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mercredi 16 octobre 2024

Métaphysique de lumière bouddhiste

Niga Byakudo. River of Fire, River of Water and the narrow path to the pure land (source)
"Si vous croyez au pouvoir de Bouddha, vous renaîtrez et vous n’éteindrez pas l’eau et le feu par vos propres efforts.
Avec une foi sincère, de la joie et une récitation directe, Amitabha sera à la hauteur de ceux qui récitent le nom du Bouddha."

Il y a des parallèles intéressants entre le développement spirituel du bassin méditerranéen et l’Indosphère entre le VIème siècle av. J.-C. et le VIème siècle de notre ère. La pensée de cette époque était spirituelle, et tournée vers le divin.

La première tendance de ces théognostes méditerranéens et indiens, chercheurs de la connaissance directe du divin, semble avoir été la recherche de moyens d’ascension vers le monde divin. Ceci depuis au moins L'Épopée de Gilgamesh (2100 av. J.-C.), qui voulait atteindre le monde des dieux pour y trouver l’immortalité, suite à la mort de son ami Enki. Le ciel est généralement considéré comme le séjour d’entités divines ou intelligibles, à qui l’on attribue des pouvoirs immenses, dépassant de loin ceux des humains. Le monde divin ou intelligible est donc vu comme la source de ces pouvoirs. Pour obtenir de tels pouvoirs, il faut un contact avec les dieux, il faut ou bien monter auprès d’eux, ou les faire descendre ici-bas. Pourquoi tout semble aller mieux là-haut ? L’herbe y semble même plus verte.

Pour Platon, le monde sensible était une copie imparfaite du monde intelligible, “le monde des Idées”, où l’âme était invitée à (re)monter. Pour Plotin (IIIe siècle après J.-C.), l’ascension était toujours le mot d’ordre, mais le monde intelligible s’émana aussi vers le bas. L'Un déborde, produit l'Intellect, puis l'Âme, puis le monde sensible. La création devient émanation dans la pensée idéaliste. A son époque, se côtoient le christianisme “gnostique” et “orthodoxe”, ainsi que le judaïsme dont ils étaient originaires, les doctrines et pratiques “païennes”, gréco-romaines, égyptiennes, chaldéennes, etc., l’hermétisme avec son apport égyptien, le tout baignant dans une sauce hellénisée. L’idée de la descente du divin pour aider l’humanité se répand. L’humanité, vivant dans des temps troublés, en avait besoin.

Peut-on forcer un messie à descendre, par la prière ou autrement ? Il semblerait que non. Cette décision semble être prise en haut, dans un plérôme monothéiste. C’était plus simple pour le néopythagoricien syrien Jamblique (IVe siècle), qui mettait les dieux et les daimons (païens) au travail par la théurgie (orientale) (≃ lha sgrub pa, rab gnas). “La théurgie consiste en une pratique rituelle par laquelle un réceptacle matériel est animé par une entité divine ou intelligible.[1]” Tout peut être investi de divin. Pour Jamblique, le monde était comme une "théophanie", une manifestation du divin, pour celui qui savait la percevoir. Contrairement aux (néo)platoniciens avant lui (et les bodhisattvas), Jamblique cherchait à s’engager activement avec le monde matériel, comme moyen de connexion avec le divin. Avec les croyances et les moyens de son temps.

L’hiérophante Proclus (Vème siècle) embrassait également la théurgie et y associa la mystagogie (≃ gsang ba la ‘jug pa). Un hiérophante est un prêtre qui explique les mystères du sacré. Nous dirions maintenant un gourou ou un lama.
Ainsi en est-il de Proclus, nommé par Marinus « l’hiérophante du monde entier (τοῦ ὅλου κόσμου ἱεροφάντης) », c’est-à-dire celui qui révèle les choses sacrées aux initiés et qui est versé dans les cultes de toutes les nations, puisque l’objectif déclaré de Proclus consistait à concilier l’ensemble des théologies, autant grecques que barbares.[2]
L’hiératique est tout ce qui permet au hiérophante d’expliquer les mystères (grecques) : l’interprétation des mythes, l’initiation aux mystères. La théurgie (orientale) est tout ce qui concerne l’interaction avec le divin : divination, télestique, etc.
Prise au sens strict, la télestique réfère à l’animation des statues. Dans un sens large, elle inclut tous les rites d’initiation aux mystères, en particulier les exercices de purification du véhicule de l’âme (ὄχημα τῆς ψυχῆς). Pour ce qui est de la mantique [divination], nous verrons que c’est lorsque la mantique est de nature inspirée qu’elle peut être ainsi comparée à la théurgie considérée supérieure à la connaissance humaine par Proclus.[3]
De l’animation des statues en bois ou en pierre à l’animation des véhicules de l’âme semble être un petit pas.
La théurgie sert donc, en premier lieu, à préparer un réceptacle matériel pour la venue d’une présence divine.

La descente du divin au sein du réceptacle – le véhicule de l’âme – se caractérise généralement par une illumination (ἔλλαμψις) ou par un enthousiasme (ἐνθουσιασμός). Cet état mental s’obtient lorsque le symbole, qui est le reflet de l’archétype divin semé par les dieux en toute chose, est activé dans le réceptacle purifié de l’âme et se manifeste comme une « totale possession divine » du disciple. Cela implique donc que la conscience subjective du théurge est absoute pendant l’expérience – c’est d’ailleurs ce qui distingue la possession irrationnelle de celle supra-rationnelle selon Jamblique. Ainsi, il apparaît qu’il faille « libérer de l’espace » pour accueillir le divin, « espace » normalement saturé d’attachements illusoires et de pensées égoïques diverses : « Enfin l’union (ἕνωσις), qui fixe l’un de l’âme dans l’un même des dieux et fait une seule activité de la nôtre et de celle des dieux, selon laquelle nous ne nous appartenons plus à nous-mêmes, mais aux dieux, dès là que nous demeurons dans la divine Lumière et que nous sommes encerclés par elle. » En effet, l’ego semble toujours constituer le dernier voile obstruant l’éveil du disciple à sa nature divine.[4]
Proclus a développé une métaphysique de la lumière, qui semble avoir eu des retombées assez spectaculaires. Comme toujours, “la lumière” est au départ une métaphore, ici pour la nature du divin et sa relation avec le monde et les êtres. Elle devient rapidement un principe métaphysique réel. A travers la métaphore de la lumière, et ses rayons, Proclus explique comment le divin s’émane sans perdre de sa plénitude. Les différents niveaux de réalité, lors de la descente, sont comme des degrés de luminosité, et la lumière est présente en tous les niveaux de réalité (≃ tattva). Le chemin de retour vers la source de la lumière, passe également par ces niveaux de réalité lumineuse.

