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vendredi 18 septembre 2026

Mythe et raison, rien de nouveau

L'École d'Athènes (détail) de Raphaël. La déesse Diké souffle la Vérité dans l'oreille de Parménide.
Héraclite, assis par terre, doit se débrouiller tout seul... (wikimedia)  

Pour ce blog je suis redevable à John Dillon[1], David Vachon[2], et à Justin Sledge[3]. Il sert surtout de référence aux blogs futurs.

Le Devenir et l’Être, Héraclite et Parménide

Le passage du Mythos (le récit mythologique) au Logos (la raison philosophique) est parfois avancé comme le Big Bang du “miracle grec”. Ce “miracle” n’était pas donné, et ne l’est toujours pas d’ailleurs. Le Mythos semble invincible avec son riche passif narratif, renaissant de ses cendres après chaque bataille perdue. C’est que le bougre sait passionner et lier les foules bien mieux que le Logos.

En lisant les fragments des premiers penseurs grecs de l'Antiquité (VIe au Ve siècle av. J.-C.), on pourrait avoir l’impression -avec un certain recul- que deux vues antagonistes de l'origine et l'ordre du monde s’opposaient, centrées sur la Nature/Devenir (Héraclite) et l’Être pur (Parménide). Le recul en question étant celui de l’époque de Platon, où le Devenir et l’Être forment un dualisme ontologique. L'Être (g. to On), le Noûs, le Logos au milieu comme une sorte de sas, et leur rapport avec la Nature/Devenir. Pour Héraclite (VIᵉ s. av. J.-C.), il n'y a aucun Chaos primordial d'où le monde serait sorti. Pour Héraclite, le cosmos n'a été créé ni par un dieu ni par un homme. Il a toujours été, est et sera un Feu éternellement vivant, s'allumant avec mesure et s'éteignant avec mesure. Même si tout est en flux perpétuel (g. panta rhei), ce mouvement n'est pas un désordre anarchique. Il est immédiatement et perpétuellement ordonné par le Logos immanent, la loi rationnelle de l'harmonie des contraires.

Dans son poème philosophique sur la vérité (De la Nature), Parménide affirme qu'il a reçu ses révélations d'une Déesse (Thea). Parménide raconte qu'il est transporté sur un char céleste guidé par les Héliades (les filles du Soleil). Elles le conduisent jusqu'aux portes des chemins de la Nuit et du Jour, dont les clés sont gardées par Diké (la Justice divine). La Déesse qui l'accueille et lui prend la main est généralement identifiée soit à Diké (la Justice/Loi cosmique), soit à la personnification de la Vérité elle-même (Alétheia).

Le parcours de Platon

Dans la République, Platon s'en prend violemment à Homère et Hésiode. Pour lui, montrer des dieux qui mentent, trompent, se battent ou cèdent à des passions est immoral et théologiquement faux. Sa première réaction a donc été de vouloir bannir les poètes ou d'éditer sévèrement leurs mythes. Mais les nostalgiques de l’Être ne peuvent pas se passer du Mythos. Avec le temps, Platon et ceux qui se réclament de lui, sont obligés de combler "l'abîme plein de lumière" (Kafka selon Gustav Janouch[3a]) entre “l’Être” et “le Devenir”, une sphère médiane, avec de la mythologie, de la théogonie, de la cosmogonie, de l’anthropogonie, de la généalogie de tribus, -de familles, -de castes, de l’astrologie, de la numérologie, de la démonologie, de l’angélologie, de hiérarchies célestes, etc. etc.

Platon s'est vite rendu compte que la logique pure et la dialectique abstraite ne suffisaient pas pour tout expliquer aux hommes. Lorsqu'il a voulu aborder l'origine du monde (le Timée) ou le destin de l'âme (Phédon, Phèdre, mythe d'Er), il a été obligé de recourir lui-même à ce qu'il nomme des “récits vraisemblables” (g. eikos logos). Il réintroduit ainsi du mythe (le démiurge, la khōra (la matière réceptacle, comparable avec le concept tibétain “snod”[4]), le char ailé de l'âme, ...) pour combler les trous dans ses récits vraisemblables. Il est obligé de devenir Poète lui-même, il sera le Patron des Poètes. C’est le péché originel de tous les nostalgiques de l’Être.

Le Phédon est le texte fondamental pour définir la nature de l'âme et la métaphysique de la séparation. Cette oeuvre de Platon établit une frontière nette entre le monde immatériel et immuable de l'Être (les Formes/Idées) et le monde matériel-réceptacle et changeant du Devenir/Nature. Il définit la philosophie comme une “préparation à la mort” (g. melete thanatou), où l'âme (siège de la Raison/Noûs) doit se purifier des passions du corps matériel pour remonter vers l'Être[5]. Le Phédon explique le lien entre “l'Être” et “la Nature” par la notion de participation (g. methexis) qui désigne le rapport ontologique entre le monde sensible (le Devenir) et le monde intelligible (l'Être). La methexis est verticale, formelle et asymétrique. A ne pas confondre avec la sympathie universelle (voir ci-dessous), qui est horizontale, corporelle et réciproque. La “participation” c'est la façon dont les choses matérielles prennent forme en se calquant sur un Modèle idéal (g. paradeigma). Une chose sensible (ex. une belle fleur, une décision juste, un objet géométrique) participe à “la Forme” en recevant l'empreinte ou le reflet (g. eikon) du Modèle idéal. Il ne s'agit pas d'un “partage” au sens matériel ou quantitatif, comme si une Forme intelligible était découpée en morceaux distribués aux objets sensibles[6].

Au niveau de l'Être intelligible (g. Noûs), la “nature” (g. ousia) partagée est la structure formelle et parfaite d'une réalité (la Beauté en soi, la Justice en soi, l'essence mathématique parfaite du triangle, …). Chez les médio-platoniciens (d'Eudore d'Alexandrie à Alcinoos et Apulée), cette nature intelligible est identifiée aux pensées dans “l'esprit de Dieu” (g. noemata theou ≈ t. dgongs pa). Au niveau de l'objet sensible (Matière / Devenir), la matière brute (g. khōra, “réceptacle”) est en elle-même informe, indéfinie et dépourvue de qualité. Lorsqu'elle “participe” à la Forme, elle reçoit une qualité (g. poiotes)[7]. Elle acquiert une forme, une mesure, un ordre et une intelligibilité. Un objet “réceptacle” ne possède pas sa perfection en propre. Il ne fait que refléter ou laisser apparaître le modèle idéal dans le monde visible. En fait, il n’y a pas d’acte de connaissance valide possible sans passer par le “Modèle idéal”[8].

Dans le Phédon le “lien” entre “l’Être” et “le Devenir” n’est pas encore spécifié, la mécanique d'intermédiation immanente (rôle qui sera plus tard confié au Logos) n’est pas encore expliquée. Il faut pour cela attendre la période de vieillesse de Platon (dialogues tardifs, env. 367–347 av. J.-C.). Le Parménide explore la logique de l'un et du multiple, et le Timée propose un “récit vraisemblable” (g. eikos logos) de l’origine de l'univers, de la mécanique concrète et cosmologique expliquant comment le monde intelligible de l'Être entre en contact avec le monde sensible du Devenir.

Grâce au Parménide, certains penseurs ont imaginé la réalité comme trois niveaux (≈ s. tridhātu) divins découlant les uns des autres, la Raison divine (Logos) servant de pont entre l'Esprit suprême et le monde physique. Ce texte est ainsi devenu la grande pomme de discorde de l'époque. Là où les uns n'y voyaient qu'un simple exercice de logique, les autres y ont décelé la clé secrète de toute la métaphysique.

Les interprétations des médio-platoniciens

Pour la majorité des médio-platoniciens “orthodoxes” (comme Alcinoos ou l'École d'Athènes), le Parménide n'était pas considéré comme un texte métaphysique ou théologique, mais comme un simple exercice d'entraînement à la logique. Les Néo-pythagoriciens comme Moderatus de Gadès (suivis plus tard par Plotin et les néo-platoniciens) ont fait du Parménide la charte suprême de l'ontologie. Modératus de Gadès a réinterprété les hypothèses du Parménide non comme des exercices d'entraînement (casse-têtes logiques), mais comme la description exacte des trois niveaux/hypostases de la réalité métaphysique[9]. Le Un absolu transcendant, le Un-Être / Noûs avec toutes les Formes, et l'Âme du monde. Pour les Néo-pythagoriciens Modératus de Gadès et Numénius c'est le sommet de l'ontologie. Pour eux, Platon ne faisait pas de simples exercices de logique, mais décrivait métaphoriquement les trois hypostases réelles du cosmos. C’est cette grille de lecture néo-pythagoricienne du Parménide que Plotin adoptera plus tard pour fonder le néo-platonisme.

