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samedi 10 mai 2025

L'autre Conclave de 2025

Photo : OSV News photo/Dylan Martinez, Reuters
Toute la philosophie occidentale n’est qu’une série de notes en bas de page à Platon” (Alfred North Whitehead[1])
On pourrait dire la même chose pour les cultes, religions et spiritualités ayant subi l’influence helléniste, gréco-romaine depuis Platon et Aristote. Platon lui-même était inspiré par Pythagore, Parménide, “l’Egypte”, etc. Les écoles philosophiques et les courants religieux portaient les marques d’éléments cosmogoniques, théogoniques, anthropogoniques, mythologiques, etc., antérieurs, et ces éléments peuvent avoir des traces dans la philosophie occidentale et dans les religions actuelles. Attribuer “tout cela” à Platon est sans doute et avant tout une boutade.

Il est difficile de se libérer du connu”, dit et écrit un messie universel démissionnaire, et il avait raison sur ce point. Il s’agit de Jiddu Krishnamurti, désigné comme messie par la Société théosophique, dont certains membres se séparèrent pour créer leur propre mouvement, comme p.e. Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de la Société anthroposophique en 1913.

Lucis Publishing Company

Un autre membre qui avait fini par créer son propre mouvement était Alice Bailey (1880-1949), qui fonda Lucis Trust en 1922, initialement appelé Lucifer Publishing Company. Généralement, les spiritualistes pour qui “le connu” se rapporte surtout au “spirituel” ne cherchent pas du tout à s’en libérer, et se sentent parfaitement à l’aise dans les “notes en bas de page à Platon”, notamment sa théorie de lharmonie des sphères. Bailey reprend la doctrine des “sept rayons” [planétaires], héritée de la théosophie. Chacun de ces rayons correspond à une qualité divine, un type d’énergie et une mission spécifique dans “le Plan Divin”, qui avait été télépathiquement transmis à Bailey par un des mahatmas de la Société théosophique, le nommé Djwhal Khul, surtout connu comme “le Tibétain”. Bailey le décrit comme un membre avancé de “la Hiérarchie”, chef d’un ashram subsidiaire du mahatma Koot Humi, et porteur d’une mission de renouvellement de la “Sagesse Éternelle” pour l’ère nouvelle, celle du Verseau. “La Hiérarchie” est dirigée par le Christ-Maitreya, le futur Messie.

“La Hiérarchie” tient des Conclaves à “Shamballa”, tous les cent ans, pour réviser le “Plan Divin”. Le premier est dit avoir lieu en 1425, et cette année, en 2025, aura lieu un Conclave déterminant, car le Messie serait sur le point à revenir, pour aider l’humanité à franchir la prochaine étape évolutive. Cette manifestation du Messie et l’exécution de son Plan est appelé “Externalisation”. Nous étions dans “lÉtape du Précurseur” jusqu’au 21 mars 2025, date qui marquerait par ailleurs la fin du Kaliyuga selon des calculs savants, et l’entrée dans l’ère transitionnelle de 1200 ans, dite de la “Conflagration”, selon Bibhu Dev Misra. Ces données sont tirés du “Traité du feu cosmique” (A Treatise on Cosmic Fire), publié par Lucis Trust.

Le Messie à venir est un “Avatar de Synthèse”. Il est présenté comme un avatar extra-planétaire dont l'origine est un grand mystère, même pour les “Logoi Planétaires[2]. Sa fonction est d'apporter la mort aux vieilles formes limitantes ("le connu") et à ce qui abrite le mal. Le chaos et le désastre liés à son approche sont causés par ceux qui résistent au changement et par le fait que sa force est aussi la force de destruction divine qui détruit les formes cristallisées pour permettre l'émergence d'un nouveau monde. L'Avatar de Synthèse arrive sur Terre pour promouvoir l'unité, la solidarité et l'interrelation, en maniant l'énergie du “premier rayon”, l'énergie spirituelle de la Volonté, du Pouvoir et de la Synthèse. Chacun verra cet Avatar, ce Messie, comme le Messie, Imam, etc. de sa tradition propre.