Il faut distinguer entre la lumière physique et la lumière divine (Noûs). La première peut être perçue “physiquement” par les facultés visuelles, tactiles, puis la conscience visuelle, tactile et mentale. La deuxième éclaire une réalité noétique, accessible uniquement par une perception noétique, par “l’organe” noétique qu’est “le coeur”. De manière générale, dans une voie spirituelle, le corps est immobilisé, les sens sont maîtrisés, le mental est confiné ou neutralisé, pour laisser tout l’espace à cette communion noétique. La lumière divine est une lumière surnaturelle contrairement à la lumière physique qui est naturelle, et requiert des “organes”, des “facultés” et une “perception” surnaturels.

La métaphysique de la lumière a aussi bien influencé Saint Augustin, Sohrawardi de l'école illuminative (Ishraq) que la mystique soufie. Proclus avait été traduit en arabe entre le VIIIe-Xème siècles. A t-il pu avoir une influence directe ou indirecte en Centre Asie et en Asie ? Ou sans vouloir trop centrer l’évolution sur Proclus, la théurgie, la télestique, la mystagogie, mais encadrés par une métaphysique, ont-il pu se frayer un chemin jusqu’en Asie, plutôt que dans l’autre sens. Si on regarde p.e. l’activité de mantrins comme Vajrabodhi (662-732) et Amoghavajra (705-774) à la cour impériale de Chine, la traduction de textes “télestiques” en chinois, comme p.e. l’Amoghapāśa-sūtra (T. 1097) à la fin du VII-ème ou au début du VIIIème siècle[5], et la traduction du même texte en tibétain beaucoup plus tard “par quatre traducteurs érudits du passé[6]”. Pour avoir une idée de la descente du divin dans des jeunes enfants utilisés comme médium ou “véhicule”, voici une partie de la traduction de Michel Strickmann :
On peut aussi procéder de la façon suivante. Si l’on désire induire la possession d’un médium, le maître de l’incantation doit se laver et mettre un vêtement neuf. Ensuite, il doit réciter une incantation pour sa propre protection. Alors il doit construire une aire rituelle avec de la bouse de vache. L’aire rituelle doit former un carré, peint des couleurs appropriées, où sont éparpillées çà et là des fleurs [ciel étoilé] et des offrandes de nourriture de couleur blanche. Ensuite, il doit prendre un garçon ou une fille vierge, laver l’enfant et enduire son corps d’huile finement parfumée. Il doit l’habiller de blanc pur, et le parer de toutes sortes d’ornements, puis lui demander de s’asseoir dans la position du lotus sur l’aire rituelle. Tout en récitant l’incantation bandha [« lier »], il tresse les cheveux de l’enfant. Lorsqu’il a fini, il prend des fleurs et en remplit les mains de l’enfant. Il prend aussi de l’encens de bonne qualité, qu’il écrase et éparpille. En outre, il récite une incantation sur du riz cru qu’il parsème, avec des fleurs et de l’eau, sur l’aire rituelle. Il doit également brûler de l’encens de bois de santal et réciter l’incantation de Kouan-yin. La récitation doit se faire trois fois au-dessus des fleurs, qui sont ensuite jetées au visage de l’enfant. A ce moment, le corps de l’enfant se met à trembler. Si l’on désire qu’il parle, il faut prononcer une autre incantation [fournie par le texte] au-dessus d’eau pure dont on arrose le visage de l’enfant. Pendant la récitation, la main ne doit pas toucher l’enfant. Après la récitation, l’enfant se met à parler. Si on l’interroge sur le bien et le mal passés, présents ou à venir, il pourra répondre à toutes les questions. Si le maître de l’incantation désire expulser l’esprit qui s’est introduit dans l’enfant, il existe une autre incantation qu’il doit réciter [fournie dans le texte].”
Il me semble qu’on est bien dans le même univers, et un univers divin, de lumière divine. Tout ce qui est classé en “Luminosité” ou réalité lumineuse (noétique) dans le bouddhisme ésotérique, qui doit être associée à la vacuité, pour prétendument compléter celle-ci - afin d’éviter que “la vacuité” soit “stérile” - est appelé “lumière divine” ailleurs. La relation entre celle-ci et le monde varie selon les cultes, les doctrines et les religions, mais elle est bien considérée divine. Le bouddhisme ésotérique a bien une métaphysique de lumière (divine), plutôt non-avouée, à laquelle un simple être humain ne peut pas avoir accès, tant qu’il reste un être humain avec des facultés humaines restreintes. Elle doit passer par d’autres canaux.

***

[1] David Vachon, La théurgie et la mystagogie dans la philosophie de Proclus : statut, rôle, implications, Vrin, 2024, p.2

[2] Vachon (2024), p. 6

[3] Vachon (2024), p. 40

[4] Vachon (2024), p. 56

[5] Mantras et mandarins, Michel Strickmann, p. 218

[6]The names of the Tibetan translators of the AP, described in the final colophon of the Tibetan translation as the “four learned translators of the past,” are not available. The same colophon gives the names of two later translators, both active in the fourteenth century, Chödrak Pel Sangpo and Rinchen Drup. These two lotsāwas added and translated additional material not found in the existing canonical translation.” The Sovereign Ritual of Amoghapāśa, 84.000


dimanche 26 mai 2024

De la lumière solaire sans soleil ?

