mardi 18 août 2026

L'avenir du bouddhisme ?

Modèle du projet Gelephu Mindfulness City (GMC) au Bhoutan (FB Tampa Namwang 3/4/2025

Des reliques comme actif


Les reliques du Bouddha Shakyamouni, qui devaient jouer un rôle central dans le financement du Niguma Meditation Institute et des projets communautaires de la diaspora bhoutanaise en Australie, m'ont permis de découviri une histoire récente et singulière. Cette collection de reliques spécifique est conservée au cœur de la Grande Pagode du Bois de Vincennes à Paris, où elle est placée sous la responsabilité de l'Union Bouddhiste de France (UBF).

Photo postée par le Ministre de l'Intérieur
B. Retailleau sur sa page FB le 25 février 2025

Leur périple vers l’Occident remonte à 1898, lorsque le gouvernement britannique en Inde offrit des reliques en os du Bouddha au roi Rama V de Thaïlande (1853-1910) pour promouvoir les relations diplomatiques. Le roi les fit conserver au célèbre temple Wat Saket de Bangkok. Selon le récit diffusé par les autorités religieuses thaïlandaises, un moine aux capacités de clairvoyance aurait prédit que les reliques quitteraient le sol thaïlandais pour l'Occident 111 ans plus tard.

En 2009, exactement 111 ans après leur arrivée en Thaïlande, l'abbé en chef de Wat Saket, soutenu par la communauté bouddhiste asiatique, décida d'offrir les reliques à la France. La coïncidence des dates est régulièrement mise en avant par l'Union Bouddhiste de France pour souligner le caractère providentiel de ce don. Le gouvernement français les confia à l'UBF pour leur préservation, une fédération apolitique et à but non lucratif, reconnue par le Conseil d'État le 8 janvier 1998. Depuis 2009, les reliques sont installées à la Grande Pagode du Bois de Vincennes à Paris, où elles sont habituellement conservées à la dévotion des fidèles. L'UBF accepte parfois que les reliques voyagent pour être présentées au public, un usage au service de la foi.

Tournées

1. La tournée des reliques au Bhoutan (novembre 2024) : un événement royal

Arrivée des reliques au Bhoutan, apportées par l'équipe UBF (youtube)

C'est dans ce contexte que le deuxième Kalu Rinpoche (Yangsi Kalu, né en 1990), reconnu comme la réincarnation du précédent Kalu Rinpoche par le Dalaï Lama et Taï Situ Rinpoche, obtint de l'UBF l'autorisation d'organiser une grande tournée des reliques au Bhoutan. L'événement, qui se déroula du 19 au 27 novembre 2024, fut un succès retentissant.

La tournée reçut le soutien officiel du roi du Bhoutan, Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, et du corps monastique central. Les reliques parcoururent le pays, de l'est du Bhoutan jusqu'à la capitale Thimphou, où elles furent exposées au sein du Bouddha Dordenma, un imposant monument qui surplombe la ville.

Le point d'orgue de cette tournée fut le Shangpa Monlam, une grande cérémonie de prières qui se tint du 20 au 22 novembre 2024 au stade national de Thimphu, en coïncidence avec la célébration de la Descente du Bouddha du ciel des Dieux. Selon les estimations communiquées ultérieurement par Kalu Rinpoche, l'événement aurait attiré environ 75 000 personnes, soit près d'un tiers de la population bhoutanaise. À l'issue du Monlam, la tournée se prolongea par un pèlerinage vers les lieux sacrés du Bhoutan, notamment la vallée de Punakha et le monastère de Taktsang (le "Nid du Tigre").

Cette tournée marqua les esprits par son ampleur et sa dimension royale. Des photos et vidéos de Kalu Rinpoche aux côtés du roi et de la reine du Bhoutan, datant de cette période, circulent sur les réseaux sociaux, témoignant de la proximité entre le maître spirituel et la monarchie bhoutanaise. L'événement avait consolidé la position de Kalu Rinpoche comme l'une des figures spirituelles majeures du pays, aux côtés du Je Khenpo, et démontré la force de la dévotion bouddhiste au Bhoutan.

