lundi 31 août 2026

En mécanisant, on se mécanise ?

Padmasambhava chevauchant une tigresse pour monter à Taktshang au Bhoutan (HTNSL)

Le Dharmakāya manifesté


Dans le bouddhisme Mahāyāna et Vajrayāna, la nature n’est pas un décor silencieux et inerte. Elle est une immense source d’énergie, d’où le Bouddha enseigne en permanence, sans avoir à prononcer un seul mot. Le vent qui souffle dans les arbres, le bruissement des drapeaux, le clapotis de l’eau ou le souffle du prāṇa (énergie vitale) sont autant de sermons, pour qui sait les entendre. L’idée que l’enseignement soit une « pluie de bénédictions » ou un « nuage de Dharma » trouve son expression la plus directe dans le Soutra du Grand Nuage (Megha-sūtra). Ce texte compare la sagesse et la compassion du Bouddha à un grand nuage qui recouvre l’univers entier et déverse sa pluie spirituelle également sur tous les êtres, sans distinction. L’image du vent qui fait chanter les arbres est magnifiquement décrite dans le Soutra d’Amitābha, qui dépeint la Terre Pure de Sukhāvatī . Lorsqu’une brise douce agite les arbres précieux et les clochettes suspendues à leurs branches, il s’en élève une musique sublime. En l’entendant, les êtres qui y résident développent spontanément la pleine conscience du Bouddha, du Dharma et de la communauté. Quant aux cinq éléments (terre, eau, feu, air et espace), ils sont considérés dans les traditions ésotériques comme le « corps secret du Bouddha » qui ainsi enseigne à chaque instant. Cette idée puise ses racines dans des textes comme le Sūtra de la Marche héroïque (Śūraṅgama Sūtra, env. 705), qui explique que la nature profonde de chaque élément est inséparable de l’éveil universel[1]. La matière (les 5 éléments) n’est plus un obstacle à l’éveil, elle est l’éveil manifesté. La perception n’est plus un voile, elle est l’éveil qui perçoit. La pensée n’est plus un poison, elle est l’éveil discernant. Dans ce sūtra, le corps secret ou ésotérique du Bouddha est “la Matrice ou l’Embryon de l’Ainsi-venu” (如来藏).

Sous ces images poétiques se cache le Dharmakāya, le Corps réel. Dans le Mahāyāna, le Dharmakāya n’est pas un Bouddha personnel, mais la nature ultime de toutes choses, la vacuité (śūnyatā) et l’éveil parfait. Si le Dharmakāya est la vraie nature de la réalité, alors la réalité elle-même est un enseignement. Un arbre qui plie sous le vent (mais ne rompt pas … encore) n’est pas une simple métaphore. Il manifeste directement l’impermanence, l’interdépendance et la sérénité. Le bruit de l’eau dans un ruisseau est une récitation spontanée du Dharma. Cette vision a inspiré des pratiques poétiques. Les drapeaux à prières (ou rlung rta) et les moulins à prières actionnés par le vent, l’eau (t. ma Ni chu 'khor) ou d’autres éléments et énergies, plus ou moins naturelles

Lorsque le vent touche un drapeau imprimé de mantras (comme le célèbre Oṃ Maṇi Padme Hūṃ), il est imprégné de bénédictions. En s’éloignant, ce vent porte ces bénédictions dans toutes les directions, touchant tous les êtres qu’il rencontre, visibles ou invisibles. Les cinq couleurs des drapeaux représentent d’ailleurs les cinq éléments, renforçant ce lien cosmique. Chaque tour de cylindre de moulin à prières équivaut à une récitation mentale du mantra. L’eau ou le vent, en faisant tourner le moulin, "récite" donc le mantra à la place de l’homme, purifiant l’environnement et répandant la compassion mécaniquement mais efficacement, tout en accumulant du mérite (s. puṇya), ce qui est de bonne augure.

Chevaucher deux tigres à la fois ?

Le Bhoutan n'a jamais été une théocratie pure ni un état laïc moderne. Sa Constitution consacre le principe du Choe-sid-nyi (t. chos srid zung 'brel), une structure duale historique de gouvernement qui unit organiquement le pouvoir religieux et le pouvoir temporel sous l'égide du Roi.