Le soleil se levant sur un champ de panneaux solaires (photo)

Selon la perspective d’un terrien, la lumière vient d’en haut, du soleil.
L’énergie solaire transmise par le rayonnement solaire rend possible la vie sur Terre par apport d'énergie lumineuse (lumière) et d'énergie thermique (chaleur), permettant la présence d’eau à l’état liquide et la photosynthèse des végétaux.” “Il tire son énergie de réactions de fusion nucléaire qui transforment, dans son noyau, l'hydrogène en hélium, et se trouve dans un état d’équilibre hydrostatique, ne subissant ni contraction, ni dilatation continuelles.” (wikipedia)
La lumière et la luminosité du soleil, ainsi que sa capacité d’illuminer, sont utilisées comme une métaphore pour la conscience (s. saṃvit t. rig pa). Dans les diverses approches ontologiques idéalistes du Yogācāra, le marqueur “mātra” (t. tsam) indique souvent une réduction de la réalité ultime à une essence idéaliste tel le mental (cittamātra), les représentations mentales (vijñaptimātra), la conscience perceptive (vijñānamātra), la “conscience” (saṃvidmātra), la luminosité (prakāśamātra), la conscience réflexive (svasaṃvedanamātra[1]), etc. Dans ces réductions, il y a une tendance à fixer uniquement ou principalement sur la conscience, la luminosité, l’auto-illumination de la conscience réflexive, à l’exclusion de tout ce qui permet la production ou l’émergence (“spontanée”) de la lumière, et de l’énergie qui la produit, si l’on permet cette observation bassement matérielle. Comme si la lumière du soleil pouvait exister sans le soleil, et que cette lumière serait même la réalité ultime (paramārtha, la cerise sur le gâteau), de toute chose illuminée par elle. Dans un monde où règne l’illusion, la seule réalité ultime est la luminosité (prakāśamātra), et cela de façon établie depuis Dharmakīrti (VIIème siècle) en passant par Ratnākaraśānti (XIème siècle).
Ainsi, si ni l’exemple de la lampe, ni la métaphore de la "luminosité" (prakāśa) comme un terme pour la conscience réflexive, ne constituent l'apport original de Dharmakīrti, il est néanmoins possible d'observer ici, sous une forme embryonnaire, une synthèse de la métaphore de l'illumination, avec l'affirmation d'une ontologie idéaliste, et la réfutation de la dualité phénoménologique. Cette synthèse résonnera pendant des siècles, jusqu'à nos jours, comme la superstructure théorique ou le cadre philosophique des pratiques contemplatives avancées de Mahāmudrā et de rDzogs chen.[2]” Yiannopoulos (2020)
Les “pratiques contemplatives avancées de Mahāmudrā et de rDzogs chen” sont des pratiques d’ “autodéification” ou “bouddhafication” révélées par des Corps symboliques, et s’appuyant sur des éléments devayogiques ésotériques. Chez le Yogācārin Dharmakīrti, la “doctrine de la Luminosité” n’avait pas les proportions qu’elle a prises au cours des siècles qui ont suivi.

Dharmakīrti était en dialogue avec les sarvāstivādins et les sautrāntika (“representationnalistes”), pour qui les dharma existent (ontologiquement) de façon momentané (kṣaṇikatva), et sont produits par des enchaînements de causes et de conditions. C’est donc dans le cadre de ce dialogue que Dharmakīrti s’appuie sur ces doctrines pour exposer sa propre doctrine davantage idéaliste.
Il propose une définition technique de la "perception" comme une cognition à la fois non-conceptuelle et non-erronée (a-bhrānta)[3]. La définition de la perception donnée par Dharmakīrti inclut donc délibérément trois types supplémentaires de cognition "perceptuelle", en plus de la conscience sensorielle vérifiée : l'appréhension mentale non-conceptuelle d'une cognition immédiatement antérieure ("perception mentale"), la vive apparition d'objets de pratique contemplative sotériologiquement efficaces ("perception yogique"), et la présence pure et simple du contenu de la cognition - quel qu'il soit - à la conscience cognitive ("conscience réflexive").[4]
Toute cognition ou connaissance (perception) est rendue possible par une bifurcation (ou scission) entre un “sujet” (grāhaka) et un “objet” (grāhya). C’est ce “deuxième temps” phénoménologique[5] qui constitue la dualité de la cognition. Toute connaissance phénoménologique est ainsi conceptuelle (vikalpa) et sans réalité (ultime). Que l’objet externe existe ou non, pour les sautrāntika, la cognition passe par une “représentation” (vijñāpti), une image cognitive (ākāra) de cet objet. Des débats ont eu lieu sur la conformité d’une image cognitive avec un objet extérieur. Est-ce que l’image permet de déterminer la réalité (momentané) d’un objet extérieur ? Qu’est-ce qui constitue la réalité d’un facteur (qui n’a pas d’existence indépendante) dans un enchaînement causal ? L’expérience authentique (anubhava) de cette causalité. Pour les sautrāntika, exister est être capable d’exécuter une fonction dans l'instant présent. L’expérience n’est pas le fait que la conscience “voit” la chaîne causale ou “agit” en fonction, puisque “l' "action" de connaître est dépourvue d'agent (kartṛ), de "patient" (karman) ou d'instrument (karaṇa)[6]”, ces trois étant aussi connus sous le nom des trois sphères (t. ‘khor gsum s. trimaṇḍala).

Pour déterminer (niścaya) la conformité de l’objet et sa réalité à partir de la cognition sensorielle, d’une cognition conceptuelle (vikalpa), le bouddhisme utilise des instruments de connaissance (épistémiques, pramāṇa). En dernier analyse, ces instruments servent plutôt à déterminer l’action à suivre dans une perspective bouddhiste, qu’à déterminer ce qui est réel (“épistémiquement fiable”) ou une illusion.

Dans une perspective idéaliste, les “particuliers uniques” (svalakṣana) et les universaux (samanyalakṣana) jouent un rôle crucial. Pour Dharmakīrti, les universaux n’ont pas d’existence réelle, et servent à classer les particuliers en des groupes (genus, p.e. une vache parmi les vaches, les mammifères, etc.). Les particuliers sont des objets de perception qui suscitent un éclair de conscience vive s’ils sont près, et moins vive s’ils sont loin[7]. Cette vivacité est due à toute l’information d’un “particulier unique” brut[8], sans filtrage, avec sa part d’efficience apte à produire de l’effet (arthakriya), laquelle est considérée comme ultimement réel (paramārthasat). Ce qui est réel est momentané et non-conceptuel (nirvikalpa), et n’est plus évident dans la cognition conceptuelle (vikalpa) qui suit, ou qui la “recouvre”, dans un sens davantage idéaliste et réifié. Le particulier unique est la conscience (réflexive, svasaṃvedana), qui est “non-duelle, auto-illuminante (auto-révélatrice), libre de toute impureté”, c’est-à-dire libre de distorsion “interne” (antarupaplava)[9]. Pour le Yogācāra, la vacuité est l’absence de toute dualité sujet (grāhaka)/objet (grāhya)[10]. C’est cette “absence de dualité” dans laquelle le Yogācārin s’entraîne (bhāvanā), et qu’il/elle essaie de rendre “irréversible”.
Dans la tradition tibétaine, ce point est souvent exprimé en termes d'une distinction, faite à l'origine par Asaṅga dans le huitième chapitre du Mahāyānasaṃgraha, entre "l'équilibre méditatif" (t. mynam gzhag, s. samāpatti) qui correspondrait à la véritable "conscience non-conceptuelle" (s. nirvikalpajñāna), au cours de laquelle la vacuité de la dualité sujet-objet est directement expérimentée, et la "post-méditation" ou "cognition postérieure à cette [expérience]" (t. rjes thob s. tatpṛṣthalabdhajñāna), qui est conceptuelle et/ou dualiste.” Yiannopoulos (2020)
L’objectif étant de ne pas faire de distinction entre l’expérience de l’équilibre méditatif et les activités “post-méditatives” quotidiennes (voir Dyayulpa et Gampopa, Blue Annals, p. 290). Le bouddhisme des perfections (pāramitāyāna), et surtout ésotérique (mantranaya), essaieront par tous les moyens de proposer des solutions sous la forme d’une “continuité” sous jacente. La Luminosité deviendra une de ses stars.
Les bodhisattvas Ārya de niveau inférieur oscillent entre la vision et la non-vision de la "nature de la non-dualité" - selon qu'ils méditent ou non de manière appropriée - jusqu'à ce qu'ils atteignent l'indestructible, vajra ou "samādhi adamantin" (rdo rje lta bu'i ting nge 'dzin), qui se déclenche au dixième et dernier bhūmi, et l'on s'élève alors vers la cinquième et dernière "voie de ne plus être un étudiant" (aśaiksamārga), c'est-à-dire vers la bouddhéité parfaite et complète.