Dans le Timée, Platon devient l'auteur d'un “récit vraisemblable” dans lequel il introduit la structure triadique de la création. Il présente toutefois cette cosmologie sous une forme mythologique et intuitive, laissant ouvertes de grandes questions. Entre autres, si la création a eu lieu dans le temps ou de toute éternité, ou quelle est l'identité exacte du démiurge par rapport au souverain bien. Nous avons tous (moi le premier) tendance à projeter rétroactivement les systèmes gnostiques, hermétiques ou néo-platoniciens sur le texte original du Timée, mais la cosmologie du Timée repose sur une triade de premiers principes, plus tard complétée par un principe intermédiaire :

1. Le Modèle / Les Formes (g. to On / L'Être intelligible). C’est la réalité parfaite, éternelle et immuable. Il existe de manière autonome et sert d'archétype.
2. Le Démiurge (artisan divin). Il est la cause efficiente, qui contemple le Modèle éternel pour imprimer l'ordre dans la matière-réceptacle. Il s'inspire du Modèle, mais ne le crée pas, il l’arrange (≈ s. vyūha t. bkod pa).
3. Le Réceptacle / la Matière (g. khōra). Le milieu physique neutre, informe et indéterminé qui reçoit l'empreinte des Formes.

À cette triade de principes s'ajoute “l'âme du monde” (g. psychē tou pantos). C’est le réceptacle vivant et le principe d'animation qui reçoit le Logos, pour mettre la matière-réceptacle en mouvement de l'intérieur. C'est le principe d'animation global del'univers physique dans son ensemble. L'âme du monde est conçue par le démiurge comme le lien intermédiaire pour animer et lier le tout.
“Finalement, après que Timée eut rapporté le discours du démiurge, l’objet du dialogue passe aux âmes particulières. Il est d’abord frappant de constater que le mélange de l’âme du monde s’est effectué dans un “cratère (κρατῆρ)”. Le cratère servait, en Grèce antique, à mélanger le vin et l’eau. Dans le Timée, Platon se sert du cratère pour mélanger le cercle du Même et de l’Autre, comme nous l’avons vu plus haut.

L’analogie pourrait s’arrêter là. Or, nous croyons que celle-ci ne se réduit pas seulement à l’objet du mélange, mais aussi à la cause effective de celui-ci, en l’occurrence le mouvement de brassage, qui prend nécessairement la forme d’un tourbillon.

Timée va ensuite relier chaque âme à un astre, en leur fournissant un “véhicule (ὄχημα)”, pour ainsi leur révéler “la nature du tout (τὴν τοῦ παντὸς φύσιν)” et les inscrire dans “les lois du destin (νόμους τοὺς εἱμαρμένους).” (Vachon, 2024)
Pour les médio-platoniciens (Antiochus, Philon d'Alexandrie, Alcinoos, Atticus, Numénius), le Timée devient le manuel de physique et de théologie par excellence. Ils fusionnent le démiurge avec le Logos. Le démiurge du Timée est identifié au Logos immanent/médiateur ou au Noûs créateur. Les Formes deviennent comme la Pensée de Dieu (ou du Bouddha cosmique). Le paradigme du Timée est réinterprété. Les Formes ne flottent plus indépendamment, elles deviennent “les pensées dans l'esprit de Dieu/du Démiurge” (g. noemata theou). Le Logos sert d'instrument (g. organon) par lequel le Dieu transcendant projette le Modèle idéal dans la matière (Timée).

L'utilisation du terme “engendré” (g. genētos ≈ s. utpāda) par Platon dans le Timée a soulevé un débat majeur. Faut-il y voir une création historique du monde, ou seulement l'affirmation que l'univers dépend entièrement du divin ? S’agit-il d’une création dans le temps ? Plutarque et Atticus soutenaient que le Timée décrit un commencement réel du monde et du temps à partir d'une matière/âme antérieurement désordonnée. S’agit-il d’une génération éternelle ? L'Ancienne Académie (Xénocrate), Taurus, Alcinoos et Apulée affirmaient que le récit temporel du Timée est un simple artifice d'enseignement (g. kat' epinoian ≈ s. upāya) pour exprimer la dépendance ontologique permanente d'un cosmos éternel.

Influences durables

Pour le Christianisme, le Timée a été particulièrement chéri et conservé par les Pères de l'Église, car la figure du démiurge façonnant le monde offrait une analogie directe avec le récit de la création dans la Genèse. Les courants gnostiques se sont emparés du récit du Timée pour séparer le Dieu suprême du démiurge, mais en réinterprétant ce dernier de manière négative (Ialdabaoth, l'artisan aveugle ou tyrannique). La triade métaphysique du médio-platonisme et du néo-pythagorisme a servi de matrice intellectuelle directe pour élaborer le dogme chrétien de la Trinité. Origène d'Alexandrie (c. 185 – 253 apr. J.-C.) plaque la triade médio-platonicienne directement sur la foi chrétienne.

Le Père = La Monade / Le Premier Dieu (au-dessus de l'Être).
Le Fils / Logos = L'Intellect (Noûs) / L'Idée des Idées.
Le Saint-Esprit = Le troisième niveau d'animation divine (analogue à l'Âme du monde).

Lors de la période hellénistique et impériale, les grandes traditions monothéistes et ésotériques (judaïsme alexandrin, christianisme, gnosticisme, hermétisme, puis plus tard l'Islam) ont toutes puisé dans le réservoir conceptuel du médio-platonisme (lui-même nourri de stoïcisme et de néo-pythagorisme) pour conceptualiser un Dieu suprême de pure Lumière/Intelligence, d'Être et de transcendance absolue.

Ce basculement métaphysique s'est opéré à travers plusieurs étapes clés.

Philon d'Alexandrie, le Judaïsme à l'épreuve de Platon

Le premier grand pont intellectuel est jeté par Philon d'Alexandrie (v. 20 av. – v. 45/50 apr. J.-C.). Face à la culture grecque, Philon entreprend de relire la Bible dans sa version grecque (Septante)[10] à l'aide de l'allégorie stoïcienne et de la métaphysique platonicienne. Cela facilite le passage du Dieu anthropomorphe à l'Être absolu. Le Dieu biblique traditionnel (Yahvé), qui marchait dans le jardin d'Éden ou manifestait des passions, est transfiguré en un Dieu hyper-ontologique, ineffable et transcendant (g. to On). Dans cette interprétation, le Logos fonctionne comme médiateur. Pour éviter que ce Dieu pur ne soit “contaminé” par le contact direct avec la matière brute, Philon extrait le concept stoïcien de Logos pour en faire l'instrument (g. organon) créateur, le “Fils premier-né de Dieu” et l'architecte du monde sensible.

La christologie orthodoxe

Les Pères de l'Église (Justin Martyr, Clément d'Alexandrie, Origène, ...) ont réutilisé la même machinerie conceptuelle pour construire la théologie chrétienne. Cela a permis la séparation Père / Fils, pour que Le Dieu suprême (le Père) conserve la transcendance absolue de l'Être platonicien (g. to On / Noûs). Le Logos incarné, celui du démiurge du Timée de Platon, est transféré au Christ. Il devient plus tard officiellement “Logos” dans le prologue de l'Évangile de Jean : “Au commencement était le Logos…”). Quel que soit le parcours d’idées qui a conduit à cette ouverture d’évangile, ce qui est incontestable, c'est que les Pères de l'Église ont lu Jn 1 à travers le médio-platonisme. C'est le Logos qui façonne le monde et s'incarne pour accomplir le salut.

Traditions gnostiques et hermétiques et la dégradation du démiurge ancien

Dans les courants gnostiques (comme le séthianisme ou le valentinianisme), cette distinction entre le Dieu suprême et le créateur matériel (démiurge) atteint son niveau le plus radical. Le Dieu inconnaissable de Lumière tout au sommet devient le Monade, le Père ineffable, une pure lumière spirituelle (Plérôme). Le créateur du monde matériel (le démiurge ancien, souvent identifié au Yahvé de l'Ancien Testament sous le nom d'Ialdabaoth ou d'Archonte) est perçu comme une entité aveugle, ignorante ou tyrannique. La création matérielle n'est plus un chef-d'œuvre, mais une prison dont l'étincelle lumineuse de l'âme doit s'échapper.

La littérature hermétique (“Corpus Hermeticum”)[11] s'appuie sur la même structure médio-platonicienne en définissant Dieu comme l'Intellect/Lumière suprême et le monde comme une chaîne de sympathies cosmiques permettant l'ascension et la déification de l'âme (g. theosis)[12].

C’est principalement par le manichéisme que ces théories dualistes et gnostiques se sont propagées en Orient. Il faut toutefois apporter une nuance structurelle importante entre le gnosticisme chrétien/médio-platonicien et le manichéisme, qui est un dualisme radical d'origine judéo-chrétienne baptiste, reformulé en langage iranien[13], fondé au IIIe siècle par le prophète Mani en Mésopotamie (alors au cœur de l'Empire sassanide). Le manichéisme partage avec le gnosticisme la vision d'une matière ténébreuse et d'un salut de l'âme par la connaissance spirituelle (g. gnosis). Il existe cependant une différence de structure métaphysique.

Dans le gnosticisme classique (p. ex. Valentiniens, etc.), le monde matériel et son démiurge (Ialdabaoth) sont issus d'une dégradation ou d'une chute interne à partir du Plérôme/Dieu suprême (souvent causée par l'erreur de Sophia). Mani réactive cependant le dualisme irréductible de tradition persane/zoroastrienne. Il n'y a pas eu de chute au sein du divin, car il existe dès l'origine deux principes co-éternels et opposés : le Royaume de la Lumière (Dieu) et le Royaume des Ténèbres (la Matière/le Mal). Dans le manichéisme, la création du monde matériel est le résultat d'un mélange accidentel ou d'une attaque des Ténèbres contre la Lumière. Le monde physique est conçu comme une prison ou une machinerie destinée à filtrer et libérer les étincelles de Lumière captive. La dégradation du monde matériel y est donc absolue.

Le manichéisme a été le vecteur privilégié d'expansion de ces idées gnostiques vers l'Asie et l'Extrême-Orient. L'Église manichéenne s'est rapidement propagée vers l'Est, à travers la Perse sassanide, la Sogdiane (Ouzbékistan/Tadjikistan actuels) et le bassin du Tarim, pour pénétrer en Chine dès le VIIe siècle sous la dynastie Tang. Au VIIIe siècle, le manichéisme est même devenu la religion d'État de l'Empire Ouïghour en Asie centrale. C'est ainsi que les doctrines gnostiques de la séparation radicale entre l'Esprit/Lumière et le Corps/Matière, la figure des démons créateurs et le mythe des étincelles divines prisonnières de la matière ont été traduits en moyen-perse, parthique, sogdien, puis en chinois. De nombreuses traductions chinoises de textes bouddhistes ont été faites à l’aide de traducteurs de l’Asie-centrale.

La théurgie entre en scène

Bien que le terme soit absent chez Platon et chez les premiers médio-platoniciens, le médio-platonisme fournit toute l'armature intellectuelle qui rend la théurgie possible, voire nécessaire (comme dans le vajrayāna chez Ratnākaraśānti[14]). Le mot “théurge” (g. theourgos) apparaît historiquement pour la première fois dans les fragments des Oracles chaldaïques, un texte oraculaire rédigé sous le règne de Marc Aurèle par Julien le Chaldéen et son fils Julien le Théurge. Le néologisme est forgé pour se distinguer de la simple “théologie”. Alors que le théologien parle des dieux (g. theia legontes), le théurge accomplit l'œuvre des dieux (g. theia ergazomenoi) ou collabore à leur action rituelle (Vachon, 2024[15]).

En plaçant le Premier Dieu (g. to On) hors d'atteinte du monde matériel, les seules ressources humaines ne suffisent plus à rejoindre la divinité. La sympathie universelle stoïcienne (g. sympatheia)[16] fournira plus tard à la théurgie néo-platonicienne sa physique d'appui, une fois la sympathie universelle réinterprétée, par Jamblique, en termes de symboles (g. symbola) et signes secrètes sacrés (g. synthemata). Selon la sympatheia, le cosmos est traversé par un réseau de correspondances vibratoires et de symboles (g. symbola) déposés par le Logos dans la matière-réceptacle (ou conscience-receptacle ? ....). Plutarque et Apulée, de leur côté, peuplent l'espace entre le ciel et la terre de démons et de puissances intermédiaires avec lesquelles l'être humain peut interagir, et qui peuvent éventuellement intercéder en leur faveur. La théurgie est progressivement élevée au rang de voie suprême du salut face à la crise du paganisme et à la montée du christianisme.

Avec son traité Les Mystères d'Égypte (De Mysteriis), Jamblique (IVᵉ s.) rédige le véritable “manifeste de la théurgie”. Il affirme que l'âme humaine étant entièrement descendue et perdue dans la matière-réceptacle, le discours rationnel (g. episteme) ne suffit pas à accomplir l'union (g. henosis). Seul le rite théurgique, initié par les dieux eux-mêmes à travers les “symbola” imprégnés dans la Nature, permet l'élévation spirituelle. Proclus (Vᵉ s.) systématise la théurgie en la proclamant “plus forte que toute sagesse et science humaine” (Théologie Platonicienne, I, 25). Il la définit comme une “démiurgie inversée”. Le théurge utilise les marques du Logos cachées dans la matière (pierres, mots, prières, plantes) comme réceptacles pour laisser la lumière divine réanimer et réintégrer l'âme dans l'Être pur.

L'attitude du christianisme à l'égard de la théurgie est marquée par une dualité historique. D'un côté, une condamnation dogmatique et polémique de la théurgie païenne, et de l'autre, une réutilisation profonde de ses structures conceptuelles, rituelles et mystagogiques. Saint Augustin s'en prend directement aux néo-platoniciens (notamment à Porphyre) et condamne la théurgie en l'assimilant à de la magie, de la sorcellerie (De civitate Dei X, 9–11) ou à une curiosité sacrilège inspirée par des esprits mauvais. Pour Augustin, la théurgie païenne est un mensonge trompeur qui prétend purifier l'âme par des rites rituels, alors que seul le Christ apporte le salut.

En même temps, dans le contexte apologétique (notamment chez Justin Martyr), la figure de Jésus est, aussi mise en avant comme un faiseur de miracles. Ses miracles sont alors présentés comme intrinsèquement supérieurs à ceux des théurges ou mages païens contemporains (comme p.e. Apollonius de Tyane). Les premiers chrétiens et les hermétistes ont développé des liturgies rituelles, accordant une place centrale au chant et à la musique. Ces pratiques s'appuyaient sur des présupposés pythagoriciens et platoniciens partageant l'idée que le son et l'harmonie produisent un effet sotériologique direct pour faire remonter l'âme.

La théurgie néo-platonicienne (formulée par Jamblique et Proclus) se définit comme l'opération par laquelle un réceptacle matériel (une pierre, un mot, de l'eau, le corps humain) est animé ou habité par une présence divine. Le christianisme adopte exactement cette structure pour justifier les sacrements (l'eau du baptême, le pain et le vin eucharistiques), des éléments matériels devenant les “véhicules” réels de la grâce et de la présence divine.

Pour défendre la théurgie face aux critiques, Jamblique affirmait que le théurge n'exerce aucune contrainte magique sur Dieu, mais que le rite fonctionne par “amitié divine” (g. theia philia) et grâce à l'initiative divine descendant dans l'âme. La théologie latine finira par formaliser cette même structure sous le nom “ex opere operato”, pour expliquer l'efficacité des sacrements. Le prêtre ou le fidèle ne contraint pas Dieu. C'est Dieu lui-même qui accomplit l'œuvre (œuvre de Dieu) à travers le signe rituel. Les Pères de l'Église ont pleinement adopté le terme et la démarche de la mystagogie (g. mystagōgia, l'initiation aux mystères par l'explication des symboles) pour désigner l'instruction spirituelle préparant aux sacrements.

L'autre voie de transmission vers l'Orient

Plus tard, la philosophie islamique (Falsafa, d'Al-Kindi à Avicenne) et le mysticisme soufi intégreront cette même théologie négative issue du platonisme, où le Dieu suprême est la Réalité/Lumière absolue (Al-Haqq), inaccessible aux définitions catégoriques.

L'édit de Justinien de 529, qui interdit aux païens d'enseigner publiquement, fragilise définitivement les écoles néo-platoniciennes d'Athènes. Les derniers philosophes néo-platoniciens (comme Damascius et Simplicius) trouvent refuge à la cour du roi sassanide Khosro Ier en Perse, avant de s'installer à Harran (en Haute Mésopotamie). Selon une hypothèse influente mais discutée (Michel Tardieu), Harran était devenue le dernier bastion du platonisme et de l'hermétisme astral en Orient. Bien que la tradition représentée par Henry Corbin y ait vu la source directe de la théosophie d'Ishrāq de Sohravardī, les travaux récents (p.e. Walbridge, 2001[17]) montrent que Sohravardī s'appuyait principalement sur la tradition avicennienne, usant de la référence aux Anciens comme d'une légitimation rétrospective.

