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samedi 14 novembre 2020

Fusion du Ch'an et du bouddhisme tibétain au XXème siècle


Fahai Lama avec une disciple (photo : Xihuliu)

Ma source pour la vie de La/Miaokong/Fahai Lama (法海喇嘛) est principalement le livre The Zen of Tantra de Monica Esposito. D'autres sources en ligne et en chinois seront données dans le blog.  

Fahai Lama est né en 1920 à Qinghai (Amdo) dans un famille pauvre, la mère étant probablement tibétaine et le père un chinois, de métier traducteur du chinois en tibétain. Les données biographiques n’indiquent pas si Fahai Lama connaissait le tibétain, du moins dans sa jeunesse. A l’âge de six ans, Fahai Lama alla dans un monastère Gelugpa de sKu ‘bum, pour garder des brebis. A neuf ans, il prit les voeux de novice avec Anjia huofo (Am skya sprul sku?). A l’âge de 13 ans, il quitta sKu ‘Bum en compagnie d’un moine chinois (taoïste) qui s’appelait Xindao. Arrivé au Fujian, il alla à Gushan pour rejoindre l’Institut bouddhiste (Foxueyan), où il rencontra le maître Ch’an Huiding (定慧 ou 慧定), un disciple de maître Xuyun (1840-1959). Huiding lui donna le nom de dharma Miaokong, et fit de lui son assistant-secrétaire.

Miaokong devait noter les commentaires que Huiding fit sur les sūtra. A 19 ans, il suit son maître à Jiangxi pour répandre le Dharma. Quelques années plus tard, Miaokong devient l’abbé de Yuantongsi, et fonde à Nanchang une Association bouddhistes, avec Huiding comme président et lui-même comme vice-président. Les deux publiaient une revue "Eveil" (Juewu, 覺悟).

C’est à la même époque que Gangkar Rinpoché (1893-1957) vient à Nanchang pour enseigner le bouddhisme tibétain (deuxième voyage de Gangkar 1946 à 1949). Miaokong tombe sous le charme, et au bout de quelque temps, il quitte Nanchang pour aller au monastère de Gangkar (Liuba, district de Xikang). Il reçoit des instructions Kagyu et Nyingma, et se met en retraite dans une grotte. Le disciple tibétain de Gangkar, Mi Nyag mGon po se souvient de Miaokong, qui ne s’appelle pas encore Fahai Lama. Il ne parlait pas beaucoup, il ne parlait pas le tibétain (on traduisait pour lui) et Gangkar Rinpoché lui parla, et enseigna en chinois. Miaokong reçut des instructions sur la mahāmudrā, le yoga des souffles et des énergies (tib. rtsa rlung thig le) et le Dzogchen (le rdzogs chen khrid yig ye shes bla ma de Jigmé Lingpa). En 1950 l’armée chinoise arriva dans la région. Mi Nyag mGon po n’était plus là à l’époque et ne sait pas si Miaokong était encore là. Selon les disciples de Fahai Lama, il serait resté pendant environ cinq ans.

Miaokong à 32 ans (photo : Xihuliu)

On le retrouve ensuite à Shanghai, où il travaille dans un institut médical (qigong et acupuncture) à Ningbeilu et Henang zhongdu. C’était l’époque où le gouvernement chinois faisait la promotion de la médecine traditionnelle et du “qigong”. Une tentative de dissocier cette “science” de son contexte religieux ? C’est sous la guise de “médecin traditionnel” qu'il a pu exercer assez librement comme maître bouddhiste pendant ces années de la République populaire de Chine. Sans doute la transformation de Miaokong en Fahai Lama.

Au début des années 1950, il veut retourner au Kham, mais arrivé à Chengdu, il apprend que Gangkar Rinpoché est assigné à résidence (cela eut lieu en 1956-57), et retourne à Shanghai. En 1961, il se retire au Mont Tianmu (Nan tianmushan) jusqu’à la fin de la révolution culturelle (1966-1976). C’est une vision de Vajrayoginī qui lui révéla que ce lieu fut consacré par elle, et qu’il était propice à la pratique du Dzogchen. La grotte (Taijidong) où il pratiquait en compagnie de son maître Ch’an Huiding fut occupée précédemment par le daoïste Yang Yuanhe (楊圓和). Ils décidèrent d'établir un monastère au Mont des Milles Bouddhas (Qianfo chansi). A partir de 1976, les étudiants bouddhistes affluèrent. La plupart de ceux-ci étant des nonnes, le monastère devint un couvent pour femmes. Plus tard, le lieu fut élargi, et comprit un monastère pour hommes, une salle de méditation, une salle de récitation et un autel tantrique (Vairocana ), le but étant d’y pratiquer à la fois le bouddhisme Ch’an, de Terre pure et tantrique, un bouddhisme enchanté. Il voulait également créer un lieu pour les personnes âgées.