Ce principe se transpose directement dans la gouvernance de la Gelephu Mindfulness City (GMC). Le Zhung Dratshang (le Corps monastique central), fort de ses 400 ans d'existence, y établit une présence officielle aux côtés des instances économiques pour garantir que le développement matériel reste ancré dans l'éthique bouddhiste.

L'alliance territoriale au nom de "Un pays, deux systèmes" (t. rgyal khab gcig la lam lugs gnyis, ici plutôt “tradition et dérégulation”). Face à la crise démographique qui voit ses forces vives fuir vers l'étranger (notamment vers l'Australie), le Roi a conçu la GMC comme une zone de tolérance et d'expérimentation. Une sorte de “Région administrative spéciale[2]” (RAS selon le modèle chinois : Hong Kong, Macao, ou Singapour et Abou Dhabi…). Les RAS ont été établies sous le principe politique de "un pays, deux systèmes". Cela signifie que, bien que Hong Kong et Macao fassent partie intégrante et inaliénable de la Chine et relèvent d'un seul État souverain, elles conservent leurs propres systèmes capitalistes et un haut degré d'autonomie, distincts du système socialiste en vigueur sur le continent. Dans le cas bhoutanais, le royaume bouddhiste conserve ses traditions et lois, tout en accordant un haut degré d'autonomie à la Gelephu Mindfulness City (GMC), créant un environnement familier pour les investisseurs internationaux. Cette enclave moderne servira de "bac à sable" pour tester des réformes économiques. Le reste du pays, quant à lui, conserve sa législation traditionnelle stricte, protégeant l'identité nationale et l'environnement jusqu'à une réintégration progressive prévue sous 40 ans. L’approche "Un pays, deux systèmes" permet d’ailleurs à chaque nation d’avoir une constitution et une législation nationaliste, théocratique, conservatrice, traditionnelle, démocratique, “Républicaine”... tout en ayant des Régions Administratives Spéciales sur mesure, avec des libertés spécifiques. Des genres de “Las Vegas” à toutes fins utiles.

La roue de l'énergie hydroélectrique à huit rayons 

La roue des huit secteurs prioritaires clés (gmc.bt)

Conçu par l'architecte Bjarke Ingels, l’immense barrage hydroélectrique Sankosh (Sankosh Temple-Dam) n'est pas seulement une infrastructure industrielle. C'est aussi un temple bouddhiste orné de terrasses de méditation, conçu pour "transformer la force de la nature en électricité et l'ingénierie en art ". L'électricité produite par ce barrage alimente simultanément deux projets opposés en apparence. En premier, le minage souverain de Bitcoin. Le surplus d'énergie propre est converti en crypto-actifs (le Bhoutan mine secrètement depuis 2019 et a alloué 10 000 Bitcoins comme collatéral pour financer la ville de pleine conscience). Le barrage fournit l’énergie requise par tous les pôles de la GMC, éclaire les bâtiments religieux et autres, et fait tourner mécaniquement les moulins (mani chukhor) de l'Institut Niguma de Kalu Rinpoche pour accumuler automatiquement du mérite spirituel (puṇya). A la fois des bitcoins et du mérite. Comme le résume le Premier ministre Tshering Tobgay : “Le bonheur et le bien-être des gens doivent être le but du capitalisme[3]”. Du capitalisme éclairé en quelque sorte.

La GMC consiste en 8 piliers économiques ("secteurs prioritaires clés", ou rayons si l’on veut). Gelephu International Airport est le point d’accès au hub et fait partie du pilier “Aviation et Logistique”. La GMC se positionne comme un centre de connectivité et de logistique pour le Bhoutan, le nord-est de l'Inde et l'Asie du Sud. Les autres piliers sont Finance et Actifs numériques, Énergies vertes et Technologies, Éducation et Savoir, Agri-Tech et Foresterie, Santé et Bien-être, Tourisme, Spiritualité. La GMC aspire à devenir un carrefour international dédié au tourisme spirituel bouddhiste.

