lundi 31 août 2026

En mécanisant, on se mécanise ?

Padmasambhava chevauchant une tigresse pour monter à Taktshang au Bhoutan (HTNSL)

Le Dharmakāya manifesté


Dans le bouddhisme Mahāyāna et Vajrayāna, la nature n’est pas un décor silencieux et inerte. Elle est une immense source d’énergie, d’où le Bouddha enseigne en permanence, sans avoir à prononcer un seul mot. Le vent qui souffle dans les arbres, le bruissement des drapeaux, le clapotis de l’eau ou le souffle du prāṇa (énergie vitale) sont autant de sermons, pour qui sait les entendre. L’idée que l’enseignement soit une « pluie de bénédictions » ou un « nuage de Dharma » trouve son expression la plus directe dans le Soutra du Grand Nuage (Megha-sūtra). Ce texte compare la sagesse et la compassion du Bouddha à un grand nuage qui recouvre l’univers entier et déverse sa pluie spirituelle également sur tous les êtres, sans distinction. L’image du vent qui fait chanter les arbres est magnifiquement décrite dans le Soutra d’Amitābha, qui dépeint la Terre Pure de Sukhāvatī . Lorsqu’une brise douce agite les arbres précieux et les clochettes suspendues à leurs branches, il s’en élève une musique sublime. En l’entendant, les êtres qui y résident développent spontanément la pleine conscience du Bouddha, du Dharma et de la communauté. Quant aux cinq éléments (terre, eau, feu, air et espace), ils sont considérés dans les traditions ésotériques comme le « corps secret du Bouddha » qui ainsi enseigne à chaque instant. Cette idée puise ses racines dans des textes comme le Sūtra de la Marche héroïque (Śūraṅgama Sūtra, env. 705), qui explique que la nature profonde de chaque élément est inséparable de l’éveil universel[1]. La matière (les 5 éléments) n’est plus un obstacle à l’éveil, elle est l’éveil manifesté. La perception n’est plus un voile, elle est l’éveil qui perçoit. La pensée n’est plus un poison, elle est l’éveil discernant. Dans ce sūtra, le corps secret ou ésotérique du Bouddha est “la Matrice ou l’Embryon de l’Ainsi-venu” (如来藏).

Sous ces images poétiques se cache le Dharmakāya, le Corps réel. Dans le Mahāyāna, le Dharmakāya n’est pas un Bouddha personnel, mais la nature ultime de toutes choses, la vacuité (śūnyatā) et l’éveil parfait. Si le Dharmakāya est la vraie nature de la réalité, alors la réalité elle-même est un enseignement. Un arbre qui plie sous le vent (mais ne rompt pas … encore) n’est pas une simple métaphore. Il manifeste directement l’impermanence, l’interdépendance et la sérénité. Le bruit de l’eau dans un ruisseau est une récitation spontanée du Dharma. Cette vision a inspiré des pratiques poétiques. Les drapeaux à prières (ou rlung rta) et les moulins à prières actionnés par le vent, l’eau (t. ma Ni chu 'khor) ou d’autres éléments et énergies, plus ou moins naturelles

Lorsque le vent touche un drapeau imprimé de mantras (comme le célèbre Oṃ Maṇi Padme Hūṃ), il est imprégné de bénédictions. En s’éloignant, ce vent porte ces bénédictions dans toutes les directions, touchant tous les êtres qu’il rencontre, visibles ou invisibles. Les cinq couleurs des drapeaux représentent d’ailleurs les cinq éléments, renforçant ce lien cosmique. Chaque tour de cylindre de moulin à prières équivaut à une récitation mentale du mantra. L’eau ou le vent, en faisant tourner le moulin, "récite" donc le mantra à la place de l’homme, purifiant l’environnement et répandant la compassion mécaniquement mais efficacement, tout en accumulant du mérite (s. puṇya), ce qui est de bonne augure.

Chevaucher deux tigres à la fois ?

Le Bhoutan n'a jamais été une théocratie pure ni un état laïc moderne. Sa Constitution consacre le principe du Choe-sid-nyi (t. chos srid zung 'brel), une structure duale historique de gouvernement qui unit organiquement le pouvoir religieux et le pouvoir temporel sous l'égide du Roi.

Ce principe se transpose directement dans la gouvernance de la Gelephu Mindfulness City (GMC). Le Zhung Dratshang (le Corps monastique central), fort de ses 400 ans d'existence, y établit une présence officielle aux côtés des instances économiques pour garantir que le développement matériel reste ancré dans l'éthique bouddhiste.

L'alliance territoriale au nom de "Un pays, deux systèmes" (t. rgyal khab gcig la lam lugs gnyis, ici plutôt “tradition et dérégulation”). Face à la crise démographique qui voit ses forces vives fuir vers l'étranger (notamment vers l'Australie), le Roi a conçu la GMC comme une zone de tolérance et d'expérimentation. Une sorte de “Région administrative spéciale[2]” (RAS selon le modèle chinois : Hong Kong, Macao, ou Singapour et Abou Dhabi…). Les RAS ont été établies sous le principe politique de "un pays, deux systèmes". Cela signifie que, bien que Hong Kong et Macao fassent partie intégrante et inaliénable de la Chine et relèvent d'un seul État souverain, elles conservent leurs propres systèmes capitalistes et un haut degré d'autonomie, distincts du système socialiste en vigueur sur le continent. Dans le cas bhoutanais, le royaume bouddhiste conserve ses traditions et lois, tout en accordant un haut degré d'autonomie à la Gelephu Mindfulness City (GMC), créant un environnement familier pour les investisseurs internationaux. Cette enclave moderne servira de "bac à sable" pour tester des réformes économiques. Le reste du pays, quant à lui, conserve sa législation traditionnelle stricte, protégeant l'identité nationale et l'environnement jusqu'à une réintégration progressive prévue sous 40 ans. L’approche "Un pays, deux systèmes" permet d’ailleurs à chaque nation d’avoir une constitution et une législation nationaliste, théocratique, conservatrice, traditionnelle, démocratique, “Républicaine”... tout en ayant des Régions Administratives Spéciales sur mesure, avec des libertés spécifiques. Des genres de “Las Vegas” à toutes fins utiles.

La roue de l'énergie hydroélectrique à huit rayons 

La roue des huit secteurs prioritaires clés (gmc.bt)

Conçu par l'architecte Bjarke Ingels, l’immense barrage hydroélectrique Sankosh (Sankosh Temple-Dam) n'est pas seulement une infrastructure industrielle. C'est aussi un temple bouddhiste orné de terrasses de méditation, conçu pour "transformer la force de la nature en électricité et l'ingénierie en art ". L'électricité produite par ce barrage alimente simultanément deux projets opposés en apparence. En premier, le minage souverain de Bitcoin. Le surplus d'énergie propre est converti en crypto-actifs (le Bhoutan mine secrètement depuis 2019 et a alloué 10 000 Bitcoins comme collatéral pour financer la ville de pleine conscience). Le barrage fournit l’énergie requise par tous les pôles de la GMC, éclaire les bâtiments religieux et autres, et fait tourner mécaniquement les moulins (mani chukhor) de l'Institut Niguma de Kalu Rinpoche pour accumuler automatiquement du mérite spirituel (puṇya). A la fois des bitcoins et du mérite. Comme le résume le Premier ministre Tshering Tobgay : “Le bonheur et le bien-être des gens doivent être le but du capitalisme[3]”. Du capitalisme éclairé en quelque sorte.

La GMC consiste en 8 piliers économiques ("secteurs prioritaires clés", ou rayons si l’on veut). Gelephu International Airport est le point d’accès au hub et fait partie du pilier “Aviation et Logistique”. La GMC se positionne comme un centre de connectivité et de logistique pour le Bhoutan, le nord-est de l'Inde et l'Asie du Sud. Les autres piliers sont Finance et Actifs numériques, Énergies vertes et Technologies, Éducation et Savoir, Agri-Tech et Foresterie, Santé et Bien-être, Tourisme, Spiritualité. La GMC aspire à devenir un carrefour international dédié au tourisme spirituel bouddhiste.

Le bouddhisme Vajrayāna est proposé comme un produit de luxe, pour ceux qui puisent un argument de vente pour investisseurs en quête de sens. Pourtant, cette vitrine de sérénité pour touristes fortunés masque une crise de valeurs interne. Depuis 2012, les tribunaux bhoutanais ont prononcé 128 condamnations pour vandalisme de chortens et vols de reliques sacrées (nangtens, t. nang rten). Le Ministre de l'Intérieur lui-même lie cette criminalité religieuse à l'explosion des prix du corail, du corail rouge et des pierres dzee sur le marché noir, vendus à des collectionneurs, des touristes, etc. La cupidité matérielle dévore le patrimoine : des statues sont brisées pour en extraire les reliques intérieures, vendues dans les villes frontalières. Cette marchandisation révèle une déconnexion profonde. Alors que l'État automatise le mérite à Gelephu, une partie de la population, étranglée par la précarité, transforme le sacré en valeur refuge financière. Cette érosion morale s'étend désormais bien au-delà des frontières, là où la diaspora tente de maintenir ses racines.

La saveur unique de l'énergie

Entre deux réserves naturelles (gmc.bt)

L’énergie hydroélectrique, qui est générée par le mouvement de “l’élément eau”, n’a pas d’odeur, et peut alimenter voire automatiser toute activité humaine, “vertueuse” (temples, monuments, moulins à prières, etc.) comme moins vertueuse. Elle fournit déjà l’énergie pour le minage de bitcoins, et fournira bientôt celle du futur aéroport international de Gelephu ainsi que des data centers[4] dans la région. L’intelligence artificielle peut se couler dans toute activité préalablement humaine, en la gérant de façon optimale (en fonction des algorithmes définis). L’énergie hydroélectrique fait fonctionner les data centers de l’AI Compute Campus ainsi que l’intégralité du projet GMC. Plus il y aura des bitcoins et d’intelligence artificielle disponible, plus il y aura des chorten, des moulins à prières et des offrandes de lumière (=électricité), et plus le mérite (s. puṇya) s’accroîtra. A qui profite le mérite, qui a l’air d’être accumulé automatiquement (hydroélectriquement) ? A ceux qui rendent possible la construction du barrage, de l’infrastructure, des chortens, des moulins de prières, et qui contribuent ainsi à l’énergie requise pour laccumulation de mérite continue. Par le financement, le travail, le service et les offrandes. Largent, qui na pas dodeur non plus (surtout les bitcoins), peut ainsi servir au confort et au bien-être en cette vie-ci (énergie, bitcoins, intelligence artificielle, …), et, par le mérite accumulé mécaniquement, au confort et au bien-être de la vie suivante. Celui qui gère bien son portefeuille en répartissant ses investissements (dans un des huit piliers, ou “eight core priority industries”) s’assure, façon “Win Win”, des meilleures conditions pour sa libération prochaine dans une existence future. Le ruissellement méritoire profitera de toute façon à tous ceux qui habitent la région. A voir comment cela se passera pour la faune et la flore locales.

Détail Padmasambhava chevauchant la tigresse

Comme nous le constatons depuis quelque temps, le réchauffement climatique et la multiplication des catastrophes naturelles (ruptures de lacs glaciaires, glissements de terrain, sédimentation massive, irrégularité des débits d'eau, …) menacent en outre directement la sécurité, la rentabilité et la survie des projets hydroélectriques, nucléaires, etc. dans l'Himalaya comme à l'échelle globale.

Les “deux tigres” (ou tigresses) du Bhoutan moderne laisseront-ils se dompter et chevaucher, et en harmonie ? Dans quelle mesure le bouddhisme, sa pratique, son enseignement et surtout son vécu sont mécanisables ? 

Et l'humain (vrai) dans tout ça ?

L’UBF (FB 24/08/2026) s’était émue de la question, et notamment de la progression de l’IA y compris dans les activités bouddhistes.
En février, au Japon, des chercheurs de Kyoto ont présenté "Buddharoid" [BuddhaBotPlus], un robot humanoïde doté d’intelligence artificielle, nourri d’un vaste corpus de textes bouddhiques et capable de dialoguer avec des visiteurs, de répondre à leurs questions et de leur proposer des enseignements. Le projet entend notamment répondre au vieillissement de la population et à la diminution du nombre de religieux disponibles.”

“À force de déléguer à la machine notre mémoire, nos choix, nos mots, nos analyses et bientôt peut-être une part de nos questionnements spirituels, la vraie question ne sera peut-être plus de savoir si l’intelligence artificielle devient de plus en plus humaine.

Elle sera de savoir si, face à elle, nous le restons suffisamment.

Car à mesure que les machines apprendront à nous ressembler, il nous reviendra peut-être, plus que jamais, d’apprendre à devenir pleinement humains.”
Il y a les machines, et il y a aussi les attitudes et actions machinales, vieilles comme le monde. 
Illustration chinoise de la rencontre de Tzeu-koung et du jardinier (source)

Pour terminer, le douzième chapitre du Tchouang-tseu raconte une anecdote (chap. 12, Ciel et terre (天地), K dans la traduction de Léon Wieger, 1913) intéressante sur la mécanisation, les actes mécaniques et la mécanisation de la pensée qui peut s’ensuivre. Il s’agit de la rencontre entre Tzeu-koung (子贡, Zǐ gòng) disciple de Confucius, et un jardinier taoiste dogmatique, souhaitant demeurer dans un état d’innocence primordiale (混沌, Hùn-Dùn)[5], similaire à la vacuité bouddhiste, en tant que vérité ultime. Il existe également une traduction anglaise avec le chinois en regard (Chinese Text Project).
K. Tzeu-koung disciple de Confucius, étant allé dans la principauté de Tch’ou, revenait vers celle de Tsinn. Près de la rivière Han, il vit un homme occupé à arroser son potager. Il emplissait au puits une cruche qu’il vidait ensuite dans les rigoles de ses plates-bandes ; labeur pénible et mince résultat. — Ne savez vous pas, lui dit Tzeu-koung, qu’il existe une machine, avec laquelle cent plates-bandes sont arrosées en un jour facilement et sans fatigue ? — Comment est ce fait ? demanda l’homme. — C’est, dit Tzeu-koung, une cuiller à rigole qui bascule. Elle puise l’eau d’un côté, puis la déverse de l’autre. — Trop beau pour être bon, dit le jardinier mécontent. J’ai appris de mon maître que toute machine recèle une formule, un artifice. Or les formules et les artifices détruisent l’ingénuité native, troublent les esprits vitaux, empêchent le Principe de résider en paix dans le cœur. Je ne veux pas de votre cuiller à bascule. — Interdit, Tzeu-koung baissa la tête et ne répliqua pas. A son tour, le jardinier lui demanda : — Qui êtes-vous ? — Un disciple de Confucius, dit Tzeu-koung. — Ah ! dit le jardinier, un de ces pédants qui se croient supérieurs au vulgaire, et qui cherchent à se rendre intéressants en chantant des complaintes sur le mauvais état de l’empire. Allons ! oubliez votre esprit, oubliez votre corps, et vous aurez fait le premier pas dans la voie de la sagesse. Que si vous êtes incapable de vous amender vous-même, de quel droit prétendez vous amender l’empire ? Maintenant allez-vous en ! vous m’avez fait perdre assez de temps ! — Tzeu-koung s’en alla, pâle d’émotion. Il ne se remit, qu’après avoir fait trente stades. Alors les disciples qui l’accompagnaient lui demandèrent : — Qu’est-ce que cet homme, qui vous a ainsi troublé ? — Ah ! dit Tzeu-koung, jusqu’ici je croyais qu’il n’y avait dans l’empire qu’un seul homme digne de ce nom, mon maître Confucius. C’est que je ne connaissais pas celui-là. Je lui ai expliqué la théorie confucéiste de la tendance au but, par le moyen le plus commode, avec le moindre effort. Je prenais cela pour la formule de la sagesse. Or il m’a réfuté et m’a donné à entendre que la sagesse consiste dans l’intégration des esprits vitaux, la conservation de la nature, l’union au Principe. Ces vrais Sages ne différent pas du commun extérieurement ; intérieurement leur trait distinctif est l’absence de but, laisser s’écouler la vie sans vouloir savoir vers où elle coule. Tout effort, toute tendance, tout art, est pour eux l’effet d’un oubli de ce que l’homme doit être. Selon eux, l’homme vrai ne se meut que sous l’impulsion de son instinct naturel. Il méprise également l’éloge et le blâme, qui ne lui profitent ni ne lui nuisent. Voilà la sagesse stable, tandis que moi je suis ballotté par les vents et les flots. — Quand il fut revenu dans la principauté de Lou, Tzeu-koung converti au Taoïsme raconta son aventure à Confucius. Celui-ci dit : Cet homme prétend pratiquer ce qui fut la sagesse de l’âge primordial. Il s’en tient au principe, à la formule, affectant d’ignorer les applications et les modifications. Certes, si dans le monde actuel il y avait encore moyen de vivre sans penser et sans agir, uniquement attentif au bien-être de sa personne, il y aurait lieu de l’admirer. Mais nous sommes nés, toi et moi, dans un siècle d’intrigues et de luttes, où la sagesse de l’âge primordial ne vaut plus qu’on l’étudie, car elle n’a plus d’applications.
La traduction de 1913 semblerait être dépassée (selon JF Billeter et d’autres), mais elle contient l’essentiel. Notre jardinier avait fini par convertir Tzeu-koung à sa propre version de Taoïsme extrémiste unilatérale, mais Confucius (façon Tchouang-Tseu) lui rendit la monnaie, et rétablit un équilibre entre vérité conventionnelle et vérité ultime. C’est ce passage qui propose une sorte de voie médiane. Il en existe des traductions très dissemblables. Une des plus récentes étant celle d’Alexander Douglas dans Against Identity, The Wisdom of Escaping the Self, Penguin, 2025. Je recommande sa lecture...
Celui qui atteint la simplicité naturelle par l'éclat et la clarté, retrouve la simplicité originelle par l’action spontanée [sans conscience de soi], protège son esprit en incarnant sa nature originelle, et […] peut, grâce à tout cela, errer librement à travers le monde ordinaire.[6]
Analysé (à l’aide de Claude et Deepseek), on pourrait rendre ce passage ainsi
Or, celui qui, par la lucidité (明白[7]), retournerait (入) à la soie écrue (non blanchie),
qui, par le non-agir[8] (無為), retournerait (入) au bois brut,
qui ferait corps (體) avec sa nature innée (性) et étreindrait (抱) son esprit (神)[9],
pour ainsi vagabonder librement (遊) au milieu du commun des hommes (世俗)
toi [Zigong], cela ne t'a-t-il pas frappé d'étonnement ?
Et quant à l'art du Maître de l’innocence primordiale (混沌, Hùn-Dùn), comment toi et moi pourrions-nous prétendre le connaître !
Confucius ne dit pas que le jardinier se trompe sur le fond. Il ne conteste ni la pureté, ni le retour à l'écru (la soie brute), ni la nécessité de garder l'esprit rassemblé. Il ne le rabaisse pas. Il ne dit pas qu'il faut "tempérer" la radicalité du jardinier par un compromis tiède. L'équilibre dont il parle n'est pas un moyen terme entre deux extrêmes (ce serait une lecture confucéenne trop simple). Il ne dit pas que Tzeu-koung avait raison avant sa rencontre. L'efficacité utilitaire, la technique, le calcul, tout cela est bien mis à distance par l'anecdote.

Le Ciel et la Terre ne sont pas deux choses à concilier, mais deux aspects d'une seule réalité vivante. L'esprit et le corps ne sont pas à opposer, mais à laisser circuler l'un dans l'autre. La transcendance n'est pas une fuite hors du monde, mais une manière d'être pleinement dans le monde sans s'y perdre. Le jardinier, malgré son ascèse, n'est pas le modèle ultime. Il a choisi l'Un contre le Deux, l'intérieur contre l'extérieur, le Ciel contre la Terre. Le véritable équilibre n'est pas un choix entre deux pôles : c'est la reconnaissance qu'ils sont déjà unis dans l'expérience vivante. Il est l'endroit où ciel et terre se respirent l'un l'autre. Comme la crête d'une vague, il est à la fois la hauteur et le mouvement, à la fois la forme et l'eau. L'homme vrai est celui qui ne choisit ni uniquement le ciel ou la terre. Mais sa légèreté n'est pas telle qu'elle le ferait s'envoler vers le ciel. La légèreté assumée du sage est un oubli de soi dans l'action, pas un dépassement du monde. Il n'est pas "au-dessus" des choses. Il est avec elles, mais sans le poids de la convoitise, de l'orgueil, du regret. Il peut être pleinement engagé dans une tâche, une relation, une responsabilité, et pourtant, il n'y laisse pas sa substance.
"Le poisson oublie qu'il est dans l'eau. L'homme [s’oublie et] oublie qu'il est dans la Voie."
- Zhuangzi, chap. 6
***

Voir aussi le Monde diplomatique de décembre 2025 : "Pourquoi ses habitants fuient le Bhoutan, "pays du bonheur"

[1] Le sūtra ne s’arrête pas aux seuls éléments matériels : il y ajoute d’abord la faculté de percevoir (voir, entendre), puis la conscience discriminante (penser, juger), pour faire des « Sept Grands » une seule et même réalité. Ainsi, ni la matière, ni les sens, ni le mental ne sont en dehors de l’Éveil. Tous sont la « Matrice de l’Ainsi-venu » (如来藏), également authentiques, parfaitement fusionnés et sans naissance ni destruction. C’est en ce sens que le corps secret du Bouddha n’est pas une doctrine lointaine, mais l’expérience même de tout phénomène, perçu ou pensé, ici et maintenant.
楞嚴經 (Léngyán Jīng) (T. 945, vol. 19, p. 117c)

[2]Gelephu Mindfulness City (GMC) (Dzongkha: དགེ་ལེགས་ཕུག་དྲན་ཤེས་ཁྲོམ་ཚོགས), also known as the Gelephu Special Administrative Region (stylized as GeSAR), is an economic hub and special administrative region in Gelephu, Bhutan, intended to be separate from the country's existing laws.” Wikipédia

[3] Campbell, Charlie (16 January 2025). "Inside Bhutan's Plan to Boost Its Economy with 'Mindful Capitalism'". Retrieved 23 September 2025

 "Happiness and well-being of people must be the purpose of capitalism".

[4] Le 6 juillet 2026, l'entreprise canadienne SATO Technologies a signé une lettre d'intention (LOI) avec l'autorité de la Gelephu Mindfulness City (GMCA) pour concevoir et exploiter un immense campus de datacenters dédiés au calcul de l'Intelligence Artificielle (Sovereign AI Compute Campus).

[5] Personnifiée en le Souverain Hún-Dùn. Le Zhuangzi lui consacre une fable célèbre au chapitre 7 : l'Empereur du Sud (Shū) et l'Empereur du Nord (Hū) percent les sept orifices de Hún-Dùn (le Chaos) par reconnaissance, et celui-ci meurt. La morale est claire : l'Un primordial ne supporte pas les distinctions (vue, ouïe, etc.) sans se briser.

[6] "Someone who attains natural simplicity through brightness and clarity, recovers pristine simplicity through unselfconscious action, and safeguards his spirit through embodiment of original nature, and […] thanks to all that can wander freely throughout the common world." (Z 12.34.1‒4)
Alexander Douglas, AGAINST IDENTITY, The Wisdom of Escaping the Self, Penguin, 2025

Liou Kia-hway, Pléiade 1967, Philosophes taoïstes, Tchouang-tseu, p. 172 :

Quand Tseu-kong eut regagné la principauté de Lou, il raconta son aventure à K'ong-tseu, qui lui dit: “Cet homme interprète faussement l'art de vivre qu'on pratiquait au temps de l'indistinction primordiale. Il n'en connaît qu'un des aspects. Il domine sa vie intérieure mais non le monde extérieur. Celui qui connaîtrait son innocence, qui par le non-agir retrouverait sa simplicité première, embrasserait sa nature, garderait son âme originelle, et vivrait ainsi parmi les hommes, comment celui-là pourrait-il te surprendre? L'art de vivre tel qu'on le pratiquait au temps de l'indistinction primordiale, comment serions-nous dignes de le connaître, toi et moi?

[7] lumineux + clair, comprendre clairement

[8] L'action sans retour sur soi (wuwei)

[9] C'est une métaphore de l'esprit originel, non encore coloré par les opinions, les préjugés, les savoirs acquis. La "clarté lumineuse" (明白) est une lucidité qui ne vient pas de l'intellect mais d'un éveil intérieur. Elle ne construit pas une nouvelle connaissance ; elle dissipe les obscurcissements pour laisser apparaître ce qui est déjà là. 抱神 est une expression technique qu'on retrouve presque mot pour mot dans le chapitre Zaiyou 在宥 du même Zhuangzi, où Guangchengzi 廣成子 enseigne à l'Empereur Jaune :

無視無聽,抱神以靜,形將自正
« Ne regarde pas, n'écoute pas, tiens ton esprit embrassé dans la quiétude, et ta forme se rectifiera d'elle-même "

La sagesse n'est pas un apprentissage, mais un dé-apprentissage ou un retour à l'état antérieur à toute éducation, à toute distinction. C'est une épistémologie négative par laquelle on ne gagne pas la vérité, et où l'on se débarrasse de ce qui la cache.

dimanche 23 août 2026

Le difficile refuge en terres bouddhistes

Détail d'un arbre de refuge Nyingma (HA51946)

Les périples des réfugiés Lhotsampa, appelés “réfugiés bhoutanais” sur Wikipédia

(Fait avec IA)

Les origines et l'âge d'or de l'intégration (Fin du XIXe siècle - 1984)

L'histoire des Lhotshampas commence à la fin du XIXe siècle, lorsque l'administration coloniale britannique en Inde encourage la migration de populations népalophones vers les collines sub-tropicales et insalubres du sud du Bhoutan (le Teraï) afin de défricher les forêts pour l'agriculture et fournir de la main-d'œuvre pour les infrastructures. Les deux premiers rois du Bhoutan tolèrent, voire encouragent, cette installation pour valoriser le potentiel agricole de la région (voir Ethnic cleansing of Lhotshampa in Bhutan - Wikipedia).

Pendant trois ou quatre générations, ces populations népalaises, majoritairement hindoues, s'installent durablement à Samtse (Samchi), Tsirang (Chirang), Dagana, Sarpang et Gelephu. En 1958, sous l'égide du troisième roi Jigme Dorji Wangchuck (1929-1972), la Loi sur la nationalité accorde officiellement la citoyenneté bhoutanaise à ces résidents népalophones établis depuis au moins dix ans.

Durant cette période, les Lhotshampas s'intègrent pleinement à la vie publique : ils deviennent enseignants, fonctionnaires, policiers, officiers dans l'armée royale et représentants à l'Assemblée nationale (BhutanWiki Lohotsampas). En 1974, lors de son voyage dans le sud, le quatrième roi Jigme Singye Wangchuck (1955) leur déclare solennellement : « Vous ne devez jamais vous considérer comme des étrangers, car vous et vos ancêtres êtes nés et avez grandi au Bhoutan. À ce titre, vous êtes tous bhoutanais "

Le tournant nationaliste et la crise de citoyenneté (1985–1988)

Au cours des années 1980, l'élite dirigeante Ngalop (principalement bouddhiste et de langue dzongkha, vivant dans le nord) commence à s'inquiéter de la croissance démographique rapide des Lhotshampas. Craignant une domination politique népalaise similaire à celle qui a conduit à l'annexion du royaume voisin du Sikkim par l'Inde en 1975, le gouvernement bhoutanais durcit drastiquement sa politique d'identité nationale (Le Monde Le Bhoutan, le royaume du bonheur ? 27/09/2011).

La Loi sur la citoyenneté de 1985 redéfinit de manière rétroactive les critères de nationalité. Pour conserver leur citoyenneté, les Lhotshampas doivent désormais apporter des preuves écrites (reçus d'impôts, titres de propriété) attestant de leur présence dans le royaume au 31 décembre 1958 au plus tard, un seuil documentaire que de nombreuses familles rurales ne peuvent pas fournir. En 1988, un recensement ciblé dans le sud classe arbitrairement des dizaines de milliers de Lhotshampas historiques dans des catégories de « non-nationaux » ou d'« immigrés clandestins », confisquant leurs cartes d'identité bhoutanaises sur-le-champ.

L'assimilation forcée, la répression et l'exode (1989–1993)

En 1989, le gouvernement impose le code culturel strict “Driglam Namzha” (« Une Nation, un Peuple »). L'enseignement de la langue népalaise est banni des écoles au profit du seul dzongkha, les fêtes hindoues publiques sont interdites, et le port de la tenue traditionnelle du nord (le “gho” et la “kira”) devient obligatoire sous peine d'amende et de révocation pour les fonctionnaires.

En septembre et octobre 1990, des manifestations pacifiques éclatent dans le sud pour exiger le respect des droits culturels et la révision des lois sur la citoyenneté. La répression de l'armée royale est féroce : arrestations de masse, torture et fermetures d'écoles. Le leader Lhotshampa Tek Nath Rizal est arrêté et incarcéré à la prison centrale de Chemgang. (BhutanWiki Lohotsampas) (BhutanWiki Bhutanese Refugee Crisis Timeline)

Entre 1990 et 1993, une politique d'expulsion de masse est mise en œuvre. Sous la menace de peines de prison, les familles sont contraintes de signer des « formulaires de migration volontaire » (NOC) qui annulent rétroactivement leur citoyenneté. Leurs terres et leurs maisons sont confisquées ou détruites. En trois ans, plus de 100 000 Lhotshampas - soit un sixième de la population du Bhoutan - sont chassés du pays. (ABC 13/10/2024 By embracing former refugees, the King of Bhutan can rectify his nations historical injustices)

Les décennies d'exil et la réinstallation internationale (1992–2016)

Camp de réfugiés au Népal (photo Prakash Mathema, NYT)

Pendant plus de vingt ans, les réfugiés s'entassent dans sept camps gérés par le HCR au sud-est du Népal, notamment à Beldangi. Quinze cycles de négociations bilatérales infructueux entre le Népal et le Bhoutan, ainsi que l'échec de la commission de vérification conjointe à Khudunabari en 2003, bloquent tout rapatriement. Face à cette impasse, le HCR et les pays occidentaux lancent en 2007 un grand programme de réinstallation dans des pays tiers. Avant sa clôture formelle à la fin de 2016, ce programme permet de réinstaller plus de 113 000 réfugiés à travers le monde :

États-Unis : ~92 000 personnes (environ 84 819 en 2015)
Canada : ~6 700 personnes
Australie : ~6 200 à 6 825 personnes (principalement à Perth et Adélaïde)
Nouvelle-Zélande, Danemark, Norvège, Royaume-Uni, Pays-Bas et Finlande se partagent le reste du contingent.

Environ 6 000 à 7 000 réfugiés âgés ou militants refusant la réinstallation pour préserver leur droit de retour restent bloqués dans les camps du Népal, aujourd'hui privés d'assistance internationale. (Le Monde Le Bhoutan, le royaume du bonheur ? 27/09/2011)

Le drame contemporain : La crise des ré-expulsions en 2025

En mars 2025, la diaspora Lhotshampa est frappée par un nouveau traumatisme. Les services de l'immigration américaine (ICE) commencent à expulser des réfugiés Lhotshampas réinstallés aux États-Unis (dont beaucoup possédaient le statut de résident permanent et certains avaient été dénaturalisés) sous le coup de condamnations pénales. Le déroulement systématique de ces expulsions révèle un abandon total des principes de protection humanitaire. Le périple des réfugiés Lhotsampa en ordre chronologique.

L'arrivée à Paro : Les avions de l'ICE atterrissent à l'aéroport international de Paro où les déportés sont remis aux autorités du Bhoutan.

L'expulsion routière immédiate : Au lieu de les accueillir, les autorités bhoutanaises les placent dans des bus sous escorte. Après un trajet de six heures et demie, ils sont emmenés à la frontière sud à Phuentsholing et abandonnés de force en territoire indien.

L'arrestation au Népal : Escortés à travers l'Inde jusqu'à la frontière népalaise à Panitanki, ils traversent à Khoribari pour tenter de rejoindre le camp de Beldangi. Fin mars 2025, la police népalaise arrête les arrivants pour entrée irrégulière, incarcérant notamment Roshan Tamang, Asish Subedi, Santosh Darji et Ashok Gurung. (NYT 08/08/2025 Trump Wasn’t the First to Deport These Men, and He Won’t Be the Last)

Le blocage juridique : Le 17 avril 2025, le juge Hari Prasad Phuyal de la Cour suprême du Népal émet un arrêté d'urgence suspendant leur reconduite à la frontière, les plongeant dans un état d'apatridie totale et dans un vide juridique absolu.

Au total, l'ICE a procédé en 2025 à des dizaines d'expulsions (12 signalées en Pennsylvanie dès avril, au moins 53 déportations documentées à la fin de l'année). Le Premier ministre bhoutanais Tshering Tobgay et les médias d'État (Kuensel, BBS) ont gardé un silence absolu sur ces déportations forcées à Phuentsholing, préférant orienter la communication sur le retour volontaire des simples touristes bhoutanais ayant dépassé la validité de leur visa américain. (BhutanWiki Bhutanese Refugee Crisis Timeline)

La diaspora en Australie et le paradoxe de Gelephu (2024–2026)

En Australie, la communauté Lhotshampa s'est remarquablement intégrée, comptant de nombreux professionnels reconnus (médecins, enseignants, artistes). Cependant, les blessures du passé restent ouvertes.

En octobre 2024, le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck (1980) effectue sa première visite en Australie pour mobiliser la diaspora et attirer des investisseurs pour son projet de mégapole, la Gelephu Mindfulness City (GMC). Cruelle ironie, les 6 825 réfugiés Lhotshampas australiens sont strictement exclus des audiences royales, l'inscription exigeant un document de citoyenneté bhoutanaise qu'ils n'ont plus. (ABC 13/10/2024 By embracing former refugees, the King of Bhutan can rectify his nations historical injustices). De plus, ce mégaprojet se construit précisément sur les terres ancestrales spoliées de ces réfugiés dans le sud, qui les avaient défrichées et cultivées. Plusieurs d'entre eux, comme Krishna Bir Tamang (54 ans) ou CB Dahal (qui détient toujours ses titres de propriété pour 8 acres de terres à Gelephu), dénoncent une spoliation continue et menacent de saisir les tribunaux internationaux.

En janvier 2026, le maître spirituel Kyabje Kalu Rinpoche organise une tournée des reliques du Bouddha en Australie (Perth, Sydney, Canberra, Brisbane, Melbourne) pour bénir la diaspora et financer un centre communautaire à Perth. La tournée visait à présenter les reliques corporelles du Bouddha Shakyamouni (prêtées par l'Union Bouddhiste de France - UBF) à la diaspora bhoutanaise ainsi qu'aux diverses communautés bouddhistes d'Australie (vietnamienne, cambodgienne, népalaise, thaïlandaise, etc.) pour leur permettre de se recueillir et d'accumuler du mérite. La tournée est un immense succès, générant 525 435,33 AUD de dons, qui font d’ailleurs l’objet d’un litige. Les Lhotshampas ont participé massivement à la tournée des reliques de janvier 2026 en Australie et ont contribué de façon centrale aux dons. Si le centre communautaire de Perth s'avère irréalisable, le comité de la DCCA a d'ores et déjà voté de faire don de l'intégralité des 261 000 AUD de solde restants au projet de construction de Chortens à Gelephu. C'est une tragique ironie. Ces dons spirituels, collectés auprès d'exilés Lhotshampas d'Australie, risquent de retourner directement financer un mégaprojet d'État (la Gelephu Mindfulness City) qui se construit précisément sur les terres ancestrales dont ces mêmes familles ont été spoliées lors de l'épuration ethnique des années 1990.

Détail arbre de refuge Sakya (HA89994)

mardi 18 août 2026

L'avenir du bouddhisme ?

Modèle du projet Gelephu Mindfulness City (GMC) au Bhoutan (FB Tampa Namwang 3/4/2025

Des reliques comme actif


Les reliques du Bouddha Shakyamouni, qui devaient jouer un rôle central dans le financement du Niguma Meditation Institute et des projets communautaires de la diaspora bhoutanaise en Australie, m'ont permis de découviri une histoire récente et singulière. Cette collection de reliques spécifique est conservée au cœur de la Grande Pagode du Bois de Vincennes à Paris, où elle est placée sous la responsabilité de l'Union Bouddhiste de France (UBF).

Photo postée par le Ministre de l'Intérieur
B. Retailleau sur sa page FB le 25 février 2025

Leur périple vers l’Occident remonte à 1898, lorsque le gouvernement britannique en Inde offrit des reliques en os du Bouddha au roi Rama V de Thaïlande (1853-1910) pour promouvoir les relations diplomatiques. Le roi les fit conserver au célèbre temple Wat Saket de Bangkok. Selon le récit diffusé par les autorités religieuses thaïlandaises, un moine aux capacités de clairvoyance aurait prédit que les reliques quitteraient le sol thaïlandais pour l'Occident 111 ans plus tard.

En 2009, exactement 111 ans après leur arrivée en Thaïlande, l'abbé en chef de Wat Saket, soutenu par la communauté bouddhiste asiatique, décida d'offrir les reliques à la France. La coïncidence des dates est régulièrement mise en avant par l'Union Bouddhiste de France pour souligner le caractère providentiel de ce don. Le gouvernement français les confia à l'UBF pour leur préservation, une fédération apolitique et à but non lucratif, reconnue par le Conseil d'État le 8 janvier 1998. Depuis 2009, les reliques sont installées à la Grande Pagode du Bois de Vincennes à Paris, où elles sont habituellement conservées à la dévotion des fidèles. L'UBF accepte parfois que les reliques voyagent pour être présentées au public, un usage au service de la foi.

Tournées

1. La tournée des reliques au Bhoutan (novembre 2024) : un événement royal

Arrivée des reliques au Bhoutan, apportées par l'équipe UBF (youtube)

C'est dans ce contexte que le deuxième Kalu Rinpoche (Yangsi Kalu, né en 1990), reconnu comme la réincarnation du précédent Kalu Rinpoche par le Dalaï Lama et Taï Situ Rinpoche, obtint de l'UBF l'autorisation d'organiser une grande tournée des reliques au Bhoutan. L'événement, qui se déroula du 19 au 27 novembre 2024, fut un succès retentissant.

La tournée reçut le soutien officiel du roi du Bhoutan, Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, et du corps monastique central. Les reliques parcoururent le pays, de l'est du Bhoutan jusqu'à la capitale Thimphou, où elles furent exposées au sein du Bouddha Dordenma, un imposant monument qui surplombe la ville.

Le point d'orgue de cette tournée fut le Shangpa Monlam, une grande cérémonie de prières qui se tint du 20 au 22 novembre 2024 au stade national de Thimphu, en coïncidence avec la célébration de la Descente du Bouddha du ciel des Dieux. Selon les estimations communiquées ultérieurement par Kalu Rinpoche, l'événement aurait attiré environ 75 000 personnes, soit près d'un tiers de la population bhoutanaise. À l'issue du Monlam, la tournée se prolongea par un pèlerinage vers les lieux sacrés du Bhoutan, notamment la vallée de Punakha et le monastère de Taktsang (le "Nid du Tigre").

Cette tournée marqua les esprits par son ampleur et sa dimension royale. Des photos et vidéos de Kalu Rinpoche aux côtés du roi et de la reine du Bhoutan, datant de cette période, circulent sur les réseaux sociaux, témoignant de la proximité entre le maître spirituel et la monarchie bhoutanaise. L'événement avait consolidé la position de Kalu Rinpoche comme l'une des figures spirituelles majeures du pays, aux côtés du Je Khenpo, et démontré la force de la dévotion bouddhiste au Bhoutan.

Lors du panel à l'Université de Westminster en novembre 2025, Kalu Rinpoche reviendra sur cet événement : "J'ai apporté cette relique au Bhoutan en novembre dernier, nous avons fait toute la tournée... environ 240 000 personnes ont reçu la bénédiction en deux semaines, ce qui représente environ un tiers de la population du Bhoutan." Ce chiffre, avancé par l'organisateur lui-même, n'a pas fait l'objet d'une vérification indépendante. A la même occasion, au sujet du projet Geluphu GMC (voir ci-dessous), il déclara : "Vous devez vous entourer d'une structure économique solide. Elle peut être dans différents endroits du monde... Elle doit être entourée d'une structure économique forte, pas seulement spirituelle[1]."

2. La tournée du roi du Bhoutan en Australie

HBF Park Stadium Perth (Daily Bhutan)

La tournée des reliques en novembre 2024 fut précédée d’un mois par la tournée du roi bhoutanais en Australie, pour renforcer les liens avec sa diaspora. En octobre 2024, le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck effectua sa première visite officielle en Australie, accompagné de la reine Jetsun Pema et de leurs trois enfants. La visite comprit des audiences publiques à Sydney (12 octobre), Canberra (13 octobre) et Perth (16 octobre). À Perth, la foule fut telle qu'une seconde audience dut être organisée : plus de 19 000 personnes se pressèrent au HBF Park le matin, portant le total à plus de 21 000 participants pour la seule journée du 16 octobre. Au total, près de 27 000 Bhoutanais se rassemblèrent à travers les trois villes australiennes.

L'ambiance fut d'une intensité émotionnelle rare. Beaucoup fondirent en larmes à la simple vue du Roi, comme s'ils retrouvaient un membre de leur famille après une longue séparation. La visite du roi à la Perth Mint, où une vingtaine d'employés bhoutanais étaient présents, fut également un moment d'une grande émotion. C'est dans ce contexte que le roi présenta pour la première fois à la diaspora son projet phare : la Gelephu Mindfulness City (GMC). La visite a eu un effet galvanisant. Dans les jours qui ont suivi, de nombreux Bhoutanais ont exprimé leur détermination à revenir au pays. Chencho Tshering, président d'un centre culturel à Canberra, a déclaré : "Nous avons confiance dans cette noble initiative car nous connaissons désormais l'homme qui la dirige : notre Roi. Nous sommes prêts à investir à tout moment.".

Westminster University 05/11/2025 (vidéo)

À l'automne 2025, Kalu Rinpoche lui-même intervint à l'Université de Westminster lors d'une conférence sur le bouddhisme himalayen, où il présenta sa vision et ses liens avec la monarchie bhoutanaise (Youtube Kalu Rinpoche on 'Buddhism in the Himalayas & the Dalai Lama'[2].
La tournée des reliques en Australie (janvier 2026) : une collecte pour unir la diaspora

3. La tournée des reliques en Australie

Forte du succès de 2024 au Bhoutan, et comme annoncé à l'Université de Westminster, Kalu Rinpoche décida de réitérer l'expérience, cette fois en Australie. L'objectif affiché était double : offrir une bénédiction à la diaspora et collecter des fonds pour un centre communautaire à Perth. C'est ainsi qu'en janvier 2026, la tournée des reliques du Bouddha en Australie fut organisée par le Druk Community Centre of Australia (DCCA) , une association fondée par Rinpoche[3], en collaboration avec l'UBF, qui consentit à un nouveau prêt des reliques en envoyant une équipe pour sécuriser les reliques. La tournée couvrit cinq villes australiennes :

Perth : 19-20 janvier 2026, au Serbian Community Centre.
Sydney : 22 janvier 2026, au Phuoc Hue Temple.
Canberra : 24-25 janvier 2026, au Melrose High School.
Brisbane : 27 janvier 2026, au Superordinary Hall.
Melbourne : 29-30 janvier 2026, au Quang Minh Temple.

L'événement fut salué par les autorités australiennes. Le 4 février 2026, le député de Fowler remercia à la Chambre des représentants "le Druk Community Centre of Australia d'avoir apporté ces reliques sacrées de France en collaboration avec l'UBF, sous la direction spirituelle de Son Éminence Kalu Rinpoche". La tournée fut un succès populaire, attirant des foules de fidèles parmi la diaspora bhoutanaise et les communautés bouddhistes d'origines diverses (vietnamienne, thaïlandaise, népalaise, etc.). Ces trois moments – la tournée de 2024 au Bhoutan, la visite royale à Perth en 2024, et la tournée des reliques en Australie en janvier 2026 – sont interconnectés : ils participent d'une même stratégie, celle de maintenir le lien spirituel et identitaire entre le Bhoutan et sa diaspora.

Un peu d’histoire

Un royaume sous le signe de deux systèmes "Choe-sid-nyi"

Le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck et Kalu Rinpoche
(FB Bhutan Inside 23092023)

Le Bhoutan, dernier État bouddhiste vajrayāna au monde, se distingue par une fusion unique des pouvoirs religieux et séculiers, connue sous le nom de Choe-sid-nyi. Cette doctrine, inscrite dans la Constitution de 2008, réunit dans la personne du Roi (Druk Gyalpo) les fonctions de chef de l'État et de protecteur du bouddhisme. Le Roi est assisté par le Je Khenpo, l'autorité spirituelle suprême du clergé, qui veille à la préservation des enseignements et des traditions.

Cette structure duale est au cœur de l'identité nationale bhoutanaise, structurée autour des "Trois Racines" (Tsa-wa-sum) : le Roi, le Pays et le Peuple (ou le Gouvernement). Ce concept, inscrit dans le Code de la Loi Suprême dès 1957, exige une loyauté absolue envers la Couronne et ses institutions. Il est emprunté au bouddhisme vajrayāna, où les "Trois Racines" sont le Lama, les Ḍākinī et les Protecteurs de dharma, créant une fusion entre identité religieuse et identité nationale.

Cette vision d'une nation unifiée sous une même culture et une même foi a guidé la politique d'homogénéisation ethnique menée à partir des années 1980. Sous le slogan "Une nation, un peuple", le gouvernement royal a imposé le code vestimentaire driglam namzha, la langue dzongkha et les coutumes bouddhistes à l'ensemble de la population.

L'exclusion des Lhotshampas

Cette politique d'unification a exclu de facto les Lhotshampas, une minorité hindoue d'origine népalaise vivant dans le sud du pays depuis le XIXe siècle. Installés comme travailleurs puis agriculteurs, ils représentaient à la fin du XXe siècle une part significative de la population bhoutanaise.

En 1985, la Loi sur la citoyenneté a introduit des critères stricts, exigeant une preuve de résidence avant 1958, un document que de nombreux Lhotshampas ne pouvaient fournir. En 1990, le Bhutan People's Party, un parti Lhotshampa, réclama la démocratisation et la reconnaissance des droits culturels. La réponse du gouvernement fut brutale : les Lhotshampas furent qualifiés d'"anti-nationaux" (ngo log), une accusation relevant du concept de Tsa-wa-sum, passible de lourdes peines de prison.

Entre 1990 et 1993, plus de 100 000 Lhotshampas (environ un sixième de la population de l'époque) furent expulsés ou contraints de fuir vers le Népal, où ils vécurent dans des camps de réfugiés pendant près de deux décennies. Leurs terres, leurs maisons et leurs biens furent confisqués. Aujourd'hui encore, environ 6 000 à 8 000 personnes restent apatrides dans les camps au Népal.
La diaspora en Australie : résilience et exclusion persistante

À partir de 2007, un programme de réinstallation du HCR a dispersé les réfugiés Lhotshampas à travers le monde. Une part significative, majoritairement des Lhotshampas, a trouvé refuge en Australie, où elle constitue aujourd'hui la plus grande communauté bhoutanaise hors du Bhoutan, estimée à plus de 30 000 personnes, dont la moitié réside dans la région de Perth.

Malgré les traumatismes de l'exil, la diaspora Lhotshampa a fait preuve d'une remarquable capacité d'intégration, formant des communautés soudées et s'impliquant dans la vie économique et sociale australienne. La spiritualité (hindoue et bouddhiste) a joué un rôle central dans leur résilience, leur permettant de surmonter la perte de leur patrie et les difficultés de la réinstallation. Cependant, l'intégration n'a pas été sans embûches : chômage, barrière de la langue, et surtout, des problèmes de santé mentale, avec des risques accrus de dépression et de suicide signalés au sein de la diaspora.

Page FB GMC (31122024)

Le roi à Perth : une main tendue, mais pas à tous


Les discours du Roi, prononcés (en octobre 2024) sans notes, furent d'une simplicité désarmante. Son message principal était une invitation pressante adressée à la diaspora : acquérir des compétences à l'étranger et revenir au Bhoutan "pendant que vous êtes jeunes, et pas seulement quand vous serez vieux et à la retraite".

Cette visite avait trois objectifs principaux :
Rencontrer le peuple et renforcer les liens émotionnels.
Partager les développements au pays, en particulier autour de la GMC.
Recueillir les retours et les questions de la diaspora, notamment via un code QR pour la GMC.

Mais ce récit d'union nationale cache une réalité plus sombre. Pour assister aux audiences royales, il fallait s'inscrire avec un document de citoyenneté bhoutanaise que les réfugiés Lhotshampas (expulsés dans les années 1990 et dont la nationalité a été révoquée) ne possèdent pas. L'exclusion était double : leurs proches, 34 prisonniers politiques pour la plupart Lhotshampas, sont toujours détenus au Bhoutan.

Ce paradoxe est au cœur du drame des Lhotshampas : ils sont à la fois les destinataires émotionnels du discours royal (puisqu'ils étaient présents en masse aux audiences) et les exclus administratifs d'un projet, la GMC, qui se construit sur leurs terres ancestrales à Gelephu. Des réfugiés comme Krishna Bir Tamang, qui détiennent encore des titres de propriété, considèrent ce projet comme une construction sur des "terres volées". Le traumatisme de la dépossession est résumé par Kamal Dahal, un réfugié Lhotshampa en Australie : "Nous avions d'immenses terres, 10, 12 acres. Une maison, du bétail, des cardamomes, un jardin d'oranges. Alors quand on doit tout laisser derrière soi, comment une personne peut-elle le supporter ?" D'autres comme Ram Khanal ont pu faire des études et avoir une carrière en Australie, et s'investissent dans la communauté bhoutanaise en Australie.

Le fil rouge des reliques

C'est dans ce contexte de diaspora meurtrie, tiraillée entre un attachement profond à sa culture d'origine et une exclusion persistante, que la tournée des reliques de 2026 a pris tout son sens. Pour les Lhotshampas d'Australie, majoritairement hindous mais profondément attachés à la culture bhoutanaise, la venue des reliques du Bouddha était bien plus qu'un événement religieux : c'était une reconnexion avec une identité niée, un moment de communion avec une patrie qui les a rejetés.

Le succès de la tournée des reliques, qui a attiré des milliers de fidèles à travers l'Australie, témoigne de cette soif d'appartenance. Mais derrière cette ferveur spirituelle, un projet plus vaste se dessinait : celui de financer, grâce à ces reliques, un centre communautaire pour la diaspora bhoutanaise à Perth, et les projets de Kalu Rinpoche, et d'autres Rinpochés bhoutanais, dans le cadre du projet Gelephu Mindfulness City (GMC).

Le projet Gelephu Mindfulness City (GMC) : la "Silicon Valley" bhoutanaise
Attirer l’entrepreneuriat dans tous les domaines


Pour comprendre l'ampleur du projet Gelephu Mindfulness City (GMC), il faut d'abord mesurer le défi auquel le Bhoutan est confronté. Pendant des décennies, le royaume himalayen s'est distingué par son approche unique du développement, privilégiant le Bonheur National Brut (GNH) à la simple croissance économique. Chaque année, des enquêteurs parcourent le pays pour mesurer le bien-être physique, spirituel et émotionnel de la population. Cette philosophie a valu au Bhoutan une reconnaissance mondiale, mais elle n'a pas créé assez d'emplois. Résultat : les jeunes quittent le pays en masse. Près d'un Bhoutanais sur dix vit désormais à l'étranger, une "fuite des cerveaux" qui menace l'avenir même du royaume.

C'est pour répondre à cette urgence que le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck a annoncé, en décembre 2023, un projet d'une ambition inédite : la Gelephu Mindfulness City (GMC).

Prospérité et pleine conscience

Anciennement Gelephu ou Geylegphug, actuellement Sarpang

Bhutan's Gelephu Mindfulness City
Photo credit: Bhutan GMC Official Website / Screenshot

La GMC est conçue comme une zone administrative spéciale de plus de 2 500 km², située dans le sud du Bhoutan, à la frontière indienne, sur les anciennes terres des Lhotshampas. Le roi a défini ce projet comme une "ville de pleine conscience, englobant des entreprises conscientes et durables, inspirées par l'héritage spirituel bouddhiste". L'objectif est de créer un hub économique mondial qui attire les investissements, les talents et les entrepreneurs, tout en restant fidèle aux valeurs bhoutanaises. Le projet ne renie pas le bonheur brut GNH. Il tente de le conjuguer avec la prospérité matérielle. Comme l'a résumé un responsable : "Nous voulons aussi être riches, mais comment ?".

L'innovation financière au service de la tradition (et vice versa)

Ce qui distingue la GMC des autres mégaprojets est son financement. Le Bhoutan, qui avait discrètement commencé à miner du Bitcoin dès 2019 en utilisant son énergie hydroélectrique propre, a annoncé en décembre 2025 l'allocation de 10 000 Bitcoins (valant environ 1 milliard de dollars) pour financer le développement de la ville. Le roi a déclaré que cet engagement était "pour notre peuple, notre jeunesse et notre nation".

Cette décision est une manière de transformer les réserves numériques du Bhoutan en infrastructures physiques, en utilisant des stratégies comme la collatéralisation des avoirs en Bitcoin. Des observateurs ont noté que, contrairement à d'autres projets similaires, le Bhoutan utilise le Bitcoin comme un "étage financier" plutôt que comme l'identité même de la ville. La GMC doit devenir un pôle d'excellence dans plusieurs secteurs : la finance et les actifs numériques (avec un régulateur unique), les énergies vertes, l'éducation, la santé et le bien-être, et bien sûr, le tourisme spirituel (voir “Mindful capitalism”).

Un espoir et un risque

Pour les Bhoutanais, la GMC est à la fois une source d'espoir et un saut dans l'inconnu. L'ancien Premier ministre et gouverneur de la GMC, Lotay Tshering, a souligné que beaucoup considèrent le projet comme une "opportunité, un espoir de revenir". L'ambition est de retenir les jeunes en leur offrant des opportunités comparables à celles qu'ils recherchent à l'étranger. Le projet pourrait également inciter les membres de la diaspora à revenir, comme en témoigne le volontariat de plus de 150 Bhoutanais d'Australie.

Cependant, le projet suscite aussi des inquiétudes, notamment sur la gestion des réserves de crypto-monnaies, dont la volatilité représente un risque, et sur les conséquences sociales pour les communautés locales. Pour le professeur Ronald Purser, spécialiste du "capitalisme conscient", le défi sera de faire en sorte que la ville ne devienne pas un simple outil de marketing, mais un lieu où "la conception même invite à la réflexion".

Futur berceau de prospérité et bien-être

Parmi les figures spirituelles ayant soutenu le projet, Kalu Rinpoche s'est distingué par son enthousiasme. Dans un podcast sur shangpakagyu.org, il a déclaré : "Quand Sa Majesté m'a expliqué ce projet grandiose, je me suis perdu dans cette idée, tellement elle était belle et magnifique.".

Il a exprimé sa "confiance à 100%" dans le projet, soulignant que Sa Majesté a "créé le modèle parfait". Pour Kalu Rinpoche, la GMC est une réponse à l'émigration forcée des jeunes Bhoutanais : "Nos compatriotes aiment leur Roi, ils aiment leur pays, ils ne veulent pas quitter leur pays. Ils veulent des opportunités économiques."

Il a reconnu sa propre limitation ("je n'ai pas de formation en affaires"), mais a vu dans le projet une extension de ses responsabilités spirituelles : "En tant que bouddhiste, je me sens responsable de contribuer." (podcast)

Le projet de Kalu Rinpoche dans la GMC

The Mani-Khorlo Project (brochure)

La contribution concrète de KR à la GMC est le Niguma Meditation Institute (NMI). Ce projet, annoncé sur son site officiel , prévoit la construction d'un centre spirituel sur 60 acres de terrain dans la GMC, conçu comme un mandala Vajrayana.

Le NMI comprendra :

Un temple avec des salles de méditation et de yoga (12 000 pieds carrés)
Une bibliothèque moderne
Un jardin de plantes médicinales himalayennes
80 huttes de retraite
Des bâtiments pour des séminaires de formation

Pour financer cet institut, KR a lancé un projet de parrainage de 21 000 moulins à prières (Mani Khorlo) à 180 $ US l'unité, géré par sa Dharmapala Association.

Entre dons directs et offrandes dans le cadre des tournées de reliques

Le NMI est financé par deux sources principales :

Le parrainage des moulins à prières. Une collecte de fonds directe auprès des fidèles du monde entier, gérée par l'association Dharmapala de KR.

Les tournées des reliques. Comme nous l'avons vu, la tournée australienne de janvier 2026 a permis de collecter des fonds via le Druk Community Centre of Australia (DCCA). Le succès de la tournée au Bhoutan en 2024 a encouragé Rinpoche à réitérer l'expérience, avec l'accord de l'UBF (remerciements[4]). La collecte de fonds, qui devait financer un centre communautaire à Perth, a rapporté 525 435 dollars australiens, déposés sur le compte de la DCCA. La question de savoir à qui revient précisément cette somme, GMC au Bhoutan, NMI au Bhoutan, ou la communauté bhoutanaise de Perth, relève d'un contentieux qui dépasse le cadre de mon analyse. Ce qui nous intéresse ici est la structure qui a permis ce flou.

Conclusions

Cette plongée dans l'histoire des reliques, du Bhoutan et de sa diaspora révèle une réalité complexe, bien loin du cliché d'un royaume himalayen figé dans une sérénité immuable. Derrière le projet grandiose de la Gelephu Mindfulness City, derrière la ferveur des tournées de reliques, derrière les larmes versées lors de la visite du Roi à Perth, se dessinent des lignes de fracture profondes qui structurent le Bhoutan contemporain.

Une nation en quête d'avenir

Le Bhoutan est à un tournant de son histoire. Confronté à une "fuite des cerveaux" qui vide le pays de sa jeunesse, le royaume tente de conjuguer son héritage spirituel avec les exigences d'une économie mondialisée. La GMC incarne cette ambition : un projet qui veut faire du Bhoutan une "Silicon Valley" bouddhiste, un pôle d'excellence en finance numérique, en bien-être et en éducation, tout en restant fidèle aux valeurs du Bonheur National Brut.

Mais ce pari repose sur une contradiction fondamentale. La GMC est construite sur les terres des Lhotshampas, cette minorité hindoue expulsée dans les années 1990. Le Roi tend la main à la diaspora pour qu'elle revienne contribuer au projet national, mais cette main ne s'étend pas à ceux qui ont perdu leur citoyenneté et leurs terres. Les réfugiés Lhotshampas d'Australie, massivement présents aux audiences royales, sont à la fois les destinataires émotionnels du discours royal et les exclus administratifs d'un projet qui efface leur mémoire.

Kalu Rinpoche, une figure à la croisée des chemins

Au cœur de ce carrefour se tient Kalu Rinpoche. Figure spirituelle majeure, reconnue par le Dalaï Lama, il est à la fois un soutien actif de la vision royale et un entrepreneur spirituel qui finance ses projets par des tournées de reliques. Son Niguma Meditation Institute, conçu comme un "centre spirituel" de la GMC, est le symbole de cette alliance entre tradition bouddhiste et modernité économique.

Mais cette position le place au centre de tensions qui le dépassent. En organisant la tournée des reliques en Australie via la DCCA, il a mobilisé la diaspora autour d'un projet communautaire. Ce faisant, il a involontairement révélé les fissures au sein de cette communauté : entre l'autorité spirituelle et la gouvernance laïque, entre la loyauté envers le maître et les exigences du droit australien.

Une diaspora en quête de réconciliation

Pour les Bhoutanais d'Australie, en particulier les Lhotshampas, cette affaire est bien plus qu'un conflit sur des dons. Elle est le reflet de leur propre condition : tiraillés entre un attachement viscéral à leur culture d'origine et une exclusion persistante, ils cherchent des points d'ancrage. Les reliques du Bouddha, la figure de Kalu Rinpoche, le discours du Roi sont autant de symboles qui leur permettent de maintenir un lien avec une patrie qui les a rejetés.

La pétition de 20 000 signatures en faveur de Kalu Rinpoche en est la preuve éclatante : pour cette diaspora, la loyauté envers une figure spirituelle qui incarne la bhoutanité transcende les clivages. C'est une manière de dire : "Nous sommes encore bhoutanais, même si le Bhoutan ne nous reconnaît plus."

Un avenir à écrire

L'histoire que nous avons suivie est loin d'être terminée. Le projet GMC n'en est qu'à ses débuts. Le conflit autour de la DCCA suivra son cours judiciaire. Et les Lhotshampas, toujours apatrides pour certains, continueront d'attendre une réconciliation.

Une question demeure : le Bhoutan saura-t-il réconcilier son passé avec son avenir ? Pourra-t-il construire sa "ville de pleine conscience" sans oublier les consciences qu'il a brisées ? La réponse dépendra de la capacité du royaume à reconnaître les blessures de son histoire, et à tendre une main sincère à tous ses enfants, y compris ceux qu'il a un jour exclus.

"Nous voulons aussi être riches, mais comment ?" - Responsable bhoutanais, à propos de la GMC.

Cette question, posée sur le plan économique, résonne sur le plan humain. Le Bhoutan cherche à être riche, mais il doit aussi apprendre à être juste. Les reliques du Bouddha, qui voyagent pour bénir les foules, nous rappellent que la véritable richesse est peut-être ailleurs : dans la capacité à guérir les mémoires et à réparer les liens brisés.

Voir aussi le Monde diplomatique de décembre 2025 : "Pourquoi ses habitants fuient le Bhoutan, "pays du bonheur"

Bhutanwiki Criticism of Gelephu Mindfulness City
Daily Bhutan Bhutan’s King Launches Pelsung: Guardians of Prosperity
Vidéo This "Mindfulness City" is Coming to Bhutan (Bjarke Ingels Group (BIG))

***

[1]: "You need to surround yourself with a strong economic structure. It doesn't have to be in one place. It can be in different places around the world... It has to be surrounded with strong economic structure, not just a spiritual one."

Kalu Rinpoche, Université de Westminster, 6 novembre 2025

[2]: "The previous Kalu Rinpoche had been the retreat master at Palpung Monastery in Tibet. And during the 1940s and 50s at the request of the Bhutanese royal family, he established the three-year retreat practice in Bhutan. The present Kalu Rinpoche continues to serve his majesty the fifth king of Bhutan."

"I brought that relic to Bhutan last year in November we did the whole tour... around 240,000 people got the blessing within the span of two weeks which is around the third of population of Bhutan."

"I'm going to bring the same relic to Australia... there is no dispute when there's a relic of the Buddha but rather a blessing for everyone."

"His majesty the king of Bhutan recently he initiated this project called the Gilifu Mindfulness City and it's around the four times the size of the Singapore and it's basically to create a vajayana hub and then it's there's an invitation to all the different schools Sakya Kagyu, Gelug Jonang… all the meditation centers to practice their own way of doing it."

"In terms of the preservation of the Vajrayana... before Bhutan used to be very conservative to their own Drukpa lineage only... but now it's being open to the south of Bhutan to create this economic hub. It's like a one country-two systems and also a spiritual hub and the medical hub as well."

[3] Kalu Rinpoche ne s’avère cependant pas faire partie de la direction. Kuensel 15/08/2026

[4] “His Eminence Kalu Rinpoche carried the relics down to bless the elderly and disabled with the support of the UBF security team.”

Dans sa vidéo, Kalu Rinpoche déclare avoir payé 50 000 $ de sa société privée pour couvrir les frais (visas, vols, hébergement) de l'équipe de sécurité (UBF) lors de la tournée des reliques au Bhoutan en 2024