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samedi 10 mai 2025

L'autre Conclave de 2025

Photo : OSV News photo/Dylan Martinez, Reuters
Toute la philosophie occidentale n’est qu’une série de notes en bas de page à Platon” (Alfred North Whitehead[1])
On pourrait dire la même chose pour les cultes, religions et spiritualités ayant subi l’influence helléniste, gréco-romaine depuis Platon et Aristote. Platon lui-même était inspiré par Pythagore, Parménide, “l’Egypte”, etc. Les écoles philosophiques et les courants religieux portaient les marques d’éléments cosmogoniques, théogoniques, anthropogoniques, mythologiques, etc., antérieurs, et ces éléments peuvent avoir des traces dans la philosophie occidentale et dans les religions actuelles. Attribuer “tout cela” à Platon est sans doute et avant tout une boutade.

Il est difficile de se libérer du connu”, dit et écrit un messie universel démissionnaire, et il avait raison sur ce point. Il s’agit de Jiddu Krishnamurti, désigné comme messie par la Société théosophique, dont certains membres se séparèrent pour créer leur propre mouvement, comme p.e. Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de la Société anthroposophique en 1913.

Lucis Publishing Company

Un autre membre qui avait fini par créer son propre mouvement était Alice Bailey (1880-1949), qui fonda Lucis Trust en 1922, initialement appelé Lucifer Publishing Company. Généralement, les spiritualistes pour qui “le connu” se rapporte surtout au “spirituel” ne cherchent pas du tout à s’en libérer, et se sentent parfaitement à l’aise dans les “notes en bas de page à Platon”, notamment sa théorie de lharmonie des sphères. Bailey reprend la doctrine des “sept rayons” [planétaires], héritée de la théosophie. Chacun de ces rayons correspond à une qualité divine, un type d’énergie et une mission spécifique dans “le Plan Divin”, qui avait été télépathiquement transmis à Bailey par un des mahatmas de la Société théosophique, le nommé Djwhal Khul, surtout connu comme “le Tibétain”. Bailey le décrit comme un membre avancé de “la Hiérarchie”, chef d’un ashram subsidiaire du mahatma Koot Humi, et porteur d’une mission de renouvellement de la “Sagesse Éternelle” pour l’ère nouvelle, celle du Verseau. “La Hiérarchie” est dirigée par le Christ-Maitreya, le futur Messie.

“La Hiérarchie” tient des Conclaves à “Shamballa”, tous les cent ans, pour réviser le “Plan Divin”. Le premier est dit avoir lieu en 1425, et cette année, en 2025, aura lieu un Conclave déterminant, car le Messie serait sur le point à revenir, pour aider l’humanité à franchir la prochaine étape évolutive. Cette manifestation du Messie et l’exécution de son Plan est appelé “Externalisation”. Nous étions dans “lÉtape du Précurseur” jusqu’au 21 mars 2025, date qui marquerait par ailleurs la fin du Kaliyuga selon des calculs savants, et l’entrée dans l’ère transitionnelle de 1200 ans, dite de la “Conflagration”, selon Bibhu Dev Misra. Ces données sont tirés du “Traité du feu cosmique” (A Treatise on Cosmic Fire), publié par Lucis Trust.

Le Messie à venir est un “Avatar de Synthèse”. Il est présenté comme un avatar extra-planétaire dont l'origine est un grand mystère, même pour les “Logoi Planétaires[2]. Sa fonction est d'apporter la mort aux vieilles formes limitantes ("le connu") et à ce qui abrite le mal. Le chaos et le désastre liés à son approche sont causés par ceux qui résistent au changement et par le fait que sa force est aussi la force de destruction divine qui détruit les formes cristallisées pour permettre l'émergence d'un nouveau monde. L'Avatar de Synthèse arrive sur Terre pour promouvoir l'unité, la solidarité et l'interrelation, en maniant l'énergie du “premier rayon”, l'énergie spirituelle de la Volonté, du Pouvoir et de la Synthèse. Chacun verra cet Avatar, ce Messie, comme le Messie, Imam, etc. de sa tradition propre.