[Le troisième Karmapa] Rangjung Dorje, dans le contexte d'une synthèse du Yogācāra et du Mahāmudrā, articule [...] un modèle de cognition dans lequel toutes les diverses modalités cognitives opèrent simultanément "en un seul moment".” Yiannopoulos (2020)
Cette approche sera classée ultérieurement “mahāmudrā selon le sūtrayāna” (t. mdo lugs), et inapte à produire la réalisation des (trois) kāyas et des (quatre ou cinq) “sagesses” (jñāna) d’un parfait Bouddha, qui requiert le passage par les pratiques théistes du vajrayāna ou d’autres approches visionnaires ésotériques, où il y a une continuité Lumineuse entre la cause, le chemin et le fruit (t. gzhi lam 'bras).

Au niveau des particuliers uniques (svalakṣana), et selon Dharmakīrti, seule la conscience réflexive (svasaṃvedana) est l’instant réel (tattva). Est-ce que ces instants réels sont une continuité dans la série psychique, interrompues par et/ou temporairement noyés dans des instants de conscience dualiste ? Est-ce qu’il s’agirait au fond d’une même conscience réflexive, continue ? S’agirait-il de rester continuellement dans cette conscience réflexive “continue”, qui “revient” après chaque interruption d’instants conscients dualistes ? Est-elle différente du Soi (ātman) des brahmanes ou du Soi Lumineux du tathāgatagarbha ? Est-elle, comme le Soi (ātman) identique au Brahman (divin) ? Ou comme le Soi Lumineux identique au Bouddha cosmique ? C’est-à-dire divine ? La Cause première ?

Cela marquerait un changement par rapport à la véracité considérée déficiente d’universaux (samanyalakṣana).
Comme son prédécesseur Diṅnāga, le père de la logique indienne médiévale Dharmakīrti nie également la validité des "idées universelles" (Samanya lakṣana) telles que le Dieu créateur éternel qui est conçu dans certaines traditions non-bouddhistes comme la cause de ce monde. Selon lui, "Dieu" ne peut être considéré comme une "idée universelle" car son existence éternelle ne peut être prouvée par la connaissance inférentielle, ni ne peut-il être considéré comme la cause en raison de sa nature immuable[2].

Dharmakīrti nie la réalité des universaux (Vastu-śūnyo vikalpaḥ) car ils ne sont que des constructions mentales qui ne représentent pas la réalité extérieure. Selon lui, notre illusion transcendantale est la cause de notre méprise sur leur réalité. La connaissance de l'"universel" n'est pas directe, mais s'obtient uniquement par l'intermédiaire des organes sensoriels. Cette connaissance indirecte est dérivée de l'inférence ou de l'imagination ? Pour lui, l'idée d'"universel" n'existe pas réellement, mais n'est qu'une fausse notion mentale produite à partir d’une distinction mentale entre les particuliers
[11].” (Dr. V.V.S Saibaba)
Les débats théologiques à Vikramaśīla ont dû être vivants. Entre un Ratnākaraśānti (ca. 970-1045 C.E.), pour qui les dieux, leur nature ET leurs rituels étaient indispensables, et un Ratnakīrti[12], disciple Yogācārin de Jñānaśrīmitra (le dernier prof de Maitrīpada), qui écrit un traité contre Dieu (Īśvara), intitulé "Réfutation des arguments établissant Īśvara" (Īśvarasādhanadūṣaṇa).

L’idée de “Luminosité”, telle qu’elle est souvent utilisée et comprise par les bouddhistes ésotériques, notamment par les bouddhistes ésotériques convertis, est clairement dordre divine. Qu’évoquent les termes Luminosité, Lumière, Lumineux, dans l’esprit d’un auditeur ou un lecteur contemporain ? Interrogez-les, une enquête à ce sujet serait intéressante.

Quand on parle d’ “une approche directe de l'expérience de la Réalité (“true reality”, tattva) en tant que luminosité (via eminentiae)[13]”, on ne peut que comprendre qu’il s’agit d’une “voie positive” (en opposition à la “voie négative” analytique du Madhyamaka), où la Réalité est expérimentée comme “luminosité”. L’analyse de la voie du Madhyamaka peut conduire à une expérience que l’on pourrait dire “mystique”, complète, ni négative ni positive. Cette expérience n’est ni “analytique”, ni “négative”, ni “positive”, ni “vraiment réelle”, etc.

Le terme prakāśa, “luminosité” pointe vers la conscience réflexive (svasaṃvitti), ou instant de conscience réflexive, considérée comme “vraiment réelle” (tattva), parce qu’elle met en évidence l’instant de conscience où celle-ci se connaît elle-même, où elle “s’illumine” elle-même (svaprakāśa) telle une lumière, une lampe qui s’éclaire aussi elle-même du même coup, et transcende ainsi la dualité sujet-objet un instant. Faut-il s’attendre à une lumière ou une luminosité, ou autre vision lumineuse, quelque chose de “positif” ? Dans une perspective lumineuse divine (Noûs), on sort du cadre épistémologique de Dharmakīrti, quel que soit le discours justificateur, et la "luminosité", perd son statut de métaphore et change de nature.  