Le projet n’a pas pu se réaliser. Fahai Lama est mort en 1991. La communauté des nonnes s’est dispersée depuis. Le monastère est gardé (2011) depuis par un vieux moine et quelques dévots. Ils espèrent attirer des touristes.


"Corps doré" de Gangkar Rinpoché

Un blog chinois nous apprend le témoignage du moine Jie Quan de Nanchang, qui en 1991 raconte le décès récent de Fahai Lama à l’auteur du blog. Le corps de Fahai Lama avait été placé dans une cuve, pour en faire uncorps doré. En cela, Fahai Lama et la Vénérable Gongga semblent avoir suivi lexemple de leur maître Gangkar Rinpoché, dont la statue contient une jambe (?) du corps darc-en-ciel du maître[1]

"Corps doré" de Kalu Rinpoché

Ou bien de Kalu Rinpoché (1905-1989), dont la statue à Sonada contient le “corps doré” et embaumé[2]. Les derniers blogs sur la vénérable Gongga, Gangkar Rinpoché, Fahai Lama, etc. montrent bien qu’il existe une tradition tibétaine d’embaumement avec des véritables spécialistes, et qu’il est (parfois) difficile de distinguer entre “corps darc-en-ciel”, “corps doré”, et “bodhisattva-en-chair”, si cette distinction existe. Le corps darc-en-ciel et la momification, naturelle ou artificielle, semblent très liés. 
Littéralement, Djalus signifie un corps fait d’arc-en-ciel (dja). Cette appellation est une façon poétique de désigner son caractère subtil, illu­soire, pareil aux rayons de lumière colorée dont est fait l’arc-en-ciel.

Nous sommes tentés d’appeler ce corps : un « double » de l’individu, semblable au K’a des Égyptiens. Double qui, pour ceux-ci, était distinct de l’âme (Ba). C’est cette âme qu’ils semblaient tenir pour immortelle, tandis que le Double dépendait, pour sa survie, des offrandes que lui faisaient ses proches. — Il y a là similarité avec les croyances des taoïstes chinois
.” Alexandra David-Neel, Textes tibétains inédit.
L’aventure des âmes (Ba) de Gangkar Rinpoché et de Fahai Lama continue, et elles se sont de nouveau rencontrées ici-bas.

Bo Gangkar Rinpoché X et Fahai Lama II (photo : Xihuliu


Fahai Lama II à 22 ans (photo : Xihuliu)


***

[1] 之后沐浴净化发诸吉祥祝福之愿,并住于静修,以法身姿在法性光明中圆寂,其身体显现虹身成就——肉身虹化到一尺,目前仍然供养于贡嘎山之寺庙中。

[2]In the large and refurbished main temple hall at Sonada is a shrine dedicated to Kalu Rinpoche.
However, this is not a statue, but the real embalmed and gold plated body of Kalu Rinpoche. It's mind-blowing to be looking at his actual physical body
.” Source

Pour un meilleur souvenir, la vidéo d’un enseignement de Kalu Rinpoché sur le Bardo à Los Angeles 16.12.1988




mercredi 11 novembre 2020

Un spiritualisme qui rapproche l'Orient et l'Occident ?

"L'Orient est l'Orient, l'Occident est l'Occident et, jamais, ces deux mondes ne parviendront à se comprendre." Rudyard Kipling

L’influence de la théosophie en Chine semble très modeste, et les efforts d’établir et de diffuser les idées théosophiques n’étaient pas des initiatives chinoises. La première loge fut la “Saturn Lodge” à Shanghai créée en 1920, avec Mr. H. P. Shastri (le célèbre découvreur de manuscrits) comme président et Mr. G. F. L. Harrison comme secrétaire[1]. D’autres loges furent ouvertes, et en 1925, Edith Gray de la section Américaine visita la loge de Shanghai pour donner des conférences sur le Karma et la Réincarnation, ce qui résulta en la formation d’une “légion” appelée “Karma and Reincarnation”. Des livres théosophiques furent traduits en chinois[2]. Pendant la deuxième guerre mondiale les loges cessent leurs activités, et après 1949 cessèrent de fonctionner définitivement.