Kalki sur son cheval blanc

H.P. Blavatsky affirma que Vishnu reviendra sur Kalki, le Cheval Blanc, le dernier Avatar. Elle dit aussi que le Kalki Avatar et le Seigneur Maitreya (le Christ et le futur Bouddha) sont les mêmes. De plus, Helena Roerich, la femme de Nicolas Roerich (1874-1947), identifie Kalki / Maitreya comme le Seigneur de Shambhala. Dans le livre de l'Apocalypse, St. Jean le Théologien prophétise la venue de l' Avatar comme le "Cavalier sur un cheval blanc". Paul Davidson note la similarité évidente entre l' Avatar Kalki hindou chevauchant un cheval blanc et le Cavalier sur le cheval blanc de l'Apocalypse. H.P. Blavatsky considère également Sociosh, le sauveur mazdéen, comme le prototype du "fidèle et du vrai" de l'Apocalypse, et le même que Vishnu dans le Kalki-Avatara. Il y en aura pour tout le monde. L'événement de sa venue est perçu comme une convergence de différentes prophéties mondiales.

Couverture "The Coming Avatar" Dorje Jinpa

Que “La Hiérarchie” tient ses Conclaves centenaires à “Shamballa” n’est évidemment pas un hasard, puisque le mahatma Djwhal Khul, qui communique télépathiquement avec Baily, est “le Tibétain”, et que “Shamballa” a nourri tous les fantasmes sur ce royaume caché, notamment depuis la fin du 18e et le début du 19e siècle. Le Conclave de 2025 décidera de la suite, mais selon Bailey, la venue de “l’Avatar de Synthèse” serait imminente.

Le Kālacakra Tantra et textes dérivés sont la source tibétaine de tout ce qui concerne “Shamballa”. Ils prophétisent le futur règne du dernier roi (rigs ldan) de Shambhala après la bataille de la fin des temps. Sans doute inspiré par le Purāṇa de Viṣṇu, dont Livre 4, chapitre 24, raconte la généalogie des rois à venir à la fin des temps. C’est alors que Viṣṇu “descendra” (avatara) sous la forme du héros millénariste Kalki, qui naîtra dans la maison d'un brahmane éminent de “Śambhala”, pour restaurer l’ordre cosmique.
“26. Au temps où se perdront toutes les vertus, le bienheureux Vasudeva, descendu glorieux sous la forme de Kalki dans la maison d'un brahmane éminent de Sambhala, détruira tous les Mlêtchtchas [mleccha], tous les hommes abjects et adonnés à de mauvaises pratiques ;

27. Et, par ses propres vertus, il rétablira le monde entier. Alors, à l'expiration du kaliyuga, les âmes des hommes, qui se seront réveillées, seront purifiées. et deviendront semblables à un cristal sans tache.” (Viṣṇu Purāṇa, Livre IV, sect. 24, sl. 26-27).
Le but est de rétablir la justice (dharma) sur Terre et d'établir un Âge d'or (Krita Yuga).

Chinggis Khan (19-20e s.), Badγar Coyiling süme (Wudang zhao 五當召), Isabelle Charleux

Ce règne est vu comme le modèle d'une théocratie dirigée par un "maître-roi" (dharmaraja), où le pouvoir séculier et religieux sont unis. La figure de Gésar de Ling est associée à Shambhala dans la croyance tibétaine, où il est censé résider et servir de général aux armées du roi Rigden dans la bataille finale. Ça va péter !

Baron Ungern-Sternberg vu par Hugo Pratt

Les théosophes et d’autres spiritualistes, des candidats-théocrates, et parfois des simples adversaires d’idéologies socialistes et communistes (“matérialisme”), se sont servis de la légende de l’avatar de Shambala. Un des plus pittoresques est le Baron Ungern-Sternberg (célébré par Hugo Pratt), “le baron fou”, qui voulait restaurer les monarchies et les théocraties avec l'aide d'un "ordre de bouddhistes militaires". Il y a les tentatives théocrato-diplomatiques du Russo-tibétain Agvan Dorjiev (1853-1938, le "Great Game"), et de Nicolas Roerich, théosophe, qui recevait des ordres du Mahatma El Morya. La théocratie Shambala était la Terre promise des théosophes.

De la BD "Man of Peace", Bob Thurman, 2015

Le 14ème Dalaï-lama avait reçu la permission onirique de répandre le Kālacakra dans le monde, y compris à des non-bouddhistes, avec l'intention de "transformer le monde entier en Shambhala". Il avait donné des initiations Kālacakra à de larges audiences dans le monde. L'objectif derrière la diffusion du Kālacakra est de planter des "graines karmiques" dans les êtres pour préparer leur entrée dans l'Âge d'or et de promouvoir des thèmes universels comme la responsabilité, la compassion et l'altruisme.