Dans le Sermon de la lignée du sang (Xuemai lun 血脈論), “exhortation à chercher le Bouddha en cherchant sa propre nature”, qui est attribué à Bodhidharma, se trouve l’échange suivant :
L'étudiant : Mais si je ne vois pas ma nature, puis-je quand même atteindre l'illumination en invoquant les Bouddhas, en récitant des sutras, en faisant des offrandes, en observant les préceptes, en pratiquant des dévotions ou en faisant de bonnes œuvres ?

Bodhidharma : Non, vous ne pouvez pas.

Étudiant : Pourquoi ?

Bodhidharma : Si vous atteignez quoi que ce soit, c'est conditionnel, c'est karmique. Il en résulte une rétribution. Cela fait tourner la roue. Et tant que l'on est soumis à la naissance et à la mort, on n'atteindra jamais l'illumination. Pour atteindre l'illumination, vous devez voir votre nature. Si vous ne voyez pas votre nature, toutes les discussions sur les causes et les effets sont des dharmas des voies extérieures. Les bouddhas ne pratiquent pas les dharmas des voies extérieures. Un bouddha est libre de karma, libre de cause et d'effet. Dire qu'il atteint quoi que ce soit, c'est calomnier un bouddha, comment celui qui énonce ce propos peut-il atteindre l'Éveil ?

Si vous êtes attaché à une seule pensée, à une seule capacité, à une seule compréhension ou à un seul point de vue, vous ne pouvez pas égaler le Bouddha. Un Bouddha ne garde ni ne brise rien, la nature de son cœur est fondamentalement vide, ni pure ni impure. Il est libre de pratique et de réalisation, il est libre de cause et d'effet
.[14]

***

[1] Śākyabuddhi

[2] Traduction FR automatique.
Accordingly, while neither the simile of the lamp, nor the metaphor of “luminosity” (prakāśa) as a term for reflexive awareness, is Dharmakīrti’s original contribution, it is nevertheless possible to observe here, in embryonic form, a synthesis of the metaphor of illumination, with the affirmation of an idealistic ontology, and the refutation of phenomenological duality. This synthesis would resound for centuries, right down to the present day, as the theoretical superstructure or philosophical framework for the advanced contemplative practices of Mahāmudrā and rDzogs chen.”

Alexander Yiannopoulos, The Structure of Dharmakīrti’s Philosophy, 2020, Dissertation, p. 377

[3]Perception is free from concepts and non-erroneous” pratyakṣam kalpanāpoḍhamabhrāntam. NB 4, PVin 1.4a. Yiannopoulos (2020), p.58
In brief, a cognition exhibits “error” (bhrānti) insofar as it construes something that is not X as being X (atasmiṃs tadgrahaḥ).” “A cognition exhibiting bhrānti thus “errs” or “deviates” from reality, as in the classic example of a rope that is mistaken for a snake.” p.55

[4]Dharmakīrti advances a technical definition of “perception” as a cognition which is both nonconceptual and non-erroneous. Dharmakīrti’s definition of perception is thereby deliberately inclusive of three additional types of “perceptual” cognition, in addition to veridical sensory awareness: the nonconceptual mental apprehension of an immediately-preceding cognition (“mental perception”), the vivid appearance of soteriologically efficacious objects of contemplative practice (“yogic perception”), and the sheer unmediated presence of the contents of cognition—whatever these might be—to the cognizing mind (“reflexive awareness”).

[5]Comme la plupart des autres traditions épistémologiques indiennes, les Sautrāntikas considèrent que le moment initial de la perception est indéterminé ou non conceptuel (avikalpika), et que la connaissance actionnable de l'objet sensoriel - de manière paradigmatique, un jugement déterminé tel que "C'est une cruche" - ne survient qu'après la cognition initiale indéterminée.” p.48

Like most other traditions of Indian epistemology, the Sautrāntikas held that the initial moment of perception is indeterminate or nonconceptual (avikalpika), and that actionable knowledge about the sensory object—paradigmatically, a determinate judgment such as, “That is a jug”—only arises after the initial indeterminate cognition.” Yiannopoulos (2020), p.48

Voir aussi L'éveil, une question de sensibilité ou de volonté ? sur le “premier instant mystérieux” selon Schleiermacher.

[6]The “action” of cognizing is devoid of agent (kartṛ), patient (karman), or instrument (karaṇa).” Yiannopoulos (2020), p. 47
Abhidharmakoṣabhāśya de Vasubandhu

[7] Commentaire de Dharmottara sur le Nyāya -Bindu

[8] Le “premier instant mystérieux” de Schleiermacher.

[9] PV 1.210 vyāvṛttau pratyayāpekṣamadṛḍhaṃ sarpabuddhivat |prabhāsvaramidaṃ cittaṃ prakṛtyāgantavo malāḥ ||210|| Nagarjuna Institute of Exact Methods

[10] Voir la note 175, à la page 375-376.

In emic Buddhist terms, this may be understood as follows. From a Yogācāra perspective, “emptiness” primarily means the absence of subject-object duality. In terms of the “five paths” model (see Chapter 1, note 160), the third “path of seeing” (darśanamārga) constitutes the first time that the Bodhisattva has a direct, authentic experience of emptiness; in other words, what is “seen” on the “path of seeing” is just this absence of subject and object. Immediately subsequent to this moment, the fourth “path of training” or “path of meditation” (bhāvanāmārga) begins. Again, it is just this emptiness of subject and object in which one “trains,” to which one is “habituated,” or upon which one “meditates” (bhāvanā). Later “stages” (bhūmis) are understood to be irreversible, but until some more advanced point along the path, even Ārya Bodhisattvas—that is, extraordinary “noble beings” who have directly experienced emptiness on the “path of seeing”—do not continually experience emptiness.