Walter Evans-Wentz et Lama Kazi Dawa Samdup

En revanche, les livres de Walter Evans-Wentz (1878–1965) et Lama Kazi Dawa Samdup, rapidement traduits en chinois, avaient plus de succès. La traduction du Livre des morts tibétains était publiée en 1927. Selon Donald S. Lopez (2011[3]), les interprétations et l’organisation de ce texte tibétain par Evans-Wentz sont contreversales et reflètent notamment ses idées théosophiques. Gray Tuttle observe que la croissance rapide dans l’intérêt du bouddhisme tibétain à la première moitié du XXème siècle en Chine républicaine fournit un contrepoint utile à celle dans la deuxième moitié du XXème siècle en occident.

L’accès disponible au bouddhisme ésotérique (tibétain via la terminologie théosophique des traductions chinoises des livres d’Evans-Wentz, et des traductions chinoises du Shingon japonais) pendant le début du renouveau chinois[4], colorait la perception du bouddhisme tibétain[5]. Les textes traduits par Evans-Wentz n’étaient pas des textes scolastiques classiques, mais des textes ésotériques de l’école Nyingmapa (The Tibetan book of the dead or, The after-death experiences on the Bardo plane (1927), et The Tibetan book of the great liberation 1954) et de l’école Kagyupa : Tibet’s great yogī, Milarepa (1951), et Tibetan yoga and secret doctrines (1935)[6]. Leur traduction en chinois peut expliquer partiellement l’intérêt particulier que les chinois portaient aux enseignements ésotériques des deux écoles : Bardo, Dzogchen, pratiques yoguiques secrètes, et que les maîtres tibétains (Norlha, Gangkar, ...) leur donnaient sans presqu’aucune préparation[7]. Tout le monde avait l’air pressé.


Version vendue à Taiwan, pour la version électronique c'est ici

Ceux qui lisent le chinois peuvent savoir désormais ce qu’enseignait le lama nyingmapa Norlha grâce à la publication (1995) d’un livre avec quelques-uns de ses enseignements intitulé Secret Scriptures of Tibetan Esoteric Dharma Practices (Zangmi xiufa midian) par Lü Xiegang[8]. Gangkar continua initialement (à partir de 1936) les enseignements donné par le lama nyingmapa Norlha à ses disciples, principalement du Dzogchen[9]. Les enseignements Karma Kagyu qu’il donnait à ses propres étaient également ésotériques[10] : initiations de Cakrasaṃvara et de Vajrayoginī, Six Yogas de Nāropa et Mahāmudrā. Dans ces séries d’instructions, on ne voit pas les pratiques préliminaires (tib. sngon ‘gro), ni la pratique de śamatha, vipaśyanā, l’entraînement spirituel (tib. blo sbyong), etc. On passe directement aux choses sérieuses, c’est-à-dire aux pratiques dont parlent les publications du duo Walter Evans-Wentz et Lama Kazi Dawa Samdup, et qui ont dû contribuer à l’attrait du bouddhisme ésotérique du Tibet, où étaient censés demeurer les maîtres mystiques de la théosophie.

On voit bien que le “réincarnationisme” était un facteur important dans cet engouement pour les pratiques secrètes autour de la mort du corps physique et la continuation des aventures d’un corps spirituel, quelque soit sa définition. Ce “corps spirituel”, oserions-nous dire “astral”, est le focus des pratiques du Bardo, et des “pratiques secrètes” des Six yogas de Nāropa. Une de ses pratiques est “le transfert [de la conscience]” (tib. ‘pho ba). Très populaire parmi les disciples chinois, car Gangkar Rinpoché l'enseignait beaucoup. C’était également une pratique très populaire quand le bouddhisme tibétain était enseigné en occident. Elle présentait de nombreux avantages, cela m’avait été expliqué ainsi par les lamas tibétains. Elle est facile à faire, la visualisation est simple, elle est assez amusante, la syllabe “Hig” est éjaculée promptement à haute voix, suivie de la syllabe “Ah” à voix profonde et d’un son allongé, correspondant à la montée et la descente du “principe conscient” (tib. bla) dans le canal médian du corps subtil du yogi. Elle produit rapidement et facilement des résultats : démangeaison sur le haut de la tête, formation d’un bouton ou d’un petit cratère, dans lequel le lama peut planter un brin d’herbe kuśa en signe de réussite de la pratique. Cela confirme par ailleurs l’idée qu’un “principe conscient” est enfermé dans le corps, et qu’il peut en être éjecté pour aller voir ailleurs, bref la thèse “réincarnationniste”. C’est une pratique qui confirme implicitement une croyance spiritualiste essentielle, à la fois bouddhiste, théosophique, … 