Chögyam Trungpa, en roi de Shambala, photo Andrea Roth

Chogyam Trungpa avait développé un projet "Shambhala" visant à établir une "société éveillée séculière". Il aurait reçu des "termas" (enseignements cachés) directement des Rigden, rois de Shambhala. Il s'était présenté comme un "Sakyong" (protecteur de la terre), un maître-roi dont le rôle est d'établir une société humaine en joignant le ciel et la terre (théocratie). Il avait été formellement sacré "Sakyong" par de hauts lamas tibétains (Dilgo Khyentse et Karmapa XVI), reconnaissant ainsi l'union de son activité à la fois spirituelle et temporelle. Trungpa avait mis en place des structures rappelant des aspects militaires occidentaux, comme les Kasung (gardes vajra), pour "transmuter le militarisme". Le Baron Ungern-Sternberg aurait apprécié. Le concept du “maître-roi” a conduit à des séries d’abus (Trungpa, son régent vajra, son fils le Sakyong, OKC, etc.) dans différents mouvements bouddhistes-tibétains en Occident, où la théocratie n’est/n’était pas une évidence.

Donald Trump en prière collective lors d'un événement de Turning Point Action,
une organisation conservatrice fondée pour "sauver l'Amérique", Etat de Géorgie, octobre 2024

Il est donc tout naturel que pour “l’Internationale Spiritualiste”, Shambala soit le siège de “la Hiérarchie”, où lors d’un Conclave centenaire il serait décidé du retour du Messie Christ-Maitreya, comme “l’Avatar de Synthèse”. Surtout dans un monde qui semble se diviser de plus en plus.
Apparemment, l'année 2025 est la date limite pour que l'humanité reconnaisse que nous sommes des âmes divines, que les dieux décrits dans de nombreuses traditions anciennes sont les gardiens de la civilisation humaine, et que c'est notre obligation sacrée d'agir en accord avec le plan divin, qui consiste à vivre dans la paix et l'harmonie, et à purifier progressivement notre conscience en suivant les anciens enseignements de sagesse. Si nous sommes incapables de le faire d'ici 2025 – et, pour être honnête, cela semble assez irréaliste à ce stade – des changements catastrophiques balayeront inévitablement la terre.[3]
L'opinion de Bibhu Dev Misra, auteur de Yuga Shift, semble très répandue, toutes confessions confondues. Le pape Léon XIV, fraîchement élu, “déplore le recul de la foi au profit de l'argent du pouvoir et du plaisir”. Que le “matérialisme” soit marxiste ou capitaliste, il faut revenir à “la foi”.

Ces idées sont profondément ancrées dans une vision millénariste et utopique qui aspire au rétablissement d'un ordre idéal, souvent perçu comme théocratique et basé sur des traditions et des valeurs anciennes. Cette aspiration se définit en opposition claire au "matérialisme" et aux forces (comme la révolution et l'égalitarisme associés au marxisme/communisme) qui sont vues comme les agents du déclin de l'âge sombre (Kali Yuga).

Statue d'un artiste chinois ? (posté sur X par xuynx)

Cette convergence millénariste autour de “Shambala”, et, pour Bailey et d’autres, autour de l'année 2025, révèle une aspiration profonde et transversale à un renouveau spirituel face aux crises du monde contemporain. Qu'il s'agisse des théosophes attendant l'Avatar de Synthèse, des bouddhistes tibétains préparant l'avènement du roi Rigden, de Kalki, ou du pape Léon XIV déplorant le recul de la foi, tous partagent un diagnostic commun : celui d'un monde en fin de cycle, dominé par “le matérialisme” et nécessitant une intervention divine.

Image IA postée par Trump sur X

Mais cette nostalgie d'un ordre théocratique idéalisé pose question. L'histoire récente nous a montré les dérives autoritaires des tentatives de fusion entre pouvoir spirituel et temporel - du "baron fou" Ungern-Sternberg aux abus dans les communautés bouddhistes occidentales. Le rêve d'une société parfaite guidée par des "maîtres-rois" théocrates se heurte inexorablement aux réalités humaines.

Peut-être que le véritable défi n'est pas d'attendre un Messie ou de restaurer d'anciennes théocraties, mais de trouver comment les valeurs spirituelles peuvent coexister avec la pluralité du monde moderne. Car si "toute la philosophie occidentale n'est qu'une série de notes en bas de page à Platon", l'humanité a aussi appris, douloureusement, que les utopies théocratiques portent en elles les germes de leur propre corruption. L'année 2025 sera sans doute moins celle d'une apocalypse que celle d'un choix : celui de chercher le sacré dans la complexité du réel plutôt que dans la pureté d'un ordre fantasmé.