Kalki sur son cheval blanc

H.P. Blavatsky affirma que Vishnu reviendra sur Kalki, le Cheval Blanc, le dernier Avatar. Elle dit aussi que le Kalki Avatar et le Seigneur Maitreya (le Christ et le futur Bouddha) sont les mêmes. De plus, Helena Roerich, la femme de Nicolas Roerich (1874-1947), identifie Kalki / Maitreya comme le Seigneur de Shambhala. Dans le livre de l'Apocalypse, St. Jean le Théologien prophétise la venue de l' Avatar comme le "Cavalier sur un cheval blanc". Paul Davidson note la similarité évidente entre l' Avatar Kalki hindou chevauchant un cheval blanc et le Cavalier sur le cheval blanc de l'Apocalypse. H.P. Blavatsky considère également Sociosh, le sauveur mazdéen, comme le prototype du "fidèle et du vrai" de l'Apocalypse, et le même que Vishnu dans le Kalki-Avatara. Il y en aura pour tout le monde. L'événement de sa venue est perçu comme une convergence de différentes prophéties mondiales.

Couverture "The Coming Avatar" Dorje Jinpa

Que “La Hiérarchie” tient ses Conclaves centenaires à “Shamballa” n’est évidemment pas un hasard, puisque le mahatma Djwhal Khul, qui communique télépathiquement avec Baily, est “le Tibétain”, et que “Shamballa” a nourri tous les fantasmes sur ce royaume caché, notamment depuis la fin du 18e et le début du 19e siècle. Le Conclave de 2025 décidera de la suite, mais selon Bailey, la venue de “l’Avatar de Synthèse” serait imminente.

Le Kālacakra Tantra et textes dérivés sont la source tibétaine de tout ce qui concerne “Shamballa”. Ils prophétisent le futur règne du dernier roi (rigs ldan) de Shambhala après la bataille de la fin des temps. Sans doute inspiré par le Purāṇa de Viṣṇu, dont Livre 4, chapitre 24, raconte la généalogie des rois à venir à la fin des temps. C’est alors que Viṣṇu “descendra” (avatara) sous la forme du héros millénariste Kalki, qui naîtra dans la maison d'un brahmane éminent de “Śambhala”, pour restaurer l’ordre cosmique.
“26. Au temps où se perdront toutes les vertus, le bienheureux Vasudeva, descendu glorieux sous la forme de Kalki dans la maison d'un brahmane éminent de Sambhala, détruira tous les Mlêtchtchas [mleccha], tous les hommes abjects et adonnés à de mauvaises pratiques ;

27. Et, par ses propres vertus, il rétablira le monde entier. Alors, à l'expiration du kaliyuga, les âmes des hommes, qui se seront réveillées, seront purifiées. et deviendront semblables à un cristal sans tache.” (Viṣṇu Purāṇa, Livre IV, sect. 24, sl. 26-27).
Le but est de rétablir la justice (dharma) sur Terre et d'établir un Âge d'or (Krita Yuga).

Chinggis Khan (19-20e s.), Badγar Coyiling süme (Wudang zhao 五當召), Isabelle Charleux

Ce règne est vu comme le modèle d'une théocratie dirigée par un "maître-roi" (dharmaraja), où le pouvoir séculier et religieux sont unis. La figure de Gésar de Ling est associée à Shambhala dans la croyance tibétaine, où il est censé résider et servir de général aux armées du roi Rigden dans la bataille finale. Ça va péter !

Baron Ungern-Sternberg vu par Hugo Pratt

Les théosophes et d’autres spiritualistes, des candidats-théocrates, et parfois des simples adversaires d’idéologies socialistes et communistes (“matérialisme”), se sont servis de la légende de l’avatar de Shambala. Un des plus pittoresques est le Baron Ungern-Sternberg (célébré par Hugo Pratt), “le baron fou”, qui voulait restaurer les monarchies et les théocraties avec l'aide d'un "ordre de bouddhistes militaires". Il y a les tentatives théocrato-diplomatiques du Russo-tibétain Agvan Dorjiev (1853-1938, le "Great Game"), et de Nicolas Roerich, théosophe, qui recevait des ordres du Mahatma El Morya. La théocratie Shambala était la Terre promise des théosophes.

De la BD "Man of Peace", Bob Thurman, 2015

Le 14ème Dalaï-lama avait reçu la permission onirique de répandre le Kālacakra dans le monde, y compris à des non-bouddhistes, avec l'intention de "transformer le monde entier en Shambhala". Il avait donné des initiations Kālacakra à de larges audiences dans le monde. L'objectif derrière la diffusion du Kālacakra est de planter des "graines karmiques" dans les êtres pour préparer leur entrée dans l'Âge d'or et de promouvoir des thèmes universels comme la responsabilité, la compassion et l'altruisme.