"Chögyal Namkhai Norbu is invited to a conference at Tartsendo; and after this meeting receives
a request from the local governor to assist the master Kangkar Chökyi Senge (1903-1956)
in teaching the Tibetan language." (Merigar Timeline)


Pour l’anecdote, le séjour du groupe des 80 disciples chinois étudiant au monastère de Gangkar en 1952-1953, fut organisé en collaboration avec le bureau local du Parti communiste chinois à Dartsedo. Un des professeurs de tibétain était le jeune Namkhai Norbu (南开诺布法王)… Un des étudiants ayant séjourné au monastère (en 1946), était le jeune Garma C.C. Chang, dont l'intérêt pour Milarepa s'est traduit dans sa traduction des Cent mille chants de Milarepa. Intérêt suscité par la traduction chinoise de la Vie de Milarepa d’Evans-Wentz ? Un autre étudiant était Kelzang Gyurmé, dont j’avais étudié la grammaire avec Tenpa Negi-la. Ce qui s’est passé au début du XXème siècle en Chine a sans doute nourri les missions en Europe et aux Etats-Unis dans la deuxième moitié du XXème siècle. Walter Evans-Wentz et Lama Kazi Dawa Samdup ont pu servir de lien. 

Les anti-Lumières, l’occultisme et la théosophie avaient préparé le terrain, l’idée centrale étant que “l’esprit” est immortel, et peut changer d’enveloppe. Une Science existe qui explique comment, et qui enseigne comment en tirer le meilleur bénéfice. Peut-être qu’un beau jour la science mondaine ordinaire se hissera à la hauteur de cette Science et confirmera ses thèses... C’est le rêve de tout spiritualiste. La voie du milieu qui est censé caractériser ce qu'est le bouddhisme est cependant ni spiritualiste, ni matérialiste. Au mieux, il dépasse les deux extrêmes en les incluant.

***


[1] Source : The Theosophical Society in China et Theosophy World 

[2] "Soutra tibétain de la mort" (西藏 度亡经, Evans-Wentz 瓦尔特·伊文斯·温兹) 

[3] Donald S. Lopez, Jr. The Tibetan Book of the Dead: A Biography, Princeton University Press, 2011. 

[4] Gray Tuttle reflète ici l’opinion du traducteur chinois Zhang Xinruo. Translating Buddhism from Tibetan to Chinese in Early-Twentieth-Century China (1931-1951), Gray Tuttle, dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009 

[5] “Evans-Wentz’s theosophic terms, like those of the Chinese Buddhists accessing Tibetan esoterica through the medium of Japanese esoteric Buddhism, embedded within this context a distinct and not necessarily compatible discourse. cases, the terms in the “target” language were chosen from a pre-existing lexicon (theosophy and Japanese esoteric Buddhism, respectively) that did not approximate the concepts of the “source” language. One gets the impression that in both cases, the terms in the “target” language were chosen from a pre-existing lexicon (theosophy and Japanese esoteric Buddhism, respectively) that did not approximate the concepts of the “source” language.” 

[6] “The Chinese translation was accomplished by a Chinese student of Tibetan esoterica, Zhang Miaoding (張妙定), just a year after the texts were first made available in English.” 

