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vendredi 18 septembre 2026

Mythe et raison, rien de nouveau

L'École d'Athènes (détail) de Raphaël. La déesse Diké souffle la Vérité dans l'oreille de Parménide.
Héraclite, assis par terre, doit se débrouiller tout seul... (wikimedia)  

Pour ce blog je suis redevable à John Dillon[1], David Vachon[2], et à Justin Sledge[3]. Il sert surtout de référence aux blogs futurs.

Le Devenir et l’Être, Héraclite et Parménide

Le passage du Mythos (le récit mythologique) au Logos (la raison philosophique) est parfois avancé comme le Big Bang du “miracle grec”. Ce “miracle” n’était pas donné, et ne l’est toujours pas d’ailleurs. Le Mythos semble invincible avec son riche passif narratif, renaissant de ses cendres après chaque bataille perdue. C’est que le bougre sait passionner et lier les foules bien mieux que le Logos.

En lisant les fragments des premiers penseurs grecs de l'Antiquité (VIe au Ve siècle av. J.-C.), on pourrait avoir l’impression -avec un certain recul- que deux vues antagonistes de l'origine et l'ordre du monde s’opposaient, centrées sur la Nature/Devenir (Héraclite) et l’Être pur (Parménide). Le recul en question étant celui de l’époque de Platon, où le Devenir et l’Être forment un dualisme ontologique. L'Être (g. to On), le Noûs, le Logos au milieu comme une sorte de sas, et leur rapport avec la Nature/Devenir. Pour Héraclite (VIᵉ s. av. J.-C.), il n'y a aucun Chaos primordial d'où le monde serait sorti. Pour Héraclite, le cosmos n'a été créé ni par un dieu ni par un homme. Il a toujours été, est et sera un Feu éternellement vivant, s'allumant avec mesure et s'éteignant avec mesure. Même si tout est en flux perpétuel (g. panta rhei), ce mouvement n'est pas un désordre anarchique. Il est immédiatement et perpétuellement ordonné par le Logos immanent, la loi rationnelle de l'harmonie des contraires.

Dans son poème philosophique sur la vérité (De la Nature), Parménide affirme qu'il a reçu ses révélations d'une Déesse (Thea). Parménide raconte qu'il est transporté sur un char céleste guidé par les Héliades (les filles du Soleil). Elles le conduisent jusqu'aux portes des chemins de la Nuit et du Jour, dont les clés sont gardées par Diké (la Justice divine). La Déesse qui l'accueille et lui prend la main est généralement identifiée soit à Diké (la Justice/Loi cosmique), soit à la personnification de la Vérité elle-même (Alétheia).

Le parcours de Platon

Dans la République, Platon s'en prend violemment à Homère et Hésiode. Pour lui, montrer des dieux qui mentent, trompent, se battent ou cèdent à des passions est immoral et théologiquement faux. Sa première réaction a donc été de vouloir bannir les poètes ou d'éditer sévèrement leurs mythes. Mais les nostalgiques de l’Être ne peuvent pas se passer du Mythos. Avec le temps, Platon et ceux qui se réclament de lui, sont obligés de combler "l'abîme plein de lumière" (Kafka selon Gustav Janouch[3a]) entre “l’Être” et “le Devenir”, une sphère médiane, avec de la mythologie, de la théogonie, de la cosmogonie, de l’anthropogonie, de la généalogie de tribus, -de familles, -de castes, de l’astrologie, de la numérologie, de la démonologie, de l’angélologie, de hiérarchies célestes, etc. etc.

Platon s'est vite rendu compte que la logique pure et la dialectique abstraite ne suffisaient pas pour tout expliquer aux hommes. Lorsqu'il a voulu aborder l'origine du monde (le Timée) ou le destin de l'âme (Phédon, Phèdre, mythe d'Er), il a été obligé de recourir lui-même à ce qu'il nomme des “récits vraisemblables” (g. eikos logos). Il réintroduit ainsi du mythe (le démiurge, la khōra (la matière réceptacle, comparable avec le concept tibétain “snod”[4]), le char ailé de l'âme, ...) pour combler les trous dans ses récits vraisemblables. Il est obligé de devenir Poète lui-même, il sera le Patron des Poètes. C’est le péché originel de tous les nostalgiques de l’Être.

Le Phédon est le texte fondamental pour définir la nature de l'âme et la métaphysique de la séparation. Cette oeuvre de Platon établit une frontière nette entre le monde immatériel et immuable de l'Être (les Formes/Idées) et le monde matériel-réceptacle et changeant du Devenir/Nature. Il définit la philosophie comme une “préparation à la mort” (g. melete thanatou), où l'âme (siège de la Raison/Noûs) doit se purifier des passions du corps matériel pour remonter vers l'Être[5]. Le Phédon explique le lien entre “l'Être” et “la Nature” par la notion de participation (g. methexis) qui désigne le rapport ontologique entre le monde sensible (le Devenir) et le monde intelligible (l'Être). La methexis est verticale, formelle et asymétrique. A ne pas confondre avec la sympathie universelle (voir ci-dessous), qui est horizontale, corporelle et réciproque. La “participation” c'est la façon dont les choses matérielles prennent forme en se calquant sur un Modèle idéal (g. paradeigma). Une chose sensible (ex. une belle fleur, une décision juste, un objet géométrique) participe à “la Forme” en recevant l'empreinte ou le reflet (g. eikon) du Modèle idéal. Il ne s'agit pas d'un “partage” au sens matériel ou quantitatif, comme si une Forme intelligible était découpée en morceaux distribués aux objets sensibles[6].

Au niveau de l'Être intelligible (g. Noûs), la “nature” (g. ousia) partagée est la structure formelle et parfaite d'une réalité (la Beauté en soi, la Justice en soi, l'essence mathématique parfaite du triangle, …). Chez les médio-platoniciens (d'Eudore d'Alexandrie à Alcinoos et Apulée), cette nature intelligible est identifiée aux pensées dans “l'esprit de Dieu” (g. noemata theou ≈ t. dgongs pa). Au niveau de l'objet sensible (Matière / Devenir), la matière brute (g. khōra, “réceptacle”) est en elle-même informe, indéfinie et dépourvue de qualité. Lorsqu'elle “participe” à la Forme, elle reçoit une qualité (g. poiotes)[7]. Elle acquiert une forme, une mesure, un ordre et une intelligibilité. Un objet “réceptacle” ne possède pas sa perfection en propre. Il ne fait que refléter ou laisser apparaître le modèle idéal dans le monde visible. En fait, il n’y a pas d’acte de connaissance valide possible sans passer par le “Modèle idéal”[8].

Dans le Phédon le “lien” entre “l’Être” et “le Devenir” n’est pas encore spécifié, la mécanique d'intermédiation immanente (rôle qui sera plus tard confié au Logos) n’est pas encore expliquée. Il faut pour cela attendre la période de vieillesse de Platon (dialogues tardifs, env. 367–347 av. J.-C.). Le Parménide explore la logique de l'un et du multiple, et le Timée propose un “récit vraisemblable” (g. eikos logos) de l’origine de l'univers, de la mécanique concrète et cosmologique expliquant comment le monde intelligible de l'Être entre en contact avec le monde sensible du Devenir.

Grâce au Parménide, certains penseurs ont imaginé la réalité comme trois niveaux (≈ s. tridhātu) divins découlant les uns des autres, la Raison divine (Logos) servant de pont entre l'Esprit suprême et le monde physique. Ce texte est ainsi devenu la grande pomme de discorde de l'époque. Là où les uns n'y voyaient qu'un simple exercice de logique, les autres y ont décelé la clé secrète de toute la métaphysique.

Les interprétations des médio-platoniciens

Pour la majorité des médio-platoniciens “orthodoxes” (comme Alcinoos ou l'École d'Athènes), le Parménide n'était pas considéré comme un texte métaphysique ou théologique, mais comme un simple exercice d'entraînement à la logique. Les Néo-pythagoriciens comme Moderatus de Gadès (suivis plus tard par Plotin et les néo-platoniciens) ont fait du Parménide la charte suprême de l'ontologie. Modératus de Gadès a réinterprété les hypothèses du Parménide non comme des exercices d'entraînement (casse-têtes logiques), mais comme la description exacte des trois niveaux/hypostases de la réalité métaphysique[9]. Le Un absolu transcendant, le Un-Être / Noûs avec toutes les Formes, et l'Âme du monde. Pour les Néo-pythagoriciens Modératus de Gadès et Numénius c'est le sommet de l'ontologie. Pour eux, Platon ne faisait pas de simples exercices de logique, mais décrivait métaphoriquement les trois hypostases réelles du cosmos. C’est cette grille de lecture néo-pythagoricienne du Parménide que Plotin adoptera plus tard pour fonder le néo-platonisme.

