il y rencontre une religieuse, mère Jeanne (ou « Zuana »), qui a fondé des hospices pour les pauvres, d'abord à Padoue, ensuite à Venise près du monastère Saints-Jean-et-Paul, et qui prétend avoir des visions d'origine divine. Elle demande à Postel d'être son confesseur et directeur spirituel, et il s'enthousiasme pour elle, la considère comme une prophétesse, et n'hésite pas à l'appeler « la nouvelle Ève mère du monde ». Cette rencontre entre deux exaltés est à l'origine d'un étrange messianisme, d'essence sophianique : spirituellement proche du grand kabbaliste juif Isaac Louria, Postel professe, en conformité avec le Zohar, qu'il y a deux messies. L'esprit féminin de l'homme, qu'il nomme (le premier) anima, compromis par le pêché d'Ève et n'ayant pas fait l'objet de la rédemption du Christ, doit être sauvé par un messie femme, incarnation de l'âme du monde (la Sophia, identifiée à mère Jeanne). » Wikipedia

[3] De admirandis numerorum platonicorum secretis. De Guillaume Postel, Jean-Pierre Brach

[4] Dzongsar KR veut par exemple sauver la science (trop matérialiste) par le bouddhisme. Voir L'union de vacuité et d'encens brûlé http://hridayartha.blogspot.com/2015/07/lunion-de-vacuite-et-dencens-brule.html