Le bouddhisme Vajrayāna est proposé comme un produit de luxe, pour ceux qui puissent un argument de vente pour investisseurs en quête de sens. Pourtant, cette vitrine de sérénité pour touristes fortunés masque une crise de valeurs interne. Depuis 2012, les tribunaux bhoutanais ont prononcé 128 condamnations pour vandalisme de chortens et vols de reliques sacrées (nangtens, t. nang rten). Le Ministre de l'Intérieur lui-même lie cette criminalité religieuse à l'explosion des prix du corail, du corail rouge et des pierres dzee sur le marché noir, vendus à des collectionneurs, des touristes, etc. La cupidité matérielle dévore le patrimoine : des statues sont brisées pour en extraire les reliques intérieures, vendues dans les villes frontalières. Cette marchandisation révèle une déconnexion profonde. Alors que l'État automatise le mérite à Gelephu, une partie de la population, étranglée par la précarité, transforme le sacré en valeur refuge financière. Cette érosion morale s'étend désormais bien au-delà des frontières, là où la diaspora tente de maintenir ses racines.

La saveur unique de l'énergie

Entre deux réserves naturelles (gmc.bt)

L’énergie hydroélectrique, qui est générée par le mouvement de “l’élément eau”, n’a pas d’odeur, et peut alimenter voire automatiser toute activité humaine, “vertueuse” (temples, monuments, moulins à prières, etc.) comme moins vertueuse. Elle fournit déjà l’énergie pour le minage de bitcoins, et fournira bientôt celle du futur aéroport international de Gelephu ainsi que des data centers[4] dans la région. L’intelligence artificielle peut se couler dans toute activité préalablement humaine, en la gérant de façon optimale (en fonction des algorithmes définis). L’énergie hydroélectrique fait fonctionner les data centers de l’AI Compute Campus ainsi que l’intégralité du projet GMC. Plus il y aura des bitcoins et d’intelligence artificielle disponible, plus il y aura des chorten, des moulins à prières et des offrandes de lumière (=électricité), et plus le mérite (s. puṇya) s’accroîtra. A qui profite le mérite, qui a l’air d’être accumulé automatiquement (hydroélectriquement) ? A ceux qui rendent possible la construction du barrage, de l’infrastructure, des chortens, des moulins de prières, et qui contribuent ainsi à l’énergie requise pour laccumulation de mérite continue. Par le financement, le travail, le service et les offrandes. Largent, qui na pas dodeur non plus (surtout les bitcoins), peut ainsi servir au confort et au bien-être en cette vie-ci (énergie, bitcoins, intelligence artificielle, …), et, par le mérite accumulé mécaniquement, au confort et au bien-être de la vie suivante. Celui qui gère bien son portefeuille en répartissant ses investissements (dans un des huit piliers, ou “eight core priority industries”) s’assure, façon “Win Win”, des meilleures conditions pour sa libération prochaine dans une existence future. Le ruissellement méritoire profitera de toute façon à tous ceux qui habitent la région. A voir comment cela se passera pour la faune et la flore locales.

Détail Padmasambhava chevauchant la tigresse

Comme nous le constatons depuis quelque temps, le réchauffement climatique et la multiplication des catastrophes naturelles (ruptures de lacs glaciaires, glissements de terrain, sédimentation massive, irrégularité des débits d'eau, …) menacent en outre directement la sécurité, la rentabilité et la survie des projets hydroélectriques, nucléaires, etc. dans l'Himalaya comme à l'échelle globale.

Les “deux tigres” (ou tigresses) du Bhoutan moderne laisseront-ils se dompter et chevaucher, et en harmonie ? Dans quelle mesure le bouddhisme, sa pratique, son enseignement et surtout son vécu sont mécanisables ? 

Et l'humain (vrai) dans tout ça ?

L’UBF (FB 24/08/2026) s’était émue de la question, et notamment de la progression de l’IA y compris dans les activités bouddhistes.
En février, au Japon, des chercheurs de Kyoto ont présenté "Buddharoid" [BuddhaBotPlus], un robot humanoïde doté d’intelligence artificielle, nourri d’un vaste corpus de textes bouddhiques et capable de dialoguer avec des visiteurs, de répondre à leurs questions et de leur proposer des enseignements. Le projet entend notamment répondre au vieillissement de la population et à la diminution du nombre de religieux disponibles.”

“À force de déléguer à la machine notre mémoire, nos choix, nos mots, nos analyses et bientôt peut-être une part de nos questionnements spirituels, la vraie question ne sera peut-être plus de savoir si l’intelligence artificielle devient de plus en plus humaine.

Elle sera de savoir si, face à elle, nous le restons suffisamment.