In the Tibetan tradition, this point is frequently expressed in terms of a distinction originally made by Asaṅga in the eighth chapter of the Mahāyānasaṃgraha, between “meditative equipoise” (mynam gzhag, samāpatti) or genuine “nonconceptual awareness” (nirvikalpajñāna), during which the emptiness of subject-object duality is directly experienced, and “post-meditation” or “cognition subsequent to that [experience]” (rjes thob, tatpṛṣthalabdhajñāna), which is conceptual and/or dualistic. As expressed in the famous dictum of the Third Karmapa, Rangjung Dorje (1284-1339) (trans. Mathes 2013, 63): “When you do not realize this, you are confused; when you realize it, you are liberated… if you see the nature of nonduality, buddha nature (rgyal ba’i snying po) is actualized.” On this account, in other words, lower-level Ārya Bodhisattvas oscillate between seeing and not seeing the “nature of nonduality”— depending upon whether or not they are meditating appropriately—until the unbreakable, vajra-like or “adamantine samādhi” (rdo rje lta bu’i ting nge ’dzin) kicks in at the tenth and final bhūmi, and one thereby ascends to the fifth and final “path of no longer being a student” (aśaiksamārga), which is to say, perfect and complete Buddhahood. See also, in this regard, Mipham’s comments ad MSĀ XIX.69, translated in Maitreyanātha et al. (2014). 176 The Third Karmapa, Rangjung Dorje, writes (trans. Mathes 2013, 64): “This very mind presents the aspect of an unfolding play that, in its momentary consciousness, is unimpeded in itself. In view of this, [its] nature (rang bzhin) is present as emptiness and as natural luminosity. These two are the ground, given that from it the individual forms of the accumulation of mental factors and the seven accumulations of consciousness appear unimpeded and in one moment. In the impure state it has been taught as being the “mind,” “mental faculty,” and “consciousness.” When pure, it is expressed by the terms three kāyas and wisdom.” In other words, as Mathes (ibid.) summarizes, “The true nature of mind (sems nyid) [is] called mind in an impure state and wisdom in a pure state.” Nota bene that Rangjung Dorje here, in the context of a synthesis of Yogācāra and Mahāmudrā, articulates a model of cognition in which all the various cognitive modalities operate simultaneously “in one moment.” See Chapter 1, Section II.D.2: Simultaneous Cognition and Re-cognition (pratyabhijñā).

[11] THE PHILOSOPHY OF ‘UNIVERSALS’ AND ‘PARTICULARS’ IN DHARMAKIRTI’S WORKS by V.V.S. SAlBABA, Translated into Chinese by chen-huang Cheng

Pour la note 2) “Rahula Sankrtyayana, Pramana-Vartika with Pramana-Vartika-bKagya by Dharmak'irti and Prajnakara Gupta (Patna: Kashi Prasad Jaiswal Research Institute. 1953) II. 12-28.”

Like his predecessor Diṅnāga the father of medieval of Indian Logic Dharmakīrti also denies the validity of “universal ideas'’ (Samanya lakṣana) such as the Eternal Creator God who is conceived in some of the non-Buddhist traditions as the cause of this world. According to him ‘God’ cannot be considered as an ‘universal idea’ because his eternal existence cannot be proved by inferential knowledge and he cannot be regarded as the cause owing to his unchangeable nature[2].

Dharmakīrti denies the reality of the universals (Vastu-śūnyo vikalpaḥ) as they are merely mental constructions which do not represent the external reality. According to him our transcendental illusion is the cause of our misconception about their reality. The knowledge of the ‘universal’ is not direct, but is obtained only through sense-organs. This indirect knowledge is derived from inference or imagination? For him, the idea of ‘universal’ is not really existent, but is only a false mental notion produced out of the mental distinction among particulars.”

[12] Toward a better Understanding of Ratnakirti's Ontology, Shinya MORIYAMA,

[13]A key role in this process is played by the Tattvadaśaka, or “Ten Verses on True Reality,” a text in which Maitrīpa combines an analytic Madhyamaka path of excluding what true reality is not (via negationis) with a direct approach of experiencing true reality as luminosity (via eminentiae).” Klaus-Dieter Mathes, Sahajavajra’s integration of Tantra into mainstream Buddhism: An analysis of his *Tattvadaśakaṭīkā and *Sthitisamāsa.

[14] Traduction automatique de Bodhi-dharma's Bloodstream Sermon, traduit en anglais par Red Pine en 1987.

Student: But suppose I don't see my nature, cant I still attain enlightenment by invoking Buddhas, reciting sutras, making offerings, observing precepts, Practicing devotions, or doing good works?

Bodhidharma: No, you can't.

Student: Why not?

Bodhidharma: If you attain anything at all, it's conditional, it's karmic. It results in retribution. It turns the Wheel. And as long as you're subject to birth and death, you'll never attain enlightenment. To attain enlightenment you have to see your nature. Unless you see your nature, all the talks about cause and effect are the dharmas of the Exterior-Paths. Buddhas don't practice Exterior-Paths dharmas. A Buddha is free of karma, free of cause and effect. To say He attains anything at all is to slander a Buddha, how can the speaker achieve the Awakening?

If you are attached to even one thought, one ability, one understanding, or one view, you can not match the Buddha. A Buddha does not keep or break anything, the nature of His Heart is basically empty, neither pure nor impure. He is free of practice and realization, He is free of cause and effec
t.”

dimanche 28 janvier 2024

De la lumière humaine

Héraclite et Démocrite (attribué à Jacob Jordaens (1593-1678)

Selon l'Avesta, Ahura Mazda est l'Esprit suprême qui donna naissance à Spenta Mainyu (l'Esprit Saint) et à Angra Mainyu/Ahra Manyu (le Mauvais Esprit), deux principes opposés. Dans la religion dualiste de Zoroastre, l'Esprit suprême transcende la création, mais reste “le Pôle de la Lumière essentielle”, ainsi que le père du feu sacré, “manifesté par le Feu primordial qui est la lumière fulgurante, toute métaphysique, mais qui précède et engendre les illuminations célestes des feux solaires et stellaires du cosmos[1]. L’essence précède l’existence.

Pour Héraclite, le Logos n’est pas la “raison cosmique” ontologique, “la raison réelle indépendamment de l’homme, immanente à toutes choses, les gouvernant, les unifiant[2].
“[ ] Le Discours [héraclitiéen/philosophique] n’a pas d’extérieur. Il n’a pas de cause. Il est libre. Il développe des raisons qui renvoient à d’autres raisons et finalement referment le cercle.[3]
Tout est un”, “Toutes choses sont unes”, dans le sens de l’unité des contraires, l’unité des opposés : “divisible indivisible, engendré inengendré, mortel immortel, logos temps, père fils, dieu justice[4]. Héraclite dit “tout est un et non-un[5]. Les contraires sont uns, tout en étant des contraires. C’est un discours toujours vrai (logos), mais qui ne fait pas partie du tout : “il est hors du tout, justement pour pouvoir dire, dévoiler le tout[6]. Le discours vrai est “arraché à la méconnaissance[7], et saisi par l’intelligence transsubjective (Noûs)[8]. Sans cette intelligence, les hommes “parlent et agissent, ils vivent, dans des mondes qu’ils inventent, et donc dans une sorte de distraction à l’égard du réel et d’eux-mêmes, une sorte de rêve, passant dans le monde comme des somnambules, sans jamais réaliser la présence au monde[9].

