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dimanche 8 décembre 2019

Révélations mode d’emploi

Joseph Smith lisant et traduisant les Tablettes d'or

Une “sagesse divine” est révélée en étapes (temporelles et/ou spatiales), directement ou avec des intermédiaires hiérarchiques.

La source de la sagesse divine se trouve dans un mésocosme (l’Imaginal, saṃbhogakāya, mundus imaginalis, Terre pure, monde parallèle, etc., entre le macrocosme et le microcosme). Le destinataire d’une sagesse divine doit se rendre dans une terre imaginale, dans un corps qui n’est pas son corps physique, ou bien une entité mésocosmique lui apparaît (songe, vision, audition, conception …) pour révéler la sagesse divine. Le destinataire le transmet, le dicte et - s’il a “revêtu” un corps humain - l’écrit dans une langue humaine. Dans le cas de missionnaires envoyés par le mésocosme (Plérôme), ceux-ci s’incarnent dans un corps humain ou en “revêtent” un, pour être visibles, audibles et tangibles. Ceux venus dans des temps reculés ont pu écrire leurs révélations sur des “supports” et cacher ceux-ci pour qu’il soient redécouverts au moments opportuns. Leurs destinataires futurs recevront au moment opportun toutes les instructions nécessaires à leur redécouverte. Si une Révélation peut être attribuée à des messies ou des personnages illustres du passé, cela leur donne aussitôt un certain cachet et de l’autorité. C’est la raison d’être des apocryphes et des pseudépigraphes.

On peut faire l’hypothèse que lorsque le phénomène des Révélations et de leur réception/redécouverte était relativement nouveau, il fallait des preuves aussi matérielles que possibles pour justifier d’une origine illustre, lumineuse et céleste. Une fois habituée au phénomène de la Révélation, l’inspiration directe ou même l’invention sont devenus acceptables, ce que l’on peut voir dans le cas des “trésor spirituels” (t. dgongs gter) tibétains actuels. Les conditions même de la redécouverte font souvent partie du contenu des Révélations, qui auto-expliquent comment elles sont parvenues à l’homme.

Ainsi, nous avons par exemple le cas des Trois stèles de Seth, le troisième fils d’Adam, qui avait reçu ces hymnes secrets au cours d'extases multiples, et qui les avait gravés dans des stèles, qu’il avait par la suite cachées sur une montagne. Dosithée, contemporain de Saint Jean Baptiste, les retrouva au cours d’une vision où il fut transporté en le lieu, où le texte était caché. Comme il s’agit d’un texte gnostique du IIIème siècle, il s’est encore passé un laps de temps, avant que les hymnes étaient écrits, rendus publics et utilisés liturgiquement. Donc une transmission en trois temps : un personnage de la Genèse, au moment de la création de la Terre, un personnage contemporain du Christ, et l’auteur réel du IIIème siècle.

Il y a aussi le cas du corpus des traités mystico-philosophiques d’Hermès-Trismégiste (HT), apparus au IIIème siècle. HT grave et cache ses enseignements avant de remonter au ciel “afin qu'eût à les chercher toute génération née après le monde”[1]. La Table démeraude[2], car il s’agit de ce texte, aurait été retrouvée dans son tombeau.
En 640, l'Égypte, devenue entre-temps chrétienne et byzantine, est conquise par les Arabes qui vont perpétuer la tradition hermétique et alchimique dans laquelle s'inscrit la Table d'émeraude.” (Wikipédia).
Les Arabes vont d’ailleurs perpétuer tout le patrimoine philosophique, théosophique, gnostique (au sens large) … et c’est par leur biais que l’Europe les redécouvrit. LEglise voit finalement dun mauvais oeil cettesagesse divine qui ne correspond pas/plus à son propre dogme et les interdit. Les différentes filières “théosophiques” suivent leur propre chemin.

Certains “théosophes” (au sens le plus large) voulant les réactualiser, systématiser, et leur donner de l’autorité inventent le personnage de Christian Rosenkreutz (CR) qui serait né en 1378 et mort en 1484. C’est Johann Valentin Andreae (1586-1654) qui s’occupe en premier de son hagiographie en 1616 (Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz). Les deux traités attribués à CR sont considérés avoir été écrits par Andreae. C’est le procédé gnostique en trois étapes. Étape de révélation 1 par une entité à un personnage légendaire, source orale ou écrite alléguée de l’étape de révélation 2, l’étape de révélation 3 étant le premier auteur humain publiant révélation 2.

Un laps de temps entre phase 1 et 2 ou entre 2 et 3 est parfois hagiographiquement justifiée par une période de discrétion volontaire ou imposée. Au Tibet on connaît le phénomène de la transmission à un seul individu à la fois (t. gcig brgyud) pendant plusieurs générations, au bout de laquelle sa transmission se libère, ou le phénomène de maîtres cachés (t. ‘bad pa’i rnal ‘byor). Chez les Rosicruciens, “la confrérie doit demeurer ignorée pendant un siècle” et les premiers ont vécu “dans la discrétion la plus totale”. (Faivre, II, 276). La continuité "ininterrompue" de la transmission est ainsi sauve. L’invention de Christian permet par ailleurs d’unifier (“Eynigkeit”) diverses filières ésotériques.
Les Arabes ont mis leurs sciences à la disposition de Christian et par son intermédiaire elles circuleront, mêlées à d’autres sciences, fondues au creuset d'une axiomatique universelle grâce à une ‘entente’ - un irénisme religieux et scientifique entre les chercheurs du monde.” (Faivre, II, 277)
Le même phénomène de regroupement et de systématisation de divers transmissions en une seule existe aussi dans le bouddhisme tibétain. La lignée kagyupa est d’abord la confluence des traditions Kadampa et Mahamudra (Gampopa), puis ensuite avec l’essor du tantrisme tibétain, une confluence de quatre transmissions yoguiques (t. bka' babs bzhi)[3]. Dans l’école des Anciens, Longchenpa fut un des plus grands systématiseurs. En fait, le regroupement et la systématisation étaient quasiment continus. Des instructions ésotériques d’autres lignées et de traditions non-bouddhistes (p.e. Jâbir) étaient intégrées en les adaptant au fur et à mesure qu’elles apparurent. Le mouvement non-sectaire fut un moment formidable d’invention.