La christianisation et la transmission de la métaphysique néo-platonicienne

Pour l'Occident latin, la doctrine des Formes intelligibles conçues comme pensées dans l'esprit de Dieu n'entre pas par une lecture directe de Philon d'Alexandrie ou du Manuel d'Alcinoos. C'est à travers saint Augustin, lui-même nourri (initialement de Mani[18]…) de Plotin, Porphyre et Marius Victorinus, que cette armature médio-platonicienne devient une orthodoxie chrétienne[19].

Vers l'an 500, l'auteur anonyme connu sous le nom de Pseudo-Denys l'Aréopagite opère le transfert décisif du néo-platonisme athénien dans le dogme chrétien. Dans la Hiérarchie ecclésiastique et Les Noms divins, Denys réinvestit presque terme à terme la métaphysique de Proclus : la théologie apophatique, les hiérarchies des triades, et la logique des symbola matériels devenant les réceptacles de la lumière divine[20]. Thomas d'Aquin citera le Pseudo-Denys plus de 1 700 fois, scellant la filiation textuelle directe entre le néo-platonisme tardif et la théologie médiévale.

La scolastique médiévale hérite du cadre conceptuel du médio-platonisme

La redécouverte des textes antiques par la scolastique médiévale (particulièrement aux XIIe et XIIIe siècles) constitue le moment où les concepts d'Être, de Logos et de Nature trouvent leur formulation systématique la plus aboutie en Occident. La doctrine selon laquelle les archétypes de la création existent de toute éternité dans l'esprit de Dieu (formulée par Philon d'Alexandrie et Alcinoos) est devenue l'orthodoxie absolue de la scolastique chez saint Thomas d'Aquin et Duns Scot. Sans cette intuition médio-platonicienne, la théorie scolastique des Idées divines (exemplarisme[21]) n'aurait pas pu voir le jour.

D’ailleurs, l'approche même de l'enseignement universitaire médiéval (écrire des commentaires rigoureux ligne par ligne sur des textes fondateurs comme le Timée ou la Physique) dérive directement du tournant scolastique pris par le médio-platonisme au IIe siècle (chez Calvenus Taurus ou Alcinoos). Les médiévaux se sont retrouvés face au même défi que les philosophes d'Alexandrie 1 200 ans plus tôt. Comment concilier la science empirique et immanente de la Nature (Aristote) avec le Dieu transcendant de la Révélation (Platon / la Bible) ? Et éventuellement comment concilier le démiurge de l’Ancien Testament avec le Dieu suprême du Nouveau ? La scolastique a dû faire le tri entre le véritable Aristote et des textes néo-platoniciens attribués à tort à Aristote (comme la célèbre Théologie d'Aristote, qui était en réalité un assemblage d'extraits des Ennéades du néo-platonicien Plotin. Ou le Livre des Causes, attribué à tort à Aristote).

La synthèse scolastique : l'Être, le Logos et la Nature réhabilitée

La scolastique réussit à organiser les trois notions dans une synthèse monumentale. A commencer par l'Être (l. Ipsum esse subsistens) que Thomas d'Aquin définit comme l'Acte pur d'exister (l. Actus Purus). Il fusionne la Lumière divine de l'Être parménidien/platonicien avec le nom révélé dans l'Exode (“Je suis celui qui suis”). Le deuxième membre de la triade est le Logos (l. Verbum, ici le Fils). Le Fils est théorisé comme le Verbe intérieur du Père (la Pensée, les Formes), contenant les “raisons exemplatives” ou archétypes de toutes les choses créées.

Il convient de distinguer la Cause première, la cause exemplaire et les causes secondes. La Cause première (l. causa prima), c'est le principe suprême lui-même (Dieu, le Un, l'Être pur, g. to On). Il est la source absolue d'où dérive toute existence. Les raisons exemplatives (l. rationes exemplares) ne sont pas la Cause première en tant que telle, mais les modèles intelligibles, archétypes ou Formes contenus dans la Pensée de Dieu ou dans le Logos. Elles sont nées de la rencontre entre la théorie platonicienne des Idées et le concept stoïcien de “logoi spermatikoi” (semences de la Raison) importé par Antiochus d'Ascalon et Philon d'Alexandrie, qui constituent la cause exemplaire (le plan ou le “schéma” selon lequel le Logos façonne le monde). Les causes secondes (l. causae secundae) ne sont pas seulement les produits de la Nature, mais les forces et agents de la Nature eux-mêmes lorsqu'ils exercent une action physique immanente.

Dans la métaphysique issue du médio-platonisme et de la scolastique (notamment chez saint Thomas d'Aquin), Dieu est la Cause première (≈ t. rgyu) qui crée et maintient l'être à chaque instant. La Nature agit par des causes secondes (≈ t. rkyen). Dieu ne fait pas pousser la plante directement par un miracle perpétuel. Il dote le soleil, l'eau et la terre (la Nature) d'une véritable capacité causale d'agir. Les productions de la Nature (une fleur qui pousse, un mouvement physique) sont donc les effets produits par ces causes secondes. La Cause Première donne l'existence (l'Être). Les raisons exemplatives fournissent la structure formelle (le Logos/l'Archétype). Et les causes secondes (la Nature) exécutent l'action matérielle dans le temps (le Devenir d’Héraclite).

La réhabilitation de la Nature (les causes secondes)

Face aux résurgences du dualisme gnostique et manichéen au Moyen Âge (notamment chez les Cathares, qui “démonisaient la matière”[22]), Thomas d'Aquin utilise la physique d'Aristote pour affirmer que la Nature est intrinsèquement bonne. Dieu (Cause première) a doté la Nature de véritables “causes secondes” capables d'agir de manière autonome. En somme, la scolastique a permis de refermer la “fission” entre Dieu et la Nature opérée dans l'Antiquité tardive. Elle a ainsi réussi à maintenir la transcendance absolue de l'Être divin tout en redonnant une dignité et une rationalité propres à la Nature matérielle à travers le Logos.

On peut même transposer ce schéma dans la physique moderne. La science moderne ne “valide” pas la métaphysique antique, mais s'appuie néanmoins sur sa grammaire discursive tripartite... La réalité physique ultime ou l'énergie-matière fondamentale serait le fait même qu'il y ait “quelque chose plutôt que rien” (Leibniz), le substrat ultime du cosmos (les champs quantiques fondamentaux). Puis, il y a le “Logos”, le Verbe scientifique, “les lois de la nature”. Les équations mathématiques et constantes fondamentales (vitesse de la lumière, gravité, lois de la thermodynamique, équations de Maxwell/Schrödinger). L’'attraction gravitationnelle, les liaisons chimiques, la sélection naturelle, la dynamique des fluides, etc. constituent La Nature et les causes secondes, autrement dits les forces et agents immanents… L’ensemble produit le monde sensible ou les productions du Devenir. Les effets ou les phénomènes.

Y a -t-il un terrain d’entente possible entre les religions et les sciences naturelles, Mind and Life ? Entre l’Être du Parménide platonisé, médio-platonisé, néo-platonisé, boosté à la théurgie, etc. et le feu vivant du Devenir d’Héraclite ? Entre la Lumière divine et la lumière humaine ? En Occident comme à l’Orient ? La science, les neurosciences, l’IA ou GIA, les mystiques ou les yogi réussiront-ils un jour à remonter à l’Être, et à l’isoler, pour ensuite vidés d’eux-mêmes et sans contamination aucune, mieux s’y unir ?
“Ce qui a existé, c'est ce qui existera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil (9). Si l'on dit à propos de quelque chose: «Regarde ceci, c'est nouveau», en réalité cela existait déjà dans les siècles précédents (10). On ne se souvient pas de ce qui est ancien, et ce qui arrivera par la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard (11).”

“J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil; et voici, tout est vanité et poursuite du vent. Ce qui est courbé ne peut se redresser, et ce qui manque ne peut être compté.”
-Qohélet, Examen de la réalité, Le cycle de la vie 9-11, et 14-15, trad. Louis Segond


 

***

Je découvre par hasard les essais de Sri Aurobindo sur Héraclite (Heraclitus, 1916–1917), qui lui permettent de réévaluer le rôle d'Héraclite en le connectant aux métaphysiques védiques et védantiques indiennes. Pour Sri Arobindo, l'Être est un devenir éternel, et le Devenir se résout dans l'Être éternel. Il associe ce Logos à la notion védantique de Vijñana (la "Conscience de Vérité") ou du Prājña Puruṣa, l'Intelligence suprême contenant toutes choses en germe, analogue au Logos spermatikos des Stoïciens. 


Héraclite n'est pas un simple faiseur d'aphorismes logiques ; il conserve le style cryptique et intuitif des anciens mystiques. Le "Feu" héraclitéen n'est pas une simple matière physique ou une métaphore du changement, mais une Force-Substance créatrice, directement comparable au Feu divine (Agni) de la tradition védique (la Volonté-Voyante créatrice du monde). La pensée occidentale a, selon Aurobindo, saisi deux des termes fondamentaux de l'existence : la Force (le conflit/l'énergie) et la Raison (le Logos/la loi). Elle a manqué cependant la troisième dimension de la Triade védantique (Sat-Chit-Ananda) : la Félicité / l'Amour spirituel (Ānanda). En se focalisant uniquement sur la raison et la force, la philosophie européenne est devenue hautement spéculative mais spirituellement incomplète.

[1] John Dillon, The Middle Platonists, 80 B.C. to A.D. 220, Ithaca, N.Y. : Cornell University Press, 1996

[2] David Vachon, La théurgie et la mystagogie dans la philosophie de Proclus, Les Presses de l’Université Laval 2024

[3] La série “Being and Logos - Introduction to Middle-Platonism - 14 parties” sur le site Esoterica de Dr. Justin Sledge

[3a] Gustav Janouch, Gespräche mit Kafka.
Quand Janouch demanda : "Et le Christ ?", Kafka baissa la tête et répondit :
"C'est un abîme plein de lumière. Il faut fermer les yeux pour ne pas y tomber."
„Ein Abgrund voller Licht. Man muss die Augen schließen, um nicht hineinzustürzen.“

[4] Voir les récits concernant l’apparition du triple univers en tant que “réceptacle” (t. snod), et son contenu intelligible (t. bcud), dans lequel un Bouddha apparaîtra pour montrer le nirvāṇa. P.e. dans le The Treasury of Knowledge (Shes bya kun khyab) de Jamgon Kongtrul. Dans le livre sur l’apparition de la doctrine du Bouddha (gDul zhing snod bcud kyi 'jig rten rim par phye ba), où l’on peut lire :

“Enfin vient l'exposé du mode [de déroulement des kalpa] de destruction et de vacuité. Quant au premier ⟨la formation initiale⟩ : “Des deux, contenant et contenu, le monde-contenant… “. Le lieu où surviennent les quatre grands kalpa existant sous la forme de ces deux, contenant et contenu, on expose en premier lieu le monde-contenant, ainsi est établie la transition. L'exposé proprement dit comporte deux parties : l'exposé du contenant et l'exposé du contenu.”

Wylie : tha mar 'jig stong gi tshul bshad pa'o/ dang po (dang por chags pa ) ni/ snod bcud gnyis las snod kyi 'jig rten ni/ zhes bskal chen bzhi gang du 'byung ba'i yul snod bcud gnyis su yod pa las thog mar snod kyi 'jig rten bshad pa ni/ zhes mtshams sbyar nas dngos la gnyis/ snod bshad pa dang*/ bcud bshad pa'o/

Extrait du Prasannapadā/vṛtti de Candrakīrti

“Ce Bhagavat, qui connaît entièrement le cours du monde sans reste, omniscient (s. sarvajña) et omni-voyant (s. sarvadarśin), a enseigné de façon non erronée la stabilité, la production, la destruction, etc., extrêmement variées et multiformes, ainsi que leurs causes, leurs fruits, leurs saveurs et leurs dangers, du monde-réceptacle et du monde des êtres, depuis le sommet de l'existence jusqu'au cercle de vent, etc., et jusqu'à l'élément espace.”

Viditaniravaśeṣalokavṛttānto 'yaṃ bhagavān sarvajñaḥ sarvadarśī, yaḥ evaṃ bhavāgraparyantasya vāyumaṇḍalāderākāśadhātuparyavasānasya bhājanalokasya sattvalokasya ca aviparītaṃ sthityutpādapralayādikaṃ sātivicitraprabhedaṃ sahetukaṃ saphalaṃ sāsvādaṃ sādīnavaṃ copadiṣṭavāniti |(Gretil)

[5] Justin Sledge, Being and Logos - Introduction to Middle-Platonism - 14 of 14 - The Platonic Underworld

[6] John Dillon, 1996

[7] Voir aussi la notion de “déterminer” et “déterminable” chez Aristote, pas loin de la notion “appartenir à”...

“Pour Thomas d'Aquin, les femmes n'ont guère de choix “existentiel” : elles doivent être “déterminées ou déterminables”. Aristote avait comparé la “femelle” à “la matière aspirant au mâle comme à une forme”, c'est-à-dire à une détermination. Transposée sur un plan juridique, cette métaphore trouve sa conséquence ultime. Une femme est déterminée quand elle appartient à un homme dans un cadre légal, c'est-à-dire matrimonial (secundum legem matrimoni) ; elle est déterminable quand rien n'empêche qu'elle appartienne à quelqu'un.” Penser Au Moyen âge, Alain De Libera, Éditions Points, 1991. 207

[8] Si on me permet un parallèle contemporain, la réalité véritable, le modèle parfait (ousia), réside sur le “serveur central”, l'Être intelligible ou l'Intellect divin (Noûs). Les Formes y sont conservées de manière immuable, centralisée et universelle. Le Démiurge platonicien (ou le Logos) agit comme un algorithme ou une API. Il va chercher le modèle idéal stocké dans le Cloud (le Noûs) et génère une instance/manifestation locale dans le support (Khōra). Toute connaissance valide doit venir du Cloud. Avec une hiérarchie céleste, et des experts “philosophes-rois” habilités, cela ouvre des perspectives…

[9] Attesté par Porphyre/Simplicius, analysé par E. R. Dodds, 1928

[10] Philon ne connaissait pas l'hébreu, ou du moins pas assez pour lire le texte original. Il s'appuyait sur des manuels d'étymologies de seconde main, dont les explications sont souvent fantaisistes, et travaillait exclusivement sur le texte grec de la Septante. Les interprétations platonisantes de Philon dépendent directement du vocabulaire grec choisi par les traducteurs d'Alexandrie. Par exemple, la traduction d'Exode 3,14 par “Egō eimi ho ōn” (« Je suis Celui qui est / l'Être”) permet à Philon d'identifier le Dieu de la Bible à l'Être pur et transcendant de Platon (g. to On), une équivalence philosophique impensable sans le filtre lexical du grec.

[11] Le milieu hermétique oscille de manière constitutive entre un hermétisme dualiste/pessimiste (CH VI) et un hermétisme cosmophile/optimiste (CH VIII et IX). Voir Garth Fowden, The Egyptian Hermes: A Historical Approach to the Late Pagan Mind (1986).

[12] Pour être exact, le CH parle de régénération (palingenesia, CH XIII) et d'apathanatismos. Theōsis est le terme technique de la théologie grecque chrétienne (Grégoire de Nazianze, Maxime).

[13] Mani grandit dans une communauté baptiste judéo-chrétienne elchasaïte du sud de la Mésopotamie, ses écritures fondatrices sont en araméen/syriaque, sa christologie et son apostolat sont d'ascendance paulinienne. Le vernis zoroastrien (Ohrmazd, Ahriman) relève d'une stratégie d'inculturation pour la cour sassanide, de même que les termes bouddhiques dans les versions d'Asie centrale.

[14] “(4) Or, if one meditates only on the true nature of what the deities stand for and not the deities, then in this case too, one would attain Buddhahood in many countless aeons but not quickly.

(5) Therefore, the meditation of both [the mind as deities and the true nature of the deities at the same time], because it is extremely pleasant to the mind and because it is a special kind of empowerment, causes one to obtain the highest perfect awakening very quickly.”

“Madhyamakanising” Tantric Yogācāra: The Reuse of Ratnākaraśānti’s Explanation of maṇḍala Visualisation in the Works of Śūnyasamādhivajra, Abhayākaragupta and Tsong Kha Pa Daisy S. Y. Cheung

[15] Voir E. R. Dodds, “Theurgy and its Relationship to Neoplatonism”, JRS 37 (1947), pour la charge sceptique contre Vachon (2024).

[16] La sympatheia est une notion stoïcienne physique et horizontale (Chrysippe), basée sur la tension du pneuma.

[17] John Walbridge, The Wisdom of the Mystic East: Suhrawardī and Platonic Orientalism, SUNY Series in Islam, Albany, State University of New York Press, 2001.

[18] Dans sa jeunesse, il fut auditeur manichéen pendant neuf ans. Cette expérience l'a profondément marqué, non seulement en lui fournissant un cadre pour comprendre le problème du mal, mais aussi en laissant dans sa théologie ultérieure des traces décelables par ses adversaires. Ses adversaires ultérieurs (comme l'évêque pélagien Julien d'Éclane) l'accusèrent de conserver encore des idées manichéennes, notamment dans sa discussion sur la concupiscence sexuelle et sa transmission, où Augustin décrivait cette dernière comme un « mouvement désordonné » (motus inordinatus) presque indépendant de la volonté. Des chercheurs contemporains considèrent que cette description présente effectivement une similarité frappante avec la conception manichéenne du mal.

Johannes van Oort, Mani and Augustine, Brill, 2020

[19] Dans sa célèbre 46ᵉ question des De diversis quaestionibus LXXXIII, Augustin établit que les Idées platoniciennes résident dans la Mente divine et servent de modèles à la création. C'est exclusivement par cette médiation augustinienne que la théorie de la cause exemplaire (causa exemplaris) sera reçue et théologisée par Thomas d'Aquin et la Scolastique médiévale.

[20] La théurgie jamblichéo-proclienne se trouve ainsi convertie en une économie sacramentelle où le rite matériel fonde l'élévation spirituelle.

[21] L'exemplarisme est une approche philosophique qui consiste à voir dans chaque réalité physique la manifestation, la présentification, le symbole d'une réalité métaphysique.

[22] Depuis R.I. Moore et Mark G. Pegg, l'existence même d'une Église cathare dualiste organisée est un des dossiers les plus disputés de la médiévistique. Une bonne part du dualisme cathare provient des sources inquisitoriales, qui lisaient l'hérésie à travers les catégories augustiniennes anti-manichéennes. Ironiquement, le schéma médio-platonicien fournit non seulement la théologie mais aussi la grille de détection de l'hérésie…
 
R.I. Moore, La croisade contre les hérétiques, Belin, 2018. Mark G. Pegg, The Corruption of Angels : The Great Inquisition of 1245–46, Princeton, Princeton University Press, 2001.

mercredi 16 octobre 2024

Métaphysique de lumière bouddhiste

Niga Byakudo. River of Fire, River of Water and the narrow path to the pure land (source)
"Si vous croyez au pouvoir de Bouddha, vous renaîtrez et vous n’éteindrez pas l’eau et le feu par vos propres efforts.
Avec une foi sincère, de la joie et une récitation directe, Amitabha sera à la hauteur de ceux qui récitent le nom du Bouddha."

Il y a des parallèles intéressants entre le développement spirituel du bassin méditerranéen et l’Indosphère entre le VIème siècle av. J.-C. et le VIème siècle de notre ère. La pensée de cette époque était spirituelle, et tournée vers le divin.

La première tendance de ces théognostes méditerranéens et indiens, chercheurs de la connaissance directe du divin, semble avoir été la recherche de moyens d’ascension vers le monde divin. Ceci depuis au moins L'Épopée de Gilgamesh (2100 av. J.-C.), qui voulait atteindre le monde des dieux pour y trouver l’immortalité, suite à la mort de son ami Enki. Le ciel est généralement considéré comme le séjour d’entités divines ou intelligibles, à qui l’on attribue des pouvoirs immenses, dépassant de loin ceux des humains. Le monde divin ou intelligible est donc vu comme la source de ces pouvoirs. Pour obtenir de tels pouvoirs, il faut un contact avec les dieux, il faut ou bien monter auprès d’eux, ou les faire descendre ici-bas. Pourquoi tout semble aller mieux là-haut ? L’herbe y semble même plus verte.

Pour Platon, le monde sensible était une copie imparfaite du monde intelligible, “le monde des Idées”, où l’âme était invitée à (re)monter. Pour Plotin (IIIe siècle après J.-C.), l’ascension était toujours le mot d’ordre, mais le monde intelligible s’émana aussi vers le bas. L'Un déborde, produit l'Intellect, puis l'Âme, puis le monde sensible. La création devient émanation dans la pensée idéaliste. A son époque, se côtoient le christianisme “gnostique” et “orthodoxe”, ainsi que le judaïsme dont ils étaient originaires, les doctrines et pratiques “païennes”, gréco-romaines, égyptiennes, chaldéennes, etc., l’hermétisme avec son apport égyptien, le tout baignant dans une sauce hellénisée. L’idée de la descente du divin pour aider l’humanité se répand. L’humanité, vivant dans des temps troublés, en avait besoin.

Peut-on forcer un messie à descendre, par la prière ou autrement ? Il semblerait que non. Cette décision semble être prise en haut, dans un plérôme monothéiste. C’était plus simple pour le néopythagoricien syrien Jamblique (IVe siècle), qui mettait les dieux et les daimons (païens) au travail par la théurgie (orientale) (≃ lha sgrub pa, rab gnas). “La théurgie consiste en une pratique rituelle par laquelle un réceptacle matériel est animé par une entité divine ou intelligible.[1]” Tout peut être investi de divin. Pour Jamblique, le monde était comme une "théophanie", une manifestation du divin, pour celui qui savait la percevoir. Contrairement aux (néo)platoniciens avant lui (et les bodhisattvas), Jamblique cherchait à s’engager activement avec le monde matériel, comme moyen de connexion avec le divin. Avec les croyances et les moyens de son temps.

L’hiérophante Proclus (Vème siècle) embrassait également la théurgie et y associa la mystagogie (≃ gsang ba la ‘jug pa). Un hiérophante est un prêtre qui explique les mystères du sacré. Nous dirions maintenant un gourou ou un lama.
“Ainsi en est-il de Proclus, nommé par Marinus « l’hiérophante du monde entier (τοῦ ὅλου κόσμου ἱεροφάντης) », c’est-à-dire celui qui révèle les choses sacrées aux initiés et qui est versé dans les cultes de toutes les nations, puisque l’objectif déclaré de Proclus consistait à concilier l’ensemble des théologies, autant grecques que barbares.[2]”
L’hiératique est tout ce qui permet au hiérophante d’expliquer les mystères (grecques) : l’interprétation des mythes, l’initiation aux mystères. La théurgie (orientale) est tout ce qui concerne l’interaction avec le divin : divination, télestique, etc.
“Prise au sens strict, la télestique réfère à l’animation des statues. Dans un sens large, elle inclut tous les rites d’initiation aux mystères, en particulier les exercices de purification du véhicule de l’âme (ὄχημα τῆς ψυχῆς). Pour ce qui est de la mantique [divination], nous verrons que c’est lorsque la mantique est de nature inspirée qu’elle peut être ainsi comparée à la théurgie considérée supérieure à la connaissance humaine par Proclus.[3]”
De l’animation des statues en bois ou en pierre à l’animation des véhicules de l’âme semble être un petit pas.
“La théurgie sert donc, en premier lieu, à préparer un réceptacle matériel pour la venue d’une présence divine.

La descente du divin au sein du réceptacle – le véhicule de l’âme – se caractérise généralement par une illumination (ἔλλαμψις) ou par un enthousiasme (ἐνθουσιασμός). Cet état mental s’obtient lorsque le symbole, qui est le reflet de l’archétype divin semé par les dieux en toute chose, est activé dans le réceptacle purifié de l’âme et se manifeste comme une « totale possession divine » du disciple. Cela implique donc que la conscience subjective du théurge est absoute pendant l’expérience – c’est d’ailleurs ce qui distingue la possession irrationnelle de celle supra-rationnelle selon Jamblique. Ainsi, il apparaît qu’il faille « libérer de l’espace » pour accueillir le divin, « espace » normalement saturé d’attachements illusoires et de pensées égoïques diverses : « Enfin l’union (ἕνωσις), qui fixe l’un de l’âme dans l’un même des dieux et fait une seule activité de la nôtre et de celle des dieux, selon laquelle nous ne nous appartenons plus à nous-mêmes, mais aux dieux, dès là que nous demeurons dans la divine Lumière et que nous sommes encerclés par elle. » En effet, l’ego semble toujours constituer le dernier voile obstruant l’éveil du disciple à sa nature divine.[4]”
Proclus a développé une métaphysique de la lumière, qui semble avoir eu des retombées assez spectaculaires. Comme toujours, “la lumière” est au départ une métaphore, ici pour la nature du divin et sa relation avec le monde et les êtres. Elle devient rapidement un principe métaphysique réel. A travers la métaphore de la lumière, et ses rayons, Proclus explique comment le divin s’émane sans perdre de sa plénitude. Les différents niveaux de réalité, lors de la descente, sont comme des degrés de luminosité, et la lumière est présente en tous les niveaux de réalité (≃ tattva). Le chemin de retour vers la source de la lumière, passe également par ces niveaux de réalité lumineuse.

Il faut distinguer entre la lumière physique et la lumière divine (Noûs). La première peut être perçue “physiquement” par les facultés visuelles, tactiles, puis la conscience visuelle, tactile et mentale. La deuxième éclaire une réalité noétique, accessible uniquement par une perception noétique, par “l’organe” noétique qu’est “le coeur”. De manière générale, dans une voie spirituelle, le corps est immobilisé, les sens sont maîtrisés, le mental est confiné ou neutralisé, pour laisser tout l’espace à cette communion noétique. La lumière divine est une lumière surnaturelle contrairement à la lumière physique qui est naturelle, et requiert des “organes”, des “facultés” et une “perception” surnaturels.