Dans le Timée, Platon devient l'auteur d'un “récit vraisemblable” dans lequel il introduit la structure triadique de la création. Il présente toutefois cette cosmologie sous une forme mythologique et intuitive, laissant ouvertes de grandes questions. Entre autres, si la création a eu lieu dans le temps ou de toute éternité, ou quelle est l'identité exacte du démiurge par rapport au souverain bien. Nous avons tous (moi le premier) tendance à projeter rétroactivement les systèmes gnostiques, hermétiques ou néo-platoniciens sur le texte original du Timée, mais la cosmologie du Timée repose sur une triade de premiers principes, plus tard complétée par un principe intermédiaire :

1. Le Modèle / Les Formes (g. to On / L'Être intelligible). C’est la réalité parfaite, éternelle et immuable. Il existe de manière autonome et sert d'archétype.
2. Le Démiurge (artisan divin). Il est la cause efficiente, qui contemple le Modèle éternel pour imprimer l'ordre dans la matière-réceptacle. Il s'inspire du Modèle, mais ne le crée pas, il l’arrange (≈ s. vyūha t. bkod pa).
3. Le Réceptacle / la Matière (g. khōra). Le milieu physique neutre, informe et indéterminé qui reçoit l'empreinte des Formes.

À cette triade de principes s'ajoute “l'âme du monde” (g. psychē tou pantos). C’est le réceptacle vivant et le principe d'animation qui reçoit le Logos, pour mettre la matière-réceptacle en mouvement de l'intérieur. C'est le principe d'animation global del'univers physique dans son ensemble. L'âme du monde est conçue par le démiurge comme le lien intermédiaire pour animer et lier le tout.
“Finalement, après que Timée eut rapporté le discours du démiurge, l’objet du dialogue passe aux âmes particulières. Il est d’abord frappant de constater que le mélange de l’âme du monde s’est effectué dans un “cratère (κρατῆρ)”. Le cratère servait, en Grèce antique, à mélanger le vin et l’eau. Dans le Timée, Platon se sert du cratère pour mélanger le cercle du Même et de l’Autre, comme nous l’avons vu plus haut.

L’analogie pourrait s’arrêter là. Or, nous croyons que celle-ci ne se réduit pas seulement à l’objet du mélange, mais aussi à la cause effective de celui-ci, en l’occurrence le mouvement de brassage, qui prend nécessairement la forme d’un tourbillon.

Timée va ensuite relier chaque âme à un astre, en leur fournissant un “véhicule (ὄχημα)”, pour ainsi leur révéler “la nature du tout (τὴν τοῦ παντὸς φύσιν)” et les inscrire dans “les lois du destin (νόμους τοὺς εἱμαρμένους).” (Vachon, 2024)
Pour les médio-platoniciens (Antiochus, Philon d'Alexandrie, Alcinoos, Atticus, Numénius), le Timée devient le manuel de physique et de théologie par excellence. Ils fusionnent le démiurge avec le Logos. Le démiurge du Timée est identifié au Logos immanent/médiateur ou au Noûs créateur. Les Formes deviennent comme la Pensée de Dieu (ou du Bouddha cosmique). Le paradigme du Timée est réinterprété. Les Formes ne flottent plus indépendamment, elles deviennent “les pensées dans l'esprit de Dieu/du Démiurge” (g. noemata theou). Le Logos sert d'instrument (g. organon) par lequel le Dieu transcendant projette le Modèle idéal dans la matière (Timée).

L'utilisation du terme “engendré” (g. genētos ≈ s. utpāda) par Platon dans le Timée a soulevé un débat majeur. Faut-il y voir une création historique du monde, ou seulement l'affirmation que l'univers dépend entièrement du divin ? S’agit-il d’une création dans le temps ? Plutarque et Atticus soutenaient que le Timée décrit un commencement réel du monde et du temps à partir d'une matière/âme antérieurement désordonnée. S’agit-il d’une génération éternelle ? L'Ancienne Académie (Xénocrate), Taurus, Alcinoos et Apulée affirmaient que le récit temporel du Timée est un simple artifice d'enseignement (g. kat' epinoian ≈ s. upāya) pour exprimer la dépendance ontologique permanente d'un cosmos éternel.

Influences durables

Pour le Christianisme, le Timée a été particulièrement chéri et conservé par les Pères de l'Église, car la figure du démiurge façonnant le monde offrait une analogie directe avec le récit de la création dans la Genèse. Les courants gnostiques se sont emparés du récit du Timée pour séparer le Dieu suprême du démiurge, mais en réinterprétant ce dernier de manière négative (Ialdabaoth, l'artisan aveugle ou tyrannique). La triade métaphysique du médio-platonisme et du néo-pythagorisme a servi de matrice intellectuelle directe pour élaborer le dogme chrétien de la Trinité. Origène d'Alexandrie (c. 185 – 253 apr. J.-C.) plaque la triade médio-platonicienne directement sur la foi chrétienne.

Le Père = La Monade / Le Premier Dieu (au-dessus de l'Être).
Le Fils / Logos = L'Intellect (Noûs) / L'Idée des Idées.
Le Saint-Esprit = Le troisième niveau d'animation divine (analogue à l'Âme du monde).

Lors de la période hellénistique et impériale, les grandes traditions monothéistes et ésotériques (judaïsme alexandrin, christianisme, gnosticisme, hermétisme, puis plus tard l'Islam) ont toutes puisé dans le réservoir conceptuel du médio-platonisme (lui-même nourri de stoïcisme et de néo-pythagorisme) pour conceptualiser un Dieu suprême de pure Lumière/Intelligence, d'Être et de transcendance absolue.

Ce basculement métaphysique s'est opéré à travers plusieurs étapes clés.

Philon d'Alexandrie, le Judaïsme à l'épreuve de Platon

Le premier grand pont intellectuel est jeté par Philon d'Alexandrie (v. 20 av. – v. 45/50 apr. J.-C.). Face à la culture grecque, Philon entreprend de relire la Bible dans sa version grecque (Septante)[10] à l'aide de l'allégorie stoïcienne et de la métaphysique platonicienne. Cela facilite le passage du Dieu anthropomorphe à l'Être absolu. Le Dieu biblique traditionnel (Yahvé), qui marchait dans le jardin d'Éden ou manifestait des passions, est transfiguré en un Dieu hyper-ontologique, ineffable et transcendant (g. to On). Dans cette interprétation, le Logos fonctionne comme médiateur. Pour éviter que ce Dieu pur ne soit “contaminé” par le contact direct avec la matière brute, Philon extrait le concept stoïcien de Logos pour en faire l'instrument (g. organon) créateur, le “Fils premier-né de Dieu” et l'architecte du monde sensible.

La christologie orthodoxe

Les Pères de l'Église (Justin Martyr, Clément d'Alexandrie, Origène, ...) ont réutilisé la même machinerie conceptuelle pour construire la théologie chrétienne. Cela a permis la séparation Père / Fils, pour que Le Dieu suprême (le Père) conserve la transcendance absolue de l'Être platonicien (g. to On / Noûs). Le Logos incarné, celui du démiurge du Timée de Platon, est transféré au Christ. Il devient plus tard officiellement “Logos” dans le prologue de l'Évangile de Jean : “Au commencement était le Logos…”). Quel que soit le parcours d’idées qui a conduit à cette ouverture d’évangile, ce qui est incontestable, c'est que les Pères de l'Église ont lu Jn 1 à travers le médio-platonisme. C'est le Logos qui façonne le monde et s'incarne pour accomplir le salut.

Traditions gnostiques et hermétiques et la dégradation du démiurge ancien

Dans les courants gnostiques (comme le séthianisme ou le valentinianisme), cette distinction entre le Dieu suprême et le créateur matériel (démiurge) atteint son niveau le plus radical. Le Dieu inconnaissable de Lumière tout au sommet devient le Monade, le Père ineffable, une pure lumière spirituelle (Plérôme). Le créateur du monde matériel (le démiurge ancien, souvent identifié au Yahvé de l'Ancien Testament sous le nom d'Ialdabaoth ou d'Archonte) est perçu comme une entité aveugle, ignorante ou tyrannique. La création matérielle n'est plus un chef-d'œuvre, mais une prison dont l'étincelle lumineuse de l'âme doit s'échapper.

La littérature hermétique (“Corpus Hermeticum”)[11] s'appuie sur la même structure médio-platonicienne en définissant Dieu comme l'Intellect/Lumière suprême et le monde comme une chaîne de sympathies cosmiques permettant l'ascension et la déification de l'âme (g. theosis)[12].