Comme les Rosicruciens, les maîtres bouddhistes tibétains auraient pu dire “Notre philosophie n'est rien de nouveau : elle est conforme à celle dont Adam hérita après la chute et que pratiquèrent Moïse et Salomon. Elle ne doit pas mettre en doute, réfuter des théories différentes : parce que la vérité est unique, succincte, toujours identique à elle-même.” (Faivre, II, 278)

On peut encore mentionner le fondateur des Mormons, Joseph Smith, qui eut des visions d’anges à partir de 1820.
Trois ans plus tard, selon Joseph Smith, le soir du 21 septembre 1823, alors qu'il priait intensément, une lumière emplit sa chambre, et un messager céleste, nommé Moroni, lui serait apparu et lui aurait révélé que des annales anciennes, gravées sur des plaques d'or, étaient enterrées dans une colline voisine et que lui, Joseph Smith, devrait traduire en anglais ce texte sacré.”
‘Joseph raconta que pendant les quatre années qui suivirent, il rencontra Moroni sur la colline, tous les 22 septembre, afin de recevoir des enseignements et des instructions supplémentaires, et que, le 22 septembre 1827, quatre ans après avoir vu les plaques pour la première fois, il les reçut. Smith raconte qu'il se rendit sur le flanc occidental de cette colline de Cumorah, un peu en dessous du sommet, qu'il y trouva enterrées les plaques déposées dans un coffre en pierre, l'Ourim et Thoummim et un pectoral en or. Selon lui, les plaques étaient en or, gravées de caractères égyptiens, et reliées avec trois anneaux comme les feuilles d'un livre... L'Urim et Thummim consistait, dit la mère de Joseph qui l'aurait vu, en deux diamants triangulaires, enchâssés dans du verre et montés sur des branches d'argent, un peu comme les lunettes qu'on portait autrefois. Dans le récit de sa découverte, Joseph Smith ne précise pas qu’une « épée » se trouvait à Cumorah, dans le coffre de pierre. C'est plus tard, dans les récits des « témoins », que cet objet, l'épée de Laban, sera mentionné
.” (Wikipédia)
L’apogée de ces procédés ésotériques et théosophiques est sans doute l’apanage de la Société théosophique (ST) fondée en 1875 à New York par Madame Blavatsky, Henry Steel Olcott et William Quan. Elle continue le projet théosophique occidental, mais ouvre son mouvement à l'ésotérisme oriental, en lui donnant même la priorité, ce qui ne sera pas au goût de tous ses membres (p.e. Rudolph Steiner, qui n’aime finalement que lidée de la réincarnation mais revue et corrigée par Lessing etc.). Madama Blavatsky n’aime pas le bouddhisme “exotérique” “du Sud” et lui préfère les “mahatma” (mahātma), des grandes âmes, séjournant dans une vallée secrète au Tibet, également appelés “Maîtres”, “Adeptes” ou encore “Instructeurs ésotériques”, qui étaient tous membres de la “Grande loge blanche” (Blog Une lignée de chercheurs de la conscience immortelle).

Mary Lutyens est l’auteur du livre The life and death of Krishnamurti 1895-1986. Elle explique que pour devenir membre, aucune adhésion à un dogme n’est demandée. Il suffisait d’affirmer sa croyance en la Fraternité Universelle de l'Humanité et en l’équivalence de toutes les religions. Ceux qui voulaient avoir accès à l’enseignement de “l’école ésotérique” devaient cependant d’abord prouver leur loyauté au mouvement et leur sincérité (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
“Les enseignements de « l’école ésotérique » étaient principalement ceux qui provenaient des « Maîtres » (Mahātmā), des êtres spirituels supérieurs (de préférence hindous ou bouddhistes), membres de la Fraternité blanche/Grande Loge Blanche. Ils s’étaient libérés de "la roue du Karma", mais préféraient rester en contact avec les humains afin de les faire avancer sur le chemin de l’évolution. Ils étaient nombreux, mais deux parmi eux jouèrent un rôle important dans le mouvement théosophique. Il s’agissait des Maîtres « Morya » et « Kout Houmi », qui avaient revêtu une forme humaine et vivaient "dans un ravin au Tibet" (Ladakh ?). Ils avaient également le pouvoir de se matérialiser ailleurs et d’entrer en contact avec les dirigeants du mouvement. Madame Blavatsky aurait vécu pendant six mois auprès de ces Maîtres au Tibet, où elle aurait reçu un entraînement occulte, qu’elle expose dans Isis Dévoilée et La doctrine secrète.”