Car à mesure que les machines apprendront à nous ressembler, il nous reviendra peut-être, plus que jamais, d’apprendre à devenir pleinement humains.”
Il y a les machines, et il y a aussi les attitudes et actions machinales, vieilles comme le monde. 
Illustration chinoise de la rencontre de Tzeu-koung et du jardinier (source)

Pour terminer, le douzième chapitre du Tchouang-tseu raconte une anecdote (chap. 12, Ciel et terre (天地), K dans la traduction de Léon Wieger, 1913) intéressante sur la mécanisation, les actes mécaniques et la mécanisation de la pensée qui peut s’ensuivre. Il s’agit de la rencontre entre Tzeu-koung (子贡, Zǐ gòng) disciple de Confucius, et un jardinier taoiste dogmatique, souhaitant demeurer dans un état d’innocence primordiale (混沌, Hùn-Dùn)[5], similaire à la vacuité bouddhiste, en tant que vérité ultime. Il existe également une traduction anglaise avec le chinois en regard (Chinese Text Project).
K. Tzeu-koung disciple de Confucius, étant allé dans la principauté de Tch’ou, revenait vers celle de Tsinn. Près de la rivière Han, il vit un homme occupé à arroser son potager. Il emplissait au puits une cruche qu’il vidait ensuite dans les rigoles de ses plates-bandes ; labeur pénible et mince résultat. — Ne savez vous pas, lui dit Tzeu-koung, qu’il existe une machine, avec laquelle cent plates-bandes sont arrosées en un jour facilement et sans fatigue ? — Comment est ce fait ? demanda l’homme. — C’est, dit Tzeu-koung, une cuiller à rigole qui bascule. Elle puise l’eau d’un côté, puis la déverse de l’autre. — Trop beau pour être bon, dit le jardinier mécontent. J’ai appris de mon maître que toute machine recèle une formule, un artifice. Or les formules et les artifices détruisent l’ingénuité native, troublent les esprits vitaux, empêchent le Principe de résider en paix dans le cœur. Je ne veux pas de votre cuiller à bascule. — Interdit, Tzeu-koung baissa la tête et ne répliqua pas. A son tour, le jardinier lui demanda : — Qui êtes-vous ? — Un disciple de Confucius, dit Tzeu-koung. — Ah ! dit le jardinier, un de ces pédants qui se croient supérieurs au vulgaire, et qui cherchent à se rendre intéressants en chantant des complaintes sur le mauvais état de l’empire. Allons ! oubliez votre esprit, oubliez votre corps, et vous aurez fait le premier pas dans la voie de la sagesse. Que si vous êtes incapable de vous amender vous-même, de quel droit prétendez vous amender l’empire ? Maintenant allez-vous en ! vous m’avez fait perdre assez de temps ! — Tzeu-koung s’en alla, pâle d’émotion. Il ne se remit, qu’après avoir fait trente stades. Alors les disciples qui l’accompagnaient lui demandèrent : — Qu’est-ce que cet homme, qui vous a ainsi troublé ? — Ah ! dit Tzeu-koung, jusqu’ici je croyais qu’il n’y avait dans l’empire qu’un seul homme digne de ce nom, mon maître Confucius. C’est que je ne connaissais pas celui-là. Je lui ai expliqué la théorie confucéiste de la tendance au but, par le moyen le plus commode, avec le moindre effort. Je prenais cela pour la formule de la sagesse. Or il m’a réfuté et m’a donné à entendre que la sagesse consiste dans l’intégration des esprits vitaux, la conservation de la nature, l’union au Principe. Ces vrais Sages ne différent pas du commun extérieurement ; intérieurement leur trait distinctif est l’absence de but, laisser s’écouler la vie sans vouloir savoir vers où elle coule. Tout effort, toute tendance, tout art, est pour eux l’effet d’un oubli de ce que l’homme doit être. Selon eux, l’homme vrai ne se meut que sous l’impulsion de son instinct naturel. Il méprise également l’éloge et le blâme, qui ne lui profitent ni ne lui nuisent. Voilà la sagesse stable, tandis que moi je suis ballotté par les vents et les flots. — Quand il fut revenu dans la principauté de Lou, Tzeu-koung converti au Taoïsme raconta son aventure à Confucius. Celui-ci dit : Cet homme prétend pratiquer ce qui fut la sagesse de l’âge primordial. Il s’en tient au principe, à la formule, affectant d’ignorer les applications et les modifications. Certes, si dans le monde actuel il y avait encore moyen de vivre sans penser et sans agir, uniquement attentif au bien-être de sa personne, il y aurait lieu de l’admirer. Mais nous sommes nés, toi et moi, dans un siècle d’intrigues et de luttes, où la sagesse de l’âge primordial ne vaut plus qu’on l’étudie, car elle n’a plus d’applications.
La traduction de 1913 semblerait être dépassée (selon JF Billeter et d’autres), mais elle contient l’essentiel. Notre jardinier avait fini par convertir Tzeu-koung à sa propre version de Taoïsme extrémiste unilatérale, mais Confucius (façon Tchouang-Tseu) lui rendit la monnaie, et rétablit un équilibre entre vérité conventionnelle et vérité ultime. C’est ce passage qui propose une sorte de voie médiane. Il en existe des traductions très dissemblables. Une des plus récentes étant celle d’Alexander Douglas dans Against Identity, The Wisdom of Escaping the Self, Penguin, 2025. Je recommande sa lecture...
Celui qui atteint la simplicité naturelle par l'éclat et la clarté, retrouve la simplicité originelle par l’action spontanée [sans conscience de soi], protège son esprit en incarnant sa nature originelle, et […] peut, grâce à tout cela, errer librement à travers le monde ordinaire.[6]
Analysé (à l’aide de Claude et Deepseek), on pourrait rendre ce passage ainsi
Or, celui qui, par la lucidité (明白[7]), retournerait (入) à la soie écrue (non blanchie),
qui, par le non-agir[8] (無為), retournerait (入) au bois brut,
qui ferait corps (體) avec sa nature innée (性) et étreindrait (抱) son esprit (神)[9],
pour ainsi vagabonder librement (遊) au milieu du commun des hommes (世俗)
toi [Zigong], cela ne t'a-t-il pas frappé d'étonnement ?
Et quant à l'art du Maître de l’innocence primordiale (混沌, Hùn-Dùn), comment toi et moi pourrions-nous prétendre le connaître !
Confucius ne dit pas que le jardinier se trompe sur le fond. Il ne conteste ni la pureté, ni le retour à l'écru (la soie brute), ni la nécessité de garder l'esprit rassemblé. Il ne le rabaisse pas. Il ne dit pas qu'il faut "tempérer" la radicalité du jardinier par un compromis tiède. L'équilibre dont il parle n'est pas un moyen terme entre deux extrêmes (ce serait une lecture confucéenne trop simple). Il ne dit pas que Tzeu-koung avait raison avant sa rencontre. L'efficacité utilitaire, la technique, le calcul, tout cela est bien mis à distance par l'anecdote.