C’est principalement par le manichéisme que ces théories dualistes et gnostiques se sont propagées en Orient. Il faut toutefois apporter une nuance structurelle importante entre le gnosticisme chrétien/médio-platonicien et le manichéisme, qui est un dualisme radical d'origine judéo-chrétienne baptiste, reformulé en langage iranien[13], fondé au IIIe siècle par le prophète Mani en Mésopotamie (alors au cœur de l'Empire sassanide). Le manichéisme partage avec le gnosticisme la vision d'une matière ténébreuse et d'un salut de l'âme par la connaissance spirituelle (g. gnosis). Il existe cependant une différence de structure métaphysique.

Dans le gnosticisme classique (p. ex. Valentiniens, etc.), le monde matériel et son démiurge (Ialdabaoth) sont issus d'une dégradation ou d'une chute interne à partir du Plérôme/Dieu suprême (souvent causée par l'erreur de Sophia). Mani réactive cependant le dualisme irréductible de tradition persane/zoroastrienne. Il n'y a pas eu de chute au sein du divin, car il existe dès l'origine deux principes co-éternels et opposés : le Royaume de la Lumière (Dieu) et le Royaume des Ténèbres (la Matière/le Mal). Dans le manichéisme, la création du monde matériel est le résultat d'un mélange accidentel ou d'une attaque des Ténèbres contre la Lumière. Le monde physique est conçu comme une prison ou une machinerie destinée à filtrer et libérer les étincelles de Lumière captive. La dégradation du monde matériel y est donc absolue.

Le manichéisme a été le vecteur privilégié d'expansion de ces idées gnostiques vers l'Asie et l'Extrême-Orient. L'Église manichéenne s'est rapidement propagée vers l'Est, à travers la Perse sassanide, la Sogdiane (Ouzbékistan/Tadjikistan actuels) et le bassin du Tarim, pour pénétrer en Chine dès le VIIe siècle sous la dynastie Tang. Au VIIIe siècle, le manichéisme est même devenu la religion d'État de l'Empire Ouïghour en Asie centrale. C'est ainsi que les doctrines gnostiques de la séparation radicale entre l'Esprit/Lumière et le Corps/Matière, la figure des démons créateurs et le mythe des étincelles divines prisonnières de la matière ont été traduits en moyen-perse, parthique, sogdien, puis en chinois. De nombreuses traductions chinoises de textes bouddhistes ont été faites à l’aide de traducteurs de l’Asie-centrale.

La théurgie entre en scène

Bien que le terme soit absent chez Platon et chez les premiers médio-platoniciens, le médio-platonisme fournit toute l'armature intellectuelle qui rend la théurgie possible, voire nécessaire (comme dans le vajrayāna chez Ratnākaraśānti[14]). Le mot “théurge” (g. theourgos) apparaît historiquement pour la première fois dans les fragments des Oracles chaldaïques, un texte oraculaire rédigé sous le règne de Marc Aurèle par Julien le Chaldéen et son fils Julien le Théurge. Le néologisme est forgé pour se distinguer de la simple “théologie”. Alors que le théologien parle des dieux (g. theia legontes), le théurge accomplit l'œuvre des dieux (g. theia ergazomenoi) ou collabore à leur action rituelle (Vachon, 2024[15]).

En plaçant le Premier Dieu (g. to On) hors d'atteinte du monde matériel, les seules ressources humaines ne suffisent plus à rejoindre la divinité. La sympathie universelle stoïcienne (g. sympatheia)[16] fournira plus tard à la théurgie néo-platonicienne sa physique d'appui, une fois la sympathie universelle réinterprétée, par Jamblique, en termes de symboles (g. symbola) et signes secrètes sacrés (g. synthemata). Selon la sympatheia, le cosmos est traversé par un réseau de correspondances vibratoires et de symboles (g. symbola) déposés par le Logos dans la matière-réceptacle (ou conscience-receptacle ? ....). Plutarque et Apulée, de leur côté, peuplent l'espace entre le ciel et la terre de démons et de puissances intermédiaires avec lesquelles l'être humain peut interagir, et qui peuvent éventuellement intercéder en leur faveur. La théurgie est progressivement élevée au rang de voie suprême du salut face à la crise du paganisme et à la montée du christianisme.

Avec son traité Les Mystères d'Égypte (De Mysteriis), Jamblique (IVᵉ s.) rédige le véritable “manifeste de la théurgie”. Il affirme que l'âme humaine étant entièrement descendue et perdue dans la matière-réceptacle, le discours rationnel (g. episteme) ne suffit pas à accomplir l'union (g. henosis). Seul le rite théurgique, initié par les dieux eux-mêmes à travers les “symbola” imprégnés dans la Nature, permet l'élévation spirituelle. Proclus (Vᵉ s.) systématise la théurgie en la proclamant “plus forte que toute sagesse et science humaine” (Théologie Platonicienne, I, 25). Il la définit comme une “démiurgie inversée”. Le théurge utilise les marques du Logos cachées dans la matière (pierres, mots, prières, plantes) comme réceptacles pour laisser la lumière divine réanimer et réintégrer l'âme dans l'Être pur.

L'attitude du christianisme à l'égard de la théurgie est marquée par une dualité historique. D'un côté, une condamnation dogmatique et polémique de la théurgie païenne, et de l'autre, une réutilisation profonde de ses structures conceptuelles, rituelles et mystagogiques. Saint Augustin s'en prend directement aux néo-platoniciens (notamment à Porphyre) et condamne la théurgie en l'assimilant à de la magie, de la sorcellerie (De civitate Dei X, 9–11) ou à une curiosité sacrilège inspirée par des esprits mauvais. Pour Augustin, la théurgie païenne est un mensonge trompeur qui prétend purifier l'âme par des rites rituels, alors que seul le Christ apporte le salut.

En même temps, dans le contexte apologétique (notamment chez Justin Martyr), la figure de Jésus est, aussi mise en avant comme un faiseur de miracles. Ses miracles sont alors présentés comme intrinsèquement supérieurs à ceux des théurges ou mages païens contemporains (comme p.e. Apollonius de Tyane). Les premiers chrétiens et les hermétistes ont développé des liturgies rituelles, accordant une place centrale au chant et à la musique. Ces pratiques s'appuyaient sur des présupposés pythagoriciens et platoniciens partageant l'idée que le son et l'harmonie produisent un effet sotériologique direct pour faire remonter l'âme.

La théurgie néo-platonicienne (formulée par Jamblique et Proclus) se définit comme l'opération par laquelle un réceptacle matériel (une pierre, un mot, de l'eau, le corps humain) est animé ou habité par une présence divine. Le christianisme adopte exactement cette structure pour justifier les sacrements (l'eau du baptême, le pain et le vin eucharistiques), des éléments matériels devenant les “véhicules” réels de la grâce et de la présence divine.

Pour défendre la théurgie face aux critiques, Jamblique affirmait que le théurge n'exerce aucune contrainte magique sur Dieu, mais que le rite fonctionne par “amitié divine” (g. theia philia) et grâce à l'initiative divine descendant dans l'âme. La théologie latine finira par formaliser cette même structure sous le nom “ex opere operato”, pour expliquer l'efficacité des sacrements. Le prêtre ou le fidèle ne contraint pas Dieu. C'est Dieu lui-même qui accomplit l'œuvre (œuvre de Dieu) à travers le signe rituel. Les Pères de l'Église ont pleinement adopté le terme et la démarche de la mystagogie (g. mystagōgia, l'initiation aux mystères par l'explication des symboles) pour désigner l'instruction spirituelle préparant aux sacrements.

L'autre voie de transmission vers l'Orient

Plus tard, la philosophie islamique (Falsafa, d'Al-Kindi à Avicenne) et le mysticisme soufi intégreront cette même théologie négative issue du platonisme, où le Dieu suprême est la Réalité/Lumière absolue (Al-Haqq), inaccessible aux définitions catégoriques.

L'édit de Justinien de 529, qui interdit aux païens d'enseigner publiquement, fragilise définitivement les écoles néo-platoniciennes d'Athènes. Les derniers philosophes néo-platoniciens (comme Damascius et Simplicius) trouvent refuge à la cour du roi sassanide Khosro Ier en Perse, avant de s'installer à Harran (en Haute Mésopotamie). Selon une hypothèse influente mais discutée (Michel Tardieu), Harran était devenue le dernier bastion du platonisme et de l'hermétisme astral en Orient. Bien que la tradition représentée par Henry Corbin y ait vu la source directe de la théosophie d'Ishrāq de Sohravardī, les travaux récents (p.e. Walbridge, 2001[17]) montrent que Sohravardī s'appuyait principalement sur la tradition avicennienne, usant de la référence aux Anciens comme d'une légitimation rétrospective.