Dans la hiérarchie des êtres spirituels, les deux Maîtres se tenaient en dessous de Maitreya, le bodhisattva, dont le mouvement attendait une nouvelle entrée imminente dans un "véhicule humain". Maitreya serait déjà apparu auparavant en la figure de Jésus. Le Bouddha était le supérieur hiérarchique de Maitreya.”

Après la mort de Blavatsky et Olcott, Annie Besant fut choisie comme présidente du mouvement, assisté par Charles Webster Leadbeater, qui fondèrent en 1911, l’ordre de l’étoile d’orient. Les deux se dirent clairvoyants. Cette clairvoyance passa notamment par les messages qu’ils reçurent des deux Maîtres du mouvement sous forme de courriers... Besant était en contact avec Morya et Leadbeater avec Kout Houmi. Selon Leadbeater, les deux Maîtres n’allaient plus quitter "le ravin au Tibet" où ils séjournaient, et pour recevoir leurs enseignements, il fallait s’y rendre dans le corps astral, pendant son sommeil. Cette charge incombait à Leadbeater, qui devait accompagner les candidats, pendant leur sommeil, en son propre corps astral, et qui devait affirmer le lendemain, si les candidats avaient réussi ou non…” (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
La société théosophique continuait les spin-off des “théosophes” qui les avaient précédés en y mélangeant de l’ésotérisme oriental. Tout comme “une entité” “Seth” se serait par la suite (ré)incarné en “Jésus”, cette même entité (bodhisattva) allait s’incarner en Maitreya, le nouveau maître pour le monde. La ST avait pour mission (comme il ressort de courriers ou de télégrammes - urgence oblige - des deux mahatmas au Tibet) de lui trouver et préparer “un véhicule” humain : ce serait le jeune Krishnamurti, découvert en 1909. Pour sa consécration finale en “Maitreya”, il devait se rendre en “corps astral” à Shambala, un monde parallèle bouddhiste tibétain. Ce voyage (en fait il était enfermé avec Leadbeater) dura trois jours. Kout Houmi, Maître Morya, Annie Bessant et Leadbeater furent également présents en leurs “corps astraux” à Shambala. En sortant de ses trois jours d'enfermement avec Leadbeater, Krishnamurti fut salué comme le Maître du mouvement. Plus tard (en 1929), il devait renoncer à cette honneur et dissoudre le mouvement.

La Société théosophique n’était pas pris au sérieux par les autres religions, principalement à cause de leur syncrétisme et leur imagination créatrice débordante. Un bouddhiste tibétain occidental prendrait sans doute l’épisode du “véhicule” de Maitreya pour un délire total, et pourrait en même temps prendre avec le plus grand sérieux les inventions (termas) d’un Chogyam Trungpa concernant Shambala et sa consécration du Maître-Roi. Puisque Chogyam Trungpa était un maître authentique, avec une lignée authentique, des instructions authentiques et une réalisation authentique. Qu’est-ce qui donne au fond ce caractère “authentique” à tout cela pourrait-on se demander ? Une chose qui s’appelle la “Tradition”. La magie, l’astrologie, la médecine astrologique, l’alchimie, etc. du bouddhisme tibétain sont authentiques et traditionnelles et ont été transmises de façon ininterrompue !

Pendant la période de gloire de la Société théosophique, nous avions pourtant vu la synergie entre les idées théosophiques occidentales et les idées religieuses de maîtres hindous. L’Occident et l’Orient s'influencèrent mutuellement. Des maîtres hindous ont cru aux théories de lInde comme le berceau de la religion primitive de la race aryenne. Les conférences de Vivekananda avaient du succès en Occident parce qu’il savait parler de sa religion (Advaïta védanta) d’une façon universaliste, une synthèse religieuse et philosophique. Il entra en 1884 dans la loge maçonnique Anchor and Hope no 1 de Calcutta, de la Grande Loge de l'Inde. Romain Rolland publia La vie de Vivekananda et l'Évangile universel. L’enseignement de Vivekananda était très populaire et influença de nombreuses personnalités comme p.e. Gandhi. L’honneur faite à l’Inde, considérée comme le berceau de la religion primitive par les théories aryennes, et l’intérêt que la ST portait à elle, ont dû booster la confiance nationale de Vivekananda qui avait inspiré le mouvement pour l'indépendance de l'Inde.

L’intérêt pour le bouddhisme tibétain et ses maîtres “mahatmas” de la part de la ST et dautres (souvent issus delle) était, initialement du moins, fonction des dogmes de la ST. Le bouddhisme tibétain (notamment l’école des anciens) est par ailleurs une des rares religions où la redécouverte/l’invention de nouvelles Révélations (gter ma) est encore possible, et plus ou moins régularisée. Pour ceux qui s’intéressent à l’ésotérisme, le bouddhisme tibétain a pour avantage de proposer une portefeuille ésotérique et “théosophique” très complète et d’avoir des lignées “ininterrompues” avec des maîtres vivants capables de les transmettre. L’intérêt des occidentaux pour cet aspect ésotérique a sans doute contribué à booster son développement dans ce sens particulier.

Rappelons que dans le bouddhisme originel, la Révélation, ou l'autorité de la Parole révélée n'est pas une source valide de connaissance (pramāṇa). C'est la raison pour laquelle Madame Blavatsky n'aimait pas le bouddhisme originel.