C’est le “discours absolu, le discours toujours vrai de la totalité”, qui est “la pure lumière”, une lumière qui ne laisse pas d’ombre, “car le discours vrai n’a pas de contraire[10]. Nous sommes dans des métaphores. Cette “lumière” ne vient pas de Delphes (la Sybille possédée par le dieu), ou d’autres oracles (fragment 39), qui ne donnent que des signes à interpréter.

La Lumière et l’ombre sont uns, tout en étant des contraires. Tout comme Dionysos (la génération et la vie) et Hadès (la mort et les morts, fragment 41). La religion, qui se considère souvent être du côté de la Lumière (à l’exclusion de tout ombre), permet parfois, lors des fêtes mystiques, certains îlots de ténèbres bien encadrés, où elle exalte les mystes, et en fait des “coureuses de nuit”, qui, “à la lueur des torches à travers monts et forêts”, poursuivent des bêtes effarouchées, les mettent en pièces, en mangent les chairs crues (omophagie). L’impiété (asebeia) devenant piété (eusebeia) grâce à l'initiation des mystes (fragment 42). Même les persécutions et les guerres peuvent devenir “eusebeia”... Tout vrai discours s’effondre dans une sorte de novlangue.

Aspirer à une “vie future toute de bonheur” (la motivation des mystes), est absurde selon le logos d’Héraclite, car c’est ignorer l’unité des contraires, et s’investir unilatéralement en le “contraire” du bonheur, de la lumière, etc. Un bonheur sans peine[11].

Pour Héraclite, les mages (“prêtres du Lumineux”), les bacchants, les bacchantes et les initiés (mystes), tout en croyant évoluer dans la Lumière, “errent dans la nuit” (fragment 43), car ils tournant le dos à l’unité des contraires, en refusant tout “ombre”.
Les magoi sont pour [Héraclite] les adorateurs d'Ahura Mazdâ, le Lumineux, et du Feu, le symbole de la Lumière divine, qui, perpétuellement, apporte la vie, repousse les ténèbres et la mort. Ce sont eux qu'il flagelle du mot le plus dur pour ces fils de la lumière : nyctipoloi ! “ ceux qui errent dans la nuit ! ”. Ils errent, en effet, dans la nuit de l'inintelligence, puisqu'ils se figurent qu'entre la lumière et les ténèbres, il faut choisir, alors qu'elles ne s'opposent qu'au sein d'une unité indissociable.[12]

Les mages se trompent en croyant prédire ce qui arrivera, en croyant efficaces les cérémonies magiques, plus fondamentalement, en opposant la Lumière et les Ténèbres sans voir leur unité, les bacchants et bacchantes se trompent en croyant atteindre l'union avec le dieu grâce à leurs états de transe et aux repas sacrés, les mystes de Déméter se trompent en croyant, par l'initiation, obtenir le bonheur futur, et les Orphiques font la même erreur en croyant mériter ce bonheur par un certain genre de vie. L'erreur religieuse n'a aucune valeur pour la recherche de la vérité. Les dogmes et les rites des religions sont à rejeter entièrement, car il ne sert à rien d'errer dans la nuit. Le logos est discours de la seule raison, libre à l'égard de tous les délires traditionnels.[13]
Quant à l’approche tantrique de purifier “l’impur” par “l’impur”, Héraclite aurait pu répéter son fragment 44[14].
Ils se purifient en vain par le sang lorsqu'ils sont souillés par le sang, comme si quelqu'un ayant marché dans la boue se lavait avec de la boue : il semblerait être fou si quelque être humain le remarquait en train d'agir ainsi. Et ils font des prières à ces statues comme quelqu'un qui parlerait à des maisons, ne connaissant en rien ce que sont les dieux et les héros.”
La souillure (miasma) est un miasme, causé par le sang d’un meurtre, des règles, de l’accouchement, … Ce type de souillure requiert une purification spécifique. La souillure d’un matricide, d’un parricide, le contact avec un mort, une accouchée, etc., peut, par exemple, être lavée par le sacrifice (réel ou symbolique) d’un animal, que l’on fait couler sur la statue de la divinité.
Les hommes sont fous de penser ainsi plaire aux dieux, ou les apaiser, ou les honorer. Or, s'ils pensent cela, c'est que les dieux, tels qu'ils se les figurent, sont aussi fous qu'eux. Les uns et les autres sont loin du divin, lequel ne se conçoit qu'en conformité avec la raison et selon le Discours, le Logos. Les hommes et les dieux de la religion sont des hommes et des dieux absurdes. Seule la raison, dans la philosophie, nous montre, en leur vérité, l'humain et le divin.[15]
La “Lumière” est une métaphore. La lumière réelle que nous connaissons est celle qui provient du soleil et qui éclaire la Terre. La lumière est souvent utilisée pour désigner métaphoriquement l’intelligence (Noûs), capable d’éclairer nos actes, paroles et pensées. Pour d’autres qu’Héraclite, la Lumière (moins métaphoriquement) est d’origine divine. “Dieu est lumière, et il n’y a point en lui des ténèbres” (1 Jean 1:5). “L'Eternel sera ta lumière à toujours” (Esaïe 60:19). La Lumière est ici la Vérité qui émane de Dieu, et qui est révélée par des prophètes humains. La Lumière représentant la Révélation pour éclairer l’homme.
Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication”. (1 Corinthiens 1:21)
La Lumière de Dieu dépasserait la raison, la sagesse et l’intelligence humaines. La Lumière de Dieu n’ayant point de ténèbres en lui, Lumière et ombre ne sont pas uns. Seule la Lumière est réelle, l’ombre (l'expérience humaine) serait une illusion. L’unité des contraires et la non-dualité recherchées par Héraclite et par des bodhisattvas du mahāyāna ne sont pas la sagesse de Dieu, obtenue par une grâce. Ce n’est pas la même métaphore de “lumière”. Noûs signifie l’intelligence, la raison. Dans le cadre de la littérature hermétique, prof. dr. Wouter Hanegraaff[16] propose de traduire Noûs par “Lumière”, “Lumière divine”, en penchant clairement vers un sens métaphorique plus religieux, à la fois ontologique et épistémologique.
The true nature of reality is “Light”, universal spiritual light. God is Light, reality is Light and human beings are Light. In their ordinary perception human beings don’t see Light, they see objects, because they are “deluded”, in a state of hallucination, and don’t perceive reality as it is. The things that are perceived may seem real, but are in reality universal light. The “Way of Hermes” helps us to awaken from the state of delusion and to perceive the true nature of reality.” (Blog About the nature of "Light" (Nous))
La Lumière qui éclaire l’homme est dans ce cas la Révélation de la Lumière divine, reçue par le biais d’un prophète, d'une entité de l'Ennéade, etc. Ce n’est pas une lumière qui éclaire directement, et ce n’est pas une lumière propre à l’homme.
Nous ne sommes pas à nous-mêmes notre propre lumière, estime Augustin, et le maître intérieur qui nous parle n’est autre que la Vérité, c’est-à-dire la personne divine elle-même, illuminant l’esprit humain de l’intérieur. Se parler à soi-même, c’est écouter Dieu parler.[17]
Le Bouddha dit :
Atta dipa
Viharatha
Atta sarana
Ananna sarana