Lors du panel à l'Université de Westminster en novembre 2025, Kalu Rinpoche reviendra sur cet événement : "J'ai apporté cette relique au Bhoutan en novembre dernier, nous avons fait toute la tournée... environ 240 000 personnes ont reçu la bénédiction en deux semaines, ce qui représente environ un tiers de la population du Bhoutan." Ce chiffre, avancé par l'organisateur lui-même, n'a pas fait l'objet d'une vérification indépendante. A la même occasion, au sujet du projet Geluphu GMC (voir ci-dessous), il déclara : "Vous devez vous entourer d'une structure économique solide. Elle peut être dans différents endroits du monde... Elle doit être entourée d'une structure économique forte, pas seulement spirituelle[1]."

2. La tournée du roi du Bhoutan en Australie

HBF Park Stadium Perth (Daily Bhutan)

La tournée des reliques en novembre 2024 fut précédée d’un mois par la tournée du roi bhoutanais en Australie, pour renforcer les liens avec sa diaspora. En octobre 2024, le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck effectua sa première visite officielle en Australie, accompagné de la reine Jetsun Pema et de leurs trois enfants. La visite comprit des audiences publiques à Sydney (12 octobre), Canberra (13 octobre) et Perth (16 octobre). À Perth, la foule fut telle qu'une seconde audience dut être organisée : plus de 19 000 personnes se pressèrent au HBF Park le matin, portant le total à plus de 21 000 participants pour la seule journée du 16 octobre. Au total, près de 27 000 Bhoutanais se rassemblèrent à travers les trois villes australiennes.

L'ambiance fut d'une intensité émotionnelle rare. Beaucoup fondirent en larmes à la simple vue du Roi, comme s'ils retrouvaient un membre de leur famille après une longue séparation. La visite du roi à la Perth Mint, où une vingtaine d'employés bhoutanais étaient présents, fut également un moment d'une grande émotion. C'est dans ce contexte que le roi présenta pour la première fois à la diaspora son projet phare : la Gelephu Mindfulness City (GMC). La visite a eu un effet galvanisant. Dans les jours qui ont suivi, de nombreux Bhoutanais ont exprimé leur détermination à revenir au pays. Chencho Tshering, président d'un centre culturel à Canberra, a déclaré : "Nous avons confiance dans cette noble initiative car nous connaissons désormais l'homme qui la dirige : notre Roi. Nous sommes prêts à investir à tout moment.".

Westminster University 05/11/2025 (vidéo)

À l'automne 2025, Kalu Rinpoche lui-même intervint à l'Université de Westminster lors d'une conférence sur le bouddhisme himalayen, où il présenta sa vision et ses liens avec la monarchie bhoutanaise (Youtube Kalu Rinpoche on 'Buddhism in the Himalayas & the Dalai Lama'[2].
La tournée des reliques en Australie (janvier 2026) : une collecte pour unir la diaspora

3. La tournée des reliques en Australie

Forte du succès de 2024 au Bhoutan, et comme annoncé à l'Université de Westminster, Kalu Rinpoche décida de réitérer l'expérience, cette fois en Australie. L'objectif affiché était double : offrir une bénédiction à la diaspora et collecter des fonds pour un centre communautaire à Perth. C'est ainsi qu'en janvier 2026, la tournée des reliques du Bouddha en Australie fut organisée par le Druk Community Centre of Australia (DCCA) , une association fondée par Rinpoche[3], en collaboration avec l'UBF, qui consentit à un nouveau prêt des reliques en envoyant une équipe pour sécuriser les reliques. La tournée couvrit cinq villes australiennes :

Perth : 19-20 janvier 2026, au Serbian Community Centre.
Sydney : 22 janvier 2026, au Phuoc Hue Temple.
Canberra : 24-25 janvier 2026, au Melrose High School.
Brisbane : 27 janvier 2026, au Superordinary Hall.
Melbourne : 29-30 janvier 2026, au Quang Minh Temple.