"La tranquille certitude d'une statue de portail", extraits du du Déclin/Automne du Moyen-Âge (PDF) de Johan Huizinga

***

[1] Antoine Faivre (dir.), Présences d'Hermès Trismégiste, Albin Michel, coll. « Cahiers de l'Hermétisme », 1988

[2] “L’émeraude est la pierre traditionnellement associée à Hermès, comme le mercure est son métal.” (Wikipédia) L’émeraude est une variante du béryl. Le nom sanskrit pour béryl est le vaidūrya ou vidūraja, qui est la couleur du Bouddha Sangyé Menla ou Bhaiṣajyaguruvaiḍūryaprabhārāja, dont on dit habituellement que sa couleur est “lapis lazuli”.

[3] L'importance des lignées se retrouve également dans les traditions ésotériques occidentales. “ ‘Tradition’ au sens ou [Marsile] Ficin a déjà l'entendait, par filiation intellectuelle ou initiatique ininterrompue depuis une époque très lointaine.” Faivre, II, 279

jeudi 21 novembre 2019

La connaissance des choses cachées


L'âme humaine, Orbus pictus de Comenius

La théosophie signifie “sagesse de Dieu” ou “connaissance des choses divines”. Porphyre (234-305) aurait été le premier à l’utiliser, mais son sens a beaucoup varié et il est impossible de donner une orientation unique à la “théosophie”. Certains, comme Antoine Faivre dans Accès de l’ésotérisme occidental, préfèrent alors parler de “théosophies” au pluriel, que l’on pourrait classer en deux “grands massifs” : les courants ésotériques apparus à partir de la fin du XVIème siècle et les sociétés constituées au XIXème siècle, notamment la Société Théosophique (1875) de Mme Blavatsky.
“Ce courant nous paraît avoir parcouru quatre périodes distinctes : 1° A la fin du XVIe et tout au long du XVIIe siècle, la création d'un corpus spécifique de textes, qu'à partir de cette époque on qualifiera de « théosophiques ». C'est en quelque sorte le premier « âge d'or » de ce courant. 2° L'extension de ce corpus, et sa réception par l'historiographie de la philosophie, dans la première moitié du XVIIIe siècle. 3° Le renouveau de ce courant à l'époque préromantique, puis romantique (second âge d'or). 4° Son effacement, mais aussi sa permanence, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'aujourd'hui.” (Conférence de M. Antoine Faivre)
A la fin du XVème siècle, il y eut les premières tentatives pour réactualiser ou adapter des traditions plus anciennes et de relier les divers champs de recherche et de savoir (Faivre). Le pape Jean XXII (1244-1334) sétait inquiété de la magie savante, importée de l'Orient ou de l'Espagne, et de la science naturaliste, et avait voulu restreindre leur influence. Parmi les traditions anciennes intéressant plus particulièrement les “théosophes” il y avait l’hermétisme alexandrin, la Kabbale chrétienne, lamagia” (Pic de la Mirandole), l’alchimie et l’astrologie. Paracelse (1493-1541) joue un rôle important, mais se serait plutôt occupé des causes secondes (Nature) et pas des principes (Theos) (Faivre, vol. I, p.50), plutôt “naturosophe” que théosophe. Ses productions sur la Nature ont cependant été intégrées dans la théosophie.

La théosophie s’est d’abord développée en terre luthérienne pour diverses raisons. Le catholicisme avait interdit le recours aux savoirs recherchés par lesthéosophes. Faivre mentionne quatre facteurs du luthéranisme qui ont favorisé ce développement.
“Le luthéranisme autorise, du moins théoriquement ou par définition, le libre examen, qui chez certains esprits inspirés peut prendre une tournure prophétique. Ensuite, cette religion est caractérisée par un mélange paradoxal de mysticité et de rationalisme, d'où le besoin de mettre en discours l'expérience intérieure et, inversement, d'écouter des discours pour les transformer en expérience intérieure. De plus, au début du XVII° siècle, moins de cent ans après la Réforme, la pauvreté spirituelle de la prédication protestante, la sécheresse de sa théologie sont parfois douloureusement ressenties, d'où un besoin de ressourcement. À ces trois facteurs s'ajoute un quatrième élément, qui se présente comme un défi à relever : si dans les milieux (de nobles, de médecins) où est née la théosophie luthérienne l'on jouit d'une certaine liberté vis-à-vis des pasteurs, l'activité prophétique n'est pas bien tolérée pour autant; à Gerlitz, Boehme est la cible du ministre du culte et, en maints endroits, le peuple est farouchement orthodoxe. Les mêmes facteurs rendent compte, à la même époque, de l’apparition du courant rosicrucien, lui aussi nouveau venu dans le paysage ésotérique occidental, et lui aussi courant « réformateur ». Aussi bien peut-on observer que depuis la Renaissance la plupart des penseurs ésotérisants sont, à des titres divers, des « réformateurs », si nous donnons à ce mot un sens général qui ne se confond pas avec le protestantisme.” (Faivre, p. 55-56)
La pièce maîtresse de la théosophie allemande de l’âge d’or est Jacob Boehme (1575-1624), où l’idée de régénération ou de seconde naissance est importante. Avec Boehme, la théosophie acquiert ses caractéristiques définitives, selon Faivre :
● Dieu, l'homme et la nature sont associés pour faire l'objet d'une spéculation basée sur des phénomènes d'illumination ;
● Les aspects mythiques de la révélation chrétienne sont privilégiés par le théosophe, lequel met en scène Adam, Lucifer, les anges, mais aussi la Sophia ou l'androgyne primitif;
● L'être humain possède la capacité d'accéder immédiatement au monde divin, de sorte qu'il peut espérer, avec une interpénétration du divin et de l'humain, associer son esprit à un corps de lumière afin de connaître une seconde naissance.
Parmi ceux qui s’intéressent au triangle Dieu-Nature-Homme, il y en a qui orientent leur interprétations plutôt sur Dieu (“théosophes”) et d’autres plutôt sur la Nature (pansophie, philosophie de la Nature - Naturphilosophie, anthroposophie, ...), avec des liens entre les deux. Toutes les variantes sont possibles, des plus mythologiques aux plus scientifiques, c’est-à-dire celles où l’on tente de justifier les thèses Naturphilosophiques et équivalentes par la science (notamment à base de statistiques). Et il y a toujours des ponts permettant d’aller de l’un à l’autre.