La christianisation et la transmission de la métaphysique néo-platonicienne

Pour l'Occident latin, la doctrine des Formes intelligibles conçues comme pensées dans l'esprit de Dieu n'entre pas par une lecture directe de Philon d'Alexandrie ou du Manuel d'Alcinoos. C'est à travers saint Augustin, lui-même nourri (initialement de Mani[18]…) de Plotin, Porphyre et Marius Victorinus, que cette armature médio-platonicienne devient une orthodoxie chrétienne[19].

Vers l'an 500, l'auteur anonyme connu sous le nom de Pseudo-Denys l'Aréopagite opère le transfert décisif du néo-platonisme athénien dans le dogme chrétien. Dans la Hiérarchie ecclésiastique et Les Noms divins, Denys réinvestit presque terme à terme la métaphysique de Proclus : la théologie apophatique, les hiérarchies des triades, et la logique des symbola matériels devenant les réceptacles de la lumière divine[20]. Thomas d'Aquin citera le Pseudo-Denys plus de 1 700 fois, scellant la filiation textuelle directe entre le néo-platonisme tardif et la théologie médiévale.

La scolastique médiévale hérite du cadre conceptuel du médio-platonisme

La redécouverte des textes antiques par la scolastique médiévale (particulièrement aux XIIe et XIIIe siècles) constitue le moment où les concepts d'Être, de Logos et de Nature trouvent leur formulation systématique la plus aboutie en Occident. La doctrine selon laquelle les archétypes de la création existent de toute éternité dans l'esprit de Dieu (formulée par Philon d'Alexandrie et Alcinoos) est devenue l'orthodoxie absolue de la scolastique chez saint Thomas d'Aquin et Duns Scot. Sans cette intuition médio-platonicienne, la théorie scolastique des Idées divines (exemplarisme[21]) n'aurait pas pu voir le jour.

D’ailleurs, l'approche même de l'enseignement universitaire médiéval (écrire des commentaires rigoureux ligne par ligne sur des textes fondateurs comme le Timée ou la Physique) dérive directement du tournant scolastique pris par le médio-platonisme au IIe siècle (chez Calvenus Taurus ou Alcinoos). Les médiévaux se sont retrouvés face au même défi que les philosophes d'Alexandrie 1 200 ans plus tôt. Comment concilier la science empirique et immanente de la Nature (Aristote) avec le Dieu transcendant de la Révélation (Platon / la Bible) ? Et éventuellement comment concilier le démiurge de l’Ancien Testament avec le Dieu suprême du Nouveau ? La scolastique a dû faire le tri entre le véritable Aristote et des textes néo-platoniciens attribués à tort à Aristote (comme la célèbre Théologie d'Aristote, qui était en réalité un assemblage d'extraits des Ennéades du néo-platonicien Plotin. Ou le Livre des Causes, attribué à tort à Aristote).

La synthèse scolastique : l'Être, le Logos et la Nature réhabilitée

La scolastique réussit à organiser les trois notions dans une synthèse monumentale. A commencer par l'Être (l. Ipsum esse subsistens) que Thomas d'Aquin définit comme l'Acte pur d'exister (l. Actus Purus). Il fusionne la Lumière divine de l'Être parménidien/platonicien avec le nom révélé dans l'Exode (“Je suis celui qui suis”). Le deuxième membre de la triade est le Logos (l. Verbum, ici le Fils). Le Fils est théorisé comme le Verbe intérieur du Père (la Pensée, les Formes), contenant les “raisons exemplatives” ou archétypes de toutes les choses créées.

Il convient de distinguer la Cause première, la cause exemplaire et les causes secondes. La Cause première (l. causa prima), c'est le principe suprême lui-même (Dieu, le Un, l'Être pur, g. to On). Il est la source absolue d'où dérive toute existence. Les raisons exemplatives (l. rationes exemplares) ne sont pas la Cause première en tant que telle, mais les modèles intelligibles, archétypes ou Formes contenus dans la Pensée de Dieu ou dans le Logos. Elles sont nées de la rencontre entre la théorie platonicienne des Idées et le concept stoïcien de “logoi spermatikoi” (semences de la Raison) importé par Antiochus d'Ascalon et Philon d'Alexandrie, qui constituent la cause exemplaire (le plan ou le “schéma” selon lequel le Logos façonne le monde). Les causes secondes (l. causae secundae) ne sont pas seulement les produits de la Nature, mais les forces et agents de la Nature eux-mêmes lorsqu'ils exercent une action physique immanente.

Dans la métaphysique issue du médio-platonisme et de la scolastique (notamment chez saint Thomas d'Aquin), Dieu est la Cause première (≈ t. rgyu) qui crée et maintient l'être à chaque instant. La Nature agit par des causes secondes (≈ t. rkyen). Dieu ne fait pas pousser la plante directement par un miracle perpétuel. Il dote le soleil, l'eau et la terre (la Nature) d'une véritable capacité causale d'agir. Les productions de la Nature (une fleur qui pousse, un mouvement physique) sont donc les effets produits par ces causes secondes. La Cause Première donne l'existence (l'Être). Les raisons exemplatives fournissent la structure formelle (le Logos/l'Archétype). Et les causes secondes (la Nature) exécutent l'action matérielle dans le temps (le Devenir d’Héraclite).

La réhabilitation de la Nature (les causes secondes)

Face aux résurgences du dualisme gnostique et manichéen au Moyen Âge (notamment chez les Cathares, qui “démonisaient la matière”[22]), Thomas d'Aquin utilise la physique d'Aristote pour affirmer que la Nature est intrinsèquement bonne. Dieu (Cause première) a doté la Nature de véritables “causes secondes” capables d'agir de manière autonome. En somme, la scolastique a permis de refermer la “fission” entre Dieu et la Nature opérée dans l'Antiquité tardive. Elle a ainsi réussi à maintenir la transcendance absolue de l'Être divin tout en redonnant une dignité et une rationalité propres à la Nature matérielle à travers le Logos.

On peut même transposer ce schéma dans la physique moderne. La science moderne ne “valide” pas la métaphysique antique, mais s'appuie néanmoins sur sa grammaire discursive tripartite... La réalité physique ultime ou l'énergie-matière fondamentale serait le fait même qu'il y ait “quelque chose plutôt que rien” (Leibniz), le substrat ultime du cosmos (les champs quantiques fondamentaux). Puis, il y a le “Logos”, le Verbe scientifique, “les lois de la nature”. Les équations mathématiques et constantes fondamentales (vitesse de la lumière, gravité, lois de la thermodynamique, équations de Maxwell/Schrödinger). L’'attraction gravitationnelle, les liaisons chimiques, la sélection naturelle, la dynamique des fluides, etc. constituent La Nature et les causes secondes, autrement dits les forces et agents immanents… L’ensemble produit le monde sensible ou les productions du Devenir. Les effets ou les phénomènes.

Y a -t-il un terrain d’entente possible entre les religions et les sciences naturelles, Mind and Life ? Entre l’Être du Parménide platonisé, médio-platonisé, néo-platonisé, boosté à la théurgie, etc. et le feu vivant du Devenir d’Héraclite ? Entre la Lumière divine et la lumière humaine ? En Occident comme à l’Orient ? La science, les neurosciences, l’IA ou GIA, les mystiques ou les yogi réussiront-ils un jour à remonter à l’Être, et à l’isoler, pour ensuite vidés d’eux-mêmes et sans contamination aucune, mieux s’y unir ?
“Ce qui a existé, c'est ce qui existera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil (9). Si l'on dit à propos de quelque chose: «Regarde ceci, c'est nouveau», en réalité cela existait déjà dans les siècles précédents (10). On ne se souvient pas de ce qui est ancien, et ce qui arrivera par la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard (11).”

“J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil; et voici, tout est vanité et poursuite du vent. Ce qui est courbé ne peut se redresser, et ce qui manque ne peut être compté.”
-Qohélet, Examen de la réalité, Le cycle de la vie 9-11, et 14-15, trad. Louis Segond


 

***

Je découvre par hasard les essais de Sri Aurobindo sur Héraclite (Heraclitus, 1916–1917), qui lui permettent de réévaluer le rôle d'Héraclite en le connectant aux métaphysiques védiques et védantiques indiennes. Pour Sri Arobindo, l'Être est un devenir éternel, et le Devenir se résout dans l'Être éternel. Il associe ce Logos à la notion védantique de Vijñana (la "Conscience de Vérité") ou du Prājña Puruṣa, l'Intelligence suprême contenant toutes choses en germe, analogue au Logos spermatikos des Stoïciens. 