[7] “In late 1946 Gangkar gave teachings on the highly esoteric Great Perfection system of contemplation (rdzogs chen) to Wang Jiaqi, who thereupon asked for authorization to transmit the dzogchen instructions himself. In response, Gangkar formally appointed him as a successor to norlha, and confirmed this by presenting Wang Jiaqi with a tall, pointed paṇḍita hat adorned with three golden threads symbolizing mastery over the Tripiṭaka.” Meinert, p. 224
Only very few among Gangkar’s Chinese disciples seem to have really understood and practiced the essential instructions of dzogchen, yet Gangkar continued to transmit them.” Meinert, p.228 

[8] Lü Tiegang 呂鐵鋼 (ed.), Zangmi xiufa midian 藏密修法秘典 [Secret Scriptures of Tibetan Esoteric Dharma Practices], 5 vols. (Beijing: Huaxia chubanshe, 1995): vol. 3, p. 767. 

[9] “To Norlha’s former disciples he gave mostly nyingma teachings, whereas to his own students he later preferred to teach in the Kagyü tradition. The scope of the nyingma material he covered included such texts as Longchenpa’s (1308–1364) Trilogy of Natural Ease (Ngal gso skor gsum) and Seven Treasures (Mdzod bdun), the Heart Essence of the Ḍākinīs together with Longchenpa’s commentary entitled Quintessence of the Ḍākinīs (Mkha’ ’gro snying thig ma bu), Jikmé Lingpa’s (1729–1798) Guide to Dzogchen Practice (Rdzogs chen khrid yig ye shes bla ma), and the special dzogchen instructions of trekchö (“cutting thorough,” khregs chod) and tögel (“passing over,” thod brgal).” 

[10] “Among the Kagyü teachings, particularly in the Kamtsang tradition of the Karmapas, he offered instructions on the development and perfection stages of the yidams Cakrasaṃvara (bde mchog) and Vajrayoginī (rdo rje rnal ’byor ma), on the Six Yogas of Nāropa (Nāro chos drug), Mahāmudrā ( phyag chen), and on the One That When Known Liberates All (Gcig shes kun grol), a collection of empowerments by the ninth Karmapa Wangchuk Dorjé (1556– 1603).

dimanche 8 novembre 2020

La recette du "corps doré" du "bodhisattva en chair"


Le "corps doré" de la Vénérable Gongga, au Temple de Tainan

Avant le « love affair » (Chogyam Trungpa) entre l’occident et le Tibet, il y eut une première romance entre la Chine républicaine (1912-1949) et le Tibet, le Tibet jouant le rôle de la belle séductrice[1]. Pour le contexte général de cette époque, je vous réfère à l’excellent article de Françoise Wang-Toutain, qui porte surtout sur les activités de Fazun (1902-1980), et ses liens privilégiés avec l’école Gélougpa notamment, mais pas uniquement. Ironie du sort, le néobouddhisme ré-enchanté produit par les rapports religieux sino-tibétains en Chine et à Taiwan, est maintenant considéré comme du bouddhisme traditionnel. Le New Age asiatique a le vent en poupe, et ne peut pas être critiqué sous peine d’orientalisme. Le New Age occidental et le modernisme bouddhiste sont hors-la-loi.

Selon Fabienne Jagou (2011)*, le Taiwan est particulièrement sensible au bouddhisme ésotérique tibétain.
"Ces formes de religion cohabitent dans un climat de tolérance religieuse et politique qui permet au bouddhisme tibétain de s’implanter sur une terre déjà fertile en religions populaires liées à l’ésotérisme et au surnaturel."
Mes lectures sur le « renouveau tantrique » en Chine (1930-1950), et le « renouveau tantrique » à Taiwan, "la Chine libre", m’ont fait découvrir un nouveau monde. C’est la première bodhisattva « Vénérable Gongga » (貢噶老人), de son nom de jeune fille Shen Shuwen (申書文) qui nous servira de guide de cette deuxième exploration. J’avais commencé à travailler avec des articles en chinois disponibles sur Internet, avant de découvrir l’article de Stefania Travagnin, intitulé « Elder Gongga 貢噶老人 (1903-1997) between China, Tibet and Taiwan »[2]. J’ai donc complété ma première rédaction avec des informations ou des précisions venant de cet article. Gongga est la rendition chinoise du nom tibétain « gangs dkar », le nom du maître de la Vénérable Gongga, et le nom de la montagne tibétaine dont est issu ce maître. 