***
[1]the safest general characterization of the European philosophical tradition is that it consists of a series of footnotes to Plato

[2] The Coming Avatar, Dorje Jinpa, Pentarba Publications, 2012

[3]Apparently, the year 2025 is the cut-off date for humanity to recognize that we are divine souls, that the gods described in many ancient traditions are the guardians of the human civilization, and it is our sacred obligation to act in accordance with the divine plan, which is to live in peace and harmony, and to progressively purify our consciousness by following the ancient wisdom teachings. If we are unable to do so by 2025 – and, to be honest, that seems quite unrealistic at this stage – catastrophic changes will inevitably sweep over the earth.” Bibhu Dev Misra, Alice Bailey’s Prophecy about 2025 and its links to the Kalachakra Tantra, 2024

mercredi 11 novembre 2020

Un spiritualisme qui rapproche l'Orient et l'Occident ?

"L'Orient est l'Orient, l'Occident est l'Occident et, jamais, ces deux mondes ne parviendront à se comprendre." Rudyard Kipling

L’influence de la théosophie en Chine semble très modeste, et les efforts d’établir et de diffuser les idées théosophiques n’étaient pas des initiatives chinoises. La première loge fut la “Saturn Lodge” à Shanghai créée en 1920, avec Mr. H. P. Shastri (le célèbre découvreur de manuscrits) comme président et Mr. G. F. L. Harrison comme secrétaire[1]. D’autres loges furent ouvertes, et en 1925, Edith Gray de la section Américaine visita la loge de Shanghai pour donner des conférences sur le Karma et la Réincarnation, ce qui résulta en la formation d’une “légion” appelée “Karma and Reincarnation”. Des livres théosophiques furent traduits en chinois[2]. Pendant la deuxième guerre mondiale les loges cessent leurs activités, et après 1949 cessèrent de fonctionner définitivement.

Walter Evans-Wentz et Lama Kazi Dawa Samdup

En revanche, les livres de Walter Evans-Wentz (1878–1965) et Lama Kazi Dawa Samdup, rapidement traduits en chinois, avaient plus de succès. La traduction du Livre des morts tibétains était publiée en 1927. Selon Donald S. Lopez (2011[3]), les interprétations et l’organisation de ce texte tibétain par Evans-Wentz sont contreversales et reflètent notamment ses idées théosophiques. Gray Tuttle observe que la croissance rapide dans l’intérêt du bouddhisme tibétain à la première moitié du XXème siècle en Chine républicaine fournit un contrepoint utile à celle dans la deuxième moitié du XXème siècle en occident.

L’accès disponible au bouddhisme ésotérique (tibétain via la terminologie théosophique des traductions chinoises des livres d’Evans-Wentz, et des traductions chinoises du Shingon japonais) pendant le début du renouveau chinois[4], colorait la perception du bouddhisme tibétain[5]. Les textes traduits par Evans-Wentz n’étaient pas des textes scolastiques classiques, mais des textes ésotériques de l’école Nyingmapa (The Tibetan book of the dead or, The after-death experiences on the Bardo plane (1927), et The Tibetan book of the great liberation 1954) et de l’école Kagyupa : Tibet’s great yogī, Milarepa (1951), et Tibetan yoga and secret doctrines (1935)[6]. Leur traduction en chinois peut expliquer partiellement l’intérêt particulier que les chinois portaient aux enseignements ésotériques des deux écoles : Bardo, Dzogchen, pratiques yoguiques secrètes, et que les maîtres tibétains (Norlha, Gangkar, ...) leur donnaient sans presqu’aucune préparation[7]. Tout le monde avait l’air pressé.