Héraclite n'est pas un simple faiseur d'aphorismes logiques ; il conserve le style cryptique et intuitif des anciens mystiques. Le "Feu" héraclitéen n'est pas une simple matière physique ou une métaphore du changement, mais une Force-Substance créatrice, directement comparable au Feu divine (Agni) de la tradition védique (la Volonté-Voyante créatrice du monde). La pensée occidentale a, selon Aurobindo, saisi deux des termes fondamentaux de l'existence : la Force (le conflit/l'énergie) et la Raison (le Logos/la loi). Elle a manqué cependant la troisième dimension de la Triade védantique (Sat-Chit-Ananda) : la Félicité / l'Amour spirituel (Ānanda). En se focalisant uniquement sur la raison et la force, la philosophie européenne est devenue hautement spéculative mais spirituellement incomplète.

[1] John Dillon, The Middle Platonists, 80 B.C. to A.D. 220, Ithaca, N.Y. : Cornell University Press, 1996

[2] David Vachon, La théurgie et la mystagogie dans la philosophie de Proclus, Les Presses de l’Université Laval 2024

[3] La série “Being and Logos - Introduction to Middle-Platonism - 14 parties” sur le site Esoterica de Dr. Justin Sledge

[3a] Gustav Janouch, Gespräche mit Kafka.
Quand Janouch demanda : "Et le Christ ?", Kafka baissa la tête et répondit :
"C'est un abîme plein de lumière. Il faut fermer les yeux pour ne pas y tomber."
„Ein Abgrund voller Licht. Man muss die Augen schließen, um nicht hineinzustürzen.“

[4] Voir les récits concernant l’apparition du triple univers en tant que “réceptacle” (t. snod), et son contenu intelligible (t. bcud), dans lequel un Bouddha apparaîtra pour montrer le nirvāṇa. P.e. dans le The Treasury of Knowledge (Shes bya kun khyab) de Jamgon Kongtrul. Dans le livre sur l’apparition de la doctrine du Bouddha (gDul zhing snod bcud kyi 'jig rten rim par phye ba), où l’on peut lire :

“Enfin vient l'exposé du mode [de déroulement des kalpa] de destruction et de vacuité. Quant au premier ⟨la formation initiale⟩ : “Des deux, contenant et contenu, le monde-contenant… “. Le lieu où surviennent les quatre grands kalpa existant sous la forme de ces deux, contenant et contenu, on expose en premier lieu le monde-contenant, ainsi est établie la transition. L'exposé proprement dit comporte deux parties : l'exposé du contenant et l'exposé du contenu.”

Wylie : tha mar 'jig stong gi tshul bshad pa'o/ dang po (dang por chags pa ) ni/ snod bcud gnyis las snod kyi 'jig rten ni/ zhes bskal chen bzhi gang du 'byung ba'i yul snod bcud gnyis su yod pa las thog mar snod kyi 'jig rten bshad pa ni/ zhes mtshams sbyar nas dngos la gnyis/ snod bshad pa dang*/ bcud bshad pa'o/

Extrait du Prasannapadā/vṛtti de Candrakīrti

“Ce Bhagavat, qui connaît entièrement le cours du monde sans reste, omniscient (s. sarvajña) et omni-voyant (s. sarvadarśin), a enseigné de façon non erronée la stabilité, la production, la destruction, etc., extrêmement variées et multiformes, ainsi que leurs causes, leurs fruits, leurs saveurs et leurs dangers, du monde-réceptacle et du monde des êtres, depuis le sommet de l'existence jusqu'au cercle de vent, etc., et jusqu'à l'élément espace.”

Viditaniravaśeṣalokavṛttānto 'yaṃ bhagavān sarvajñaḥ sarvadarśī, yaḥ evaṃ bhavāgraparyantasya vāyumaṇḍalāderākāśadhātuparyavasānasya bhājanalokasya sattvalokasya ca aviparītaṃ sthityutpādapralayādikaṃ sātivicitraprabhedaṃ sahetukaṃ saphalaṃ sāsvādaṃ sādīnavaṃ copadiṣṭavāniti |(Gretil)

[5] Justin Sledge, Being and Logos - Introduction to Middle-Platonism - 14 of 14 - The Platonic Underworld

[6] John Dillon, 1996

[7] Voir aussi la notion de “déterminer” et “déterminable” chez Aristote, pas loin de la notion “appartenir à”...

“Pour Thomas d'Aquin, les femmes n'ont guère de choix “existentiel” : elles doivent être “déterminées ou déterminables”. Aristote avait comparé la “femelle” à “la matière aspirant au mâle comme à une forme”, c'est-à-dire à une détermination. Transposée sur un plan juridique, cette métaphore trouve sa conséquence ultime. Une femme est déterminée quand elle appartient à un homme dans un cadre légal, c'est-à-dire matrimonial (secundum legem matrimoni) ; elle est déterminable quand rien n'empêche qu'elle appartienne à quelqu'un.” Penser Au Moyen âge, Alain De Libera, Éditions Points, 1991. 207

[8] Si on me permet un parallèle contemporain, la réalité véritable, le modèle parfait (ousia), réside sur le “serveur central”, l'Être intelligible ou l'Intellect divin (Noûs). Les Formes y sont conservées de manière immuable, centralisée et universelle. Le Démiurge platonicien (ou le Logos) agit comme un algorithme ou une API. Il va chercher le modèle idéal stocké dans le Cloud (le Noûs) et génère une instance/manifestation locale dans le support (Khōra). Toute connaissance valide doit venir du Cloud. Avec une hiérarchie céleste, et des experts “philosophes-rois” habilités, cela ouvre des perspectives…

[9] Attesté par Porphyre/Simplicius, analysé par E. R. Dodds, 1928

[10] Philon ne connaissait pas l'hébreu, ou du moins pas assez pour lire le texte original. Il s'appuyait sur des manuels d'étymologies de seconde main, dont les explications sont souvent fantaisistes, et travaillait exclusivement sur le texte grec de la Septante. Les interprétations platonisantes de Philon dépendent directement du vocabulaire grec choisi par les traducteurs d'Alexandrie. Par exemple, la traduction d'Exode 3,14 par “Egō eimi ho ōn” (« Je suis Celui qui est / l'Être”) permet à Philon d'identifier le Dieu de la Bible à l'Être pur et transcendant de Platon (g. to On), une équivalence philosophique impensable sans le filtre lexical du grec.

[11] Le milieu hermétique oscille de manière constitutive entre un hermétisme dualiste/pessimiste (CH VI) et un hermétisme cosmophile/optimiste (CH VIII et IX). Voir Garth Fowden, The Egyptian Hermes: A Historical Approach to the Late Pagan Mind (1986).

[12] Pour être exact, le CH parle de régénération (palingenesia, CH XIII) et d'apathanatismos. Theōsis est le terme technique de la théologie grecque chrétienne (Grégoire de Nazianze, Maxime).

[13] Mani grandit dans une communauté baptiste judéo-chrétienne elchasaïte du sud de la Mésopotamie, ses écritures fondatrices sont en araméen/syriaque, sa christologie et son apostolat sont d'ascendance paulinienne. Le vernis zoroastrien (Ohrmazd, Ahriman) relève d'une stratégie d'inculturation pour la cour sassanide, de même que les termes bouddhiques dans les versions d'Asie centrale.

[14] “(4) Or, if one meditates only on the true nature of what the deities stand for and not the deities, then in this case too, one would attain Buddhahood in many countless aeons but not quickly.

(5) Therefore, the meditation of both [the mind as deities and the true nature of the deities at the same time], because it is extremely pleasant to the mind and because it is a special kind of empowerment, causes one to obtain the highest perfect awakening very quickly.”

“Madhyamakanising” Tantric Yogācāra: The Reuse of Ratnākaraśānti’s Explanation of maṇḍala Visualisation in the Works of Śūnyasamādhivajra, Abhayākaragupta and Tsong Kha Pa Daisy S. Y. Cheung

[15] Voir E. R. Dodds, “Theurgy and its Relationship to Neoplatonism”, JRS 37 (1947), pour la charge sceptique contre Vachon (2024).

[16] La sympatheia est une notion stoïcienne physique et horizontale (Chrysippe), basée sur la tension du pneuma.

[17] John Walbridge, The Wisdom of the Mystic East: Suhrawardī and Platonic Orientalism, SUNY Series in Islam, Albany, State University of New York Press, 2001.

[18] Dans sa jeunesse, il fut auditeur manichéen pendant neuf ans. Cette expérience l'a profondément marqué, non seulement en lui fournissant un cadre pour comprendre le problème du mal, mais aussi en laissant dans sa théologie ultérieure des traces décelables par ses adversaires. Ses adversaires ultérieurs (comme l'évêque pélagien Julien d'Éclane) l'accusèrent de conserver encore des idées manichéennes, notamment dans sa discussion sur la concupiscence sexuelle et sa transmission, où Augustin décrivait cette dernière comme un « mouvement désordonné » (motus inordinatus) presque indépendant de la volonté. Des chercheurs contemporains considèrent que cette description présente effectivement une similarité frappante avec la conception manichéenne du mal.