L'événement fut salué par les autorités australiennes. Le 4 février 2026, le député de Fowler remercia à la Chambre des représentants "le Druk Community Centre of Australia d'avoir apporté ces reliques sacrées de France en collaboration avec l'UBF, sous la direction spirituelle de Son Éminence Kalu Rinpoche". La tournée fut un succès populaire, attirant des foules de fidèles parmi la diaspora bhoutanaise et les communautés bouddhistes d'origines diverses (vietnamienne, thaïlandaise, népalaise, etc.). Ces trois moments – la tournée de 2024 au Bhoutan, la visite royale à Perth en 2024, et la tournée des reliques en Australie en janvier 2026 – sont interconnectés : ils participent d'une même stratégie, celle de maintenir le lien spirituel et identitaire entre le Bhoutan et sa diaspora.

Un peu d’histoire

Un royaume sous le signe de deux sytsèmes "Choe-sid-nyi"

Le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck et Kalu Rinpoche
(FB Bhutan Inside 23092023)

Le Bhoutan, dernier État bouddhiste vajrayāna au monde, se distingue par une fusion unique des pouvoirs religieux et séculiers, connue sous le nom de Choe-sid-nyi. Cette doctrine, inscrite dans la Constitution de 2008, réunit dans la personne du Roi (Druk Gyalpo) les fonctions de chef de l'État et de protecteur du bouddhisme. Le Roi est assisté par le Je Khenpo, l'autorité spirituelle suprême du clergé, qui veille à la préservation des enseignements et des traditions.

Cette structure duale est au cœur de l'identité nationale bhoutanaise, structurée autour des "Trois Racines" (Tsa-wa-sum) : le Roi, le Pays et le Peuple (ou le Gouvernement). Ce concept, inscrit dans le Code de la Loi Suprême dès 1957, exige une loyauté absolue envers la Couronne et ses institutions. Il est emprunté au bouddhisme vajrayāna, où les "Trois Racines" sont le Lama, les Ḍākinī et les Protecteurs de dharma, créant une fusion entre identité religieuse et identité nationale.

Cette vision d'une nation unifiée sous une même culture et une même foi a guidé la politique d'homogénéisation ethnique menée à partir des années 1980. Sous le slogan "Une nation, un peuple", le gouvernement royal a imposé le code vestimentaire driglam namzha, la langue dzongkha et les coutumes bouddhistes à l'ensemble de la population.

L'exclusion des Lhotshampas

Cette politique d'unification a exclu de facto les Lhotshampas, une minorité hindoue d'origine népalaise vivant dans le sud du pays depuis le XIXe siècle. Installés comme travailleurs puis agriculteurs, ils représentaient à la fin du XXe siècle une part significative de la population bhoutanaise.

En 1985, la Loi sur la citoyenneté a introduit des critères stricts, exigeant une preuve de résidence avant 1958, un document que de nombreux Lhotshampas ne pouvaient fournir. En 1990, le Bhutan People's Party, un parti Lhotshampa, réclama la démocratisation et la reconnaissance des droits culturels. La réponse du gouvernement fut brutale : les Lhotshampas furent qualifiés d'"anti-nationaux" (ngo log), une accusation relevant du concept de Tsa-wa-sum, passible de lourdes peines de prison.

Entre 1990 et 1993, plus de 100 000 Lhotshampas (environ un sixième de la population de l'époque) furent expulsés ou contraints de fuir vers le Népal, où ils vécurent dans des camps de réfugiés pendant près de deux décennies. Leurs terres, leurs maisons et leurs biens furent confisqués. Aujourd'hui encore, environ 6 000 à 8 000 personnes restent apatrides dans les camps au Népal.
La diaspora en Australie : résilience et exclusion persistante

À partir de 2007, un programme de réinstallation du HCR a dispersé les réfugiés Lhotshampas à travers le monde. Une part significative, majoritairement des Lhotshampas, a trouvé refuge en Australie, où elle constitue aujourd'hui la plus grande communauté bhoutanaise hors du Bhoutan, estimée à plus de 30 000 personnes, dont la moitié réside dans la région de Perth.

Malgré les traumatismes de l'exil, la diaspora Lhotshampa a fait preuve d'une remarquable capacité d'intégration, formant des communautés soudées et s'impliquant dans la vie économique et sociale australienne. La spiritualité (hindoue et bouddhiste) a joué un rôle central dans leur résilience, leur permettant de surmonter la perte de leur patrie et les difficultés de la réinstallation. Cependant, l'intégration n'a pas été sans embûches : chômage, barrière de la langue, et surtout, des problèmes de santé mentale, avec des risques accrus de dépression et de suicide signalés au sein de la diaspora.

Page FB GMC (31122024)

Le roi à Perth : une main tendue, mais pas à tous


Les discours du Roi, prononcés (en octobre 2024) sans notes, furent d'une simplicité désarmante. Son message principal était une invitation pressante adressée à la diaspora : acquérir des compétences à l'étranger et revenir au Bhoutan "pendant que vous êtes jeunes, et pas seulement quand vous serez vieux et à la retraite".

Cette visite avait trois objectifs principaux :
Rencontrer le peuple et renforcer les liens émotionnels.
Partager les développements au pays, en particulier autour de la GMC.
Recueillir les retours et les questions de la diaspora, notamment via un code QR pour la GMC.

Mais ce récit d'union nationale cache une réalité plus sombre. Pour assister aux audiences royales, il fallait s'inscrire avec un document de citoyenneté bhoutanaise que les réfugiés Lhotshampas (expulsés dans les années 1990 et dont la nationalité a été révoquée) ne possèdent pas. L'exclusion était double : leurs proches, 34 prisonniers politiques pour la plupart Lhotshampas, sont toujours détenus au Bhoutan.

Ce paradoxe est au cœur du drame des Lhotshampas : ils sont à la fois les destinataires émotionnels du discours royal (puisqu'ils étaient présents en masse aux audiences) et les exclus administratifs d'un projet, la GMC, qui se construit sur leurs terres ancestrales à Gelephu. Des réfugiés comme Krishna Bir Tamang, qui détiennent encore des titres de propriété, considèrent ce projet comme une construction sur des "terres volées". Le traumatisme de la dépossession est résumé par Kamal Dahal, un réfugié Lhotshampa en Australie : "Nous avions d'immenses terres, 10, 12 acres. Une maison, du bétail, des cardamomes, un jardin d'oranges. Alors quand on doit tout laisser derrière soi, comment une personne peut-elle le supporter ?" D'autres comme Ram Khanal ont pu faire des études et avoir une carrière en Australie, et s'investissent dans la communauté bhoutanaise en Australie.

Le fil rouge des reliques

C'est dans ce contexte de diaspora meurtrie, tiraillée entre un attachement profond à sa culture d'origine et une exclusion persistante, que la tournée des reliques de 2026 a pris tout son sens. Pour les Lhotshampas d'Australie, majoritairement hindous mais profondément attachés à la culture bhoutanaise, la venue des reliques du Bouddha était bien plus qu'un événement religieux : c'était une reconnexion avec une identité niée, un moment de communion avec une patrie qui les a rejetés.

Le succès de la tournée des reliques, qui a attiré des milliers de fidèles à travers l'Australie, témoigne de cette soif d'appartenance. Mais derrière cette ferveur spirituelle, un projet plus vaste se dessinait : celui de financer, grâce à ces reliques, un centre communautaire pour la diaspora bhoutanaise à Perth, et les projets de Kalu Rinpoche, et d'autres Rinpochés bhoutanais, dans le cadre du projet Gelephu Mindfulness City (GMC).

Le projet Gelephu Mindfulness City (GMC) : la "Silicon Valley" bhoutanaise
Attirer l’entrepreneuriat dans tous les domaines


Pour comprendre l'ampleur du projet Gelephu Mindfulness City (GMC), il faut d'abord mesurer le défi auquel le Bhoutan est confronté. Pendant des décennies, le royaume himalayen s'est distingué par son approche unique du développement, privilégiant le Bonheur National Brut (GNH) à la simple croissance économique. Chaque année, des enquêteurs parcourent le pays pour mesurer le bien-être physique, spirituel et émotionnel de la population. Cette philosophie a valu au Bhoutan une reconnaissance mondiale, mais elle n'a pas créé assez d'emplois. Résultat : les jeunes quittent le pays en masse. Près d'un Bhoutanais sur dix vit désormais à l'étranger, une "fuite des cerveaux" qui menace l'avenir même du royaume.

C'est pour répondre à cette urgence que le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck a annoncé, en décembre 2023, un projet d'une ambition inédite : la Gelephu Mindfulness City (GMC).

Prospérité et pleine conscience

Anciennement Gelephu ou Geylegphug, actuellement Sarpang

Bhutan's Gelephu Mindfulness City
Photo credit: Bhutan GMC Official Website / Screenshot

La GMC est conçue comme une zone administrative spéciale de plus de 2 500 km², située dans le sud du Bhoutan, à la frontière indienne, sur les anciennes terres des Lhotshampas. Le roi a défini ce projet comme une "ville de pleine conscience, englobant des entreprises conscientes et durables, inspirées par l'héritage spirituel bouddhiste". L'objectif est de créer un hub économique mondial qui attire les investissements, les talents et les entrepreneurs, tout en restant fidèle aux valeurs bhoutanaises. Le projet ne renie pas le bonheur brut GNH. Il tente de le conjuguer avec la prospérité matérielle. Comme l'a résumé un responsable : "Nous voulons aussi être riches, mais comment ?".

L'innovation financière au service de la tradition (et vice versa)

Ce qui distingue la GMC des autres mégaprojets est son financement. Le Bhoutan, qui avait discrètement commencé à miner du Bitcoin dès 2019 en utilisant son énergie hydroélectrique propre, a annoncé en décembre 2025 l'allocation de 10 000 Bitcoins (valant environ 1 milliard de dollars) pour financer le développement de la ville. Le roi a déclaré que cet engagement était "pour notre peuple, notre jeunesse et notre nation".

Cette décision est une manière de transformer les réserves numériques du Bhoutan en infrastructures physiques, en utilisant des stratégies comme la collatéralisation des avoirs en Bitcoin. Des observateurs ont noté que, contrairement à d'autres projets similaires, le Bhoutan utilise le Bitcoin comme un "étage financier" plutôt que comme l'identité même de la ville. La GMC doit devenir un pôle d'excellence dans plusieurs secteurs : la finance et les actifs numériques (avec un régulateur unique), les énergies vertes, l'éducation, la santé et le bien-être, et bien sûr, le tourisme spirituel (voir “Mindful capitalism”).

Un espoir et un risque

Pour les Bhoutanais, la GMC est à la fois une source d'espoir et un saut dans l'inconnu. L'ancien Premier ministre et gouverneur de la GMC, Lotay Tshering, a souligné que beaucoup considèrent le projet comme une "opportunité, un espoir de revenir". L'ambition est de retenir les jeunes en leur offrant des opportunités comparables à celles qu'ils recherchent à l'étranger. Le projet pourrait également inciter les membres de la diaspora à revenir, comme en témoigne le volontariat de plus de 150 Bhoutanais d'Australie.

Cependant, le projet suscite aussi des inquiétudes, notamment sur la gestion des réserves de crypto-monnaies, dont la volatilité représente un risque, et sur les conséquences sociales pour les communautés locales. Pour le professeur Ronald Purser, spécialiste du "capitalisme conscient", le défi sera de faire en sorte que la ville ne devienne pas un simple outil de marketing, mais un lieu où "la conception même invite à la réflexion".

Futur berceau de prospérité et bien-être

Parmi les figures spirituelles ayant soutenu le projet, Kalu Rinpoche s'est distingué par son enthousiasme. Dans un podcast sur shangpakagyu.org, il a déclaré : "Quand Sa Majesté m'a expliqué ce projet grandiose, je me suis perdu dans cette idée, tellement elle était belle et magnifique.".

Il a exprimé sa "confiance à 100%" dans le projet, soulignant que Sa Majesté a "créé le modèle parfait". Pour Kalu Rinpoche, la GMC est une réponse à l'émigration forcée des jeunes Bhoutanais : "Nos compatriotes aiment leur Roi, ils aiment leur pays, ils ne veulent pas quitter leur pays. Ils veulent des opportunités économiques."