Gangkar Rinpoché

La Vénérable Gongga / Shen Shuwen était née en 1902/1903 comme la petite-fille du prince de Duān (Zaiyi ? huángshì duān wáng) de la fin de la dynastie Qing. Elle commence les arts martiaux à l'âge de 6 ans, et rêvait souvent d'immortels taoïstes lui demandant de pratiquer. Elle se marie à l'âge de 18 ans puis abandonne le mariage peu après. A 20 ans, elle rencontre Dao Kai, un moine de Pékin, et se convertit au bouddhisme en abandonnant le taoïsme. A l’âge de 36 ans, elle se bat contre l’armée japonaise. A 37 ans, elle se convertit à deux branches bouddhistes, de Taixu (1890-1947), et de maître Ch’an Xuyun (mort en 1957). A 38 ans, elle rencontre le missionnaire bouddhiste tibétain Yizhi Gongga Hutuktu (貢噶呼圖克圖)/Bo Gangkar Rinpoché (1893-1957) et le suit comme sa disciple.

Vénérable Gongga donnant une initiation

De 40 à 43 ans, elle fait une retraite dans la montagne de Gangkar et finit par voir Avalokiteśvara rouge. A la sortie de se retraite (1946), elle accompagne Bo Gangkar Rinpoché pour l’aider à raviver le bouddhisme ésotérique en Chine. En parallèle, elle commence sa propre activité de diffusion. A l’âge de 54 ans (1956), Bo Gangkar Rinpoché la fait venir à Palpung au Tibet, pour une dernière série de transmissions. Bo Gangkar Rinpoché l’autorise à les transmettre à son tour et meurt en 1957. En 1958, Ancien Gongga quitte la Chine et s’installe à Taiwan. De 70 à 73 ans, elle fit une retraite de trois ans. A 73 ans, elle rencontre SS Karmapa XVI aux Philippines (1977), ou elle crée un centre. Elle aide à diffuser le bouddhisme tibétain à Singapour, en Malaisie, en Thaïlande, et à Hong Kong. A 78 ans, elle rencontre SS Karmapa XVI aux Etats-Unis (1980), et prend les vœux de nonne (novice) devant lui. Le Karmapa lui donne l’autorisation de changer le nom de son école de Gonggar Jingshe en Karma Triyana Dharmachakra. Elle fait une autre retraite de trois ans entre l’âge de 86 et 89 ans. À l'âge de 90 ans, elle a présidé la cérémonie d'inauguration du monastère Gongga de Tainan. Elle décède en 1997.

Le récit de sa mort et sa transformation (« bronzage ») en « corps doré» ou « bodhisattva en chair ». La méthode serait une recette de médecine tibétaine.

Voici le compte-rendu de l'article de blog en chinois (le lien n'est plus actif). La Vénérable Gongga alla chez le médecin pour un rhume le matin, puis rentra au monastère dans la soirée. Elle s'est alors assise les jambes croisées et a annoncé aux disciples qu'elle allait partir. Elle donna les dernières instructions sur la façon traiter son corps, puis est morte, les jambes croisées, au milieu des chants de ses disciples. Son corps fut placé dans une sorte de cuve, pour une période de trois ans. Le corps était d’abord lavé à l’alcool, puis recouvert de « laque brute » noire. Les articulations furent massées en continu pour éviter la raideur et les fractures osseuses. La posture fut ajustée. Le pied droit fut mis en place (posture jambes croisées), le coude droit fut placé sur le dossier de la chaise, la bouche fut fermée, puis tous les défauts (joues, lèvres, nez, yeux) furent retouchés. De l’or fut broyé en une pâte boueuse qui fut appliquée sur la laque noire[3]. Cela est plus esthétique et empêche l’oxydation explique l’article. Le corps est alors placé dans la cuve, et laissé pendant trois ans, pour qu’il se transforme en relique. Il se réduit pendant ce processus. La relique (tib. sku gdung) est sortie et transformée en une statue, pour servir d’objet d’adoration. Dans le cas de la vénérable Gongga elle fit une tournée à Taiwan[4], pour permettre aux fidèles de recevoir sa bénédiction. Source

Tenga Rinpoché, photo du FB de Vén. Gonnga

La Vénérable Gongga avait annoncé son intention de se réincarner avant sa mort. Deux grands lamas tibétains assistèrent à la cérémonie, pour conduire l’office. Lama Tenga Rinpoché du Népal et « Karma Khamchen Rinpoche ». Ils donnèrent l’initiation d’Avalokiteśvara rouge et organisèrent des danses vajra pour exorciser les démons. Après sa mort, les fidèles récitèrent des mantras durant 49 jours.