Johannes van Oort, Mani and Augustine, Brill, 2020

[19] Dans sa célèbre 46ᵉ question des De diversis quaestionibus LXXXIII, Augustin établit que les Idées platoniciennes résident dans la Mente divine et servent de modèles à la création. C'est exclusivement par cette médiation augustinienne que la théorie de la cause exemplaire (causa exemplaris) sera reçue et théologisée par Thomas d'Aquin et la Scolastique médiévale.

[20] La théurgie jamblichéo-proclienne se trouve ainsi convertie en une économie sacramentelle où le rite matériel fonde l'élévation spirituelle.

[21] L'exemplarisme est une approche philosophique qui consiste à voir dans chaque réalité physique la manifestation, la présentification, le symbole d'une réalité métaphysique.

[22] Depuis R.I. Moore et Mark G. Pegg, l'existence même d'une Église cathare dualiste organisée est un des dossiers les plus disputés de la médiévistique. Une bonne part du dualisme cathare provient des sources inquisitoriales, qui lisaient l'hérésie à travers les catégories augustiniennes anti-manichéennes. Ironiquement, le schéma médio-platonicien fournit non seulement la théologie mais aussi la grille de détection de l'hérésie…
 
R.I. Moore, La croisade contre les hérétiques, Belin, 2018. Mark G. Pegg, The Corruption of Angels : The Great Inquisition of 1245–46, Princeton, Princeton University Press, 2001.

samedi 14 décembre 2024

Un Dieu non confessionnel

Cheval de Troie tibétain (création Dall-e)

La notion de triade divine est un concept récurrent dans de nombreuses traditions religieuses et philosophiques. Cette conception tripartite de la divinité ou de la réalité ultime semble répondre à un besoin fondamental de concilier l'unité (l’Un t. gcig) et la multiplicité (le multiple t. du ma), en introduisant un troisième niveau qui permet de résoudre cette apparente contradiction. On peut aussi observer une tendance "monothéisante" où le principe premier de la triade contient en lui les deux autres niveaux, tout en étant indissociable des deux autres et vice-versa. Le premier principe peut s’appeler Dieu, la Conscience, la Lumière (claire, ou noire), l’Intellect, la Source, la Vérité (ultime), la Vacuité (en couple avec la Lumière), il reste au fond ce que nous appelons “divin”.

Le “divin” ou “Dieu” désigne un principe suprême, transcendant et/ou immanent, qui est considéré comme la source ultime, le fondement ou l'essence de toute existence. Fréquemment à travers une triade divine, cet être suprême est considéré comme la réalité la plus élevée, qu'elle soit personnifiée ou impersonnelle. Souvent, avec le deuxième élément de la triade, elle constitue la perfection absolue avec des attributs maximisés tels que l'omniscience, l'omnipotence et la bonté suprême. A travers sa triade elle est à la fois transcendance et/ou immanente, diffusant sa semence, ses étincelles d’essence, de lumière, dans les êtres de l’univers, qu’ils soient des créatures, des émanations, etc. Tous les êtres, ou des groupes d’êtres élus ou éligibles.

La triade, qui est au fond éternelle, vient logiquement avec un cosmos divisé en trois parties indissociables. En théorie, le “Dieu” seul, le niveau très privilégié du “Dieu” en compagnie de sa “Pensée” (sous cent millions de noms différents), un cocon de perfection, puis le “Dieu” présent dans le multiple par le troisième membre de la triade divine. Dans ce troisième niveau, la divinité ne tient plus qu’à un fil. C’est au fond la corde de sauvetage d’un être/créature/conscience. C’est grâce à ce fil divin, relié à l’étincelle divine en lui, qu’un être, une conscience peut remonter au Divin. Abandonnant son corps physique, sa raison, ses passions, l’étincelle lumineuse fait le voyage retour, du niveau le plus grossier au niveau le plus éthéré.

Nous savons tout cela grâce à des révélations, faites par des “personnes spéciales” (pour éviter leurs noms spécifiques et différents dans chaque tradition) ayant une “connaissance spéciale” grâce à un lien privilégié avec la triade lumineuse. D’ordinaire, un être humain n’est pas doté de cette connaissance, ni de son propre potentiel, l’étincelle lumineuse en lui. C’est par une communauté vivant selon les principes de la “connaissance spéciale”, transmise par une lignée de “personnes spéciales”, qu’un être humain - s’il est éligible - peut à son tour avoir accès à cette connaissance à condition de suivre un protocole spécial, et retourner à la Source, de son vivant ou après sa mort. Sans cette connaissance, une étincelle de Lumière ne trouvera sans doute pas le chemin de retour après sa mort, et continuera à errer dans le niveau inférieur.

Au fil du temps, les traditions “divines” ont évolué et développé des branches davantage mystiques et ésotériques, où “Comme ci-dessus, donc ci-dessous”, avec des notions de sympathie macrocosmique-microcosmique, et un phénomène d’intériorisation de la voie spirituelle. Dans ces systèmes, plus besoin de faire l’ascension macrocosmique. Grâce à la sympathie pancosmique, “Comme ci-dessous, donc ci-dessus”. De toute façon, je pense qu’on peut dire que toute tradition ésotérique est forcément théiste sous une forme ou une autre.

Je pense qu’il est raisonnable d’appeler une telle tradition “théiste”. Ce n’est certainement pas une “philosophie non confessionnelle” athée. Généralement, le qualificatif “athée” ne se limite pas à ceux qui nient le “Dieu” des grandes religions monothéistes ou triadiques. Il peut aussi être utilisé pour tout rejet d’un principe premier transcendant, du surnaturel, de la métaphysique, d’un code moral et éthique “divin”, etc.

Le “bouddhisme” est-il une “philosophie non confessionnelle” athée ? Notamment le bouddhisme dit “mahāyāna” (universaliste) et le bouddhisme ésotérique ? Je ne le crois pas. Même le bouddhisme dit “ancien” ou “mainstream” comporte de nombreux éléments religieux. Il est possible que dans un passé lointain “śramaṇa”, le bouddhisme ascétique était davantage “athée”, mais néanmoins clairement une ascèse. “Non confessionnelle” ? Je ne pense pas.

dimanche 8 décembre 2024

Dompter les triades et l'apparaître

"Adjie and the lions" (source Boudewijn Huygens)

Les voies positives se permettent souvent de distribuer de bons et de mauvais points, de catégoriser et de hiérarchiser. Pour sortir de la dualité, le Yogācāra propose une troisième tour de la roue, une troisième solution, en introduisant de nombreuses triades. Le cosmos est triple et partagé en trois niveaux. Un être humain a trois “corps” dans le sens d’ensembles (kāya), tout comme son modèle perfectionné le Bouddha. Question intéressante : Qu'est-ce qui est apparu en premier : l’homme ou le Bouddha ? La nature est-elle antérieure à l’âme/l’esprit, ou vice-versa. Le Yogācāra et le bouddhisme ésotérique penchent clairement vers la deuxième hypothèse, en considérant que ce n’est même pas une hypothèse, mais la vraie vérité.

La triade cosmique (tridhātu) donne lieu à une triple expérience ; non-conceptualisation (avikalpa/nirvikalpa), plénitude (sukha) et clarté/luminosité (prabhāsvara). Idéalement, les trois sont présentes sans préférence pour aucune des trois, car cela pourrait faire rechuter dans un des trois sphères (dhātu). Le regroupement en une triade de ces trois expériences de la nature de l’univers et donc de l’esprit, est cependant plutôt tardif (t. “bde gsal mi rtog pa”). L’objectif de la voie des perfections et notamment de la perfection de la lucidité (prajñāpāramitā) est d’approcher la vacuité à travers la non-conceptualisation. Il n’y ait pas encore question de luminosité ou de plénitude, à part comme métaphore pour la pureté.

Le Sūtra de la Perfection de la lucidité en 25000 vers enseigne que la nature de l'esprit est la luminosité.
"Subhūti, qu'est-ce que la luminosité — la nature intrinsèque de la pensée ?
-Vénérable Śāradvatīputra, répondit Subhūti, la pensée n'a ni désir, ni absence de désir. Il n'a ni haine, ni illusion, ni obsession, ni obscurcissement, ni empêchement, ni impulsions latentes, ni entraves, ni vues erronées, ni les mentalités des śrāvakas et des pratyekabuddhas, ni leur absence. Ceci, Vénérable Śāradvatīputra, est la luminosité naturelle de la pensée que possèdent les grands êtres bodhisattvas
.[1]”
Avec le Yogācāra et l’introduction des théories sur l’essence de Bouddha (buddhadhātu), la luminosité devient plus qu’une simple métaphore, et finit par devenir une métaphore du Divin, et finalement un synonyme du Divin avec Ratnākaraśānti (ca. 970-1045 C.E.). La luminosité est un thème central du Guhyasamāja Tantra. On y voit apparaître la “luminosité” (s. prabhāsvaratā t. 'od gsal) qui fait référence à la luminosité fondamentale de l'esprit, très différente de la métaphore du Sūtra de la Perfection de la lucidité en 25000 vers, cité ci-dessus.