Le Ciel et la Terre ne sont pas deux choses à concilier, mais deux aspects d'une seule réalité vivante. L'esprit et le corps ne sont pas à opposer, mais à laisser circuler l'un dans l'autre. La transcendance n'est pas une fuite hors du monde, mais une manière d'être pleinement dans le monde sans s'y perdre. Le jardinier, malgré son ascèse, n'est pas le modèle ultime. Il a choisi l'Un contre le Deux, l'intérieur contre l'extérieur, le Ciel contre la Terre. Le véritable équilibre n'est pas un choix entre deux pôles : c'est la reconnaissance qu'ils sont déjà unis dans l'expérience vivante. Il est l'endroit où ciel et terre se respirent l'un l'autre. Comme la crête d'une vague, il est à la fois la hauteur et le mouvement, à la fois la forme et l'eau. L'homme vrai est celui qui ne choisit ni uniquement le ciel ou la terre. Mais sa légèreté n'est pas telle qu'elle le ferait s'envoler vers le ciel. La légèreté assumée du sage est un oubli de soi dans l'action, pas un dépassement du monde. Il n'est pas "au-dessus" des choses. Il est avec elles, mais sans le poids de la convoitise, de l'orgueil, du regret. Il peut être pleinement engagé dans une tâche, une relation, une responsabilité, et pourtant, il n'y laisse pas sa substance.
"Le poisson oublie qu'il est dans l'eau. L'homme [s’oublie et] oublie qu'il est dans la Voie."
- Zhuangzi, chap. 6
***

Voir aussi le Monde diplomatique de décembre 2025 : "Pourquoi ses habitants fuient le Bhoutan, "pays du bonheur"