Version vendue à Taiwan, pour la version électronique c'est ici

Ceux qui lisent le chinois peuvent savoir désormais ce qu’enseignait le lama nyingmapa Norlha grâce à la publication (1995) d’un livre avec quelques-uns de ses enseignements intitulé Secret Scriptures of Tibetan Esoteric Dharma Practices (Zangmi xiufa midian) par Lü Xiegang[8]. Gangkar continua initialement (à partir de 1936) les enseignements donné par le lama nyingmapa Norlha à ses disciples, principalement du Dzogchen[9]. Les enseignements Karma Kagyu qu’il donnait à ses propres étaient également ésotériques[10] : initiations de Cakrasaṃvara et de Vajrayoginī, Six Yogas de Nāropa et Mahāmudrā. Dans ces séries d’instructions, on ne voit pas les pratiques préliminaires (tib. sngon ‘gro), ni la pratique de śamatha, vipaśyanā, l’entraînement spirituel (tib. blo sbyong), etc. On passe directement aux choses sérieuses, c’est-à-dire aux pratiques dont parlent les publications du duo Walter Evans-Wentz et Lama Kazi Dawa Samdup, et qui ont dû contribuer à l’attrait du bouddhisme ésotérique du Tibet, où étaient censés demeurer les maîtres mystiques de la théosophie.

On voit bien que le “réincarnationisme” était un facteur important dans cet engouement pour les pratiques secrètes autour de la mort du corps physique et la continuation des aventures d’un corps spirituel, quelque soit sa définition. Ce “corps spirituel”, oserions-nous dire “astral”, est le focus des pratiques du Bardo, et des “pratiques secrètes” des Six yogas de Nāropa. Une de ses pratiques est “le transfert [de la conscience]” (tib. ‘pho ba). Très populaire parmi les disciples chinois, car Gangkar Rinpoché l'enseignait beaucoup. C’était également une pratique très populaire quand le bouddhisme tibétain était enseigné en occident. Elle présentait de nombreux avantages, cela m’avait été expliqué ainsi par les lamas tibétains. Elle est facile à faire, la visualisation est simple, elle est assez amusante, la syllabe “Hig” est éjaculée promptement à haute voix, suivie de la syllabe “Ah” à voix profonde et d’un son allongé, correspondant à la montée et la descente du “principe conscient” (tib. bla) dans le canal médian du corps subtil du yogi. Elle produit rapidement et facilement des résultats : démangeaison sur le haut de la tête, formation d’un bouton ou d’un petit cratère, dans lequel le lama peut planter un brin d’herbe kuśa en signe de réussite de la pratique. Cela confirme par ailleurs l’idée qu’un “principe conscient” est enfermé dans le corps, et qu’il peut en être éjecté pour aller voir ailleurs, bref la thèse “réincarnationniste”. C’est une pratique qui confirme implicitement une croyance spiritualiste essentielle, à la fois bouddhiste, théosophique, … 


"Chögyal Namkhai Norbu is invited to a conference at Tartsendo; and after this meeting receives
a request from the local governor to assist the master Kangkar Chökyi Senge (1903-1956)
in teaching the Tibetan language." (Merigar Timeline)


Pour l’anecdote, le séjour du groupe des 80 disciples chinois étudiant au monastère de Gangkar en 1952-1953, fut organisé en collaboration avec le bureau local du Parti communiste chinois à Dartsedo. Un des professeurs de tibétain était le jeune Namkhai Norbu (南开诺布法王)… Un des étudiants ayant séjourné au monastère (en 1946), était le jeune Garma C.C. Chang, dont l'intérêt pour Milarepa s'est traduit dans sa traduction des Cent mille chants de Milarepa. Intérêt suscité par la traduction chinoise de la Vie de Milarepa d’Evans-Wentz ? Un autre étudiant était Kelzang Gyurmé, dont j’avais étudié la grammaire avec Tenpa Negi-la. Ce qui s’est passé au début du XXème siècle en Chine a sans doute nourri les missions en Europe et aux Etats-Unis dans la deuxième moitié du XXème siècle. Walter Evans-Wentz et Lama Kazi Dawa Samdup ont pu servir de lien. 

Les anti-Lumières, l’occultisme et la théosophie avaient préparé le terrain, l’idée centrale étant que “l’esprit” est immortel, et peut changer d’enveloppe. Une Science existe qui explique comment, et qui enseigne comment en tirer le meilleur bénéfice. Peut-être qu’un beau jour la science mondaine ordinaire se hissera à la hauteur de cette Science et confirmera ses thèses... C’est le rêve de tout spiritualiste. La voie du milieu qui est censé caractériser ce qu'est le bouddhisme est cependant ni spiritualiste, ni matérialiste. Au mieux, il dépasse les deux extrêmes en les incluant.

***


[1] Source : The Theosophical Society in China et Theosophy World 

[2] "Soutra tibétain de la mort" (西藏 度亡经, Evans-Wentz 瓦尔特·伊文斯·温兹) 

[3] Donald S. Lopez, Jr. The Tibetan Book of the Dead: A Biography, Princeton University Press, 2011. 

[4] Gray Tuttle reflète ici l’opinion du traducteur chinois Zhang Xinruo. Translating Buddhism from Tibetan to Chinese in Early-Twentieth-Century China (1931-1951), Gray Tuttle, dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009 

[5] “Evans-Wentz’s theosophic terms, like those of the Chinese Buddhists accessing Tibetan esoterica through the medium of Japanese esoteric Buddhism, embedded within this context a distinct and not necessarily compatible discourse. cases, the terms in the “target” language were chosen from a pre-existing lexicon (theosophy and Japanese esoteric Buddhism, respectively) that did not approximate the concepts of the “source” language. One gets the impression that in both cases, the terms in the “target” language were chosen from a pre-existing lexicon (theosophy and Japanese esoteric Buddhism, respectively) that did not approximate the concepts of the “source” language.” 

[6] “The Chinese translation was accomplished by a Chinese student of Tibetan esoterica, Zhang Miaoding (張妙定), just a year after the texts were first made available in English.” 

[7] “In late 1946 Gangkar gave teachings on the highly esoteric Great Perfection system of contemplation (rdzogs chen) to Wang Jiaqi, who thereupon asked for authorization to transmit the dzogchen instructions himself. In response, Gangkar formally appointed him as a successor to norlha, and confirmed this by presenting Wang Jiaqi with a tall, pointed paṇḍita hat adorned with three golden threads symbolizing mastery over the Tripiṭaka.” Meinert, p. 224
Only very few among Gangkar’s Chinese disciples seem to have really understood and practiced the essential instructions of dzogchen, yet Gangkar continued to transmit them.” Meinert, p.228 

[8] Lü Tiegang 呂鐵鋼 (ed.), Zangmi xiufa midian 藏密修法秘典 [Secret Scriptures of Tibetan Esoteric Dharma Practices], 5 vols. (Beijing: Huaxia chubanshe, 1995): vol. 3, p. 767. 

[9] “To Norlha’s former disciples he gave mostly nyingma teachings, whereas to his own students he later preferred to teach in the Kagyü tradition. The scope of the nyingma material he covered included such texts as Longchenpa’s (1308–1364) Trilogy of Natural Ease (Ngal gso skor gsum) and Seven Treasures (Mdzod bdun), the Heart Essence of the Ḍākinīs together with Longchenpa’s commentary entitled Quintessence of the Ḍākinīs (Mkha’ ’gro snying thig ma bu), Jikmé Lingpa’s (1729–1798) Guide to Dzogchen Practice (Rdzogs chen khrid yig ye shes bla ma), and the special dzogchen instructions of trekchö (“cutting thorough,” khregs chod) and tögel (“passing over,” thod brgal).” 

[10] “Among the Kagyü teachings, particularly in the Kamtsang tradition of the Karmapas, he offered instructions on the development and perfection stages of the yidams Cakrasaṃvara (bde mchog) and Vajrayoginī (rdo rje rnal ’byor ma), on the Six Yogas of Nāropa (Nāro chos drug), Mahāmudrā ( phyag chen), and on the One That When Known Liberates All (Gcig shes kun grol), a collection of empowerments by the ninth Karmapa Wangchuk Dorjé (1556– 1603).

lundi 22 octobre 2018

Promouvoir l'idée de la réincarnation

Parlement des Religions de Chicago en 1893

Tant que le sujet est chaud. Je veux revenir sur Vivekananda qui s’était fait connaître au monde en tenant un discours devant le Parlement des religions de Chicago en 1893. Il y présente le Vedanta comme la seule religion unique et cite un certain Karl Heckel dans ses écrits, pour étayer l’idée que l’idée de réincarnation était originaire de l’Inde.