Tel que je le vois, les courants (avec un Dieu hardcore ou softcore) aspirant à une connaissance de choses divines, de la Nature, de l’Esprit, de l’âme à la façon d’une science, réifient le dualisme esprit-matière, en donnant la primauté aux choses de l’esprit, et sont “spirituels” ou “spiritualistes”. Ainsi, l'anthroposophe Rudolph Steiner affirme l'existence d'un monde spirituel qui est à la base du monde matériel, et dont la connaissance permet d’exercer de l’influence sur l’autre.

Ce sont souvent des courants “nostalgiques”, même si ce dont les spiritualistes sont nostalgiques n’est peut-être jamais réellement advenu. Au cours de leur histoire, ces courants ésotériques ont dû surmonter les interdictions, lopposition, le dépassement par les sciences empiriques etc. Mais rien ne semble pouvoir en venir à bout. Ils continuent de jaillir de l’imagination et doivent correspondre à un besoin profond, lequel ? L’envie de savoir les choses naturellement énigmatiques, ou cachées parce que “on” nous les cache ?

Orbis pictus
Ces courants se veulent être des savoirs ou des sciences authentiques et aimeraient être reconnues comme telles par les sciences empiriques. Ils s’organisent en instituts et tiennent des conférences,, où ils échangent avec les scientifiques. Le Dalaï-Lama en est friand. Il a déclaré que si la science prouve que des éléments de la doctrine du Bouddha sont faux, les bouddhistes devraient les abandonner. Il a déclaré aussi qu’il s’attend à ce qu’un jour les scientifiques arriveront à prouver la réincarnation. Les sciences empiriques auraient beaucoup à apprendre du bouddhisme et sa science de l’Esprit. 

Par exemple, le thème de la “plasticité” (neuronale ou autre), de nouveau à la mode, vient de l’idée ancienne de la force de l’imagination (créatrice, vis imaginitiva), où l’esprit (l’astre en l’homme) transforme la matière. “Concevoir, c’est engendrer”, la pensée magique n’est pas loin. Ni le spiritualisme matériel.
Par la spéculation imaginative le fluide vital (semen) se convertit en semence active, à l’instar du soleil qui enflamme le bois.”

Puisque nous sommes composés de matière céleste, le ciel est susceptible d'être touché par nous comme nous le sommes par lui.” (Faivre, faisant référence à Paracelse, vol. I, p. 179)
A condition de distinguer la fausse imagination de la vraie. “L'image vraie donne corps à notre pensée, la transforme en désir ; elle est le corps même de cette pensée et de ce désir, qui en elle s'incarnent.” (Faivre, vol. I, p. 180)

Orbis pictus
Sur le spectre spéculatif de la connaissance des choses cachées, on peut aller de Dieu à l’Esprit, voire jusqu’à la Raison comme objet de culte. J’inclurais volontiers certains transhumanistes, dont le fluide cérébral prend facilement feu, parmi les dérobeurs du feu céleste.