Chögyam Trungpa, en roi de Shambala, photo Andrea Roth

Chogyam Trungpa avait développé un projet "Shambhala" visant à établir une "société éveillée séculière". Il aurait reçu des "termas" (enseignements cachés) directement des Rigden, rois de Shambhala. Il s'était présenté comme un "Sakyong" (protecteur de la terre), un maître-roi dont le rôle est d'établir une société humaine en joignant le ciel et la terre (théocratie). Il avait été formellement sacré "Sakyong" par de hauts lamas tibétains (Dilgo Khyentse et Karmapa XVI), reconnaissant ainsi l'union de son activité à la fois spirituelle et temporelle. Trungpa avait mis en place des structures rappelant des aspects militaires occidentaux, comme les Kasung (gardes vajra), pour "transmuter le militarisme". Le Baron Ungern-Sternberg aurait apprécié. Le concept du “maître-roi” a conduit à des séries d’abus (Trungpa, son régent vajra, son fils le Sakyong, OKC, etc.) dans différents mouvements bouddhistes-tibétains en Occident, où la théocratie n’est/n’était pas une évidence.

Donald Trump en prière collective lors d'un événement de Turning Point Action,
une organisation conservatrice fondée pour "sauver l'Amérique", Etat de Géorgie, octobre 2024

Il est donc tout naturel que pour “l’Internationale Spiritualiste”, Shambala soit le siège de “la Hiérarchie”, où lors d’un Conclave centenaire il serait décidé du retour du Messie Christ-Maitreya, comme “l’Avatar de Synthèse”. Surtout dans un monde qui semble se diviser de plus en plus.
Apparemment, l'année 2025 est la date limite pour que l'humanité reconnaisse que nous sommes des âmes divines, que les dieux décrits dans de nombreuses traditions anciennes sont les gardiens de la civilisation humaine, et que c'est notre obligation sacrée d'agir en accord avec le plan divin, qui consiste à vivre dans la paix et l'harmonie, et à purifier progressivement notre conscience en suivant les anciens enseignements de sagesse. Si nous sommes incapables de le faire d'ici 2025 – et, pour être honnête, cela semble assez irréaliste à ce stade – des changements catastrophiques balayeront inévitablement la terre.[3]
L'opinion de Bibhu Dev Misra, auteur de Yuga Shift, semble très répandue, toutes confessions confondues. Le pape Léon XIV, fraîchement élu, “déplore le recul de la foi au profit de l'argent du pouvoir et du plaisir”. Que le “matérialisme” soit marxiste ou capitaliste, il faut revenir à “la foi”.

Ces idées sont profondément ancrées dans une vision millénariste et utopique qui aspire au rétablissement d'un ordre idéal, souvent perçu comme théocratique et basé sur des traditions et des valeurs anciennes. Cette aspiration se définit en opposition claire au "matérialisme" et aux forces (comme la révolution et l'égalitarisme associés au marxisme/communisme) qui sont vues comme les agents du déclin de l'âge sombre (Kali Yuga).

Statue d'un artiste chinois ? (posté sur X par xuynx)

Cette convergence millénariste autour de “Shambala”, et, pour Bailey et d’autres, autour de l'année 2025, révèle une aspiration profonde et transversale à un renouveau spirituel face aux crises du monde contemporain. Qu'il s'agisse des théosophes attendant l'Avatar de Synthèse, des bouddhistes tibétains préparant l'avènement du roi Rigden, de Kalki, ou du pape Léon XIV déplorant le recul de la foi, tous partagent un diagnostic commun : celui d'un monde en fin de cycle, dominé par “le matérialisme” et nécessitant une intervention divine.

Image IA postée par Trump sur X

Mais cette nostalgie d'un ordre théocratique idéalisé pose question. L'histoire récente nous a montré les dérives autoritaires des tentatives de fusion entre pouvoir spirituel et temporel - du "baron fou" Ungern-Sternberg aux abus dans les communautés bouddhistes occidentales. Le rêve d'une société parfaite guidée par des "maîtres-rois" théocrates se heurte inexorablement aux réalités humaines.

Peut-être que le véritable défi n'est pas d'attendre un Messie ou de restaurer d'anciennes théocraties, mais de trouver comment les valeurs spirituelles peuvent coexister avec la pluralité du monde moderne. Car si "toute la philosophie occidentale n'est qu'une série de notes en bas de page à Platon", l'humanité a aussi appris, douloureusement, que les utopies théocratiques portent en elles les germes de leur propre corruption. L'année 2025 sera sans doute moins celle d'une apocalypse que celle d'un choix : celui de chercher le sacré dans la complexité du réel plutôt que dans la pureté d'un ordre fantasmé.