Die Idee der Wiedergeburt, Karl Heckel
On ne trouve pas grand-chose sur Karl Heckel sur Internet. En fouillant un peu, on trouve qu’il est l’auteur d’un livre intitulé « Die Idee der Wiedergeburt », publié en 1889 à Leipzig par Verlag von Max Spohr. Ce livre a été primé (« Preisgekrönt ») par la fondation August Jenny (August Jenny Stiftung). August Jenny de Dresde avait créé cette fondation, afin de promouvoir l’idée de la réincarnation, telle que Gotthold Ephraim Lessing l’expose dans son livre « L'Éducation du genre humain » (1780) (Erziehung des Menschengeschlechts).[1]


La fondation August Jenny a également primé Wilhelm Friedrich pour son livre « Über Lessings Lehre von der Seelenwanderung », publié en 1890 par Leipzig Mutze, ainsi que la traduction anglaise par Francesca Arundale du livre déjà primé de Karl Hecker sous le titre The Idea of Re-Birth (accessible en ligne) également publié en 1890, par Kegan Paul, Trench Trübner & Co, Londres. Ce livre est préfacé (9 pages) par « A. P Sinnett ». Il s’agit d’Alfred Percy Sinnett (1840-1921), l’auteur de « Le Bouddhisme ésotérique » (Esoteric Buddhism, 1883), Ed. Adyar, 1989. C’était un membre de la société théosophique, spécifiquement chargé par Blavatsky pour écrire sur le « bouddhisme ésotérique », comme une source d’inspiration pour la doctrine secrète de la théosophie. Les instructions de ce « bouddhisme ésotérique » furent télépathiquement communiquées par les « Frères du Tibet » aux médiums de la société, ou tout simplement en postant des lettres.

La traductrice Francesca Arundale (1847-1924) était par ailleurs une théosophe et franc-maçonne brittanique. Une amie proche d’Helena Blavatsky et d’Annie Besant. Son fils adopté George Sidney Arundale (1878-1945), éduqué par Charles Webster Leadbeater (1854–1934), devint plus tard le président de la société théosophique d’Adyar. Leadbeater éduqua également Percy Sinnet, le fils d'Alfred Percy Sinnet, ainsi que Jiddu Krishnamurti, qu'il avait "découvert".

On trouve encore une petite référence à August jenny dans « Rezensionen und Kritiken (1894-1900) » d’Ernst Troeltsch. Ernst Troeltsch (1865-1923), était un philosophe, théologien protestant et sociologue allemand, proche des positions de Max Weber qui étudiait les églises indépendantes et des sectes (Wikipedia). Il mentionne dans son livre simplement qu’August Jenny est un « ami de l’idée de la réincarnation » qui avait créé une fondation à Dresde, qui avait pour but de promouvoir cette vérité par le biais scientifique et littéraire. Troeltsch qualifie la fondation comme une activité de la société théosophique qui a pour but de promouvoir ses propres idées.[2]

Quand dans ses articles et conférences, Vivekanda cite Karl Heckel et ses idées sur la réincarnation, il se rapproche en fait des idées de la société théosophique à ce sujet, ou pour le moins il fait la promotion de l’idée de la réincarnation. Il semblerait que ses rapports avec la la société théosophique ne furent pas toujours excellentes.

Vivekananda, Chicago 1893
Vivekanda n’était pas invité au Parlement mondial des religions de 1893, et se serait rendu à Chicago à sa propre initiative. Il réussit à se faire inviter in extremis en tant que moine de l’ordre le plus ancien de sannyāssis fondé par Śaṅkara et put tenir son discours le jour de l’ouverture même. La société théosophique fut également présente au Parlement. « Deux jours entiers furent consacrés à l'exposition des théories de la Société théosophique. Plusieurs théosophes se sont exprimés parmi lesquels Annie Besant, William Quan Judge[3], et Gyanendra Nath Chakravarti ». (wikipedia). La société théosophique y était invitée pour représenter l’hindouisme, ensemble avec le mouvement Brahmo Samaj. La société théosophique avait refusé d’aider Vivekanda, la condition étant qu’il devait devenir un membre[4], ce qu’il aurait réfusé. C’est un certain John Henry Wright, qui avait finalement réussi à le faire inviter. Les relations entre Vivekanda et la société théosophique furent apparemment complexes. Des réactions plutôt positives en public, et négatives en privé de la part de théosophes éminents. Dans cet article, Annie Besant est montrée très enthousiaste, et Vivekananda aurait parlé au nom de la société théosophique…[5]

Pour revenir à l’Idée de la réincarnation, on trouve en ligne un livre en allemand de 1904 qui a pour titre Gibt es eine Seelenwanderung ?, écrit par Robert Falke. La traduction complète du titre en français est La réincarnation existe-t-elle ? Une question moderne de notre temps…

Le livre de notre auteur, Karl Hecker, y est mentionné. Voici la bibliographie complète (1904) de livres (plutôt de vulgarisation) traitant de la réincarnation, telle que donnée par Robert Falke