La providence divine, Orbis pictus
  

vendredi 15 novembre 2019

L'importance du "fluide" dans la spiritualité



Qu’est-ce qui permet, selon les somnambulistes, à la transe magnétique de donner accès à une “lucidité magnétique” ? Selon les théories des somnambulistes du XVIIIème siècle, la transe magnétique est possible grâce au sens interne qui se situerait au niveau du “sens interne” ou “sens intime” (terme repris de l’allemand). Le sens interne, aussi appelé “sens primitif”, est caché et invisible parce qu’il serait masqué par la vie sensorielle et vigile, bien qu’il soit opérationnel en permanence, tout comme les étoiles ne sont pas visibles en plein jour, mais seulement la nuit. Le bruit des cinq sens recouvre en quelque sorte le silence du sens interne. L’isolement somnambulastique permet l’accès à “l’état magnétique”.
Le sentir primitif serait le témoin muet et fidèle d’une myriade de perceptions, relatives au monde extérieur et à la vie secrète du corps, qui n ’atteindraient le statut de représentations [142] pour un sujet qu’à travers l’état dit magnétique.” (Méheust, vol. I, p. 141)
Sur la voie du yoga, hindou ou bouddhiste, le retrait des sens (s. pratyāhāra t. sor sdud) est ce qui donne accès à, ou rend possible la méditation (s. dhyāna t. bsam gtan). Dans les écrits en français sur la spiritualité orientale, on rencontre souvent la traduction “sens interne” pour le mental ou “manas” en sanskrit. Ainsi, par exemple René Guénon dans L'Homme et son devenir selon le Vedanta (1925) :
D’après le Sânkhya, ces facultés, avec leurs organes respectifs, sont, en distinguant trois principes dans le manas, les treize instruments de la connaissance dans le domaine de l’individualité humaine (car l’action n’a pas sa fin en elle-même, mais seulement par rapport à la connaissance) : trois internes et dix externes, comparés à trois sentinelles et à dix portes (le caractère conscient étant inhérent aux premiers, mais non aux seconds en tant qu’on les envisage distinctement). Un sens corporel perçoit, et un organe d’action exécute (l’un étant en quelque sorte une « entrée » et l’autre une « sortie » : il y a là deux phases successives et complémentaires, dont la première est un mouvement centripète et la seconde un mouvement centrifuge) ; entre les deux, le sens interne (manas) examine ; la conscience (ahankâra) fait l’application individuelle, c’est-à-dire l’assimilation de la perception au « moi », dont elle fait désormais partie à titre de modification secondaire ; et enfin l’intellect pur (Buddhi) transpose dans l’Universel les données des facultés précédentes.”
Pierre-Sylvain Filliozat fait de même, par exemple dans l’article Le Tattvasamgraha, 'Compendium des Essences', de Sadyojyoti (1988).
Il y a d'abord l'idée explicitée ci-dessous que le manas en tant qu'il réalise l'attention fait que les organes des sens ont le pouvoir d'exercer leur fonction d'instrument de connaissance. Ceci est la fonction dite de présence gouvernante dans les organes des sens. Le terme adhisthâna a pour sens premier l'action de résider dans, mais a en même temps la valeur de gouverner là où l'on réside. Il y a ensuite l'idée qu'il y a un samkalpa, une résolution interne qui réalise une activité intérieure. Le terme «antahsthitam», qui semble être la lecture acceptée par Bhatta Râma Kantha, réfère selon ce commentateur à l'activité de l'organe de compréhension et de l'ego située à l'intérieur, activité qui ne peut avoir lieu sans cette résolution. Le manas réaliserait donc l'acte d'attention faisant que les sens travaillent à la formation de la connaissance, et l'acte de volonté qui fait que l'ego réalise la conscience du sujet comme sujet de l'acte et que l'organe de compréhension réalise la considération de l'objet dans sa classe, etc.”
Dans les systèmes indiens qui relèvent ou se sont inspirés du Sāṃkhya, surtout dans leurs versions plus élaborées, le “sens interne” est encore divisée en des fonctions plus spécifiques (manas, buddhi, ahaṃkāra). Dans le bouddhisme, la fonction du manas (“sens interne”) est double : en tournant l’attention vers les objets sensoriels, il permet la connaissance d’objets sensoriels. En tournant l’attention vers l’intellect (“instrument de compréhension” s. buddhi t. blo) il permet de dégager les éléments communs à diverses choses et de les exprimer par des concepts.
La donne sensible qui nous arrive par les facultés sensorielles est un « particulier », ou caractère particulière (t. rang mtshan s. svalakṣaṇa), qui est rendu intelligible par le mental (s. manas t. yid), dans une représentation (S. ākara T. rnam pa) à l’intellect qui doit en extraire l’universel, ou caractère générale (t. spyi mtshan s. sāmānyalakṣaṇa). Les particuliers sont intelligibles en puissance. La représentation ou fantasme (g. phantasia s. ākāra t. rnam pa) est un intelligible en puissance que l’intellect agent fait passer en intelligible en acte. Ce n’est pas la représentation qui est éclairée, mais l’objet (t. yul s. viṣaya) en elle.” Blog Que faire de la réalité ?
Ces systèmes (plus ou moins développés) ont en commun qu’ils sont au fond des systèmes “émanatistes”, c’est-à-dire comportant une hiérarchie des degrés de manifestation (tattva) ou de pureté symbolique (śuddha). Ils s’inscrivent dans un dualisme ciel-terre, esprit-matière, pur-impur etc. La matière peut être “réelle”, “émanée” de l’Esprit, ou une illusion/projection de l’esprit, mais l’objectif de toutes ces conceptions dualistes du monde est de se dégager ou de se libérer de la “terre”, de la “matière” et de “l’impur” pour évoluer dans le “ciel”, “l’Esprit” et le “pur”. L’image classique est celle du soleil et des nuages, qui peuvent recouvrir celui-ci. L’objectif ultime est le “zéro-nuages” ou le “tout-soleil”. Cela peut aller jusqu’à un type de conception (plutôt māyāvāda ou équivalent), où le soleil est toujours présent ou bien où les nuages sont par nature le soleil. Ces systèmes peuvent se dire “non-dualistes”, mais ne seraient pas possible sans la dualité dont ils procèdent. Ils ont besoin ET de la dualité ET de l’idée du dépassement de cette dualité, par une émanation à l’envers (résorption, dissolution etc.), une réintégration (yoga), une sortie (mokṣa), un “éveil” de l’illusion, etc.

Dans les systèmes émanatistes, il y a une substance (divine, spirituelle …) commune à toutes les étapes de modification, qui permet de garder le lien et qui permet le “retour” ou la connaissance et la saveur de l’origine. Dans les diverses spéculations, cette substance peut être spirituelle (conscience, gnose, jñāna ...), ou semi-spirituelle et quasi-matérielle comme un fluide[1] ...