Il a reconnu sa propre limitation ("je n'ai pas de formation en affaires"), mais a vu dans le projet une extension de ses responsabilités spirituelles : "En tant que bouddhiste, je me sens responsable de contribuer." (podcast)

Le projet de Kalu Rinpoche dans la GMC

The Mani-Khorlo Project (brochure)

La contribution concrète de KR à la GMC est le Niguma Meditation Institute (NMI). Ce projet, annoncé sur son site officiel , prévoit la construction d'un centre spirituel sur 60 acres de terrain dans la GMC, conçu comme un mandala Vajrayana.

Le NMI comprendra :

Un temple avec des salles de méditation et de yoga (12 000 pieds carrés)
Une bibliothèque moderne
Un jardin de plantes médicinales himalayennes
80 huttes de retraite
Des bâtiments pour des séminaires de formation

Pour financer cet institut, KR a lancé un projet de parrainage de 21 000 moulins à prières (Mani Khorlo) à 180 $ US l'unité, géré par sa Dharmapala Association.

Entre dons directs et offrandes dans le cadre des tournées de reliques

Le NMI est financé par deux sources principales :

Le parrainage des moulins à prières. Une collecte de fonds directe auprès des fidèles du monde entier, gérée par l'association Dharmapala de KR.

Les tournées des reliques. Comme nous l'avons vu, la tournée australienne de janvier 2026 a permis de collecter des fonds via le Druk Community Centre of Australia (DCCA). Le succès de la tournée au Bhoutan en 2024 a encouragé Rinpoche à réitérer l'expérience, avec l'accord de l'UBF (remerciements[4]). La collecte de fonds, qui devait financer un centre communautaire à Perth, a rapporté 525 435 dollars australiens, déposés sur le compte de la DCCA. La question de savoir à qui revient précisément cette somme, GMC au Bhoutan, NMI au Bhoutan, ou la communauté bhoutanaise de Perth, relève d'un contentieux qui dépasse le cadre de mon analyse. Ce qui nous intéresse ici est la structure qui a permis ce flou.

Conclusions

Cette plongée dans l'histoire des reliques, du Bhoutan et de sa diaspora révèle une réalité complexe, bien loin du cliché d'un royaume himalayen figé dans une sérénité immuable. Derrière le projet grandiose de la Gelephu Mindfulness City, derrière la ferveur des tournées de reliques, derrière les larmes versées lors de la visite du Roi à Perth, se dessinent des lignes de fracture profondes qui structurent le Bhoutan contemporain.

Une nation en quête d'avenir

Le Bhoutan est à un tournant de son histoire. Confronté à une "fuite des cerveaux" qui vide le pays de sa jeunesse, le royaume tente de conjuguer son héritage spirituel avec les exigences d'une économie mondialisée. La GMC incarne cette ambition : un projet qui veut faire du Bhoutan une "Silicon Valley" bouddhiste, un pôle d'excellence en finance numérique, en bien-être et en éducation, tout en restant fidèle aux valeurs du Bonheur National Brut.

Mais ce pari repose sur une contradiction fondamentale. La GMC est construite sur les terres des Lhotshampas, cette minorité hindoue expulsée dans les années 1990. Le Roi tend la main à la diaspora pour qu'elle revienne contribuer au projet national, mais cette main ne s'étend pas à ceux qui ont perdu leur citoyenneté et leurs terres. Les réfugiés Lhotshampas d'Australie, massivement présents aux audiences royales, sont à la fois les destinataires émotionnels du discours royal et les exclus administratifs d'un projet qui efface leur mémoire.

Kalu Rinpoche, une figure à la croisée des chemins

Au cœur de ce carrefour se tient Kalu Rinpoche. Figure spirituelle majeure, reconnue par le Dalaï Lama, il est à la fois un soutien actif de la vision royale et un entrepreneur spirituel qui finance ses projets par des tournées de reliques. Son Niguma Meditation Institute, conçu comme un "centre spirituel" de la GMC, est le symbole de cette alliance entre tradition bouddhiste et modernité économique.

Mais cette position le place au centre de tensions qui le dépassent. En organisant la tournée des reliques en Australie via la DCCA, il a mobilisé la diaspora autour d'un projet communautaire. Ce faisant, il a involontairement révélé les fissures au sein de cette communauté : entre l'autorité spirituelle et la gouvernance laïque, entre la loyauté envers le maître et les exigences du droit australien.