La métaphysique de la lumière a aussi bien influencé Saint Augustin, Sohrawardi de l'école illuminative (Ishraq) que la mystique soufie. Proclus avait été traduit en arabe entre le VIIIe-Xème siècles. A t-il pu avoir une influence directe ou indirecte en Centre Asie et en Asie ? Ou sans vouloir trop centrer l’évolution sur Proclus, la théurgie, la télestique, la mystagogie, mais encadrés par une métaphysique, ont-il pu se frayer un chemin jusqu’en Asie, plutôt que dans l’autre sens. Si on regarde p.e. l’activité de mantrins comme Vajrabodhi (662-732) et Amoghavajra (705-774) à la cour impériale de Chine, la traduction de textes “télestiques” en chinois, comme p.e. l’Amoghapāśa-sūtra (T. 1097) à la fin du VII-ème ou au début du VIIIème siècle[5], et la traduction du même texte en tibétain beaucoup plus tard “par quatre traducteurs érudits du passé[6]”. Pour avoir une idée de la descente du divin dans des jeunes enfants utilisés comme médium ou “véhicule”, voici une partie de la traduction de Michel Strickmann :
“On peut aussi procéder de la façon suivante. Si l’on désire induire la possession d’un médium, le maître de l’incantation doit se laver et mettre un vêtement neuf. Ensuite, il doit réciter une incantation pour sa propre protection. Alors il doit construire une aire rituelle avec de la bouse de vache. L’aire rituelle doit former un carré, peint des couleurs appropriées, où sont éparpillées çà et là des fleurs [ciel étoilé] et des offrandes de nourriture de couleur blanche. Ensuite, il doit prendre un garçon ou une fille vierge, laver l’enfant et enduire son corps d’huile finement parfumée. Il doit l’habiller de blanc pur, et le parer de toutes sortes d’ornements, puis lui demander de s’asseoir dans la position du lotus sur l’aire rituelle. Tout en récitant l’incantation bandha [« lier »], il tresse les cheveux de l’enfant. Lorsqu’il a fini, il prend des fleurs et en remplit les mains de l’enfant. Il prend aussi de l’encens de bonne qualité, qu’il écrase et éparpille. En outre, il récite une incantation sur du riz cru qu’il parsème, avec des fleurs et de l’eau, sur l’aire rituelle. Il doit également brûler de l’encens de bois de santal et réciter l’incantation de Kouan-yin. La récitation doit se faire trois fois au-dessus des fleurs, qui sont ensuite jetées au visage de l’enfant. A ce moment, le corps de l’enfant se met à trembler. Si l’on désire qu’il parle, il faut prononcer une autre incantation [fournie par le texte] au-dessus d’eau pure dont on arrose le visage de l’enfant. Pendant la récitation, la main ne doit pas toucher l’enfant. Après la récitation, l’enfant se met à parler. Si on l’interroge sur le bien et le mal passés, présents ou à venir, il pourra répondre à toutes les questions. Si le maître de l’incantation désire expulser l’esprit qui s’est introduit dans l’enfant, il existe une autre incantation qu’il doit réciter [fournie dans le texte].”
Il me semble qu’on est bien dans le même univers, et un univers divin, de lumière divine. Tout ce qui est classé en “Luminosité” ou réalité lumineuse (noétique) dans le bouddhisme ésotérique, qui doit être associée à la vacuité, pour prétendument compléter celle-ci - afin d’éviter que “la vacuité” soit “stérile” - est appelé “lumière divine” ailleurs. La relation entre celle-ci et le monde varie selon les cultes, les doctrines et les religions, mais elle est bien considérée divine. Le bouddhisme ésotérique a bien une métaphysique de lumière (divine), plutôt non-avouée, à laquelle un simple être humain ne peut pas avoir accès, tant qu’il reste un être humain avec des facultés humaines restreintes. Elle doit passer par d’autres canaux.

***

[1] David Vachon, La théurgie et la mystagogie dans la philosophie de Proclus : statut, rôle, implications, Vrin, 2024, p.2

[2] Vachon (2024), p. 6

[3] Vachon (2024), p. 40

[4] Vachon (2024), p. 56

[5] Mantras et mandarins, Michel Strickmann, p. 218

[6] “The names of the Tibetan translators of the AP, described in the final colophon of the Tibetan translation as the “four learned translators of the past,” are not available. The same colophon gives the names of two later translators, both active in the fourteenth century, Chödrak Pel Sangpo and Rinchen Drup. These two lotsāwas added and translated additional material not found in the existing canonical translation.” The Sovereign Ritual of Amoghapāśa, 84.000


mardi 24 mars 2020

La discipline de la pensée


Corde ou serpent ?

Dans Le Ménon, Platon pose son fameux paradoxe (aporie) de la recherche de l’inconnu/connu. Pouvons-nous chercher ce que nous ne connaissons pas ? Dans le même texte, il présente sa doctrine de la réminiscence/ressouvenir, la capacité de l’âme d’éveiller des possibilités latentes en elle, et qui pose par la même occasion la base pour sa théorie de l'immortalité de l'âme et de l'existence indépendante de réalités intelligibles (agents). Dans Les Lois, Platon aborde la primauté de l’esprit sur la matière. Ces théories furent reprises et élaborées par les néoplatoniciens. D’autres néoplatoniciens y ajoutèrent des pratiques (théurgie etc.) correspondantes. Les religions ont adoré. C’était l’âge d’or des cultes à mystères. Pouvons-nous nous libérer du connu se demanda Krishnamurti ?

La théorie des Idées de Platon aboutit au néoplatonisme.
“En même temps, [Plotin] considère que l'Intellect contient en lui-même toutes les Formes, toutes les Idées, ce qui veut dire que chaque Forme est l'Intellect, ce qui veut dire, puisque l'Intellect est la totalité des Formes qui se pense elle-même, que chaque Forme est, à sa manière, en tant qu'Idée de l'Homme, ou Idée du Cheval, la totalité des Formes: dans l'Intellect, tout est intérieur à tout.”[1]
D’autres solutions pour résoudre le paradoxe furent proposées. Évidemment plus complexes et demandant plus d’effort. Dans son traité De l’Âme, Aristote parle de la représentation (phantasia) comme un instrument entre la sensation et la pensée. La pensée se saisit de la représentation après la disparition de l’objet de la sensation. C’est sous la forme de représentation que la pensée peut traiter les données sensorielles (images sensibles). La représentation peut être vraie ou fausse[2] tout comme la sensation.[3]

Les stoïciens (tout comme les bouddhistes) se méfient donc des simples représentations, qui peuvent être fausses ; p.e. la corde prise pour un serpent. Pour arriver à un “jugement droit”, il convient de vérifier les représentations, avant de les valider (assentiment), et d’agir conformément. Les représentations ne constituent pas en elles-mêmes une connaissance, mais peuvent être utilisées par le raisonnement pour arriver à une connaissance.

Diogène Laërce dit de l’aporie de Platon “Nous n'aurions pas cherché l'objet de notre recherche si nous ne l'avions pas connu tout d'abord” mais ajoute “que la connaissance préalable, dont nous avons besoin pour chercher quelque chose, et la reconnaître quand nous la trouvons, est la prolepse.”[4] la prolepse est la prénotion (Cicéron) ou la notion préexistante. Ce qui nous fait chercher ce “que nous connaîtrions déjà” n’est pas une réminiscence ou un ressouvenir, mais une notion préexistante acquise.
“La prénotion est une saisie mentale (katalêpsis) de la chose (ibid.). Cicéron identifie cette saisie à une notion naturellement implantée dans nos esprits. Mais ce n'est pas une notion innée. Elle consiste en effet dans le "souvenir de ce qui nous est souvent apparu depuis l'extérieur". Cette assimilation de la prénotion à un souvenir répété interdit d'en faire un concept abstrait. Néanmoins c'est une connaissance portant sur le général et non sur le particulier (ibid.: katholikên noêsin), commune à tous les hommes et non à un individu seulement (Men. 123: koinê... noêsis). Elle est donc plus proche du concept que de l'image singulière.”[5]
Les stoïciens ont beaucoup débattu sur le processus cognitif, entre eux et avec d’autres. Les théories et les pratiques stoïciennes ont évolué avec le temps. N’étant pas des révélations, il n’y avait rien qui s’opposa au débat. La même chose pourrait se dire du bouddhisme à un certain degré, mais nous n’avons pas beaucoup de visibilité sur ce qu’aurait pu être les théories et les pratiques des śramaṇa, les premiers bouddhistes. Nous savons en revanche qu’il y eut de nombreux “schismes” dès l’origine. La légende du Bouddha fait commencer les “schismes” dès que le Bouddha arrêta l’ascèse extrême, puis quand il proclama son éveil à ses compagnons. Ca ne discutait pas mal dans les rangs des bhikkus śramaṇa.

L’âme était plus “corporelle” chez les Jains, ainsi que le karma, empêchant par son poids que l’âme s’envole vers de plus hautes sphères. Chez les stoïciens anciens, il y avait encore l’idée de prénotions plus “corporelles”. On parle même d' “effluves” (comparer avec la notion d'āsrava). Il est extrêmement difficile de sortir du cadre dualiste esprit-matière qui colonise le langage, les concepts et les images. Les “solutions” proposées restent le plus souvent dans ce cadre[6].
“L'expérience sensible ne suffit pas à rendre compte de la constitution des prénotions, et ceci pour deux raisons. D'une part certaines prénotions reposent sur des effluves matériels trop subtils pour frapper nos sens. Telle est en particulier la prénotion des dieux. D'autre part le passage de l'image sensible à la prénotion nécessite l'intervention de diverses opérations mentales. Diogène Laërce énumère l'analogie, la ressemblance, la composition, et mentionne en outre "une certaine contribution du raisonnement (logismos)". (Voelke, p.39)
Dans le cadre dualiste, il faut trouver des manières de “contact” (interfaces) entre l’esprit et la matière, l'incorporel et le corporel. Les cinq facultés sensorielles servent de relais entre les objets sensoriels et les consciences sensorielles. Ce n’est pas l’objet qui est connu, mais son image sensible. Pour rendre possible les “contacts” et le “traitement” des images sensibles, il faut des fonctions sensorielles et mentales/intelligibles plus ou moins corporelles et incorporelles, toute une hiérarchie.

L’âme est alors quasi-corporellement imaginée comme une sorte de glaise (médium) dans la surface de laquelle s’impriment des “images sensibles” (tupos, schémas sensibles), qui laissent des empreintes[7]. Ces empreintes ne suffisent pas à elles-seules à produire des prénotions, qui ont pour fonction de servir d’appui aux raisonnement (logismos). Contrairement aux Idées (toutes faites, fraîchement importées de là-haut) qui infusent d’elles-mêmes, les prénotions s’obtiennent à travers un raisonnement : c’est la discipline des représentations ou de la pensée. Cette discipline fait appel à des notions de temporalité et de causalité (cause-effet), des catégories qui viennent s’ajouter au cadre dualiste. C’est nécessaire au raisonnement, mais il faut en rester conscient.

Les rayons de Lumière (“Idées”) reçues sont ainsi fractionnées et analysées, et pas considérés comme renvoyant à une autre réalité (supérieure, plus parfaite). Ils sont reçus “tels quels” (tathatā) On reste dans le cadre de la Nature et des lois naturelles telles qu’elles sont perçues à un moment donné. Donc, des prénotions plutôt que des Idées, des Reflets (tib. gzhi snang), des épiphanies etc.

Dans la discipline des représentations, l’empreinte ou le schéma sensible (tupos) se trouve entre l’objet et la prénotion, et correspond à la forme de l’objet (un cheval, un boeuf). Le schéma est d’abord “pensée”, tournée vers l’objet sensible. La notion générale (un cheval, un boeuf) est alors appliqué à l’objet. Dans l’autre sens, quand le nom “cheval” est prononcé, c’est le schéma sensible qui évoque la forme du cheval. Plusieurs opérations mentales (traitement) sont nécessaires pour passer du schéma sensible à la prénotion. Ce traitement est désigné de façon générale par le terme épilogisme (epilogismos), ce qui correspondrait à l’inférence. Le même genre de traitement (pramāṇa) était connu dans la culture indienne.

Quelques exemples de connaissances valides et validées sont : la perception sensorielle (pratyakṣa), les inférences (anumāna), basées sur la connaissance découlant de la perception sensorielle, les analogies (upamāna), les révélations d’une réalité supérieure (āgama, śruti, śabda). Pour les traditions non-théistes, les révélations ne sont pas considérées comme des connaissances valides, et on ne doit donc pas s’y appuyer “aveuglement”. Voir aussi ce que le Bouddha avait dit au sujet des “connaissances valides”, notamment dans le Kalama-sutta.

Diogène Laërce mentionne quelques opérations mentales comme l’analogie, la ressemblance, la composition et une opération (“une certaine contribution du raisonnement”) qui pour Voelke serait l’inférence.[8]
“Quant à la prénotion, ils disent qu'elle est comme une perception, ou une opinion droite, ou une notion, ou une conception générale que nous avons en réserve en nous, c'est-à-dire la mémoire de ce qui nous est souvent apparu en provenance du dehors, par exemple quand on dit que « telle sorte de chose est un homme ». En effet, en même temps que l’on prononce « homme », aussitôt par la prénotion on pense à une image (tupos) de l’homme, du fait que les sensations précédent.”[9]
“Lorsqu'on dit ‘ce qui se trouve là-bas est un cheval ou un bœuf’ ; car il faut par la prénotion avoir connu un jour la forme du cheval et du bœuf. Et nous n'aurions pas non plus donné un nom à quelque chose si auparavant nous n'avions pas connu son image par la prénotion. Les prénotions sont donc clair.”[10]
Le bon raisonnement sert à prendre des décisions basées sur des jugements droits (à partir de représentations compréhensives[11]), et à agir de façon utile (ou “vertueuse”). Tout comme les stoïciens, les bouddhistes de l’époque où la logique bouddhiste connut son essor (II-Xème, Nāgārjuna, Vasubandhu, Dignāga, Dharmakīrti, Jñānaśrīmitra, …) suivaient une discipline des représentations en s’appuyant d’ailleurs sur celle établie par la “phénoménologie de l’esprit” de l’Abhidharma.

Cette discipline des représentations, s’accompagne d’une discipline des impulsions, des passions (kleśa) et du désir. Double approche que l’on trouve dans le bouddhisme. Le Yogācāra, le tantrisme et une surexploitation des expédients (upāya), que j'appellerai désormais “upāyisme” (tib. thabs lam lugs), ont grandement contribué à faire dévier le bouddhisme indo-tibétain de cette voie, pour le meilleur ou pour le pire selon les goûts, et éventuellement selon la législation et les moeurs des pays d’implantation.

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[1] Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique, Gallimard (1995), p. 255

[2] Comparer avec les Représentationalistes (tib. rnam bden pa skt. satyākāravādin) et les Non-représentationalistes (tib. rnam brdzun pa skt. alikākāravādin). En fait, c’est akāra (tib. rnam pa G. tupos) qui est alors considéré comme véridique ou fausse, pas la représentation.

[3] Les Stoïciens I, Frédérique Lidefonse, Les Belles Lettres, p. 77

[4] André-Jean Voelke, La philosophie comme thérapie de l'âme, p. 38

[5] Voelke, p. 38

[6] P.e. “Aristote conserve un grand plan du dispositif platonicien de la logique de l'objet. Le traité de L' me en fait foi : dans la sensation, effective, l'appareil sensoriel devient, en quelque sorte, les sensibles, dans l'intellection effective, l'homme devient, en quelque sorte, tous les intelligibles.” Les Stoïciens I, p. 86

[7] Les opinions des stoïciens diffèrent ; il y a la théorie de l’empreinte (tupôsis), et l’empreinte peut être faite de façon assez littérale (Cléanthe), et la théorie de l’altération (alloiôsis), car les empreintes ne peuvent pas se superposer (Chrysippe).

[8] Voelke, p. 39

[9] “Ainsi la prénotion est doublement liée à une activité de la pensée : d'une part en tant qu'elle résulte d'une inférence (épilogisme), d'autre part en tant qu'elle s'associe ou s'identifie même à une projection intuitive [epibolê] de la pensée.” Voelke, p. 42

[10] Vies et doctrines (Pochothèque), livre X, 33, p. 1262-1263

[11]“Une représentation compréhensive [phantasia katalèptikè], en revanche, que les Stoïciens présentent comme le critère de la science, est ‘la représentation qui dérive d’un existant et qui a été imprimée d’après cet existant même dont elle porte le sceau, telle qu’elle ne pourrait pas dériver d un non-existant ; dans la mesure où ils soutiennent que cette représentation est capable de saisir exactement les objets, et est cachetée de telle sorte qu’elle reproduise c ma mere artiste, leurs caractères propres, ils disent qu’elle possède chacun de ces caractères comme attribut.’ “ Les Stoïciens I, p. 97

Comparer avec la notion bouddhiste de connaissance parfaite (skt. parijñā tib. yongs su shes pa).