Descendre de l’Esprit vers la matière est une “Chute”. Hiérarchiquement, le niveau du sens interne est plus proche de l’Esprit, et pas encore empêtré dans les sens. Il est plus fluide et moins figé, et est donc plus réceptif à ce qui est encore en devenir, ou ce qui est redevenu “fluide”. Être dans un état “magnétique”, c’est baigner dans le “fluide magnétique” non encore trop particularisé, en amont de la phase d’émanation sensorielle. L’absence de matière trop figée permet d’être en contact avec “tout”. Du moins, c’est l’idée très répandue de ceux qui croient en un fluide, ou en “quelque chose”, qui relie tout, et qui permet ce type de communication ou médiumnité.

L’Un, qui est la source d’émanation, peut être défini aussi simplement que cela, l’Un, ou on peut y associer des idées du divin, Dieu, Conscience, Esprit (Puruṣa), Esprit de la Nature (Naturgeist). Le processus émanatiste se joue alors en un triangle Dieu-Nature-Homme pour les systèmes théistes, et un triangle Esprit-Nature (Prakṛti)-Homme pour les systèmes “non-théistes”. Les différentes formes de théosophie se préoccupent du premier, et la Naturphilosophie et doctrines associées du dernier. Les formes modernes de théosophie et de Naturphilosophie sont apparus en réaction à la philosophie des Lumières et aux sciences modernes (“ la philosophie des Lumières, et la lumière des Illuminés”)[2]. La théosophie et la Naturphilosophie peuvent prendre des formes ésotériques.


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La vie et les aventures du fluide vital


[1]Au sens fort, le magnétisme animal est pour Friedrich-Anton Mesmer un principe psycho-anthropo-cosmologique, une théorie unitaire permettant de décrire l’intrication de l'homme et de l’univers. Selon le médecin viennois, un fluide impalpable, source de vie et de santé, emplit le cosmos ; ou plutôt il est le cosmos, en son fondement. Tant qu'ils sont saturés de ce fluide, les êtres vivants sont en bonne santé; mais que des «obstructions» l’empêchent d'irriguer les organismes, et c’est alors que survient la maladie ‘.

Mais Mesmer parle aussi de « magnétisme animal » dans un sens plus restreint, pour désigner la capacité, disponible en chaque homme mais développée par les magnétiseurs, d’utiliser le fluide vital à des fins thérapeutiques. D’après sa théorie, le magnétiseur serait capable, en mobilisant sa volonté, de diriger son fluide vital vers l’organisme du malade, provoquant chez ce dernier une crise salutaire qui débloquerait les obstructions et rétablirait la santé du patient
.” Méheust vol. I, p.125

[2]Après un demi-siècle de latence — interrompue cependant par les écrits de Swedenborg, cf. infra —, la théosophie prend un nouvel essor dans les années soixante-dix, pour connaître jusque vers le milieu du xixe siècle son second Âge d'Or. Un tel renouveau est bien sûr lié à une recrudescence de l’ésotérisme sous toutes ses formes, point surprenante en cette époque à la fois optimiste et inquiète, entreprenante et rêveuse, aux deux faces opposées et complémentaires : la philosophie des Lumières, et la lumière des Illuminés. Mais quelques facteurs spécifiques peuvent rendre compte.” Antoine faivre, Accès de l’ésotérisme occidental, vol. II p.78-79

mercredi 24 octobre 2018

L'indispensable idée de la Réincarnation

Rudolf Steiner en 1912
Rudolf Joseph Lorenz Steiner (1861-1925) était un autre descendant des anti-lumières qui cherchait à allier la science et la spiritualité en développant une « science spirituelle », qui plus tard - après sa séparation de la société théosophique en 1912/13 – sera appélee « anthroposophie ». Les Archives Rudolf Steiner (wn.rsarchive.org) sont bien fournis. Sauf avis contraire, les oeuvres mentionnées dans ce billet peuvent y être trouvées (anglais & allemand).

Steiner est l’auteur d’un livre Réincarnation et Karma (Reinkarnation und Karma, Vom Standpunkte der modernen Naturwissenschaft notwendige Vorstellungen 1903 ), dont une traduction anglaise est disponible en ligne dans les archives RS sous le titre « Reincarnation and Karma, Their Significance in Modern Culture ».


J’ai repéré au moins une traduction française sous le titre relativement simple « Réincarnation et Karma », publié en 1990 par les Ed. Anthroposophiques. En couverture, on voit en filigrane les notions « science de l’homme, science de l’esprit ». Un autre livre est le fruit de notes prises[1] lors des conférences données par Steiner sur la réincarnation et le karma. Elles furent publiées en anglais, sans être révisées par l’auteur des conférences, sous le titre « Reincarnation and Karma — Two Fundamental Truths of Human Existence ». 

Il s’agit de cinq conférences données en 1912.

Conférence I : Comment obtenir une conception directe du noyau interne (inner kernel) de l’être de l’homme qui passe par de nombreuses existences sur la terre ? 23 janvier 1912

Conférence II: L’éventuel besoin de développer une ‘mémoire sensitive’ (feeling-memory) avant l’expérience directe de la réincarnation. 30 janvier 1912

Conférence III: La connaissance de la réincarnation et du karma à travers des exercices de pensée. 20 février 1912

Conférence IV: Des exemples d’opérations karmiques entre deux incarnations. 21 février 1912

Conférence V: Réincarnation et karma : les idées fondamentales de la conception du monde anthroposophique. Le renforcement de sa vie morale. 5 mars 1912