[1] Le sūtra ne s’arrête pas aux seuls éléments matériels : il y ajoute d’abord la faculté de percevoir (voir, entendre), puis la conscience discriminante (penser, juger), pour faire des « Sept Grands » une seule et même réalité. Ainsi, ni la matière, ni les sens, ni le mental ne sont en dehors de l’Éveil. Tous sont la « Matrice de l’Ainsi-venu » (如来藏), également authentiques, parfaitement fusionnés et sans naissance ni destruction. C’est en ce sens que le corps secret du Bouddha n’est pas une doctrine lointaine, mais l’expérience même de tout phénomène, perçu ou pensé, ici et maintenant.
楞嚴經 (Léngyán Jīng) (T. 945, vol. 19, p. 117c)

[2]Gelephu Mindfulness City (GMC) (Dzongkha: དགེ་ལེགས་ཕུག་དྲན་ཤེས་ཁྲོམ་ཚོགས), also known as the Gelephu Special Administrative Region (stylized as GeSAR), is an economic hub and special administrative region in Gelephu, Bhutan, intended to be separate from the country's existing laws.” Wikipédia

[3] Campbell, Charlie (16 January 2025). "Inside Bhutan's Plan to Boost Its Economy with 'Mindful Capitalism'". Retrieved 23 September 2025

 "Happiness and well-being of people must be the purpose of capitalism".

[4] Le 6 juillet 2026, l'entreprise canadienne SATO Technologies a signé une lettre d'intention (LOI) avec l'autorité de la Gelephu Mindfulness City (GMCA) pour concevoir et exploiter un immense campus de datacenters dédiés au calcul de l'Intelligence Artificielle (Sovereign AI Compute Campus).

[5] Personnifiée en le Souverain Hún-Dùn. Le Zhuangzi lui consacre une fable célèbre au chapitre 7 : l'Empereur du Sud (Shū) et l'Empereur du Nord (Hū) percent les sept orifices de Hún-Dùn (le Chaos) par reconnaissance, et celui-ci meurt. La morale est claire : l'Un primordial ne supporte pas les distinctions (vue, ouïe, etc.) sans se briser.

[6] "Someone who attains natural simplicity through brightness and clarity, recovers pristine simplicity through unselfconscious action, and safeguards his spirit through embodiment of original nature, and […] thanks to all that can wander freely throughout the common world." (Z 12.34.1‒4)
Alexander Douglas, AGAINST IDENTITY, The Wisdom of Escaping the Self, Penguin, 2025

Liou Kia-hway, Pléiade 1967, Philosophes taoïstes, Tchouang-tseu, p. 172 :

Quand Tseu-kong eut regagné la principauté de Lou, il raconta son aventure à K'ong-tseu, qui lui dit: “Cet homme interprète faussement l'art de vivre qu'on pratiquait au temps de l'indistinction primordiale. Il n'en connaît qu'un des aspects. Il domine sa vie intérieure mais non le monde extérieur. Celui qui connaîtrait son innocence, qui par le non-agir retrouverait sa simplicité première, embrasserait sa nature, garderait son âme originelle, et vivrait ainsi parmi les hommes, comment celui-là pourrait-il te surprendre? L'art de vivre tel qu'on le pratiquait au temps de l'indistinction primordiale, comment serions-nous dignes de le connaître, toi et moi?

[7] lumineux + clair, comprendre clairement

[8] L'action sans retour sur soi (wuwei)

[9] C'est une métaphore de l'esprit originel, non encore coloré par les opinions, les préjugés, les savoirs acquis. La "clarté lumineuse" (明白) est une lucidité qui ne vient pas de l'intellect mais d'un éveil intérieur. Elle ne construit pas une nouvelle connaissance ; elle dissipe les obscurcissements pour laisser apparaître ce qui est déjà là. 抱神 est une expression technique qu'on retrouve presque mot pour mot dans le chapitre Zaiyou 在宥 du même Zhuangzi, où Guangchengzi 廣成子 enseigne à l'Empereur Jaune :

無視無聽,抱神以靜,形將自正
« Ne regarde pas, n'écoute pas, tiens ton esprit embrassé dans la quiétude, et ta forme se rectifiera d'elle-même "

La sagesse n'est pas un apprentissage, mais un dé-apprentissage ou un retour à l'état antérieur à toute éducation, à toute distinction. C'est une épistémologie négative par laquelle on ne gagne pas la vérité, et où l'on se débarrasse de ce qui la cache.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire