dimanche 28 janvier 2024

De la lumière humaine

Héraclite et Démocrite (attribué à Jacob Jordaens (1593-1678)

Selon l'Avesta, Ahura Mazda est l'Esprit suprême qui donna naissance à Spenta Mainyu (l'Esprit Saint) et à Angra Mainyu/Ahra Manyu (le Mauvais Esprit), deux principes opposés. Dans la religion dualiste de Zoroastre, l'Esprit suprême transcende la création, mais reste “le Pôle de la Lumière essentielle”, ainsi que le père du feu sacré, “manifesté par le Feu primordial qui est la lumière fulgurante, toute métaphysique, mais qui précède et engendre les illuminations célestes des feux solaires et stellaires du cosmos[1]. L’essence précède l’existence.

Pour Héraclite, le Logos n’est pas la “raison cosmique” ontologique, “la raison réelle indépendamment de l’homme, immanente à toutes choses, les gouvernant, les unifiant[2].
“[ ] Le Discours [héraclitiéen/philosophique] n’a pas d’extérieur. Il n’a pas de cause. Il est libre. Il développe des raisons qui renvoient à d’autres raisons et finalement referment le cercle.[3]
Tout est un”, “Toutes choses sont unes”, dans le sens de l’unité des contraires, l’unité des opposés : “divisible indivisible, engendré inengendré, mortel immortel, logos temps, père fils, dieu justice[4]. Héraclite dit “tout est un et non-un[5]. Les contraires sont uns, tout en étant des contraires. C’est un discours toujours vrai (logos), mais qui ne fait pas partie du tout : “il est hors du tout, justement pour pouvoir dire, dévoiler le tout[6]. Le discours vrai est “arraché à la méconnaissance[7], et saisi par l’intelligence transsubjective (Noûs)[8]. Sans cette intelligence, les hommes “parlent et agissent, ils vivent, dans des mondes qu’ils inventent, et donc dans une sorte de distraction à l’égard du réel et d’eux-mêmes, une sorte de rêve, passant dans le monde comme des somnambules, sans jamais réaliser la présence au monde[9].

C’est le “discours absolu, le discours toujours vrai de la totalité”, qui est “la pure lumière”, une lumière qui ne laisse pas d’ombre, “car le discours vrai n’a pas de contraire[10]. Nous sommes dans des métaphores. Cette “lumière” ne vient pas de Delphes (la Sybille possédée par le dieu), ou d’autres oracles (fragment 39), qui ne donnent que des signes à interpréter.

La Lumière et l’ombre sont uns, tout en étant des contraires. Tout comme Dionysos (la génération et la vie) et Hadès (la mort et les morts, fragment 41). La religion, qui se considère souvent être du côté de la Lumière (à l’exclusion de tout ombre), permet parfois, lors des fêtes mystiques, certains îlots de ténèbres bien encadrés, où elle exalte les mystes, et en fait des “coureuses de nuit”, qui, “à la lueur des torches à travers monts et forêts”, poursuivent des bêtes effarouchées, les mettent en pièces, en mangent les chairs crues (omophagie). L’impiété (asebeia) devenant piété (eusebeia) grâce à l'initiation des mystes (fragment 42). Même les persécutions et les guerres peuvent devenir “eusebeia”... Tout vrai discours s’effondre dans une sorte de novlangue.

Aspirer à une “vie future toute de bonheur” (la motivation des mystes), est absurde selon le logos d’Héraclite, car c’est ignorer l’unité des contraires, et s’investir unilatéralement en le “contraire” du bonheur, de la lumière, etc. Un bonheur sans peine[11].

Pour Héraclite, les mages (“prêtres du Lumineux”), les bacchants, les bacchantes et les initiés (mystes), tout en croyant évoluer dans la Lumière, “errent dans la nuit” (fragment 43), car ils tournant le dos à l’unité des contraires, en refusant tout “ombre”.
Les magoi sont pour [Héraclite] les adorateurs d'Ahura Mazdâ, le Lumineux, et du Feu, le symbole de la Lumière divine, qui, perpétuellement, apporte la vie, repousse les ténèbres et la mort. Ce sont eux qu'il flagelle du mot le plus dur pour ces fils de la lumière : nyctipoloi ! “ ceux qui errent dans la nuit ! ”. Ils errent, en effet, dans la nuit de l'inintelligence, puisqu'ils se figurent qu'entre la lumière et les ténèbres, il faut choisir, alors qu'elles ne s'opposent qu'au sein d'une unité indissociable.[12]

Les mages se trompent en croyant prédire ce qui arrivera, en croyant efficaces les cérémonies magiques, plus fondamentalement, en opposant la Lumière et les Ténèbres sans voir leur unité, les bacchants et bacchantes se trompent en croyant atteindre l'union avec le dieu grâce à leurs états de transe et aux repas sacrés, les mystes de Déméter se trompent en croyant, par l'initiation, obtenir le bonheur futur, et les Orphiques font la même erreur en croyant mériter ce bonheur par un certain genre de vie. L'erreur religieuse n'a aucune valeur pour la recherche de la vérité. Les dogmes et les rites des religions sont à rejeter entièrement, car il ne sert à rien d'errer dans la nuit. Le logos est discours de la seule raison, libre à l'égard de tous les délires traditionnels.[13]
Quant à l’approche tantrique de purifier “l’impur” par “l’impur”, Héraclite aurait pu répéter son fragment 44[14].
Ils se purifient en vain par le sang lorsqu'ils sont souillés par le sang, comme si quelqu'un ayant marché dans la boue se lavait avec de la boue : il semblerait être fou si quelque être humain le remarquait en train d'agir ainsi. Et ils font des prières à ces statues comme quelqu'un qui parlerait à des maisons, ne connaissant en rien ce que sont les dieux et les héros.”
La souillure (miasma) est un miasme, causé par le sang d’un meurtre, des règles, de l’accouchement, … Ce type de souillure requiert une purification spécifique. La souillure d’un matricide, d’un parricide, le contact avec un mort, une accouchée, etc., peut, par exemple, être lavée par le sacrifice (réel ou symbolique) d’un animal, que l’on fait couler sur la statue de la divinité.
Les hommes sont fous de penser ainsi plaire aux dieux, ou les apaiser, ou les honorer. Or, s'ils pensent cela, c'est que les dieux, tels qu'ils se les figurent, sont aussi fous qu'eux. Les uns et les autres sont loin du divin, lequel ne se conçoit qu'en conformité avec la raison et selon le Discours, le Logos. Les hommes et les dieux de la religion sont des hommes et des dieux absurdes. Seule la raison, dans la philosophie, nous montre, en leur vérité, l'humain et le divin.[15]
La “Lumière” est une métaphore. La lumière réelle que nous connaissons est celle qui provient du soleil et qui éclaire la Terre. La lumière est souvent utilisée pour désigner métaphoriquement l’intelligence (Noûs), capable d’éclairer nos actes, paroles et pensées. Pour d’autres qu’Héraclite, la Lumière (moins métaphoriquement) est d’origine divine. “Dieu est lumière, et il n’y a point en lui des ténèbres” (1 Jean 1:5). “L'Eternel sera ta lumière à toujours” (Esaïe 60:19). La Lumière est ici la Vérité qui émane de Dieu, et qui est révélée par des prophètes humains. La Lumière représentant la Révélation pour éclairer l’homme.
Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication”. (1 Corinthiens 1:21)
La Lumière de Dieu dépasserait la raison, la sagesse et l’intelligence humaines. La Lumière de Dieu n’ayant point de ténèbres en lui, Lumière et ombre ne sont pas uns. Seule la Lumière est réelle, l’ombre (l'expérience humaine) serait une illusion. L’unité des contraires et la non-dualité recherchées par Héraclite et par des bodhisattvas du mahāyāna ne sont pas la sagesse de Dieu, obtenue par une grâce. Ce n’est pas la même métaphore de “lumière”. Noûs signifie l’intelligence, la raison. Dans le cadre de la littérature hermétique, prof. dr. Wouter Hanegraaff[16] propose de traduire Noûs par “Lumière”, “Lumière divine”, en penchant clairement vers un sens métaphorique plus religieux, à la fois ontologique et épistémologique.
The true nature of reality is “Light”, universal spiritual light. God is Light, reality is Light and human beings are Light. In their ordinary perception human beings don’t see Light, they see objects, because they are “deluded”, in a state of hallucination, and don’t perceive reality as it is. The things that are perceived may seem real, but are in reality universal light. The “Way of Hermes” helps us to awaken from the state of delusion and to perceive the true nature of reality.” (Blog About the nature of "Light" (Nous))
La Lumière qui éclaire l’homme est dans ce cas la Révélation de la Lumière divine, reçue par le biais d’un prophète, d'une entité de l'Ennéade, etc. Ce n’est pas une lumière qui éclaire directement, et ce n’est pas une lumière propre à l’homme.
Nous ne sommes pas à nous-mêmes notre propre lumière, estime Augustin, et le maître intérieur qui nous parle n’est autre que la Vérité, c’est-à-dire la personne divine elle-même, illuminant l’esprit humain de l’intérieur. Se parler à soi-même, c’est écouter Dieu parler.[17]
Le Bouddha dit :
Atta dipa
Viharatha
Atta sarana
Ananna sarana

Soi-même est une île (S. dvīpa)
Demeurez-y
A part le refuge en soi-même
Il n'y a pas d'autre refuge[18]
Le mot dipa peut aussi être interprété comme “lampe” ou lumière (S. dīpa), comme dans les traductions en chinois. Il est évident que dans le bouddhisme classique, la lumière serait plutôt celle (métaphorique) de l’intelligence, et non la lumière divine, qui brillerait en tant que l’étincelle de l’âme (scintilla animae).
C’est là, dans cette étincelle, dit Eckhart, que Dieu naît dans l’âme et que l’âme naît en Dieu. Étincelle, fond, abîme, fine pointe de l’âme, château fort, syndérèse … autant d’appellations propres à la mystique rhénane pour dire le « lieu » de la naissance de Dieu dans l’âme : un « lieu sans lieu » où l’homme devient fils dans le Fils, participant, par grâce, à la vie trinitaire.[19]
La citation ci-dessus du Maha-Parinibbana Sutta poursuit avec :
Le Dhamma est une île
A part le refuge en le Dhamma
Il n'y a pas d'autre refuge
Le Discours du Bouddha. C’était à travers des propos rapportés du Bouddha que Sariputta eut son premier éveil. Le Bouddha n’était même pas présent, et il n’y eut pas de transmission particulière par le biais d'une fleur, ou d’un sourire. Parlant avec l’Errant Assaji l’Ancien, celui-ci résuma le Discours du Bouddha aux futurs Sariputta et Moggallana :
De tout ce qui est produit par une cause,
Le Tathāgata en a dit la cause
Ainsi que la cessation ;
Telle est la doctrine du Grand Renonçant
. “

Lorsqu’il entendit les deux premiers vers, naquit chez Upatissa l’Errant [Sariputta] la vision sans tache du Dhamma, le premier aperçu de la Non-Mort, le chemin de l’entrée-dans-le-courant [sotāpanna] et, à la fin des deux derniers vers, il était entré dans le courant.[20]
Le Discours du Bouddha est de même nature que celui d’Héraclite. Si leurs discours sont comme une lumière, ils ne sont pas la lumière divine. Il me semble que la singularité du bouddhisme, en tant que religion, est de présenter une voie de l’intelligence transsubjective, susceptible d’aboutir à “l’unité des contraires”, qui n’est pas un objet de connaissance.

L’unité des contraires, sans investissement unilatéral, n’est pas un long fleuve tranquille, mais permet néanmoins un certain d’état d’ouverture.
"Au témoignage de Janouch, qui fut son confident, Kafka lui dit même un jour :
Le Christ est un abîme rempli de lumière, devant lequel on doit fermer les yeux pour ne pas s'y précipiter... Je m'efforce d'être véritablement celui qui attend la grâce. J'attends et je regarde. Peut-être viendra-t-elle, peut-être ne viendra-t-elle pas. Peut-être cette attente tranquille et parfois inquiète est-elle déjà l'annonciatrice de la grâce ou la grâce elle-même. Je ne le sais. Mais cela ne me tourmente pas. J'ai entre-temps lié amitié avec mon ignorance
."
(Janouch, Kafka m'a dit, p. 154)
***

[1] Wikipédia Ahura Mazda

[2] Marcel Conche, Héraclite Fragments, PUF, p. 23

[3] Héraclite, p. 24

[4] Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies. Cité dans Conche, p. 24

[5] Conche, p. 27

[6] Conche, p. 27

[7] Conche, p. 34

[8] Conche, p. 35

[9] Conche, pp. 37-38

[10] Conche, p. 151

[11] Conche, p. 164

[12] Conche, p. 169

[13] Conche, p. 170

[14] Conche, p. 171

[15] Conche, p. 173

[16] “Instead of assuming that I already know what this word means (something like “mind” or “intellect,” as every dictionary will tell us), I want the authors of the Hermetica to tell me what it meant for them. As will be seen, their answers are surprising to say the least, and the implications are considerable. If their understanding of nous is in fact different from what we commonly take it to mean, can we still be so sure about those standard translations on which we normally rely? Formulated differently, is the Hermetic nous a conceptual anomaly, or should it lead us to reconsider our assumptions about what we take to mean “mind” or “intellect” in ancient philosophy?” Wouter J. Hanegraaff, Hermetic Spirituality and the Historical Imagination, Altered States of Knowledge in Late Antiquity, Cambridge University Press, 2022.

[17] DUBREUCQ, Éric. Chapitre III. Le cœur et la parole intérieure In: Le cœur et l’écriture chez Saint-Augustin: Enquête sur le rapport à soi dans les Confessions [online]. Villeneuve d'Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2003 (generated 27 janvier 2024). Available on the Internet: <http://books.openedition.org/septentrion/73539>. ISBN: 978-2-7574-2674-6. DOI: https://doi.org/10.4000/books.septentrion.73539.

[18] Maha-Parinibbana Sutta, Digha Nikaya, 16.

[19] L’étincelle de l’âme et la cavité à l’endroit du cœur du Christ dans les Saints sépulcres monumentaux, Isabelle Raviolo, Revue des Sciences Religieuses,

[20] Les grands disciples du Bouddha, Nyanaponika Thera et Hellmuth Hecker, éditions Claire Lumière, Tome I, p. 48

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