Vén. Gongga et Karmapa XVII, premier étage de Gongga Vihāra
2015 (photo de Stefania Travagnin)

La vénérable Gongga est considérée comme la première Bouddha/bodhisattva féminin. Son « corps doré », ou statue contenant sa relique, a cependant l’aspect d’un moine[5]. La célèbre statue millénaire de Liuquan est un exemple d'une statue momifiée

Un autre article en chinois explique le processus de « momification » de la relique de l’abbé Shì kāi fēng (釋開豐) du monastère bouddhiste Lóng fā táng (龍發堂) à Taiwan. Les photos furent publiées le 10 août 2007 pour lever les doutes des incrédules. Pour les détails, je vous réfère également à l’article de Stefina Travagnin.

Couvrir le corps de "laque noire"

Ouverture de la cuve au bout de trois ans

Le corps est sorti et recouvert d'un tissu

Sur cette photo une partie du corps est visible

Le "corps doré" finalisé de l’abbé Shì kāi fēng

Il y a de très nombreuses photos sur la page Facebook de la Vénérable Gongga

Vén. Gonnga, Kalu Rinpoché, Tulku Trinlé

Vén. Gongga avec Karmapa XVI

Yangsi Kalu Rinpoché et Vén. Gongga

Du moment que le Bouddha était représenté, et spécifiquement sous sa forme emblématique, l'idée d'enfermer sa dépouille dans une statue en or, quand on est un bouddhiste important, est peut-être la conséquence logique de sa volonté de devenir soi-même un Bouddha, ou sinon son présage auspicieux. Je peux m'imaginer des bouddhistes dont ce serait le plus grand rêve. De toute façon, la science de la momification de ce type existe, et des spécialistes sont disponibles au Népal. 

Pour un éclairage ironique du sujet, lire Zhuangzi sur la momie de la tortue magique

***

* Fabienne Jagou. Le bouddhisme tibétain à Taiwan. Monde chinois nouvelle Asie, ESKA, 2011. hal01631012

[1] Françoise Wang-Toutain, Quand les maîtres chinois s'éveillent au bouddhisme tibétain. Dans : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 87 N°2, 2000. pp. 707-727.

[2] Travagnin, S. (2016). Elder Gongga 貢噶老人 (1903-1997) between China, Tibet and Taiwan: Assessing Life, Mission and Mummification of a Buddhist Woman. Journal of the Irish Society for the Academic Study of Religions, 3, 250-272.

[3] « The body of Elder Gongga was gilded according to the standard method followed for preserving other Buddhist mummies in Taiwan, which also finds correspondence with the technique adopted in Tibet.29 Regarding the Taiwanese side, devotees from Gongga Vihāra explained that the relic-body was gilded in order to better preserve the mummy, because of the hot and humid weather in Taiwan. The Tibetanness of the gilded relic-body is reflected in her robes and garments, which are distinct to Tibetan Buddhism, as are the mantle and hat, her arms folded across her breast, and the golden vajras placed in her hands. » Stefina Travagnin

[4] « The gilded mummy was carried in procession from Taipei to Tainan, and then from Tainan back to Taipei, before the final enshrinement in the latter. This ‘round-trip’ of the holy relic-body was reported in the main national newspapers and included the participation of religious and political authorities (see Images 4 & 5). » Stefina Travagnin

[5] J’ai un doute sur la destination finale de la relique. La coutume existe d’incorporer la relique dans une statue dorée, et les photos de l’article expliquant la momification montrent des photos de « statues » gardant la morphologie de la relique. Mais Stefina Travagnin reproduit la traduction anglaise d’un article, qui pourrait suggérer que ce ne soit pas le cas. Si la statue ne contient pas la relique, où et comment celle-ci est-elle préservée ? La relique se trouve-t-elle dans une statue à Taipei, avec une deuxième statue sans relique dans le temple de Tainan ? Merci de me contacter par mail ou en laissant une réponse en réaction.

« On April 3 the gilded relic-body was moved back to Taipei and enshrined in Gongga Vihāra, while a bronze statue of Elder Gongga was placed in the main shrine hall of Gongga Temple in Tainan. »