K. E. Neumann: « Buddhistische Anthologie » et « Die innere Verwandtschaft buddhistischer und christlicher Lehren ».
Paul Dahlke: « Aufsätze zum Verständnis des Buddhismus (I et II.)
Arthur Pfungst: « Aus der indischen Kulturwelt. »
M.Arendt-Denart: « Christus kein Welterlöser. »

Puis la bibliographie d’auteurs chrétiens défendant la thèse de la réincarnation :

Karl Andresen: « Die Lehre von der Wiedergeburt auf theistischer Grundlage. » 
Ernst Diestel: « Gerechtigkeit, Gnade und Wiederverkörperung. »
Karl Heckel: « Die Idee der Wiedergeburt. » (cité par Vivekananda)
Wilhelm Friedrich: « Uber Lessings Lehre von der Seelenwanderung. »

Robert Falke ajoute que les deux derniers livres reçurent un prix (preisgekrönt) de 10 000 Mark Allemand, de la part d’une fondation privée d’August Jenny de Dresde.

***
Voir aussi le billet La réincarnation est-elle attirante ?

[1] « Beschreibung: IV, 71 S., 2 Bll., 8°, Marmoriertes Halbleinen d. Zt.
Der Privatmann August Jenny gründete eine Stiftung um die Idee der Wiedergeburt des Menschen, wie sie Gotthold Ephraim Lessing in seiner "Erziehung des Menschengeschlechts" beschreibt, weiter zu fördern u. zu verbreiten. Auf Veranlassung von Jenny kam es zu einem Wettbewerb für "Abhandlungen, welche die letzten sieben Paragraphen in Lessings Schrift [...] behandeln, zweitens für Erzählungen ähnlicher Tendenz." (S.III) Aus den abgegebenen 37 Abhandlungen wählte man die vorliegende als beste. - Heckel bezieht sich u.a. auf Buddha, das Christentum, die Philosophen Plato u. Schopenhauer. - Einband etwas berieben; halb abgeriebenes Rückenschild; Titel mit zwei Stempeln, sonst gutes Expl.
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[2] « Tatsächlich handelt es sich um August Jenny, vgl. S. 171: „Ein Freund der Idee der Wiedergeburt, August Jenny in Dresden hat das Verdienst, vor einigen Jahren eine Stiftung ins Leben gerufen zu haben, deren Zweck die wissenschaftliche und litterarische Förderung und Verbreitung jener Wahrheit ist.“ Auf dieser und der folgenden Seite schließen sich noch weitere Ausführungen über die Aktivitäten der Theosophen zur Popularisierung ihrer Ideen an. Zur Theosophischcn Gesellschaft vgl. oben, Anm. 216, S. 143, sowie unten, Anm. 401, 402 und 404, S. 479. » Rezensionen und Kritiken (1894-1900), Ernst Troeltsch

[3] « At a time when Swami Vivekananda was gaining increasing popularity in the USA, William Quan Judge – who in private letters described Vivekananda as a “sly” and cunning person – stated that “Those Hindus who come here are not teachers. They have come here for some personal purpose and they teach no more nor better than is found in our own theosophical literature: their yoga is but half or quarter yoga, because if they knew it they would not teach a barbarian Westerner. What little yoga they teach is to be read at large in our books and translations.” (“Forum Answers” May 1895-February 1896 series) » Source Internet

[4] Source : A History of Modern Yoga: Patanjali and Western Esotericism, Elizabeth De Michelis

[5] « Annie Besant was present at the World Parliament of Religions in Chicago in 1893 where Swami Vivekananda spoke, representing the Theosophical Society. She wrote about the event: "A striking figure, clad in yellow and orange, shining like the sun of India in the midst of the heavy atmosphere of Chicago, a lion head, piercing eyes, mobile lips, movements swift and abrupt - such was my first impression of Swami Vivekananda. All was subdued to the exquisite beauty of the spiritual message which he had brought, to the sublimity of that matchless truth of the East which is the heart and the life of India, the wondrous teaching of the Self. Enraptured, the huge multitude hung upon his words; not a syllable must be lost, not a cadence missed! "That man, a heathen!" said one, as he came out of the great hall, "and we send missionaries to his people! It would be more fitting that they should send missionaries to us!" Annie Besant became the most vocal and dynamic Western figure in India to support India, its culture and traditions. She was critical of the British effort, starting with Lord Macaulay, to anglicise Indian education and identity. She sought to create a new educational approach that honoured India's spiritual and cultural traditions, but modernised them as well. » Article