Une diaspora en quête de réconciliation

Pour les Bhoutanais d'Australie, en particulier les Lhotshampas, cette affaire est bien plus qu'un conflit sur des dons. Elle est le reflet de leur propre condition : tiraillés entre un attachement viscéral à leur culture d'origine et une exclusion persistante, ils cherchent des points d'ancrage. Les reliques du Bouddha, la figure de Kalu Rinpoche, le discours du Roi sont autant de symboles qui leur permettent de maintenir un lien avec une patrie qui les a rejetés.

La pétition de 20 000 signatures en faveur de Kalu Rinpoche en est la preuve éclatante : pour cette diaspora, la loyauté envers une figure spirituelle qui incarne la bhoutanité transcende les clivages. C'est une manière de dire : "Nous sommes encore bhoutanais, même si le Bhoutan ne nous reconnaît plus."

Un avenir à écrire

L'histoire que nous avons suivie est loin d'être terminée. Le projet GMC n'en est qu'à ses débuts. Le conflit autour de la DCCA suivra son cours judiciaire. Et les Lhotshampas, toujours apatrides pour certains, continueront d'attendre une réconciliation.

Une question demeure : le Bhoutan saura-t-il réconcilier son passé avec son avenir ? Pourra-t-il construire sa "ville de pleine conscience" sans oublier les consciences qu'il a brisées ? La réponse dépendra de la capacité du royaume à reconnaître les blessures de son histoire, et à tendre une main sincère à tous ses enfants, y compris ceux qu'il a un jour exclus.

"Nous voulons aussi être riches, mais comment ?" - Responsable bhoutanais, à propos de la GMC.

Cette question, posée sur le plan économique, résonne sur le plan humain. Le Bhoutan cherche à être riche, mais il doit aussi apprendre à être juste. Les reliques du Bouddha, qui voyagent pour bénir les foules, nous rappellent que la véritable richesse est peut-être ailleurs : dans la capacité à guérir les mémoires et à réparer les liens brisés.

Voir aussi le Monde diplomatique de décembre 2025 : "Pourquoi ses habitants fuient le Bhoutan, "pays du bonheur"
***

[1]: "You need to surround yourself with a strong economic structure. It doesn't have to be in one place. It can be in different places around the world... It has to be surrounded with strong economic structure, not just a spiritual one."

Kalu Rinpoche, Université de Westminster, 6 novembre 2025

[2]: "The previous Kalu Rinpoche had been the retreat master at Palpung Monastery in Tibet. And during the 1940s and 50s at the request of the Bhutanese royal family, he established the three-year retreat practice in Bhutan. The present Kalu Rinpoche continues to serve his majesty the fifth king of Bhutan."

"I brought that relic to Bhutan last year in November we did the whole tour... around 240,000 people got the blessing within the span of two weeks which is around the third of population of Bhutan."

"I'm going to bring the same relic to Australia... there is no dispute when there's a relic of the Buddha but rather a blessing for everyone."

"His majesty the king of Bhutan recently he initiated this project called the Gilifu Mindfulness City and it's around the four times the size of the Singapore and it's basically to create a vajayana hub and then it's there's an invitation to all the different schools Sakya Kagyu, Gelug Jonang… all the meditation centers to practice their own way of doing it."

"In terms of the preservation of the Vajrayana... before Bhutan used to be very conservative to their own Drukpa lineage only... but now it's being open to the south of Bhutan to create this economic hub. It's like a one country-two systems and also a spiritual hub and the medical hub as well."

[3] Kalu Rinpoche ne s’avère cependant pas faire partie de la direction. Kuensel 15/08/2026

[4] “His Eminence Kalu Rinpoche carried the relics down to bless the elderly and disabled with the support of the UBF security team.”

Dans sa vidéo, Kalu Rinpoche déclare avoir payé 50 000 $ de sa société privée pour couvrir les frais (visas, vols, hébergement) de l'équipe de sécurité (UBF) lors de la tournée des reliques au Bhoutan en 2024

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