Pour Steiner, il est indispensable de développer la conviction de la réalité de la réincarnation. 
« L’incarnation suivante fera totalement sens pour ceux qui ont acquis la conviction que leur vie, telle qu’elle est maintenant, n’est pas complète en soi, mais contient les causes de la suivante. La vie de ceux qui croient que la réincarnation est un non-sens sera dépourvu de sens et morne, puisqu’ils auront rendu leurs vies stériles et vides. »[2]
Steiner était en contact avec la société théosophique depuis 1899 et y donna régulièrement des conférences diverses, très appréciées. En 1904, Steiner est nommé chef des sections allemandes et autrichiennes de la société par Annie Besant. Le titre allemand de son livre sur la réincarnation suggère qu'il présente un point de vue moderne et scientifique de l’idée de la Réincarnation et du Karma, tout comme ceux de la fondation August Jenny.  Selon son article Wikipédia, Steiner se serait (depuis 1907) plutôt basé sur les traditions philosophiques et ésotériques occidentales, à la différence de la société théosophique, et aurait développé une terminologie différente de celle de Madame Blavatsky, sans doute davantage celle de la philosophique et ésotérique occidentales. Il se sépara de la société théosophique en 1912/1913, quand Leadbeater et Besant présentèrent Jiddu Krishnamurti comme le véhicule (avatar) de Maitreya, le nouveau chef spirituel du monde. En 1912, la société anthroposophique fut fondée.

Kafka en 1911
C’est vrai que Steiner se considéra lui-même comme un chef spirituel, voire un gourou, plus adapté à l’occident. L'écrivain Franz Kafka l’avait rencontré pendant quand Steiner était encore un Théosophe. Kafka avait suivi ses conférences en 1911 à Berlin. Il en parle dans ses Tagebücher 1910-1923, tout en donnant des détails intimes sur sa propre façon d’aborder l'écriture. Kafka disait à Steiner qu'il pensa qu’un écrivain peut entrer dans des états voisinant la clairvoyance ("hellseherischen Zuständen"), mais que ce n’était pas dans ces états qu’il écrivait le mieux. On peut trouver ici la traduction française de son entretien avec Steiner (qui a alors 50 ans) le 28 mars 1911. 
« Il m’a écouté avec la plus grande attention, sans jamais avoir l’air de m’observer, entièrement concentré sur ce que je disais. Il a hoché la tête de temps en temps, ce qu’il semble considérer comme un moyen permettant de développer une forte concentration. Au début un rhume silencieux l’a gêné, son nez coulait et il le travaillait sans cesse avec un mouchoir qu’il y enfonçait profondément, un doigt dans chaque narine. » trad. Laurent Margantin
Un autre passage du Journal de Kafka montre Steiner sous les lumières d'un gourou (très drôle et assassin, surtout en allemand). Exemples.
Frau F. « Ich habe ein slechtes Gedächtnis. »
Dr. St. « Essen Sie keine Eier. »
– Madame Fanta : J’ai une mauvaise mémoire.
Dr. St. Ne mangez pas d’œufs. trad. Laurent Marganten
Autre extrait de l'édition critique du Journal de Kafka (I,32) : Le Dr. Steiner
« Fin atlantique du monde, fin lémurienne et maintenant fin par l’égoïsme. – Nous vivons à une époque décisive. »
 Phrase très elliptique, en allemand :
« Atlantischer Weltuntergang, Lemurischer Untergang und jetzt der durch Egoismus. – Wir leben in einer entscheidenden Zeit. »
La succession de la liste est drôle, et rend bien le grand mélange de la théosophie (et de leurs rejetons), avec des éléments très différents et des objectifs pas très réalistes, voire imaginaires. Est-ce c'est à cela que Kafka fait allusion ici ? 

L'Atlantide et la Lémurie

La fin des Atlantides, la fin des lémuriens et maintenant celle de l'égoïsme. Fait-il peut-être référence à des articles de ce genre, où Steiner mentionne « l’abolition de l’égoïsme » («Die Abschaffung des Egoismus» Das Wesen des Egoismus). Est-ce peut-être le début de l’idée de tuer l’ego ? Après la destruction des Atlantides et des lémuriens, le moment est venu d’en finir avec l’ego ? « Nous vivons à une époque décisive. » 


Le Messie cosmoplanétaire (Gilbert Bourdin) parlant de ses batailles

Trêve d'anecdotes et de plaisanteries. Ce que j'essaie de démontrer dans ces recherches sur les origines de l'idée de la réincarnation en occident, c'est que cette idée (voire l'envie) précède l'avènement du bouddhisme. Autrement dit, avant d'aimer le bouddhisme en Occident, on semblait avoir aimé l'idée de la réincarnation. Au point que même Steiner, qui avait opté pour une voie plus occidentale (contrairement à la théosophie davantage tournée vers l'Orient) dit que la croyance en la réincarnation est indispensable et enseigne des exercices de sensitivité et de pensée, pour développer cette croyance. C'est l'idée du Purgatoire (et d'une purification graduelle) qui avait idéologiquement rendu possible cette greffe. Éventuellement aidée par l'espoir d'une âme immortelle que l'idée de réincarnation satisfait implicitement. J'y reviendrai.     

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[1] Par D. S. Osmond, C. Davy et S. et E. F. Derry.

[2] « The next incarnation will be full of meaning for those who have acquired the conviction that their life, as it now is, is not only complete in itself but contains causes for the next. Meaningless and desolate will be the life of those who, because they believe reincarnation to be nonsense, have themselves rendered their own lives barren and void. »