Soi-même est une île (S. dvīpa)
Demeurez-y
A part le refuge en soi-même
Il n'y a pas d'autre refuge[18]
Le mot dipa peut aussi être interprété comme “lampe” ou lumière (S. dīpa), comme dans les traductions en chinois. Il est évident que dans le bouddhisme classique, la lumière serait plutôt celle (métaphorique) de l’intelligence, et non la lumière divine, qui brillerait en tant que l’étincelle de l’âme (scintilla animae).
C’est là, dans cette étincelle, dit Eckhart, que Dieu naît dans l’âme et que l’âme naît en Dieu. Étincelle, fond, abîme, fine pointe de l’âme, château fort, syndérèse … autant d’appellations propres à la mystique rhénane pour dire le « lieu » de la naissance de Dieu dans l’âme : un « lieu sans lieu » où l’homme devient fils dans le Fils, participant, par grâce, à la vie trinitaire.[19]
La citation ci-dessus du Maha-Parinibbana Sutta poursuit avec :
Le Dhamma est une île
A part le refuge en le Dhamma
Il n'y a pas d'autre refuge
Le Discours du Bouddha. C’était à travers des propos rapportés du Bouddha que Sariputta eut son premier éveil. Le Bouddha n’était même pas présent, et il n’y eut pas de transmission particulière par le biais d'une fleur, ou d’un sourire. Parlant avec l’Errant Assaji l’Ancien, celui-ci résuma le Discours du Bouddha aux futurs Sariputta et Moggallana :
De tout ce qui est produit par une cause,
Le Tathāgata en a dit la cause
Ainsi que la cessation ;
Telle est la doctrine du Grand Renonçant
. “

Lorsqu’il entendit les deux premiers vers, naquit chez Upatissa l’Errant [Sariputta] la vision sans tache du Dhamma, le premier aperçu de la Non-Mort, le chemin de l’entrée-dans-le-courant [sotāpanna] et, à la fin des deux derniers vers, il était entré dans le courant.[20]
Le Discours du Bouddha est de même nature que celui d’Héraclite. Si leurs discours sont comme une lumière, ils ne sont pas la lumière divine. Il me semble que la singularité du bouddhisme, en tant que religion, est de présenter une voie de l’intelligence transsubjective, susceptible d’aboutir à “l’unité des contraires”, qui n’est pas un objet de connaissance.

L’unité des contraires, sans investissement unilatéral, n’est pas un long fleuve tranquille, mais permet néanmoins un certain d’état d’ouverture.
"Au témoignage de Janouch, qui fut son confident, Kafka lui dit même un jour :
Le Christ est un abîme rempli de lumière, devant lequel on doit fermer les yeux pour ne pas s'y précipiter... Je m'efforce d'être véritablement celui qui attend la grâce. J'attends et je regarde. Peut-être viendra-t-elle, peut-être ne viendra-t-elle pas. Peut-être cette attente tranquille et parfois inquiète est-elle déjà l'annonciatrice de la grâce ou la grâce elle-même. Je ne le sais. Mais cela ne me tourmente pas. J'ai entre-temps lié amitié avec mon ignorance
."
(Janouch, Kafka m'a dit, p. 154)
***

[1] Wikipédia Ahura Mazda

[2] Marcel Conche, Héraclite Fragments, PUF, p. 23

[3] Héraclite, p. 24

[4] Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies. Cité dans Conche, p. 24

[5] Conche, p. 27

[6] Conche, p. 27

[7] Conche, p. 34

[8] Conche, p. 35

[9] Conche, pp. 37-38

[10] Conche, p. 151

[11] Conche, p. 164

[12] Conche, p. 169

[13] Conche, p. 170

[14] Conche, p. 171

[15] Conche, p. 173

[16] “Instead of assuming that I already know what this word means (something like “mind” or “intellect,” as every dictionary will tell us), I want the authors of the Hermetica to tell me what it meant for them. As will be seen, their answers are surprising to say the least, and the implications are considerable. If their understanding of nous is in fact different from what we commonly take it to mean, can we still be so sure about those standard translations on which we normally rely? Formulated differently, is the Hermetic nous a conceptual anomaly, or should it lead us to reconsider our assumptions about what we take to mean “mind” or “intellect” in ancient philosophy?” Wouter J. Hanegraaff, Hermetic Spirituality and the Historical Imagination, Altered States of Knowledge in Late Antiquity, Cambridge University Press, 2022.

[17] DUBREUCQ, Éric. Chapitre III. Le cœur et la parole intérieure In: Le cœur et l’écriture chez Saint-Augustin: Enquête sur le rapport à soi dans les Confessions [online]. Villeneuve d'Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2003 (generated 27 janvier 2024). Available on the Internet: <http://books.openedition.org/septentrion/73539>. ISBN: 978-2-7574-2674-6. DOI: https://doi.org/10.4000/books.septentrion.73539.

[18] Maha-Parinibbana Sutta, Digha Nikaya, 16.

[19] L’étincelle de l’âme et la cavité à l’endroit du cœur du Christ dans les Saints sépulcres monumentaux, Isabelle Raviolo, Revue des Sciences Religieuses,

[20] Les grands disciples du Bouddha, Nyanaponika Thera et Hellmuth Hecker, éditions Claire Lumière, Tome I, p. 48