***
[1]the safest general characterization of the European philosophical tradition is that it consists of a series of footnotes to Plato

[2] The Coming Avatar, Dorje Jinpa, Pentarba Publications, 2012

[3]Apparently, the year 2025 is the cut-off date for humanity to recognize that we are divine souls, that the gods described in many ancient traditions are the guardians of the human civilization, and it is our sacred obligation to act in accordance with the divine plan, which is to live in peace and harmony, and to progressively purify our consciousness by following the ancient wisdom teachings. If we are unable to do so by 2025 – and, to be honest, that seems quite unrealistic at this stage – catastrophic changes will inevitably sweep over the earth.” Bibhu Dev Misra, Alice Bailey’s Prophecy about 2025 and its links to the Kalachakra Tantra, 2024

jeudi 21 novembre 2019

La connaissance des choses cachées


L'âme humaine, Orbus pictus de Comenius

La théosophie signifie “sagesse de Dieu” ou “connaissance des choses divines”. Porphyre (234-305) aurait été le premier à l’utiliser, mais son sens a beaucoup varié et il est impossible de donner une orientation unique à la “théosophie”. Certains, comme Antoine Faivre dans Accès de l’ésotérisme occidental, préfèrent alors parler de “théosophies” au pluriel, que l’on pourrait classer en deux “grands massifs” : les courants ésotériques apparus à partir de la fin du XVIème siècle et les sociétés constituées au XIXème siècle, notamment la Société Théosophique (1875) de Mme Blavatsky.
“Ce courant nous paraît avoir parcouru quatre périodes distinctes : 1° A la fin du XVIe et tout au long du XVIIe siècle, la création d'un corpus spécifique de textes, qu'à partir de cette époque on qualifiera de « théosophiques ». C'est en quelque sorte le premier « âge d'or » de ce courant. 2° L'extension de ce corpus, et sa réception par l'historiographie de la philosophie, dans la première moitié du XVIIIe siècle. 3° Le renouveau de ce courant à l'époque préromantique, puis romantique (second âge d'or). 4° Son effacement, mais aussi sa permanence, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'aujourd'hui.” (Conférence de M. Antoine Faivre)
A la fin du XVème siècle, il y eut les premières tentatives pour réactualiser ou adapter des traditions plus anciennes et de relier les divers champs de recherche et de savoir (Faivre). Le pape Jean XXII (1244-1334) sétait inquiété de la magie savante, importée de l'Orient ou de l'Espagne, et de la science naturaliste, et avait voulu restreindre leur influence. Parmi les traditions anciennes intéressant plus particulièrement les “théosophes” il y avait l’hermétisme alexandrin, la Kabbale chrétienne, lamagia” (Pic de la Mirandole), l’alchimie et l’astrologie. Paracelse (1493-1541) joue un rôle important, mais se serait plutôt occupé des causes secondes (Nature) et pas des principes (Theos) (Faivre, vol. I, p.50), plutôt “naturosophe” que théosophe. Ses productions sur la Nature ont cependant été intégrées dans la théosophie.

La théosophie s’est d’abord développée en terre luthérienne pour diverses raisons. Le catholicisme avait interdit le recours aux savoirs recherchés par lesthéosophes. Faivre mentionne quatre facteurs du luthéranisme qui ont favorisé ce développement.
“Le luthéranisme autorise, du moins théoriquement ou par définition, le libre examen, qui chez certains esprits inspirés peut prendre une tournure prophétique. Ensuite, cette religion est caractérisée par un mélange paradoxal de mysticité et de rationalisme, d'où le besoin de mettre en discours l'expérience intérieure et, inversement, d'écouter des discours pour les transformer en expérience intérieure. De plus, au début du XVII° siècle, moins de cent ans après la Réforme, la pauvreté spirituelle de la prédication protestante, la sécheresse de sa théologie sont parfois douloureusement ressenties, d'où un besoin de ressourcement. À ces trois facteurs s'ajoute un quatrième élément, qui se présente comme un défi à relever : si dans les milieux (de nobles, de médecins) où est née la théosophie luthérienne l'on jouit d'une certaine liberté vis-à-vis des pasteurs, l'activité prophétique n'est pas bien tolérée pour autant; à Gerlitz, Boehme est la cible du ministre du culte et, en maints endroits, le peuple est farouchement orthodoxe. Les mêmes facteurs rendent compte, à la même époque, de l’apparition du courant rosicrucien, lui aussi nouveau venu dans le paysage ésotérique occidental, et lui aussi courant « réformateur ». Aussi bien peut-on observer que depuis la Renaissance la plupart des penseurs ésotérisants sont, à des titres divers, des « réformateurs », si nous donnons à ce mot un sens général qui ne se confond pas avec le protestantisme.” (Faivre, p. 55-56)
La pièce maîtresse de la théosophie allemande de l’âge d’or est Jacob Boehme (1575-1624), où l’idée de régénération ou de seconde naissance est importante. Avec Boehme, la théosophie acquiert ses caractéristiques définitives, selon Faivre :
● Dieu, l'homme et la nature sont associés pour faire l'objet d'une spéculation basée sur des phénomènes d'illumination ;
● Les aspects mythiques de la révélation chrétienne sont privilégiés par le théosophe, lequel met en scène Adam, Lucifer, les anges, mais aussi la Sophia ou l'androgyne primitif;
● L'être humain possède la capacité d'accéder immédiatement au monde divin, de sorte qu'il peut espérer, avec une interpénétration du divin et de l'humain, associer son esprit à un corps de lumière afin de connaître une seconde naissance.
Parmi ceux qui s’intéressent au triangle Dieu-Nature-Homme, il y en a qui orientent leur interprétations plutôt sur Dieu (“théosophes”) et d’autres plutôt sur la Nature (pansophie, philosophie de la Nature - Naturphilosophie, anthroposophie, ...), avec des liens entre les deux. Toutes les variantes sont possibles, des plus mythologiques aux plus scientifiques, c’est-à-dire celles où l’on tente de justifier les thèses Naturphilosophiques et équivalentes par la science (notamment à base de statistiques). Et il y a toujours des ponts permettant d’aller de l’un à l’autre.

Tel que je le vois, les courants (avec un Dieu hardcore ou softcore) aspirant à une connaissance de choses divines, de la Nature, de l’Esprit, de l’âme à la façon d’une science, réifient le dualisme esprit-matière, en donnant la primauté aux choses de l’esprit, et sont “spirituels” ou “spiritualistes”. Ainsi, l'anthroposophe Rudolph Steiner affirme l'existence d'un monde spirituel qui est à la base du monde matériel, et dont la connaissance permet d’exercer de l’influence sur l’autre.

Ce sont souvent des courants “nostalgiques”, même si ce dont les spiritualistes sont nostalgiques n’est peut-être jamais réellement advenu. Au cours de leur histoire, ces courants ésotériques ont dû surmonter les interdictions, lopposition, le dépassement par les sciences empiriques etc. Mais rien ne semble pouvoir en venir à bout. Ils continuent de jaillir de l’imagination et doivent correspondre à un besoin profond, lequel ? L’envie de savoir les choses naturellement énigmatiques, ou cachées parce que “on” nous les cache ?

Orbis pictus
Ces courants se veulent être des savoirs ou des sciences authentiques et aimeraient être reconnues comme telles par les sciences empiriques. Ils s’organisent en instituts et tiennent des conférences,, où ils échangent avec les scientifiques. Le Dalaï-Lama en est friand. Il a déclaré que si la science prouve que des éléments de la doctrine du Bouddha sont faux, les bouddhistes devraient les abandonner. Il a déclaré aussi qu’il s’attend à ce qu’un jour les scientifiques arriveront à prouver la réincarnation. Les sciences empiriques auraient beaucoup à apprendre du bouddhisme et sa science de l’Esprit. 

Par exemple, le thème de la “plasticité” (neuronale ou autre), de nouveau à la mode, vient de l’idée ancienne de la force de l’imagination (créatrice, vis imaginitiva), où l’esprit (l’astre en l’homme) transforme la matière. “Concevoir, c’est engendrer”, la pensée magique n’est pas loin. Ni le spiritualisme matériel.
Par la spéculation imaginative le fluide vital (semen) se convertit en semence active, à l’instar du soleil qui enflamme le bois.”

Puisque nous sommes composés de matière céleste, le ciel est susceptible d'être touché par nous comme nous le sommes par lui.” (Faivre, faisant référence à Paracelse, vol. I, p. 179)
A condition de distinguer la fausse imagination de la vraie. “L'image vraie donne corps à notre pensée, la transforme en désir ; elle est le corps même de cette pensée et de ce désir, qui en elle s'incarnent.” (Faivre, vol. I, p. 180)

Orbis pictus
Sur le spectre spéculatif de la connaissance des choses cachées, on peut aller de Dieu à l’Esprit, voire jusqu’à la Raison comme objet de culte. J’inclurais volontiers certains transhumanistes, dont le fluide cérébral prend facilement feu, parmi les dérobeurs du feu céleste.


La providence divine, Orbis pictus