Cette luminosité fondamentale est associée à l’essence du Bouddha, voilée par l'ignorance et les émotions négatives que ce tantra propose de purifier par une transformation. La luminosité de l’essence du Bouddha est en unité indivisible (yuganaddha) /union avec la vacuité (śūnyatā). La divinité Père (t. yab) représente la Luminosité fondamentale (Noûs, l’Intellect) et la divinité Mère (yum) la vacuité, alias la Nature. C’est ce couple primordial qui est à l’origine de la réalité lumineuse, divine (théophanie) quand celle-ci est perçue correctement ou surnaturellement, et humaine quand elle est perçue avec les facultés naturelles. Grâce aux deux phases de développement et d'achèvement d’une pratique tantrique (sādhana), la réalité ordinaire est transformée en maṇḍala, la réalité lumineuse, divine. Les trois yogas dérivés du tantra sont le corps illusoire, le rêve et la luminosité fondamentale.

Par la suite, le Hevajra Tantra exploitera l’expérience de “félicité” (sukha) du couple primordial (Hevajra-Nairātmyā). Le Père représente la Compassion/Méthode et la Mère la vacuité/Nature/Sagesse. C’est le corps subtil lumineux qui devient le champ d’action, et qui fera l’objet d’une purification/transformation totale. Ce corps subtil devient un véhicule lumineux permettant de rejoindre la Source lumineuse, après la mort.

Chaque approche focalise sur une expérience particulière. Le Prajñāpāramitā sur la non-conceptualisation, le Guhyasamāja sur la luminosité, et le Hevajra sur la félicité. Le Prajñāpāramitā correspond à la vacuité/lucidité, et les deux tantras à la Méthode. Le bouddhisme ésotérique considère par conséquent que l’expérience de la vacuité dans la voie des perfections est incomplète et imparfaite. La pratique de la vacuité et de la luminosité n’est toujours pas complète. Seul le Hevajra Tantra et toutes ses pratiques dérivées ultérieurement (transmissions aurales) permettent une expérience intégrale de la réalité lumineuse, divine, pleine et vide.

Du Xème au XIIème siècle il y eut cependant des maîtres bouddhistes qui semblaient suivre une approche contemplative intuitive, qui pouvait être associée de la voie des perfections et/ou de la voie des tantras. Cette approche voulait se fixer sur l’essentiel (t. snying po’i don), comme la pensée éveillée (bodhicitta) était déjà considérée comme l’essentiel. Ces maîtres semblent avoir connu les tantras mentionnés ci-dessus, mais comme des expédients (upāya), à l’instar des perfections, qui étaient des expédients. Zhang tshal pa (1123-1193) :
“Les trois égarements sont : 1) la réification de la félicité, 2) l'appréhension de la clarté, 3) une non-conceptualisation intellectuelle. Si l'on réifie ces trois [expériences], on s’égare dans les trois mondes. Si l’on ne perçoit pas la nature de la réalité (gnas lugs kyi rang bzhin), même sans réification et appréhension, on s’égare dans le l’état (‘bras bu) d’un śrāvaka ou pratyekabuddha. Le grand sceau (mahāmudrā) est la perception ordinaire nue, dépourvue des trois conditions, c'est pourquoi.
D'après le Dohā[kośagīti] :
"Ce n'est pas à travers une méditation artificielle que l'on trouvera la délivrance ?
Eh ! tout ce que l'on en dit se perdrait en affirmations fausses, oubliez donc tout cela !
Tout ce que l'on réifie, c'est cela même qu'on percevra
[2]."
En général, il faut distinguer entre les trois [expériences] de félicité, clarté et non-conceptualisation, de śamatha et de vipaśyanā (t. zhi gnas et lhag mthong). C'est en distinguant les aspects (rnam pa nas rnam par) que l’on ne s’égarera pas dans la félicité, la clarté et la non-conceptualisation. C’est l’accès [simultané] aux trois [expériences] de la félicité, la clarté et la non-conceptualisation qui fait se manifester les trois kāyas. C’est en évitant les trois égarements et les quatre états dépourvus que l’on pratique correctement.” (Zhang Tshal pa[3])
Ces trois expériences de la nature fondamentale des trois niveaux/kāyas (Buddha, cosmos, homme) sont unifiées dans la “perception ordinaire nue”, qui en est dépourvue, car elle les transcende. Elle est le Grand sceau. Ce sont les pratiques de śamatha et de vipaśyanā qui donnent accès aux trois expériences, servant de simple indicateur de niveau/kāya. Elles ne sont ni réifiées (t. zhen pa), ni appréhendées (t. ‘dzin pa), ou manipulées dans des “méditations artificielles”, un pléonasme.

Ces trois expériences sont comme les trois guṇa, ou les trois humeurs, mais “spirituels”. On peut focaliser sur la non-conceptualisation, la luminosité, la plénitude, les développer, diminuer ou augmenter leur volume entre minimum et maximum, cela ne changera pas leur nature, et elles auront toujours comme arrière-fonds la “perception ordinaire nue”. La félicité, la luminosité et la non-conceptualisation au niveau maximal, sera toujours cela. Le volume change, pas “la perception ordinaire nue”. Vouloir manipuler celle-ci ? Quelle idée ! dit Saraha. Est-ce qu’on entend “mieux” une musique avec le volume au maximum, ou en maîtrisant totalement le réglage ? Il y aura sans doute toujours des pratiquants de l’extrême, que ce soit dans le sport, dans l'ascétisme ou dans la spiritualité, des “Hungerkünstler” (“artistes de la faim”) comme dirait Franz Kafka.

Artiste de la faim (Biblerella Show, youtube)

Cet avertissement contre l’attachement à ces trois expériences se trouve déjà chez Gampopa (1079-1153), qui semblait vouloir se limiter à enseigner l’essentiel, la voie de la connaissance. L'attachement à ces expériences peut conduire à l'égarement et empêcher la progression sur le chemin de l'éveil.
“Durant la période d'apprentissage, il faut s'entraîner avec un discernement immédiat (rig pa) clair et sans distraction. En se familiarisant ainsi, une détermination émerge. Sans perdre l'essence de la pensée (citta), il faut reconnaître que toutes les pensées discursives (vikalpa) sont la pensée.

Les signes intérieurs du repos mental (śamatha) apparaissent comme de la fumée, comme un mirage, comme des lucioles, ou comme un ciel sans nuages. La fumée et le mirage sont indicatifs du début de maîtrise de connaissance intrinsèque (jñāna[4]). Quand le repos mental est atteint, un phénomène comme une lumière (mar me) peut se manifester à l’intérieur ; c'est un signe de maîtrise de connaissance intrinsèque. La manifestation de phénomènes comme un ciel sans nuages est désignée par “lucidité de la vision supérieure (lhag mthong gi shes rab, vipaśyanā-prajñā), c'est la maîtrise de la connaissance authentique (yang dag pa'i ye shes, samyag-jñāna).

Il y a deux types d'apparaître (snang ba, prabhāsa) : l’apparaître déterminé et l’apparaître indéterminé. L'apparence de plénitude, de clarté et de non-conceptualité est l'essence de la pensée ; c'est ce qu'on appelle "l’apparaître" (snang ba). Reconnaître cette essence de la pensée comme ininterrompue est déterminer (nges pa) l'apparaître. Quand la plénitude, la clarté et la non-conceptualisation se manifestent, mais qu’elles ne sont pas reconnues comme l’essence de la pensée, l'apparaître n’est pas déterminé. L’absence de détermination est la vue (dṛṣṭiḥ) mondaine (laukikī) ultime. Si on tient celle-ci pour suprême, on s'égare dans les trois sphères (tridhātu).

Si en s’entraînant dans la contemplation (samādhi), on ne réifie pas [l’apparaître], on intègre que les pensées discursives même sont la connaissance elle-même (rig pa[5]). Intégrer la connaissance elle-même comme connaissance [authentique] (samyagjñāna), c’est développer (rtsal sbyong) la contemplation. Ainsi dit [Gampopa]
[6].”
C’est cette pratique que Gampopa considérait comme essentielle (snying po’i don), et qu’il appelait parfois “la voie contemplative” (mngon sum lam). Gampopa distingue entre trois voies : la voie du renoncement (véhicule des auditeurs et bouddhas-pour-soi, et le grand véhicule), la voie de la transformation (système de mantras, mahāyoga…), la voie de la perception (Dzogchen, Mahāmudrā)
“Il y a trois types de voies (lam) :
La voie de l'inférence (rjes dpag lam, anumāna-mārga)
La voie du support (byin rlabs lam, ādhiṣṭhāna-mārga)
La voie de la perception directe (mngon sum lam, pratyakṣa-mārga)

La voie (lam du byed pa) de l'inférence consiste à examiner tous les phénomènes à travers la logique de l'un et du multiple, puis à les établir comme étant vides.

La voie du support surnaturel (ādhiṣṭhāna) repose sur des pratiques comme la génération de la divinité, le yoga du canal central, des bindu et des mantras, qui sont imprégnées de support surnaturel.

La voie de la perception directe (pratyakṣa) est lorsqu'un maître réalisé enseigne directement que la nature de la pensée immanente (lhan cig skyes pa, sahaja) est “la lumière du dharmakāya” (chos kyi sku 'od gsal bya ba), et que l'on intègre la perception directe sans se séparer de la vue, l’observation et la méditation (lta spyod sgom gsum).

Parmi ceux qui empruntent ces trois voies, il y a deux types de personnes : ceux qui progressent graduellement, et ceux qui ont accès simultanément (cig char ba). Ceux qui ont accès simultanément sont ceux qui ont purifié les relents (vāsanā) non-conformes et développé des dispositions conformes au Dharma, ce qui est extrêmement difficile. Quant à moi, je préfère la méthode graduelle
[7].”
Comment un "maître réalisé" enseigne directement la nature de la pensée ?
“La pensée-en-soi naturelle (sct. sahajika) est le Corps réel (dharmakāya). L’apparaître naturel est la lumière (saṃbhogakāya) du Corps réel. Les pensées discursives (vikalpa) naturelles sont le rayonnement (nirmāṇakāya) du Corps réel. Leur indissociabilité naturelle (svabhāvikakāya) est le point essentiel (ārtha) du Corps réel.[8]”
Voici la voie contemplative de Gampopa qui intègre les triades et l’apparaître.

***

[1] The Perfection of Wisdom in Twenty-Five thousand lines (Pañca viṃśati sāhasrikā prajñāpāramitā, toh9), sur le site 84000

[2] Dans le Commentaire du Dohākośagīti par Advaya-Avadhūtipa :
DKG 33.1 Ce n'est pas à travers une méditation artificielle que l'on trouvera la délivrance
bsam gtan brdzun pas thar ba rnyed min no//
DKG 16.1 Eh ! tout ce que l'on en dit se perdrait en affirmations fausses, oubliez donc tout cela
kye lags gang smras brdzun pa long ba bor la/
DKG 16.2 Tout ce que l'on réifie, c'est cela même qu'on percevra
gang la zhen pa yod pa de yang thong/

[3] gol sa gsum ni bde gsal mi rtog pa gsum ste/ bde ba la zhen pa yod/ gsal ba la 'dzin pa yod/ mi rtog pa la blos byas yod pas/ de gsum zhen na khams gsum du gol ba las/zhen 'dzin med kyang*/ rgyu[554] gnas lugs kyi rang bzhin zhal ma mthong na nyan rang gi 'bras bur gol ba'o/ phyag rgya chen po ni rkyen gsum dang bral ba'i tha mal gyi shes pa rjen nya pa yin pa'i phyir ro/ do ha las/ bsam gtan brdzun pas thar pa thob bam ci// kye lags gang smras brdzun zhing log pa de bor la// gang la zhen pa yod na de yang thong*// ces pa'i don no// spyir zhi gnas kyi bde gsal mi rtog pa/ rtogs pa'i bde gsal mi rtog pa gnyis kyis sa mtshams phyed dgos/ rnam pa nas rnam par bde gsal mi rtog pa gsum gol sar bzhag pas mi 'ong*/ rtogs pa'i bde gsal mi rtog pas sku gsum mngon du byed pa yin no/

Extrait de Théorie de fond des instructions, le miroir qui reflète tous les phénomènes (khrid kyi rgyab chos chos kun gsal ba'i me long), Oeuvre complète, gsung 'bum/ brtson 'grus grags pa, volume 8

[4] Sans doute rang rig pa’i ye shes (svabodhavidyā)

[5] Interprété comme rang rig (svasaṃvedana).

[6] “de la slob pa'i dus su/ rig pa gsal la ma yengs par bslab/ de la goms tsa na/ rang la nges shes skye ba yin/ sems kyi ngo bo de ma shor bar byas nas/ rnam rtog spros pa thams cad sems su shes par bya'o// zhi gnas kyi nang rtags su du ba lta bu/ smig rgyu lta bu/ srin bu me khyer lta bu/ sprin med pa'i nam mkha' lta bu 'ong ste/ du ba smig rgyu byung tsa na cung zad ye shes la dbang ba yin/ zhi gnas mthar phyin pa'i dus su/ nang rtags mar me lta bu 'ong ste/ de ye shes la dbang ba yin/ sprin med pa'i nam mkha' lta bu byung tsa na/ lhag mthong gi shes rab ces bya ste/ yang dag pa'i ye shes la dbang ba yin//

snang la nges pa dang*/ ma nges pa gnyis/ snang ba ni bde gsal mi rtog pa ni sems kyi ngo bo ste/ snang ba zhes bya/ de nyid sems kyi ngo bor rgyun chad med par shes pa ni snang la nges pa'o/ bde gsal mi rtog par snang yang sems ngo ma shes pa ni/ snang la ma nges pa'o/ ma nges pa ni 'jig rten pa'i lta ba mthar thug yin/ de la mchog 'dzin du byas na/ khams gsum du gol/

ting nge 'dzin gyi rtsal sbyong ba na/ de la ma zhen par/ rnam rtog de nyid rig par 'khyer/ rig pa ye shes su 'khyer ba ni/ ting nge 'dzin gyi rtsal sbyong ba'o/ zhes gsung ngo”

Extrait du Manuel des instructions essentielles du Grand Sceau (snying po don gyi gdams pa phyag rgya chen po'i 'bum tig), contenu dans Les enseignements du Vénérable Gampopa (chos rje dwags po lha rje'i gsung/gsung thor bu/ bsod nams rin chen).


[7] Extrait des Enseignements devant l'assemblée - Abondance des qualités éminentes Tshogs chos yon tan phun tshogs : rje dwags po rin po che'i zhal nas/ lam rnam pa gsum yin gsung*/ de la lam rnam pa gsum ni/ rjes dpag lam du byed pa dang*/ byin rlabs lam du byed pa dang*/ mngon sum lam du byed pa dang gsum yin gsung*/ de la rjes dpag lam du byed pa ni/ chos thams cad gcig dang du bral gyi gtan tshigs kyis gzhigs nas/ 'gro sa 'di las med zer nas thams cad stong par byas nas 'jog pa ni rjes dpag go /lha'i sku bskyed pa'i rim pa la brten nas rtsa rlung dang thig le dang*/ sngags kyi bzlas brjod la sogs pa byin rlabs kyis lam mo/ /mngon sum lam du byed pa ni bla ma dam pa cig gis sems nyid lhan cig skyes pa chos kyi sku 'od gsal bya ba yin gsung ba de lta bu nges pa'i don gyi gdams ngag phyin ci ma log pa cig bstan pas/ rang la nges pa'i shes pa lhan cig skyes pa de la lta spyod sgom gsum ya ma bral bar gnyug ma'i shes pa lam du khyer ba ni mngon sum lam du byed pa'o/ /lam gsum la 'jug pa'i gang zag ni gnyis te/ rim gyis pa dang*/ cig char ba'o/ /cig char ba ni/ nyon mongs pa la sogs pa mi mthun pa'i bag chags srab pa/ chos kyi bag chags mthug pa sbyangs pa can gyi gang zag la zer ba yin te/ de shin tu dka' ba yin/ nga ni rim gyis par 'dod pa yin gsung*/

[8] Rang sems lhan cig skyes pa chos sku dngos//
Snang ba lhan cig skyes pa chos sku'i 'od//
Rnam rtog lhan cig skyes pa chos sku'i rlabs//
Dbyer med lhan cig skyes pa chos sku'i don//

Extrait du Manuel des instructions essentielles du Grand Sceau (snying po don gyi gdams pa phyag rgya chen po'i 'bum tig), contenu dans Les enseignements du Vénérable Gampopa (chos rje dwags po lha rje'i gsung/gsung thor bu/ bsod nams rin chen)